La littérature sous caféine


vendredi 24 octobre 2014

Chut, les petits Blancs sont parmi nous

Il n’y a pas une semaine sans qu’un événement relayé par les médias ne mette en scène ces petits Blancs qu’on s’évertue pourtant, chaque fois, à ne pas nommer. Plus leur image crève l’écran, moins on le signale. Plus la singularité de leur situation semble criante, moins on l’analyse.

Je me contenterai d’évoquer trois exemples récents, du plus anecdotique au plus terrifiant.

Tout d’abord, l’expression que Valérie Trierweiler prête à François Hollande, à tort ou à raison – ces fameux « Sans-dents ». Qui sont-ils au juste, sinon ces pauvres des campagnes, ces familles que la Sécurité Sociale, depuis longtemps déjà, renonce à soigner correctement ? Les soins dentaires restent chers, hors de portée d’un nombre grandissant de foyers. On rétorquera qu’il s’agit d’un problème social, et qu’il y a des Sans-dents parmi toutes les communautés. Seulement, et c’est là que le bât blesse, les clichés de la misère ne sont les mêmes d’une communauté à l’autre. Non seulement François Hollande, si l’on en croit Valérie Trierweiler, pensait à de toutes autres personnes que des membres des minorités ethniques, mais les « dents pourries » sont bien l’un des éléments visuels les plus récurrents de la représentation des White Trash. Que l’on songe à Josette dans Le Père Noël est une ordure, aux mercenaires dégénérés de Tarantino dans Django unchained ou encore au personnage effrayant de Merle Dixon dans la série Walking Dead. Cette sorte de cliché visuel, on ne le trouve que très rarement dans la représentation de la pauvreté chez d’autres communautés. Les dents blanches y sont même parfois mises en scène comme le signe d’une cruauté particulière du destin, réduisant à la misère des gens pourtant beaux.

Si François Hollande – tel que le met en scène Valérie Trierweiler – avait ironisé sur des pauvres autres que blancs, nul doute que le scandale aurait été bien plus considérable. Mais il est significatif qu’il ne l’ait précisément pas fait, tant on sait que la principale cible électorale du PS reste, depuis des années maintenant, les minorités ethniques. Le Blanc pauvre est tenu, lui, pour un beauf, et on a toute légitimité pour se moquer de lui.

Le succès public et critique de la série P’tit Quinquin, d’autre part. Je n’ai pas encore eu le temps de la regarder, mais je connais les précédents films de Bruno Dumont et il n’est pas difficile de remarquer comme il creuse le sillon, entre autres, de cette étude des Petits Blancs français. Encore une fois, ce genre d’expression n’affleure pas dans son travail, ni dans les articles qu’il suscite, et c’est bien dommage. Dans La vie de Jésus (1997), le thème du racisme était pourtant présent – celui qu’exprimaient ces jeunes garçons frustes, brutaux mais attachants, contre un Kader accusé de séduire la petite amie de Freddy. La tension raciale était ainsi le thème central du film. Certes, les « méchants » restaient les Blancs, mais le cinéaste leur accordait de l’attention.

Encore une fois, on nous dit qu’il ne faut pas parler de ces gens-là – pire, qu’il faut bannir les mots qui les désignent. Dire qu’ils existent, dire qu’ils sont humains, ce serait faire le jeu du Front national, stigmatiser les autres ou montrer de l’intérêt à une population qui ne le mérite pas.

Enfin, et là nous touchons au cœur du problème – ce moment où le déni de réalité accentue les douleurs et suscite de nouveaux drames –, je pense à l’affaire des pédophiles de Rotherham, en Angleterre, une affaire explosive et saisissante. Je n’ai pas la place ici d’entrer dans les détails, mais on pourrait résumer l’affaire comme suit : Des hommes d’origine pakistanaise ont violé pendant des années plus d’un millier d’enfants ou adolescents blancs, en rupture familiale, sans qu’interviennent les services dédiés à l’enfance ; ces derniers avaient peur de passer pour racistes.

Séisme national, peu d’échos en France. Les journalistes de l’hexagone doivent ressentir la même gêne que les acteurs sociaux anglais de l’époque. En tout cas, ils préparent le terrain pour des affaires comparables, puisqu’ils s’apprêtent à taire des faits qui pourraient ébranler leur conviction foncière : celle que les petits Blancs n’existent pas et que leur souffrance de toute façon ne mérite pas notre attention puisque, en tant que Blancs, ils ne peuvent être victimes.

Si je compilais, en annexe de mon livre Les Petits Blancs, tout ce que l’actualité charrie de faits divers à leur propos, mon éditeur m’en voudrait beaucoup : le livre deviendrait une encyclopédie.

mardi 21 octobre 2014

"La politique de droite comme de gauche me dénie, m'enfonce, me piétine, me vomit..."



Je reçois ce mail d'un lecteur, en même temps qu'une reproduction d'une de ses toiles, intitulée "Les Amis", fortement évocatrice de l'œuvre de Houellebecq je trouve :

"Bonjour,

je m'appelle (...), et je suis né en 1972.

Jusqu'à l'âge de 10 ans j'ai vécu à Valenciennes, ville alors en plein déclin économique.

Jean Louis Borloo a beau avoir rénové la ville en terme d'urbanisme, Valenciennes demeure une ville sinistrée.

Mon père a travaillé toute sa vie comme ouvrier électricien. Ma mère a longtemps été femme de ménage dans l'éducation nationale avant d'être concierge. Elle retarde sa mise en retraite car ils disposent d'un logement de fonction et la retraite dont ils finiront bientôt par bénéficier tous les deux ne leur réserve qu'un logement dans une citée HLM malfamée.

Aujourd'hui je vis à Tourcoing et travaille de nuit, depuis 12 ans, à Roubaix dans un établissement pour personnes âgées dépendantes.

Ma curiosité m'amène à chercher à comprendre pourquoi et comment je suis devenu un white trash. Certes il y a certainement des individus qui pourrait se revendiquer de ce terme plus que moi. Mais je ressens en permanence du lever au coucher et par ma situation géographique même le fait que la politique de droite comme de gauche me dénie, m'enfonce, me piétine, me vomit.

Je me reconnais parfaitement dans vos propos dans l'interview visible sur votre blog. Votre interlocuteur est d'ailleurs très bon.

J'ai fais votre connaissance à travers des recherches sur internet sur le terme "white trash" que j'utilise dans un mémoire que je rédige pour obtenir un master 2 arts plastiques en VAE.

Mon directeur de recherche n'avait jamais entendu parler du terme "white trash" et je suis heureux qu'il soit importé des états unis pour cerner une partie de la population Française. Définir les choses permet de le permettre d'exister dans le débat.

(...)

Ma peinture que je produits depuis mes 17 ans s'enracine dans la culture des "white trash" Français. Je viens de là mais je travaille beaucoup à me cultiver, à apprendre, afin d'un jour je l'espère avoir les outils intellectuels pour dénoncer nommément les acteurs et les complices d'une forme de génocide, sinon d'avilissement d'une partie de la population Française. On peut certes parler du capitalisme et/ou des francs maçons (revendiquant l'héritage d'Albert Pike) qui ont assurément joué un rôle majeur dans le fait que des êtres humains ne trouvent pas leur place dans la société qui les a vu naître. Mais j'aimerais être en mesure de pouvoir nommer un responsable pour chaque victime."

mercredi 15 octobre 2014

Marc Molk ou le comble de l'art



Marc Molk s’amuse en décrivant, dans Plein la vue (Editions Wild Project, 2014), trente tableaux dont il pointe certains détails et relève les cocasseries, les beautés secrètes, les fausses platitudes. Il applique à la lettre le programme contenu dans ce qu’on appelle une ekphrasis : la description animée d’une œuvre d’art, que l’animation se trouve dans l’œuvre elle-même (que l’on songe au bouclier merveilleux d’Achille) ou dans la narration qui la met en scène.

Ici, l’animation se trouve véritablement dans le langage. Marc prend le ton badin, enjoué, de l’amateur qui s’adresse à des amis, mais il n’en délivre pas moins de très sérieuses petites leçons de bon goût – le sien, en l’occurrence, mais présenté de manière si joyeuse que l’étude de la peinture semble alors à la fois facile et lumineuse.

A l’image de cette Etude de fesses de Félix Vallotton, à propos desquelles Marc Molk déclare : « Il s’agit ici de réalisme, de réalisme sévère, avide de cruauté. Il s’agit de fesses parfaitement réelles. Elles ont l’air tremblantes alors même qu’elles ne bougent pas. N’est-ce pas miraculeux ? » La littérature éclairant la peinture qui elle-même éclairait le monde : une sorte de comble de l’art !

mercredi 25 juin 2014

Comment se faire casser la gueule dans un bus

Une scène qui pourrait servir d'ouverture aux "Petits Blancs" Volume II

Troyes, sur le chemin du lycée Chrétien de Troyes, le 24.06.2014

Première fois que je me fais casser la gueule dans un bus. Un petit jeune, sentant le whisky, me bouscule. Je réagis. Insultes, menaces, embrouille. Quelqu'un le contient, il part à l'arrière du véhicule. Dix minutes plus tard il revient, m'insulte à nouveau, et comme je ne baisse pas la tête, le coup part. Je valdingue au sol, je pense avoir la mâchoire brisée. Je me relève, confusion dans le bus, le chauffeur appelle la police. La tension monte, je me prépare à me battre. On m'incite à porter plainte mais je n ai pas que ça à faire, et puis le coup a porté sur la pommette. Quelques instants plus tard, le petit jeune quitte le bus. Et moi je pense surtout à la phrase qu'une dame a crié plusieurs fois : "Il a frappé un père de famille! Il a frappé un père de famille!"

mardi 27 mai 2014

"Beurs" et "Petits Blancs": mon débat avec Saïd Bouamama

En mai 2014, débat avec Saïd Bouamama organisé par le Club de la Presse de Lille:

mardi 6 mai 2014

Soirée du Prix des lecteurs du Télégramme (Morlaix, 11/04/2014)

Soirée de présentation/débats autour du Prix des Lecteurs du Télégramme.



vendredi 2 mai 2014

Interview télévisé par Roman Bernard

mardi 29 avril 2014

"Voyage en sous-France ?" (Ismaël Ferhat, Fondation pour l'Innovation Politique)

Un bel article, intelligent et documenté, d'Ismaël Ferhat, sur le blog Trop Libre de la Fondation pour l'Innovation Politique :

"Si avant 1981 l’ouvrier était l’archétype du dominé, tant socialement, qu’économiquement et politiquement, l’élection de François Mitterrand coïncide avec une profonde transformation de cette perception. C’est cette mutation qu’Aymeric Patricot, enseignant et écrivain, écrit avec succès dans Les petits blancs, voyage dans la France d’en bas.

1981 ne constitue pas uniquement un changement politique. L’année constitue une ligne de partage dans la perception des classes populaires. Avant, l’ouvrier était l’archétype du dominé, tant socialement, qu’économiquement et politiquement. L’élection de François Mitterrand coïncide avec une profonde transformation de cette perception. Depuis les émeutes, en 1981, dans la cité des Minguettes, dans l’agglomération lyonnaise, l’image de la misère et de la marginalisation sociale a en effet été symbolisée, de manière croissante, par la figure de « l’immigré de banlieues ». Les dispositifs sociaux (RMI puis RSA, CMU), urbains (naissance du Ministère de la ville en 1990), culturels (installation du Haut conseil à l’intégration en 1989), éducatifs (création des Zones d’éducation prioritaires en 1981) ont été largement orientés vers les catégories sociales marquées par le double sceau des quartiers HLM et de l’immigration. C’est en creux cette mutation qu’Aymeric Patricot, enseignant et écrivain, étudie dans un ouvrage au titre provocateur, Les petits blancs, voyage dans la France d’en bas. Le livre a suscité un succès et un malaise tous deux révélateurs.

En effet, la « France d’en bas », pour reprendre une expression établie par l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin à son arrivée à la tête du gouvernement français en 2002, ne se limite pas au nouveau damné de la terre que représenterait l’immigré (ou la personne issue de l’immigration) de banlieue. Plusieurs auteurs (le politiste Laurent Bouvet et le géographe Christophe Guilluy étant en pointe), ont souligné le danger d’une minoration, dans tous les sens du terme, des classes populaires traditionnelles. Ils ont montré qu’elles étaient géographiquement repoussées dans les périphéries, économiquement assommées par les mutations de l’appareil productif, socialement marginalisées, culturellement méprisées.

Aymeric Patricot souligne, quant à lui, un constat d’une grande violence, dont plus aucune force majeure ne se saisit véritablement : l’ouvrier blanc fut longtemps « locomotive de l’histoire » selon l’expression de Marx et Engels, fer de lance des gauches européennes, drapeau (alternativement craint ou espéré) du progrès. Il est désormais perçu comme un groupe en déclin, un membre du « lumpenproletariat » (le « prolétariat en haillons » dans le vocable marxiste), voire le symbole même de l’archaïsme. En effet, n’est-il pas la figure même du « beauf », caricaturé pour son absence d’ouverture, de tolérance, de métissage, de libéralisme culturel, et toujours soupçonné de voter FN ? N’est-il pas devenu le contre-symbole de la modernité et du progressisme?

Les vaincus de la société française ?

De nombreux mois furent nécessaires à l’auteur pour étudier les « petits blancs ». L’expression elle-même, précise-t-il, n’a rien de neutre. Elle renvoie le membre des classes populaires blanches à l’expérience des colonies ou de la ségrégation aux Etats-Unis. Pourtant, ce rattachement constitue un non-sens, autant qu’une manière de les discréditer. Ces catégories sont, en effet, les grandes victimes des mutations que la France connaît depuis les années 1970. Toutes les institutions (usine, PCF, syndicalisme, sociabilité ouvrière et paysanne, nation) qui lui avaient conféré une certaine fierté sociale et culturelle ont été érodées.

De plus, ces petits blancs sont souvent les premiers à vivre dans des univers multi-ethniques et multiculturels (et comme le montre l’auteur, l’expérience est souvent réussie), alors que les élites tendent parfois, dans les faits, à des stratégies d’évitement de la « diversité » à l’école, par le logement ou à travers leurs loisirs. A la différence des minorités ethniques urbaines, dont l’influence culturelle (musique, sport, style, télévision, langage) imprègne la société française, la culture des classes populaires blanches est au mieux ignorée, au pire synonyme de fermeture et de fadeur. En lisant Aymeric Patricot, les amateurs de cinéma penseront à l’image souvent peu flatteuse du petit blanc au cinéma: Seul contre tous de Gaspard Noé en 1998, Rosetta des frères Dardenne en 1999, Flandres en 2006 de Benoît Dumont. Si une minorité en France est quasi-systématiquement dénigrée en France, c’est hélas bien ces « petits blancs ». Même politiquement, cette marginalisation parachève la honte sociale d’une catégorie qui avait tant cherché à préserver sa dignité.

Aymeric Patricot le résume dans une formule cruelle. Le petit blanc n’intéresserait que peu la droite, car il est trop pauvre. Il serait sorti des priorités de la gauche, étant trop peu exotique. Désormais, il n’aurait plus le choix qu’entre l’abstention et le vote frontiste. Effet pervers de la mise en avant d’une « fracture ethnique » ou « postcoloniale » depuis les années 1990, toute une fraction de la France plonge à la fois pour des raisons sociales, mais aussi culturelles, dans une invisibilité lourde de dangers. Cette marginalisation crée des tensions, des frustrations, et des aigreurs. L’ouvrage pose de ce point de vue un constat aussi brutal qu’inquiétant dans les conséquences à termes des souffrances méconnues des petits blancs
."