La littérature sous caféine


jeudi 5 mars 2020

"Un ton juste et mesuré" sur un "sujet explosif" (Jérôme Dupuis dans L'Express du 5.03.20 à propos de La Révolte des Gaulois)

mardi 25 février 2020

"La révolte des Gaulois" est-il républicain ?



Avec son autorisation, je publie ici la réaction de Denis Maillard à « La révolte des Gaulois ». Auteur d’« Une colère française » (Editions de l’Observatoire, 2019) et proche du Think Tank L’Aurore, ce dernier se réclame d’une « Gauche républicaine » dont il est intéressant de connaître le point de vue – point de vue que je partage, mais avec quelques bémols (qui sont des inquiétudes et même une forme de fatalisme, j’y reviendrai).

Il y sera brièvement question de Houria Bouteldja, de Nicolas Mathieu, de Jérôme Fourquet, de Christophe Guilluy et de Laurent Bouvet.

« Cher Aymeric,

Je viens de terminer ton livre qui m'a beaucoup enthousiasmé mais, je dois l'avouer, un peu gêné aussi sans que je ne sache si cette gêne était due au sujet que tu manies ou à ma difficulté à accepter de me confronter avec lui. Ta critique du livre de Jérôme Fourquet, par exemple, m'a pris à revers tant il me paraissait évident que celui-ci osait enfin se confronter avec des questions que personne n'aborde vraiment. Las ! tu montres qu'il omet la question principale : la question blanche !... Et sur ce point, tu le sais, tu manies de la nitroglycérine. Non sans embardée parfois, comme cette pseudo discussion du livre de Bouteldja. Sur ce point je ne sais si tu es héroïque ou inconscient (1). Son concept de "blanchité" n'a malheureusement (ou heureusement) que peu à voir avec le tien qui me semble à la fois plus sérieux, moins raciste et de ce fait plus exposé à la critique ou à la récupération politique.

Tu pars d'une question essentielle et que tu es le seul, je crois, à poser en ces termes : la célébration des minorités dites "visibles" génère nécessairement la mise en visibilité d'un groupe opposé contre lequel ces minorités sont construites : les Français de souche (à ce propos, l'Ined utilise bien le terme dans ses études pour qualifier les habitants qui ont quatre grands parents nés en France : mon cas, le tien et celui de pas mal de mes connaissances...), la population majoritaire ou, comme tu le proposes, les Blancs (puis les Gaulois, j'y reviendrai). C'est avec ce terme-concept sur lequel tu avais déjà réfléchi dans Petits blancs que tu te sais attendu au tournant. C'est pourquoi tu hésites à le racialiser, alternant l'explication sociale qu'on trouvait déjà dans Petits blancs (et que l'on trouve aussi chez Guilluy), l'explication culturelle (que tu vas, la plupart du temps, chercher aux USA sauf à citer Johnny) et l'explication ethnique. Et il faut attendre les derniers chapitres du livre pour que tu mettes un peu d'ordre dans tout cela. Avec bonheur d'ailleurs, c'est le grand intérêt de ton livre.

Pour le dire d'un mot : autant je ne suis pas convaincu par le concept de "blanc" - je ne vois pas bien ce qu'il recouvre au final -, autant le concept de Gaulois me parle assez clairement. Et me paraît pouvoir venir éclairer certains pans de la réalité, notamment en matière d'analyse des Gilets jaunes : ceux-ci ne sont pas des blancs comme tu le dis au départ, ils sont en revanche des Gaulois comme tu le proposes à la fin. Ce terme de Gaulois me parle dans ses deux dimensions : D'une part dans sa capacité descriptive de la réalité d'un peuple qui se sait avoir été ce qu'il dit être mais qui sait également ne plus ressembler tout à fait à l'image qu'il se fait de lui-même. C'est mon expérience, celui de mon enfance, celui de ma famille du côté de Lyon. Mais c'est mon expérience d'avant... D'avant ma vie parisienne justement. Mais une expérience qui me permet de reconnaître dans le soulèvement des Gilets jaunes quelque chose de mon histoire, de mon statut social d'avant. Capacité descriptive donc mais capacité politique aussi de ce concept, c'est son intérêt : qui sont les Gaulois ? Un groupe culturel majoritaire que la réalité multiculturelle ne permet plus de nommer "Français" mais qui indique pourtant le nord de la boussole identitaire.

Comme je ne suis pas un identitaire, je ferai une proposition et deux critiques :

- La proposition : Gaulois ou plus précisément le "devenir-Gaulois" c'est le destin de tous les groupes minoritaires qui s'extraient de leurs difficultés sociales et quittent la banlieue (C'est ce que montre le livre de Fourquet : l'intégration à la France marche tant bien que mal...). Évidemment qu'il y avait des Noirs et des Arabes parmi les Gilets jaunes ! Mais la plupart se fondaient dans les Gaulois... Tout bien considéré, ces notions raciales ne tiennent pas tellement quand on décide de ne pas regarder la réalité à travers elles (c'est la belle leçon que tu tires du roman "Leurs enfants après eux"). D'où ma réticence à discuter avec Bouteldja (Gilles Clavreul l'a fait ; je ne savais pas que tu t'étais prêté au jeu toi aussi).

A partir de là, mes critiques :

- la première est d'ordre esthétique : Tu parles au début du chapitre 7 des Beurs, des Black, des Juifs, des Asiatiques, des Blancs etc. Mais ces catégories ne sont pas des catégories politiques, à peine des catégories sociologiques. Elles sont en revanche des catégories marketing qui peinent à se montrer comme telles et - tu l'auras forcément remarqué - essentiellement des catégories humoristiques... Plus un humoriste qui ne parlent en dehors de ces catégories-là ; c'est d'ailleurs particulièrement pénible et peu drôle. Mais ce sont donc des catégories du sens commun, me rétorqueras-tu... Sans doute. Mais c'est pour cela que je me demande si toute ta description de la réalité n'est pas en fait plus "littéraire" que politique ou sociologique. Tu manies des sensations et des émotions, des nostalgies et des aspirations que le langage des sciences humaines peine à rendre au mieux et que la politique force à entrer dans des cases idéologiques (je vois déjà l'utilisation que Zemmour ou le RN peuvent faire de ton livre). Tu vas d'ailleurs chercher souvent dans la littérature (je pense par exemple à Nicolas Matthieu et à d'autres auteurs surtout américains) des exemples et des suggestions. J'ose une hypothèse : soucieux de l'odeur de souffre de ton sujet, tu as voulu le traiter de la manière la plus neutre possible alors que l'essai littéraire à l'américaine (ou comme Marc Weitzmann dans "Un temps pour haïr") aurait été plus adapté. Tes personnages de gilets jaunes devraient être centraux et ne sont malheureusement que prétexte... (Reçois, je te prie, cette critique pour ce qu'elle est : à la fois une hypothèse, une invitation pour un style que j'aperçois sous ta plume et un hommage au livre que j'ai lu).

- Ma seconde critique est plus classique : si le concept de Gaulois est parfaitement opérant mais surtout littéraire, il peine à être politique. Sauf à célébrer un monde et - symétriquement - à en occulter un autre. Le monde que tu prends le risque de célébrer (même si tu t'en défends), c'est celui de Ch. Taylor : les Gaulois sont d'abord ce groupe supposé majoritaire auprès duquel les minorités peuvent demander reconnaissance et réparation. Mais il est aussi ce groupe en voie de disparition (culturelle) qui, de ce fait, demande lui aussi reconnaissance. Tu ne le dis pas aussi explicitement en parlant des gilets jaunes mais c'est contenu dans ta comparaison entre révolte des ronds-points et révolte des banlieues : ce n'est qu'à la condition de se sentir minoritaires que les Gaulois pourront demander leur reconnaissance à la table des souffrances et verront leur révolte acceptée comme telle. Mais malheureusement pour eux, se révolter, c'est aussi se rendre visibles et être pris pour cible par d'autres - les minorités - qui n'existent que de se défier des supposés Gaulois majoritaires... Pauvres Gaulois qui n'existent finalement que d'être rejetés...

C'est pourquoi s'enfermer avec ces Gaulois, c'est aussi fermer la porte à un autre monde : celui du commun républicain. C'est le grand absent de ton livre même si l'on sent par plusieurs remarques que c'est ton fond culturel : certes, tu te découvres gaulois mais au fond - tu peux l'avouer -, tu es un bon républicain laïque qui pense que l'universalité de l'action de l’État permet de régler bien des problèmes identitaires... Je ne me moque pas puisque je suis un militant de ce commun républicain. Et, en militant de ce monde-là, je crois que les Gaulois représentent bien la culture majoritaire et l'horizon de l'intégration à la française.

Mais pour en arriver là, il faut poser quelques bases qui ne sont pas dans ton livre ou, du moins, pas toutes :
1/ la première exigence est de décrire précisément le moment dans lequel nous sommes et que mon ami Laurent Bouvet appelle "l'âge identitaire" : ce moment historique de dérive de l'idéologie libérale où toutes les réalités ne sont plus envisagées que sous l'angle de l'identité. Je pense que tu seras sensible à cette analyse puisque, en parlant des Beurs, par exemple, tu remarques (à la fin du livre) que cette catégorie ne sert plus tellement. Comme quoi il est possible de sortir de ces catégories ! Elles ne reflètent pas la réalité, mais juste l'idéologie du moment.

2/ Ma conviction est qu'il est donc possible de faire machine arrière ou du moins de dompter l'âge identitaire. En proposant précisément un commun national (ou républicain, s'agissant de la France) qui ne laisse pas à l'extrême droite le monopole du Gaulois. Et je crains qu'il ne s'agisse - malheureusement pour ton livre - de ne pas utiliser un tel vocabulaire en politique. De toute façon, tu laisses entendre à un moment, que ce groupe de Gaulois est forcément minoritaire.

3/ Il faut par conséquent se livrer à une critique, que tu instruis à plusieurs reprises dans ton livre : celle de l'idéologie différentialiste ou identitaire ou encore multiculturaliste. Si la France est de fait multiculturelle, elle ne peut pas l'être en droit. Il faut en finir avec cette alliance sociale et politique des bobos et des immigrés dont tu parles, cette "préférence immigré" de la gauche et de la droite urbaines. C'est, je crois, l'une des leçons intéressantes de la crise des Gilets jaunes : un autre monde existe, majoritaire culturellement et socialement. On verra qui dans l'élection présidentielle qui s'approche s'emparera du thème. Au fil du livre, ton concept de Gaulois évolue donc : d'une acception raciale puis sociale, il devient petit à petit culturel. Cela me va bien. Et c'est le grand apport de ton livre à l'analyse des Gilets jaunes : à côté des descriptions sociales et politiques, il en est une autre, plus culturelle, que tu es le seul à avoir saisie.

Un dernier mot sur un aspect de ton propos sur lequel je trouve que tu prends des pincettes un peu inutilement : l'antisémitisme supposé des gilets jaunes. Sur ce point je suis totalement d'accord avec toi. Mais je serais plus prompt : les gilets jaunes n'étaient pas antisémites pour la bonne raison que si on accepte la catégorie de Gaulois, ceux-ci ne connaissent pas ou très peu les Juifs. La France profonde contrairement à ce que l'on dit souvent n'est pas antisémite : des juifs ils n'en côtoient pas !... Ce qui, paradoxalement, les rend à la fois indifférents à la question mais aussi poreux aux théories du complot qui vont leur désigner les Juifs comme responsables de leurs malheurs. C'est aussi pourquoi, lorsqu'on parle des Gilets jaunes, est-il nécessaire de dater le propos : pour moi, les gilets jaunes sont ceux qui se sont révoltés essentiellement entre le 17 novembre 2018 et la fin de l'année 2018. Au-delà, le mouvement a muté et a été envahi par d'autres forces : ce qui fait qu'un type portant un gilet jaunes jaune peut insulter Alain Finkielkraut en janvier et lui demander de retourner en Israël... Je m’arrête là, j'ai déjà été trop long. Mais ton invitation à un dialogue sous une forme ou une autre a déjà trouvé ici une première illustration. »

(1) (ndr : dans le sens où, de manière imprudente, j’offrirais un marchepied aux Indigènes de la République)

samedi 22 février 2020

"La Révolte des Gaulois", le 4 mars chez Léo Scheer



Présentation du livre :

"Et si la crise des Gilets jaunes était aussi la révolte de ces fameux « Gaulois réfractaires » dont parlait Emmanuel Macron ? L’indignation d’ordre social recouperait un besoin de reconnaissance culturelle de la part de ceux qui se considèrent comme des « Blancs de province ». Et l’on assisterait ainsi à l’équivalent français de ce qu’on appelle aux États-Unis le whitelash, c’est-à-dire un mouvement de protestation des Blancs contre la place accordée aux minorités.

Mobilisant le récit et l’analyse, ce livre poursuit une réflexion débutée dans Les Petits Blancs (Plein jour 2013, Points Seuil 2015). Pourquoi ces Gaulois, c’est-à-dire ces « Blancs de la France profonde », s’estiment-ils stigmatisés ? Pourquoi pensent-ils ne pas avoir voix au chapitre dans le débat sur les cultures minoritaires au sein des démocraties modernes ? Ne représentent-ils pas décidément une communauté impossible, désignée comme coupable alors qu’on lui répète qu’elle n’existe pas, tenue pour majoritaire alors qu’elle se vit comme reléguée ? Il semblerait pourtant qu’ils aspirent à participer pleinement à cette société des cultures en archipel et de la créolisation chère à Edouard Glissant."

mercredi 12 février 2020

Certains élèves travaillent dur

lundi 27 janvier 2020

Préférer les simagrées

C’est curieux, je suis resté complètement indifférent à deux films récemment adoubés par la critique… Le dernier Scorsese, The Irishman (Netflix, 2019), m’a fait l’effet d’une indigeste resucée de ses plus grands classiques, notamment Les Affranchis et Casino, mais sans l’énergie viscérale ni la créativité de ces derniers. Copié-collé sans âme et sans jeunesse, avec des acteurs usés jusqu’à la corde. Remix à tous les étages et sentiment de vacuité. Quant au film de Sam Mendes, 1917, il avait tout pour me plaire et promettait un feu d’artifice émotionnel – du sang, des larmes, de la révolte, de la beauté… Au lieu de quoi, quelque chose de froid et d’appliqué qui ne m’a pas inspiré le moindre frisson. Serais-je de glace en ce début de décennie ? Le dernier Tarantino m’a pourtant arraché des sanglots avec les simagrées de DiCaprio. Quant aux outrances du Joker, elles m’ont séduit. Je pensais que la maturité me forgerait un goût plus sûr, je commence à en douter.

mardi 21 janvier 2020

L'hommage du grand baiseur à la grande sensuelle

Découvrant avec plaisir un des rares romans de Philip Roth que je n’avais pas encore lu, Professeur de désir (1977) (cycle Kepesh, moins réputé que le cycle Zuckermann), je me demande si je ne préfère finalement pas ses œuvres apparemment plus légères sur le couple et le désir que ses grandes fresques historico-politiques, dont je me demande toujours ce qu’elles racontent exactement.

Et cette préférence se confirme quand je lis ce bel hommage du narrateur à l’œuvre de Colette, à vrai dire inattendu. Autant Roth peut se montrer sarcastique envers une certaine avant-garde littéraire française, autant il a l’air d’admirer sincèrement notre chère auteure bourguignonne. Ne devrait-on pas trouver cela très naturel ? Le grand baiseur américain ne pouvait qu’apprécier cette femme de caractère à la sensualité virile, et je suis heureux que deux de mes auteurs préférés se lancent ainsi des fleurs par-dessus l’Atlantique.

« Feuilletant une pile de ses livres, je me suis demandé s’il avait jamais existé en Amérique une romancière avec une optique du plaisir pris et donné comparable même de loin à celle de Colette, un écrivain américain homme ou femme aussi profondément sensible qu’elle aux parfums, à la chaleur, à la couleur, un être aussi réceptif aux besoins du corps, aussi en accord avec tout le sensualisme du monde, connaisseur des plus fines nuances du sentiment amoureux, inaccessible, cependant, à tout fanatisme si ce n’est, dans le cas de Colette, animé par une farouche détermination de sauvegarder l’intégrité de son moi. Elle semble avoir été douée d’une sensibilité exquise à tous les désirs et les promesses des sens, « ces plaisirs qu’on appelle avec légèreté physiques » - et cependant nullement entachés de puritanisme, d’impulsions meurtrières, de mégalomanie ou de noires ambitions, de revendications sociales. On l’imagine égotiste au sens le plus précis, le plus acéré du mot, la plus pragmatique des sensualistes, des facultés d’introspection parfaitement équilibrées par ses facultés d’enthousiasme. (…) Le paganisme correct, robuste, bourgeois de Colette me semble toujours unique en son genre. » (Folio, page 242)

mercredi 27 novembre 2019

Les violences faites aux femmes : fin de l'histoire

Entre 2006 et 2013 j’ai écrit trois romans sur les violences faites aux femmes (notamment « Suicide Girls » chez Léo Scheer) en partie parce que j’étais très étonné par le silence qui se faisait autour de ce sujet. Je ne comprenais pas que les femmes ne se révoltent pas contre certaines figures médiatiques connues pour leur brutalité sexuelle, mais aussi que la plupart des gens engagés à gauche ne cherchent pas à s’emparer du thème. A ce sujet, je me souviendrai longtemps de ce libraire du 20ème arrondissement de Paris, à côté de chez moi, qui a refusé d’organiser une table ronde autour de viol « parce que c’était trop glauque. »

Aujourd’hui, le mouvement contre les violences faites aux femmes est mondial, et je pense que c’est une bonne chose – même si je suis horripilé par de certaines figures féministes, que je trouve parfois idéologues. En tout cas je suis surpris que les choses changent aussi vite en la matière, bouleversant au passage le champ littéraire. Et je pense maintenant ne plus écrire sur le sujet, à la fois parce que mes trois romans n’ont pas eu d’écho, et parce que nous entrons sans doute dans un âge où le thème se banalise, où les livres à ce propos se multiplient, et où les éditeurs et les lecteurs attendent davantage des paroles de femmes que des regards d’hommes.

mardi 19 novembre 2019

Les personnages punching ball

Il y a une certaine jouissance à mettre en scène des personnages endurant toutes sortes d’avanies. Connaissant le pire, ils nous rassurent forcément sur notre propre condition. C’est par ce biais que les littératures très noires ont souvent un effet revigorant – à condition bien sûr que les épreuves et les humiliations subies par le personnage ne s’étirent pas en longueur, la catharsis devenant un véritable exercice de sadisme, comme Aragon nous en donne l’exemple à la fin des « Voyages de l’Impériale » avec ce personnage qui agonise indéfiniment.

Olivier Adam propose dans son dernier roman, « Une partie de Badminton » (Flammarion, 2019), qui se lit d’une traite, ce type assez particulier de plaisir : il fait traverser à son avatar romanesque un nombre important de déconvenues – des problèmes de santé, de carrière et de couple. Au fond, le lecteur a du plaisir à le voir chuter, et le narrateur lui-même s’en amuse puisqu’il fait un clin d’œil à Frédéric Beigbeder qui a précisément surnommé Olivier Adam Ouin-Ouin, pour sous-entendre qu’il aimait bien mettre en scène la plainte.

Seulement, et c’est ce qui peut rendre le narrateur horripilant, ce n’est pas qu’il se plaigne, après tout chacun en a le droit dans ce genre de circonstance, mais qu’il se présente par ailleurs comme un modèle de vertu : il est gentil, honnête, travailleur, du bon côté de la barrière politique (les gens de droite sont désignés comme des connards, les gens d’extrême-droite comme des salopards à éliminer) ; il va même jusqu’à comprendre que sa femme pusse le tromper, et avec une femme qui plus est. En d’autres termes, il est un modèle d’homme nouveau, celui du 21ème siècle, refusant toutes les médiocrités de l’homme viril du 20ème siècle. Le vrai sujet du roman n’est donc pas la crise de la quarantaine ni la dureté de la vie en général, mais bien la cruauté de la vie qui s’abat même sur les gens cochant toutes les cases de la bonne moralité ! Le narrateur n’est pas seulement Ouin-Ouin, il est bel et bien Oui-Oui, très satisfait de lui-même et persuadé d’acquiescer à toutes les valeurs commandée par l’époque.

En fin de compte, le personnage n’est ici qu’un punching ball à moitié : le romancier lui donne quelques gifles mais tient à le recoiffer juste après.