La littérature sous caféine


samedi 16 octobre 2010

Plaisir des cours magistraux



Aujourd'hui je m'étonne que les cours magistraux aient si mauvaise presse... A l'iufm il nous était clairement signifié qu'il fallait les éviter, autant que possible (consigne caractéristique de la ligne "pédagogiste"), et il m'arrive encore souvent d'entendre de la bouche de professeurs que "les cours magistraux, ça ne marche pas"...

Curieusement, j'ai le sentiment inverse: certes, il est nécessaire de varier les effets, de favoriser l'échange, d'éveiller chez l'adolescent une conscience critique... Certes, une part des élèves n'est pas réceptive au déroulé d'une leçon qui ne lui demande que de prendre en notes et de comprendre, éventuellement... Mais je suis persuadé, maintenant, qu'un cours a besoin d'une sorte de colonne vertébrale qui serait, précisément, une partie de cours magistral pur, revendiqué comme tel. Contrairement à ce qu'il est souvent alégué, les élèves les plus faibles expriment eux-mêmes le besoin de ces parties dictées. Il y a quelque chose de rassurant, de structurant, à savoir qu'il existe un noyau de connaissances auquel se référer pour progresser. (Sans parler même de l'irremplaçable pouvoir "pacificateur" de ces minutes où le professeur dicte un cours à des élèves qui, dès lors, se taisent...)

Mais surtout, comment ne pas voir le plaisir des élèves à prendre en notes un cours qui leur semble intéressant ? Personnellement, les seuls cours dont je me souvienne avec émotion, les seuls cours à m'avoir appris quelque chose ont été des cours magistraux... Un professeur de français m'a ébloui, l'année de première, par ses brillants commentaires de Proust ou de Céline (une trentaine de textes étudiés cette année-là); quelques années plus tard, je jubilais à chaque minute d'un cours magistral de philosophie politique à HEC (des leçons qui n'excluaient pas les questions des étudiants) et c'est à l'Université Paris IV, plus tard encore, pendant mes études de philosophie, que je tombais en extase devant un cours d'esthétique, dont l'heure ultime, en forme de synthèse particulièrement dense, m'a laissé pantois... Chaque fois, je n'aurais pas aimé que des étudiants interrompent le cours par des remarques intempestives sans grand intérêt. Ce qu'il y avait de beau, précisément, c'était ce côté frontal, ce déversement de connaissance pure et je ne voyais pas ce qu'il y avait d'infâmant à ce que l'élève, la plupart du temps, se contente d'écouter...

lundi 11 octobre 2010

"Pédagogues" contre "républicains" (La littérature sur l'école (2))


Segolene - Débats - Education
envoyé par segolene-royal. - L'info video en direct.

Pour schématiser quelque peu, cela fait trente ans maintenant que deux camps se livrent une sourde guerre, en France, dans le domaine de la pédagogie.

D'un côté, les "pédagogues" (souvent appelés, non sans ironie, "pédagogistes"), dont la figure emblématique est Philippe Meirieu, et qui cherchent, notamment depuis 1989 et la loi Jospin sur l'orientation scolaire, à mettre "l'élève au coeur du savoir" (cela suppose moins de cours magistraux, moins d'exercices supposés contraignants, et davantage d'expression libre, de dialogue, de mises en valeur des compétences de l'élève).

De l'autre, les "républicains" (appellation non dénuée d'ironie elle aussi), représentés par exemple par le collectif Sauver les lettres, reprochant aux premiers de saborder le principe même de la transmission des savoirs, depuis trente ans qu'ils sont au pouvoir par l'entremise des iufm, par exemple, mais aussi par leur influence sur les ministres qui se sont succédés à l'Education Nationale. Pour eux, ce genre de lubie pédagogique expliquerait le terrifiant effondrement du niveau scolaire des élèves du secondaire.

Poursuivant ma découverte des témoignages et des essais sur le système scolaire français, j'ai par exemple lu L'école de la lâcheté, de Maurice T. Maschino, affilié à ce collectif Sauver les lettres. Différent de L'école de la honte, dont je parlais précédemment, car il n'est pas fondé sur le témoignage traumatisé d'un jeune enseignant, il présente en revanche le même ton d'indignation, le même genre de sentences. Il compile les témoignages et les extraits de rapports, tous plus accusateurs les uns que les autres, et si certains sont saisissants, le livre pâtit une nouvelle fois de la grande véhémence de l'ensemble, qui manque de nuance.

On s'amusera par exemple à lire (ou bien l'on s'en effraiera):

"La lettre de FO signale encore un autre cas. Celui de Mme B., qui enseigne depuis 29 ans et s'efforce de donner à ses élèves de ZEP le maximum de connaissances pour qu'ils poursuivent leurs études le plus loin possible. Bien entendu, elle déplaît, et sa note tombe de 17,5 à 10/20: "Mme B. s'engage dans des projets qui sont susceptibles d'enrichir son enseignement, mais la mise en oeuvre des activités qu'elle propose est fondée essentiellement sur la transmission des connaissances."" (L'école de la lâcheté, J'ai Lu, page 74)

J'attaque maintenant le livre de Fanny Capel (l'une des figures de proue de Sauver les lettres), Qui a eu cette idée folle jour de casser l'école ? (Ramsay, 2002). Beaucoup plus documenté que le précédent, tout aussi accusateur mais plus nuancé dans l'expression, il a le mérite de soulever toutes les polémiques possibles et constitue, que l'on soit d'accord ou pas avec les thèses exposées, une excellente première base documentaire sur l'évolution du système éducatif français depuis trente ans.

La thèse du livre pourrait être résumée par ce seul paragraphe, page 17 de l'édition de poche :

" Lorsque Luc Ferry affirme que "la cause du déclin de la transmission des savoirs ne tient ni à la massification de l'enseignement, ni à la méthode globale, ni au manque de moyens", et qu' "il faut la chercher plus loin, dans la culture du XXè siècle", autrement dit lorsqu'il demande qu'on cesse d' "incriminer l'école", il use d'un argument irrecevable. En déplaçant les problèmes sur un terrain sociologique, il ne fait que justifier son inertie, son refus d'agir sur les horaires, les programmes, les instructions officielles, la formation des professeurs, les structures des classes et des filières, autant d'éléments-clés qui entrent en jeu dans la qualité et l'efficacité de l'enseignement et sont fort malmenés depuis quinze ans."

Le diagnostic a le mérite de nourrir le débat. Cependant je ne suis pas sûr d'être aussi catégorique dans l'analyse : d'une part il me semble que les professeurs, malgré des inspections régulières, gardent une grande autonomie dans l'exercice de leur métier, et qu'il leur est donc loisible de faire lire des classiques à leurs élèves et de leur donner à faire des exercices de grammaire; d'autre part Fanny Capel minimise les phénomènes d'évolution sociologique; or il me semble que l'arrivée massive dans le système d'élèves parlant à peine le français joue un grand rôle dans les difficultés de certains établissements, qui manquent par ailleurs de moyens. Il est vrai que les réformes de programmes n'ont rien arrangé, mais je ne les crois pas responsables de tous les maux.

Il me reste à finir ce livre, puis à attaquer quelques-uns du grand manitou des réformes des années 90, Philippe Meirieu... Depuis le temps que je l'écoute sur les antennes et que j'entends parler de lui (on l'admire ou on le déteste), je suis très curieux de lire sa prose.

vendredi 8 octobre 2010

La littérature sur l'école


“L’école de la honte”
envoyé par bergheim. - L'actualité du moment en vidéo.

En ce moment je prépare un texte sur mon expérience de professeur, et je dévore quelques livres sur le sujet. L'offre est pléthorique ! On ne compte plus les témoignages d'enseignants, souvent à charge contre le système, d'ailleurs, ni les éditeurs qui paraissent se spécialiser en la matière.

Dans le genre coup de gueule et pamphlet, je viens par exemple de finir un ouvrage qui marche très fort en ce moment, L'école de la honte, d'Emilie Sapienlak (Editions Don Quichotte, 2010). L'auteur y raconte ses trois ans dans différents collèges Zep, et les raisons qui l'ont amenée à démissionner. Le livre débute de manière assez maladroite, avec un mélange de lyrisme et d'émotion dont on voit mal à quoi il mène. Mais le malaise s'installe progressivement, et la deuxième partie fonctionne beaucoup mieux, peut-être parce que l'auteur, passé le côté glaçant du passage à l'acte d'écriture, se laisse aller à exprimer sa colère et pousse beaucoup plus loin la révolte. Certaines sentences, excessives, nuisent à la crédibilité de l'ensemble, mais après tout c'est la loi du genre...

"On ne se promène pas dans les couloirs du collège. Toute errance y est morbide, comme l'est celle d'un malade dans un asile. Le collège est devenu un catalyseur de folie. Mais contrairement aux gardiens et médecins des hôpitaux, les professeurs ne sont pas très différents des malades. A force de composer avec les névroses d'autrui, je sens grandir en moi un état de confusion que je ne peux pas toujours maîtriser. L'absurde a tout envahi et gomme petit à petit la norme, la mesure et le bon sens." (L'école de la honte, page 184)

jeudi 7 octobre 2010

Les répliques qui tuent de bon matin

Certains amis, certains collègues ont le don pour vous déstabiliser dès la première phrase échangée. Il y a les classiques "Mon Dieu, ce que tu as l'air fatigué !", "Je me trompe ou tu es malade ?", mais il y a des variantes plus fantaisistes.

Récemment, j'ai ainsi eu droit à : "Ouh là! Mais ton visage est tout rond ! Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu as grossi, non ? (Regard inquisiteur...) Non... C'est fou, ça.... Comment ça se fait ?" Ou bien: "Tiens, c'est marrant ! Hi hi ! Je me rends compte seulement maintenant que tu ressembles à un poisson ! C'est vraiment surprenant !"'

dimanche 3 octobre 2010

Les questions qu'on n'attend pas



(Vidéo : Clip de Knockout, excellente fusion rock-rap dans le dernier album de Lil Wayne, Rebirth)

Quelques remarques ou questions récemment entendues de la bouche d'élèves de bts ou de lycée :

1) Monsieur, est-ce que vous êtes un bobo ?

2) Monsieur, vous avez de beaux restes.

3) - Monsieur, comment s'appellent vos enfants ?
- Euh... Je n'en ai pas encore.

4) Monsieur, faites pas trop la fête ce week-end, hein ?

vendredi 1 octobre 2010

DeLillo, petit homme paranoïaque (Point Oméga, Actes Sud)



Rentrée littéraire 2010 (5)

Vendredi dernier, je suis allé dans la librairie L’Arbre à Lettres (Paris 12) faire signer mon exemplaire du dernier roman de Don DeLillo, tout juste sorti, Point Oméga (Actes Sud), avec d’autant plus de curiosité que l’homme est connu pour être farouche et n’apparaître que rarement en public. Faut-il s’en étonner ? Les thèmes privilégiés de son œuvre ont toujours été la paranoïa, le culte du secret et l’impossibilité pour les mots de recouper la réalité…

En la matière, je n’ai pas été déçu. Je m’attendais naïvement à quelques échanges du libraire avec l’auteur (que j’aime placer parmi les dix plus grands auteurs vivants), au pire à la lecture d’une petite série d’extraits, mais le grand homme (de petite taille et d’allure chiche, quoique souriant et fort aimable) s’est contenté de faire savoir qu’il ne voulait pas qu’on le photographie, avant d’enchaîner la série des signatures – s'en tenant pour chacun à un modeste « To Untel »…

A propos de DeLillo, génial auteur cérébral et froid, j’aimerais d’ailleurs raconter une anecdote : un bon ami me disait avoir été touché par son avant-dernier livre, L’homme qui tombait – très bon titre pour un roman que l’on attendait au tournant, puisqu’il abordait le thème du 11 Septembre et que DeLillo s’était précisément fait une réputation internationale pour ses premiers livres obsédés par le thème des attentats sur le sol américain.

Surpris qu’on puisse être touché par un DeLillo (excellent à bien des égards mais, disons, peu porté sur le sentimentalisme), je m’étais résolu à acheter ce livre qui ne m’avait pas attiré jusqu’alors – j’avais la sensation que DeLillo tournait en rond depuis quelques temps déjà. Et j’ai retrouvé ses belles considérations glacées sur l’image ou le traitement de l’information, mais sans la moindre once de frémissement pathétique.

Revenant vers l’ami : « Avons-nous vraiment lu le même livre ? J’ai du mal à croire qu’on puisse être touché par ce roman… - Maintenant que tu le dis, je dois t’avouer que je ne l’ai pas fini. Je n’en ai même lu qu’une vingtaine de pages… Le thème me touchait, ces gens dont la vie est bouleversée par le 11 Septembre. Mais bon, disons que ça me suffisait de savoir que ça parlait de ça. Je n’ai pas eu le courage de poursuivre… »

Les mauvaises langues diront que nous venions de faire une bonne synthèse des romans de DeLillo : dix pages qu’on lit avec un certain sentiment de surprise, et puis un effort perpétuel par la suite, assez comparable à mes yeux à une ascèse – une ascèse qui peut être sublime, cependant, et assez génialement connectée à toutes les obsessions de l’époque. Mais j’y reviendrai…

mardi 28 septembre 2010

"Une méditation nostalgique sur la fin de l'âge industriel en Europe" (Michel Houellebecq, La carte et le territoire)



Quelques remarques sur le dernier roman de Houellebecq (Flammarion, septembre 2010) (premières remarques ICI) :

- Les première et deuxième parties donnent toute leur ampleur au roman. On y suit les étapes de la carrière du peintre Jed Martin (de l’invention de Houellebecq, semble-t-il, et constituant ce qu’on pourrait appeler une autobiographie par projection). Deux phases notamment ont fait son succès : son travail photographique à partir des cartes Michelin, ses grands tableaux consacrés aux métiers contemporains et aux grandes figures de l’art et de l’économie.

Ces pages-là sont d’une excellente facture, et l’on retrouve l’ironie de l’auteur de Plateforme, son désespoir latent, son « manque d’attache à la vie », souvent évoqué dans le roman, mais dilués dans une vaste série de digressions sur le sens de l’art, l’évolution économique de la France, l’importance des objets manufacturés dans nos vies… A cet égard, comme on peut le lire en abyme dans la dernière page du roman, une page qui fait la synthèse du travail de Jed Martin mais dont on devine qu’il pourrait s’agir du travail de Houellebecq lui-même, « l’œuvre (…) peut être ainsi vue comme une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe ».

Et c’est la grande force de ce roman que de traiter d’un sujet aussi peu glamour, en apparence, que le déclin industriel, mais de le faire avec un sentiment si poignant de désespoir. Peut-être un Houellebecq plus jeune n’aurait-il pas osé s’attaquer à ce thème-là. Peut-être a-t-il fallu quinze ans de carrière sulfureuse, de scandales divers et d’installation progressive dans le paysage littéraire pour qu’une audience maximale puisse être réservée à un projet si audacieux.

- A cet égard, j’ai du mal à ne pas penser à DeLillo (que j'ai récemment vu en signature à la librarie L'Arbre à Lettres), dont l’écriture et les thèmes sont différents, bien sûr, mais qui a lui aussi le culot d’aborder des thèmes à première vue rebutants, ou bien étonnamment sérieux et cérébraux – je pense par exemple au traitement des déchets abordé dans Outremonde.

- Autre tour de force : le portrait de quelques figures du paysage médiatique français, comme l’éloge de Jean-Pierre Pernaud, génialement à contrepied de tout ce qu’il est en usage de penser dans les « milieux de bon goût ».

- A propos de goût, Houellebecq commet d’ailleurs quelques fautes, comme on en a l’habitude. Je pense par exemple à ce court passage, « Jed décida, finalement, de sortir les profiteroles. (…) Il en prit une, la fit tourner entre ses doigts, la considérant avec autant d’intérêt qu’il l’aurait fait d’une crotte de chien ; mais il la mit, finalement, dans sa bouche. » Ou bien à une scène de beuverie chez TF1, qui s’achève par la vision d’un Patrick Le Lay rampant au sol, le front en sang, à laquelle on a du mal à croire (page 247).

- Je me suis amusé à relever deux occurrences du mot « pénible », mot si fréquent dans les précédents romans de Houellebecq, et qui me semble être le mot le plus représentatif de son œuvre (désignant non pas l’effet sur le lecteur, bien sûr, mais un certain mal de vivre dont tous les personnages de Michel sont emprunts).

- En revanche, je suis nettement moins convaincu par la troisième et dernière partie, qui bascule dans le roman policier (l’atroce assassinat du personnage Houellebecq lui-même). J’avais déjà remarqué la difficulté qu’avait Houellebecq à finir ses romans, et son plaisir à proposer des conclusions sanglantes, voire apocalyptiques : la pathétique tentative de meurtre raciste dans Extension du domaine de la lutte (peu crédible), l’attentat islamiste de Plateforme (inutile ?). Là nous avons droit à une enquête, à l’apparition d’un nouveau personnage sous les traits d’un policier désabusé, comme il se doit, et je trouve que cela donne des pages plus banales et qui souffrent de la comparaison avec les maîtres du genre. Je me suis surpris à être tenté de passer des paragraphes, un comble pour un auteur dont je quête par ailleurs fébrilement chacune des interventions. Je serais très curieux de savoir ce que Houellebecq lui-même, dont je trouve par ailleurs le goût littéraire très sûr (il est souvent brillant dans ses analyses), dirait des chutes de ses propres romans. De quelle manière les justifierait-il ?

- Attendre cinq années pour le prochain opus (l’écart entre La possibilité d’une île et La carte et le territoire), ce sera long…

dimanche 26 septembre 2010

"La phrase est sobre, limpide..." (Bénédicte Heim et les Suicide Girls)

Critique de "Suicide Girls" sur le site Livres-addict, écrit par Bénédicte Heim, à lire ICI, suivi d'un lien vers une heure d'entretien radiophonique, à propos du même roman, dans les locaux des éditions Les Contrebandiers (lien à la fin de l'article).