La littérature sous caféine


mardi 5 mai 2026

Vide



Chengdu, 3ème étonnement : l'incroyable consumérisme et la folie des centres commerciaux, des quartiers piétons. En matière de délire dans la profusion de gadgets, en matière de luxe aussi puisque les objets les plus raffinés s'offrent à la vue sans jamais craindre le vol ou le dérangement, ce n'est pas la France que la Chine a désormais dépassé mais le Japon. Le pays assume le plaisir à vendre, à acheter, à surconsommer, sans rien renier par ailleurs de superstitions ancestrales - les amulettes y sont légion. Il a l'air de perdre de vue les principes de sagesse taoïste. A moins qu'une certaine conscience du vide ?...

Jardins



Chengdu, 2ème source d'étonnement : la qualité des jardins publics. Comme ils sont denses, comme ils sont travaillés ! Ce sont des lieux de vie, presque des espaces communautaires. On ne se contente pas d'y faire un footing (cette chose n'existe pas) ou de s'y prélasser. On y boit, on y mange, on y joue, on y danse, on y prie. Les stèles, les fleurs, les temples, les cafés proposent un maillage serré de convivialités diverses. Je ne sais pas à quoi c'est dû. La densité urbaine elle-même ? Une qualité particulière de sociabilité, inspirée par un taoïsme mâtiné de socialisme ?

lundi 4 mai 2026

La Chine est le nouveau Japon



Retour à Chengdu, trente ans plus tard. Premier étonnement : la modernisation chinoise n'est pas galvaudée. 100 % des véhicules sont électriques, tout se commande et se paye par smartphone. Buildings, musées, métros sont du dernier cri. Le pays vit ses Trente glorieuses et ce nouveau bond en avant le propulse loin devant la France. Même en termes de civisme, de propreté, de qualité d'accueil, nous devons faire peine à voir. La Chine est le nouveau Japon ! Les prédictions de Peyrefitte sont désormais réalisées.

Préparatifs

A pays considérable, lectures imposantes... Deux romanciers majeurs m'accompagneront dans le Sichuan : l'énorme et nobélisé Mo Yan, le non moins pantagruélique Yu Hua dont le "Brothers" m'avait impressionné voilà déjà longtemps et que je me promets de finir, cette fois-ci. Son réalisme puissant m'avait fait penser à Dickens, pointes de burlesque en plus. Heureusement, les traités de taoïsme souffleront un peu de légèreté - voire de vide - dans cet ensemble roboratif.

vendredi 1 mai 2026

La comédie d'enterrement

C'est un genre en soi, la comédie d'enterrement - on en a des souvenirs émus chez Woody Allen, chez les frères Coen. Elle est même promise à un bel avenir puisque la société vieillit. Le pathos appelle son contrepoint. Le rire surgit d'autant mieux qu'il est interdit. Olivier Maillart a bien compris le principe : dans un Cotentin peu habitué aux atmosphères d'Apocalypse, il raconte l'échappée d'une bande de professeurs qui volent une urne funéraire ("Fermez vos gueules, les mouettes !", Héliopoles 2025). La virée devient picaresque. Contre toute attente, l'arrière-pays se révèle assailli par les névroses du moment, qu'on croyait cantonnées aux grandes villes. L'époque est folle, heureusement que le roman nous aide à en prendre le contre-pied !

L'amour fou



L'artiste Mascarade m'explique qu'il s'est amusé à écrire "L'amour fou" sur son tableau parce que le couple dont il s'inspire, le fameux American gothic de Grant Wood, n'a pas l'air de se réjouir. J'ai préféré y voir un clin d'oeil au livre d'André Breton. Non seulement j'ai récemment donné ce nom à un hôtel dans l'un de mes romans, mais je me plais, depuis qu'en voyage au Québec je suis tombé sur un tableau de Niki de Saint Phalle, l'Arcane 17 de son Jardin du Tarot, qui avait compensé mon regret d'avoir manqué la Gaspésie ayant inspiré l'Arcane 17 de Breton, à guetter les signes de la présence inopinée du mage surréaliste. (Cette manie m'est aussi venue parce que j'ai placé le Cercle potache sous le signe, entre autres, du Surréalisme). Rien que pour cette coïncidence, à la fois drôle et heureuse, j'ai éprouvé pour l'œuvre de Mascarade un attachement singulier, d'autant qu'elle s'applique à sublimer la ville de mon enfance, ce Havre moderne si mal aimé des poètes.

mardi 28 avril 2026

"Bâtards" de JB Hanak (2026)



Mon article publié sur Actualitté :

"Quand on pense au punk, on pense d’abord à la musique. La littérature punk a pourtant ses icônes (Lydia Lunch, Kathy Acker, David Wojnarowicz), ses thèmes (désespoir, expériences extrêmes), son style (langue crucifiée, compulsion de répétition, éclatement des formes). Elle peine à percer en France parce qu’il existe dans notre pays un goût pour les jolies phrases et les structures soignées.

Céline était pourtant déjà punk — sans en avoir la coloration politique. Et le genre essaime, depuis les années 80. Le destroy est devenu cool. Virginie Despentes l’a fait entrer dans le cénacle des prix littéraires : elle nous crache ses titres au visage et refuse le système et pourtant ses punchlines plaisent aux médias.

Dans l’ombre de ceux que l’on célèbre, il existe des rebelles non encore domestiqués. JB Hanak fait partie de ceux-là. Déjà connu comme musicien — il hurlait ses phrases inaudibles sur les boucles infernales de dDamage — il a fait une entrée tonitruante dans le monde des livres avec Sales chiens (Léo Scheer, 2022).

Il y racontait ses tournées furieuses en compagnie de son frère, dont la mort imminente faisait un contrepoint dramatique. L’urgence de l’écriture imitait celle des concerts, puis des courses inouïes de la débrouille. Le roman valait pour son évocation hallucinée d’un milieu méconnu du Landerneau littérature, celui de la musique hardcore, autant que pour la tension digne d’un film des frères Safdie.

Il récidive avec « Bâtards », qui pourrait être une suite s’il ne remontait dans le temps, se concentrant sur un épisode de la vie du groupe, une tournée japonaise. L’auteur ne se contente pas de fourguer de nouvelles anecdotes : il recule pour mieux sauter, approfondissant le portrait de ce frère qui lui manque tant, expliquant d’où vient cette passion pour la musique, creusant loin dans les souvenirs d’enfance au sein d’une famille ouvrière, marquée par la dureté du travail et la schizophrénie culturelle.

N’ayez pas peur des courts paragraphes, des phrases à l’os, de la profusion de saynètes. Le roman cache un véritable document sur le Japon. Cette société tenue par les règles et les rituels pourrait exaspérer notre duo de desperados. Il n’en est rien : sous la surface maniaque dorment les énergies furibardes d’une jeunesse prête à en découdre. Le groupe sème ses concerts dans des lieux improbables comme autant de catharsis.

Les dérapages sont nombreux, ils donnent lieu à des scènes mémorables – illuminations nocturnes, conflits au gré des amours et des inimitiés. Législation sur les drogues, gestion des couples, économie du bruit dans la ville, autant de vignettes bien senties, bien balancées.

L’auteur n’a pas son pareil pour parler musique. Il essaime les références pointues — harsh noise, hardcore techno, breakcore. Il décrit surtout les montées en puissance de la folie bruitiste dans des salles confinées. Chaque concert se veut une prière collective, un délire progressif vers l’effacement des consciences.

Le musicien-narrateur y trouve l’occasion de purger les tensions qui le traversent à propos de sa jeunesse et de son rapport à ce frère dont la douleur l’obsède. C’est ici que la métaphore du chien, courant sur les deux opus, trouve sa source : Ourko est ce chien imaginaire qui accompagne le frère malade, le protège et exprime ses ressentis.

La tournée se prolonge, les embrouilles se succèdent, le crescendo se dessine vers un final d’amour et de violence. Le lecteur prend alors conscience que le punk est un romantisme : sous les cris, sous l’avalanche de beats et de substances, sommeillent des appétits tenaces d’apaisement et d’absolu."

Vingt ans à jamais



Chaque année j'organise les entretiens blancs de la prépa HEC de Troyes et c'est un beau moment de travail et de convivialité. Certains étudiants s'entraînent pour la seconde fois, des anciens reviennent après des expériences intenses, des parents découvrent avec plaisir l'envers du décor. Symboliquement, le passage de relais s'effectue d'une promotion à l'autre, sur fond de joyeux mélange des générations. Quant au professeur, il avance un peu plus dans sa carrière. Ses étudiants, eux, ne cesseront jamais d'avoir vingt ans.