La littérature sous caféine


mardi 14 septembre 2021

Dignité de la prostitution ?

Il y a quelques années, une amie m’a sévèrement reproché d’avoir osé dire du bien du témoignage publié chez Plein jour d’une femme qui se prostituait, « Ephémère, vénale et légère » (2015). Je ne faisais pas un éloge de la prostitution, mais du livre. Or, pour cette amie, c’en était déjà trop. Supporter ce genre de publication, c’était tolérer l’existence même de la prostitution. Et quand je rétorquais que cette femme avait l’air d’assumer cette pratique, l’amie me répondait à son tour que l’auteure était aliénée, qu’elle croyait accepter une situation qu’elle subissait. Je me suis retenu d’avancer l’idée que l’aliénation n’empêche pas d’écrire de bons livres.

Entretemps, la littérature française nous a offert trois livres majeurs sur le thème de la sexualité. « La fleur du capital » (Orengo, 2015) propose une virée fiévreuse dans l’univers halluciné de Pattaya ; « La Maison » (Emma Becker, 2019), l’ample récit d’une expérience en maison close, « Vie sexuelle d’un garçon d’aujourd’hui » (Arthur Dreyfus, 2021) la compilation maniaque et géniale d’expériences érotiques innombrables. Les deux premiers prennent en charge la question de la prostitution, le troisième y consacre un nombre important de pages… Aucun ne la condamne frontalement, les trois minimisent même la misère qu’on y attache habituellement, se retenant bien d’une quelconque condamnation.

Dans le roman que je publierai dans quelques mois, « La Viveuse », j’aborde aussi cette problématique : la protagoniste vivra l’expérience de l’assistanat sexuel pour handicapés. Prostitution spécialisée ? Accompagnement médical ? Charité chrétienne ? Le roman posera ces questions, mais se gardera bien sûr de tout jugement – même si l’on connaît, après tout, des romanciers condamnant certains de leurs personnages.

lundi 6 septembre 2021

Génération de transition

Dans son dernier roman, « L’échappée » (septembre 2021), Angie David met en scène quatre amies parisiennes se disputant le temps d’un week-end à propos des tendances de l’époque. La narratrice en profite pour étriller quelques-uns des paradoxes du néo-féminisme ou de l’idéologie woke, et se moque au passage d’une certaine tendance au retour à la terre – cette page par exemple m’a fait rire, puisque j’ai précisément quitté Paris pour aller cueillir des champignons :

« Je n’ai pas du tout l’intention de vivre à la campagne à 40 ans à peine, c’est la retraite avant l’heure, l’enterrement de première classe. Je n’ai pas quitté Nouméa pour retrouver le même désert culturel, le froid et la grisaille en plus. Et j’ai encore trop de choses à accomplir dans ma carrière. Il me semble que je commence tout juste à y arriver, jusqu’à présent, j’étais disons en stage, en apprentissage, et maintenant je peux mettre en pratique ce que j’ai appris dans le monde de l’édition. Pas question de me contenter de soirées au coin du feu ou d’excursions en forêt pour aller ramasser les champignons. Ma génération est résignée avant l’heure, un excès de paresse, un défaut d’ambition, le sentiment d’être coincée entre les boomers qui ne laissent pas la place, et des jeunes ultraconnectés, hyperadaptés à l’époque. Sous couvert d’un retour à l’essentiel, on aspire à avoir un rythme plus cool, à se la couler douce » (p 104).

Au demeurant je partage tout à fait ce constat d’appartenir à une génération qui n’a pas eu le sentiment de jouir de son époque, et ne se reconnait pas toujours dans les combats de la jeunesse. Une génération intermédiaire, en somme, à la fois trop peu idéaliste, trop fataliste et manquant d’entrain… A moins qu’elle n’ait trouvé le ton juste ?

mercredi 25 août 2021

Faut-il vraiment lire Proust ?

Je lis sous la plume d’Arthur Dreyfus, dans son étonnant « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » (POL 2021) – livre monstre par son ampleur, sa forme et son propos, détaillant une vie sexuelle frénétique à faire pâlir de jalousie tout hétérosexuel, et que je parcours de manière hypnotique :

«C’est vrai que j’ai peu lu. Je pense sans cesse à cette phrase de Guibert : « Je n’aurai pas lu Proust, je n’aurai pas couché avec une femme, et alors ? » (…) Je lirai davantage quand je ne pourrai plus coucher. Pour l’heure, comment lire quand des garçons par cohortes, à quelques mètres de moi, m’offrent leurs lèvres à toute heure ? Je songe à l’adage de Traveti : « Entre un livre et un homme, je choisirai toujours un homme. » (p 77).

Je comprends l’idée mais je connais en ce moment l’obsession inverse : je suis inquiet à l’idée de ne pas lire autant qu’il le faudrait, tant la vie bien vécue suppose à mes yeux la compagnie des arts. J’ai par exemple déjà lu deux fois la Recherche, et je me promets de la lire une troisième puisque j’en ai retenu si peu.

jeudi 29 juillet 2021

Soulagé d'être déçu par "La servante écarlate"

Ça n’est pas désagréable d’être déçu par une lecture : ça nous évite d’avoir à compléter notre connaissance de l’œuvre. En l’occurrence, « La servante écarlate » m’a laissé complètement indifférent… L’écriture est pauvre, la traduction maladroite, l’univers assez mince. On sent trop la présence tutélaire d’autres dystopies comme « 1984 » pour se laisser impressionner. Je comprends qu’une certaine esthétique féministe ait pu cristalliser autour de cette fiction, mais je n’y ai précisément vu que cette opportunité politique, et ça m’a gâché le plaisir.

lundi 19 juillet 2021

Plaisir des carnets de lecture

Plaisir singulier de faire travailler les classes sur des carnets de lecture. Les étudiants approchent les livres de manière plus libre, ils se les approprient facilement. Quant au professeur, il se laisse bluffer par la beauté plastique, l’humour et la sensibilité de cette véritables œuvres – on en oublie vite les copies traditionnelles.

jeudi 8 juillet 2021

Les livres sur les attentats (1)

C’est devenu un genre en soi, les livres sur les attentats – un genre nouveau. On en attend quelques passages obligés : la description des faits, le récit de la guérison, l’évocation du trauma, une réflexion politique, pourquoi pas philosophique, et, dans le cas d’auteurs étiquetés comme écrivains, une mise en abyme du travail d’écriture.

La plupart des rescapés de Charlie Hebdo étaient des artistes, on a donc eu droit à une flopée d’ouvrages éminemment littéraires. Dans le cas du Bataclan, seul le livre d’Erwan Larher à ma connaissance est celui d’un auteur en tant que tel – « Le livre que je ne voulais pas écrire », (Quidam Editeur, 2016). C’est pour cela que je l’ai lu en premier, d’autant que j’avais pu croiser Erwan ici ou là et que son titre était bon.

Quelle est la part de voyeurisme qui nous décide à ce genre de lecture ? Importante, bien sûr. Mais elle n’est pas la seule. Pour ma part, je guette vraiment les analyses politiques, ainsi que le regard porté sur la violence. J’ai toujours trouvé que les Américains se coltinaient facilement avec ce thème-là, en littérature comme au cinéma. La France s’est toujours montrée plus réticente, du moins depuis la IIème Guerre mondiale. D’une certaine manière, les attentats lui braquent la conscience vers de genre de phénomènes, et à cet égard la belle couverture de livre de Riss, « Une minute quarante-neuf secondes », est symptomatique – nous y reviendrons.

Le témoignage de Larher tient ses promesses quand il s’agit des faits. Dans un style énergique et vivant – un peu trop relâché à mon goût 😊 – il décrit avec une belle sincérité les moments de terreur, de souffrance et de honte qui ont émaillé les événements, de même qu’il évoque avec une émotion communicative la phase de reconstruction mentale et physique, y compris les problèmes d’érection. A vrai dire, ce sont les analyses politiques que je redoutais. J’avais peur de développements simplistes ou agaçants – pire, j’avais peur d’un refus d’analyser. Or, l’auteur se prête à l’exercice avec générosité. A plusieurs reprises il se lance dans des tentatives de compréhension qui virent certes au catalogue d’hypothèses et au déversoir de réflexions diverses – et contradictoires – sur l’époque, mais la profusion neutralise la simplicité de chaque argument. En fin de compte, ce sont des monologues intérieurs qui rendent bien compte des tempêtes morales. De toute façon, peut-on raisonnablement attendre d’un récit la même densité d’analyse que dans un essai de philosophie politique ?

A la fin du livre, le propos se précise. Larher parvient à ramasser sa pensée en quelques convictions bien senties – d’ailleurs, le style se densifie à ce moment-là. Au fond, l’auteur se dit rousseauiste, la méchanceté des hommes lui paraît provoquée par le malheur en société, il ne faut pas en vouloir aux agresseurs, il faut les plaindre et surtout œuvrer à éteindre les passions communautaires qui gangrènent le pays. On l’aura compris, le message ultime rejoint le fameux « Vous n’aurez pas ma haine » d’un autre livre (dont je parlerai aussi bientôt).

« « Tu leur en veux, aux terroristes » te demande ta cousine de vingt ans. Non. Tu en veux à Julia, qui t’a trahi autrefois ; tu en veux à François Hollande, qui a menti à ses électeurs ; tu en veux à la société, à l’organisation du monde, à l’oppression économique, à la misère intellectuelle – mais pas plus qu’avant. Tu n’en veux à personne pour cette balle dévirilisante. Tu ne sais pas qui sont tes assaillants. Tu ne connais pas leurs noms. Ils n’existent pas. Parce que si ça n’avait pas été eux, ç’aurait été d’autres. » (Page 225)

Précisons que je n’ai pas vécu les événements, et que je ne me sens donc pas le droit de juger le comportement des victimes. Mais je reste gêné que la colère ne s’exprime pas davantage. Je comprends qu’on veuille la surmonter, voire la combattre. Sans doute a-t-elle aussi quelque chose de honteux. Mais faire comme si elle n’existait pas me paraît relever à la fois du symptôme et de l’idéalisme un peu fou.

Malgré tout, le livre ménage tellement de passages sur les peurs, les doutes et les angoisses qu’il est difficile de reprocher à l’auteur son manque de sincérité. Disons que le livre fait le travail, que l’auteur mouille la chemise et que là est l’essentiel.

Le seul moment où perce une colère franche et limpide survient dans une page écrite par un ami anonyme :

« Après l’effroi et l’angoisse, c’est maintenant la colère qui me domine. Colère contre ces barbares – qu’est-ce qu’ils croient ? –, colère contre ma patrie incapable de protéger sa jeunesse – alors voilà, on peut débarquer à Paris avec des kalachnikovs et ouvrir le feu au hasard, ou pas forcément au hasard mais sur n’importe qui – et Dieu est dans n’importe qui –, colère contre Erwan qui sort sans téléphone portable – comme si ça pouvait changer quelque chose à ce moment-là – et colère à nouveau contre Erwan parce que je suis certain que, quand il va sortir de cet enfer, il ne va même pas leur en vouloir, il va continuer à regarder le monde avec sa tête de cyber ludion au charme en bandoulière – et c’est tant mieux. » (Page 61)

Ce passage pourtant simple me paraît essentiel – une sorte de préalable.

De manière ironique, c’est ainsi dans un texte annexe que sont posées quelques-unes des intuitions fondatrices. Et le dispositif littéraire – le livre alterne chapitres écrits par l’auteur et chapitres écrits par d’autres – prend alors son sens. Il valide le fait que nous avons bien affaire à un exercice littéraire et il permet, en variant les points de vue, d’offrir quelque chose comme un panel de tous les genres d’émotions provoquées par ce genre d’événement, au-delà des pudeurs, des principes et des crispations qui tiennent chacun de nous.

jeudi 1 juillet 2021

Zen et politique

J’ai toujours eu l’intuition qu’en politique, les idéaux trop simples, trop abstraits, aussi exaltants soient-ils – je pense à l’égalité, par exemple – étaient mortifères. J’ai trop peu lu de philosophes qui donnaient de la chair à cette idée, Nietzsche étant le plus marquant. Et c’est curieusement en lisant un livre sur le zen que je trouve la justification la plus limpide à cette méfiance vis-à-vis des idées trop pures.

« Plus on cherche le « bien » hors de soi comme chose à acquérir, plus on se trouve devant la nécessité de discuter, d’étudier, de comprendre, d’analyser la nature du bien. En conséquence, plus on est engagé dans les abstractions et dans la confusion d’opinions divergentes, plus le « bien » est objectivement analysé, plus il est traité comme une chose à atteindre par des techniques vertueuses spéciales, moins réel il devient. A mesure qu’il se fait moins réel, il se retire davantage dans le lointain de l’abstraction, de l’avenir, de l’inaccessibilité. Plus, en conséquence, on se concentre sur les moyens à employer pour l’atteindre. Et, le but devenant plus éloigné et plus difficile, les moyens se font plus poussés et plus complexes, jusqu’à ce qu’enfin leur simple étude devienne assez accaparante pour concentrer sur elle tous les efforts, faisant oublier la fin même. Il s’ensuit que la noblesse du disciple du ju devient, en réalité, un dévouement à l’inutilité systématique de pratiquer des moyens qui ne mènent nulle part. Ce n’est, en fait, qu’un désespoir organisé : « le bien » prêché et réclamé par le moraliste devient ainsi, finalement, un mal, et ce d’autant plus que sa poursuite sans espoir détourne du bien véritable que l’on possède déjà et que l’on méprise ou dont on ne tient alors aucun compte.

La voie du Tao est de commencer par le simple bien dont on est doté du seul fait de l’existence. Au lieu de cultiver consciemment ce bien (qui s’évanouit quand on le considère et qui devient intangible dès qu’on cherche à le saisir), on grandit tranquillement dans l’humilité d’une vie simple et ordinaire, et cette voie est analogue (psychologiquement, tout au moins) à la « vie de foi » du chrétien. C’est davantage une question de croire au bien que de la voir comme fruit de ses efforts. » (Thomas Merton, « Zen, Tao et Nirvâna », page 190)

lundi 28 juin 2021

Nature et désespoir

Il est une raison qu’on avance peu quand il s’agit de motiver son amour de la nature : le désespoir ! Mais elle me paraît assez tangible. Un ami me dit s’être passionné pour les insectes au lendemain de son divorce. Jean-Paul Kauffmann, journaliste-écrivain longtemps détenu en tant qu’otage, s’est mis à l’écriture de récits de voyages comme « Remonter la Marne », qui fait la part belle à l’évocation du fleuve. Maurice Genevoix, tout juste panthéonisé pour ses terribles récits de la Première Guerre mondiale, s’est tourné vers l’évocation, puissante et belle, des animaux de la forêt. Il a même signé plusieurs bestiaires, tout en humour et poésie. Curieusement, ces auteurs n’établissent pas de rapport explicite entre ce traumatisme et leur refuge parmi les paysages, comme s’ils en avaient honte, comme si cela ternissait la splendeur de la nature elle-même.