Nul doute que la lutte contre les discriminations soit un combat juste. Mais quel dommage que la
Halde, dont la noblesse du travail est évidente, se compromette dans une série d'affaires qui ternissent son blason ! Je pense notamment au rapport paru le mois dernier,
"Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires", qui a de quoi faire froid dans le dos au professeur de lettres que je suis - plus encore, à l'amateur de littérature.
J'ai découvert l'existence de ce rapport en début de semaine, grâce à la lecture de plusieurs blogs. J'ai passé une bonne partie de la soirée à dévorer le texte, à glaner des articles et à m'inquiéter des perspectives vertigineuses que ce genre de rapport ouvrait dans le domaine de la censure et du politiquement correct.
Je comprends la démarche : guider la société vers une représentativité plus fidèle, plus équitable, de la population qui la compose. Mais encore faudrait-il ne pas verser dans le ridicule et la mesquinerie quand on s'attaque à la littérature. Je crois que le bon sens peut faire beaucoup en la matière, et nul doute que la personne responsable du paragraphe suivant devrait faire l'effort, disons, d'une certaine humilité... :
«
Nous n’avons pas eu la possibilité, faute de temps, d’étudier les textes des manuels. En effet, certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard ''Mignonne allons voir si la rose...'' est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors. Il serait intéressant de pouvoir mesurer combien de textes proposés aux élèves présentent ce type de stéréotypes, et chercher d’autres textes présentant une image plus positive des seniors pour contrebalancer ces stéréotypes. ».
Franchement, c'est effrayant... Cela me frappe d'autant plus que je viens précisément d'étudier ce poème avec deux classes de secondes, et une classe de première de mon lycée de la
Courneuve. Je reproduis ici l'une des trois strophes du poème, celle qui pourrait éventuellement (mais il faut être d'une singulière mauvaise foi) offrir une "image négative" des seniors :
"
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !" (2ème strophe du poème de
Ronsard, "Mignonne, allons voir si la rose...")
En classe je me suis amusé à expliquer qu'au 16ème siècle, les poètes français, s'inspirant des italiens, cherchaient à séduire les femmes par ce genre de compliments à double tranchant : invoquer la rose, c'était invoquer le spectre de la vieillesse, et donc inciter la femme à "profiter de la vie"... "Méfiez-vous, Mesdames, des garçons qui vous répètent que vous êtes jolies comme des roses !" Puis nous avons comparé ce texte avec celui de Baudelaire, quelques siècles plus tard,
Une Charogne, qui préfère établir un parallèle entre la femme et le cadavre qu'elle ne manquera pas de devenir...
Bref, les pistes de discussion sont nombreuses, et les explications littéraires plutôt fructueuses.
Personne je crois n'aurait eu l'idée dans la classe de voir dans ce poème une stigmatisation des seniors... Quand bien même on chercherait à lire entre les lignes, ce serait une singulière distorsion de sens que de voir dans ce texte une insulte aux personnes âgées (la seule entité vraiment visée, c'est d'ailleurs "la Nature", traitée de "marâtre", ce qui donne une image plutôt digne, finalement, des fameux seniors...) Cette façon de triturer le texte pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas me glace le sang.
Je conçois qu'il soit important de présenter des seniors une vision équilibrée (encore que je ne sois pas sûr qu'ils souffrent de si grandes discriminations que ça...), mais laissons la littérature tranquille ! Engageons ce genre de débat en éducation civique, en histoire, à la télévision, mais laissons l'imagination travailler en paix. Que le professeur de français puisse étudier la poésie sans se poser la question de savoir si toutes les minorités sont représentées dans un texte ! C'est absurde, anxiogène et contre-productif. S'il vous plaît, ne réécrivons pas l'histoire de la littérature : elle est trop précieuse et trop belle.
On s'est ému récemment que des gendarmes pénètrent dans une classe de collège avec leurs chiens pour intimider des gamins... L'intrusion d'une police de la pensée me ferait à peu près le même effet.
Louis Schweitzer, président de la Halde, préconise souvent de présenter dans les médias (et les manuels scolaires, donc...) non pas la réalité telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être... Cela s'appelle au mieux de la politique (ou de l'angélisme), au pire, de l'idéologie. Dans les deux cas, il me paraît important que l'étude de la littérature en soit exempt (sauf peut-être quand il s'agit de questions d'actualité...)
J'ai précisément choisi de consacrer une bonne partie de ma vie à l'écriture pour regarder la réalité telle qu'elle était, sonder ces parts de l'imaginaire et de la société qu'il n'est pas commode de regarder en face. Cette annonce d'un temps où l'on nous interdira peut-être la parole, avec les meilleures intentions du monde, quand elle ne sera pas "statistiquement représentative", me rend sincèrement triste.
Si j'ai choisi d'être également professeur, c'est pour transmettre un peu de mon goût pour les mots, un peu de ma sensibilité littéraire. Je trouverais insupportable qu'on assèche mes cours à coups de
political correctness. Ce serait un vrai motif de démission - plus qu'aucun autre, d'ailleurs, et le seul dont je serais relativement fier.