La littérature sous caféine


mardi 18 septembre 2018

Le plaisir des paysages a-t-il disparu ?

Dans « La Chartreuse de Parme » (Stendhal, 1839) la comtesse aime les environs du lac de Côme avant tout parce qu’il y règne un certain climat de liberté : « Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien close et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard et que la main de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. »

Ce passage m’a saisi. J’ai précisément le sentiment de vivre, depuis que je me suis installé dans le vignoble champenois, dans un paysage entièrement placé sous la coupe de l’être humain. Tout y est arpenté, mesuré, découpé, le plus souvent privatisé. Les propriétaires ne se privent d’ailleurs pas de le faire savoir et même de faire régner une sorte de terreur puisque la moitié de l’année ces terrains-là résonnent des coups de feu des chasseurs. Par ailleurs, le moindre recoin devient source de revenu : même les forêts sont gérées de manière à produire du bois. J’ai donc lu la belle page de Stendhal avec une certaine tristesse. Ce plaisir d’arpenter des collines où les herbes poussent à peu près où elles veulent, des prairies sur lesquelles n’est pas encore abattue l’âpre main de la rentabilité, ce plaisir-là n’a-t-il pas disparu des régions françaises ?

mardi 11 septembre 2018

Je trouve Edouard Levé supérieur à Georges Perec...

... Les projets du second sont souvent séduisants, ses titres parfois géniaux (« Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ») mais je m’ennuie souvent à les lire. Levé se contente de reprendre quelques procédés initiés par d’autres mais le résultat me frappe et me fait rire. De plus, sa bibliographie a quelque chose de net et sans appel ("Oeuvres", "Journal", "Autoportrait", "Suicide")

lundi 25 juin 2018

Brigitte Bardot périmée ?

Au ciné-club, les étudiants n’ont semble-t-il pas été convaincus par deux films symptomatiques de la libération des mœurs dans les années 60 et 70. Les poses lascives de Bardot dans « Et Dieu créa la femme » les a plutôt laissés indifférents tandis que les virées picaresques de Dewaere et Depardieu dans « Les valseuses » ne les ont pas tant fait rire que ça. Surtout, ils ont été dérangés par la gifle que reçoit Bardot de la part de Trintignant à la fin du premier film, tout comme les scènes de harcèlement au cours du second. Finalement, la libération sexuelle a quelque chose d’archaïque à leurs yeux : ils pensaient découvrir des rapports outrageusement sexués, ils n’ont vu que des rapports sexistes. Femmes surjouant la femme, hommes surjouant l’homme… Au lieu de personnages révolutionnaires, des beaufs.

mardi 19 juin 2018

L'écoute négative

Maintenant que j’ai lu le terrible pamphlet de Nietzsche contre Wagner (Quel assassinat ! « Si un tel goût devenait dominant [celui de la mélodie continue], il en résulterait pour la musique (…) la totale dégénérescence du sens du rythme, le chaos à la place du rythme » (Le Cas Wagner)), je vais écouter Wagner en guettant ses défauts. Adolescent j’avais l’impression d’une masse musicale obscure d’où sortaient de brillantes fulgurances. Aujourd’hui je vais plutôt tendre l’oreille vers ces sortes d’ombres – qui sait, c’est quand on s’attend à être déçu qu’on vit les plus belles surprises.

lundi 11 juin 2018

Philosopher dans les dîners

La plupart des livres de Dominique Noguez, toujours délicieux, proposent un alliage assez subtil de digressions littéraires et de scènes de dîners. Ses essais et ses romans se ressemblent d’ailleurs curieusement. Dans L’interruption (Flammarion, 2018), on suit le parcours d’un universitaire dans le jungle des postes de prestige. Dans Houellebecq, en fait (Fayard, 2003), on découvre le compagnonnage de l’auteur avec un Michel en butte à la méchanceté de la critique. Mais chaque fois la recette est la même – une saisie du quotidien des artistes au moment où naissent leurs idées. Saisie bienveillante : on sent l’amour de l’auteur pour les acteurs de cette vie-là, et si les conclusions sont parfois noires les récits qui auront mené à ce désespoir restent doux (sans doute l’effet d’une plume économe et pudique).

mercredi 6 juin 2018

Coppola meilleur que Conrad

Revu récemment « Apocalypse Now » (Coppola, 1979), l’un des rares exemples de film plus réussi que le livre dont il est adapté – en l’occurrence, « Au cœur des ténèbres » (Conrad, 1899). Il aborde des thèmes plus variés et surtout il comble ce qui manquait au livre. Par exemple, ce personnage de Kurtz dont le narrateur n’arrêtait pas de vanter la parole et qu’on n’entendait finalement jamais : Coppola lui offre un monologue en bonne et due forme. Quant à la chute, incertaine et presque ennuyeuse chez Conrad, elle devient précise et spectaculaire chez Coppola – un meurtre à la machette au lieu d’une agonie dans un bateau. Hollywood sait faire du bon travail !

mercredi 30 mai 2018

Philip Roth ou le quotidien sous tension

La force de Philip Roth tenait à deux choses, selon moi. L’ampleur de son inspiration, tout d’abord, la richesse de la matière qu’il charriait – osant mettre le doigt sur les paradoxes de l’époque – et le débit très impressionnant de ses trouvailles. La tension dramatique, ensuite. Il parvenait à électriser les histoires qu’il mettait en scène. Même dans ses fictions les plus élaborées, les plus longues, il y avait un sentiment d’urgence et de drame, sans doute assez artificiel – la vie atteint-elle toujours ces sommets ? – mais qui me semblait être la forme que prenait sa virtuosité. Pour paraphraser Malraux parlant de Faulkner, Philip Roth, ce n’était pas l’intrusion de la tragédie dans le roman policier, mais l’intrusion de la tragédie dans la vie banale.

mardi 22 mai 2018

Bienveillance de Virginie Despentes

Il faut avouer que Despentes a fait fort. Son Vernon Subutex se lit d’une traite. L’intrigue y sert de prétexte à une galerie de personnages tous plus pathétiques les uns que les autres mais à l’énergie communicative, au franc-parler tordant. J’y ai senti du Houellebecq (pourquoi compare-t-on si peu Houellebecq et Despentes ?) mâtiné d’Easton Ellis (pour les ambiances de drogue et de cynisme).

Ce qui me frappe, avant tout, c’est une certaine bienveillance envers les personnages – la même bienveillance qu’on sent chez Despentes devant caméra. La plume est acerbe mais les intentions sont douces. Et dans la profusion de portraits j’ai identifié deux types auxquels cette bienveillance semble particulièrement destinée, deux types peu habitués à ce genre de sollicitude.

Tout d’abord, les hommes en général. Et les hétérosexuels en particulier. Ils sont ici présentés comme de petites créatures assez pitoyables mais attachantes, à la fois victimes des femmes et de leur propre virilité. Despentes a pitié des couples hétéros. Comme les femmes ont l’air de s’ennuyer ! Comme les hommes se racornissent ! Comme tout ce joli monde s’entredévore ! Je trouve drôle que cette compassion provienne d’une auteure qui se présente comme lesbienne – d’autant qu’on la sent sincère. Oui, les héréros sont pathétiques et plutôt que de leur cracher dessus, pourquoi ne pas leur tendre la main ? J’ai toujours eu cette intuition que l’éventail des possibles était plus ouvert dans le camp homo… Despentes le confirme, et avec humour.

Ensuite, les réactionnaires. Plusieurs personnages tiennent des propos racistes, misogynes, ultra-libéraux… Mais la narratrice a l’intelligence de ne pas les juger. Elle les présente avec leurs faiblesses, leurs douleurs, leurs qualités. Quel bonheur, cette absence de morale ! Ça nous change des romans à message, des romans souvent tellement bêtes qu’on en viendrait à détester le progressisme.

(C’était aussi un pari des Petits Blancs : donner la parole à des souffrances, quand bien même elles seraient inaudibles pour certains).

Despentes va même jusqu’à mettre en scène un personnage indéfendable entre tous, un homme qui ne maîtrise pas sa violence – contre sa propre épouse, notamment. En quarante pages, on a droit à un véritable condensé de L’homme qui frappait les femmes ! Cela dit, Despentes a le culot de rendre le type presque sympathique en l’incluant dans des scènes de comédie, alors que mon texte tirait vers le sordide. Je pensais atteindre le comble de la provocation – Despentes va plus loin.