La littérature sous caféine


samedi 11 juin 2011

Marianne et La Croix

Un article de Benoît Duteurtre dans le Marianne du 11 juin :

« D’un côté, le désir d’enseigner ; de l’autre, la tension et la violence du terrain. D’un côté, une foi de principe dans « l’école républicaine » ; de l’autre, une question de survie face aux permanentes provocations. L’écrivain Aymeric Patricot nous livre son expérience d’enseignant dans les quartiers « sensibles », en banlieue parisienne. Son texte parfois cruel mais plein d’humanité, s’apparente à une découverte de la réalité, au-delà des illusions lyriques et des fumées idéologiques. Dans cet environnement pas forcément solidaire, celui qui craque devant les élèves devient facilement un mouton noir. De son parcours désabusé, il veut tirer une analyse critique, une réflexion constructive et quelques enseignements… pour lui-même ! »

Un autre de Jean-Claude Raspiengas dans le numéro de La Croix du 14 mai :

« Aux avant-postes d’un sombre avenir

C’est un cri. Un de plus. Sera-t-il aussi peu entendu que tous ceux qui l’ont précédé en librairie ? Ou reçu un peu à la manière dont un certain PDG qualifia d’effet de mode la vague de suicides qui sévissait dans son entreprise ? Aymeric Patricot a 36 ans. Il est agrégé de lettres (et romancier). Pendant six ans, il a navigué comme remplaçant dans les collèges et lycées de Seine-et-Marne et Seine-Saint-Denis, avant d’obtenir un poste fixe à la Courneuve. Débarquant en terrain inconnu, il a découvert le réel ou plutôt comme il dit « une partie conséquente d’une réalité française que je m’étais appliqué à ne pas voir » : la pauvreté, l’immigration, les « quartiers sensibles ». Confronté à des insultes mais aussi à une violence physique pure et dure : il a même vu, dit-il, des adolescents lancer des boules de pétanque sur les professeurs.

Dans Autoportrait du professeur en territoire difficile, il relate, décrit, analyse la violence de son expérience, à laquelle rien ne le préparait. Ni sa propre éducation, ni l’apprentissage de son métier puisque les formateurs s’évertuaient à ne pas inquiéter les nouveaux diplômés, à taire ce qu’ils avaient eux-mêmes enduré. « Ce serait un signe d’échec que d’admettre avoir connu le désespoir », avance l’auteur. Autre découverte : l’éducation nationale ne défend pas les profs en difficulté. Aucun soutien de la part de la hiérarchie qui, en général, préfère les tenir pour responsables de ce qui leur arrive. On minimise l’incident (comme s’il était isolé et sans signification) et on met en doute les compétences de l’enseignant agressé. A cela, il convient d’ajouter la terrible dégradation des conditions de travail depuis vingt ans. Et l’on se retrouve avec un taux de suicide effarant chez les professeurs, victimes d’humiliations répétées.

Face à la profondeur des problèmes, Aymeric Patricot met en cause l’indigence des réponses, la volonté d’aveuglement et l’inertie générale. Misère culturelle de l’enseignement : élèves abandonnés, profs relégués dans un quotidien misérable. Au lieu de débattre de « l’identité nationale », il vaudrait mieux se concentrer, plaide-t-il, sur l’idée de cohésion. Aymeric Patricot alerte, appelle à l’aide (dans le désert ?) : ce qui se passe « entre les murs » détermine notre avenir. Inévitablement
. »

jeudi 2 juin 2011

Avoir les mêmes lunettes que son professeur

1) "Monsieur, il ne veut plus mettre ses lunettes... Il a trop honte ! C'est parce qu'il a les mêmes que vous !"

2) Dans un bar de Pyrénées (Haut Belleville), un client s'emporte: "Ras le bol des Bobos ! Qu'ils restent chez eux, merde ! J'en peux plus moi... Le quartier, c'est plus comme avant, à cause d'eux. Ils m'énervent à se faire passer pour des prolos ! Mais c'est pas des prolos ! Putain, qu'ils retournent chez eux, je sais pas, moi, dans leur Marais, ou je sais pas quoi..."

3) Rue du Faubourg du Temple, le propriétaire d'un magasin de frippes s'emporte contre une SDF avinée qui s'approche de ses tréteaux : "Dégage, clocharde ! Dégage, je te dis ou je te règle ton compte ! Putain, ces gens-là, il faudrait les violer et puis les tuer, je te jure !"

mardi 31 mai 2011

Le remords n'existe pas (Apocalypse Bébé, de Virginie Despentes)


Despentes : "les hétéros s'emmerdent" par asi

Il n’est pas courant de rapprocher les œuvres de Despentes et d’Angot, mais je trouve qu’il y a dans le dernier Despentes, Apocalypse Bébé (Grasset, 2010), des accents que ne renierait sans doute pas l’auteur de L’Inceste. Je pense notamment aux meilleures pages de ce livre, à mon goût, celles qu’on pourrait définir comme relevant d’un certain réalisme social et dressant le portrait de personnes émouvantes par leurs défaites, leurs combats vains, leur difficulté à vivre.

Le tout premier paragraphe du roman, par exemple, donne le ton :

« Il n’y a pas si longtemps de ça, j’avais encore trente ans. Tout pouvait arriver. Il suffisait de faire les bons choix, au bon moment. Je changeais souvent de travail, mes contrats n’étaient pas renouvelés, je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Je ne me plaignais pas de mon niveau de vie. J’habitais rarement seule. Les saisons s’enchaînaient façon paquets de bonbons : faciles à gober et colorés. J’ignore à quel moment la vie a cessé de me sourire. » (Apocalypse bébé, page 11)

J’ai trouvé très bonnes aussi les pages décrivant le parcours de François, dont la fille Valentine a disparu. (Il engagera des détectives pour la retrouver, notamment la Hyène, lesbienne brutale et charismatique ne reculant devant aucune méthode). François pourrait être présenté comme l’archétype du romancier courant après le succès, toute sa vie, sans jamais y parvenir :

« Il avait eu quelques petits succès, rien de vulgaire, rien de trop. Remarqué, mais pas de prix. Il n’avait pas trente ans, il était convaincu qu’un jour il aurait son Goncourt. Il ne doutait de rien. Il ne se doutait de rien. Il comptait les voix en rédigeant ses œuvres. Auteur Seuil, il avait été sur les listes, trois fois. Toujours raté. Toujours un autre. On lui disait que ça ne servait à rien de l’avoir trop jeune. Il le prenait avec panache. Il ignorait que c’était déjà ça, son heure de gloire, rien que ça. » (page 40)

C’est dans ces pages que je retrouve le ton d’Angot, du moins dans ses romans que je préfère, ceux que la critique accueille moins bien parce qu’ils sont plus classiques mais que je trouve plus forts pour cette raison, des romans qui décrivent des situations rudes mais avec un souffle, un sens du rythme parfaitement maîtrisés. Je pense notamment aux Désaxés.

Paradoxalement, les passages plus trash d’Apocalypse bébé m’impressionnent moins, peut-être parce qu’ils me font l’effet d’être plus « faciles » et qu’on a parfois du mal à y croire. La chute du roman, notamment, ne m’a pas convaincu. Cette scène de terrorisme, que Despentes a manifestement éprouvé du plaisir à écrire, fait trop penser à la fin de Plateforme, de Houellebecq, et ne souffre pas la comparaison avec un autre maître du genre, DeLillo, qui a véritablement posé les bases de la « littérature sur le terrorisme ».

La partie consacrée à Yacine, un personnage secondaire qui croise le chemin de Valentine, est d’une violence surprenante, malgré tout, et renvoie mes maigres digressions sur le sujet, dans Azima la rouge, au rang de littérature pour curés de campagne.

« Il se demande qu’est-ce qu’elles foutent les mères, pendant ce temps. Encore en train de se peindre la face, elles ne savent même pas se maquiller, tant qu’à être des putes elles pourraient au moins faire un effort, apprendre à s’arranger. Mais même ça, être des salopes correctes, c’est au-delà de leur force. Torcher leurs gosses, c’est trop leur demander, être belles, c’est trop leur demander. Elles ne savent rien foutre. Et celles qui se mettent en mode foulard ne valent pas mieux que les autres. Elles friment tout ce qu’elles veulent à la sortie des écoles, la bande à Dark Vador, jamais ça ne fera d’elles de bonnes croyantes. Rentrées chez elles, elles sont des chiennes, des feignasses et des ignorantes. Pas étonnant que plus tard les gamins deviennent les racailles qu’il croise tous les jours. Sa mère à lui ne les a jamais laissés traîner toute la journée dans les escaliers. Chez lui, ça ne se passait pas comme ça. Même s’il n’y avait pas de bonhomme à la maison, elle sortait le ceinturon et personne ne mouftait. Maintenant, il est un homme, si quelqu’un sort le ceinturon, c’est lui. »

Mon passage préféré dans le roman développe une idée à laquelle je suis très sensible depuis longtemps, une idée qu’il m’est arrivé d’évoquer d’ailleurs sur ce blog, l’idée que le remords, au fond, n’existe pas… C’est vraiment ce genre de page qui donne toute sa force aux œuvres de Despentes.

« Hors les romans, elle n’a jamais vu de criminel en larmes demandant sincèrement pardon. Les histoires se ressemblaient toutes : le coupable se souvient de l’humiliation, la blessure, la terreur qui a présidé à sa décision de tuer. Ce qu’on lui a fait, à lui. Puis il y a un trou, dans sa narration. Il raconte, juste ensuite, l’injustice du traitement qu’on lui inflige, quand on le cherche pour le faire payer. Personne n’a jamais rien fait de mal. Cet espace du réel où il a tué, torturé, massacré n’existe que pour la victime, si elle a survécu au drame. Ceux qui exprimaient des remords, c’était toujours dans l’espoir d’adoucir la décision du tribunal. » (page 227)

jeudi 26 mai 2011

"Le courage d'enseigner" (Philippe Petit sur Marianne 2)

Bel article de Philippe Petit sur le site de Marianne 2 :

"Le livre s’ouvre sur une phrase d’une étudiante affirmant : « A l’école j’ai perdu l’habitude de réfléchir… ».

Cet aveu pourrait être le fil rouge de cet autoportrait. Un enseignant y découvre que son rôle n’est pas d’enseigner et que les enfants ne vont plus à l’école pour réfléchir. La mission de l’institution scolaire n’est plus de transmettre un savoir, mais de rapiécer le tissu social. « Certains redoutent l’avènement d’un système à deux vitesses. Il me paraît évident qu’il existe déjà » (p. 28). Ce dont nous parle l’auteur, c’est donc bien de ces collèges français relégués, défavorisés, de ces Zones d’Education Prioritaire où le but du professeur est réduit à contenir la violence de sa classe. Dans ce livre biographique, il est question de la honte du professeur qui n’arrive pas à tenir sa classe pourtant intenable, il est question de la mauvaise conscience d’un professeur contraint d’aiguiller tel ou tel dans la filière qui lui correspond, en fonction et en raison des ses handicaps socioculturels. Mais il n’est pas seulement question de la souffrance du corps professoral, puisqu’il est aussi et surtout question de la France et de son Histoire. L’Histoire de France vues par le prisme d’un enseignant, autrefois candide.

« C’est à vingt-neuf ans, débutant comme enseignant, que je me suis posé pour la première fois la question de l’ethnie – tout au moins de l’ethnie en France ». (p. 61). Il est donc aussi question d’un jeune français, un jeune normand nouvellement agrégé, qui découvrit qu’il est blanc lorsqu’il débarqua dans un collège de la région parisienne ou 95% de ses élèves ne le sont pas. Et oui, messieurs les Républicains, la couleur de peau, la ségrégation colorée, la color line comme disent les américains, et bien cela se voit. Et cela s’entend comme ce professeur qui entend ses élèves lui dire : « On n’est pas comme vous, M’sieur. On n’est pas Français, nous ». Dans ce livre il est question de collégiens et de lycéens qui sont manifestement « blessés de la race » et d’un professeur qui découvre que le mot « français » qui lui servait autrefois à définir son identité, lui fait aujourd’hui l’effet d’une « coquille vide ».

C’est un livre violent car il y est question de violence, d’une double violence même car la violence quotidienne est redoublée par le silence sur cette violence. Le grand mérite d’Aymeric Patricot est de briser ce silence. Est-ce un mérite ou une nécessité ? Comment en effet survivre sans crier cette violence sans voix ? L’auteur semble nous dire : « ouh… ouh… savez-vous qu’il existe des métiers, à savoir celui de professeur en territoire difficile, où le quotidien est fait d’insulte, de crachat, de coup, d’humiliation, de solitude, de dépression, et de suicide . Savez-vous que le malaise des professeurs n’a d’égale que le silence de l’Institution, l’indifférence cynique des supérieurs hiérarchiques et la détresse des collégiens ? ».

Il n’y a pas que de la colère dans ce livre, il y a aussi de l’admiration. D’une part de l’admiration pour la sincérité des lectures d’adolescents qui découvrent Jean-Baptiste Poquelin ou James Ellroy, ou admiration pour l’authentique talent littéraire de certains de ses élèves qui, quoique nés hors de France, ont épousé sa langue. D’autre part, écrit l’auteur, « j’éprouve une véritable admiration pour les dizaines de milliers de professeurs qui persistent à travailler dans ces endroits-là, parce qu’ils font preuve d’un courage, d’une abnégation, d’une force dont je n’aurais pas été capable » (p. 93).

Aymeric Patricot a en effet quitté le collège unique pour le lycée général qui lui n’est plus unique, et cela par instinct de survie. Cela demande du courage que de dire à voix haute qu’on n’a plus le courage d’aider ces collèges en difficulté, qu’on préfère laisser de coté ces « adolescents invisibles » qui n’auront pas la chance d’accéder au lycée, et cela, car il y va de notre santé. Le lecteur passe lui aussi de la colère à l’admiration. Si ces professeurs pouvaient être admirés par d’autres que des professeurs, si ces professeurs pouvaient ne pas être méprisés par le gouvernement, alors, peut-être, que notre colère s’en trouverait soulagée. Merci à eux donc, ces professeurs en territoire difficile, et merci à Aymeric Patricot de les avoir remerciés.
"

mardi 24 mai 2011

Effets de style et neutralité chez Guibert (Mes parents)



Ce qu’il y a de fort dans Mes parents, de Hervé Guibert, c’est la grande neutralité du ton qui, appliquée à une matière incandescente, en multiplie les pouvoirs évocateurs. Il y a de longues pages faites de phrases courtes énonçant des faits simples mais qui, cumulés, dessinent de spectaculaires destinées, comme dans ce passage (la fin d’une longue page) où Guibert propose un des portraits possibles du couple de ses parents :

« (…) Elle s’est acheté un collant noir épais. Elle se rend compte qu’elle est encore souple. Elle fait des sauts de lapin. Une fois par mois le club organise une fête, avec un buffet garni et une projection de film. Ils trouvent ça sympathique. Ils se lient avec d’autres couples mais refusent toute invitation personnelle, « pour ne pas avoir à rendre », « pour ne rien devoir à personne ». Puis en lisant une annonce dans un journal, il décide de maigrir en appliquant la méthode Weight-Watchers. Il achète une petite balance et elle doit lui peser tous ses aliments avant de les faire cuire. Il arrête le régime car il s’aperçoit que perdre du poids lui donne un visage inquiétant, presque osseux. Ils rangent la petite balance au fond du buffet. Ils lui disent qu’ils ont peur du communisme, peur de ne pas toucher leur retraite, peur d’être renvoyés dans des camps de vieillards, peur peut-être même d’être séparés l’un de l’autre. » (Mes parents, Folio, page 113)

Cette neutralité me fait penser à l’écriture blanche d’Annie Ernaux, qui ressemblait à celle de Camus dans L’Etranger, même si les projets différaient évidemment beaucoup.

Dans le cadre de cette neutralité, le moindre effet de style (phrase plus longue, absence de ponctuation, anacoluthe…) prend un relief particulier, signalant un trouble puissant, une distorsion du sens.

A mesure que le livre approche de sa fin, les scènes raccourcissent, le trait se fait plus dense, les remarques plus cinglantes, et l’émotion naît de ce rétrécissement très progressif vers une sorte de chute hallucinée. Voici le dernier paragraphe, séparé par un blanc :

« Le père partit en mer et se livra à la tempête, son chapelet autour du cou. Il se décharna. Un squelette barrait son bateau, un chapelet en écharpe. »

C’est fou comme l’économie de moyens fait parfois d’un livre une petite œuvre infiniment plus forte qu’un pavé prétendument génial.

samedi 21 mai 2011

Marcel Pagnol, un auteur régionaliste ?



1) Dialogue entre professeurs de français:
- Vous avez déjà fait étudier Pagnol à vos élèves ? Je lis "La gloire de mon père", en ce moment, et ce livre délicieux serait parfait pour eux.
- Pagnol ? Jamais lu ! La littérature régionaliste, très peu pour moi !

2) Dans un bar de Pyrénées (20è arrondissement), un homme manifestement sous psychotropes, hyper nerveux, relaçant sa chaussure en la posant sur un tabouret, parle à voix très forte: "DSK, il pense avec sa bite, ouais ! DSK, ouais, c'est ça... CONNARD!"

3) Dans le même bar, un homme d'une trentaine d'années fanfaronne auprès d'amis :
"Au lycée, j'ai toujours eu un demi de moyenne. - Un demi... Tu veux dire, un et demi ? - Non, non ! Un demi... Zéro virgule cinq, quoi... C'est vrai, je te jure ! J'avais que des zéros, je foutais rien. Je venais jamais en classe. Alors je récoltais des zéros. Franchement, le demi-point, je sais même pas où ils l'ont trouvé !"

mardi 17 mai 2011

Violences faites aux femmes : le déni ? (Viol en littérature et affaire DSK)


J.F Kahn : imprudence ou viol de DSK par pensetouseul

L'affaire DSK me paraît assez révélatrice du traitement que la société française réserve, en général, au thème du viol. Cela fait quelques années maintenant que je me penche sur la question, notamment par le biais de la fiction. Azima la rouge et Suicide Girls en traitaient de manière très instinctive, sans élaborer de théorie ni faire de morale. Il s'agissait de réfléchir à la notion de traumatisme, le viol représentant une sorte d'archétype de toutes les violences possibles. Et j'ai souvent été frappé par le mouvement de répulsion que provoquait ce genre de littérature : "Pourquoi donc écrire là-dessus ? / Le thème ne m'intéresse pas ! / Ecris donc des choses joyeuses ! / Nous n'avons pas envie de publier des articles sur un livre de cette catégorie-là."

J'étais surtout surpris de remarquer ces réactions chez des femmes, en majorité, alors que je m'étais attendu à ce qu'elles constituent un public privilégié. Les rares qui ont lu et aimé Suicide Girls m'ont semblé être des personnes qui avaient été touchées, de près ou de loin, par de telles choses, ou qui s'y étaient déjà intéressées. Et je me suis souvent donné l'impression d'être moi-même plus féministe que la plupart des femmes dans la mesure où j'éprouvais davantage de compassion, davantage de révolte face à la réalité d'une certaine condition féminine.

(On peut imaginer, bien sûr, des hypothèses à ce mouvement de répulsion : sujet sensible entre tous, fatalisme, caractère insupportable de certains faits que l'on sait pouvoir nous concerner...)

C'est le même genre de mouvement que je crois pouvoir observer dans l'affaire DSK. Sans vouloir bien sûr préjuger de la suite des événements, il est d'ores et déjà frappant de voir combien la question de la victime est évacuée. On ne la voit pas, mais surtout on ne veut sans doute pas la voir. Le vrai traumatisme, pour l'opinion publique et la classe politique, c'est de se rendre compte qu'il existait peut-être une autre réalité derrière la façade prestigieuse. Cela dérange tous les plans. Il est tellement plus facile, tellement plus confortable de s'en tenir à ce que l'on croyait être la réalité de DSK ! On hésite entre reconnaître la souffrance de la victime et préserver sa jolie vision des choses. Mais on n'hésite pas longtemps, en fait. A moins que les faits nous obligent un jour, par leur étalage éclatant sur la voie publique, à reconsidérer le paysage.

(Non pas que le public et la classe politique refusent de voir une réalité dont nous ne savons même pas encore si elle existe... Mais ils souffrent d'avance à l'idée qu'une réalité de cet ordre puisse éclater).

samedi 14 mai 2011

Les désarrois du professeur en ZEP

Dans l'édition du samedi 14 avril du monde, un article de Mattea Battaglia à propos d'Autoportrait du professeur... dans la rubrique Le livre du jour (en ligne ICI).

"On ne compte plus les témoignages de jeunes professeurs meurtris par les conditions de leur "prise de fonctions" - ces "bleus" qui vivent dans leur chair l'écart entre un concours d'élite et le niveau du travail demandé en classe. La réforme dite de la "mastérisation", entrée en vigueur en 2010, a exacerbé le malaise, privant ces enseignants débutants de leur année de stage.

Internet, depuis plusieurs mois, s'est fait l'écho de leur désarroi : sur les blogs et les forums de discussion, la parole des enseignants se libère, pointant la difficile transition entre la formation et le terrain.

C'est ce passage, cette mise à l'épreuve que raconte Aymeric Patricot, agrégé de lettres modernes, débarqué, en 2003, dans une banlieue parisienne dont il ignorait tout - ou presque.

Le jeune homme de 29 ans, originaire du Havre, va assurer durant trois années des remplacements - de deux à trois mois - dans des collèges et lycées. Là, il se confronte à ces "zones sensibles" auxquelles, dit-il, ni les médias ni surtout l'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) ne l'ont préparé.

Première destination : Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ses barres HLM où plane le souvenir de la jeune Sohane, brûlée vive dans le local à poubelles de sa cité... à quelques centaines de mètres de l'établissement où il est affecté. Et premier conseil asséné par la principale : "Votre travail consiste à tenir vos classes, autant qu'il vous est possible." Quid de la transmission des savoirs ?

VIOLENCE MORALE ET PHYSIQUE

Le jeune homme s'interroge sur un métier qu'il doit, chaque jour, improviser, où la violence - morale et physique - le dispute à l'épuisement. "Je crois pouvoir affirmer qu'il existe deux métiers, écrit-il, dans les collèges favorisés, l'enseignant transmet des connaissances, identifie les progrès à faire, exerce les élèves ; dans les défavorisés, il contient la violence (...) et s'estime heureux lorsqu'il fait apprendre, pendant l'année scolaire, quelques maigres notions comme le présent de l'indicatif..." On ne sait s'il éprouve de l'admiration ou de la compassion, sans doute les deux, face à cette frange de professeurs qui cultive l'abnégation - "ces personnes aux épaules voûtées, rasant les murs, les joues creuses et tirant nerveusement sur une cigarette à la moindre pause, ces personnes que j'avais pour fonction de remplacer, précisément"...

Il est sévère à l'égard de l'institution, le ministère, l'administration, les politiques qui laissent les enseignants aller au casse-pipe. Aymeric Patricot est tout aussi intraitable pour lui-même, ou pour le "débutant" qu'il a été : manque d'autorité, recours à la menace et à l'exclusion... "Je me suis imaginé donner des coups." Il insiste sur la "mauvaise conscience" du professeur en zone d'éducation prioritaire (ZEP), qui n'ose plus se plaindre d'élèves cumulant déjà toutes les difficultés.

Admettre le désespoir n'est pas nécessairement signe d'échec. L'auteur évoque aussi des "expériences lumineuses", l'orgueil de former les adultes de demain, la joie de se confronter à cette "pâte humaine" pas encore formatée par l'idéologie et la morale. La spontanéité contagieuse des adolescents, leur enthousiasme pour Molière, Corneille, Maupassant. Les talents qui se révèlent. Selon une enquête menée par la Société des agrégés, plus de 45 % des professeurs du secondaire ont un jour songé à démissionner.

Aymeric Patricot n'en fait pas partie, mais il a tourné la page des remplacements il y a trois ans pour enseigner en poste fixe dans un lycée de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). "Les classes deviennent gérables (...). C'est que les éléments les plus brutaux n'y accèdent pas, et même parfois quittent le système", note-t-il, sans langue de bois.

Autoportrait du professeur en territoire difficile, Aymeric Patricot, Gallimard, 113 p., 9,50 €

Mattea Battaglia
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