La littérature sous caféine


mardi 23 avril 2013

Les BTS en grande forme !

1) J'inscris au tableau le mot du jour, "Pusillanime : qui hésite à agir et ne reste pas ferme sur ses décisions." Je demande aux élèves s'ils connaîtraient, par hasard, une personnalité leur semblant correspondre à la définition. La classe me répond en choeur : "François Hollande !"

2) Une simulation d'entretien d'embauche: "Pourquoi avez-vous quitté la voie générale pour passer en voie professionnelle ? - Oh, je voulais me consacrer aux jeux vidéos..."

mercredi 17 avril 2013

Sollers observé par Huguenin ("Les forts au regard tremblant")



Il y a le plaisir de lire, et il y a le plaisir (assez maniaque) d’accumuler les lectures de manière à constituer, bon an mal an, comme un aperçu d’une certaine histoire littéraire… En ce moment je pars ainsi à la découverte de romans qui ont jalonné le siècle dernier et je m'amuse à les classer, dans mes rayons, par ordre chronologique – du moins, par ordre chronologique d’auteur, aussi approximatif et arbitraire soit-il. Je consacre par ailleurs à peu de choses près un rayon par quart de siècle – chaque rayon contenant, à force d’entassements, plusieurs rangées potentielles.

Parmi mes récentes découvertes, Jacques Laurent. J’aime l’esprit des Hussards mais je suis rarement convaincu par leurs livres, et Jacques Laurent n’y changera rien : son petit essai Paul et Jean-Paul, se moquant de Sartre en le comparant à Bourget, est agréable à lire et facétieux, proposant quelques formules revigorantes, mais il n’arrive pas à la cheville, en termes de densité stylistique et théorique, à celui qu’il prétend attaquer. Quant au roman Les Bêtises, Prix Goncourt, il est divertissant et léger mais je l’ai trouvé sans consistance, et bien ennuyeux finalement tant il manque de structure.

Autre découverte, plus convaincante : Jean-René Huguenin. Sa Côte sauvage est délicieuse de tristesse, un peu complaisante à mon goût mais d’une élégance assez folle. Son Journal, lui, m’a véritablement emporté. On y sent de la noblesse, de l’inquiétude, un zeste de misanthropie. Son obsession de la mort fait un effet saisissant lorsqu'on songe à la mort prochaine de l'auteur, à l’âge de vingt-six ans, dans un accident de voiture.

Proche de Sollers, Huguenin évoque à plusieurs reprises leur amitié, leur brouille (passagère) et surtout leurs différences de sensibilité :

« Vu hier après-midi Ph. Sollers. Nous avons parlé de choses tellement importantes et intimes (« passion-détachement ») que tout à coup, d’un accord tacite, nous nous sommes arrêtés, à la fois humiliés, heureux et effrayés d’une telle ressemblance. Mais sa passion se contemple trop elle-même. Elle n’est pas assez incarnée, héroïque. La mienne repose sur le sacrifice, la sienne sur le plaisir – il a le sacrifice en horreur. Il lui manque quelque chose, un poids, du tragique, un rêve, son intelligence éclaire tout, elle ne respecte pas ces grands repaires d’ombre où notre mystère se tapit, il explique trop ; il n’inquiète pas. Il est lisse et lumineux, et on a l’impression que son bonheur ne cache pas de blessures, c’est un bonheur propre et sans charme, dur comme un bonheur d’enfant. J’aime mieux les êtres qui saignent. J’aime les forts, bien sûr, mais pas tout à fait les forts. J’ai les forts au regard tremblant – tremblant d’amour… » (Seuil, page 68)

Comme Huguenin, j’ai tendance à préférer « les êtres qui saignent ». Ou disons, pour trouver un juste milieu entre Sollers et lui, que je recherche douloureusement le bonheur dans la vie tout en chérissant, dans les romans, les personnages maudits…

vendredi 12 avril 2013

Dans la rubrique "Perversion..."



Article paru dans TGV Magazine du mois d'avril, dans la page Livres à la rubrique Perversion :

"Le narrateur de cet étrange roman annonce la couleur dès les premières pages. Nonobstant sa fonction de président d'une association de défense des femmes battues, il confesse sa duplicité comme son auteur avoue, lors d'une longue et lumineuse post-face, son trouble paradoxal à l'heure de cette publication. Ce roman évoque magistralement l'écueil du racolage, comme de la complaisance. Il intrigue, plutôt, et séduit dès les premières lignes."

mercredi 10 avril 2013

De l'avantage de ne pas être connu

Entendu au salon Lire à Limoges 2013 :

1) Un visiteur s'adressant à moi: "Ce qui est sympa avec les auteurs qui ne sont pas connus, c'est qu'on peut discuter avec eux."

2) Voyant les titres des deux romans disposés devant moi, "Suicide Girls" et "L'homme qui frappait les femmes", une femme s'exclame: "Oh mon Dieu ! J'ai eu la chance d'être épargnée par toutes ces choses jusqu'à maintenant, alors je ne vais me faire du mal à lire des livres qui en parlent."

3) Quelques minutes plus tard, la réaction symétrique de la part d'un monsieur discret: "J'ai aperçu le titre de votre livre, "Suicide Girls", et je viens juste vous dire que je ne l'achèterai pas parce que mon fils s'est suicidé il y a un mois et que c'est encore trop douloureux."

jeudi 4 avril 2013

"Ce n'est pas un rapport psychiatrique" ("L'homme qui frappait les femmes" sur MyBoox)

Sur MyBoox, une interview par Lauren Malka à lire ICI.

Par ailleurs, un article signé Yv :

Ce roman n'est pas simple à aborder puisque l'auteur se met à la place d'un homme violent. Un homme dominé par ses pulsions qui ne peut y résister au point parfois de se mettre en danger, lui et sa réputation. Dans sa postface intitulée l'Insoutenable, Aymeric Patricot explique son angle de vue : "Ce qui m'a tenu, dans l'écriture de ce texte -et de quelques précédents-, c'était l'envie de saisir l'instant même du traumatisme, l'instant où le monde vous dépasse, vous écrase, outrepasse les capacités de votre esprit. Folie pure où les lignes de force sont bouleversées, où le monde quitte son visage habituel, ou vous perdez tout moyen d'appréhender ce qui vous arrive." (p.160) Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de lire cette postface pour mieux comprendre les raisons qui poussent un écrivain à se mettre dans la tête d'un homme violent.

Dans le roman, A. Patricot démarre à l'adolescence du narrateur, lorsqu'il se sent invisible, ni beau ni laid et que la première gifle donnée à une fille lui donne confiance et pense-t-il une certaine aura, sans doute de lui seul visible. Puis, sa vie avance, ses coups augmentent auprès de femmes connues ou inconnues, rencontrées parfois au cours de soirées. Il se marie et vit une vie de couple paisible, sans encore frapper Clarisse sa femme, car aucun point de sa personnalité ne lui est encore insupportable : "J'éprouvais cependant de grandes lassitudes. Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça, le bonheur ? Certains jours, l'excitation de mes dérapages me paraissait désirable. Je l'imaginais se répandre sur ma vie. Mais il fallait tenir, car il était impensable de me livrer en pleine lumière à mon penchant." (p.41)

La violence ira crescendo et cet homme se livre en toute sincérité. Une sorte de confession totalement incroyable lorsqu'il parle de sa souffrance et qu'il implique sa femme qui, le temps avançant, n'échappera pas aux coups, dans ses accès de colère : "Je me suis alors enfermé avec ma femme, et ma fureur a fini de s'en donner à coeur joie. J'espérais que mon fils oublie tout ce qu'il avait vu. Nous devions nous-mêmes être suffisamment forts pour surmonter ces cauchemars, et c'était un cri qui perçait en moi, sans auteur ni destinataire, un cri terriblement puissant que personne n'entendait mais qui me blessait, infiniment." (p.67) Il écrit aussi comment ses crises ont été pour lui l'espoir d'être enfin reconnu comme quelqu'un, par ses parents, les femmes mais il se rend compte qu'elles ne lui apportent rien quant au regard des autres : "[ses] accès de violence [lui] ont semblé plus désespérants qu'à l'ordinaire... Ils ne [lui] servaient donc à rien." (p.93)

Roman court et très bien écrit, maîtrisé, qui ne déborde jamais sur des scènes insoutenables, dures, certes, mais elles servent l'angle de vue de l'auteur. Un roman pas du tout reposant sur un sujet oh combien délicat, important (pour rappel environ 120/130 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs maris ou conjoints). Il est toujours insupportable d'entendre, tous les ans, que des femmes sont agressées physiquement ou psychiquement par leurs conjoints, il n'est pas forcément inutile de lire ce roman qui à sa juste place tente d'apporter un éclairage sur les raisons de cette violence. Ce n'est pas un rapport psychiatrique, juste des questions posées.

mardi 2 avril 2013

Dix raisons de ne pas lire "L'homme qui frappait les femmes"

Sur le site Salon-littéraire.com :

Parce que l’auteur a lui-même été choqué en relisant certains passages.

Parce que c’est la crise et que personne n’a besoin de lire des romans si durs.

Parce que nous avons déjà été servis, en 2012, par une histoire sombre et sublime avec Amour, de Haneke.

Parce que le titre est un décalque éhonté du titre de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes, et que nous préférons largement l’atmosphère élégante et bon enfant du film, qui plus est si représentative de la bonne humeur créative des années soixante-dix – aussi désuète soit-elle, aussi précocement vieillie –, que le climat implacable régnant dans ce roman. Parce que nous en avons soupé des personnages de psychopathes. Easton Ellis, Ellroy, Simenon, Camus : assez avec les tueurs, assez avec les hommes brutaux ! Nous voulons des sentiments, nous voulons de la tendresse.

Parce que nous n’avons pas besoin que l’auteur, par une postface mêlant didactisme et justification, fasse son professeur et nous précise de quelle manière il faut lire son livre. Quel besoin de préciser qu’il n’a jamais frappé quiconque ? Cet excès de précaution diminue le trouble à lire un roman si pervers.

Parce que nous n’apprendrons jamais le nom du narrateur, ce qui est agaçant.

Parce que le narrateur frappe les femmes sans les violer et que ça rend le texte beaucoup moins croustillant.

Parce que la beauté du papier, de la mise en page et de la couverture font un contraste provocant avec le contenu d’un livre qui se complaît dans les tréfonds de l’âme humaine.

Parce que l’auteur aurait pu se trouver un pseudonyme. « Aymeric Patricot », les syllabes se ressemblent et se confondent, on serait tenté de dire « Patrick Aymerico ». Ces confusions ruinent le crédit du texte.

mardi 19 mars 2013

"Ce livre ne vous ressemble pas"



Bel échange avec Philippe Chauveau, sous une forme très professionnelle, diffusé sur le site Web-TV-culture.com : à voir ICI.

mercredi 13 mars 2013

"Noirceur fascinante"

Un article d'Omri Ezrati dans le Huffington Post :

"L'homme de tout temps n'a jamais été clair avec sa propre conscience, il se bat perpétuellement contre lui-même, combat ses propres démons, cherche des explications, sinon des excuses à ses actes. Dans son dernier roman, Aymeric Patricot, un jeune professeur de lettres de 38 ans, qui exerce dans une banlieue populaire de Seine-Saint-Denis, aborde avec courage la violence à l'égard de la femme. L'homme qui frappait les femmes est son troisième roman. Un roman choc qui bouscule les consciences, d'une noirceur fascinante qui n'est autre qu'une confession, celle d'un maudit. Dès l'adolescence, un désir irrépressible de frapper les femmes l'a emporté dans une chute sans fin. La première gifle sera pour une de ses camarades de lycée. Cette première gifle, raconte Patricot, résonne chez lui comme une sorte d'assurance retrouvée, qui lui fait prendre conscience que c'est finalement comme cela qu'il aura du succès et de la reconnaissance sociale.

Cet homme finalement très ordinaire, tout au long de sa vie fera cohabiter deux visages. D'un côté, il fait de brillantes études de sciences politiques, intègre l'assemblée nationale comme administrateur, possède un bel appartement dans le XVe arrondissement de Paris, s'investit au sein d'un grands parti politique, devient même président d'une association féministe. Il vit en couple avec Clarisse avec qui il aura un fils. Mais le soir venu, l'homme se transforme en monstre. Il ne peut s'empêcher de frapper des femmes. Il en viendra même à brutaliser sa propre femme, chose qu'il n'avait jamais imaginé. Une gifle, puis deux, puis trois. L'homme a de la chance, il aura pu voir Clarisse le quitter... Au contraire, elle lui réclame un autre enfant... Ses amis, parfois se détournent de lui, d'autres continuent de le fréquenter car au fond, c'est un homme "bien".

L'homme sait pourtant qu'il est malade, en a conscience, ne sait plus comment stopper la machine infernale qui le conduit à des actes odieux. Il vivra désormais face à l'horizon indépassable du malheur d'autrui et de l'horreur d'être soi, sans échappatoire, comme prisonnier de lui-même et de la force inconsciente qui le gouverne. Quand l'heure de payer sera venue et que la violence se retournera contre lui, il n'aura d'autre solution que d'accepter cette terrible justice, de bénir ce qui le débarrassera enfin de lui-même. Aymeric Patricot approfondit les questions que soulève ce roman choc, d'une noirceur fascinante. Quelle part d'humanité demeure quand le mal emporte une vie ? Quelle est cette zone de nous-mêmes d'où sortent les pires pulsions ? Il prouve ainsi, à la fois en confirmant qu'il est un des romanciers les plus puissants de sa génération et en se montrant capable de prolonger son travail sur le plan théorique, que la littérature demeure un des instruments les plus féconds de connaissance de l'humain.
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