La littérature sous caféine


mardi 15 septembre 2026

Intérieur nuit

Visitant la maison de Victor Hugo Place des Vosges, j'avais eu l'intuition qu'avec sa passion pour les collections hétéroclites, les objets inattendus voire bizarres, quitte à les fabriquer lui-même, l'auteur des Misérables n'aurait pas démérité dans le panthéon surréaliste. J'en ai la confirmation à Hauteville House, sa maison d'exil à Guernesey. Quatorze ans d'isolement pour mieux aménager et concevoir un intérieur à son image, à sa démesure, bric-à-brac invraisemblable d'objets chinés - parfois chinois -, de meubles reconstruits, de pièces conçues comme des tableaux de son âme. L'ensemble est baroque, sombre, presque inquiétant. On a la sensation que l'esprit du génie vrille et nous emporte avec lui. Fort judicieusement, la boutique propose, parmi quelques rares titres, le méconnu "Promontoire du rêve" où Hugo fait l'éloge des errances de l'imagination, à l'occasion de son observation de la lune. Sublime !

Pied de nez

En France chaque ville ou presque, en tout cas chaque département, a ses écrivains vedettes. Le Cotentin (partie Nord de la Manche) en met trois en valeur : Jacques Prévert y est mort, Victor Hugo y a vécu, Jules Barbey d'Aurevilly y est né - ce dernier a droit à son musée, son restaurant ("Le rideau cramoisi") et ses statues, dont l'une de Rodin. Cela fait un malicieux contrepoint au martyre vécu par la région lors du Débarquement de Normandie. Pas un village n'a l'air d'avoir échappé aux bombardements. Alors, le sens du luxe et de la provocation du dandy, pas du tout dans le ton grave du territoire, a quelque chose d'un pied de nez du destin.

vendredi 11 septembre 2026

Fatras

e ne sais pas si Jacques Prévert est un con, comme l'annonçait Houellebecq dans un article célèbre, mais il avait un bien jolie maison dans le Cotentin (sa dernière demeure), couronnée par un splendide atelier où il réalisait ses collages. Il a écrit des poèmes que ma fille récitait en école primaire, nous a offert les dialogue de quelques-uns des plus beaux films français et, last but not least, a claqué la porte au nez de Breton dans un célèbre pamphlet, Un cadavre, faisant écho à un premier, au nom d'une liberté créatrice dont j'ai déjà parlé ici. Dans la boutique, j'ai dégotté un recueil de poèmes et de collages dont le seul titre, "Fatras", vaudra à Prevert l'inscription honorifique au Panthéon du Cercle potache.

Plaisir de la déchéance

Des six grands romanciers français du 19eme, c'est Zola que j'ai le plus de plaisir à lire - prose fluide, nourrie, pas vieillie pour un sou. Relisant "L'œuvre" (1886, 14ème volume des Rougon-Macquart), je suis cependant frappé par quelques contradictions, du moins quelques tensions travaillant le livre. La fascination de l'auteur pour la fatalité génétique fait un peu tache dans une carrière qui s'affiche comme progressiste. A vrai dire, plus personne n'oserait aborder la question, si ce n'est pour la saborder !

Quant à sa fascination pour la déchéance, qui l'a souvent fait accuser de misérabilisme, elle n'est pas vraiment un problème - après tout, cette complaisance avec l'échec et la morbidité vaut bien d'autres tonalités. Baudelaire peignait la dépression, Aragon faisait agoniser certaines figures pendant cinquante pages. Non, ce qui suprend est le plaisir manifeste que prend Zola à décrire par le menu chutes et ressassements de la misère. On dirait que, sous la profession de foi de l'humaniste, travaillant à élever le citoyen en offrant le tableau des pièges à éviter, dort un sombre romantique, adepte de visions de cauchemar et de décadence. Ce qui, au fond, n'est pas pour me déplaire.

lundi 7 septembre 2026

Maisons

C'est une source d'étonnement pour moi, les régions de belles maisons. Pourquoi donc les Alsaciens, les Basques, les Bretons, d'autres encore, mettent-ils tant d'application à construire de belles bâtisses ? Cela trahit-il de la richesse, du travail, du goût, le sens de la beauté ? Cette énergie, physique et psychique, qu'en font donc les autres ? Y aurait-il décidément des réserves de force que l'on choisirait d'investir dans tel ou tel domaine, au détriment d'autres ? Comment s'opère la répartition ? Quand on quitte l'Alsace en traversant les Vosges, vers l'ouest, on quitte ainsi des plaines et des vallées de maisons cossues, propres et colorées, pour découvrir des zones qui sentent l'usure et la peine. Je ne sais pas dans quelle mesure les conditions sociales et historiques expliquent seules ces contrastes.

Escargot totem

L'escargot est devenu l'animal totem du Cercle potache (bientôt viendra le légume, à l'occasion d'un dîner Fruits et légumes). Il est apparu en chair et en os lors du tout premier dîner, le Dîner de l'escargot (vivant sur la table, rôti dans les assiettes) et j'ai pris plaisir à voir en lui non seulement la figure mystique de cet homme enroulé sur lui-même de la basilique de Vézelay, mais aussi la gidouille du Père Ubu (l'intériorité, donc, et l'expansion grotesque).

Au merveilleux musée Unterlinden de Colmar, je découvre l'un de ces bustes classiques couverts d'escargots par Théo Mercier. La notice précise que l'escargot rappelle "l'inexorable épreuve du temps et l'ensevelissement progressif des mémoires". C'est un peu plus triste que la gidouille mais c'est joliment dit. Je note pour de futures exégèses cocasses - d'autant que je réalise chaque jour un peu plus combien le projet potache est un travail sur le temps.

mardi 1 septembre 2026

Le tiède amour du mal (Figaro magazine, 29 septembre)

Merci Marin de Viry pour ce bel article du Figaro magazine (29.08) en bonne place dans le dossier Coups de coeur de la rentrée littéraire

"SEXCAM ET LUTTE DES CLASSES

C’est la vengeance d’une actrice porno qui a commencé devant la caméra face à son lit, puis s’est épanouie sur des plateaux plus professionnels. Elle tire son succès relatif de scènes qui alimentent le fantasme ordinaire, banalement poivré, de la mère de famille chaude et sexy. Elle entretient des rapports courtois avec ses collègues. Elle aime son travail. Un jour, une vidéo d’elle circule dans le collège de son fils, qui devient l’objet de la moquerie de ses camarades. C’est le début d’une intrigue qui vire non seulement au polar sociologique haletant, mais aussi à une grande étude sur les déterminants du désir – pas seulement sexuel – dans notre société. Beaucoup trop doué pour céder à la moraline éditoriale, Aymeric Patricot n’a pas fait de l’actrice porno une justicière venue réparer les turpitudes du siècle. C’est une femme simple, presque une femme pauvre à la Léon Bloy, mais dans une société revisitée par le triomphe de la consommation des corps – de leur dévoration. Il y a du monde : un flic corrompu qui veut se faire oublier quelque temps, son épouse hiératique, vengeresse et traumatisée, son grand frère mou, un dealer et souteneur au front de bœuf, un acteur porno de petite taille, une principale de collège droite dans ses escarpins : toute une faune où les échanges libidineux entre petits et grands de ce monde traversent les classes sociales. Tous se battent, se mentent, complotent, comme dans la mythologie grecque ; mais ici et maintenant, dans notre monde de perversité molle, de tiède amour du mal. Excellent !"

dimanche 30 août 2026

Le surréaliste intégral

J'ai toujours trouvé qu'il y avait contradiction dans l'œuvre de Breton entre son éloge du rêve et son attitude intransigeante, sa fâcheuse tendance à excommunier. Des spécialistes rétorquent qu'il fallait ces principes de feu pour une période de remous politiques. Il fallait aussi des règles pour tenir un programme artistique si révolutionnaire. Je le soupçonne malgré tout d'avoir caché sous cette posture de manitou un goût pour le pouvoir. N'est-il pas absurde de vouloir régenter le surréalisme ? On n'entre pas en révolution existentielle pour subir la férule de nouveaux flics. Je suis soulagé de lire dans l'étonnant "Journal d'un génie" de Dali - certains comme Soupault l'accusaient de salir le mouvement - que la rupture entre les deux mages est effectivement intervenue à l'occasion de ce débat. Et malgré le caractère loufoque du texte, je dois bien avouer que je penche du côté de la sensibilité dalienne : liberté totale en matière de création ! "Quelqu'un comme moi qui prétendais être un vrai fou, vivant et organisé, d'une précision pythagoricienne dans le sens le plus nietzschéen du mot, ne pouvait exister. Arriva ce qui devait arriver : Dali, surréaliste intégral, postulant une absolue absence de contrainte esthétique ou morale, animé de la "volonté de puissance nietzschéenne", affirma que toute expérience pouvait être portée à ses limites extrêmes, sans solution de continuité."