La littérature sous caféine


dimanche 21 juin 2026

Allais

En quelques mois, les œuvres de ces trois auteurs (Rabelais, Allais, Jarry) se sont imposées comme les Bibles secrètes du Cercle potache - ils en ont l'épaisseur et le côté crypté. Chacun dans leur genre, iIs sont illisibles. Ça pourrait en faire des intrus dans des dîners dont l'ambition profonde est la bonne humeur. Au contraire ! Les jeux de mots, les références improbables, les arcanes sont au principe du potache, le véritable potache, celui qui cherche quelques clés au-delà des apparences.

Suze

Comment ne pas aimer un tel lieu ? Le théâtre "L'anomalie" fait moins penser au roman de Le Tellier qu'à tous ces détails qui font dérailler la réalité pour en exprimer le meilleur. Après avoir siroté le cocktail "Suze-moi" (Suze-concombre-tonic) dans un décor haut de plafond croulant sous les peintures j'ai plongé dans le bain terrifiant de la pièce "L'heure noire" où les cris, les chutes, les trébuchements, les martyrs d'un couple sont exhibés sans ménagement. Les affres de la création servent de prétexte à de savantes récitations de Lautréamont, Garcia Lorca, Barthes - excusez du peu. Le grand souffle de la peste dont parlait Artaud a saisi l'assistance, qui n'en a pas moins quitté la pièce sourire aux lèvres.

samedi 20 juin 2026

Roi de pique

Enfin trouvé le lieu pour le dîner des Tarés du tarot, 8ème événement potache et reporté deux fois déjà. Placé sous le signe du Roi de pique, figure de l'intelligence rieuse, il ne pourra que faire des étincelles - en juillet, sans doute, mois solaire où la liste des convives atteindra son point de maturité.

mercredi 17 juin 2026

Après MeeToo



Le livre de Capucine Delattre , "Un monde plus sale que moi" (La ville qui brûle, 2023) soulève une question singulière : sait-on vraiment mieux prévenir et appréhender les agressions s... à une époque qui se veut pourtant vigilante sur ces points-là ? Plutôt que de multiplier les réflexions, la narratrice fait le choix de raconter par le menu, dans une prose agréable, fluide et expressive, sa première histoire d'amour. Maladroite, peu sûre d'elle, finalement gentille et compréhensive, la jeune femme perçoit un malaise dans sa relation mais l'attribue à ses propres manques et aux difficultés inhérentes aux rapports hommes-femmes. Ce n'est qu'après l'histoire que sonne l'heure de la lucidité et de la tentation de porter plainte. La force du texte réside dans ce contraste entre une première partie où le lecteur épouse la naïveté de la narratrice et une seconde où surgissent les dilemmes. Le ton ne se veut par ailleurs jamais vengeur. La douceur de la jeune femme ne se perd pas en route. Sans rien céder à son envie de comprendre ni de rétablir les comptes, elle avance à pas feutrés, toujours consciente de la difficulté à mettre des mots sur les choses.

vendredi 12 juin 2026

Montal monte la face nord

Le court roman de Jean-Pierre Montal, "La face nord" (Séguier, 2024) est sobre de style et savant de structure. Les protagonistes communient dans l'amour d'un vieux film. Puis ils s'aiment - elle a 24 ans de plus que lui. L'homme découvre ensuite par hasard un épisode lointain de la vie de cette femme, dont le récit occupe la moitié du livre. Cet épisode passionnel se rattache lui-même au souvenir d'un drame historique méconnu, l'établissement de camps de rétention en Angleterre lors de la IIème Guerre mondiale. Tout cela en 150 pages d'une écriture précise et ironique. Le titre annonce quelque chose de difficile, le texte s'emploie à rendre évidente cette histoire d'amour presque impossible. Certains succès sont mérités , couronnés par des prix qui prennent sens.

Jeanne, Gilles et Stéphanie

Dans le courageux "Armures" (Rivages, 2025), Stéphanie Hochet met en parallèle sa propre famille avec le duo improbable formé par Jeanne d'Arc et Gilles de Rais - rien moins que la Pucelle d'Orléans et le plus terrifiant criminel de la fin du Moyen-âge. On est loin des classiques papas-mamans de la littérature actuelle ! Il s'agit ici de sainteté, de monstruosité, de tentations pour le meurtre et de crimes. Le livre commence par une lente mise en condition avec le parcours de la jeune vierge et bascule dans l'évocation de l'horreur. L'autrice aurait pu donner dans la prose lacrymale ou mystico-furieuse, elle préfère la pudeur et avance par touches. Il n'en fallait pas davantage pour souffler le vertige dans ces pages au gothique sobre.

lundi 8 juin 2026

Allez Allais !

Je suis fier d'annoncer que le Cercle d'études potaches s'est trouvé une quatrième figure tutélaire, après Jarry, le Surréalisme et l'Oulipo, en la personne d'Alphonse Allais - ce qu'Eric Poindron ne contestera sans doute pas. Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?

Au musée Allais de Honfleur, plus petit musée de France, Bastien Loukia rappelle quelques-unes des facéties de l'humoriste ayant inspiré précisément Breton et nombre d'artistes du 20ème siècle. Ses contes, ses calembours, ses inventions drôlatiques ont fait sa fortune et continuent de nourrir, cent ans plus tard, une certaine vaine facétieuse. Ici, des feux d'artifices noirs à projeter en plein jour... Le clou de la présentation a consisté dans un clou, justement, le "véritable clou de la fausse croix du Christ".

Je me suis rué dans la librairie de Honfleur pour acheter les œuvres complètes du fameux potard potache (i.e. pharmacien blagueur). Comme par hasard, en feuilletant le volume je suis tombé net sur un texte intitulé "Les escargots sympathiques". Les fidèles reconnaîtront l'escargot des origines du Cercle... C'est décidé, il y aura donc un dîner-hommage à Allais, donc le titre pourrait être "Allez Allais !"

Racines

Je relis "Le seigneur des anneaux" avec passion, fasciné par l'entreprise considérable de Tolkien. Il ne s'est pas contenté d'une épopée, il a forgé un monde avec ses langues, son histoire, ses mythes. Parmi les aspects les plus singuliers de cet univers il y a la profondeur du temps. Tolkien s'est projeté dans un monde différent du nôtre et, là-bas, il a fantasmé de véritables abîmes de passé. Tout au long des livres planent les spectres de légendes englouties, de faits historiques inouïs - on dirait Jung ! Cette sorte de monde second paraît importer finalement davantage à Tolkien que l'histoire de Frodon. Et, quand j'ai lu le portrait de Gollum, je suis tombé sur ce paragraphe qui m'a fait l'effet d'un clin d'œil à la personne de l'auteur elle-même : "Il s'intéressait aux racines et aux origines ; il plongeait dans les étangs profonds; il fouissait sous les arbres et les plantes en croissance ; il creusait dans les monticules verts; et il cessa de lever le regard sur le haut des collines, les feuilles sur les arbres ou les fleurs s'ouvrant dans l'air; sa tête et ses yeux étaient dirigés vers le bas."