Pat's Blog


LITTERATURE ET CHRONIQUES URBAINES


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mercredi 14 mai 2008

Les polars plus ou moins sales (+ Clip de la semaine)



Je vais de finir le premier tome de Millenium, et force est de reconnaître que je suis légèrement déçu… (Sans doute en grande partie parce que j’en avais eu de si bons échos). J’avais entendu quelqu’un dire qu’il n’avait pas pu lire certains passages tellement ils étaient hard ! On disait le livre bien écrit, bien documenté, bien construit, et au suspense imparable.

Au finish :

- Deux cents premières pages agréables, mais étonnamment lentes (avec un goût certain pour la redite, notamment dans les dialogues).

- Une intrigue qui se corse à ce moment-là, et dont la violence culmine dans deux passages certes réussis (viol + soupçons de torture), mais décevants pour des amateurs du genre musclé : je pense à la nouvelle vague de films ultra-violents américains, du genre Hostel, ou même à des auteurs de polars gonflés à la provoc, gonflés à l’amphétamine, comme Ellroy ou Vollmann.

- Quant à l’enquête elle-même, elle se déroule dans un cadre charmant (une petite île en Norvège, atmosphère distinguée à la Agatha Christie), mais elle ne présente aucune véritable originalité (analyse de photos, série de témoins qu’on interroge les uns après les autres…), et la chute est bien vue, mais relativement insipide.

- Le style n’est pas mauvais, mais il est loin d’être percutant non plus, ni même seulement bon : en fait il n’y a pas de style, ce qui n’est pas une exigence du genre me direz-vous, à quoi je répondrais que l’un n’empêche pas l’autre. En fait je n’ai pas le souvenir d’avoir lu de page dont je me sois dit : celle-ci me plaît.

- Les 100 dernières sont terrifiantes de longueur et de rebondissements économico-familiaux dont j’ai eu du mal à voir l’intérêt… Au final j’ai trouvé l’ensemble trop lisse, trop gentil, trop calibré, trop propre (en dépit de personnages annoncés comme croustillants).

Ma perception serait-elle faussée par une trop grande consommation de polars au cinéma, dont les plus réussis jouent beaucoup sur les thèmes de l’amertume, de la déchéance, de la tension politique, et poussent à fond la carte de la noirceur ?

(Clip de la semaine : je suis tenté d'aller voir en concert Lil Jon, qui passe dans quelques jours à Paris - digne inventeur du Crunk, un genre de rap/rnb fondé sur des basses très sourdes. Le problème est que je trouve ses albums particulièrement lourdingues... Je vais être obligé de renoncer je crois.

lundi 12 mai 2008

Soyons sérieux, Tortue Géniale !



J’ai repris depuis quelques semaines maintenant le petit cours (2 heures par semaine) (intitulé Lecture / Ecriture) que je donne à Sciences-Po, devant une vingtaine d’élèves de première année. C’est toujours un plaisir de présenter les auteurs qu’on aime, auprès d’un public motivé. J’ai commencé comme l’année précédente par l’étude de quelques auteurs japonais, mais je suis tombé cette fois-ci sur des spécialistes de culture nippone (du moins, de culture télévisée nippone) qui n’ont pas oublié de me reprendre quand ils me considéraient un peu léger sur certains points d’érudition.

J’ai par exemple plaisanté sur le fait que les auteurs japonais présentaient souvent des personnages de vieillards libidineux, comme dans le classique de Kawabata, Les Belles Endormies, dont l’action se passe dans une auberge où des hommes âgés, si possible impuissants, payent pour passer la nuit avec de jeunes vierges, qu’ils ne sont pas censés toucher.

Cela me rappelait fortement le personnage de Tortue Géniale, ce vieillard sémillant apparaissant dans la série Dragon Ball, qui demandait à Son Gôku d’aller s’entraîner dans la montagne pendant qu’il s’amusait à reluquer les donzelles de passage. Un élève est venu me voir en fin de cours pour me dire que ça se voyait que je n’étais pas un spécialiste de Dragon Ball, car Tortue Géniale n’est pas vraiment un vieillard, mais un immortel, ou quelque chose approchant… J’ai pu constater de cette manière que la culture manga, qui se développait à peine lorsque j’étais ado, a fait de surprenant progrès ! Je réviserai mes classiques, la prochaine fois…

« « Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N’essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ça ne serait pas convenable ! » recommanda l’hôtesse au vieil Eguchi. (…) Les dents de la fille sous le doigt d’Eguchi paraissaient au toucher enduites d’une substance légèrement visqueuse. L’index du vieillard, glissant entre les lèvres, suivit la rangée des dents. Deux fois, trois fois dans un sens, puis dans l’autre. » (Les Belles Endormies, Livre de Poche, p 5 / p 43)

mercredi 7 mai 2008

L'avortement chez les Bisounours



« Tu sais, le monde de l’édition, c’est vraiment des gentils par rapport au monde de l’art contemporain. Si tu savais comme les coups bas, parmi les éditeurs et les écrivains, sont bon enfant ! Des bisounours, vraiment ! » me confie Marc Molk dans l’appartement du 16ème qui présente un de ses montages vidéos (à l’occasion du surprenant et sympathique Vidéo-appart 2008).

Sur ces bonnes paroles je m’assois face à l’écran, je branche les écouteurs et j’écoute, subjugué, la lecture d’un passage de son livre Pertes Humaines (Arléa, 2006) (recueil très fin, très polisson, de courts récits des amours et des attachements du narrateur):

« Il me faut toujours une bonne heure d’explication pour obtenir la fin des récriments dans une conversation sur l’avortement. Je navigue la plupart du temps dans des milieux dits de gauche. Dire dans ces conditions toute l’aversion que l’on peut ressentir à l’idée d’avortement passe pour le chausse-pied d’une remise en cause de la loi Veil. Quand ma bouche articule que je suis prêt demain à manifester pour le droit à l’avortement, on ne m’écoute déjà plus, on ne me croit plus. Il n’est pourtant pas difficile à comprendre le cloisonnement entre l’espace public et la répulsion intime. En tant que citoyen, je défends la liberté de chacun à disposer de son corps ; en tant que personne, la simple idée d’être à l’origine ou impliqué dans un avortement me donne un vertige tel qu’il me faut m’appuyer ou m’asseoir (…) » (p 51)

Tout au long de mon écoute, j’adresse à Marc, en pleine conversation à l’autre bout de l’appartement, des signes de félicitation. Je me sens parfaitement en phase avec ce genre de texte prenant le contre-pied de vérités trop facilement admises, du moins pas assez discutées, et cherchant à faire la part des choses avec le moins d’esprit partisan possible.

Je me souviens d’ailleurs avoir fait face à une situation inverse à celle que décrit Marc Molk : il y a quelques années de cela je me suis trouvé le seul à défendre l’avortement autour d’une table d’une dizaine de personnes. Je suis passé pour le sectaire de service, stupidement attaché à son idée de tuer des fœtus, malgré mes efforts désespérés pour exprimer mon opinion de la façon la plus mesurée possible, et de choisir les exemples les plus éloquents. En vain. Mes interlocuteurs restaient absurdement bloqués sur des arguments que je trouvais sidérants, du genre : « Non, les accidents de pilule ça n’existe pas… »

J’étais sorti extrêmement troublé de ce repas. J’étais bien obligé de constater que la plupart des débats, malheureusement, ne font pas changer les positions d’un iota. On n’a pas la chance d’avoir tous les jours à sa table une dizaine de Marc Molk.

lundi 5 mai 2008

De quelle manière aimer nos régions ?



Je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment possible de comparer les deux phénomènes, mais je suis frappé par la concordance, d’une part du succès considérable de Bienvenu chez les Ch'tis, censé faire l’apologie d’un mode vie ancré dans le Nord, d’autre part des « mésaventures » éditoriales de Richard Millet avec certains de ses récents livres, sur lesquelles il revient dans son dernier opuscule, L’Opprobre – Essai de démonologie (Gallimard, 2008).

Il évoque notamment la campagne de dénigrement dont il est l’objet sous prétexte qu’il serait un écrivain « régionaliste », c’est-à-dire attaché à décrire (comme dans la plupart de ses romans, comme le récent Dévorations, qui vient de sortir chez Folio) une région qu’il aime, et les famille qui s’y sont enracinées – déployant d’ailleurs à cette occasion les méandres d’une langue somptueuse, ancrée elle aussi dans une tradition (multi-centenaire) du bien écrire à la française.

« Tout le monde ne peut pas naître dans des provinces fortunées ; il y a des provinces chics, d’autres, pour la plupart, sont des Mississipi oubliés, disgrâciés : la question n’est pas de s’en arracher pour devenir parisien, soit universellement français, mais d’interroger inlassablement cette mystérieuse forme d’universalité qu’est l’origine. » (p57)

Il ne s’agit pas ici de juger le propos du livre, ni d’alimenter la polémique en citant les passages les plus « chatouilleux » (à propos du « seuil de tolérance à l’immigration», de l’antiracisme, de l’antichristianisme de certains philosophes…), mais de constater la simultanéité des phénomènes. Qu’est-il possible d’en conclure ?

Les mondes du cinéma et de l’édition seraient-ils animés de valeurs antagonistes ? Certains thèmes, certaines idées, ne pourraient-ils être acceptés que sous une forme aimable et légère ? Le succès du film d’une part, et les douleurs d’un écrivain de l’autre, seraient-ils l’expression d’un même phénomène, l’attachement de beaucoup à l’idée de racine, aussi fantasmée soit-elle, aussi fantaisiste, en dépit de l’injonction qui nous est souvent faite (injonction par ailleurs légitime) de nous arracher à nos particularismes ?

Je vous laisse deviner au passage quel écrivain se cache derrière la citation suivante :

« Dans ses Mémoires, un célèbre écrivain contemporain, lui-même d’origine provinciale, raille les écrivains « provinciaux », « mal arrachés au Cantal et à la Corrèze ». Difficile de ne pas m’y reconnaître, quoique je ne sois pas nommé. Ne pas nommer est une arme ; nommer, c’est risquer de retourner son arme contre soi ; c’est aussi marquer une estime dont je cherche en vain un écrivain qui me la témoigne. » (p 56)

vendredi 2 mai 2008

Pas si facile, l'Easy Reading (Millenium contre Maupassant)



En cette fin de vacances je suis en phase active d'élaboration de scénars (quelques projets pour les mois à venir), et certaines lectures n'en sont que plus difficiles pendant les heures creuses : c'est comme si j'étais à l'affût de chaque idée qui pourrait me venir, ce qui rend problématique toute concentration prolongée sur un autre objet que ces histoires que j'ai dans la tête.

Il aurait été logique, dans ces conditions, que j'en profite pour avancer l'un de ces livres qui ne tiennent que par l'intrigue, et dont les pages défilent sous vos yeux sans douleur, sans effort particulier. J'ai donc voulu reprendre la lecture du premier tome de Millenium, ce thriller du Nord dont tout le monde vous dit en ce moment qu'il a été incapable de le lâcher. J'avais aimé les 100 premières pages, efficaces et sympathiques, et si délicieusement fluides (l'auteur (décédé depuis) prenant d'aileurs garde à ce qu'on suive si parfaitement l'intrigue qu'il a tendance à se répéter...).

Le livre raconte l'histoire d'un vieil homme dont la fille a disparu depuis des années, et qui charge un enquêteur en fin de course de reprendre l'enquête. Atmosphère à la Agathie Christie, agrémentée d'aperçus sur la vie économique suédoise... Le livre avait tout pour me divertir, et pourtant je rame comme un fou à finir les 100 pages suivantes (je ne compte même plus m'attacher aux 300 qui suivent encore). C'est que l'intrigue, aussi simple soit-elle, exige que je me plonge durablement dans le bouquin, et j'en suis tout simplement incapable !

J'ai trouvé beaucoup plus facile de lire Pierre et Jean, le petit roman de Maupassant (que j'ai chargé l'une de mes classes de seconde de lire pendant les vacances) : la prose en est (légèrement) plus dense que celle de Stieg Larsson, et l'intrigue moins palpitante, mais ces courtes scènes de vie normande, ponctuées de drame et de désespoir, de petits portraits savoureux, conviennent bien mieux à mon état d'esprit. Peut-être faudrait-il qu'à l'avenir je ne m'attaque aux lectures les plus exigeantes (poèmes de Mallarmé, pages de Lacan) que dans mes heures de plus intense déconcentration...

mercredi 30 avril 2008

Du terroir, mais pas trop (+ Clip de la semaine)



A l'heure où triomphent les films estampillés "régions françaises", je ne pouvais pas manquer d'aller voir DISCO (starring Franck Dubosc), le seul film que je connaisse dont l'action se passe entièrement au Havre. A cet égard je n'ai pas été déçu : si le film est plutôt meilleur que CAMPING, et d'un niveau comparable à Bienvenus chez les Chtis, l'essentiel de son action se déroule bien dans notre belle ville normande, et les plans larges sur le port ou le port de Normandie sont légions. On découvre même le quartier de la mairie, et certains quartiers populaires dominant la ville. En la matière, il devance largement Quai des Brumes (avec Gabin), ou le Cerveau (de Gérard Oury), dont certaines scènes se déroulaient au Havre.

En revanche je suis surpris de constater que les personnages n'ont pas l'once d'un accent havrais : certes, le propos n'était pas, comme dans Bienvenus chez les Chtis, de faire plus ou moins l'éloge de certaines moeurs ancrées dans le terroir (il s'agissait même de faire le portrait de gentils paumés contaminés par la culture américaine), mais il est étonnant que la peinture de milieux populaires havrais (l'un des protagonistes est docker) fasse l'impasse sur l'évocation du superbe accent local.

Pudeur du réalisateur ? Discrétion de Franck Dubosc qui, d'origine rouennaise, n'a pas voulu donner dans la vraie satire ? Souci de montrer les côtés sympathiques du Havre en gommant le côté miséreux, presque agressif, d'un accent dont les connotations sociales sont plus importantes que les pures connotations régionales ? Il y aurait beaucoup à dire sur ce genre très particulier de satire, foncièrement gentille...

(Les voies du succès sont impénétrables : le précédent album de Madonna, Confessions on a dancefloor, n'a que moyennement marché aux USA, alors même qu'il proposait une électro-dance particulièrement efficace et presque émouvante. Celui qui vient de sortir, Hard Candy, semble faire un carton (Madonne vient de battre le record du nombre de singles placés dans le TOP 10), alors même que Madonna a fait appel aux producteurs les plus en vogue du moment, Timbaland et Pharrell Williams, et s'est laissée complètement fagociter par les deux tourtereaux : le titre suivant, par exemple, 4 minutes, qui tourne déjà en boucle sur toutes les ondes, ne fait que reproduire une formule utilisée déjà cent fois par Timbaland, et la personnalité de Madonna semble effacée par les déluges visuels et sonores. On le reconnaît d'ailleurs à peine dans le clip, à force d'effets pour gommer son âge. Elle fait bien pâle figure face à Justin... Timbaland devrait arrêter de trop bosser pour les autres (il a déjà commis l'album assez lamentable de M. Pokora), et Madonna de vouloir jouer dans la cour des plus jeunes) :

jeudi 24 avril 2008

Spéciale Innocence perdue (+ Clip de la semaine)



Vacances obligent, ralentissement dans le rythme des billets cette semaine (et peut-être la semaine prochaine...)

1) A la récente exposition Louise Bourgeois, à Beaubourg, une sculpture (cf photo) présentait un curieux amalgame d'appendices de plâtre, semblant émerger d'enveloppes qui s'entrouvrent... Difficile de ne pas penser à des prépuces. Mais une petite fille s'est avancée, pointant un des globes en disant à sa mère : "Dis, maman, on dirait des yeux, non ? - Oui, oui, ma chérie..."

2) Gravé sur une table de classe: "Kiss Me, I'm Famous...", probable clin d'oeil au titre de l'album d'un célèbre DJ, "Fuck Me, I'm Famous". Les adolescents seraient-ils beaucoup plus fleur bleue qu'on ne l'imagine ?

3) "Dites, Monsieur, c'est vrai que vous êtes déjà allé au Japon.
- Oui, j'y ai même habité pendant plus d'un an...
- Ah bon ? Mais c'est dingue, ça ! Mais... Pourquoi vous êtes revenu ?"

(La musique qui me rend le plus heureux, c'est sans aucun doute le Rythm and Blues, dont JJ Cale, Knopfler ou Clapton sont quelques-uns des plus éminents représentants. Signalons au passage le très bon album, sorti cette année, Road To Escondido, associant précisément Clapton et Cale. La vidéo suivante présente J.J. Cale interprétant l'un de ses grands tubes, After Midnight (reprise par Clapton himself):

jeudi 17 avril 2008

La Proust de la Cinquième République (Annie Ernaux, Les Années) (+ Clip de la semaine)



Quelle meilleure transition avec le billet précédent, pour parler du dernier livre d’Annie Ernaux, Les années (Gallimard, janvier 2008), que de citer un passage qui ne manquerait sans doute pas d’offusquer Chahdortt Djavann, puisqu’il témoignerait à ses yeux d’un coupable reniement, de la part d’une certaine gauche, de ses principes fondateurs (comme l’universalisme de certaines de ses valeurs) :

« La condamnation à mort par l’imam Khomeiny d’un écrivain d’origine indienne, Salman Rushdie, seulement coupable d’avoir offensé Mahomet dans son livre, parcourait la surface de la terre et nous ébahissait. (Le pape aussi condamnait à mort en interdisant la capote, mais c’était des morts anonymes et différées.) Du coup trois filles qui s’obstinaient à venir au collège avec un foulard sur la tête apparaissaient comme les fourrières de l’intégrisme musulman, obscurantiste et misogyne, fournissant enfin l’occasion de penser et de suggérer que les Arabes n’étaient pas des immigrés comme les autres. Les gens se découvraient trop bons, Rocard avait déjà soulagé d’innombrables consciences en déclarant que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » » (p168)

Cette parenthèse close, force est de reconnaître qu’on retrouve dans ce livre très attendu (cela faisait de nombreuses années qu’Annie Ernaux ne nous avait pas livré d’ouvrage aussi épais : 240 pages) le style qui a fait le succès, mérité, de son auteur : un art de la formule économe et sèche, au plus près du vécu, au plus près de l’intime. On se souvient de récits particulièrement denses et crus comme L’Occupation, dans lequel Annie Ernaux faisait la description, clinique, des ravages qu’avait causés chez elle une séparation, suivie d’une phase d’extrême jalousie.

Le projet est différent, cette fois-ci : cherchant à faire le point sur toutes les images qu’il lui reste en mémoire, avant qu’elles ne commencent à disparaître, Annie Ernaux retrace cinquante ans de souvenirs, à travers le prisme de l’histoire de France. Elle se livre à une sorte d’exercice de mémoire collective, adoptant un ton très neutre, utilisant le « on » ou le « nous » qui nous donnent l’impression que toute une génération prend la parole.

Bilan de l’exercice : de belles pages en début d’ouvrage sur la douleur de voir disparaître un monde (en guise d’introduction), de très belles pages en fin de livre sur la nécessité de la littérature et la belle mélancolie des choses qui s’effacent, avec au milieu toute une série de portraits de la France qui change, de l’Après-Guerre à Sarkozy. On retrouve un sens très particulier de la notation juste – aucun doute qu’Annie Ernaux tient à ce que chaque paragraphe frappe le lecteur par sa finesse.

Deux petits bémols : d’une part utiliser le « nous », c’est prendre le risque que le lecteur ne s’y reconnaisse pas (c’est particulièrement frappant quand l’auteur parle de ses joies politiques), et qu’il soit donc agacé par cette sorte d’« autoritarisme littéraire ». D’autre part, il y a un « ton Ernaux » qui peu déplaire, fait de distance et d’une pincée d’amertume – l’inverse parfait, dirait-on, du penchant à la mélancolie : heureusement que ce monde est fini, semble-t-elle nous dire, puisqu’il valait si peu la peine…

(Clip de la semaine : surtout connus pour leur série d’immenses tubes disco, les Earth Wind and Fire valent beaucoup mieux que cela. Je viens de découvrir quelques disques Live, et c’est une merveille : du Funk sautillant, jouissif et brillant, chaleureux et profond. La preuve en image :

mercredi 16 avril 2008

Peut-on manger un poulet sodomisé ? (Chahdortt Djavann et le Bac)

Djavann attaquant le voile :



Un auteur attaquant la loi contre le voile à l'école :



En ce moment avec ma classe de première je me lance dans un groupement de textes sur le combat des femmes, thème large qui me permettra d’inclure pas mal d’aspects du féminisme. Après un extrait du Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, qui stigmatise la figure de la femme amoureuse sous prétexte qu’en son nom la femme se soumet aveuglément à l’homme, j’avais envie de passer à un texte de Chahdortt Djavann, non pour faire œuvre militante auprès des élèves, ce qui n’est pas mon rôle, mais pour donner un exemple du type d’argumentation possible autour d’un débat contemporain.

J’avais pensé à un extrait de son livre Bas les voiles ! (Gallimard, 2003), dont les deux passages suivants pourraient être assez représentatifs :

« Nous sommes en France, pays de droit, et certaines familles s’arrogent le pouvoir de voiler leurs filles mineures. Qu’est-ce que cela signifie, voiler les filles ? Cela signifie en faire des objets sexuels : des objets, puisque le voile leur est imposé et que sa matérialité fait désormais partie de leur être, de leur apparence, de leur être social ; et des objets sexuels : non seulement parce que la chevelure dérobée est un symbole sexuel et que ce symbole est à double sens (ce que l’on cache, on le montre, l’interdit est l’envers du désir), mais parce que le port du voile met l’enfant ou la jeune adolescente sur le marché du sexe et du mariage, la définit essentiellement par et pour le regard des hommes, par et pour le sexe et le mariage. » (p12)

« Je ne mets pas tous les intellectuels du monde musulman dans le même sac. Quelques-uns ont dénoncé le despotisme islamique et son oppression des femmes. Mais force est de reconnaître que ce ne sont pas ces intellectuels critiques que l’on entend. Les intellectuels dits musulmans ne s’indignent que devant les atteintes portées à l’honneur de l’islam et à Mahomet. Ils ne se donnent du mal que pour défendre la sacralité de l’islam et du Coran. On ne les a pas vus se révolter contre les arrestations, la répression, les assassinats, la violence, la drogue, la pauvreté, la misère, la pédophilie et l’absence de droits des femmes et des enfants dans leurs pays musulmans
. » (p 28)

J’ai d’ailleurs retrouvé récemment, dans un article signé par elle dans le Libération du samedi 12 avril, la même amertume et la même rage contenue, laissant penser qu’elle doit se sentir bien seule dans son combat. C’est un auteur qu’on perçoit réellement atteint par son expérience malheureuse, enfant puis adolescente, en Iran, après la révolution islamique de 1979.

« En 1968, j’avais un an ; on vivait sous un régime autoritaire qui, malgré ses défauts, essayait d’agir sur les mœurs et les mentalités – ce qui est, dit-on parfois, le plus clair de l’héritage de 68. Dix ans après, grâce au cadeau empoisonné de l’Occident, surtout de l’Amérique de Carter et de la France de Valéry Giscard d’Estaing, on a eu droit à une « révolution islamique » montée de toutes pièces avec, dans le rôle du Guide suprême, un Hitler nommé Khomeini. Il est important de souligner le rôle « d’idiots utiles » joué à cette époque par beaucoup de soixante-huitards. Aucun d’entre eux ne connaissait Khomeini, pas plus que les Iraniens d’ailleurs, et n’avait lu une phrase de lui. Ses prescriptions répondaient pourtant à des questions existentielles et hautement philosophiques. Par exemple : savez-vous de quel pied il faut franchir la porte des chiottes ? Peut-on manger un poulet sodomisé ? Ça donne matière à réflexion, n’est-ce pas ? Des centaines de milliers d’Iraniens ont été torturés, assassinés et jetés dans des fosses communes. La ministre de l’Education, Madame Parsa, qui était une femme admirable et avait fait beaucoup pour l’éducation des femmes, a été mise dans un sac par les ayatollahs et lapidée parce que pute. Notre enfer fut pavé de bonnes intentions. Enlever les soutiens-gorge et les jeter au diable, proclamer la libération sexuelle, ça a fait long feu. Ce sont le voile et la virginité jusqu’au mariage qui sont revendiqués comme « liberté » aujourd’hui. Une belle régression. »

J’ai cependant estimé préférable, malgré l’intérêt d’un tel débat sur le voile, de ne pas choisir ce genre de texte pour une classe qui prépare le bac : le sujet est trop brûlant, et le combat de Chahdortt Djavann trop pressant, trop marqué du sceau de l’expérience immédiate, pour qu’il ne soit pas délicat, pour des élèves de dix-sept ans, d’en parler devant un examinateur. On s’écarterait trop de l’expérience littéraire en tant que telle, et je prendrais le risque que l’opinion de l’élève, transparaissant d’une manière ou d’une autre dans l’analyse du texte, ne heurte la propre opinion de l’examinateur (et cela malgré les plus grandes mises en garde de prudence que j’aurais pu faire au préalable, en classe).

Dans quinze ans, peut-être, qui sait, professeur déclinant, pourrai-je me permettre de mettre sur la table le même débat, qui paraîtra ringard alors aux nouvelles générations d’élèves ?

lundi 14 avril 2008

C'est flippant les autres putain



Extraits de la conversation d'un groupe d'adolescents, frôlant la vingtaine, vivant dans le 16è (d'après ce que j'ai compris), à une terrase de la rue Montorgueil :

1) - Tu vois, dans ce quartier y'a plein de coiffeurs à dix Euros... Tu verrais la tronche des mecs qui sortent de là !... Ils ont plus rien sur le crâne !... Limite, le coiffeur, c'est pas des ciseaux qu'il a, putain, c'est juste une tondeuse !...

2) - Tu vois, j'ai une copine qui a été en Inde... Le premier truc qu'elle a vu, tu vois, tu sais c'est quoi ? Tu devineras jamais ! Le premier truc qu'elle a vu, putain, c'est un foetus dans un égoût !
- Ouah putain, dégueu !... Moi j'ai vu un reportage sur les pays de là-bas, tu vois, genre la Chine. Tu verrais comment ils traitent les animaux ! Ils les torturent, je te jure ! Aucun respect pour les animaux ! Tu sais ce qu'ils font aux vaches ? Putain tu le croiras pas ! Les vaches, là-bas, ils leur font des balayettes ! Juré, des balayettes !!...
- Oh putain...

3) - Tu bois quoi toi la nuit ?
- La nuit ? Putain je vois que du Coca !
- Pas de l'eau ?
- Non, pas de l'eau, je sais pas moi, l'eau c'est trop FADE putain !!

4) - Eh, Augustin, y'a mon pote au téléphone il me demande si tu pourrais pas lui conseiller un coiffeur dans le quartier ?
- Un coiffeur ? Connais pas, moi ! Je me coupe jamais les cheveux, moi !...
(Sa coiffure en témoigne)

vendredi 11 avril 2008

Tête de manif (Manifestation profs / Lycéens du 10 avril 2008)



Hier je me suis joint à la manif qui protestait contre les 11 000 suppressions de postes dans l'Education Nationale (elle a réuni près de 40 000 personnes), mais j'ai très vite rejoint la tête du cortège. Ce qui était drôle, c'était de voir le contraste en l'essentiel de la foule, arborant des pancartes et scandant des slogans, et les 500 adolescents qui s'agitaient vers l'avant, se mesurant plus au moins directement aux forces de l'ordre - mouvements de foules, bastons, lancers de projectiles, etc...

La fin de la manif, très encadrée, s'est déroulée dans un décor surprenant : on sentait que tout avait été prévu pour qu'il n'y ait pas trop de casse. La foule s'est engagée dans une portion de boulevard fermée sur la gauche par un grand mur aveugle, et sur la droite par de petites impasses, sans magasin. Les CRS bloquant sur l'avant et les côtés se sont contentés d'attendre que la foule se disperse, vers l'arrière, laissant les groupes de casseurs potentiels s'échauffer en vase clos, et piochant de temps en temps parmi les plus excités.



(Photo : les CRS contiennent les débordements de foule, Boulevard du Montparnasse)

Quelques anecdotes :

1) Des policiers en civil, encadrant la progression de la foule sur la droite, désignent une fenêtre ouverte, à un angle, au premier étage, laissant apparaitre une femme tenant un nouveau-né. La femme est manifestement réjouie de voir autant de foule.
- Celle-là, elle est complètement conne. Elle était déjà là mardi, et quelqu'un lui a pété son carreau avec un caillou. Et elle ouvre sa fenêtre ! Et avec un nouveau-né dans les bras !
- La connasse...

2) Des femmes d'une soixantaine d'années, à la terrasse d'un café, voyant un groupe d'une quarantaine d'ados, capuches sur le crâne, se bastonnant entre eux:
"Allez les jeunes ! Allez ! Il faut s'exciter un peu ! Allez, tous contre Sarkozy !"

3) Les slogans en tête de cortège différaient quelque peu des autres qui suivaient. J'ai notamment entendu :
"7 - 8 ! On - Vous - Baise ! 7 - 8 ! On - Vous - Baise !"



(On ne dirait pas, mais la photo ci-dessus correspond à une scène de baston)



(Un drapeau très présent pendant la manif, en plus de celui de l'Algérie)

mercredi 9 avril 2008

Elle résiste à tout, notre petite société de consommation (Jean Baudrillard, La Société de Consommation)



C'est toujours un plaisir de lire un essai de Jean Baudrillard : sens de la formule, analyses brillantes et limpides, idées transparentes en dépit d'un certain goût pour la contradiction, voire la provocation (ce qui n'est pas pour me déplaire)... Les livres de l'auteur dont la formule "La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu" avait fait scandale en son temps, se dégustent comme de délicieuses petites mises en branle de toutes nos certitudes.

Baudrillard ne prouve rien, en fin de compte, mais il indique comme une direction nouvelle vers laquelle diriger vos pensées, quitte à vous brusquer quelque peu.

A cet égard, La Société de Consommation (Folio) n'a pas pris une ride. Publié en 1970, toutes ses digressions paraissent d'une folle actualité, quarante ans plus tard, et l'écriture n'est marquée par aucun de ces vilains tics qu'ont pris beaucoup de ses contemporains. Comment ne pas être frappé, par exemple, à la lecture de cette géniale page consacrée à "l'anticonsommation" :

"Il y a aussi tout un syndrome très "moderne" de l'anti-consommation, qui est au fond méta-consommation, et qui joue comme exposant culturel de classe. Les classes moyennes, elles, ont plutôt tendance, héritères en cela des grands dinosaures capitalistes du XIXè siècle et du début du XXè, à consommer ostensiblement. C'est en cela qu'elles sont culturellement naïves. Inutile de dire que toute une stratégie de classe est là derrière : "Une des restrictions dont souffre la consommation de l'individu mobile, dit Riesman, est la résistance que les classes élevées opposent aux "arrivistes" par une stratégie de sous-consommation ostentatoire : ceux qui sont déjà arrivés ont ainsi tendance à imposer leurs propres limites à ceux qui voudraient devenir leurs pairs." (p131)

Ou de celle-ci, à propos de l'omniprésence du corps de la femme dans les médias :

"De même que femme et corps furent solidaires dans la servitude, l'émancipation de la femme et l'émancipation du corps sont logiquement et historiquement liées. Mais nous voyons que cette émancipation simultanée se fait sans que soit du tout levée la confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité - l'hypothèque puritaine pèse encore de tout son poids. Mieux : elle prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, aujourd'hui est "LIBEREE" en tant que sexe." (p215)

L'ouvrage est cependant emprunt d'un certain comique involontaire lorsque Baudrillard passe de l'analyse au jugement moral, ou se lance dans de vibrants appels à combattre cette société. Le texte s'affaiblit alors singulièrement, et paraît même, rétrospectivement, se planter complètement sur certaines analyses. Le tout dernier paragraphe en donne une bonne idée :

"Nous savons que l'Objet n'est rien, et que derrière lui se noue le vide des relations humaines, le dessin en creux de l'immense mobilisation de forces productives et sociales qui viennent s'y réifier. Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu'en mai 1968, viendront briser cette messe blanche." (p316)

Franchement, quarante ans plus tard, on attend encore. Baudrillard espérait la disparition d'un système qui semble bien avoir, entre temps, contaminé la planète entière.

samedi 5 avril 2008

Sophocle Vs Cocteau : Victoire de Sophocle par KO dès le premier round



A deux classes j'ai fait lire en parallèle la pièce de Jean Cocteau, La Machine Infernale, reprenant de manière fantaisiste le mythe d'Oedipe, et de larges extraits de la pièce originelle, Oedipe Roi de Sophocle. Force est de reconnaître que celle de Cocteau fait pâle figure : mise à part certains passages assez gracieux, emprunts d'une poésie désuette mais délicate, et certains autres qui font sourire, tout le reste est soit confus, soit inutile, soit directement inspiré de Sophocle.

Cocteau a beau jeu de faire valoir qu'il modernise le propos et qu'il le complexifie, montrant par exemple que les dieux eux-mêmes sont le jouet de dieux encore supérieurs à eux... Ce genre de circonvolution précieuse et maniérée paraît tellement dérisoire par rapport à la force majestueuse du poète tragique grec !

La pièce de Sophocle est courte et parfaitement maîtrisée, réglée comme une implacable machinerie policière (Le Roi Oedipe mène l'enquête qui révélera aux yeux de tous l'ampleur de sa déchéance...). La langue est belle et simple, portée par un véritable souffle épique. Cocteau donne l'impression d'un gamin capricieux venant piétiner les plates-bandes des génies qui l'ont précédé. Il voudrait entrer dans leur panthéon, il ne fait que gesticuler sur le pallier.

"LE CORYPHEE : Regardez, habitants de Thèbes, ma patrie. Le voilà, cet Oedipe, cet expert en énigmes fameuses, qui était devenu le premier des humains. Personne dans sa ville ne pouvait contempler son destin sans envie. Aujourd'hui, dans quel flot d'effrayante misère est-il précipité ! C'est donc ce dernier jour qu'il faut, pour un mortel, toujours considérer. Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin." (Sophocle, Oedipe Roi)

"LA VOIX DE JOCASTE : A quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.
TIRESIAS : Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un oeil intérieur, d'un oeil qui rend d'autres services que de compter les marches d'un escalier.
JOCASTE : Le voilà vexé avec son oeil ! Là ! Là ! On vous aime, Zizi; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, zizi, il le fallait !" (Cocteau, La Machine Infernale)

jeudi 3 avril 2008

Je ne suis plus portugais, mais japonais (+ Clip de la semaine)

1) Entendu en salle des profs :
« Vous savez quoi ? Elle m’a dit, en début de cours : « Eh Madame, aujourd’hui je respecte pas le plan de classe, parce que j’ai trop de trucs à dire à ma copine, franchement, trop trop de trucs à lui raconter, faut vraiment qu’on soit à côté… » »

2) Entendu en salle des profs :
« Un de mes élèves parlait de sa mère, et vous savez ce qu’il en a dit ? « Hier, ma mère a été gymner… » - Quoi ? – Il a dit : « Elle a été gymner… » Elle gymne, quoi… Du verbe gymner, faire de la gymnastique… »

3) - Eh Monsieur, vous auriez pas des origines asiatiques ?
- Mon père est japonais…
- (A sa voisine) Ah, tu vois, je t’avais bien dit !
- Et ma mère est coréenne…
- …
- Il blague !
- Pourtant, ses yeux…

(Je poursuis mon exploration du Funk, et je trouve pour l'instant qu'un artiste se détache assez franchement, il s'agit de Curtis Mayfield : chaleureux, soyeux, brillant, discrètement groovy, Curtis n'a pas pris une ride...

mercredi 2 avril 2008

Défonce minimaliste



Il y a d'excellents romans pour les lendemains de cuite, ou les lendemains d'indigestion alimentaire : lundi dernier j'avais du mal à me tenir éveillé (insomnie la veille), alors je me suis emparé de Factotum, de Charles Bukowski, succession de très courts chapitres narrant les vadrouilles alcoolisées et sexuelles d'un narrateur rêvant de gloire (il reçoit régulièrement des lettres d'éditeurs presque intéressés par ses oeuvres), errant de petits jobs en petits jobs.

Les phrases sont courtes, sobres, à la fois sordides et hilarantes. C'est un relevé minimaliste de rencontres, d'insultes et de déconvenues - l'auteur ne s'autorise même pas de coups de gueule, car il vaut beaucoup mieux que cela, traînant sa grande carcasse d'auteur déglingué mais classe avec un naturel insolent.

"Tous les sièges étaient pris. Il y avait des femmes, quelques mémères, grasses et un peu connes, plus deux ou trois dames qui en avaient vu des dures. Comme j'm'asseyais, une poule s'est levée et s'est barrée avec un mec. Elle est revenue cinq minutes après.
"Helen ! Helen ! Comment fais-tu ?"
Elle s'est marrée.
Une autre s'est pointée pour essayer.
"Ca doit être valable ! J'en veux aussi !"
Ils sont sortis ensemble. Helen est revenue cinq minutes après.
"Elle doit avoir une pompe aspirante à la place du con !
-J'vais essayer ça, a dit un vieux mec dans le fond du bar. J'ai pas bandé depuis que Teddy Rossevelt a passé l'arme à gauche."
Ca a pris dix minutes à Helen pour se le faire
." (Livre de poche, p 45)

Signalons au passage que l'adaptation cinéma du même nom, starring Matt Dillon, (cf vidéo) est excellente - ce qui est rare, l'adaptation de romans flirtant bien souvent avec la catastrophe pure et simple.