La littérature sous caféine


mardi 23 octobre 2007

Coït non existantus



1) Lisant à voix haute une page de L'Etranger, de Camus, je vois arriver, à quelques lignes, le mot "coït"... Je réfléchis, tout en lisant, à la manière la plus discrète possible de prononcer le mot, de manière à ce que le moins de monde possible l'entende - a fortiori ceux qui se contentent d'écouter, les yeux détachés du livre.

Le mot arrive, et je marmonne quelque chose qui ressemble davantage à "cooot..." ou à "coï..." qu'à coït.

Miracle, personne ne pouffe, personne ne rit... Dormiraient-ils tous ?

Soulagement : la plupart ne connaissaient pas le mot.

2) En plein cours :
"Dites, Monsieur, vous avez des bonbons ?"

3) - Sylvain (je change les prénoms...), pour la quatrième fois je te demande de noter ce que je dicte... Il n'y a quelques mots !
- Pfff, Monsieur... C'est pas de ma faute, j'ai la flemme !

lundi 22 octobre 2007

Mascarade du Bac ? (Jean-Robert Pitte: Stop à l'arnaque du Bac)



Interview dans VSD de Jean-Robert Pitte, à propos de son livre Stop à l’arnaque du bac, chez Oh ! éditions. L’auteur, président de la Sorbonne depuis 2003, et présenté comme « issu d’une famille modeste », n’y va pas de main morte :

« Ce sont les universités qui paient les pots cassés de cette mascarade. Et je ne trouve pas d’autre mot pour qualifier le baccalauréat depuis les années 90. (…) La plupart des bacheliers s’inscrivent dans les universités littéraires ou juridiques croyant que ce sera facile et ils échouent dans des proportions dramatiques : 72% de taux d’échec en première année ici, à la Sorbonne. Nos amphithéâtres sont emplis de toujours plus de bacheliers incapables de s’adapter au travail intellectuel qui est exigé. »

« On veut assurer la réussite d’un maximum de candidats, alors on donne le baccalauréat comme une sorte de consolation à des jeunes. Le pire, c’est qu’on n’ose pas leur dire qu’ils n’ont pas leur place dans l’enseignement supérieur. »

« Le mécanisme qui permet par magie d’offrir le bac à des élèves qui ne le méritent pas a été clairement démontré : des correcteurs reconnaissent avoir mis des 15 sur 20 selon des barèmes avantageux à des élèves qui n’avaient pas plus de 8,5 de moyenne sur leur livret. »

En général, je tempère ce genre de propos alarmistes (parfois tenu en salle des profs, l’essentiel des collègues ayant quelque expérience constatant une baisse assez spectaculaire du niveau moyen des élèves depuis 20 ans) en considérant qu’il y a eu « massification » de l’enseignement en lycée, comme on a l’habitude de dire, et qu’une part beaucoup plus importante d’élèves accédant au bac, il est naturel que le niveau général baisse quelque peu.

Il m’arrive même de penser que le niveau général des adolescents est plus élevé aujourd’hui qu’il y a trente ans, puisqu’à cette époque un grand nombre d’entre eux n’entraient même pas au lycée.

J’avoue que je n’arrive pas à me faire une idée. Deux anecdotes cependant :

Un inspecteur s’adressant à des professeurs du 93 qui s’apprêtaient à corriger le brevet des collèges, cette année : « Le brevet est un brevet social. Il faut que tout le monde l’ait. »

Un prof, en réunion préparatoire pour la correction du bac de Français, dans un lycée technique de Paris, en juin dernier : « Notez bas, notez bas ! De toutes façons si les élèves ont 8 en Français ils auront tous 19 en sport, alors vous imaginez qu’ils s’en foutent bien… »

vendredi 19 octobre 2007

L'annuaire mondial du futur (Philip K. Dick, Ubik)



Adolescent, j’ai dévoré ce roman, Ubik, de Philip K. Dick, sans rien y comprendre, mais le hissant à la première place de mon panthéon des meilleurs bouquins de Science-Fiction. A l'âge de vingt ans j’ai remis le couvert, décrochant assez vite et plus guère intéressé par ces histoires de voyages dans le temps, de contraction de l’espace et de paradoxes narratifs.

Et puis je l’ai relu la semaine dernière et ça a été le choc. La puissance de ce romancier déglingué, inspirateur d’un nombre incroyable de films hollywoodiens (de Blade Runner à Minority Report en passant par Total Recall), m’a frappé pour longtemps. J’ai ressenti un plaisir sidérant – celui d’un gamin surintelligent shooté aux amphét’. Le roman est trépidant, parfaitement construit (comment cela se fait-il qu’il n’ait pas été adapté encore au cinéma ?), et d’une imagination absolument folle (les vivants communiquent avec les morts, les temps se télescopent, les emboîtements du scénario deviennent vertigineux).

Les jours suivants, je bouillonnais d’idées pour des romans de genre (thriller horrifique et compagnie), mais il y a des maîtres en la matière qu’il est intimidant d’affronter.

Seul bémol, qui fait le charme du livre : publié en 69, les aperçus sur le monde du futur sont souvent risibles.

Exemple :
« - Qu’on me passe l’annuaire mondial, dit-il. Je vais prévenir le moratorium pour qu’on nous attende.
Il regarda sa montre. Encore dix minutes de vol.
- Voilà, Mr Chip, dit Jon Ild après avoir fait des recherches.
Il tendit à Joe la grande boîte carrée avec son clavier et son microsondeur.
Joe tapa sur le clavier SUI, puis ZUR, et enfin MOR FRE BNAIM.
- C’est comme de l’hébreu, dit Pat derrière lui. Les condensations sémantiques.
Le microsondeur se déplaça d’avant en arrière, en procédant à des sélections et à des éliminations ; puis le mécanisme finit par éjecter une carte perforée que Joe glissa dans la fente réceptrice de l’audiophone
. » (p106)

Vous imaginez, un annuaire mondial à l’heure de la colonisation de la lune ! Et des fax ! K. Dick était loin d’avoir imaginé ce que pourrait être internet.

(Serait-il cependant à l’origine de l’idée de matrice telle qu’elle sera développée dans Matrix ? L’écrivain William Gibson passe pour son inventeur, et pourtant l’idée de matrice et de vrai monde parallèle est reprise plusieurs fois dans Ubik…)

jeudi 18 octobre 2007

C'est bon, la méchanceté ! (Giesbert, Chirac, Royal et les autres)



Quel bonheur de se vider la tête en dévorant un livre politique bien méchant. Le livre de Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du Président (Flammarion, 2006), remplit cette fonction. Le style n’en est pas très élaboré, mais les piques fusent de toutes parts, et ce feux croisé des vannes entre hommes politiques est un régal. L’auteur n’a même plus à esquinter les hommes dont il fait le portrait, il laisse parler les autres (quoi qu’il descende allègrement Villepin, Balladur, Blondel et quelques autres) (épargnant au passage Sarkozy)…

Florilège :

Sarkozy, sur Chirac, à Jean-Luc Lagardère : « On croit que Jacques Chirac est très con et très gentil. En fait, il est très intelligent et très méchant. » (p156)

Balladur sur Villepin : « Ce pauvre garçon, ce n’est vraiment pas une lumière. Un excité qui fait son faraud et ne se mouche pas du coude. Avec ça, pas un grain de bon sens. Quand je pense que Chirac en est réduit à utiliser des gens comme ça, franchement, j’ai de la peine pour lui. » ( p200)

Mitterrand sur Le Pen : « C’est la droite à visage découvert. L’autre avance masquée, comprenez-vous. Bien entendu, il s’appuie sur des forces maléfiques et flatte les sentiments xénophobes mais il n’est pas nazi ni fasciste pour deux sous. Je l’ai bien connu sous la IVè République. C’était un parlementaire très doué, président de groupe à 27 ans, toujours assoiffé de reconnaissance. Observez comme il est ému quand on lui serre la main. Un homme comme ça, on le calme avec un maroquin. » (p302)

Chirac sur Sarkozy : « « Nicolas est fou, complètement fou. » Le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste, qui décrit le chef de l’Etat, selon les jours, comme un « trouillard », un « fourbe » ou un « vieillard carbonisé » ». (p323)

(Je profite d'ailleurs de ce billet pour lancer un appel : depuis quelques temps je suis intrigué par une phrase de Chirac, qui aurait un jour lancé : "Ils ne vont quand même pas nous faire le coup de Plic et Ploc !" Quelqu'un comprendrait-il l'allusion ?)

En comparaison, le livre de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin sur Ségolène Royal, La Femme Fatale (Albin Michel, 2007), pourtant présenté comme un brûlot, est plutôt pauvre en méchancetés.

Extraits :

« Nicolas Sarkozy, qui la regarde se débattre dans l’adversité, juge dans une formule d’un machisme exquis : « Elle n’est pas outillée. » » (p142)

« DSK ne cache pas son mépris à ses proches : « Elle est nulle ! Elle n’imprime pas. Mitterrand ne connaissait rien en la matière mais, au moins, il faisait illusion sur le reste. » » (p177)

mercredi 17 octobre 2007

Plastique orgasmique



1)- Monsieur, pour le mot "maître", y'a le chapeau chinois ?
- Je suppose que tu veux parler d'accent circonflexe ?

2) - Monsieur, ça vous saoule pas trop d'etre prof de français ?
- Comment ça ?
- Bah je sais pas, moi, prof de français, quoi, les textes, toujours les mêmes trucs...

3) Lu dans une copie, dans le cadre d'un exercice dans lequel il fallait utiliser le mot "plastique" dans une phrase :
"Cette femme avait une plastique orgasmique"...

lundi 15 octobre 2007

Cancre et premier de la classe, même combat (Daniel Pennac et son Chagrin d'Ecole)



Rentrée Littéraire 2007 (9)

Dans son dernier livre, Chagrin d’école (Gallimard, Renaudot 2007), Daniel Pennac revient sur ses années de cancre, les souffrances qu’il y a ressenties, et le rôle qu’elles ont tenu dans son choix, plus tard, de devenir professeur. « En ce qui me concerne, statistiquement, j’étais programmé pour être un élève sans problème. Famille bourgeoise cultivée, aimante, parents unis, frères réussissant leurs études… Et moi ? Un cancre étalon ! Pourquoi ? Mystère… », explique-t-il dans une interview à Elle.

« Le cancre que j’étais m’a toujours dit : « Tu es devenu prof grâce à moi ! » Et il a raison, ce salopard. Grâce à lui, je connais la douleur de ne pas comprendre et j’ai pu agir sur ses effets. »

Difficile de savoir ce qui nous pousse exactement à devenir prof… Je ne me sens pas moins attentif que Pennac à la douleur de ne pas comprendre, chez l’élève, et pourtant je n’ai jamais été cancre – j’ai même toujours trusté les premières places, du moins jusqu’au bac (cela dit sans me vanter : je n’en suis pas fier aujourd’hui, car cela ne m’a pas rendu particulièrement heureux. Cela ne m'a pas aidé non plus pour me choisir une vie les années suivantes. Mes bons résultats m’ont empêché, dans une certaine mesure, d’y voir clair dans ce qui me plaisait vraiment).

Alors, quid de l’envie d’être prof ? Si je mets de côté ces vacances qui me permettent de donner un coup de bourre aux manuscrits, il y a sûrement le plaisir brut de la connaissance partagée, c’est-à-dire la de connaissance créant de la chaleur et du lien. Si Pennac a guéri ses blessures de cancre en devenant professeur, je guéris peut-être une certaine pratique solitaire de la connaissance, une pratique douloureuse, celle du bon élève qui trime en silence parce qu’il n’a pas le choix.

(Cela dit, plus je disserte là-dessus, moins les raisons que j’avance ne me paraissent bien crédibles… )

jeudi 11 octobre 2007

Du fric et des cravates



1) Dans un bistrot à Odéon, une mère et sa fille, friquées, parlent de leurs mariages respectifs.
La mère: Il doit te respecter ! Dis lui que tu es un être humain !
La fille: De toutes manières, la prochaine fois il faudra que je me trouve un mari riche, mais un mari intelligent !

2) Dans mon lycée de Montreuil il y a des élèves que leur formation oblige à venir en costume cravate.
Le fait de les voir, tout endimanchés, attendre leur cours devant les grilles me rappelle ma première année de prof, pendant laquelle j'ai cru bon, une ou deux fois, de venir en costard. Chaque fois je me suis attiré des remarques du genre :
- Ouah Monsieur, vous avez un rendez-vous galant ?
Je sais m'abstenir maintenant.

mercredi 10 octobre 2007

Tous à poil / La malédiction de Dominique Pinon



1) L’une de mes sœurs m’a souvent faire rire en se disant exaspérée par tous ces spectacle de danse ou de théâtre dans lesquels les acteurs se sentaient obligés de se mettre à poil, un moment ou un autre (souvent en guise de final).

Je ne me doutais pas qu’un mouvement de révolte se dessinait contre cela chez les spectateurs… Jacques Juillard a dénoncé le phénomène dans une chronique du Nouvel Obs en accusant « la dictature arbitraire de ce démiurge autoproclamé et mégalomaniaque que l’on nomme metteur en scène », et la « connivence servile d’une partie de la critique. » Les lecteurs ont abreuvé la rédaction d’un courrier nombreux pour réagir (souvent favorablement) à l’article : ils se disaient soulagés qu’on déplore enfin l’« hystérisation » d’une grande partie des mises en scènes contemporaines, souvent au détriment des textes eux-mêmes.

Ainsi Christine D. : « Ouf ! Je ne me sens plus ringarde ! Professeur de français dans un lycée de province, j’emmène parfois mes élèves au théâtre, et souvent je sors mécontente : pourquoi les acteurs se roulent-ils sur le sol ? Pourquoi des actrices nues ? »

Pourtant, si je fais le bilan de ces deux dernières années (j’ai dû voir une vingtaine de pièces), je suis très déçu de constater qu’on m’aura offert très peu de nudité. Où tous vont-ils donc au théâtre ?

Si mes souvenirs sont bons, seul le petit Théâtre de Nesle, près d’Odéon, m’aura montré les corps déments et presque nus de jeunes actrices en proie aux tourments de la prose rageuse de Sarah Kane.

Après deux ans de programmation au Théâtre de la Colline, j’aurai surtout entendu des cris, des gémissements, des imprécations, assisté à des meurtres ou des suicides (le clou consistant dans la projection d’un nourrisson sur un bouclier de CRS, dans une pièce d’Edward Bond). La violence serait-elle plus subversive que le sexe ?

2) Lors du dernier spectacle, la mise en scène ébouriffante d’un texte de Valère Novarina (L’acte Inconnu, long délire métaphysico-poétique sur l’absurdité de la condition humaine), Dominique Pinon, au demeurant excellent acteur, s’est planté sur le devant de la scène, à quelques pas de moi (j’étais au premier rang) et s’est mis à déclamer une tirade au cours de laquelle il accusait certains groupes humains des pires outrages et leur promettait de terribles châtiments.

Un moment il a planté son regard sur moi (sa technique devait être de fixer un point précis pour avoir l’air plus convaincu), m’a abreuvé d’insultes et m’a juré que je subirai l’outrage ultime : ma bouche deviendrait muette.