La littérature sous caféine


mardi 22 septembre 2026

Interview pour Actualitté à l'occasion de la parution des "Crapules"

“La véritable violence, c’est le déni, l’indifférence”

Mère isolée, actrice pornographique quadragénaire, Sabine élève seule son fils Romain dans le vingtième arrondissement. Adolescent « normal », moyen, ce dernier subit un harcèlement en règle dès lors qu’une vidéo de Sabine fuite au collège, et fait le tour des réseaux sociaux… La suite ? Accompagnée par le hardeur Joseph, et par Enguerrand, bourgeois blasé, Sabine résout de se venger, guidée par son seul amour maternel. Une deuxième intrigue se met en place, mêlant cette fois milieux d’affaire et hauts-fonctionnaires, sur fond de revenge porn et de libertinage.

Sixième roman d’Aymeric Patricot, Les Crapules explore donc, une nouvelle fois, la face sombre, au sein d’une ville tentaculaire aux aspects infernaux. L’auteur a accepté de nous en dire davantage…

ActuaLitté : Sabine, l’héroïne, exerce comme actrice de charme. Anaëlle, l’héroïne de La Viveuse (éditions Léo Scheer, 2022), exerçait, elle, comme assistante sexuelle auprès d’handicapés, et affrontait la morgue des bourgeois. Qu’est-ce qui te passionne dans ces métiers méprisés ? Pourquoi également avoir choisi des figures féminines ?

Aymeric Patricot : J’avoue ne pas me poser la question avant d’écrire. Chaque fois, je me décide pour un thème ou pour un personnage, et je m’interroge ensuite sur ce qui m’a interpellé. Force est d’admettre qu’effectivement, mes deux héroïnes ont en commun une activité marginale, centrée sur le sexe, et qu’elles affrontent le mépris.

Cependant le mépris n’était pas au cœur de La Viveuse : Anaëlle menait surtout une quête, presque mystique. En revanche Sabine, elle, affronte d’emblée la violence du jugement, et c’est ce qui la pousse à se venger. Elle ne supporte pas l’hypocrisie de gens qui la stigmatisent, alors qu’ils commettent bien pire dans leurs domaines. Après tout, c’est un thème fréquent en littérature, celui de la femme qu’on estime de mauvaise vie alors qu’elle a le cœur pur (Boule de suif, La dame aux camélias…). La question dépasse donc celle des métiers méprisés. Il s’agit de pointer le contraste entre les principes qu’on affiche en société et la réalité de ce qu’on vit, de ce qu’on éprouve.

Après tout, la littérature est surtout là pour révéler ce qui est caché. Pour cette raison, je ne pense pas choisir des thèmes si provocants, en tout cas si singuliers.

Quant au fait que ces personnages soient des femmes, c’est aussi une source de surprise pour moi. Parmi les six romans que j’ai publiés, quatre mettent en scène des héroïnes. Encore une fois, ça n’est pas délibéré. Cela s’impose à moi. Je ne crois pas qu’il s’agisse du fantasme d’être une femme. Je pense qu’il est plutôt question de territoires psychiques. Je n’investis pas les mêmes parts de moi d’un texte à l’autre. Si je voulais faire référence à Jung, je dirais que je laisse s’exprimer ma part féminine, ce qu’il appelait l’anima.

Le processus me paraît cependant plus subtil. Mes héros masculins sont souvent des anti-héros, soit en situation d’échec, soit de quête douloureuse – je suis peut-être inspiré à cet égard par mon père. Mes héroïnes ont souffert, elles aussi, mais elles se battent et connaissent des succès, des révélations. Elles explorent une sensualité que ne s’autorisent pas mes personnages masculins. Sans doute faudrait-il qu’une psychanalyse élucide ce partage en moi, mais je préfère m’en remettre à l’écriture romanesque et la laisser débrouiller les choses. Autre explication possible, enfin : créer un personnage de sexe opposé permet le décalage, le déport vers une situation dans laquelle on se sent plus libre d’inventer.

Actualitté : Ton histoire, c’est aussi celle d’un harcèlement. Une vidéo des ébats de Sabine circule au collège que fréquente Matthieu, le fils. Tu es toi-même enseignant. Quel regard portes-tu sur ce phénomène ? Penses-tu qu’il se soit amplifié, avec les smartphones, les réseaux sociaux ?

Aymeric Patricot : Le harcèlement a toujours existé, il s’amplifie bien sûr avec les réseaux sociaux. Il a longtemps été mis sous le boisseau, ce que j’ai pu dénoncer dans certains de mes textes sur l’éducation. Aujourd’hui, la prise de conscience est générale et c’est une bonne chose. Il n’est pas le thème essentiel des Crapules, il représente un des aspects du mal qui ronge la nature humaine. Il a ceci de redoutable qu’il permet à la fois la violence et la lâcheté. En ce sens, il peut concerner un nombre presque infini de personnes.

Actualitté : Avant d’écrire ses romans, Zola menait une enquête de terrain extrêmement stricte. On sait qu’il a observé les mines avant de composer Germinal. Semblablement, mènes-tu des enquêtes de terrain ? Comment t’es-tu documenté, en l’occurrence ?

Aymeric Patricot : Je suis du genre à accumuler de la documentation. Cependant je ne l’utilise que très peu lorsque je me lance dans l’écriture ! Je ne veux surtout pas d’un roman Wikipédia. Je préfère une tension romanesque plus immédiate. Devrais-je m’appuyer davantage sur des éléments précis ? Jusqu’à maintenant, la documentation m’a surtout servi à baliser le texte, à ne pas commettre d’erreur sur un milieu que je dépeints. J’admire Zola mais force est de constater que je ne brosse pas comme lui de vastes tableaux. Houellebecq a récemment conseillé cette voie de la documentation, peut-être devrais-je l’écouter. Disons que je me contente de petites touches de précision documentaire.

Actualitté : Il semble que tu veuilles enquêter, à chaque fois, sur les bas-fonds de notre société. Pourquoi ? Peux-tu t’en expliquer ? Le roman doit-il dénoncer quelque chose ? Dire ce qui dérange ?

Aymeric Patricot : Dans ce roman-ci, oui, j’ai souhaité décrire une série de milieux corrompus. Cependant, mon héroïne parcourt toutes les strates de la société, des plus misérables aux plus bourgeoises. Dans mes romans précédents, la misère relevait moins de la sphère sociale que de la psychologie. Il n’y avait de bas-fonds que désignés par les autres. Ici, l’héroïne est prise de vertige parce qu’elle prend la mesure de la sorte d’hydre qui étend son influence dans tous les secteurs.

Tu as raison, toutefois, de souligner chez moi ce goût pour les bas-fonds. Je ne viens pourtant pas d’un milieu défavorisé… Comme je l’écrivais dans Les petits blancs, mon intérêt pour la misère sociale et psychologique naît sans doute d’une peur du déclassement, et d’une histoire familiale qui d’une certaine manière a déraillé. Par ailleurs je décris davantage des vies difficiles, quel que soit leur milieu, que des vies pauvres. Dans l’écriture romanesque j’investis ma conscience qu’il existe dans la vie des postures impossibles, des points de contradiction – mais en cela, rien de nouveau depuis Aristote !

Actualitté : Directeur d’un musée parisien, Charles est également corrompu, et mêlé à de sombres dossiers d’État. Faut-il y voir une critique implicite du fonctionnement même des plus hautes sphères ?

Aymeric Patricot : La question de la corruption ne date pas d’aujourd’hui. Partout où il y a pouvoir, il y a risque de dégradation des idéaux. Mon roman se veut réflexion sur ces dérives qui menacent les élites. Mais j’y ajoute la peinture spécifique de notre époque, qui s’est manifestement tendue de ce point de vue. Je ne pense pas qu’il soit exagéré de considérer que la défiance envers l’État ait grandi, à tort ou à raison. Quoi qu’il en soit, un certain nombre de scandales ces dernières années, scandales d’incompétence, d’argent ou de mœurs, apporte de l’eau au moulin de cette dénonciation. L’affaire Epstein, qui a éclaté après l’écriture des Crapules, n’est d’ailleurs pas sans écho avec mon intrigue…

Acutalitté : Deux mondes se côtoient ainsi. D’une part une mère isolée, donc, méprisée par les bourgeoises, et son adolescent perdu. De l’autre, les hautes classes. Tous habitent dans le même quartier de l’Est parisien ou presque. Toutefois, une frontière sociale les sépare. Ton roman dit-il quelque chose des rapports de domination ?

Aymeric Patricot : Oui, bien sûr, et c’est d’ailleurs ce qui pourrit le désir de vengeance chez Sabine : elle ne supporte plus ce regard condescendant alors qu’elle réalise, à mesure de son enquête, combien des gens mieux placés ne se comportent pas mieux. Elle prendra également conscience qu’elle n’est pas la plus mal lotie, et ce n’est pas sans curiosité, sans fascination, qu’elle poursuivra son chemin dans toutes ces sphères.

Actualitté : Sabine, son fils Mathieu, Jacques… Tes héros sont des Blancs plutôt pauvres, dans une ville multiculturelle. En 2013, tu publiais l’essai Les petits blancs (éditions Plein jour). Peut-on parler, ici, de « petits blancs » ?

Aymeric Patricot : Ce sont des thèmes qui m’intéressent, et je décris cette mixité dans le roman – notamment dans l’évocation du 20ème arrondissement – mais je n’en fais pas le centre de ce livre. Sabine est blanche, elle aurait pu ne pas l’être. Les voyous sont de toutes origines, et les bourgeois corrompus sont blancs. Dans La Viveuse non plus, la grille d’interprétation culturelle ou raciale n’était pas mobilisée. Malgré tout, puisque ces textes se veulent ancrés dans des réalités contemporaines, on peut en faire les analyses que l’on souhaite.

Actualitté : À ce propos, ton roman est très clairement situé à Paris et en proche banlieue (l’Est, en l’occurrence, soit le vingtième arrondissement et la Seine-Saint-Denis). Les immeubles et les quartiers, y compris les zones de relégation (comme le squat de la Porte des Lilas), sont très précisément décrits. Peut-on parler de roman urbain ?

Aymeric Patricot : Oui. J’ai longtemps habité dans le 20ème, il me tenait à cœur d’en parler. Et ce roman, par son intrigue tentaculaire, par son écriture feuilletonnesque, se veut un portrait de la capitale. Finalement, le personnage-clé de ce livre est Paris. J’ai pris soin d’évoquer toute une série de lieu, sans en farcir des pages entières non plus. Je voulais parler de cette ville que j’ai longtemps habitée. Et je voulais la décrire telle qu’elle existe aujourd’hui.

Actualitté : Peut-on parler de roman noir ? Quel est ton rapport à ce genre ?

Aymeric Patricot : J’ai eu beaucoup de mal, pour présenter ce roman, à définir le genre dans lequel il s’inscrit. Roman noir ? Pas uniquement, puisque le suspense et le final ouvert le rapprochent du roman policier. Roman policier ? Il n’y a pas de policier ni de meurtre. Thriller ? Tout n’y est pas soumis au suspense. Je pense en définitive que le meilleur moyen de le définir est de parler de thriller social, parce que l’intrigue est serrée mais qu’elle ambitionne de décrire certaines réalités.

Actualitté : Enguerrand cite La Divine Comédie. Et d’ailleurs, la couverture du roman est ornée d’une panthère, animal qui représente le péché de luxure dans l’imagerie médiévale. Faut-il voir là un rapport au christianisme ? Dante t’influence-t-il et estimes-tu que nous soyons en enfer ?

Aymeric Patricot : J’ai clairement pensé à Dante en écrivant ce roman, et par ricochet au christianisme, même si la question religieuse n’y est pas abordée (quoiqu’un des personnages soit catholique). Chaque chapitre s’ouvre par un poème évoquant une forme du mal. De cette façon, je m’inscris sur les pas de la Divine comédie, et notamment de L’Enfer. Il y a d’ailleurs beaucoup de plaisir à digresser sur les formes du mal, tant elles sont variées et expressives.

Actualitté : Réalisé par David Fincher en 1995, Seven met en scène un psychopathe new-yorkais (incarné par Kevin Spacey), justicier catholique qui tue ce qu’il appelle des « rebus de la société », et ce en rapport avec les sept péchés capitaux. Ton livre aurait-il justement une portée morale ? Apologétique ?

Aymeric Patricot : L’héroïne part dans ce genre de croisade. On comprend cependant très vite les limites d’une telle entreprise, et même son côté fou, contradictoire, impossible. Peut-être le roman propose-t-il des leçons. Une morale, c’est moins sûr. En revanche il aborde bien frontalement la question du Mal, qu’il ne réduit pas à une question économique ou sociale. Toute personne est susceptible de commettre des choses répréhensibles, quelle que soit sa situation, quelles que soient ses motivations – même l’héroïne, en définitive.

Actualitté : Tu n’as jamais publié de poésie, et ne sembles pas vouloir pratiquer le genre, comme tu l’affirmes sur YouTube. Pourtant, chaque chapitre est précédé par quelques vers. Sont-ils de ton cru ? Peux-tu nous en dire davantage à ce propos ?

Aymeric Patricot : Comme je le disais, j’ai écrit ces poèmes en pensant à Dante, sans prétendre bien sûr l’imiter – dans le roman, c’est un des personnages qui les écrit. J’ai toujours souhaité écrire de la poésie, sans y parvenir. Ce thème du mal et le style de Dante m’ont soufflé une inspiration soudaine. Certains m’ont conseillé de supprimer ces poèmes car ils n’en comprenaient pas l’intérêt dans l’équilibre du texte. J’ai insisté pour les garder !

Actualitté : Ton roman est globalement assez sombre, malgré une fin ouverte relativement heureuse. Portes-tu un regard pessimiste sur la société actuelle ? L’écriture, la littérature, peuvent-elles justement nous consoler ?

Aymeric Patricot : Je dois dire qu’il existe un biais éditorial : il m’est arrivé d’écrire des romans plus heureux, moins portés sur la violence ou la sexualité. Ils n’ont pas trouvé preneur ! Est-ce à dire que je suis plus convaincant dans le genre sombre ? Je ne pense pas avoir une vision très noire de la vie, simplement pour moi la littérature relève en grande partie de la catharsis, et il est vrai que j’y investis des angoisses, des inquiétudes, des questionnements.

Je suis également porté par un goût pour la provocation : La Viveuse n’était pas un texte sombre, selon moi, mais il paraît tel parce que je prends un malin plaisir à surprendre et à brusquer. J’ai toujours trouvé que la véritable violence était le déni, l’indifférence. Une nouvelle fois, si je voulais avoir recours à la psychanalyse, je dirais que mon penchant à provoquer tient de la volonté d’accrocher l’attention, moi qui parvenais si mal à le faire étant jeune. Un peu comme les farceurs, en fin de compte…

lundi 21 septembre 2026

Hydropathe

"Le n'importe quoi", bar de nuit proche des Halles, promettait un écrin de valeur à la future soirée potache célébrant Alphonse Allais, l'homme dont les chroniques racontaient précisément un peu tout et rien de sérieux. Hélas - ou bien heureusement - j'ai ouï dire qu'il existait un bar "L'hydropathe", à Montmartre, où je me suis précipité boire un Vieux carré (en hommage à la Nouvelle Orléans, haut lieu du rêve). Impossible de ne pas y installer - au moins une fois, nous verrons - le rituel désormais bien rodé du Cercle ! Allais participait allègrement aux réunions de ces zigotos qui se déclaraient allergiques à l'eau. J'ose espérer que nous le serons aussi, allergiques à l'eau, comme l'était Allais.

Coïncidence heureuse, "Service littéraire" rend hommage à Jarry sous la plume de Thibaut Matrat, Jarry qui fréquentait Allais et reprenait sa verve folle. De génération en générations, par delà les siècles, il y a quelque chose de touchant à ce que l'humour prétendument léger survive mieux que bien des académismes.

Monstres

Arthur Dreyfus est brillant. Il se permet d'énormes livres d'une liberté tout à fait folle, des livres monstres qui s'autorisent tous les propos, toutes les variations, tous les styles, avec une radicalité de confidence peu commune. J'avais précisément été saisi par ses "Confidences sexuelles d'un jeune homme d'aujourd'hui" (P.O.L. 2022), pavé lu d'une traite, fluide et massif, "calme bloc ici-bas chu" d'une vie fantasque et chaotique. Je me jette aujourd'hui sur "La punition" (P.O.L. août 2026), qui m'attire parce qu'il ne s'affiche pas comme fiction mais propose à nouveau de longues et savantes bordées, apparemment décousues, vers le plus secret de la conscience, tenues cependant par ce ton de quête et de tâtonnement. En général, les livres monstres, on les relègue dans un coin de sa bibliothèque. Ceux d'Arthur Dreyfus s'empilent dans la mienne comme des témoignages brûlants, auxquels je reviendrai sans m'en lasser.

mardi 15 septembre 2026

Intérieur nuit

Visitant la maison de Victor Hugo Place des Vosges, j'avais eu l'intuition qu'avec sa passion pour les collections hétéroclites, les objets inattendus voire bizarres, quitte à les fabriquer lui-même, l'auteur des Misérables n'aurait pas démérité dans le panthéon surréaliste. J'en ai la confirmation à Hauteville House, sa maison d'exil à Guernesey. Quatorze ans d'isolement pour mieux aménager et concevoir un intérieur à son image, à sa démesure, bric-à-brac invraisemblable d'objets chinés - parfois chinois -, de meubles reconstruits, de pièces conçues comme des tableaux de son âme. L'ensemble est baroque, sombre, presque inquiétant. On a la sensation que l'esprit du génie vrille et nous emporte avec lui. Fort judicieusement, la boutique propose, parmi quelques rares titres, le méconnu "Promontoire du rêve" où Hugo fait l'éloge des errances de l'imagination, à l'occasion de son observation de la lune. Sublime !

Pied de nez

En France chaque ville ou presque, en tout cas chaque département, a ses écrivains vedettes. Le Cotentin (partie Nord de la Manche) en met trois en valeur : Jacques Prévert y est mort, Victor Hugo y a vécu, Jules Barbey d'Aurevilly y est né - ce dernier a droit à son musée, son restaurant ("Le rideau cramoisi") et ses statues, dont l'une de Rodin. Cela fait un malicieux contrepoint au martyre vécu par la région lors du Débarquement de Normandie. Pas un village n'a l'air d'avoir échappé aux bombardements. Alors, le sens du luxe et de la provocation du dandy, pas du tout dans le ton grave du territoire, a quelque chose d'un pied de nez du destin.

vendredi 11 septembre 2026

Fatras

e ne sais pas si Jacques Prévert est un con, comme l'annonçait Houellebecq dans un article célèbre, mais il avait un bien jolie maison dans le Cotentin (sa dernière demeure), couronnée par un splendide atelier où il réalisait ses collages. Il a écrit des poèmes que ma fille récitait en école primaire, nous a offert les dialogue de quelques-uns des plus beaux films français et, last but not least, a claqué la porte au nez de Breton dans un célèbre pamphlet, Un cadavre, faisant écho à un premier, au nom d'une liberté créatrice dont j'ai déjà parlé ici. Dans la boutique, j'ai dégotté un recueil de poèmes et de collages dont le seul titre, "Fatras", vaudra à Prevert l'inscription honorifique au Panthéon du Cercle potache.

Plaisir de la déchéance

Des six grands romanciers français du 19eme, c'est Zola que j'ai le plus de plaisir à lire - prose fluide, nourrie, pas vieillie pour un sou. Relisant "L'œuvre" (1886, 14ème volume des Rougon-Macquart), je suis cependant frappé par quelques contradictions, du moins quelques tensions travaillant le livre. La fascination de l'auteur pour la fatalité génétique fait un peu tache dans une carrière qui s'affiche comme progressiste. A vrai dire, plus personne n'oserait aborder la question, si ce n'est pour la saborder !

Quant à sa fascination pour la déchéance, qui l'a souvent fait accuser de misérabilisme, elle n'est pas vraiment un problème - après tout, cette complaisance avec l'échec et la morbidité vaut bien d'autres tonalités. Baudelaire peignait la dépression, Aragon faisait agoniser certaines figures pendant cinquante pages. Non, ce qui suprend est le plaisir manifeste que prend Zola à décrire par le menu chutes et ressassements de la misère. On dirait que, sous la profession de foi de l'humaniste, travaillant à élever le citoyen en offrant le tableau des pièges à éviter, dort un sombre romantique, adepte de visions de cauchemar et de décadence. Ce qui, au fond, n'est pas pour me déplaire.

lundi 7 septembre 2026

Maisons

C'est une source d'étonnement pour moi, les régions de belles maisons. Pourquoi donc les Alsaciens, les Basques, les Bretons, d'autres encore, mettent-ils tant d'application à construire de belles bâtisses ? Cela trahit-il de la richesse, du travail, du goût, le sens de la beauté ? Cette énergie, physique et psychique, qu'en font donc les autres ? Y aurait-il décidément des réserves de force que l'on choisirait d'investir dans tel ou tel domaine, au détriment d'autres ? Comment s'opère la répartition ? Quand on quitte l'Alsace en traversant les Vosges, vers l'ouest, on quitte ainsi des plaines et des vallées de maisons cossues, propres et colorées, pour découvrir des zones qui sentent l'usure et la peine. Je ne sais pas dans quelle mesure les conditions sociales et historiques expliquent seules ces contrastes.