La littérature sous caféine


mardi 16 mars 2021

Evelyne Pisier, ou l'épouvante-réalité



Par voyeurisme, j’ai prolongé ma lecture de « La familia grande » de Camille Kouchner (2021) par le roman que sa mère, Evelyne Pisier, avait publié quelques années plus tôt, bien avant les aveux de son fils violé par Olivier Duhamel. « Une question d’âge » (Stock, 2005) est un roman terrifiant sur le thème de l’adoption ratée. Rien que pour ça, le livre m’a arraché des frissons d’horreur : quelles souffrances, de part et d’autre… C’en est presque invraisemblable. Mais on décrypte aussi dans le texte le drame de l’inceste à venir. Très vite, on comprend que le roman n’est qu’une autobiographie déguisée. On se prend au jeu des indices. Alors j’ai ressenti la même chose qu’avec un roman de Stephen King : de l’épouvante, littéralement, devant les refus de voir l’évidence et le gouffre de désespoir dans lequel s’enfonce cette femme.

Au fond, le plus pathétique n’est pas son alcoolisme, ni le recours à des passe-droits, ni la violence des rapports entre enfant et parents, mais l’incompréhension du mal-être de la fille adoptive alors même que tant d’indices nous sautent aux yeux. On dirait que la narratrice s’acharne à ne pas comprendre des signes toujours plus nombreux. Et, refermant le livre, on trouve difficile de ne pas en tirer la conclusion qu’Olivier Duhamel a pu faire d’autres victimes que le fameux Victor. L’auteure devient une sorte de monstre romanesque, tout entier dans la douleur et le déni. L’épouvante-réalité, voilà ce qui pourrait définir un genre nouveau !

« Nicole Réglisse [la directrice de la DDASS] nous prend un flagrant délit d’erreur. Nous avons oublié de fournir les témoignages de bonnes mœurs. La loi exige deux témoignages écrits. Une formalité essentielle. « Mais la DDASS ne les lira pas. Compte tenu de votre « situation sociale », vous ferez dire n’importe quoi à vos amis. » La remarque n’est pas fausse, pas très aimable non plus. Elle déplaît à Thierry [le nouveau mari]. Il n’aime pas que l’on se moque ni de lui ni des lois. De plus en plus nerveux il prend Nicole Réglisse en grippe. »

mardi 9 mars 2021

20 choses vues dans le Morvan

Les toits de tuiles brunes, rousses, noires ou moussues donnent le ton de la région – même si vers le sud, c’est l’ardoise qui domine / Les bocages, les pommiers, les façades à pans de bois soufflent aux paysages un petit air de Normandie / La basse montagne évoque le Massif central ; les prairies verdoyantes l’Irlande ; le granit la Bretagne / Je n’ai jamais vu tant de rivières, de ruisseaux, de marais ; la plupart des champs sont creusés de rigoles pour faciliter l’écoulement / J’ai croisé des chevreuils, des écureuils, des aigrettes, des sangliers, des hiboux / Je trouve que les charolaises ont du charisme / J’ai bêtement écouté le titre Sirupeux de Roxy Music, Avalon, en allant voir Avallon, de même que je me suis rendu à Poil puisque je suis velu / Un peu partout poussent en rangs serrés les Nordmann qui porteront bientôt les guirlandes dans nos salons / Une ville moyenne comme Autun, autrefois prospère d’un point de vue industriel, ne vit plus que des revenus du tourisme… J’imagine la pauvreté qui s’installe / La moitié des commerces des petites villes ont le rideau fermé / La présence beaucoup plus marquée de vieilles pierres qu’en Champagne me rappelle que celle-ci a décidément beaucoup souffert des guerres / Cependant les monuments aux morts dans les moindres villages du Morvan rendent sensible la saignée qu’a représentée malgré tout la guerre de 14 / La politique de préservation de l’habitat épargne aux visiteurs la présence de ces lotissements si fades que l’on voit essaimer partout ailleurs / Les odeurs de sous-bois, d’étables et de pommes fermentée surgissent un peu partout / Le joli maillage d’églises, de châteaux, de ruines romaines et de vestiges gaulois donne l’impression d’une terre saupoudrée par l’Histoire / Les parcelles de Chablis sont sèches et blanches, ce qui me paraît indiquer le moindre développement du bio qu’en Champagne où les parcelles enherbées sont nombreuses / La faible notoriété du Morvan semble offrir aux habitants l’occasion de jouir en toute impunité de ses beautés secrètes / Cette vie de basse montagne, avec ses habitants sympathiques hors des modes, m’a curieusement fait penser au Twin Peaks de David Lynch / Dans ce genre d’atmosphère, la musique appropriée me paraît être le blues rock et la country de Creedence Clearwater Revival.

mardi 9 février 2021

Se cultiver

Je réalise qu’une culture solide, à défaut d’une vaste culture – je ne prétends pas en avoir une, mais j’en ai le fantasme – n’apporte pas de soulagement ni de consolation. Mais elle présente l’avantage d’éteindre les regrets : en fréquentant les chefs-d’œuvre, on se dit qu’on ne passe pas à côté des grandes interrogations du genre humain. Si l’on ne connaît pas plus de réponses, au moins connaît-on les questions – et celle-ci peuvent avoir été posées de façon splendide, ce qui procure au moins du plaisir.

mardi 19 janvier 2021

Les écrivains-dictionnaire

Il y a des écrivains qui vous obligent à chercher le sens des mots, sous peine de manquer une dimension essentielle de leur œuvre. J’ai souvent noté sur la page de garde des romans de Colette certains termes dont je me promettais de chercher le sens, et que je me jurais même d’apprendre. Avec « La dernière harde » de Maurice Genevoix, merveilleux roman sur le monde des cervidés (sans doute, ce sont les horreurs de la guerre qui ont inspiré à l’auteur cette passion pour le monde animal), je découvre tellement de mots que j’ai décidé d’inaugurer avec eux un carnet, sobrement titré « Vocabulaire précis ». Je compte bien faire de ce carnet l’outil d’une progression vers une connaissance plus ample de la langue – un peu comme s’il s’agissait d’apprendre une langue nouvelle, toute bardée d’exotisme. Plaisir de spécialiste, plaisir de lecteur, plaisir d’amateur de littérature plaçant une partie de sa délectation non plus seulement dans les qualités du livre mais dans les progrès qu’il lui permet d’effectuer en termes d’érudition.

mercredi 30 décembre 2020

En décembre...

... je me suis attaché à la figure de Marcel Aymé / J’ai découvert une nouvelle pépite du White trash avec Harry Crews / Grâce à Jean-Louis Costes, j’ai réalisé qu’il existait de véritables punks français / Je me suis lassé du génial Dumas avec son interminable Comte de Monte-Cristo / J’ai parfois quitté les plages glacées de la musique classique pour la convivialité des podcasts littéraires de Richard Gaitet / Je me suis rappelé comme Tom Cruise était doué pour jouer les connards infatués comme dans Vanilla Sky / J’ai dû renoncer au ciné-club en dépit du cadre idéal que représente le couvre-feux pour la série Tchernobyl / J’ai découvert en César Franck un sorte de petit Beethoven à la française / J’ai tardivement écouté le rock viril de Pearl Jam / Je me suis laissé impressionner par la succession de chapitres forts en gueule de La Maison d’Emma Becker.

mardi 1 décembre 2020

Enviez les pères de famille, ils ont le droit de régresser !

L’un des plaisirs d’avoir des enfants, c’est de pouvoir consommer EN TOUTE BONNE CONSCIENCE non seulement des pans entiers de littérature jeunesse – ceux que l’on connaissait déjà, mais d’autres que l’on découvre, comme l’étonnamment réussi « Monde de Narnia » – mais aussi des films de divertissement familial par véritables séries, comme les classiques Disney (que je peux prétendre avoir maintenant vus dans leur intégralité), les films de superhéros, ou ces films d’aventures dont les années 80 et 90 semblaient avoir le secret, dans le sillage de Spielberg, Howard ou Zemeckis – une formule assez magique dont nous avons semble-t-il perdu la formule et dont les « Goonies » (Richard Donner), me paraît être un merveilleux archétype. Dans quelques années, je poursuivrai mon chemin renouvelé dans la culture bis par une resucée de films d’horreur, de westerns spaghettis et d’humour potache.

mardi 24 novembre 2020

Le frenchbashing se porte bien



La page honteuse d’Obama sur Sarkozy – le portrait, plutôt juste au demeurant, surprend par sa férocité sous la plume d’un dirigeant adulé pour son humanisme et son sourire ravageur – est venue là pour nous rappeler que les Américains n’aiment rien tant que mépriser les Français, une fois passées les timides sursauts d’admiration.

Deux exemples récents tirés de ma consommation culturelle.

Dans le jeu vidéo Red Dead Redemption 2 (2018), chef-d’œuvre du studio Rockstar, les héros de ce western crépusculaire sont tour à tour des Cubains, des Indiens, des Afro-Américains, des bandits blancs de grand chemin, affrontant des hordes de rednecks irrécupérables et d’esclavagistes. Mais les pires des personnages sont des Italiens, décrits comme jouisseurs et cruels, et surtout des Français, décadents et cachant derrière leur discours droit-de-l’hommistes une manie persistante pour l’esclavage. Curieux comme dans une époque condamnant toute forme de racisme persiste un certain droit décomplexé à la xénophobie !

Ensuite, dans l’opuscule anecdotique de Mark Twain, « Cette maudite race humaine », Mark Twain dont j’aime tellement les romans, on trouve une réflexion certes amusante sur les animaux dont les qualités valent bien celle des hommes (Montaigne disait la même chose, en mieux), mais qui se conclut par un sens très surprenant de la hiérarchisation des espèces : les hommes se trouveraient à un rang inférieur à celui des bêtes, et plus bas qu’eux encore se situeraient les Français… Je suppose que cela faisait glousser d’aise le public nombreux qui se rendait aux conférences de Twain, mais j’ai toujours eu du mal à comprendre l’origine précise de cette sorte de dégoût que les Français semblent inspirer.

Bien sûr, il va sans dire que les Français rendent bien aux Américains cette oscillation presque folle entre admiration et mépris.

mercredi 18 novembre 2020

En octobre...

En octobre, j’ai pleuré Samuel Paty / J’ai purgé ma colère dans quelques tribunes / J’ai rattrapé chez Ruquier mon précédent ratage chez Taddéi / J’ai regardé les films de Xavier Dolan comme autant de documentaires sur le Québec / J’ai découvert chez Paolo Sorrentino la même ambition plastique que chez David Lynch / J’ai goûté les romans vigoureux de Virginia Bart, la plume facétieuse d’Olivier Liron / J’ai découvert qu’il existait un courant post-punk revival avec le groupe Interpol / Je me suis gavé de navets testostéronés comme Fast and Furious / Je me suis rattrapé avec les pages distinguées de Ramuz, les atmosphères ombreuses de Pelléas et Mélisande, la prose roborative de Taine.