La littérature sous caféine


mercredi 1 mars 2017

Les laborieux

Parmi les étudiants qui m’impressionnent, je viens d’identifier une nouvelle catégorie : les laborieux. Ils ne payent pas de mine mais ils ne courbent pas l’échine quand on leur dit ce qui ne va pas. Capables d’avaler un nombre important de couleuvres, ils tiennent compte des remarques et progressent, progressent, sans que personne ne le remarque. Un jour, ils réalisent des performances inenvisageables encore deux ans plus tôt. Emotion…

mardi 21 février 2017

Faim de littérature russe

J'ai identifié six noms d'auteurs russes du 19ème dont j'ai déjà lu quelques livres mais dont j'ai désormais envie d'explorer les oeuvres de manière plus systématique: Gogol, Pouchkine, Tchekhov, Tourgueniev, Tolstoi, Dostoievski. Je veux me faire une vue d'ensemble et une idée plus précise des liens que les uns entretiennent avec les autres. Je suis chaque fois frappé par la profondeur, la finesse de cet âge d'or littéraire, et par la troublante proximité avec le 19ème français. Je ne sais pas quelle conclusion en tirer pour nos rapports avec la Russie du 21ème siècle, mais il est sûr que les nouvelles de Tchekhov, par exemple, ne me sont pas plus étrangères que les romans américains de la même époque.

lundi 6 février 2017

N'oubliez pas de vous pencher sur les petits livres

Piochant dans ma bibliothèque quelques petits livres que j’avais eu la flemme de lire vraiment car je les soupçonnais d’être insignifiants et bien décidé à les jeter, je suis tombé sur un volume qui m’a littéralement happé, me donnant le sentiment de découvrir un auteur à la force évidente et manifestement sous-estimé – y compris par moi-même : Christian Garcin, dont « Du bruit dans les arbres » (Gallimard, 2002) m’a fait l’effet d’une petite fiction redoutable, joliment écrite et surtout d’une noirceur enchanteresse, le même genre de noirceur que celle de Thomas Bernhard, à vrai dire : une noirceur bougonne, pas vraiment méchante mais incisive.

« Et l’autre, qui croit que je l’ai oublié sans doute. Mais il se trompe, c’est lui qui m’a oubli, conditionné par ce que l’on a pu dire sur cette histoire entre sa mère et moi, une histoire on ne peut plus banale mais que certains ont gonflé jusqu’à la faire exploser en bulles de gaz empoisonné, n’hésitant pas à travestir odieusement les faits, m’accablant sans vergogne simplement parce que j’étais moi, et le père défunt un sous-secrétaire d’Etat à je ne sais quoi, une personnalité corrompue jusqu’à la moelle comme toute cette engeance politique, mais un homme poli, aimable, onctueux, qui présentait très bien, quelqu’un d’extrêmement bien vu par ceux qui nous gouvernaient, nous gouvernent et nous gouverneront, car ils sont interchangeables. » (Folio, page 27)

lundi 30 janvier 2017

L'ignominie de la taxe attentat ?

Aucun journaliste n’a l’air de s’émouvoir de la fameuse taxe attentat… Suis-je le seul à trouver son principe au moins contestable, à vrai dire ignoble ? Non seulement elle minimise la gravité des attentats eux-mêmes, puisqu’elle a l’air de supposer qu’ils surviennent avec la même fatalité que de banales tempêtes. Mais elle rejette sur la population civile le sentiment d’une certaine culpabilité, culpabilité qui devrait être uniquement celle de la classe dirigeante – n’est-ce pas cette dernière, par ses politiques belliqueuses et son incompétence en matière de maintien de l’ordre, qui est directement responsable des massacres en pleine rue ?

lundi 23 janvier 2017

La tension raciale chez Camus (Kamel Daoud, "Meursault contre-enquête")

Je me suis toujours dit qu’il existait un point aveugle dans l’œuvre d’Albert Camus, une œuvre que je trouve par ailleurs magnifique : ce qu’on pourrait appeler la tension raciale dans l’Algérie coloniale. Une tension raciale que Camus décrit parfois mais sans qu’elle paraisse ne le concerner vraiment, ou alors de manière inconsciente. C’est évidemment spectaculaire dans L’Etranger. Le crime central dans ce roman y est souvent décrit comme provoqué par le sentiment d’absurde – le narrateur lui-même se complait dans cette explication-là – mais personne ne semble remarquer, l’auteur en premier, que le crime pourrait être justifié par quelque chose de beaucoup moins avouable, à savoir la haine que pouvait éprouver le Français d’Algérie pour ces Arabes anonymes qu’il percevait, partout dans l’espace public, comme menaçants.

« Le premier homme » évoquera, plus tard, de manière plus explicite, cette tension-là, mais sans s’y attarder. Et la fameuse chanson de Cure inspirée par le roman, « Killing an Arab », aura toujours suscité le malaise en révélant, de manière assez maladroite, le sens caché qu’il est permis de voir assez spontanément dans l’intrigue de Camus.

Quoi qu’il en soit, je me suis toujours étonné qu’on ne s’interroge pas davantage sur cette dimension de l’œuvre et je n’ai donc pas été surpris qu’un romancier, Kamel Daoud, prête la parole précisément au personnage tué par Meursault, cet Arabe sans nom, vite tué, vite enterré, oublié derrière les considérations métaphysico-poétiques du narrateur. Pour être plus précis, c’est au frère de ce personnage qu’il donne vie, un frère dont le seul but sera de rendre à la victime anonyme sa dignité. Je n’ai pas été surpris non plus par le succès de ce « Meursault, contre-enquête » (Actes Sud, 2014), un peu comme s’il venait combler un manque que tout le monde avait à l’esprit sans trop oser le dire.

L’exercice littéraire est réussi, court mais intense, marqué par une singulière mélancolie. Les colons en prennent pour leur grade mais aussi l’Algérie contemporaine, dont l’auteur souligne les beautés comme les manquements – surtout les manquements, d’ailleurs. Au point que l’on retrouve paradoxalement un même sentiment d’absurde, même s’il ne se pare plus des beaux atours de la philosophie.

Dans l’une des pages les plus belles, et pas la moins audacieuse, le narrateur – frère, donc, de l’Arabe tué par Meursault – décrit par exemple en termes caustiques les vendredis de prière :

« Nous sommes vendredi. C’est la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier. Les gens se travestissent, cèdent au ridicule de l’accoutrement, déambulent dans les rues encore en pyjama ou presque alors qu’il est midi, traînent en pantoufles comme s’ils étaient dispensés, ce jour-là, des exigences de la civilité. La foi, chez nous, flatte d’intimes paresses, autorise un spectaculaire laisser-aller chaque vendredi, comme si les hommes allaient vers Dieu tout chiffonnés, tout négligés. As-tu constaté comme les gens s’habillent de plus en plus mal ? » (Edition Babel, page 78)

lundi 16 janvier 2017

L'angoisse du vingtième siècle

Cette année je dois conduire beaucoup et j’en profite pour m’offrir de grandes rasades musicales… Je découvre ainsi une partie de la création contemporaine et je suis surpris par l’atmosphère générale qui s’en dégage : un véritable climat d’angoisse. Se rendent-ils compte, tous ces compositeurs talentueux, qu’ils reproduisent certains des codes des musiques de film d’horreur ?

mardi 10 janvier 2017

Le dernier exploit de Michel Déon

J’ai rencontré Michel Déon lors de la sortie d’Autoportrait du professeur chez Gallimard en 2010. Nous signions dans la même salle notre service de presse et après quelques paroles aimables je lui ai offert le livre. Quelques jours plus tard, il m’écrivait un petit mot dans lequel il s’effrayait de mon constat sur l’éducation nationale et me suggérait des solutions politiques à peine avouables ici. A plusieurs reprises, je l’ai croisé par la suite dans les environs de chez Gallimard ou à diverses séances de dédicace. Toujours affable, d’une exquise politesse assez rieuse, il détonnait par son grand âge dans des cénacles où l’on finissait toujours par louer sa jeunesse d’esprit.

J’avoue l’avoir découvert à ce moment-là, et je préfère d’ailleurs ses derniers livres (Cavalier, passe ton chemin), que je trouve plus denses, plus ciselés, à ceux qui ont fait son succès (comme Un Taxi mauve), dont le romanesque assez délié a tendance à m’ennuyer. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas été étonné qu’il reçoive tant d’éloges après sa mort. Il est finalement assez rare que des écrivains qui ont eu leur heure de gloire, et qui incarnent un moment dans l’histoire littéraire française, restent aussi sympathiques. Que Pierre Bergé, qui devait avoir en horreur ses idées politiques, et qui n’a pas pour habitude de serrer la main de ses ennemis, se fende d’un message admiratif, cela n’est d’ailleurs pas banal !

lundi 2 janvier 2017

Mauriac très sage dans un siècle furieux

Le charme de François Mauriac tient autant à sa prose élégante et à sa peinture de la bourgeoisie bordelaise qu’à son curieux entêtement à écrire de jolis romans très classiques, et cela au cœur de ce 20ème siècle qui se sera tant amusé à déconstruire les intrigues, à pilonner les personnages, à rendre impossible tout discours. Propos limpides, ligne claire… Quelque chose de délicieusement daté dès la publication !

« Tant que nos trois petits demeurèrent dans les limbes de la première enfance, notre intimité resta donc voilée : l’atmosphère chez nous était pesante. Ton indifférence à mon égard, ton détachement de tout ce qui me concernait t’empêchaient d’en souffrir et même de le sentir. Je n’étais d’ailleurs jamais là. » (Le nœud de vipères, 1933, Chapitre VII)