Avec les journaux d'écrivains, je me laisse happer. Sans doute y a-t-il du voyeurisme dans cette fascination. Mais j'éprouve aussi de la curiosité pour le regard d'un artiste sur son quotidien, souvent différent de ce qu'il développe dans ses fictions. En général je découvre des manies, des obsessions, parfois des médiocrités. Dans "Les profanateurs - journal (1971 - 2015)" (Plon, 2025), Jacques Henric a l'intelligence de ne raconter que son rapport aux autres, ce qui donne un étonnant kaléidoscope de plusieurs décennies de vie littéraire, du moins celle qui tourne autour de ce qu'on présente souvent comme les dernières avant-gardes : la revue "Tel quel" animée par Sollers (puis "L'infini"), le magazine "Art Press" dirigé par Catherine Millet, qu'il épousera. Débarrassé des complaisances, l'autoportrait devient flatteur. On a l'impression que Jacques Henric navigue avec force dans une tempête de conflits, de jalousies, de combats, de coups bas, relevée par l'émulation intellectuelle mais souvent accablante par ses lourdeurs, ses calculs, ses servitudes. Les dîners sont nombreux, les vernissages, les colloques, les coucheries parfois salées, les intrigues à tiroir, pour une galerie de personnages tour à tour admirables, sympathiques, intéressants, ridicules, pathétiques, odieux... C'est la foire aux vanités, version Saint-Germain. Henric a l'amitié fidèle (Sollers, Guyotat, BHL), l'inimitié féroce (Nabe, Michaud, Enthoven), l'attention lucide (Pleynet, Muray, Kundera). On ne sait pas en parcourant cette foire d'empoigne si l'on a vraiment envie d'en être. L'auteur observe tant de colères, tant de souffrances pour si peu de satisfaction ! Le spectacle est cependant total et l'on referme le volume, conséquent, en se demandant si l'on ne tient pas ici l'un des meilleurs livres de la fin du 20ème, du moins son plus juste et son plus vivant, celui qui servira de synthèse et de témoin.