La littérature sous caféine


lundi 15 décembre 2008

L'art de la décharge explosive et continue (Prince / Easton Ellis)





J'aime établir des équivalences entre musique et littérature : y a-t-il par exemple un écrivain qui parvienne à donner sur papier la même sensation de folie millimétrée que Prince sur scène ? Ce qui est incroyable avec ce type (du moins dans la première partie de sa carrière...), c'est l'explosion d'énergie, de radicale démesure, dans chacune des minutes qu'il passe en concert... Les corps se contorsionnent, les mélodies fusent, les saxos gueulent, les cris ponctuent les solos de guitare, les danseuses se démênent dans ce qui ressemble fort à des bacchanales, des carnavals furieux où tous les codes sociaux volent en éclat...

C'est assez frappant dans la vidéo ci-dessus : la version live du tube Housequake, issu de son chef-d'oeuvre Sign'O The Times.

Faut-il chercher l'équivalent en littérature dans la catégorie des auteurs délirants, comme Palahniuk que nous avons récemment évoqué ? Je pense en fait plutôt à Bret Easton Ellis, quand il écrit des nouvelles... J'ai relu cet été son recueil Zombies (10/18), que j'avais pris sous le bras pour mon petit tour en Californie (toutes ces nouvelles se passent à Los Angeles), et j'ai été frappé par la force constante qui se dégage de chacune de ses pages, beaucoup plus que dans les oeuvres longues d'Easton Ellis d'ailleurs, comme le fameux American Psycho.

Tous les personnages de Zombies se droguent, se tuent, baisent, tombent en dépression, s'achètent des fringues, changent de bagnole, changent de pays, trimbalent partout leur mal-être. Easton Ellis en fait-il trop dans la déglingue ? Ce n'est pas trop grave : disons qu'il fait dans la métaphore... Je n'ai à peu près jamais connu d'autre auteur procurant cette sensation d'absolue vie, de recherche quasi-constante de ce que la vie peut offrir de plus excitant et de plus glacial à la fois...

"Bruce m'explique que tout est allé de travers depuis que Robert a quitté l'appartement qu'ils partageaient à l'intersection de la 56e Rue et de Park Avenue, pour aller descendre le Colorado en raft avec son beau-père, laissant son amie Lauren, qui vit aussi dans l'appart, en tête à tête avec Bruce mais je sais bien par quel genre de fille est séduit par Robert, des filles superbes et capables de faire semblant d'ignorer que Robert, à vingt-deux ans, pèse à peu près trois cents millions de dollars ; je m'imagine cette fille, Lauren, allongée sur le futon de Robert, la tête renversée en arrière, et Bruce, les yeux obstinément fermés, qui s'agite doucement au-dessus d'elle." (Extrait de Zombies, p 10, 10/18)

samedi 13 décembre 2008

Le pays le plus ridicule du monde / Méfiez-vous des expressions



1) Deux jeunes filles dans un café du quartier des Halles :

"Ouah faut que je te raconte putain, tu sais là l'autre le mec qui me faisait kiffer, enfin mais pas trop quand même, mais bon, ça pouvait aller tu vois, alors le mec il me chauffe à fond tu vois, depuis des jours qu'il me chauffait le mec, et surtout l'autre soir putain, comment il me chauffait trop et ça me foutait l'affiche mais bon tu vois moi je profitais tu vois, alors je le laissais me chauffer...

"Mais bon putain tu sais ce qu'il me dit le mec ? Il me dit "faut que je te dise un truc", et là tu vois ce qu'il me dit c'est qu'il a une copine... Putain le mec ! Je le crois pas ! Il voulait que je sois sa sex friend tu vois putain ! Mais attends ! Attends ! Attends ! Le pire c'est pas ça tu vois, putain ! Le pire c'est qu'il me dit que sa copine tu vois elle est au Kazakhstan ! Tu le crois ça putain ? Le Kazakhstan !! Le pays le plus ridicule du monde ! Putain ! Et elle est là-bas, et elle l'attend, et lui il veut que je sois sa sex friend ! Putain ! Le Kazakhstan...

"Alors moi tu vois c'est pas possible... De toutes façons il me faisait que kiffer moyen... Tu vois, ça pouvait être possible mais en fait non... Alors j'en ai profité tu vois, quand tu peux maîtriser le truc une fois de temps en temps t'en profite, c'est pas tous les jours ! Alors je l'ai fait saliver le mec tu vois ! Putain comment il était chaud ! Il en pouvait plus le mec ! L'autre soir il était à bloc ! Trois semaines que ça dure ! Mais moi je profite... Je lui ai dit plein de fois que peut-être un jour, mais pas maintenant... Et l'autre soir j'ai fini par lui dire que c'était pas possible... Il était vert putain ! Le délire ! Il me kiffait trop mais moi c'est pas possible putain... Le Kazakhstan..."

2) Une élève de seconde en fin de cours : "Ouah Monsieur, pourquoi vous avez fait prof de français ? C'est trop zarbe le français, franchement ! Non mais vous trouvez pas ? Les figures de style, tout ça... Trop zarbe, vraiment, trop zarbe... Vous en avez pas marre de faire des trucs zarbes comme ça ?"

3) Discussion en salle des profs : "Il y a des expressions, je me demande vraiment d'où elles viennent... Par exemple, "avoir le cul bordé de nouilles..." Je serais curieux de savoir quelle est son origine ! Je m'attends à quelque chose de vraiment graveleux !
- Attends, je cherche sur le net !
-Oh mon Dieu, je m'attends au pire !
- Eh bien, tu avais raison... Ils expliquent, là, que le "cul", c'est souvent un synonyme de "chance", de "bol" (d'où l'association avec les nouilles). Mais surtout, l'expression viendrait de certaines moeurs en prison... Si l'on en croit certaines hypothèses, certains prisonniers se laisseraient plus facilement que d'autres prendre sous les douches, offrant leur corps en quelque sorte pour obtenir certains avantages en nature... Ils finiraient de cette façon par avoir un certain pouvoir, dans la prison, une certaine influence, interprétés comme une certaine chance... Et comme les hommes qui se laissent un peu aller à ce niveau-là développent assez facilement des hémorroïdes, je ne vais pas vous faire un dessin...
- Oh mon Dieu ! Je m'en doutais, je m'en doutais..."

(Clip de la semaine : Réussite parfaite de l'album de Gainsbourg, Histoire de Mélodie Nelson (1971), langoureux funk psamoldié qui n'a pas pris une ride, jazz rock soyeux, le genre d'album qui fait regretter que Gainsbourg n'ait pas travaillé un tout petit peu plus sérieusement, et ne se soit pas si souvent contenté de ballades brillantes et légères...)

mercredi 10 décembre 2008

Courneuvication / Les déboires de l'écrivain sont-ils cools ?





Je dévore sur dailymotion et youtube tous les documents qu'on pourrait regrouper sous le terme générique de "faits de société" - documentaires, interviews, scènes filmées... La violence est omniprésente, évidemment, parce que c'est elle qui focalise l'attention de la plupart des internautes.

Dans le genre on trouve beaucoup d'interventions policières filmées (provenant de la télévision américaine) ainsi qu'un nombre assez remarquable de bavures policières (souvent françaises, cette fois-ci).

(Frappant d'ailleurs de constater comme le côté "cow-boy" de la police américaine, dont beaucoup de citoyens paraissent là-bas très fiers, est beaucoup moins accentué dans ce qu'on nous présente du travail de la police française. Peut-être parce qu'en France on aurait honte d'exposer cet aspect-là du métier...)

La vidéo ci-dessus a beaucoup circulé sur le net : on y voit des policiers tabasser un adolescent à La Courneuve, et je viens de me rendre compte qu'elle se passait exactement là où, chaque matin, me dépose le tram non loin de mon lycée.

Je me suis habitué au lieu, mais il faut reconnaître que la première fois que je suis arrivé dans le coin, j'ai été saisi par son côté sordide - que rend à merveille la terrible vidéo. Le travail au quotidien dans mon lycée n'est pas aussi déprimant, heureusement, mais j'aime compenser le caractère anxiogène de ces bouts de films par d'autres qui stylisent quelque peu nos galères quotidiennes.

Et quel meilleur bain de jouvence que l'excellente série Californication ? (La première saison est un chef-d'oeuvre, sauf peut-être la fin, truffée d'invraisemblances...) On y voit David Duchovny dans la peau d'un écrivain que sa femme vient de quitter, perdant l'inspiration, noyant ses chagrins dans l'alcool et le sexe... Le tout sur fond de soleil californien, truffé de répliques dignes des meilleurs Woody Allen, et mâtiné de noirceur et de cynisme à la Bukowski...

J'ai été très surpris qu'un écrivain puisse devenir une incarnation de la cool attitude dans une série américaine, et que cela nous donne, qui plus est, un résultat si réjouissant (Duchovny s'appelle d'ailleurs Hank Moody, dans la série : clin d'oeil au très bon Rick Moody, l'auteur de Ice Storm ?) Je vais regarder d'un autre oeil, à partir de maintenant, mes petits états d'âme d'écrivain qui se cherche...

dimanche 7 décembre 2008

Les auteurs dans l'air du temps (Ballard / Palahniuk)



Un groupe d'immeubles en Angleterre conçu pour des milliers d'habitants... Des dizaines d'étages, des équipements de luxe... Jusqu'à ce que les choses dégénèrent : des tensions paraissent, des groupes se forment et les premières morts surviennent...

J.G. Ballard a le chic pour mettre le doigt sur des thèmes qui frappent par leur aspect brut et contemporain. I.G.H est le troisième tome de la trilogie du célèbre auteur britannique, très justement appelée "Trilogie du béton", après le fameux Crash adapté par Cronenberg au cinéma. Tous les romans de Ballard procurent en tout cas la délicieuse sensation d'être parfaitement de leur époque - ce sont des histoires d'émeutes urbaines, de perversions mécaniques, de terrorisme aveugle...

Ils ont la qualité supplémentaire d'être très bien écrits, ce qui n'est pas toujours le cas pour ce genre de littérature apocalyptique, même si la plupart des romans de Ballard, à mon goût, traînent en longueur et s'achèvent (très) laborieusement.

A chaque lecture je me répète que ses livres constitueraient une excellente base de travail pour des films, et je n'ai donc pas été surpris d'apprendre que I.G.H allait précisément être adapté au cinéma, par un réalisateur dont j'admire d'ailleurs le premier coup de maître qu'est Cube, délicieuse machinerie métaphysico-fantastique. Son incroyable Cypher m'avait également subjugué, petit bijou de science-fiction millimétrée, passé quasiment inaperçu en France - si ce n'est de quelques amateurs forcenés.



Pas étonnant non plus que Chuck Palahniuk, qui donne la même sensation de procurer à l'époque les images dont elle a besoin, auteur du mythique Fight Club (dont David Fincher à tiré le film), soit adapté pour la troisième fois sur grand écran : Choke sortira début janvier 2009.

J'ai beaucoup aimé les premiers chapitres de ce roman étonnamment déjanté. Le protagoniste y travaille en costume dans un parc à thème et cherche désespérément à guérir d'une addiction au sexe, s'embarquant dans une série très dense de délires familiaux et sentimentaux... Le risque avec ce type de littérature, c'est bien sûr que la tension retombe et qu'on se lasse de la surenchère. Je ne suis pas allé au bout du livre, mais le chapitre d'ouverture est magistral. Sur le coup, j'ai vraiment été persuadé de tenir l'un des romans du siècle - énergie, rage, mystère, tension, densité narrative, humour... Et puis j'ai lâché prise, quelques dizaines de pages plus loin. Sans doute faut-il savoir doser le délire...

"Ce à quoi vous avez droit, ici, c'est à une histoire stupide à propos d'un petit garçon stupide. une histoire vraie de la vraie vie concernant des individus que jamais vous ne voudriez rencontrer. Imaginez ce petit hystéro criard, qui vous arrive à la taille, avec ses petits cheveux bien chiches, très proprement coiffés, et une raie sur le côté. Imaginez-le, ce petit merdeux, tellement déjà dans la norme, sur de vieilles photos de classe avec déjà quelques dents de lait tombées et ses premières dents définitives qui poussent de travers. Imaginez-le vêtu d'un chandail ridicule à rayures bleues et jaunes, un cadeau d'anniversaire, qui avait jadis été son pull préféré. Même à un si jeune âge, imaginez-le en train de se le ronger, ses ongles de tête de gland. Ses chaussures préférées ? Des Keds. Sa nourriture préférée ? Des corn-dogs, des putains de saucisses en pain de maïs." (Extrait de Choke, Folio Policier, p 13)

jeudi 4 décembre 2008

Les mots qui ne viennent de nulle part / Enrichir le dictionnaire



Il y a des mots qui circulent dans ma famille, et jusqu'à une date récente je ne pouvais pas dire quelle était leur origine... Par exemple, le verbe "chourouper", qui signifie "faire du bruit quand on boit sa soupe". J'ai toujours pensé que c'était un mot courant, jusqu'à ce que des gens me demandent ce que ça voulait dire. J'ai cherché dans le dictionnaire, et je ne l'ai pas trouvé. J'ai fini par le dénicher sur le net, sur le forum de discussion d'un site consacré à la pêche au bar, et dans le cadre d'une discussion concernant la vie en pays catalan : "ne pas oublier de chourouper !", précise un internaute à propos des cargolades, ces repas proposant uniquement des escargots...

Je comprends mieux, maintenant : j'ai passé toutes mes vacances, enfant, dans le pays catalan, une partie de ma famille y étant installée depuis longtemps. Certaines expressions régionales sont entrées dans le vocabulaire de la famille, sans que nous en soyons forcément conscients.

Même chose pour l'adjectif "tatasse" : quelqu'un de tatasse, pour moi, c'était quelqu'un d'un peu tarte, d'un peu benêt.. Je me suis récemment dit que ce mot, qu'on utilisait couramment dans la famille, venait aussi du catalan. Mais en vérifiant sur le net, je constate d'une part qu'une définition plus précise pourrait être "tatillon", d'autre part que le mot provient du ch'ti... Je n'arrive pas à savoir comment le mot s'est infiltré dans nos discussions. Simple goût pour les sonorités d'un mot entendu par hasard ? Fréquentation de quelqu'un venant du Nord ? Origines communes de certains mots propres au ch'ti et au catalan ? Mot plus courant que je n'aurais pu le croire ?

En tout cas je suis surpris par la mine d'information que le net propose en la matière... En quelques clics j'ai pu répondre à des questions que je croyais sans réponse. La poésie de ces mots fantômes se dissipe quelque peu, mais je me mets à rêver, parfois, au travail accompli par les poètes de la Pléiade (j'étudie brièvement avec mes classes de seconde, en ce moment, quelques poèmes du 16ème siècle), ce groupe dont faisait partie Ronsard ou Du Bellay, et qui avait pour ambition d'enrichir le dictionnaire avec des néologismes, certes, mais en exhumant aussi tout un ensemble de mots populaires. Ce serait incroyable de pouvoir constituer la recension de tous les mots de français qui aient existé depuis, disons, mille ans ?...

mardi 2 décembre 2008

Les ouvertures magistrales / Les bavardages savants (Mc Cullers et Norman Rush)



Il y a des romans qui s'abattent sur vous dès les premières pages : c'est la sensation que j'ai ressentie quand je me suis plongé dans la lecture du classique de Carson Mc Cullers, cet écrivain surdouée, publiée si jeune : Le coeur est un chasseur solitaire, merveilleux titre pour un roman qui ne l'est pas moins, tout en tendresse, en subtilités psychologiques et en épaisseur humaine.

Force est de reconnaître cependant que le premier chapitre (récit de l'amitié de deux sourds-muets dans une petite ville du sud des Etats-Unis), éblouissant de densité romanesque et de fluidité, laisse attendre beaucoup de la suite, et qu'on est assez naturellement déçu quand on poursuit le livre (la chronique douce-amère, assez lente, des vies modestes que mènent les propriétaires et les clients principaux d'un petit bar), même si la douceur et la qualité de l'écriture restent au rendez-vous.

Même sentiment avec l'imposant roman de Norman Rush, Accouplement, acclamé par la critique et tenu par beaucoup pour l'un des livres les plus importants du siècle aux Etats-Unis : les premières pages sont impressionnantes, car on tient un pavé dans les mains et le monologue de cette jeune femme qui débarque en Afrique et tombe bientôt amoureuse d'un personnage romanesque de la savane vous emporte d'emblée par sa clarté, la richesse des informations fournies, le rendu des sentiments...

La force de cette première impression dépent évidemment de l'épaisseur du livre, car on devient curieux de savoir si l'auteur saura maintenir la pression pendant plus de 500 (grandes) pages. Mais il ne la maintient que très peu, justement, et le livre sombre (du moins dans ce que j'en ai lu pour l'instant) dans un savant bavardage qui n'est pas inintéressant, mais ressemble vraiment à une performance, celle d'un auteur qui cherche à écrire le plus possible et à épater le lecteur par son art de la digression permanente.

Je me rappelle d'ailleurs avoir été très déçu par un autre roman américain encensé par la critique, il y a quelques petites années de cela, Les Corrections de Franzen, interminable opus sur les déboires d'une famille qui part en vrille... Chaque page pouvait être considérée comme un beau morceau d'analyse sociologique mêlé de grotesque et d'anecdotes héroï-comiques, mais mises à bout cela devenait indigeste (il faudrait que je le relise, cependant). Difficile à trouver, l'équilibre entre digressions brillantes et pur et simple bavardage...

dimanche 30 novembre 2008

La politique des polars (Mankell et la soupe suédoise)



Il est assez fréquent de pouvoir classer les polars dans un bord politique : la personnalité des "méchants", notamment, renseigne assez bien sur les détestations et les phobies de l'auteur. S'agit-il de redoutables capitalistes prêts à toutes les manipulations pour un coup juteux ? De crapules pourries jusqu'à la moëlle, venant de la rue, irrécupérables pour la société ? Dites-moi les ennemis que vous mettez en scène, je vous dirai pour qui vous votez...

Je viens cependant de finir un Henning Mankell (la star du polar suédois) qui n'a pas manqué de me surprendre. Ce n'est pas sa qualité qui m'a sauté aux yeux - je suis assez déçu par ma lecture de Meurtriers sans visage, la première enquête du célèbre policier Kurt Wallander : écriture fade (et même répétitive), intrigue sans relief, psychologie sommaire, et même quelque chose d'assez terne qui plombe un peu ce livre long, quoi que fluide...

(Rien à voir avec l'incroyable densité stylistique de James Ellroy ou d'Edward Bunker)

Non, ce qui m'a sauté aux yeux est le thème éminemment politique de ce roman : pour faire vite, un crime atroce est commis dans la campagne suédoise, et des étrangers sont mis en accusation, provoquant une vague impressionnante de xénophobie dans la région. Kurt Wallander va se rendre compte à quel point la politique d'immigration du pays n'est pas maîtrisée... La fréquence dans le roman de digressions (un brin simplistes, d'ailleurs) sur les dangers de laisser entrer n'importe qui dans le pays m'a naturellement laissé penser que l'auteur exprimait ici des opinions, disons... plutôt conservatrices.

Dans l'extrait suivant, c'est Kurt Wallander qui parle :

"C'est l'absence d'une véritable politique, sur ce point, qui est à l'origine de ce chaos. En ce moment, nous vivons dans un pays où n'importe qui peut pénétrer n'importe où, n'importe quand, de n'importe quelle façon et pour n'importe quelle raison. Il n'y a plus de contrôles aux frontières. La douane est paralysée. Il existe tout un tas de petits aérodromes non surveillés sur lesquels on débarque chaque nuit des immigrants en situation irrégulière ainsi que de la drogue." (Extrait de Meurtriers sans visage, Points, p 299)

Et pourtant j'ai lu quelques entretiens de l'auteur qui paraissaient contredire complètement la thèse exposée dans le roman (du moins, ce que j'en avais compris). Par exemple, dans une interview accordée au Nouvel Obs en janvier 2008 :

"Pour moi, le centre symbolique de l’Europe, c’est la petite île de Lampedusa, au sud de l’Italie. Car c’est là qu’échouent chaque jour les cadavres d’immigrants clandestins venus d’Afrique. Je trouve ça dégueulasse [en français dans le texte]. Et ce scandale nous oblige à nous demander: pouvons-nous accepter un tel monde? N’y a-t-il pas un autre moyen d’envisager l’immigration? J’ai un rêve simple: construire un pont entre le Maroc et l’Espagne. Nous savons bien que nous avons besoin de ces immigrants."

On dirait les propos de Kurt Wallander, en complètement inversés. L'auteur aurait-il viré sa cutie ? Cherche-t-il à exorciser dans ses romans la part conservatrice qu'il conserve en lui ? Présente-t-il au contraire un visage de parfait progressiste en interview pour faire pièce à ses atmosphères romanesques ? Prête-t-il à ses personnages des propos dont il se désolidarise complètement ?

A moins que les opinions exprimées par Wallander d'une part, et Mankell de l'autre, ne soient pas si contradictoires, dans la mesure où il est parfaitement possible, après tout, d'appeler à la fois de ses voeux des flux migratoires accrus, et des flux migratoires un tant soit peu "organisés"...

En tout état de cause je vais davantage me méfier, dorénavant, des couleurs politiques que je croirai déceler dans les romans. Ce devrait rester un principe, d'ailleurs, que de ne jamais chercher à savoir ce que pense le romancier, caché derrière les personnages qu'il met en lumière...

vendredi 28 novembre 2008

La politesse extrême / Les billets doux



(Clip de la semaine : je découvre en ce moment la discographie du groupe Foo Fighters, formé par la batteur de Nirvana juste après la mort de Kurt Cobain. Leur dernier album en date, Echoes, silence, patience and Grace, sorti en 2007, est un savant mélange de pop-rock et de métal, à l'image de l'incroyable premier titre, The Pretender, dont le clip est une merveille de rage et d'énergie plus ou moins contenue.)

1) Toujours cette satanée politesse excessive :
quand un élève sur le chemin de la sortie de cours balance un chewing-gum ou une boule de papier dans la corbeille, j'ai fâcheusement tendance à lui dire merci.

Mais il m'arrive de croiser des personnes qui souffrent du même symptôme : tout à l'heure je cherchais à m'extraire péniblement d'une rame surchargée du métro, bousculant plusieurs voyageurs alors que j'aurais dû m'y prendre beaucoup plus tôt. L'un d'eux m'a dit, textuellement : "Je vous prie de bien vouloir me pardonner..."

2) "Baudelaire se compare dans ce poème à un gros meuble contenant des billets doux... Quelqu'un peut-il m'expliquer ce qu'est un billet doux ?
- Euh, c'est un billet de cinq cents Euros ?
- Comment ça ?
- Bah c'est doux, Monsieur, un billet de cinq cents Europs... C'est très doux, même, cinq cents Euros...

3) A 8h30, petit exercice de rédaction dans une classe de seconde. Il s'agit d'écrire un court poème, sachant que le ton peut être mélancolique, dramatique, euphorique, ou même comique. Mouvement d'humeur d'un élève :
"Vas-y, je suis pas comique, moi, à 8h du matin ! C'est pas possible, ça, Monsieur !"