La littérature sous caféine


mardi 9 septembre 2025

Plaie

Les trolls sont une plaie du monde moderne mais une manne pour la littérature. Dans son deuxième livre « Trolls » (Unicité, 2025), Pierre Cormary s’attelle à décrire le phénomène avec la fougue qu’on lui connaît. Gravement harcelé pendant des mois, il rend la monnaie de sa pièce à ses agresseurs en révélant leurs actes. Refusant cependant la colère, il se livre à un exercice de mise en scène et s’exhibe en pauvre hère battant sa coulpe et reconnaissant ses tares. Comme s’il donnait raison à ses stalkers ! A moins que ce ne soit une façon de leur couper l’herbe sous le pied. Car ils se sont précisément acharnés sur lui parce qu’ils se moquaient de son goût pour l’autoflagellation. Ce que Rousseau a réussi dans le monde des Lettres, Cormary l’a raté dans le monde du net : ici, pas d’admiration pour ceux qui se plaignent. Alors, il en remet une couche, mais dans un livre cette fois-ci, c’est-à-dire en monde civilisé - façon de conjurer la meute. Et l’exercice fonctionne. Le livre se veut à la fois dénonciation de la veulerie et démontage des mécanismes qui favorisent le harcèlement, en premier lieu le penchant à s’exhiber. « Quand on donne aux autres le sentiment de ne pas avoir d’intimité, me dit un soir Abacus Chapelle avec humeur, on prend le risque d’attirer à soi tous les pervers qui rôdent » (page 96). Autant dire que le net regorge de candidats à la persécution.

Puis « Trolls » se mue naturellement en éloge du livre. « C’est la différence entre perdre un combat de boxe sur un ring et qui n’entame rien votre honneur et se faire aplatir par des camarades de classe sous le préau » (page 99). Les défauts de l’objet-livre font ses qualités. Puisqu’il circule moins, qu’il faut l’acheter, qu’il suppose un rapport réfléchi à la parole, il désigne un espace de dialogue plus sûr. Au fond, c’est le grand mea culpa de Cormary ; au lieu de prendre tous les risques sur le net, il aurait dû s’occuper plus tôt de la seule chose qui vaille, la littérature, et c’est sur le papier qu’elle exerce son empire.

En prime, quelques belles pages sur les nerds, le porno fasciste, l’enquête minutieuse pour confondre le chef de meute… Le tout clos par un essai de théodicée sur l’utilité des âmes damnées. « Grâce soit rendue ! Le résultat fut l’exact inverse de leurs exactions. Non seulement je pus les confondre mais qu’en fait de me détourner de la littérature, ils m’y mirent. » Quittez donc les écrans, fuyez ces trolls dont la condition même est l’impuissance.

vendredi 5 septembre 2025

Imaginaire

Fidèle à ma collectionnite je me procure, de passage au Centre de l'imaginaire arthurien, plusieurs versions du mythe. Je suis heureux que ce monde vive un âge d'or. J'aimerais en devenir un fin connaisseur ! Il ne faut pas bouder son plaisir : les versions contemporaines, parfois très libres, sont souvent réussies. Elles complètent agréablement les classiques. Cette fois-ci, je repars avec "La légende arthurienne" de Claudine Glot et Marc Nagels et "Arthur, le cycle intégral" de Tristan Pichard, sans oublier les trois versions du roman fraîchement reconstitué, Segurant. Je n'ai qu'un regret : que le cinéma français ne sache pas encore nous offrir une version moderne à grand spectacle, comme il a su faire avec Monte-Cristo.

Roz-Ven

Je n'ai pas encore fait mon pèlerinage annuel dans l'œuvre de Colette, je me contente pour l'instant d'un pèlerinage dans son monde - ici, la maison de Roz Ven où je n'étais pas venu depuis vingt ans. La plage n'a pas changé, la demeure en revanche est devenue un domaine protégé, entretenu, célébré. Colette devient chaque jour un peu plus une icône - j'ai d'ailleurs vu quelqu'un la lire dans le P'tit Bar de Montréal. Non loin d'ici, cent ans avant la papesse du néo-paganisme, le jeune Chateaubriand déprimait avec sa soeur à Combourg, devenu temple pour touristes. Les gens s'extasient devant les fresques d'inspiration gothique mais ne songeraient pas un instant à ouvrir les Mémoires d'outre-tombe. Ça n'est pas grave : que la littérature reste un décor chic, ça n'est déjà pas si mal.

jeudi 28 août 2025

Marges

J'aime clore un voyage par l'exploration des marges : friches industrielles, zones qui périclitent, quartiers qui se laissent vivre... Ensuite, pour mettre un point final, je m'immerge dans un lieu central, un endroit banal et/ou emblématique. De cette façon, j'ai l'impression de saisir la ville et d'en avoir opéré la synthèse.

Supérettes

7 points sur lesquels Montréal est plus civilisée que Paris : les toilettes publiques sont nombreuses et impeccables ; les rues sont propres, les façades bien entretenues ; les portiques de sécurité du métro sont symboliques (pas de fraude) ; tout est climatisé (alors qu'il fait dix degrés de moins) ; les parterres fleuris sont innombrables, bien entretenus, respectés ; la politesse, la cordialité sont partout de mise ; le taux d'homicide y est inférieur de 50%. En revanche, là où Paris se distingue (outre pour son offre culturelle), c'est pour la qualité des supérettes. Par ailleurs, on ne croise pas de fumeurs de crack dans l'hyper-centre.

dimanche 24 août 2025

Jam

L'offre musicale est riche au Québec - j'y écoute du swamp rock, de la country, du métal (aucun groupe de ces genres ne songeant à chanter en français), de l'opéra, de la chanson francophone, du drag show, de la chanson traditionnelle (folk ou country d'expression française)... Clou de la semaine, un jam session qu'on aurait cru venu d'Irlande et sur lequel le célèbre Pierre Chartrand a dansé la gigue. Montréal et Québec proposent un incroyable condensé de toutes les musiques d'Amérique du Nord et de la vieille Europe.

Le p'tit bar

J'ai découvert par hasard le P'tit Bar en chillant près d'une librairie. Par bonheur, il s'y donnait un récital brillant et drôle de chanson francophone, avec Sylvie Legault au chant et Sophie Drouin au clavier. Le lendemain avait lieu une soirée poésie et j'ai profité de l'occasion pour écrire dans la journée un poème d'une centaine de vers (inspiré par la forme et l'esprit des "Feuilles d'herbe" de Whitman) qui disait à la fois ma découverte des cultures françaises en Amérique et mon amour pour le Québec. Ces formes d'écriture et de performance étaient nouvelles pour moi. J'ai été heureux de les accomplir, qui plus est dans ce bar qui les chaleureusement accueillies. J'ai vécu là le point d'orgue de mon voyage. Que tous les participants à ces merveilleuses soirées en soient remerciés.

jeudi 21 août 2025

Quartiers

En France on se moque beaucoup de la "condition pavillonnaire". Mais je n'ai rien, moi, contre l'idée d'une jolie maison dans un quartier aéré. C'est que, biberonné aux films de Spielberg, j'associe les quartiers résidentiels à l'enfance et aux jolies familles. Je ne manque donc jamais d'y faire un tour quand je voyage en pays anglo-saxon. Et c'est d'autant plus délectable lorsqu'il y a, comme à Québec, des touches de coquetterie.