La littérature sous caféine


mardi 30 juin 2026

Réconfort

Sollers était fier de publier un livre sur les fleurs, genre qu'il considérait à contre-courant. Je ne sais pas si Houellebecq cherche à braver les temps modernes, lui aussi, mais force est de constater que son "Combat toujours perdant" (Flammarion, 2026) ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil - et il ne s'agira pas ici de digressions botaniques. Ce maigre recueil offre une première partie crépusculaire où des pays s'engloutissent par leur propre faute et sous l'effet de forces extérieures. Dans les deuxième et troisième parties l'humour affleure, dans un ensemble dominé par l'obsession de la mort et de la disparition de toute chose. C'est au-delà du désespoir : le constat se veut clinique et débarrassé de toute illusion. Le tout serait sordide s'il ne se concluait par un bref espoir du côté du catholicisme (l'auteur nous gratifie d'une page d'analyse), avant un final presque apaisé, flirtant avec la mystique (non sans tonalité lovecraftienne, sinon ce ne serait pas drôle) :
"Mes paroles se changent en hurlements immondes.
Et c'est ainsi que je me sépare du monde."

J'ai toujours dit que la littérature sombre avait quelque chose de réconfortant. Ce recueil nous réconforte beaucoup, beaucoup !

Brûlot

Il y a quelques années j'ai eu l'idée de monter un Prix du livre trash. On se serait bien amusé. J'ai laissé tomber faute de temps, faute d'écho dans un milieu littéraire français souvent frileux de ce côté-là. En lisant "Métaphysique de la viande" (Diable Vauvert, 2019, prix Sade), je me dis que Christophe Siébert y aurait forcément reçu un prix d'honneur ! Je n'ai jamais rien lu de plus radical dans le genre tribulations d'un psychopathe. Toutes les abominations y passent, dans un catalogue halluciné d'actes tendu vers la fin terrifiante du personnage. Le narrateur s'en tient aux faits, parfois aux fantasmes, sans tomber dans l'éclairage psychologisant. Le lecteur n'a pas le temps de souffler, pas le temps de s'ennuyer non plus, ce qui fait l'efficacité perverse du texte.

En comparaison, mes romans de chez Léo Scheer, pourtant gratinés, étaient de la petite bière ! J'ai même eu le projet d'écrire un jour "Les amours d'un tueur de chiens" : il aurait fait pâle figure à côté de ce brûlot. J'ai peu à peu laissé de côté ma veine terrible, lassé par les faibles retours. Je me suis persuadé qu'il fallait mûrir. Ce livre, ainsi que la fréquentation de Lovecraft ou de King, pourrait bien me donner envie de renouer avec certains démons...

mardi 23 juin 2026

Thriller érotique

Le roman érotique a ses thèmes, ses tons, ses styles. Il s'hybride aussi avec d'autres genres : on connaît l'érotisme-SF dont les Japonais sont sans doute les maîtres ("Yapou, bétail humain"), l'érotisme-philisophie de Sade, l'érotisme exotique d'"Emmanuelle", l'érotisme picaresque d'Apollinaire... Je ne connaissais pas le roman érotique dans sa version thriller (au cinéma , je réalise qu'on en avait eu un bon exemple avec "Basic Instinct", quoi que le film tirât davantage vers le thriller) qu'on pourrait définir comme l'art du suspense en matière de désir. Cet aspect-là faisait déjà partie du fameux "50 nuances de Grey". Léa Grosson pousse le curseur plus loin avec "Depuis cette nuit" (Musardine, 2025) : tout y est construit pour que le lecteur s'interroge sur les motivations de la narratrice, joueuse de poker repentie, qui se trouve embarquée dans un jeu de plaisir et de manipulation avec un sombre et bel inconnu, comme dirait Allen. Particularité de ce type d'hybridation : le lecteur hésite entre les attitudes à adopter, ici entre fascination pour les scènes chaudes (la première est redoutable) et attention précise à l'intrigue. Le désir est une mécanique fine !

Faulkner en drôle



Je partage avec Bénédicte Heim le goût des sujets brûlants. Ça n'est pas pour rien qu'elle m'avait longuement interviewé à l'occasion de "Suicide girls". Elle avait été l'une des rares à s'intéresser au détail du texte. À mon tour j'avais découvert sa prose incandescente, ses longues phrases implacables. Depuis j'ai quelque peu délaissé les fictions noires - quoique, le prochain ?... - tout en continuant à la lire. Et j'ai été saisi par "L'inamour" (Quidam, 2022). Aux torrents de prose enflammée succède une forme non pas assagie mais resserrée, plus économe, plus facétieuse aussi en dépit de la gravité du thème : un garçon raconte d'une voix singulière, déformée par la douleur et par un esprit différent, comme on dit pudiquement, une vie de famille martyrisée par un père. Le tout donne un morceau brillant digne de Faulkner pour la densité du flux de conscience et de Twain pour l'humour. Dans quelques jours l'autrice publiera "Ma mère est une pirate" (Edwarda) : on a hâte de connaître ce qui ressemble fort à la deuxième partie d'un diptyque.

dimanche 21 juin 2026

Allais

En quelques mois, les œuvres de ces trois auteurs (Rabelais, Allais, Jarry) se sont imposées comme les Bibles secrètes du Cercle potache - ils en ont l'épaisseur et le côté crypté. Chacun dans leur genre, iIs sont illisibles. Ça pourrait en faire des intrus dans des dîners dont l'ambition profonde est la bonne humeur. Au contraire ! Les jeux de mots, les références improbables, les arcanes sont au principe du potache, le véritable potache, celui qui cherche quelques clés au-delà des apparences.

Suze

Comment ne pas aimer un tel lieu ? Le théâtre "L'anomalie" fait moins penser au roman de Le Tellier qu'à tous ces détails qui font dérailler la réalité pour en exprimer le meilleur. Après avoir siroté le cocktail "Suze-moi" (Suze-concombre-tonic) dans un décor haut de plafond croulant sous les peintures j'ai plongé dans le bain terrifiant de la pièce "L'heure noire" où les cris, les chutes, les trébuchements, les martyrs d'un couple sont exhibés sans ménagement. Les affres de la création servent de prétexte à de savantes récitations de Lautréamont, Garcia Lorca, Barthes - excusez du peu. Le grand souffle de la peste dont parlait Artaud a saisi l'assistance, qui n'en a pas moins quitté la pièce sourire aux lèvres.

samedi 20 juin 2026

Roi de pique

Enfin trouvé le lieu pour le dîner des Tarés du tarot, 8ème événement potache et reporté deux fois déjà. Placé sous le signe du Roi de pique, figure de l'intelligence rieuse, il ne pourra que faire des étincelles - en juillet, sans doute, mois solaire où la liste des convives atteindra son point de maturité.

mercredi 17 juin 2026

Après MeeToo



Le livre de Capucine Delattre , "Un monde plus sale que moi" (La ville qui brûle, 2023) soulève une question singulière : sait-on vraiment mieux prévenir et appréhender les agressions s... à une époque qui se veut pourtant vigilante sur ces points-là ? Plutôt que de multiplier les réflexions, la narratrice fait le choix de raconter par le menu, dans une prose agréable, fluide et expressive, sa première histoire d'amour. Maladroite, peu sûre d'elle, finalement gentille et compréhensive, la jeune femme perçoit un malaise dans sa relation mais l'attribue à ses propres manques et aux difficultés inhérentes aux rapports hommes-femmes. Ce n'est qu'après l'histoire que sonne l'heure de la lucidité et de la tentation de porter plainte. La force du texte réside dans ce contraste entre une première partie où le lecteur épouse la naïveté de la narratrice et une seconde où surgissent les dilemmes. Le ton ne se veut par ailleurs jamais vengeur. La douceur de la jeune femme ne se perd pas en route. Sans rien céder à son envie de comprendre ni de rétablir les comptes, elle avance à pas feutrés, toujours consciente de la difficulté à mettre des mots sur les choses.