La littérature sous caféine


lundi 27 avril 2026

Les plaidoyers pour les hommes



Comme Nothomb, comme Déon à une autre époque, Beigbeder se bonifie avec l'âge : ses livres sont plus ramassés, plus écrits. Il a toujours eu cet art de la formule amusée qu'il continue à ciseler alors que Houellebecq a tendance à devenir sinistre. Sa patte est désormais connue : celle d'un auteur qui prend gentiment le contre-pied de l'époque en prenant le parti des hommes. On lui reproche souvent des positions d'un autre âge, lui-même a tendance à le reconnaître. Son "Homme seul" (Grasset, 2025), portrait de son père en homme d'affaires jetsetter, propose trois parties : la jeunesse d'un garçon brimé par ses séjours en pension ; la carrière d'un homme courant après les succès ; sa fin de vie misérable, comme pour beaucoup de gens qui, se sachant riches, se croyaient aimés. Le livre fait mouche et pourrait bien devenir une référence dans la bibliothèque d'un genre promis à un bel avenir : le plaidoyer pour les hommes.

Précurseur



A la maison de Victor Hugo, Place des Vosges, je découvre un véritable précurseur du Surréalisme. Je ne savais pas que cet "homme-océan" aimait accumuler des objets de toutes sortes, volontiers bizarres et exotiques. Hauteville house avait ainsi tout du musée foutraque, croulant sous les boiseries, les chinoiseries, les créations personnelles, sans autre exigence que celle de l'intuition. Ici Li-Tieguai, l'un des huit immortels de la tradition taoïste, que Hugo surnommait le buveur d'opium. Préparant un voyage en Chine, je vais faire de ces immortels de gentils compagnons de voyage.

vendredi 3 avril 2026

Coeur



C'est une chose assez rare, la littérature heureuse... Les livre s'occupent plutôt des malheurs. Quand ils s'attachent à la question du bonheur c'est pour y réfléchir, rarement pour l'incarner. Au nombre des contre-exemples on peut citer Montaigne, Colette... Et un certain nombre de dandys, dont je guette les fulgurances comme autant d'indices sur une voie que je pourrais suivre. Jean-Paul Enthoven, par exemple : dans "Les raisons du coeur" (2021, Grasset) il s'interroge sur les causes profondes qui ont provoqué son accident cardiaque. Peut-être la brouille brutale avec son fils, qui l'avait attaqué dans un livre dont la presse avait fait ses choux gras ? Peu importe... Le plus savoureux tient à l'exercice de lucidité d'un homme qui s'est appliqué à bien vivre et tâche de ne pas verser dans l'autosatisfaction.

Maquette



Le meilleur cadeau qu'un élève m'ait jamais fait, c'est ce Nautilus fabriqué sur imprimante 3D - clin d'œil au "20 000" lieues sous les mers" du programme et sans doute à l'enthousiasme qui est le mien quand je parle de Jules Verne, ce Spielberg du XIXeme. Il ne faut décidément jamais quitter l'esprit d'enfance... Surtout pas au seuil de l'âge adulte, quand celui-ci vous demande de faire des choix. Cette maquette trônera longtemps dans ma bibliothèque - je ne doute pas que l'étudiant ait compris le sens secret de la littérature.

mardi 24 mars 2026

Fièvre

"L'enthousiasme" de Carole Boinet (Stock, 2026) commence comme un roman de Duras tout rempli de cauchemars - une scène hypnotique de jeune femme se protégeant d'un chien et le jetant d'une falaise. Ça se prolonge par une écriture lancinante de phrases qui fouillent, butent, repartent en longues boucles autour d'obsessions très contemporaines. La narratrice a quitté Paris dans l'espoir de retrouver l'enthousiasme, cette énergie minimale pour vivre. Elle cherche à comprendre la raison de cette perte. Le retour dans la maison de ses grands-parents se veut catharsis autant qu'enquête. Le procès des hommes est engagé. Comment les aimer quand on a pris l'habitude de se soumettre à leurs désirs ? Le roman s'inscrit dans une longue tradition de textes crus, révoltés, fiévreux. On le lit en apnée, jusqu'à la bordée finale de lyrisme à vif.

Baudelaire et les Gilets jaunes

"Tendre est la province", nous annonce le beau livre de Thomas Morales (Équateurs, 2024), mais elle est en colère aussi : sous la déclaration d'amour aux beautés tendres de ces contrées perce l'agacement contre le sort qui lui est fait, souvent le mépris. Étonnant d'ailleurs que ce recueil ne réserve pas une place aux Gilets jaunes, qui ont représenté comme rarement dans l'histoire récente un sursaut de ces "territoires". Sous le style enlevé du journaliste ému par son propre passé, pointent aussi quelques envolées mélancoliques que n'aurait sans doute pas reniées Baudelaire, s'il était resté vivre en province : "Je rêve de finir ma vie dans une sous-préfecture aux murs gris, suintant d'ennui et un brin mourant."

lundi 16 mars 2026

Erotisme et mystique

J'ai toujours eu l'intuition que l'érotisme n'était pas étranger à la mystique. J'avais émaillé "La Viveuse" de ce genre d'aperçus. En lisant l'étonnant "Dix Japonais" de Léone Guerre (alias Agnès Duits, 1970), d'inspiration manifestement surréaliste - chaînon manquant entre "Nadja" et "Histoire d'O" - j'en ai la confirmation, par exemple avec cette scène où la narratrice s'abandonne à plusieurs hommes : "Alors ils attendaient leur tour. Je ne parvenais plus à m'identifier à un état d'esprit humain. La perte de tous mes anciens moi avait fleuri si immensément, je m'éparpillais si vertigineusement dans toute la chambre que je ne me trouvais plus. Je pouvais me voir faisant l'amour comme si j'eusse été dans tous les points de la chambre en même temps. Exactement comme si je m'étais contemplée à travers les yeux de n'importe lequel d'entre eux. Désir, plaisir, dégoût, n'étaient plus qu'un nuage dans lequel nous étions tous immergés."

Flaubert au supermarché

Dans le roman de Gabriel Boksztejin (alias Hervé Weil) "Les Terres mortes" (Unicité , 2024), les personnages se dépatouillent avec une vie médiocre. Tout leur est bon pour s'extirper du quotidien. Le narrateur se fait cependant un malin plaisir à ridiculiser leurs enthousiasmes : rancoeurs familiales, misère au travail, ambitions médiocres, fatalités, paresses... On se croirait Flaubert au supermarché, à ironiser sur les produits formatés de la société de consommation. Seuls échappatoires, l'amour, la littérature ou la politique, encore que ces trois-là finissent par nouer la tragédie. On lit l'ensemble d'une traite, porté par l'impatience de savoir si c'est le Sisyphe de Camus ou les personnages de Houellebecq qui rafleront la mise.