La littérature sous caféine


mardi 24 avril 2007

Plaisir et mauvaise conscience du roman (Sollers et la culpabilité)



© olivier.roller.free.fr

Potassant l’histoire de Tel Quel et feuilletant quelques bouquins de Sollers en vue d’un cours à Sciences-Po, je retombe sur plusieurs passages condamnant dans le roman la construction d’un récit.

Aujourd'hui, celui qui cherche à raconter une histoire doit surmonter la mauvaise conscience que font peser sur lui ces théories fort compréhensibles au demeurant, mais tout de même handicapantes pour celui qui se sent le tempérament d’un romancier… Depuis combien d’années proclame-t-on la mort du roman ? Depuis combien d’années le roman, au sens le plus trivial du terme, continue-t-il en dépit de tout à nous procurer du plaisir ?

Curieusement, Sollers relie l’écriture du roman à la culpabilité… Ne vous sentez plus coupables, nous dit-il, et cessez d’écrire des fictions ! Je trouve ça plutôt fécond, pour ma part, la culpabilité…

« - Le roman doit d’abord être une « histoire », a story… Personnages typés. Enquête plus ou moins policière. Dévoilement d’une cause, d’un ressort, d’un motif, autrement dit d’une culpabilité. Surmontée ou pas, peu importe. Sois coupable, et raconte. Pas de culpabilité, pas de story, ou à peine. Pas, ou peu, de story, rien du reste ! (…)
- Eh bien, vous n’avez qu’à écrire une story !
- Comment faire, sans ressentir la moindre culpabilité ? (…)
- En somme, vous vous situez dans l’indicible ?
- Mais non, mais non… Quand j’ai dit que ça ne se racontait pas, en réalité, ça se raconte très bien. Et même de mieux en mieux. Mais ça ne fait pas une story, vous comprenez ? Ca ne se boucle pas en story !
- Vous voulez dire que ça reste en suspens ? Que ça en va nulle part ? Ou partout à la fois ?
- Un peu, oui.
- Mais c’est la poésie, ça ?
- Ah, non ! Pas du tout, Roman ! J’y tiens !
- Mais pas « nouveau roman » ?
- Non plus ! Ni dix-neuvième, ni dix-neuvième amélioré ! Sensualité d’abord ! Positive !
»
(Extrait d’une interview imaginaire, dans Portrait du Joueur)

lundi 23 avril 2007

Dieu voulait que Voltaire existe



Il est devenu bateau de citer Voltaire, mais lorsque vous sortez de la projection de l’hallucinant Jesus Camp, présentant certains milieux évangéliques américains, tout sauf modérés…

… et qu’un prof, quelques heures plus tard, vous raconte qu’une de ses élèves, la meilleure d’ailleurs, s’est vantée dans une copie de pouvoir affirmer que les événements du 11 Septembre était arrivés parce que Dieu l’avait voulu…

… alors il devient particulièrement réconfortant de savoir qu’un Voltaire a écrit Candide (que je relis en ce moment pour préparer un cours de 1ère) et qu’il existe encore quelques personnes à se reconnaître dans son ironie, son scepticisme, et la sorte de politesse intellectuelle consistant à préférer le bon sens et la raison :

« Quelques citoyens secourus par eux leur donnèrent un aussi bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre. Il est vrai que le repas était triste ; les convives arrosaient leur pair de leurs larmes ; mais Pangloss les consola en les assurant que les choses ne pouvaient être autrement : « Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux. Car, s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs. Car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Car tout est bien. » » (Chapitre 5)

vendredi 20 avril 2007

Oé / Murakami : le duel



, suite et fin. Dans ce court recueil d’articles et de conférences (incluant le discours de Prix Nobel), Moi, d’un Japon ambigu, (Gallimard, 2001), le maître japonais fait le point sur l’évolution de la littérature japonaise du XXème siècle, explique sa fascination pour les contes suédois et la philosophie française, décrit son entreprise romanesque comme une tentative de « relativiser le système impérial divinisé en tant que pouvoir absolu et de libérer les Japonais de ce système impérial qui avait jeté un sort sur les profondeurs de leur conscience. » (p65)

Dans cette perspective, on comprend mieux le souci de Kenzaburo Oé d’illustrer par ses récits la vie des « marges » (villages dans la forêt, populations marginalisées, personnage en rupture de ban…)

Il est assez comique de le voir égratigner au passage la nouvelle génération d’écrivains, comme Haruki Murakami. Derrière la posture du maître regrettant que ses disciples ne soient pas aussi fins que lui, ne dissimule-t-il pas sa jalousie pour leur immense succès ?

« Il est possible que les ventes récentes des ouvrages publiés par ces deux auteurs soient à elles seules plus importantes que la somme des ventes de tous les autres romanciers vivants. C’est ici que nous constatons que le boom économique du Japon se fait sentir sur le marché littéraire. Contrairement à l’essentiel de la littérature d’avant-guerre qui romançait l’expérience réelle des écrivains et des lecteurs qui, ayant vingt ou trente ans, avaient connu la guerre, Murakami et Yoshimoto expriment l’expérience d’une jeunesse politiquement non engagée ou détachée, ravie de vivre une adolescence attardée ou une sous-culture postadolescente. Et leurs œuvres évoquent, en réaction, quelque chose qui frôle la flagornerie par rapport à leurs jeunes lecteurs.(...)

Dans le cas de Murakami, écrivain d’une quarantaine d’années et, par là, de la génération qui précède celle de Yoshimoto, nous avons une représentation des habitudes culturelles contemporaines, excessivement ostentatoire. Murakami est aussi un lecteur consciencieux de la fiction moderne américaine, tout comme un traducteur qui a rendu le minimalisme américain dans un style narratif japonais impressionnant. De ce point de vue, il représente un « écrivain intellectuel » dans la lignée de Sôseki et d’Ooka. Pourtant Murakami, en captivant un lectorat avide et large, a accompli ce qui jusque-là avait échappé à d’autres écrivains purement intellectuels, quoi qu’ils eussent cherché leur inspiration idéologique ou stylistique dans la littérature contemporaine européenne ou américaine» (p92)

mercredi 18 avril 2007

100% Bac Blanc (suite et fin)



- Une élève, cherchant à présenter le plan de son commentaire : "On peut dégager le texte en deux parties..."

- Un autre, dressant le portrait de Baudelaire dans son introduction : "Baudelaire... Ses Parents... C'étaient des bourges... Lui, c'était un poète... Un poète poétique... Son poème... Il y a des rimes embrasées... C'est ça... On peut dire que le poème... Il est composé de musicalité... Voilà... C'est tout ce que j'ai à dire sur Baudelaire..."

(En photo, sans aucun rapport avec le billet, ambiance taxi-brousse dans une gare routière au Sénégal...)

mardi 17 avril 2007

La droite masturbatoire (Le Faste des Morts, de Kenzaburo Oé, suite)



Achevant ma lecture du recueil Le Faste des Morts (titre et couverture splendides), je tombe sur de beaux paragraphes largement inspirés du Sartre de L’Enfance d’un Chef (une nouvelle phare du recueil Le Mur) : Oé Kenzaburô cherche à saisir, dans la nouvelle Seventeen, l’un des tout premiers textes de sa carrière, dans les années 50, la psychologie d’un jeune étudiant basculant dans une idéologie de droite dure (pas grand-chose à voir avec le fascisme à la française, d’ailleurs, puisqu’il s’agit ici de se soumettre à un Empereur authentiquement divinisé).

Le Prix Nobel en fait un jeune homme mal dans sa peau, maladivement focalisé sur la masturbation, et qui retrouve dans l’idéologie le minimum de confiance en lui sans lequel il ne parviendrait pas à s’insérer dans la vie sociale. On comprend que le texte est ironique… Et il est intriguant de voir à quel point Oé représente la position romanesque quasiment inverse, point par point, de celle de Mishima (Mishima sacrifiant, lui, au culte du corps et de la force des armées japonaises…).

« Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermée dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite ! A peine avais-je fait un premier pas que les filles poussèrent un cri, mais elles ne pouvaient pas s’enfuir, comme si leurs pieds étaient cloués au sol. La peur qui faisait battre un sang brûlant dans leur poitrine provoqua en moi une joie spirituelle aussi violente qu’une pulsion sexuelle. J’ai hurlé :

« Où est le problème avec la droite ? Hé ! Ca vous dérange peut-être qu’on soit de droite ? Espèces de putes !
» » (p154)

vendredi 13 avril 2007

French Cadavres (Oé Kenzaburo, Le Faste des Morts)



« « Ah bon, un travail temporaire…, dit le professeur en agitant ses oreilles d’une saine rougeur. Vous êtes inscrit ici ?
- Oui, en lettres.
- En allemand ?
- Non, en littérature française.
- Ah, soupira-t-il d’un air ravi. Vous préparez votre thèse sur quoi ? »
J’hésitai à l’avouer.
« Sur Racine, Jean Racine. », me résolus-je à dire.
Tout le visage du professeur se couvrit de rides, tandis qu’il riait négligemment comme un enfant.
« Comment ça ! Un étudiant travaillant sur Racine qui transporte des cadavres !
» »

Ce passage est extrait du Faste des Morts, nouvelle présente dans le recueil du même nom, regroupant trois textes de jeunesse du seul prix Nobel japonais encore vivant, Oe Kenzaburo.

Publiées en 57, ces quelques lignes témoignent de la grande importance que revêtait la culture française dans la formation de tout écrivain nippon. D’ailleurs le recueil n’est qu’une longe adaptation, parfois maladroite, parfois majestueuse, de problématiques sartriennes (la mauvaise foi, la conscience, les objets…) au contexte politique japonais de l’époque.

Cinquante ans plus tard, il semble que les « flux d’influence » se soient inversés… Je pense que les écrivains français cherchant en Asie de quoi revigorer leur prose sont désormais beaucoup plus nombreux que les écrivains japonais, chinois ou autres lisant véritablement des Français.

Personnellement, ça me rend à la fois triste, et assez curieux de voir ce que pourrait donner une influence asiatique dans notre littérature. En B.D., le manga bouscule déjà toutes nos habitudes…

(Au passage, je me rappelle d'un article de Télérama suggérant qu'Oe ressemblait à Droopy...)

jeudi 12 avril 2007

L'énigme souriante



Je viens de comprendre comment compresser des images, et je ne résiste pas à l'envie de glisser ici l'une des photos tirées de mon voyage au Sénégal - atmosphère mélancolique ici pour cette vue d'un quartier de pêcheurs, à Saint Louis...

Et je complète par une belle phrase du roman Thérèse, de Schnitzler :

"Devant elle, l'énigme souriante des quelques heures dont elle pouvait disposer." (p 60)

mardi 10 avril 2007

Schnitzler, mon frère !



J’ai découvert Arthur Schnitzler (Vienne, 1862-1931) en passant l’agrégation de Lettres. Depuis, je garde le sentiment d’être une sorte de double de cet écrivain : je me sens parfaitement en phase avec chacune de ses inquiétudes, et s’il peut paraître présomptueux d’affirmer Ce livre-là, j’aurais pu en être l’auteur, du moins j’ai du plaisir à dire : Je lis ce romancier comme si je lisais dans la personne que j’aurais été à la même époque…

Sa longue nouvelle Mademoiselle Else présente le monologue subtil d’une adolescente prête à commettre le suicide pour attirer l’attention d’un père manipulateur : prose délicate, cherchant à saisir au plus près les contradictions les plus intimes de nos mouvements de pensée. J’étais animé par un projet très proche, en écrivant Azima

Son chef-d’œuvre est sans doute la Nouvelle Rêvée (Traumnovel), petit bijou dont Stanley Kubrick a tiré le cérébral Eyes Wide Shut, à mille lieux du frémissement et de l’angoisse contenus dans le texte. Récemment sur ce blog nous évoquions les rapports Hommes/Femmes et la manière inquiète dont je pouvais en parler : pour moi La Nouvelle Rêvée constitue comme un repère en la matière, et le bréviaire de toutes les peurs que peut susciter la vie de couple pour un homme (Rappelez-vous : ce mari rendu presque fou par les rêves que lui raconte sa femme, dits sur un ton détaché…)

J’achève de lire le dernier roman de Schnitzler, Thérèse, dans lequel l’auteur a semble-t-il concentré tout le pessimisme dont il était capable : la pauvre Thérèse, indifférente à beaucoup d’hommes, incapable de trouver celui qui lui convient, sombre dans une misère de plus en plus palpable. Rien à redire à cet implacable roman ciselé, si ce n’est son parfum de fatalité : Schnitzler, au crépuscule de sa vie, n’aurait-il pas cherché à se venger sur son héroïne de toutes les peurs qu’auront suscité, chez lui, la gente féminine ? (Comme par hasard, Thérèse reconnaît ne pas être dotée de l’instinct de maternité…)

Rappelons-nous que Schnitzler et Freud se sentaient très proches. Freud considérait qu’ils avaient des intuitions comparables, Schnitzler les présentant sous forme romanesque. Ce n’est pas surprenant que je voue la même admiration aux deux hommes.

Souvenons-nous de La Ronde de Max Ophüls, film étincelant, un brin précieux, un brin cynique, merveilleux de finesse et d’équilibre, tiré du même Schnitzler.

Et finissons ce billet par un court extrait de Thérèse, assez représentatif de la prose classique et douce du cher Arthur :

« Mlle Sylvie n’avait pas l’air de croire à son innocence, et de fait, la jeune fille s’étonnait parfois que son cœur et ses sens eussent perdu la mémoire du bonheur et de la volupté goûtés dans les bras de son amant. La déception, éprouvée devant sa trahison, avait fait place à un profond scepticisme. Il lui semblait que jamais plus elle n’aurait foi dans un homme et inconsciemment s’en réjouissait. Sa réputation irréprochable la flattait – elle savait non sans fierté que Mme Eppich, vis-à-vis de ses amis, mentionnait fréquemment son origine aristocratique. » (p59)