La littérature sous caféine


mercredi 5 août 2026

Combats

Avec les journaux d'écrivains, je me laisse happer. Sans doute y a-t-il du voyeurisme dans cette fascination. Mais j'éprouve aussi de la curiosité pour le regard d'un artiste sur son quotidien, souvent différent de ce qu'il développe dans ses fictions. En général je découvre des manies, des obsessions, parfois des médiocrités. Dans "Les profanateurs - journal (1971 - 2015)" (Plon, 2025), Jacques Henric a l'intelligence de ne raconter que son rapport aux autres, ce qui donne un étonnant kaléidoscope de plusieurs décennies de vie littéraire, du moins celle qui tourne autour de ce qu'on présente souvent comme les dernières avant-gardes : la revue "Tel quel" animée par Sollers (puis "L'infini"), le magazine "Art Press" dirigé par Catherine Millet, qu'il épousera. Débarrassé des complaisances, l'autoportrait devient flatteur. On a l'impression que Jacques Henric navigue avec force dans une tempête de conflits, de jalousies, de combats, de coups bas, relevée par l'émulation intellectuelle mais souvent accablante par ses lourdeurs, ses calculs, ses servitudes. Les dîners sont nombreux, les vernissages, les colloques, les coucheries parfois salées, les intrigues à tiroir, pour une galerie de personnages tour à tour admirables, sympathiques, intéressants, ridicules, pathétiques, odieux... C'est la foire aux vanités, version Saint-Germain. Henric a l'amitié fidèle (Sollers, Guyotat, BHL), l'inimitié féroce (Nabe, Michaud, Enthoven), l'attention lucide (Pleynet, Muray, Kundera). On ne sait pas en parcourant cette foire d'empoigne si l'on a vraiment envie d'en être. L'auteur observe tant de colères, tant de souffrances pour si peu de satisfaction ! Le spectacle est cependant total et l'on referme le volume, conséquent, en se demandant si l'on ne tient pas ici l'un des meilleurs livres de la fin du 20ème, du moins son plus juste et son plus vivant, celui qui servira de synthèse et de témoin.

Trauma

Frustré par le manque de féérie dans l'Odyssée de Nolan, je me tourne vers la version de Camerini avec Kirk Douglas (1954). Là non plus les dieux n'apparaissent pas (serait-ce décidément la peur du kitsch ?). Cependant, le choix des épisodes est parlant : Camerini met de côté quelques épisodes terrifiants (Charybde, les vaches du soleil...) et insiste sur Nausicaa (l'épisode de charme), fusionnant même Circé et Calypso pour donner à la première un supplément de séduction. Il nous présente donc un héros qui, revenu de la sauvagerie, préfère l'amour à la guerre ; L'Ulysse de Nolan, lui, paraît bloqué dans cette même guerre. Ce qui peut surprendre, quand on compare les années de réalisation.

Quoi qu'il en soit l'Odyssée de 1953 a vieilli mais propose un spectacle charmant en dépit de maladresses. Nolan se serait-il amusé à en prendre le contre-pied ? Il me reste à voir notamment la série européenne de 1968, considérée comme la plus fidèle et pourtant quelque peu tombée dans l'oubli...

mardi 4 août 2026

Un bon Nolan, un mauvais Homère

Nolan aura donc livré une excellente version de l'Odyssée (grande réussite des scènes horrifiques ou guerrières, pistes séduisantes d'interprétation comme cette idée qu'Ulysse est avant tout traumatisé), avec un bémol cependant : non pas les concessions trop appuyées à l'époque, ni la bande-son relevant davantage du sound design, mais une curieuse façon d'effacer tout le féerique de l'épopée. Comme dans "Troie", les dieux disparaissent - Zeus, Poséidon, Hermès. Même Athéna n'existe que dans l'esprit d'Ulysse. Seuls les monstres et les morts crèvent l'écran. Toute merveille et toute beauté semblent avoir disparu, y compris sur les visages d'acteurs qui ne sont pas filmés à leur avantage. Calypso n'est plus qu'une femme éteinte sur une plage stérile. Évacuée , Nausicaa. Circé n'est qu'une vieille folle dénuée de sensualité. Les sirènes sont sensuelles, elles, mais on les voit de si loin qu'elles se confondent avec la roche. Quant au lit des retrouvailles torrides d'Ulysse et Pénélope, lui aussi passe à la trappe. Rétrospectivement, le cinéma de Nolan que j'admire beaucoup me paraît marqué par un certain refus du plaisir, qui se voit à l'écran par des univers toujours un peu gris. On se croirait presque chez Pasolini. Vaste réflexion sur le thème de la dépression ? Le film restera, et j'en suis ravi, mais il aura le mérite aussi de ne pas effacer de précédentes versions plus contrastées ni d'en interdire de futures.

Roussel



Comme chaque 14 juillet au Père-Lachaise, un hommage a été rendu à Raymond Roussel conjointement à un artiste enterré dans le même cimetière et non sans rapport avec lui - cette année, Max Ernst. Le Cercle potache ne pouvait manquer l'occasion de se joindre à une telle manifestation de bon goût pataphysique. Je suis allé assister aux déclamations de quelques joyeux drilles parmi lesquels Alain Snyers, Daniel Daligand, Jean Rault. Je doute que le nom de Roussel soit encore connu, s'il l'a jamais été d'ailleurs, et que ses thuriféraires aient même vraiment lu ses livres. Qu'importe ! Ce manque d'audience est d'autant plus beau que le geste littéraire de Roussel persiste à travers les âges, contredisant toutes les logiques humaines, commerciales et littéraires.

samedi 25 juillet 2026

Les tarés du tarot, soirée potache 8

La conversation a commencé de manière étonnante par un relevé des pires horreurs criminelles, puis l'heure potache a sonné. Les arcanes mis à l'honneur ont dissipé la présence de Saturne et Pluton : la Justice (pour l'événement 😎, la Mort (pour le lundi 13), le Soleil (pour la canicule) et l'Etoile, le fameux arcane 17, lame fétiche de Breton à laquelle je voue moi aussi un culte pour son rapport avec le Verseau et sa belle représentation des pouvoirs de la création. Je me suis étonné que le dîner n'ait séduit que le pré carré des fidèles. Le weekend prolongé de canicule a sans doute joué (pour cela, j'ai posé la carte du soleil à l'envers), mais j'ai préféré y voir le caractère impressionnant des oracles. Tout le monde n'est pas prêt à approcher le cœur incandescent du secret. Ne touchions-nous pas du doigt l'aspiration mystique du Cercle ? Rabelais clôt toute son œuvre par l'oracle de la Dive bouteille, Breton aperçoit dans l'étoile la lumière sublime unissant amour, poésie et liberté. Cependant je n'ai pas eu le temps de lire ces pages, réquisitionné par les tirages éclairs que les circonstances m'appelaient à offrir aux convives. Pierre a eu le courage d'affronter ses craintes professionnelles avec le tarot de Lovecraft. Myriam et Etienne se sont frottés au tarot de Marseille. Nous aurons davantage entendu d'anecdotes signifiantes qu'au dîner des histoires de famille ! Pour le Cercle lui-même j'ai tiré une unique carte du tarot Belline, plutôt risqué - celui-ci ne ménage aucune peur. Il en est sorti le Feu, placé sous le signe de Mars. Inspiration abrasive, volonté de fer... Je prends ! Tout au long du dîner Myriam et Etienne ont rivalisé de calembours, bon augure pour le dîner de septembre centré sur Allais. Pierre a manifesté plus d'impatience pour la soirée qui clôturera la première saison, le Pot des potaches, réunissant la petite trentaine d'officiants. C'est aussi cela, la Justice : l'équilibre subtil entre passé, présent et futur.

Mixion

Inquiétante étrangeté... A la Japan Expo l'IA singe l'humain (des foules compactes d'hommes plus si jeunes agitent des tubes lumineux devant des concerts sur écran d'icônes artificielles), l'humain singe l'IA (le cosplay fait une place significative aux robots et aux personnages troublants d'artifice). L'aspiration générale est à la mixion dans la technique. Le spectacle n'en est pas désagréable.

samedi 18 juillet 2026

Fantômes 2 et 3

Un deuxième invité fantôme, puis un troisième, s'inviteront finalement au dîner des Tarés du tarot. JeanPhi de Belgique, tout d'abord, dont j'ai perdu l'icône cartonnée (le fantôme se fantomise !) mais dont j'ai précieusement gardé le génial fanzine Le Beffroi et surtout les autocollants spécialement conçus pour le Cercle, vignettes tout à fait divinatoires puisqu'avec leur "In vino verba" elles annonçaient l'oracle de la dive bouteille dont il sera question ce soir (Faites que le Roi de pique nous propose de bons vins frais et évocateurs !). Romain Daumont d'autre part, présent à l'Escargot inaugural et dont l'un des grands mérites aura été de nous souffler l'idée de ce titre, Les tarés du tarot. Tous les deux ne seront pas fantômes pour la première fois, ce n'est pas rien au royaume des hasards et des symboles !

Nomination

L'invité fantôme du dîner potache Les tarés du tarot, lundi prochain, sera Raphaël Gallego, déjà nommé peintre officiel du Cercle, et auteur d'un autoportrait aux 22 symboles. Il a dessiné pour son père (il nous racontera sans doute une prochaine fois) ce magnifique tarot dont j'ai imprimé quelques arcanes. Ceux-ci nous accompagneront eux aussi. Nous serons cernés par les symboles, en espérant que le Roi de pique nous propose quelques dives bouteilles.