La littérature sous caféine


jeudi 4 juin 2026

Dynamo

Il y a vingt ans, je répétais qu'on ne me verrait jamais regarder du football. Aujourd'hui je suis les matchs importants de l'équipe de France et du PSG. J'assiste même à quelques matchs de l'équipe locale. J'y investis mes restes de patriotisme et mon amour du panache. Mais c'est en lisant le court essai de Nikol Dziub sur le Dynamo de Kiev, "Du stade aux barricades" (Médiapop, 2026) que je prends conscience de l'incroyable pouvoir politique que peut prendre un club. Du temps de l'URSS, l'équipe de Kiev symbolisait la fierté et la capacité de résistance de tout un peuple face à l'oppression russe. Lors des évènements de Maïdan la révolte s'est calée sur l'esprit des ultras, rompus à l'exercice des échauffourrées. Maintenant que de nombreux fans, et même de nombreux joueurs, meurent chaque jour au front, l'amour du club devient un acte de dévotion, un catalyseur exceptionnel d'émotions. Ce récit passionnant donne ses lettres de noblesse à un sport qui peut paraître banal en temps de paix mais révèle toute la mesure de sa force en temps de troubles. Comment ne pas inscrire le Dynamo dans ma liste des équipes à soutenir ?

"Le football, c'était une vie possible, une fenêtre sur une cour où des hommes déterminés et heureux s'ébattaient sur une herbe plus verte qu'ailleurs, vous transmettant par leurs sourires l'air frais de la liberté pendant que les frontières vous étaient fermées et que vous étiez prisonniers des chambres minuscules de vos kommounalkas, les yeux fixés sur les buts et les oreilles pendues aux commentaires."

Vers la douceur



Le roman s'intitule "Vers la violence" (Blandine Rinkel, Fayard 2022) mais il aurait pu s'appeler "Vers la douceur" : la narratrice y raconte la façon qu'elle a eue, sans jamais cesser de l'aimer, de quitter un père qui se manifestait précisément par ses mensonges, ses menaces, son exubérance. Il y avait de la joie chez lui mais surtout du goût pour la force, et dans toutes ses manifestations, des plus glorieuses aux plus minables. Une tragédie familiale, enfouie profondément, expliquait en partie cette brutalité. Mais elle ne justifiait pas tout et la narratrice raconte en de belles pages comment elle a par exemple appris, loin de son père, lors d'années tumultueuses à Londres, à se déprendre d'une masculinité qui la contaminait. Le portrait du père est un genre balisé, désormais. Annie Ernaux nous avait gratifié d'un texte touchant mais glacial avec "La place". Ici la narratrice aurait davantage de raisons de se plaindre mais le livre respire une étonnante sérénité, peut-être acquise par le fait même d'écrire.

mardi 2 juin 2026

Récit + histoire + essai

Bertrand Guillot pratique un genre singulier : le récit historique mêlé d'essai, ou plutôt de commentaires croisés sur notre époque et celle qu'il décrit. Anachronismes ? Je comprends tout à fait le plaisir à repérer dans le passé les échos d'enjeux contemporains. Dans "L'abolition des privilèges" (Les Avrils, 2022), il avait déjà raconté, d'une plume alerte et complice, la fameuse Nuit du 4 août, dont on ferait bien selon lui de s'inspirer. Dans "Querelle à la française" (2026) il remonte plus loin, vers la fin du Moyen-âge et ce "Roman de la rose" devenu l'objet d'une controverse, la toute première de la littéraire française, entre Jean de Montreuil célébrant le joyau de la courtoisie et Christine de Pisan, féministe avant l'heure, dénonçant sous les affèteries du style galant une vision brutale de la masculinité, qu'il ne faudrait pas avoir de scrupule à évacuer. J'avais précisément entrepris de lire l'année dernière ce grand classique, quelque peu oublié aujourd'hui, et j'ai été agréablement surpris que Bertrand - puisque nous nous connaissons depuis des décennies ! - s'attaque à un tel monument. J'ai aimé son érudition joyeuse, qui a l'élégance de rendre vivante une époque révolue, sans renoncer aux détails qui font le sel du genre. Et j'ai compris que l'on veuille trouver rétrograde ce "Roman de la rose". Cependant j'y avais surtout lu, pour ma part, un véritable traité mystique et l'oeuvre est si foisonnante qu'il me paraîtrait absurde de l'"annuler". Je rangerai donc les deux livres côte à côte dans mon rayon Moyen-âge, d'ailleurs destiné à grandir ces prochaines années.

Ys

Pendant plusieurs décennies j'ai tenté d'écrire des poèmes. Et puis l'année dernière la cristallisation s'est faite et j'ai composé d'une traite un recueil de cinquante poèmes, autour d'un thème singulier. En attendant qu'il trouve éventuellement preneur je me remets à lire de la poésie contemporaine et je tombe sur cet "Ys" (La Crypte, 2026) de Johanna Hess qui m'interpelle. Ce nom me fait rêver depuis que j'ai lu les mémoires d'Ernest Renan, qu'il ouvrait par l'évocation de cette ville mythique de Bretagne engloutie sous les eaux. Mon recueil fait la part belle aux paysages fantomatiques, sans tristesse mais avec solennité ; celui-ci mise au contraire sur l'effusion de vie, le récit fantasmatique et même l'humour - pour la première fois de ma vie, j'ai ri franchement en lisant de la poésie ! J'ai tellement été conquis par ce recueil que j'ai bien envie d'en faire un cours. Un étudiant de prépa peut-il vraiment citer une jeune poétesse contemporaine en dissertation ? Je ne sais vraiment pas comment un correcteur réagirait.

"le père c'est dans la voiture une montre qui brille une voix plus grave que les autres qui dit des phrases où les mots sont collés ou qui dit toujours la même phrase avec un mot géant"

vendredi 29 mai 2026

Papier vélin

J'ai deux points communs avec Louis-Henri de Larochefoucauld : Epernay (il y situe l'ouverture de son dernier roman), et le fait d'avoir publié quelques titres chez Léo Scheer. Lui s'est ensuite spécialisé dans les romans d'élégante satire, j'ai poursuivi sur une voie plus contrastée. La quatrième de couverture de "L'amour moderne" (Robert Laffont, 2025) nous laisse entrevoir un texte composite, presque un recueil de nouvelles - il n'en est rien : le roman propose une intrigue serrée, dans des milieux aisés parisiens. Il y est question de carrières artistiques, de violence masculine, d'indécrottable mélancolie. Le style est élégant, la phrase tenue, la satire précise. La comédie sentimentale l'emporte finalement sur le cynisme ou la tristesse. L'illustration de Floc'h en couverture est à l'image du texte : haute en couleur, drôle et vive.

"C'est la différence majeure entre les femmes et nous autres, les hommes [dit un personnage] : il n'y a plus qu'elles qui achètent les navets qui paraissent, et plus que nous qui collectionnons les livres anciens. J'adore la texture du papier vélin ! Je vous montrerai chez moi mes premières éditions." (p 30)

Vortex

Le milieu de l'art inspire le roman. Dans "Carnes", l'héroïne d'Esther Teillard quittait Marseille pour une infernale école d'art parisienne. Dans "J'ai perdu mon roman" (Seuil, 2022), Laura Tinard dresse le portrait d'une jeune artiste qui se laisse engloutir par un roman participatif en ligne... Qui écrit ? Qui lit ? Qui existe vraiment, y compris parmi ceux des personnages qui sont persuadés de mener l'action ? Le sujet central de tout roman est le corps, répétait Sollers. K. Dick, Lynch, Calvino répondraient qu'on a tout de même bien du mal à le saisir. Laura Tinard ne met-elle pas en scène des peintres pour se rassurer sur la matérialité de ce qui nous constitue ? "J'ai perdu mon roman" pourrait s'écrire : "J'ai perdu mon âme et mon corps dans le vortex de la littérature".

Ici Laura Tinard lisant un extrait de son prochain roman, publié par Bernard Comment au Seuil, aux côtés d'Alain Veinstein à la galerie Eric Dupont.

mardi 19 mai 2026

Date fantôme

Il y a trente ans, à peu de choses près, mon père mourrait à moto. Depuis, curieusement, je suis incapable d'en retenir la date. On a beau me la répéter, j'ai beau me promettre d'y parvenir, rien n'y fait. Cette date est un fantôme hantant le mois de juin. Chaque année je la vois s'approcher comme pour m'envelopper.

Alors quand à Chongqing j'ai repéré ces motards proposant de tourner un clip, j'ai surmonté ma peur et je suis monté sur un bolide. Cela donne cette vidéo que je conçois comme un rite, une joyeuse façon de vivre l'anniversaire. Il est fort probable que cette année, tout à coup dans la touffeur de juin, me revienne la date.

jeudi 14 mai 2026

Argent



Daniel Rondeau présentait son dernier roman, "Le système de l'argent" (Grasset, 2026), à la librairie L'apostrophe. L'académicien n 'a jamais quitté, en dépit d'une vie parisienne bien remplie, la Côte des Blancs où il est né. J'ai d'ailleurs aimé les récits de son enfance champenoise et le portrait qu'il dresse d'une région aux charmes mal connus. J'ai aussi aimé son "Arrière-pays" (2022), deuxième volume de la trilogie qui s'achève aujourd'hui, car il dressait un portrait sans concession de cette France des terroirs sujette à tous les fantasmes, tous les doutes, tous les tiraillements. J'avais cherché moi-même à en cerner quelques enjeux dans deux de mes essais, notamment quand je parlais des Gilets jaunes. L'auteur qui aime rappeller son passé maoïste et son travail en usine se dit inquiet aujourd'hui des dangers qui pèsent sur la souveraineté française. Et s'il précise que son livre de chevet, pendant l'écriture du roman, a été "La semaine sainte" d'Aragon, c'est pour mieux souligner le fait que le point commun de toutes ses menées, aussi diverses soient-elles, est l'engagement.