La littérature sous caféine


lundi 10 décembre 2018

"La révolte du Gaulois roulant au diesel" (Le Monde, 08/12/2018)

Ma tribune publiée sous le titre "La révolte du Gaulois roulant au diesel" pour la version papier du Monde, et sous le titre "Aux yeux des campagnes Macron ne les connaît pas. Pis, il mes méprise." (08/12/2018)

"Dans une tribune au « Monde », l’écrivain et professeur Aymeric Patricot estime que, comme les émeutes des banlieues en 2005, la colère des « gilets jaunes » est celle d’une France qui s’est sentie dénigrée par certains propos tenus par le pouvoir.

Il y a deux ans, je quittais Paris pour une petite ville de province, profitant d’une opportunité professionnelle pour laisser derrière moi le métro, la pollution, la vie chère, le climat de violence ethnique et sociale. J’espérais goûter quelque chose comme une vie tranquille et saine. Ce faisant, j’allais observer du point de vue des campagnes les dix-huit premiers mois du quinquennat de Macron. Le moins qu’on puisse dire est que le spectacle a été saisissant. Je vais retranscrire ici quelque chose de ce que j’ai perçu dans l’accueil qui lui a été fait.

La première année, déjà, les campagnes ont bruissé d’un certain mécontentement. Elles s’estimaient bousculées : limitation de la vitesse à 80 km/h ; suppression des emplois aidés ; menace à terme sur les finances locales ; recul persistant des services publics ; dédoublement des classes de primaire dans les quartiers au détriment des territoires. Mais on se contentait de bougonner. Certes, on estimait que l’élection de M. Macron n’était pas vraiment légitime : il était arrivé là par un prodigieux coup du sort. Mais on s’était habitué à cette confiscation du pouvoir par une classe qui parle fort au nom de principes qu’elle ne s’applique pas. On acceptait la fatalité parce que l’essentiel semblait préservé : l’ordre public, quoiqu’il ait été mis à mal sous M. Hollande ; l’ordre économique, quoique le taux de chômage soit resté douloureux.

Et puis tout a basculé pendant l’été 2018. On a parlé d’erreurs de communication mais le mal était plus profond : il s’agissait d’aveux. Pendant des semaines, pendant des mois, jour après jour, une série d’actes a révélé la vérité du quinquennat aux yeux des campagnes : M. Macron ne les connaissait pas. Pis, il les méprisait. Et cela, en toute innocence, en toute bonne foi. C’était avec une sincérité désarmante qu’il révélait le fond de sa pensée, à savoir que les provinciaux sont des gens simples, corvéables à merci, condamnés par l’Histoire et potentiellement dangereux pour le pouvoir central qui incarnerait, lui, la noblesse et même le Bien.

Qu’on en juge. Il y a eu la série des paroles condescendantes à propos de la désinvolture supposée d’une certaine population (« Tu m’appelles Monsieur le président de la République », « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] », les « gens qui ne sont rien », les « fainéants »…). Il y a eu la défense de proches et de collègues en dépit de toute décence démocratique (Alexandre Benalla, Agnès Saal, Philippe Besson…). Il y a eu ces étalages d’opulence. Il y a eu ces gestes terriblement maladroits, comme ces cadeaux aux chasseurs sous prétexte que ces derniers symboliseraient la ruralité.

Surtout, il y a eu des attitudes qui non seulement n’ont pas été jugées dignes, mais qui ont été tenues pour des insultes. Et ce sont deux incidents qui, conjugués, m’ont semblé proprement explosifs, alors même qu’ils ont été scrutés avec bonhomie par les médias.

Tout d’abord, cette parole malheureuse sur les « Gaulois réfractaires au changement », expression que l’on peut d’ailleurs comprendre tant la grogne semble parfois caractériser le pays. Le problème est que M. Macron, justement, ne désignait pas les Français mais les Gaulois, c’est-à-dire, dans l’imaginaire collectif et notamment en banlieue, les Français blancs, ceux des campagnes, ceux de la France profonde, ceux qu’on a l’habitude de moquer à Paris parce que ce serait des beaufs, des alcooliques et des rougeauds.

L’épisode des photos surprenantes de M. Macron à Saint-Martin, dans les bras d’un ex-braqueur et de son cousin faisant un doigt d’honneur, est la seconde séquence qui a scellé la détestation. Car après avoir signalé l’identité de ceux qu’il méprisait, M. Macron aurait ainsi révélé ceux qu’il aimait beaucoup. Et, cette fois-ci, ses paroles étaient douces. La boucle était bouclée : le banquier d’affaires aurait avoué plus d’amour pour les banlieues que pour les campagnes, pour les voyous que pour les « classes laborieuses », comme il les nomme lui-même. Amalgames ? Bien sûr ! Mais les ressentis, les susceptibilités sont toujours affaire d’amalgames, et le rôle des politiques est d’essayer de les désamorcer. Sans doute aurait-il fallu quelques mots pour trancher le nœud qui se nouait ici, quelques mots très simples pour assurer que l’Etat ne tombait pas lui-même dans ce genre de raccourci. Quoi qu’il en soit, l’idée s’est imposée que les impôts des classes moyennes servaient surtout à nourrir la classe politique et à tenir à bout de bras les classes défavorisées.

Cette dimension culturelle – pour ne pas dire ethnique – n’a pas vraiment été commentée. Elle reste en partie taboue mais elle sous-tend certains raisonnements, elle nourrit certains symboles. Dans l’esprit des campagnes, Macron passe désormais pour un Père Fouettard dur avec les siens, doux avec les autres, et le fait qu’il s’exprime souvent de l’étranger ne passe pas inaperçu.

C’est ainsi que le phénomène de détestation s’est enclenché : quand on ironise sur le physique des gens, quand on les tance alors qu’ils vivent difficilement le quotidien, on provoque des mouvements de rejet très puissants et, malheureusement, je le crains, irréversibles. La révolte des « gilets jaunes » n’est-elle pas le symétrique des émeutes de 2005 ? Mêmes colères de communautés qui se sentent humiliées… Après le banlieusard racisé qui ne supporte plus d’être relégué dans les marges des grandes villes, le Gaulois roulant au diesel qui n’accepte plus d’être ignoré, pressuré, moqué par l’élite.

Enfin, la fameuse goutte qui a fait déborder le réservoir n’est pas anodine non plus. Depuis des décennies, chaque président commence par augmenter les impôts, estimant que la pilule s’oubliera bientôt. Mais la technique devient voyante. Certaines études n’hésitent plus à prouver ce que le peuple pressentait depuis longtemps : le pouvoir d’achat des classes moyennes diminue. Quand, de plus, on se moque ouvertement d’elles en affirmant que c’est pour la bonne cause – à savoir, la transition écologique –, alors on fournit au peuple des raisons objectives de se soulever.

Elément supplémentaire de rancœur, la voiture constitue vraiment le nerf de la guerre en province. Je l’ai appris en venant m’installer en Champagne. Je fais désormais 1 000 kilomètres par mois pour me rendre au travail – autant de frais d’amortissement, d’entretien, d’assurance, de péages, d’essence, qui dépassent les économies réalisées sur le loyer. Comment les Parisiens pourraient-ils s’en rendre compte ?

La situation me paraît désormais celle-ci : à tort ou à raison, la classe politique est tenue pour incompétente, méprisante, illégitime et privilégiée. La plupart des formations politiques sont incluses dans ce rejet. Je ne sais pas comment le régime en place peut trouver une porte de sortie, mais le phénomène de la violence civile est enclenché. Une fois que la fièvre s’empare d’un corps, difficile de la faire retomber. Une chose est sûre : le remède doit être puissant.

Aymeric Patricot, professeur de lettres en école préparatoire, est notamment l’auteur d’Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011) et des Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas(Plein jour, 2013)
."

mardi 20 novembre 2018

La mort dans les couples bourgeois

Sam Mendes est l’auteur de deux beaux films sur le thème du naufrage des couples bourgeois : American Beauty (1999) et Les Noces rebelles (2008). Dans le premier, c’est le mari qui s’ennuie pour basculer dans le sarcasme et la rêverie érotico-romantique. Dans le second, c’est la femme qui est déçue, manifestant rancœur et colère. Je ne sais pas si cet effet de symétrie est voulu, et s’il y a quelque chose de significatif dans le fait que le premier film vire au burlesque alors que le second donne dans le pathos. Façon de souligner la légèreté des hommes ? D’insister sur la plus grande douleur ressentie par les femmes ? En tout cas, chacun des films s’achève par la mort de celui qui ne supporte plus son couple… Faut-il l’interpréter comme la condamnation du couple bourgeois ou bien comme la condamnation de ceux qui seraient trop faibles pour l’assumer ?

lundi 12 novembre 2018

Trois fois en cent ans

Trois fois en cent ans Emotion des cérémonies du 11 novembre à Epernay, au cœur d’une région (la Marne, la Champagne) singulièrement meurtrie par la guerre. L’habitat s’en ressent toujours avec ces villages que l’on a souvent trop vite et mal reconstruits. Cela n’empêche pas un petit garçon de dire à son père, ému par le passage des soldats et des canons : « Quand je serai grand je voudrai travailler dans les militaires ! ‒ Nous verrons ça, mon fils, nous verrons ça… »

Moi, je pense à cette page de Camus qui m’avait frappée dans Combat, le 1er juillet 45 : « Nos départements de l’est n’ont rien qui puisse réjouir un cœur d’homme. En temps de paix, j’y serais déjà mal à l’aise, ayant plus de goût pour les pays de lumière. Pour tout dire, j’y respirerais mal. Mais au milieu de ces décombres et de ces terres ingrates défoncées par la guerre, jalonnées de cimetières militaires sous un ciel avare, un sentiment puissant et consterné emplit par surcroît le voyageur. C’est ici la terre des morts en effet. Et de quels morts ! Trois fois en cent ans des millions d’hommes sont venus engraisser de leurs corps mutilés ce même sol toujours trop sec. Ils ont tous été tués à cette même place, et chaque fois pour des conquêtes si fragiles qu’auprès d’elles ces morts paraissent démesurés. »

Heureusement, certains uniformes avaient des galons rutilants et les bouteilles de blanc de blanc nous attendaient au frais.

mardi 23 octobre 2018

Le mépris des professeurs (Yann Moix, Aurore Bergé et les autres)

La désormais fameuse vidéo de l’élève braquant son professeur a été filmée dans le premier lycée dans lequel j’ai exercé : le lycée Edouard Branly à Créteil. Je me souviens que l’administration y était déjà beaucoup plus sévère avec les profs en retard qu’avec les élèves brutaux.

Ce genre de situation m’a inspiré un livre, « Autoportrait du professeur en territoire difficile » (Gallimard, 2010), dont peu de journaux ont parlé sinon Le Monde en dix lignes et le Figaro littéraire dans un article en tête de page de Yann Moix qui avait la bonté de m’accorder 10/20 tout en concluant par un cinglant : « Pour le reste, nous laissons à ces valeureux hussards noirs, désormais trouillards noirs, de la République, le respect que nous leur devons ; mais avec cette ironie légère qui autrefois les admirait beaucoup, qui maintenant les méprise un peu. »

Son prétexte était que les professeurs n’étaient décidément plus très enthousiastes. Le mépris de Moix ne faisait qu’entériner le mépris de tout un système politique envers une profession qui reste en première ligne de toutes les violences sociales et qu’on remercie par le silence et l’effondrement de son niveau de vie - à cet égard, le rapport pathétique de l’inénarrable Aurore Bergé, très condescendant à l’égard de la profession, restera longtemps en travers de la gorge des enseignants. Quelle tristesse. Dix ans plus tard rien n’a donc changé, la situation s’est même sans doute encore dégradée. Je ne vois rien qui se profile pour avoir des raisons d’espérer.

Extrait :

« A propos des relations entre les professeurs et leur administration, une anecdote me paraît révélatrice d’un certain climat de méfiances croisées. A huit heures du matin, la salle des professeurs bruissait de conversation à propos d’un incident survenu la veille dans un collège voisin. Le professeur de sport s’était fait tabasser dans le gymnase par la moitié de ses élèves. La principale a fait son entrée dans la salle – fait rare – pour nous demander de ne pas ébruiter l’affaire. « Vous comprenez, il ne faut pas que cela donne trop d’idées. Après, les groupes entrent en compétition. » Argument que je trouvais défendable, après tout, mais qui respirait ici la mauvaise foi. J’étais sûr, moi, qu’il s’agissait d’étouffer ce genre d’incident pour ne pas alerter les médias. Les directeurs d’établissements recevaient-ils des instructions précises à cet égard, sur le modèle des conseils que j’avais reçus pour mes propres classes ? La réputation de l’établissement devait entrer en jeu. » (« Autoportrait du professeur, page 20)

mardi 16 octobre 2018

Aragon, la vive intelligence et la bêtise

C’est un mystère à mes yeux. Par quel maléfice les plus vives intelligences basculent-elles si souvent dans le dogmatisme, l’intransigeance, la dureté, même au prix des pires contradictions, même au prix des pitreries mentales les plus affligeantes ? Serait-ce l’effet d’esprits qui tournent un peu trop sur eux-mêmes ? Qui s’enivrent de leur propre orgueil ?

Une page du beau livre d’Entretiens de Pierre Boulez avec Michel Archambaud (Gallimard 2016) me confirme dans l’intuition que j’ai toujours eue sur Aragon, à la fois l’un des plus brillants esprits du 20ème siècle et prisonnier de sortes de pulsions de radicalité qui me semblent salir son œuvre.

« Ce qui m’a séparé de Jean-Louis Martinet et de Serge Nigg, ce fut le réalisme socialiste. Là, je n’ai pas du tout marché. Les thèses d’Andréï Jdanov, le ministre de la Culture de Staline après-guerre, et ses oukases sur la musique m’ont guéri à tout jamais du communisme. C’était absurde. Les nazis avaient déjà fait la même chose : eux aussi avaient légiféré sur ce qu’il fallait faire et ne pas faire en matière d’art. (…) André Fougeron et Louis Aragon étaient insupportables d’histrionisme et légiféraient en permanence sur la peinture acceptable et celle qui ne l’était pas. Aragon était toujours aux ordres des dernières malhonnêtetés du parti. Un jour, vous le trouviez faisant l’éloge de Tito, puis peu après, le même Tito était devenu la lie de l’humanité. Aragon n’était pas le seul, il y en avait beaucoup d’autres dans son genre, un homme politique comme Jean Kanapa, par exemple… » (Pierre Boulez, Entretiens, Folio p36)

mardi 9 octobre 2018

Les témoignages de rancoeur et de souffrance ("Les petits Blancs")

Me sera-t-il donné un jour d’écrire un livre qui suscite autant de réactions viscérales ? Des années après sa publication, « Les Petits Blancs » (2013) me vaut encore des messages du genre de celui que je reproduis ici. Certains lecteurs en seront scandalisés, mais ce courrier aurait très bien pu s’intégrer dans la série de témoignages que propose le livre. Ce dernier cherchait d’ailleurs à ouvrir autant que possible le spectre des réflexions sur le sujet – la pauvreté blanche dans un pays qui se métisse – et donc à accueillir toutes les sensibilités, des plus sombres aux plus heureuses.

Bien sûr, le livre n’avait pas pour ambition de cautionner le genre de paroles qui va suivre – il y eut de sérieux malentendus à ce propos – mais de noter le fait qu’elles existent et qu’il serait ridicule de les ignorer. Le pari était d’ouvrir les vannes d’un certain désespoir afin de le comprendre et, pourquoi pas, de commencer à l’exorciser. Le ressentiment, la haine sont des sentiments douloureux. En publiant « Les Petit Blancs » j’avais fait le choix de ne pas uniquement les condamner. N’y a-t-il pas quelque chose d’absurde, d’ailleurs, à condamner quelqu’un pour sa souffrance ?

« Bel effort sur "Les Petits Blancs", ça a été utile sur moi. Libérateur même. Merci. (…) Mon avis n'apportera rien de nouveau, j'en ai peur. En réalité, j'ai déjà beaucoup lu sur le sujet, et je suis donc trop « informé » pour être surprenant. Il suffit de surfer sur internet, sur twitter pour se rendre compte. Des milliers de petits blancs enragés, abandonnés, qui renouent avec la pratique du samizdat. Évidemment, beaucoup de violence, où cela s'arrêtera-t-il ? Je ne parle pas de haine, parce que si c'est de la haine rendue, ce n'est pas de la haine pure (contrairement à ce que sous-entend votre sous-titre). Je pense que la haine pure n'est provoquée par personne.

Justement, quand j'ai commencé à entrer dans la partie où vous retranscrivez les témoignages, j'étais comme aspiré par le livre. Impossible de lâcher, ça aurait pu durer des pages et des pages. C'est pour ça que je parle de libération. Je ressentais un sentiment curieux. Une fraternité retrouvée. Cette chape de plomb que l'immigration fait peser sur nombre de petits Blancs, qui divise, nous laisse tout ébaubis, personne n'en parle et d'autant moins quand on fréquente des milieux de gauche. Pourtant tout le monde la ressent et au moins depuis le collège. Pour moi, c'est LE tabou de ma génération. Moi comme d'autres, j'ai été victime de réflexions, brimades, moqueries, insultes racistes, jusqu'à l'agression physique (à plusieurs reprises...) Puis la fac, et j'ai oublié. Par la suite, j'ai travaillé dans le secteur social dans les quartiers Nord de Marseille et mon regard a changé à jamais. J'ai ressenti l'exclusion. On peut dire ce qu'on veut mais ce que j'ai appris c'est que les seuls qui veulent « vivre ensemble », ce sont les bobos. En réalité, personne ne se mélange. On est devant un problème très étrange, diffus, insaisissable. Et finalement, le communautarisme s'installe, bientôt la sécession ? La manière dont les minorités sont traitées par les médias, sacralisées, fait naître en moi un profond sentiment de dégoût et d'abandon. Un peu comme Laurent. Il y a aussi Jody dont l'indifférence m'a glacé. Le « petit Blanc » rappeur aussi, qui ne connaît pas sa propre culture (comment pourrait-il en être autrement?). Il ne faut pas dénigrer le phénomène de déculturation. Et j'ai déjà lu et entendu beaucoup de témoignages ! Dans votre livre, c'est peut-être le fait que vous ayez réécrit les témoignages qui fait que ça a marché plus fort. Je ne saurais pas dire. En tout cas, j'ai réalisé mieux que jamais que je faisais partie d'un groupe, que je n'étais pas seul. Au-delà même des problèmes générés par l'immigration (parce que le recours à l'explication par le social n'est pas vraiment fausse bien qu’incomplète), il y a un lien rompu. Quelque chose d'incohérent. On a été élevé dans les valeurs de la république et, je reviens au témoignage de Laurent, tout ça n'a plus de sens aujourd'hui. Tout a changé trop vite. Je suis né en 1984 et 34 ans plus tard, c'est un autre monde. Qui peut avaler ça ? Ou alors rien n'a changé, mais c'était du pipeau depuis le début... On se sent poussé vers le communautarisme. Communautarisme d'un côté, agressivité économique de l'autre... Mais sans savoir où aller. Et votre livre, d'une certaine manière répond à cette question.

Des comme moi, des comme Laurent, il y en a partout, éparpillés, cellules dormantes, incapables de se fédérer car éduqué selon un logiciel totalement étranger à cette conception de la vie. Finalement, la république qu'est-ce c’est ? Un système auquel on se donne corps et âme, quand il disparaît, il ne reste plus rien. Mille et unes réflexions comme celle-ci... Dans le désordre. Parfois, j'ai eu l'impression que vous donniez des gages : « la haine », « c'est plus compliqué que ça »... Alors qu'en fait, la situation n'est pas si complexe. D'ailleurs elle s'envenime, la situation. La terre réclame du sang, dit-on. On vit notre guerre. Larvée, invisible aux yeux de tous, minimisée, banalisée. Elle est pourtant là sous nos yeux et fait beaucoup de dégâts. À coup de propagande, de novlangue. (…)

Je me remets souvent en question du point de vue psychologique. J'essaie de faire la part des choses. De ne pas me laisser avoir, par ma tendance à la dépression. Laisser la dépression trop influer sur ma vision des choses. Mais quelle que soit la couleur qu'on donne à la réalité, les faits restent les faits. C'est un problème lié à la question de l'objectivité, ou du point de vue, forcément biaisé. J'ai l'impression d'halluciner mais, en fin de compte, je pense que je vois juste. Reste une question : combien de France s'affrontent ? S'ignorent ? Se provoquent ? Alors le danger c'est de se focaliser sur certains problèmes qu'on croit avoir identifiés comme cause première et de se dire que s'ils étaient réglés on serait au paradis (blanc ! Ahah !)... Bien sûr c'est un piège ! La cause première... pensez-vous... En tout cas votre livre m'a aidé à voir qui j'étais un peu plus. Et ça c'est pas mal. Voilà, pour mes réflexions mi-témoignage, mi-critique.... En toute honnêteté.
»

mardi 18 septembre 2018

Le plaisir des paysages a-t-il disparu ?

Dans « La Chartreuse de Parme » (Stendhal, 1839) la comtesse aime les environs du lac de Côme avant tout parce qu’il y règne un certain climat de liberté : « Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien close et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard et que la main de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. »

Ce passage m’a saisi. J’ai précisément le sentiment de vivre, depuis que je me suis installé dans le vignoble champenois, dans un paysage entièrement placé sous la coupe de l’être humain. Tout y est arpenté, mesuré, découpé, le plus souvent privatisé. Les propriétaires ne se privent d’ailleurs pas de le faire savoir et même de faire régner une sorte de terreur puisque la moitié de l’année ces terrains-là résonnent des coups de feu des chasseurs. Par ailleurs, le moindre recoin devient source de revenu : même les forêts sont gérées de manière à produire du bois. J’ai donc lu la belle page de Stendhal avec une certaine tristesse. Ce plaisir d’arpenter des collines où les herbes poussent à peu près où elles veulent, des prairies sur lesquelles n’est pas encore abattue l’âpre main de la rentabilité, ce plaisir-là n’a-t-il pas disparu des régions françaises ?

mardi 11 septembre 2018

Je trouve Edouard Levé supérieur à Georges Perec...

... Les projets du second sont souvent séduisants, ses titres parfois géniaux (« Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ») mais je m’ennuie souvent à les lire. Levé se contente de reprendre quelques procédés initiés par d’autres mais le résultat me frappe et me fait rire. De plus, sa bibliographie a quelque chose de net et sans appel ("Oeuvres", "Journal", "Autoportrait", "Suicide")