La littérature sous caféine


mardi 13 janvier 2026

Ernest

Jean-Michel Djian a bien raison de vouloir réhabiliter Ernest Renan ("Ernest Renan, le géant oublié", 2025). Outre l'imparable "Qu'est-ce qu'une nation ?", indispensable quand on veut réfléchir au sujet (j'y avais bien sûr fait référence dans "Les petits Blancs" puis "La révolte des Gaulois"), on lira avec profit le merveilleux "Souvenirs d'enfance et de jeunesse". Renan y raconte comment son goût pour la démarche scientifique a peu à peu dissous sa foi catholique. Pour autant, il n'a pas perdu son ardent idéalisme. Son parcours est un condensé de la psyché française ! La mère aînée de l'Eglise devenue fervente laïque... On pense à la fameuse thèse du "christianisme, religion de la sortie de la religion" de Marcel Gauchet. Et l'on dirait le premier des fameux "catholiques zombies" d'Emmanuel Todd.

Brigitte

Le ciné-club que j'anime en prépa ressemble à un cimetière d'éléphants. J'y rends hommage à des acteurs et réalisateurs disparus ou à d'autres qui achèvent leur carrière. Souvent, je sous-estime l'évanouissement d'anciennes gloires dans la mémoire collective. Pire, je mesure mal le mauvais effet que certaines mises en scène, certains scénarios font désormais sur le spectateur. Brigitte Bardot fait partie de cette galerie de fantômes. J'avais cru, voilà cinq ans, ranimer chez les étudiants un certain goût du charme et de la liberté. "Et Dieu créa la femme" a suscité le malaise : les simagrées de l'actrice, la gifle qu'elle reçoit de Trintignant n'ont pas plu... Quant à sa beauté, je ne crois pas qu'elle ait inspiré beaucoup d'émoi. O tempora...

lundi 29 décembre 2025

Donatien

Relisant "La philosophie dans le boudoir", je réalise que Sade est le visage grimaçant de Rousseau. Tous les deux fantasment un retour à l'état de nature. L'un rêve de bonheur et de bienveillance, l'autre de jouissance et de pulsions, mais ce sont des projets complémentaires. Et je ne suis décidément ni rousseauiste ni sadien... Je crois davantage au processus de civilisation et à l'éducation - le "Contrat social" de Rousseau constitue pourtant la matrice inconsciente de la vie politique française, il devrait me plaire. Hélas, il faut croire que les élans de cœur et de la raison ne s'embrassent pas toujours...

Bernard

Mon pauvre père s'appelait Bernard - un prénom qui n'a pas l'air de vouloir revenir, même au sein de familles bobos. Il fleure bon le virilisme à la papa, l'assurance paillarde. Qu'on pense à Tapie, Giraudeau, Blier... Patrice Jean l'avait choisi pour son personnage de beauf qui se prend pour un philosophe, dans son tout premier roman réédité cette année dans le volume "La fin du monde avait bien commencé" : "La France de Bernard". L'auteur est surtout connu pour se moquer de l'époque, perçue comme dominée par le progressisme. Il s'attaque ici à un gros con de droite et ça n'est pas moins amusant. Ça tombe bien, mon père était un droitard, comme on dit aujourd'hui. Seulement il lisait beaucoup, surtout de l'histoire, et planchait sur une biographie de Mirabeau - comme quoi, la Révolution fascine jusqu'aux anticommunistes ! A la fin de cette comédie mordante, Bernard n'a pas tellement progressé en philosophie mais il a rencontré quelques philosophes et ça l'a dégoûté. Je me plais à croire que mon père se serait reconnu, non pas dans le côté beauf (il passait au contraire pour distingué et cultivé) mais dans la défiance vis-à-vis des logiques de courtisanerie dans le monde la culture. Quant à la satire de l'époque... Lui qui craignait l'arrivée des chars russes à l'avènement de Mitterrand, j'imagine sa tête si on lui parlait de wokisme !

dimanche 28 décembre 2025

Révoltes

Le monde paysan se soulève contre un pouvoir central perçu comme méprisant, voire hostile, aveugle à certains enjeux. Les points communs avec la crise des Gilets jaunes sont nombreux, jusque dans la concurrence implicite avec la banlieue. Les analyses que j'avais proposées dans "La révolte des Gaulois" (Leo Scheer, 2020) (je reprenais le "gaulois réfractaire" de Macron) restent d'actualité.

Soirée géométrie, dîner potache 7 (3/3)

Mieux que des anecdotes sur son nom, Pierre nous a raconté l'origine romanesque de la première occurence de son patronyme. Ne pouvant rivaliser avec autant de densité narrative j'y suis allé de mes propres formes, esquissées sur des feuilles que je livrais en pâture à l'assistance au gré des sauts et gambades de la conversation - ma vie triangulaire, le schéma de l'orobouros, des triangles et carrés chargés de symboles, le dessin des tablées du Cercle, autant d'occasions de réaliser l'étrange proximité entre géométrie et numérologie. Profitant de mes considérations sur l'importance de la spirale, Nicolas s'est fendu d'un test révélateur auquel nous nous sommes soumis de bonne grâce. Frederika nous a dessiné l'étrange symbole de la Sicile, j'y ai répondu par la pierre philosophale. Pour une fois j'ai placé l'essentiel de mes références, sauf peut-être un dessin des formes circulaires repérées chez Jules Verne. Mais qu'aurait fait Jules Verne parmi nous ? Il s'agissait plutôt d'évoquer Rabelais, comme j'en ai pris l'habitude, et j'ai clos le dîner sous l'insistance de Maï-Do par la lecture de la conclusion corsée, célébrant la vie festive et charnue, du prologue de Gargantua - je n'avais pas Jarry sous la main, mais Jarry vouait un culte au célèbre médecin de Chinon. A cette occasion j'ai manqué de m'étouffer, ce qui a quelque peu brouillé mon hommage. Heureusement nous avons bu du Chinon, précisément, l'occasion en ayant été manquée au quatrième dîner qui s'était finalement tenu au Sancerre. J'avais pourtant été ravi de dégotter un établissement dont le nom rappelait la naissance du maître. Une fois n'est pas coutume, je n'ai pas oublié de prononcer la sentence : "Le potache est chervi !" Seulement, elle m'est revenue à la toute fin de l'événement - après tout, pourquoi pas.

lundi 22 décembre 2025

Soirée géométrie, dîner potache 7 (2/3)

Après présentation des convives, j'ai précisé que le thème de la géométrie pouvait surprendre mais qu'il n'était pas incompatible avec le potache, bien au contraire. Jarry se laissait aller à des rêveries scientifiques, il a même clos son "Faustroll" par un calcul de la surface de Dieu. S'en est alors suivi un feu nourri de références, surtout sur ma gauche, comme le Cercle en a rarement connu, sur le thème des bisbilles entre science et littérature : Spengler, Stein, Spielrein, Gombrowicz... J'ai beaucoup agité ma cloche (au risque d'importuner les clients parfois âgés de la Rotonde) pour rabattre mes ouailles vers le thème, tant les vents de la littérature et de la vie éditoriale ont pu disperser le propos. Pire, la politique s'est trop souvent invitée parmi nous (peut-être parce que nous occupions, nous a révélé Guilaine, la table préférée d'Eric Zemmour !). Il faudra que je songe à rajouter un article dans la charte pour l'interdire, à moins de prévoir une séance qui lui soit consacrée. En tout cas ma cloche a fait son office et nous avons finalement plutôt bien tenu le thème. Selon moi, la conversation géométrique a même atteint la jolie moyenne de 40%, estimation que certains jugeront bien sûr outrageusement exagérée.

Soirée géométrie, dîner potache 7 (1/3)



Pour la première fois depuis la création du Cercle, en novembre 2024, j'ai accueilli des personnes que je n'avais connues que depuis cette date - les précédentes fois, il m'arrivait de présenter des amis de vingt ou trente ans. Parmi celles-ci, pas moins de quatre convives dont j'ai précisément fait la rencontre lors d'une soirée potache. Maï-Do est ainsi venue pour la seconde fois (elle avait débuté l'aventure avec le dîner de l'escargot), et je ne l'ai jamais vue par ailleurs. A ce titre elle a eu droit à une exceptionnelle exception à la règle des six convives fixée pour des raisons de rituel et d'intérêt pratique (à six, on peut espérer tout capter des conversations). Nous avons donc été 7, ce qui tombait bien : nous étions le 7 décembre, pour un 7ème dîner, et pour une soirée où je comptais mettre le 7 à l'honneur puisque sa force symbolique est indéniable et qu'il permet de conjuguer, géométriquement parlant, à la fois le triangle et le carré. Quant à Guilaine, elle a décroché le record des présences (quatre), ce qui lui a donné droit à un autocollant tout spécialement conçu par Jean-Fi de Belgique à l'occasion de la soirée Belle Hortense, soirée dont j'ai mystérieusement perdu les notes qu'elles m'avaient inspirées, notes que je consigne dans le coffret du potache. Faudra-t-il donc que certaines soirées deviennent fantômes, à la façon de ces personnes absentes mais significatives que j'ai pris l'habitude de nommer en début de dîner ?