La littérature sous caféine


mardi 24 mars 2026

Fièvre

"L'enthousiasme" de Carole Boinet (Stock, 2026) commence comme un roman de Duras tout rempli de cauchemars - une scène hypnotique de jeune femme se protégeant d'un chien et le jetant d'une falaise. Ça se prolonge par une écriture lancinante de phrases qui fouillent, butent, repartent en longues boucles autour d'obsessions très contemporaines. La narratrice a quitté Paris dans l'espoir de retrouver l'enthousiasme, cette énergie minimale pour vivre. Elle cherche à comprendre la raison de cette perte. Le retour dans la maison de ses grands-parents se veut catharsis autant qu'enquête. Le procès des hommes est engagé. Comment les aimer quand on a pris l'habitude de se soumettre à leurs désirs ? Le roman s'inscrit dans une longue tradition de textes crus, révoltés, fiévreux. On le lit en apnée, jusqu'à la bordée finale de lyrisme à vif.

Baudelaire et les Gilets jaunes

"Tendre est la province", nous annonce le beau livre de Thomas Morales (Équateurs, 2024), mais elle est en colère aussi : sous la déclaration d'amour aux beautés tendres de ces contrées perce l'agacement contre le sort qui lui est fait, souvent le mépris. Étonnant d'ailleurs que ce recueil ne réserve pas une place aux Gilets jaunes, qui ont représenté comme rarement dans l'histoire récente un sursaut de ces "territoires". Sous le style enlevé du journaliste ému par son propre passé, pointent aussi quelques envolées mélancoliques que n'aurait sans doute pas reniées Baudelaire, s'il était resté vivre en province : "Je rêve de finir ma vie dans une sous-préfecture aux murs gris, suintant d'ennui et un brin mourant."

lundi 16 mars 2026

Erotisme et mystique

J'ai toujours eu l'intuition que l'érotisme n'était pas étranger à la mystique. J'avais émaillé "La Viveuse" de ce genre d'aperçus. En lisant l'étonnant "Dix Japonais" de Léone Guerre (alias Agnès Duits, 1970), d'inspiration manifestement surréaliste - chaînon manquant entre "Nadja" et "Histoire d'O" - j'en ai la confirmation, par exemple avec cette scène où la narratrice s'abandonne à plusieurs hommes : "Alors ils attendaient leur tour. Je ne parvenais plus à m'identifier à un état d'esprit humain. La perte de tous mes anciens moi avait fleuri si immensément, je m'éparpillais si vertigineusement dans toute la chambre que je ne me trouvais plus. Je pouvais me voir faisant l'amour comme si j'eusse été dans tous les points de la chambre en même temps. Exactement comme si je m'étais contemplée à travers les yeux de n'importe lequel d'entre eux. Désir, plaisir, dégoût, n'étaient plus qu'un nuage dans lequel nous étions tous immergés."

Flaubert au supermarché

Dans le roman de Gabriel Boksztejin (alias Hervé Weil) "Les Terres mortes" (Unicité , 2024), les personnages se dépatouillent avec une vie médiocre. Tout leur est bon pour s'extirper du quotidien. Le narrateur se fait cependant un malin plaisir à ridiculiser leurs enthousiasmes : rancoeurs familiales, misère au travail, ambitions médiocres, fatalités, paresses... On se croirait Flaubert au supermarché, à ironiser sur les produits formatés de la société de consommation. Seuls échappatoires, l'amour, la littérature ou la politique, encore que ces trois-là finissent par nouer la tragédie. On lit l'ensemble d'une traite, porté par l'impatience de savoir si c'est le Sisyphe de Camus ou les personnages de Houellebecq qui rafleront la mise.

lundi 9 mars 2026

Underdog, la revanche des humiliés

Ma chronique d'Underdog, de Bruno Marsan (Séguier, 2026), publiée sur le site Actualitté:

Il ne faut pas galvauder le mot chef-d’œuvre. Il ne faut pas bouder son plaisir non plus. Quand il s’en présente un, tâchons de le célébrer – comme avec cet Underdog tombé du ciel, ou plutôt de la plume d’un auteur encore méconnu, Bruno Marsan, que la quatrième de couverture nous présente comme originaire du Sud-Ouest. Il aurait vécu beaucoup de choses racontées dans le roman… Ce qui n’est pas rien, quand on découvre l’odyssée du narrateur.

Deux trames se déroulent par chapitres alternés. On suit Richard, enfant presque sauvage du Béarn élevé dans une maison perdue. C’est à la va-comme-je-te-pousse qu’il apprend les mots, l’école, l’amour… Puis il enchaîne les petits boulots, persuadé d’être un rebut. Il se forge cependant un regard caustique au contact des bêtises et des méchancetés de son entourage. Cette maturité lui permettra d’être embauché par un homme déjà riche, redoutablement libéral, partant faire fortune aux Etats-Unis.

On suit parallèlement Stallone, qu’on connaît surtout pour ses muscles et pour Rocky, moins pour son rapport à la littérature : accablé lui aussi par la misère, subissant des échecs, luttant contre le désespoir, il se forge un destin par la lecture (devenant « l’acteur le plus cultivé d’Hollywood ») et par l’écriture, rédigeant le scénario qui mettra son parcours en abyme : Wepner, looser de la boxe, tenant tête à Mohammed Ali. Il forcera les portes des studios pour jouer lui-même son héros.

Stallone se voyant en Wepner, Richard en Stallone… Marsan en Richard ? Chacun quitte ses taudis pour de grandes villes. Les jeux de miroir se multiplient dans ce roman qui est avant tout l’histoire d’hommes humiliés. C’est par leur acharnement et leur intelligence qu’ils parviennent à défier les logiques sociales. Le regard de chien battu de Stallone ne plaidait pas en sa faveur, ni l’allure d’idiot du jeune Richard… Et pourtant : sans rancœur, avec la foi du charbonnier, ils insistent pour ériger leur personnage.

Le roman vaut pour son ampleur. Les cinq cents pages nous embarquent des solitudes montagnardes aux mégapoles, des quartiers périphériques aux palaces, des camps de gitans aux réunions marketing, le tout dans un style exigeant mais fluide. Pas d’obscurités : Marsan propose une ligne claire, plus ambitieuse qu’une simple écriture blanche. Sa plume est tour à tour sonore, gaillarde, vigoureuse, nourrie, franche.

Le roman vaut aussi pour sa variété. Les premières pages, consacrées à l’enfance, évoquent Giono pour leur beauté formelle. On pense ensuite à Bukowski pour le côté picaresque, à Houellebecq pour les aperçus sociologiques, l’anticipation des mondes économiques. Le ton devient satirique à l’approche des névroses de l’époque, à peine lyrique quand il s’agit d’amour. Les intrigues échevelées des dernières parties lorgnent vers Tom Wolfe pour la satire de New-York, Balzac pour le côté splendeur et misère. Paradoxalement, les chapitres Stallone sont plus classiques : racontés à l’américaine, sans fioriture, cherchant l’impact à chaque phrase. Le narrateur s’adapte à ses personnages, sa palette est large et ses effets nombreux.

Le roman vaut surtout pour son approche de thèmes importants, traités sans développement démonstratif : pauvreté, coût de la réussite, néo-libéralisme, toc et clinquant de l’époque… Un axe s’impose dans ce livre-monde, celui de la difficulté de se débarrasser du stigmate social, surtout quand vous ne correspondez pas à la vision romantique que la société se fait des perdants. Un mot revient : bum, mot américain pour déchet, clochard, pauvre type. D’autres mots sont lâchés, comme le célèbre white trash.

Il n’est pas anodin que Richard se reconnaisse en Stallone. Certains pourraient objecter qu’il est ridicule pour un Français de se projeter dans une figure américaine. On m’avait ainsi reproché, dans Les petits Blancs (2013), d’établir un parallèle entre la figure du petit Blanc et celle du White trash. Les contextes ne seraient pas les mêmes, ni les histoires. Et pourtant… Les Etats-Unis ne sont-ils pas de lointains cousins ? Stallone n’a-t-il pas voyagé en Europe du temps de sa débine ? Ne rêvons-nous pas des horizons que l’Empire américain paraît nous ouvrir, aujourd’hui encore ? Underdog est le grand roman des saletés que notre époque nous réserve et dont nous pouvons triompher par acharnement, quitte à perdre son âme. La virilité n’est décidément plus une affaire de muscles.

Duel

Comme tout amateur de littérature, mon cœur balance entre Rousseau et Voltaire. J'ai longtemps préféré le premier, que je trouvais sincère, meilleur écrivain, auteur de livres qui ont fait date. Aujourd'hui je penche du côté du second. "Candide" est un livre imparfait mais j'aime sa critique des systèmes philosophiques, son ironie vis-à-vis des aléas. Je ne l'estimais pas sympathique mais je me sens désormais rassuré en sa présence.

A l'époque, Voltaire a gagné le duel : il triomphait et Rousseau s'est retiré du jeu. Pourtant, c'est le second qui me paraît avoir fait main basse, durablement, sur l'inconscient politique français. Cela ne suffit pas à me le rendre aimable à nouveau...

dimanche 8 mars 2026

Et de deux !

Et de deux ! "La Viveuse" (Léo Scheer, 2022) était le premier roman français à s'emparer du thème de l'accompagnement s... pour handicapés. "Assistante s..." (Nouveaux interdits, 2026) le fait à son tour, et en pariant sur l'érotisme. "Ils ont osé !" me suis-je écrié en découvrant le livre sur les tables de La Musardine. Il faut dire que j'avais reçu quelques volées de bois vert pour avoir écrit, selon certaines, trop de scènes explicites. J'avais pourtant plutôt fait dans le réalisme social. Ici, l'auteur s'amuse à mettre les pieds dans le plat : il y va franco dans le fantasme, enchaînant saynètes et personnages. Cependant l'émotion pointe, les réalités humaines affleurent, si bien que le roman s'écarte peu à peu de l'érotisme... Nos deux romans, partant de points de vue différents, finissent par se toiser de part et d'autre d'une frontière entre genres fine comme du papier à cigarettes.

Fête des fous

Quand on pense aux carnavals on pense à la libération des corps. Mais ce sont aussi des mots ! Rites, chansons, traditions littéraires... Ils s'ancrent dans de vieux fantasmes de fusion des âmes et des instincts. Le but est de laisser parler l'énergie qui dort en soi, puis de la mêler à celle des autres. Quand je vais boire au carnaval de Dunkerque, suis-je le seul à garder en tête Rabelais (son œuvre est un immense chamboule-tout), Céline (qui en propose un lointain écho), la fête des fous de "Notre-Dame de Paris" ?