La littérature sous caféine


vendredi 3 juillet 2026

Prison

On pense ce qu'on veut de l'homme, de son œuvre, de son parcours, reste que "La légende" de Boualem Sansal (Grasset, 2026) offre de bonnes pages. L'auteur y fait référence à Albert Camus pour l'ostracisme dont celui-ci a été victime, on aurait davantage attendu la référence à propos de l'Algérie ou de l'absurdité de la condition humaine, surtout lorsqu'elle est confrontée à un pouvoir déshumanisant. Une partie importante du livre relève de la phénoménologie de l'injustice : il décrit le trouble du corps et l'affolement de l'esprit quand ceux-ci sont pris dans des engrenages qui les dépassent. Bien sûr il y a des maladresses, des emphases, des facilités, des développements trop vagues, il manque surtout une analyse véritable des éléments qui ont déclenché la condamnation, mais ces imprécisions font la force du livre : il y gagne une dimension universelle. Il devient rare en Occident que des écrivains fassent de la prison. L'humiliation vécue par Sansal a malgré tout valeur de document à une époque où beaucoup de régimes se durcissent et où la démocratie, elle aussi, peut devenir à tout moment ce monstre froid dont parlait Nietzsche. Livre inégal, donc, mais marquant à plusieurs égards. Il fera date ne serait-ce que par les polémiques qu'il a engendrées.

Ulysse

Depuis quinze ans je répète aux étudiants qu'Hollywood ferait bien de s'atteler à une nouvelle version de l'Odyssée. L'heure a sonné ! Et c'est peu dire que la tension est grande... Le film incarnera la référence pendant vingt ans, peut-être davantage. On ne pouvait espérer mieux que Nolan aux manettes mais l'attente est d'autant plus fébrile. Ses deux derniers films m'avaient paru ternes, je m'inquiète. Je me présenterai à la première séance, j'absorberai chaque image, chaque mot, chaque note comme si ma vie en dépendait. En attendant je vais relire le texte, dans la superbe édition illustrée par Aurélien Police aux éditions Callidor. Un chant par jour jusqu'à la date fatidique, c'est un beau programme. Le quinze juillet je serai tendu comme l'arc vengeur du chant final.

mardi 30 juin 2026

Réconfort

Sollers était fier de publier un livre sur les fleurs, genre qu'il considérait à contre-courant. Je ne sais pas si Houellebecq cherche à braver les temps modernes, lui aussi, mais force est de constater que son "Combat toujours perdant" (Flammarion, 2026) ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil - et il ne s'agira pas ici de digressions botaniques. Ce maigre recueil offre une première partie crépusculaire où des pays s'engloutissent par leur propre faute et sous l'effet de forces extérieures. Dans les deuxième et troisième parties l'humour affleure, dans un ensemble dominé par l'obsession de la mort et de la disparition de toute chose. C'est au-delà du désespoir : le constat se veut clinique et débarrassé de toute illusion. Le tout serait sordide s'il ne se concluait par un bref espoir du côté du catholicisme (l'auteur nous gratifie d'une page d'analyse), avant un final presque apaisé, flirtant avec la mystique (non sans tonalité lovecraftienne, sinon ce ne serait pas drôle) :
"Mes paroles se changent en hurlements immondes.
Et c'est ainsi que je me sépare du monde."

J'ai toujours dit que la littérature sombre avait quelque chose de réconfortant. Ce recueil nous réconforte beaucoup, beaucoup !

Brûlot

Il y a quelques années j'ai eu l'idée de monter un Prix du livre trash. On se serait bien amusé. J'ai laissé tomber faute de temps, faute d'écho dans un milieu littéraire français souvent frileux de ce côté-là. En lisant "Métaphysique de la viande" (Diable Vauvert, 2019, prix Sade), je me dis que Christophe Siébert y aurait forcément reçu un prix d'honneur ! Je n'ai jamais rien lu de plus radical dans le genre tribulations d'un psychopathe. Toutes les abominations y passent, dans un catalogue halluciné d'actes tendu vers la fin terrifiante du personnage. Le narrateur s'en tient aux faits, parfois aux fantasmes, sans tomber dans l'éclairage psychologisant. Le lecteur n'a pas le temps de souffler, pas le temps de s'ennuyer non plus, ce qui fait l'efficacité perverse du texte.

En comparaison, mes romans de chez Léo Scheer, pourtant gratinés, étaient de la petite bière ! J'ai même eu le projet d'écrire un jour "Les amours d'un tueur de chiens" : il aurait fait pâle figure à côté de ce brûlot. J'ai peu à peu laissé de côté ma veine terrible, lassé par les faibles retours. Je me suis persuadé qu'il fallait mûrir. Ce livre, ainsi que la fréquentation de Lovecraft ou de King, pourrait bien me donner envie de renouer avec certains démons...

mardi 23 juin 2026

Thriller érotique

Le roman érotique a ses thèmes, ses tons, ses styles. Il s'hybride aussi avec d'autres genres : on connaît l'érotisme-SF dont les Japonais sont sans doute les maîtres ("Yapou, bétail humain"), l'érotisme-philisophie de Sade, l'érotisme exotique d'"Emmanuelle", l'érotisme picaresque d'Apollinaire... Je ne connaissais pas le roman érotique dans sa version thriller (au cinéma , je réalise qu'on en avait eu un bon exemple avec "Basic Instinct", quoi que le film tirât davantage vers le thriller) qu'on pourrait définir comme l'art du suspense en matière de désir. Cet aspect-là faisait déjà partie du fameux "50 nuances de Grey". Léa Grosson pousse le curseur plus loin avec "Depuis cette nuit" (Musardine, 2025) : tout y est construit pour que le lecteur s'interroge sur les motivations de la narratrice, joueuse de poker repentie, qui se trouve embarquée dans un jeu de plaisir et de manipulation avec un sombre et bel inconnu, comme dirait Allen. Particularité de ce type d'hybridation : le lecteur hésite entre les attitudes à adopter, ici entre fascination pour les scènes chaudes (la première est redoutable) et attention précise à l'intrigue. Le désir est une mécanique fine !

Faulkner en drôle



Je partage avec Bénédicte Heim le goût des sujets brûlants. Ça n'est pas pour rien qu'elle m'avait longuement interviewé à l'occasion de "Suicide girls". Elle avait été l'une des rares à s'intéresser au détail du texte. À mon tour j'avais découvert sa prose incandescente, ses longues phrases implacables. Depuis j'ai quelque peu délaissé les fictions noires - quoique, le prochain ?... - tout en continuant à la lire. Et j'ai été saisi par "L'inamour" (Quidam, 2022). Aux torrents de prose enflammée succède une forme non pas assagie mais resserrée, plus économe, plus facétieuse aussi en dépit de la gravité du thème : un garçon raconte d'une voix singulière, déformée par la douleur et par un esprit différent, comme on dit pudiquement, une vie de famille martyrisée par un père. Le tout donne un morceau brillant digne de Faulkner pour la densité du flux de conscience et de Twain pour l'humour. Dans quelques jours l'autrice publiera "Ma mère est une pirate" (Edwarda) : on a hâte de connaître ce qui ressemble fort à la deuxième partie d'un diptyque.

dimanche 21 juin 2026

Allais

En quelques mois, les œuvres de ces trois auteurs (Rabelais, Allais, Jarry) se sont imposées comme les Bibles secrètes du Cercle potache - ils en ont l'épaisseur et le côté crypté. Chacun dans leur genre, iIs sont illisibles. Ça pourrait en faire des intrus dans des dîners dont l'ambition profonde est la bonne humeur. Au contraire ! Les jeux de mots, les références improbables, les arcanes sont au principe du potache, le véritable potache, celui qui cherche quelques clés au-delà des apparences.

Suze

Comment ne pas aimer un tel lieu ? Le théâtre "L'anomalie" fait moins penser au roman de Le Tellier qu'à tous ces détails qui font dérailler la réalité pour en exprimer le meilleur. Après avoir siroté le cocktail "Suze-moi" (Suze-concombre-tonic) dans un décor haut de plafond croulant sous les peintures j'ai plongé dans le bain terrifiant de la pièce "L'heure noire" où les cris, les chutes, les trébuchements, les martyrs d'un couple sont exhibés sans ménagement. Les affres de la création servent de prétexte à de savantes récitations de Lautréamont, Garcia Lorca, Barthes - excusez du peu. Le grand souffle de la peste dont parlait Artaud a saisi l'assistance, qui n'en a pas moins quitté la pièce sourire aux lèvres.