mardi 28 avril 2026
"Bâtards" de JB Hanak (2026)
Par admin, mardi 28 avril 2026 à 16:52 :: Littérature française

Mon article publié sur Actualitté :
"Quand on pense au punk, on pense d’abord à la musique. La littérature punk a pourtant ses icônes (Lydia Lunch, Kathy Acker, David Wojnarowicz), ses thèmes (désespoir, expériences extrêmes), son style (langue crucifiée, compulsion de répétition, éclatement des formes). Elle peine à percer en France parce qu’il existe dans notre pays un goût pour les jolies phrases et les structures soignées.
Céline était pourtant déjà punk — sans en avoir la coloration politique. Et le genre essaime, depuis les années 80. Le destroy est devenu cool. Virginie Despentes l’a fait entrer dans le cénacle des prix littéraires : elle nous crache ses titres au visage et refuse le système et pourtant ses punchlines plaisent aux médias.
Dans l’ombre de ceux que l’on célèbre, il existe des rebelles non encore domestiqués. JB Hanak fait partie de ceux-là. Déjà connu comme musicien — il hurlait ses phrases inaudibles sur les boucles infernales de dDamage — il a fait une entrée tonitruante dans le monde des livres avec Sales chiens (Léo Scheer, 2022).
Il y racontait ses tournées furieuses en compagnie de son frère, dont la mort imminente faisait un contrepoint dramatique. L’urgence de l’écriture imitait celle des concerts, puis des courses inouïes de la débrouille. Le roman valait pour son évocation hallucinée d’un milieu méconnu du Landerneau littérature, celui de la musique hardcore, autant que pour la tension digne d’un film des frères Safdie.
Il récidive avec « Bâtards », qui pourrait être une suite s’il ne remontait dans le temps, se concentrant sur un épisode de la vie du groupe, une tournée japonaise. L’auteur ne se contente pas de fourguer de nouvelles anecdotes : il recule pour mieux sauter, approfondissant le portrait de ce frère qui lui manque tant, expliquant d’où vient cette passion pour la musique, creusant loin dans les souvenirs d’enfance au sein d’une famille ouvrière, marquée par la dureté du travail et la schizophrénie culturelle.
N’ayez pas peur des courts paragraphes, des phrases à l’os, de la profusion de saynètes. Le roman cache un véritable document sur le Japon. Cette société tenue par les règles et les rituels pourrait exaspérer notre duo de desperados. Il n’en est rien : sous la surface maniaque dorment les énergies furibardes d’une jeunesse prête à en découdre. Le groupe sème ses concerts dans des lieux improbables comme autant de catharsis.
Les dérapages sont nombreux, ils donnent lieu à des scènes mémorables – illuminations nocturnes, conflits au gré des amours et des inimitiés. Législation sur les drogues, gestion des couples, économie du bruit dans la ville, autant de vignettes bien senties, bien balancées.
L’auteur n’a pas son pareil pour parler musique. Il essaime les références pointues — harsh noise, hardcore techno, breakcore. Il décrit surtout les montées en puissance de la folie bruitiste dans des salles confinées. Chaque concert se veut une prière collective, un délire progressif vers l’effacement des consciences.
Le musicien-narrateur y trouve l’occasion de purger les tensions qui le traversent à propos de sa jeunesse et de son rapport à ce frère dont la douleur l’obsède. C’est ici que la métaphore du chien, courant sur les deux opus, trouve sa source : Ourko est ce chien imaginaire qui accompagne le frère malade, le protège et exprime ses ressentis.
La tournée se prolonge, les embrouilles se succèdent, le crescendo se dessine vers un final d’amour et de violence. Le lecteur prend alors conscience que le punk est un romantisme : sous les cris, sous l’avalanche de beats et de substances, sommeillent des appétits tenaces d’apaisement et d’absolu."














