La littérature sous caféine


mercredi 4 septembre 2019

"Les bons Profs" sur France Inter ("Grand bien vous fasse", Ali Rebeihi)



mercredi 21 août 2019

27 choses observées en Irlande du Nord (2/3)



J’ai vu beaucoup de bergeronnettes grises, certes uni peu moins nombreuses que les moineaux domestiques en France mais davantage que les rouges-gorges / Dans les cimetières, les tombes précisent les dates de mort mais pas de naissance / Aux yeux d’un Français, un des éléments d’exotisme est représenté par la religion, très présente à tous les coins de rue – par exemple, cet ange à la fenêtre ; dans les temples et les églises on entend des gens prier à voix haute / En revanche, je trouve la culture celte beaucoup moins présente qu’en République d’Irlande… Serait-ce le résultat de la relative mainmise des Anglais sur le pays ? En Ecosse, les protestants sont proportionnellement plus nombreux qu’en Irlande du Nord et pourtant la culture celte est partout. La guerre civile irlandaise aurait-elle étouffé les revendications culturelles alors qu’elle aurait pu les vivifier ? / Fascinant comme les fractures entre catholiques et protestants, entre républicains et unionistes ne se ressentent pas pour un touriste, alors même que le pays se remet tout juste de la guerre civile ; il faut vraiment lire et visiter les musées pour réaliser la profondeur de la blessure, à défaut d’avoir le temps de fréquenter vraiment la population / Dans les gares, un nombre incalculable d’affiches pour la prévention de l’alcoolisme, de la violence ou du suicide ; signe d’une profonde misère sociale ? Ou bien signe que les pouvoirs publics ont le courage de s’emparer de la question ? / Dès qu’on s’éloigne du centre de Belfast, on commence à voir les stigmates de la pauvreté – obésité, marques d’alcoolisme, fréquence des survêtements et des cheveux mal colorés –, une pauvreté que j’ai toujours trouvée plus visible dans les pays anglo-saxons qu’en France. Ne serait-ce qu’une impression ? / Au Belfast Museum, un nombre important de toiles s’inspire des impressionnistes français ; j’aime imaginer cette inspiration comme un contre-don de la France au don qu’a représenté la geste celtique / Dans les restaurants chics, on trouve le même tropisme vers la France : les cartes présentent des soupes à l’oignon et des sauces vierges / En littérature, aussi : Beckett a vécu en France tandis que Houellebecq ou Déon choisissaient l’Irlande pour quelques années

vendredi 2 août 2019

27 choses observées en Irlande du Nord (1/3)



Quand on survole la France puis l’Angleterre, on passe d’un paysage de parcelles jaunes (céréales, fortes chaleurs) à un paysage de parcelles vertes (prairies, pluie) / Au Royaume-Uni les champs sont encore délimités par des haies / Les Irlandais semblent passer une part considérable de leur existence à jouer du violon, de la guitare et de la flûte, et à boire de la bière / Les îles britanniques sont vraiment les seuls pays d’Europe où de la très bonne musique populaire (en l’occurrence, de la folk et du rock) se fait entendre un peu partout / En Irlande du Nord les jeunes hommes et les garçons sont tous coiffés de la même façon : nuque et côtés rasés, longue mèche lissée vers l’avant / A Stockholm l’année dernière les gens m’avaient semblé plus grands, plus élancés, plus beaux que la moyenne européenne ; en Irlande, sans vouloir paraître grossier et en dépit de la sympathie que je voue à ce peuple, je dois bien admettre que c’est l’inverse / L’accent irlandais doit faire rire les Anglais mais, les premières jours, il m’a semblé bien adapté à l’oreille française ; curieusement, les jours suivants je n’y ai plus rien compris / La plupart des gens s’habillent sans élégance, à l’exception notable de certains hommes arborant des chemises ou chemisettes très chics et plutôt rock, aux motifs colorés / Pourquoi les Anglo-saxons ont-ils développé des rythmes de repas si différents ? Petit déjeuner copieux, déjeuner maigre, dîner généreux – il me faut toujours vingt-quatre heures pour m’adapter / Les Irlandais mettent beaucoup d’orgueil à entretenir leurs pelouses – des maisons médiocres présentent d’impeccables parterres, l’Université de Belfast affiche un immense et merveilleux gazon (…)

mercredi 3 juillet 2019

Les livres crépusculaires de Marc Weitzmann



Insatisfait par les explications qu’on donne habituellement à l’explosion de haines qu’a connue la France ces dernières années, Marc Weitzmann retrousse ses manches de journaliste et d’écrivain pour tenter de proposer quelques hypothèses et cela donne Un temps pour haïr (Grasset, 2018), vaste enquête qui se lit comme un thriller et qui multiplie les analyses : tendances antimodernistes françaises, fascination de la gauche pour un certain exotisme islamique, imposture de la prétendue « déradicalisation », désinformation massive à propos de la guerre civile algérienne… On finit étourdi par tant de causes qui se conjuguent et le livre s’achève sur un fort sentiment de déréliction. L’auteur donne l’impression que le pays se défait, impression qui avait déjà marqué certains de ses romans comme Fraternité (Denoël, 2006). Les dernières pages, évoquant la mort du père en banlieue, sont crépusculaires, et l’on y retrouve le souffle désespéré du romancier :

« En plus de sa phlébite, il avait presque toute sa vie trop fumé, il était en surpoids, souffrait d’hypertension, n’avait jamais fait de sport : tout ceci s’ajoutant à l’anxiété de ce coup de fil faisait de lui un candidat idéal pour l’AVC. Donc, non, mon père n’est pas tombé victime collatérale de la croix gammée de Drancy – n’importe quel moment de tension aurait aussi fait l’affaire. Mais tout de même. Dans quel autre pays, à quel autre moment, le contexte dans lequel il passa ses dernières semaines d’existence l’aurait-il ainsi renvoyé à cette époque de sa jeunesse, avant même la guerre, dès les années 30, où l’on avait surnommé lycée juif le lycée Janson-de-Sailly en face duquel habitait ma famille paternelle et où étaient inscrits mon père et mon oncle, si bien qu’à la sortie des classes, tous deux pouvaient régulièrement tomber sur les militants de l’Action française dont un groupe avait pris l’habitude de se réunir devant les grilles pour scander Mort aux Juifs – cette époque où il avait appris à se taire et où planait la haine. » (p 492)

mercredi 19 juin 2019

"« Les Bons Profs » ou la flamme du « passeur de feu »"

"Aymeric Patricot s’appuie sur son expérience de professeur dans le secondaire et sur sa passion de la littérature pour questionner, dans son livre, ce qui fait ou non un « bon » enseignement."

Par Luc Cédelle, Le Monde, 18.06.2019

"Le livre. Aymeric Patricot appartient à l’espèce utile à l’intelligence collective des « profs qui écrivent ». Certains ne le font que sur leur expérience d’enseignement, ce qui est déjà appréciable et nourrit le débat public. D’autres, au-delà du vécu ou de l’essai, se situent sur le terrain de la littérature. Lui écrit sur tout. Auteur de plusieurs romans, il a aussi donné dans l’enquête ethnographique avec Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas (Plein jour, 2013), et, auparavant, dans le témoignage avec un Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011), où il rendait compte de ses affres et consternations d’enseignant débutant jeté dans le dur de la banlieue.

Cette fois, la distance parcourue lui fait tenir un propos qui ne doit rien au pittoresque éducatif et tout aux interrogations qu’un professeur à la conscience professionnelle aiguë est conduit à se poser sur son métier en général, et sur sa façon de l’incarner. Cette introspection est maintenue sous tension par l’élégance du style, le goût de la subtilité et la capacité à décortiquer les situations complexes du rapport professeur-élèves.

Elle part de son parcours initial d’élève modèle, bachoteur jusqu’à la névrose, qui, étudiant, se compose un pot-pourri de diplômes tout en parachevant son cursus à HEC. Le futur professeur et écrivain, mû par une pulsion libératrice, va en fait virer de bord et décrocher l’agrégation de lettres modernes, qui lui ouvre les portes de l’enseignement. Il exerce aujourd’hui dans le cadre particulier des classes préparatoires.
« Une énergie folle »

Aymeric Patricot est conscient des limites de cette boucle qui relie le bon élève d’hier à ceux d’aujourd’hui, mais il parvient à les subvertir. S’appuyant sur son expérience et sa passion de la littérature, multipliant les allers-retours entre grands principes et scènes de classe, il développe un questionnement acharné sur ce qui fait – ou non – le bon enseignement.

S’il est souvent tenté par la déploration au parfum « réac », c’est un chemin que sa lucidité l’empêche de suivre plus avant. Chez lui, pas de réquisitoire contre le « collège unique ». Et s’il peste contre le règne des « méthodes » et des « compétences » ou encore la mauvaise réputation faite à la dissertation et autres exercices classiques, c’est aussi pour montrer qu’il en a saisi les raisons et qu’il les partage, au moins en partie.

Son éloge appuyé du professeur charismatique se retourne en devenant, finalement, celui celui d’un « charisme sans charisme », marqué par le sérieux, la rigueur, voire l’effacement. Ses réflexions sur le métier ne portent pas de doctrine mais se resserrent sur l’enseignant « passeur de feu », pris dans « une extraordinaire activité d’extraction d’énergie chez les autres, réclamant elle-même une énergie folle ». A chacun de faire son choix parmi les outils pédagogiques disponibles, tant que la flamme est présente."

jeudi 30 mai 2019

"Un petit homme au regard fuyant, souriant à peine"

Un professeur dont je fais le portrait dans « Les bons Profs » a lu le livre – je n’imaginais pas qu’il le ferait – et m’a fait parvenir un long message en partie pour se justifier de ce dont je lui tenais apparemment rigueur.

Voici le portrait en question, dans le tout premier chapitre :

« Il s’agissait d’un homme que j’admirais, le professeur qui m’aura le plus marqué dans mon adolescence, un petit homme au regard fuyant, souriant à peine. Il nous avait superbement préparés pour le bac. Ses cours avaient été précis, substantiels, nourris par un amour authentique de la littérature. Il avait su faire passer les nuances de la critique sans préciosité ni verbiage. Longtemps, j’ai gardé religieusement les fiches que j’avais tirées de ses cours, y revenant même pour m’en inspirer lorsque je cherchais un étalon pour élaborer les miens. Période bénie où l’amour des lettres m’était transmis de manière dense et fluide, la figure de ce professeur se confondant avec son art des digressions. J’allais parfois le voir en fin de séance afin de recueillir son sentiment sur tel aspect de l’histoire littéraire, mais ce n’était qu’un prétexte pour avoir la sensation de prolonger la transmission spontanée de la connaissance, qui était en fait l’amour de la connaissance, comme je le comprendrais plus tard.

« Quoi qu’il en soit, ce professeur m’a curieusement déconseillé de devenir professeur à mon tour. J’avais cru qu’il souffrait de sa position sociale modeste, étant donné la teneur de ses discours très explicites sur la liberté que procurent de bons salaires. Après tout, on pouvait bien cantonner la littérature aux loisirs. Ses quelques mots ont été décisifs : c’était la voix même de la littérature qui me déconseillait de la suivre. L’année suivante, en terminale, j’apprendrais que mon professeur de philosophie exprimerait son désaccord vis-à-vis de mon choix d’orientation, mais le mal était fait. J’avais intériorisé la contrainte. Il me faudrait presque dix ans pour parvenir à me persuader que ce professeur de lettres avait finalement tort. Les années se perdent par poignées. Le luxe de la jeunesse permet qu’on puisse en rattraper certaines. Mais il faut un peu de chance, et beaucoup d’obstination. »

Et voici sa réponse :

« Bonjour M. Patricot,

« Je suis ce « petit homme au regard fuyant, souriant à peine » – au sens le plus strict et sans la moindre nuance métaphorique –, ce professeur que vous évoquez dans les premières lignes de votre dernier ouvrage. Je me souviens encore très bien de certaines de nos conversations de fin de classe et vous me voyez rétrospectivement vraiment désolé que mes paroles vous aient fait perdre des années précieuses avant d'entrer dans l'enseignement. Mais si je vous prie en toute sincérité de m'en excuser aujourd'hui, je peux aussi essayer de vous éclairer – n'écrivez-vous pas « curieusement » ? – sur ce qui m'a amené à les prononcer, ou tout du moins sur ce que je ressentais au moment de les prononcer, ou peut-être bien sur la façon dont aujourd'hui je « reconstruits » ce que je ressentais. Mais vous êtes écrivain, et enseignant, et vous savez déjà tout sur la difficulté de parler de soi. « Peut-être vous en souvenez-vous, mais j'ai toujours aimé les paradoxes, et il m'arrivait régulièrement d'en proposer aux classes dont j'avais la charge au lycée ; j'avais le désir que la pensée paradoxale puisse nous amener, les élèves et moi-même, à dépasser les idées toutes faites (« J'aime mieux être un homme à paradoxes qu'un homme à préjugés », dit Rousseau, mon maître), à creuser la langue et à comprendre, par la grâce de l'impossible pourtant rendu envisageable par le biais des mots, en quoi le langage travaille le réel, l'instruit et peut le contester. Disons que c'était la façon dont, à l'époque, je m'efforçais de développer une pédagogie « zen », sans les claques que le maître zen doit donner régulièrement à ses disciples !

« L'un de ces paradoxes était qu'il valait mieux, pour préparer le bac, un mauvais professeur qu'un bon. Un « bon » professeur, disais-je en gros, crée de l'admiration pour son cours, et l'élève ne peut plus trouver de distance : pour préparer l'oral du bac, il tente d'apprendre par cœur le commentaire, le débite le jour même sans lui insuffler vie, se sent inférieur au modèle, bafouille, hésite, perd ses moyens, et finalement échoue. Mais un mauvais professeur crée sans le vouloir une attente : le médiocre commentaire qu'il propose, et dont on devine qu'on ne fera rien le jour venu, est comme une béance qui réclame d'être remplie ; s'il ne nourrit pas, le mauvais professeur aiguise l'appétit, même si cet appétit a pour nom, en 1ère, « une bonne note au bac ». Avec un mauvais professeur, les élèves deviennent plus coopératifs ; chaque trouvaille individuelle (et internet ne faisait à cette époque que commencer !) est partagée, dans l'urgence d'avoir quelque chose d'intéressant à dire, discutée, complétée ; et de la sorte le commentaire, bien qu'il n'ait pas été donné, ou peut-être parce ce qu'il n'a pas été donné, se constitue. Et comme il a été construit et non appris, le jour venu, c'est le résultat de cette quête personnelle et collective qui est présenté, parfois un peu gauche, mais dynamique et vivant.

« Ce n'était qu'une fable bien entendu, mais je terminais en général – si je me souviens bien – en expliquant que la résolution de l'énigme – j'ai le souvenir d'avoir donné plusieurs paradoxes sous forme d'énigmes le vendredi ou le samedi, afin de vous faire réfléchir le week-end – résidait évidemment dans l'usage des mots, et que cela obligeait à s'interroger in fine sur le sens qu'on voulait bien accorder à l'adjectif bon, quand on prend le parti de l'accoler au substantif professeur... Je suis heureux de voir que presque trente ans plus tard, cette question vous intéresse toujours !

« Mais, me direz-vous, quel est le lien avec nos entretiens et avec ce conseil si maladroit que je vous ai alors donné ? Il est dans cette peur que j'avais, que j'ai toujours, des effets de la « pédagogie » de l'admiration. Je peux vous l'avouer, parce que vous ai lu attentivement et que certains passages m'ont profondément touché, je suis également un ancien élève « brillant », mais aussi un fils de médecin. J'admirais mon père, autant que je le craignais et que parfois je le détestais, et c'est sur cette mauvaise base que j'ai accepté sans le vouloir vraiment de commencer des études de médecine. Je ne me suis pas même présenté aux examens – j'y ai repensé en lisant votre évocation de Jordan –, et probablement pour fuir tout ce que cet échec représentait, pour trouver une voie personnelle aussi éloignée que possible de ce que je voulais fuir, je suis entré sur un coup de tête à l'école normale de garçons, comme simple instituteur. J'ai été un bon instit, je le crois, et fort mal payé, ça j'en suis sûr ! Mais il m'a fallu plus de dix ans pour oser reprendre des études, en français, et finalement obtenir l'agrégation. Ma vocation n'a donc guère été plus directe que la vôtre. Cela aurait dû me rendre plus perspicace ou tout du moins plus circonspect, mais cela ne l'a pas fait.

« Quand vous êtes venu me voir, j'ai eu l'impression très nette – et je l'ai toujours – que vous étiez dans l'admiration, et, oui, cela m'a fait peur. Un choix fait dans cet état d'esprit peut-il être un bon choix ? N'étais-je pas bien placé pour en connaître les risques ? J'aurais certainement dû être plus clair, expliciter ce que je vous écris aujourd'hui, vous étiez capable de l'entendre, j'en suis désormais certain, mais je ne l'ai pas fait, et je vous prie encore de m'en excuser.

« Je n'ai jamais vraiment accepté – et c'est probablement dû à mon histoire personnelle, comme pour chacun d'entre nous – qu'en tant qu'enseignant, on puisse pour de jeunes esprits devenir des « modèles ». Même le choix de vouvoyer les élèves, qui surprenait certains élèves, était lié à l'instauration de cette « distance » que j'ai estimée consubstantielle à la relation pédagogique – je ne pensais pas cependant être si peu souriant ! Vous qui écrivez, vous l'avez appris aussi, j'en suis certain : il est impératif de faire taire en nous les voix qu'on admire, sinon comment faire émerger à travers les mots sa voix propre.

« Mon propos était donc destiné, maladroitement, j'en conviens, à vous faire comprendre qu'il fallait trouver votre voie personnelle, non suivre un modèle, et j'ai cru en toute bonne foi – à cause notamment de la grande intelligence avec laquelle vous abordiez les textes que vous lisiez – que votre intérêt principal était la littérature. Ceci explique pourquoi j'ai cherché à la distinguer si nettement de « l'enseignement de la littérature ». C'est là probablement ma plus grave erreur. Je n'ai pas su voir que l'enseignement était bien au cœur de vos préoccupations. Et par un retournement pernicieux que je n'ai pas voulu – peut-être ne joue-t-on pas impunément avec les paradoxes –, ce qui avait pour but de vous aider à trouver votre voie vous en a fait sortir, au moins pour quelques années.

« Mais en même temps – toujours mon goût des énigmes –, si vous vous en souvenez, je vous ai proposé de passer le concours général, et pour vous aider à le préparer, je vous ai donné des cours de Capes avec lesquels j'avais moi-même travaillé un temps. Il me semblait que par-là je vous envoyais un signal différent, sinon inverse. Mais la décision de l'interpréter vous revenait. Ou peut-être est-ce simplement ce que je veux croire aujourd'hui. A une autre brillante élève de François 1er, que j'avais connue comme élève en 2nde, et qui m'avait fait lire plusieurs années après son passage au lycée une copie de philo concoctée lorsqu'elle était en khâgne, copie bien évidemment toujours brillante mais farcie de citations, j'avais écrit : « Aude sapere », usant des mots d'Horace repris par Kant pour l'amener, par une citation, à se défier des citations et à construire son propre jugement. Je n'ai visé que cela, toutes ces années, (je prends ma retraite dans quelques semaines, après avoir, dois-je l'avouer à quelqu'un qui n'y a pas découvert grand-chose, enseigné les trente dernières années en IUFM puis à l'ESPE, mais c'est une autre histoire) : rendre les élèves, quel que soit leur âge, capables de construire leurs propres pensées, avec et sans les livres, avec et sans les professeurs.

« Voilà. Loin de moi l'idée absurde de me justifier à vos yeux. Je suis finalement heureux que vous ayez décidé contre moi de devenir enseignant, et pas seulement à cause de moi. C'est parce que j'ai aimé votre livre, autant voire plus pour ce qu'il dit de vous – j'ai beaucoup apprécié la fin – que pour la réflexion sur les professeurs ; c'est parce que je crois qu'il n'était pas forcément inutile que votre vocation passe par les flammes du doute avant que d'être forgée ; c'est parce que j'ai l'intime conviction que vous êtes et serez toute votre vie un bon prof et, surtout, quelqu'un de bien, que je voulais vous écrire ces quelques mots. Trente ans après, j'ai l'impression d'avoir repris ces discussions avec vous, dans les salles du lycée, et c'était fort agréable. Pour cela aussi, je vous remercie. Il me plaît de penser, au seuil de la retraite, que le flambeau est repris – à mon âge, j'ai bien le droit à un cliché, n'est-ce pas –, que la rigueur et la bienveillance peuvent coexister chez des enseignants. Je vous souhaite en tout cas une carrière aussi heureuse que celle que j'ai connue, car même en le devenant sur un coup de tête, jamais je n'ai regretté d'être un enseignant. »

Je lui ai répondu, bien sûr, que je n’avais aucun reproche à lui faire, que tout cela était de l’histoire ancienne et que j’étais heureux que nous puissions échanger à nouveau, tout en espérant ne pas l’avoir vexé par le portrait sans doute un peu cavalier que j’avais fait de lui.

lundi 13 mai 2019

"Un bon prof, c'est un prof vivant" (2/2)

Second message de la collègue et amie à propos des "Bons Profs" et de son ressenti :

Maintenant, s'il y a bien une chose dont je suis sûre, c'est que je n'écrirais pas un livre là-dessus. D'abord, il y a une foultitude de gens qui font ça beaucoup mieux que moi. Tu dois connaître le blog de Fabrice Erre, sur le site du Monde? Je pense que ce type est une sorte de génie: il arrive à faire passer tout un tas de choses dans un style qui paraît léger et dont la lecture fait sourire, ce qui le rend sympathique, ce que je ne saurais faire en l'occurrence. Et son blog vaut aussi, largement , par la pertinence des commentaires qu'il suscite.

De plus, je n'ai pas la moindre envie de me plonger moralement dans un ouvrage de cette sorte, qui m'amènerait à ruminer des choses désagréables un nombre considérable d'heures, alors qu'au contraire je travaille à résister à cela en cherchant des échappatoires. Vois-tu, je ne suis pas sûre que le "grand public" puisse se rendre compte de la violence des années Najat-Hollande sur les professeurs de lettres classiques. Cette discipline ne peut être épousée que par des gens passionnés, et la "réforme" a attaqué les personnes dans leur vif bien plus qu'elle n'a "changé le système". Ces cinq années ont été très dures pour moi, d'abord à cause de Najat et consort, mais aussi parce que ses années au ministère ont coïncidé avec les années qu'a passées à la tête de mon collège une chef complètement folle (pathologiquement, elle a un dossier très épais au rectorat, une cinglée dangereuse qui a voulu se faire un nom en dépassant les objectifs de la ministre quitte à s'en prendre personnellement au prof de LC en poste, moi en l'occurrence; heureusement que mon équipe m'a soutenue, c'est remonté haut, et elle a passé un week-end entier à se faire remonter sévère les bretelles par l'IG, l'inspecteur d'académie et le recteur. A la fin de l'année dernière, elle a été promue dans les Ardennes). Pendant ces années-là, j'ai terminé deux fois l'année scolaire à l'hôpital: la première fois parce qu'à la suite d'une chute je me suis cassé l'humérus en trois morceaux, j'y ai gagné deux opérations, une semaine d'hôpital, trois mois et demi d'arrêt, dix-huit mois de rééducation et un taux d'invalidité de 6%, l'année suivante on m'a trouvé une tumeur au cerveau (qui expliquait rétroactivement ma chute: je n'avais pas vu la marche pour cause de nerf optique attaqué), et j'ai fini à la Salpêtrière, où l'on m'a fort proprement ouvert le crâne pour me la retirer. Mon année scolaire s'est terminée à Pâques, et j'ai perdu la moitié de mon champ de vision de l'oeil droit. Pendant ce temps-là, mon père déclarait son troisième cancer, qui l'a enlevé, et une amie proche à moi, collègue de lettres de mon établissement, a déclaré à la suite un cancer du poumon d'une forme particulièrement dégueulasse, qui l'a tuée en 14 mois. Elle voulait se lancer dans l'écriture pour quitter l'EN, avait participé à des ateliers d'écriture à Paris et, quand tu as monté le tien, elle venait d'entrer à l'hôpital. Tous les mercredis, j'allais la voir pour lui raconter la séance, elle prenait des notes et essayait de faire les travaux demandés, et me disait que dès qu'elle serait guérie elle nous rejoindrait. Elle n'avait jamais fumé et vivait dans un environnement non fumeur et s'est beaucoup interrogée pour savoir pourquoi elle avait déclaré un cancer du poumon, pour arriver à la conclusion que la seule cause qui lui paraissait plausible était le stress lié aux conditions de travail, entre Najat et notre folle à nous.

Alors quand je te dis que pour moi, un bon prof est d'abord un prof vivant, ce n'est pas vraiment une plaisanterie. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai développé une tumeur au cerveau. Mais je sais comment faire pour que ça ne se reproduise pas. Crois-moi, quand on t'annonce ça, ça te fout les jetons et ton échelle des valeurs se recalcule toute seule.

Je sais très bien que la misère sociale était en grande partie le thème de ton précédent livre, que j'avais lu lui aussi. Je conteste juste un peu le fait qu'on puisse parler de la condition enseignante en laissant ce "détail" de côté.

Concrètement, que mes élèves soient pour partie d'entre eux dans la misère ne m'empêche pas de travailler. Chez nous, le père n'avait pas son bac et ma mère s'était arrêtée là, cela n'a pas empêché que le moins diplômé de ma fratrie ait bac +4 et vive largement bien: il travaille en free lance et monte des sites web à la demande pour des entreprises. Crois-moi, ça paye.

Mais nous avons, nous, été élevés dans l'idée que l'école nous garantirait de la mouise et j'ai même appris pendant mes études une loi de société, la "loi de la promotion sociale", qui disait que globalement, les enfants de "mon" époque avaient deux ans d'études de plus dans les pattes que leurs parents, grâce à l'école de la république. Soit. Moi j'en ai eu 13.

Ce qui me donne envie de gerber, c'est qu'aujourd'hui tout semble orchestré pour que ce soit le contraire. Mes élèves ne sont pas idiots du tout, et certains sont même motivés pour travailler et curieux d'apprendre. Mais le ministère et les programmes en décident autrement. Personne ne comprend rien aux programmes de Najat, pas même les inspecteurs, qui sont pharaoniques (je terminerai à la rentrée la deuxième partie d'un programme qui en compte 5, et je ne suis pas du genre à laisser branler mes élèves). Le nouveau ministre ne sert qu'à causer doucement pour apaiser la galerie mais, malgré ses bonnes paroles, il n'a rendu aucun des moyens disparus pour les langues anciennes (je n'ai toujours pas d'heures attribuées) et a RAJOUTE des choses aux programmes de Najat, qu'il n'a pas touchés.

Concomitamment, le temps de travail des profs en collège a explosé, nous nous épuisons en tâches inutiles pour les élèves et énervantes, qui ne servent à rien d'autre qu'à alimenter la machine à paperasse et la fabrique des statistiques. 6 réunions les soirs en deux semaines à la rentrée, alors que nous sortons des réunions le soir pour les conseils et les réunions parents, tout ça pour quoi???

J'ai appris que ces combats m'usent en tant que personne même dans ma chair, alors pour rester en vie et vivable j'ai entrepris de faire le deuil de tout ce qui a fait ma vie jusque là. Ma chef (la nouvelle, qui est très bien), me disait le jour des vacances que "plus personne n'en est à s'occuper des programmes", ça en dit long sur la gouvernance de l'EN, non?

Bon, toute cette lecture à laquelle j'avais essayé de te faire échapper mais tant pis pour arriver à dire que, si tu veux mettre mon mail sur ton site ou sur Facebook ça m'est égal si tu ne mets pas mon nom et que je ne me trouve mêlée à aucune controverse à la suite de tout ça. S'il y a des commentaires intéressants qui émergent, je veux bien que tu me le fasses savoir, mais je ne me battrai en aucun manière pour défendre quoique ce soit là-dedans, c'est trop tard. Ma vie à moi, ça reste la littérature, la culture antique et les arts. L'école de la République est morte. Tu n'as qu'à voir les jeunes profs que l'on recrute aujourd'hui ... "

mardi 7 mai 2019

"Ce n'est pas vrai, Aymeric Patricot !" (Les Bons Profs chez Finkielkraut)

Aiain Finkielkraut nous recevait, Mathilde Brézet et moi, le 4 Mai 2019 dans son émission Répliques (France Culture) à propos de ce que peut être un bon professeur :