La littérature sous caféine


jeudi 6 novembre 2008

Obama Coke (+ Clip de la semaine)



(Clip de la semaine : Clip de circonstance avec ce tube de Nas, assez médiocre au demeurant (terriblement gnangan, ce refrain), mais si représentatif d'un certain volontarisme à l'américaine. Son titre, I can, évoque évidemment le slogan de Barack Obama pendant la campagne, et reprend un rengaine qu'on entend constamment dans les films, livres et chansons made in USA. "Si vous voulez, vous pouvez..." J'ai toujours eu du mal à comprendre d'où venait exactement cette obsession américaine de la volonté et de la réussite)

1) Entendu à une terrasse parisienne, mardi 4 novembre :
"Si Barack Obama gagne, on devrait tous avoir droit à du Coca gratuit !"

2) Extrait d'une brève conversation dans une gare, au pied du train :
- Elle a perdu cinq kilos d'un coup, putain ! En une semaine ! Elle a mangé rien que des légumes !
- La pauvre !
- Putain la misère... Elle doit être amoureuse, y'a que ça !
- Putain...

3) Dans un bistrot parisien, une femme d'un certain âge détache le regard du Parisien, se tourne vers moi, et me déclare de but en blanc, hilare :
- J'ai perdu ma jeunesse, mais qu'est-ce que j'ai gagné comme kilos !
Puis elle retourne à sa lecture.

mardi 4 novembre 2008

Familles, je vous dissèque ! (Grimbert, Sers, Janicot)



Rentrée littéraire 2008 (3)

Très efficace, le pitch d'un secret de famille faisant peser sur des générations entières le poids des non-dits et des névroses, jusqu'à ce qu'un membre plus névrosé encore que les autres, ou plus souffrant, ou plus fou, ou plus courageux, se décide à crever l'abcès...

J'ai parfois l'impression que ce schéma narratif est utilisé par 50 % des romans, mais il faut reconnaître qu'il peut donner lieu à de beaux effets. Je me souviens du mot célèbre de Malraux sur Faulkner : Faulkner, disait-il eu substance, c'est l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier... Nous pourrions reprendre ce schéma pour décrire certains romans familiaux comme l'intrusion du roman policier dans le roman d'analyse psychologique - Simenon fusionnant avec Benjamin Constant, en somme.

Un bon exemple pourrait être donné par Un secret, le court et beau livre de Philippe Grimbert récemment adapté au cinéma : écriture simple et précise, mais dense, pour cette histoire qui plonge dans une page noire de l'histoire française, et flirte souvent avec la psychanalyse pour expliquer le surprenant mensonge du narrateur, qui s'invente un frère sans trop comprendre encore les ressorts de son comportement...

"Régulièrement on m'interreogeait sur les origines du nom Grimbert, on s'inquiétait de son orthographe exacte, exhumant le "n" qu'un "m" était venu remplacer, débusquant le "g" qu'un "t" devait faire oublier, propos que je rapportais à la maison, écartés d'un geste par mon père. (...) Un "m" pour un "n", un "t" pour un "g", deux infimes modifications. Mais "aime" avait recouvert "haine", dépossédé du "j'ai" j'obéissais désormais à l'impératif du "tais"" (Extrait de Un Secret, Livre de poche, p17)

Autre surgissement du passé sous une forme plus ou moins cauchemardesque, plus ou moins mystérieure, avec le troisième roman de Caroline Sers aux éditions Buchet-Chastel : Les petits sacrifices (Août 2008), prose plus ample que le précédent, très élégante, un poil classique, avec un joli sens du développement romanesque et de la phrase bien tournée. On remonte ici jusqu'à la Première Guerre Mondiale, pour l'histoire de cette famille, les Dutilleul, dont une réception fut troublée par une mort violente qu'on mettra des décennies à élucider. Le meilleur roman de l'auteur, sans aucun doute, qui se fait un malin plaisir à installer de paisibles atmosphères familiales pour les dynamiter en quelques lignes.

"Dans la cuisine, depuis plusieurs jours, le ballet ne s'interrompait que quelques heures pour laisser les protagonistes prendre du repos avant de replonger dans l'effervescence de la préparation de la grande fête. Comme tous les ans, il s'agissait de se surpasser, autant dans le choix du menu que dans sa réalisation et dans la profusion qui devait laisser les invités repus et béats Marie supervisait chaque opération avec vigilance, veillant à ce qu'aucun détail ne soit laissé au hasard." (Extrait de Les Petits Sacrifices, p 25)

Dernier exemple pour aujourd'hui de ce genre littéraire (s'il est possible de parler de genre), le roman de Stéphanie Janicot, Cet effrayant besoin de famille (Albin Michel, 2006), très efficace succession de courts chapitres pour décrire les destins des membres d'une fratrie marquée par les malendendus, les mesquineries, les désespoirs, les incompréhensions. Une nouvelle fois toute la logique d'histoire n'apparaîtra qu'à la fin, par petites touches progressives, et il est très plaisant de suivre dans trois pays différents, à plusieurs époques, les à-coups dans les destinées de ces personnages attachants.

"Vincent avança que la loi française ne reconnaissait pas aux enfants adultérins les mêmes droits qu'aux enfants légitimes, que ceux-ni ne pouvaient prétendre qu'à la moitié de ce que recevaient les autres. Mais le notaire écarta cet argument en s'appuyant sur l'existence du testament. Pablo avait été explicite : ses biens devaient être répartis équitablement entre ses quatre enfants." (p88)

vendredi 31 octobre 2008

Maître Yoda en Indochine (Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du Nord)



Si j'ai bien compris, c'est après avoir marqué son désaccord à propos du travail de Jean-Jacques Annaud sur L'Amant que Marguerite Duras a décidé d'écrire L'Amant de la Chine du Nord, reprise de la même histoire mais avec un ton nouveau. Duras insiste notamment sur la dimension cinématographique de l'oeuvre : souvent la narratrice intervient dans le livre pour commenter la succession des images, ce qu'il faut voir, ce qu'on sait ou ne sait pas.

Les premières pages du roman ressemblent au commentaire en temps réel d'un film qui serait celui que tournerait Duras de son propre roman.

"La mère est couchée.
Elle ne dort pas.
Elle attend son enfant.
La voici. Elle vient du dehors. Elle traverse la chambre. Peut-être reconnaît-on sa silhouette, sa robe. Oui, c'est elle qui marche vers le fleuve dans la rue droite le long du parc.
Elle va vers la douche. On entend le bruit de l'eau.
Elle revient
." (Extrait de L'Amant de la Chine du Nord, Folio, p 24)

C'est une écriture envoûtante, indéniablement, très incantatoire, un peu comme si Duras s'émerveillait constamment de la simple présence des choses, et de sa présence aussi, sa présence d'écrivain.

Et pas n'importe lequel, pourrait-on dire : car Duras me donne souvent l'impression d'être très consciente de son talent, de son pouvoir évocateur. Certaines de ses phrases sont simples à l'excès, comme si l'auteur génial qu'elle était s'abaissait à déposer par toutes petites touches des aperçus de son génie, sans l'accomplir tout à fait.

C'est plus frappant encore avec certains de ses tics d'écriture : une tendance à l'a-grammaticalité, d'une part, c'est-à-dire à faire des phrases qui s'allongent, tout à coup, et se permettent des ruptures de structure et de sens...

"Elle, elle est restée celle du livre, petite, maigre, hardie, difficile à attraper le sens, difficile à dire qui c'est, moins belle qu'il n'en paraît, pauvre, fille de pauvres, ancêtres pauvres, fermiers, cordonniers, première en français tout le temps partout et détestant la France, inconsolable du pays natal et d'enfance, crachant la viande rouge des steaks occidentaux, amoureuse des hommes faibles, sexuelle comme pas rencontrée encore. Folle de lire, de voir, insolente, libre." (Folio, p36)

... d'autre part un certain goût, plus rare, pour les inversions dans l'ordre des mots, du type : "Belle cette femme est." C'est poétique, c'est aérien, mais j'ai du mal à ne pas penser à la manière dont s'exprime Maître Yoda dans Star Wars (je doute cependant que Duras ait été voir la trilogie...)

Il y a un autre tic d'écriture chez elle (il faudrait sans doute l'appeler trait stylistique) qu'à vrai dire je ne m'explique pas : celui qu'on repère par exemple à la page 45 : "Ils se regardent. Il est pour dire qu'il ne comprend pas..." Anglicisme ? Décalque du Chinoins ? Formule personnelle ? Je ne trouve pas ça très heureux, mais peut-être cela participe-t-il de la "petite musique" (comme on a pu l'écrire de Sagan) propre à Duras.

Au final, je suis à la fois très admiratif de ce talent qu'a eu Marguerite Duras pour imposer ce ton si particulier, cette manière très inspirée (presque mystique) de voir les choses (quelques pages splendides en prime)... Et assez dubitatif, malgré tout, devant cette oeuvre qui me fait l'impression d'être saturée d'elle-même...

mercredi 29 octobre 2008

La marquise a faim, mangeons la marquise ! (+ clip de la semaine)



(Clip de la semaine : Retour au rap avec LA découverte 2008, Lupe Fiasco, qui a signé avec son deuxième album The Cool une série racée de titres planants, un brin mélancoliques, aux atmosphères sonores soignées et au phrasé souple. Ce titre, Dumb it Down, est une véritable claque, avec son beat étouffant, son refrain tout en retenue maniérée... On attend la suite !)

Passé deux jours à Lyon, que je ne connaissais pas, avec le sentiment de découvrir le véritable coeur de l'Europe : toutes ces jolies rues, impeccables, évoquant parfois l'Italie, parfois d'autres villes plus nordiques... Un véritable bonheur !

En prime, il y a eu cette discussion surprenante entre barmen surprise dans un café du centre-ville, au petit matin :

- Tu connais la dernière ? Stéphane a tapé dans la marquise...
- C'est pas vrai !
- Si... Faut vraiment avoir la dalle !
- A ce niveau-là, c'est plus la dalle, c'est le Tiers-Monde !
- Tu sais comment je le sais ?
- Non.
- J'ai vu Stéphane, je lui dis : "T'as pas trop la cote, en ce moment, Monsieur, je me trompe ?" Il me répond : "Détrompe-toi, j'ai encore tiré mon coup hier. - Ah oui ? C'est qui ? - Motus..." Cinq minutes après, y'a le fils de la marquise qui débarque et qui lui dit : "Tu ronfles fort, toi, la nuit..."
- AH AH !
- Putain la marquise...
- Elle est méchante, il paraît, en plus d'être vieille et laide !
- Ouais, il est aigri le mètre-cube !
- Aigrie mon cul, elle s'est tapée tout le quartier.
- Ce genre de truc ça veut rien dire.
- En tout cas, à la place de Stéphane, j'aurais presque préféré me taper le fils !
- Arrête, déconne pas...

vendredi 24 octobre 2008

Les choix de vie alternatifs (Russel Banks / Guillaume Dustan)



Passé trente ans, les vies de ceux qui vous entourent se ressemblent. Les trentenaires sont heureux, posés dans l'existence. Ils empruntent des chemins si balisés : mariage, enfants, quelques voyages, travail presque agréable, du sport et des amis (parfois des maîtresses, mais on en apprend finalement peu sur ses propres amis).

Je n'aurais même pas l'idée de le critiquer, mais il m'arrive d'éprouver une certaine mélancolie. Comment donc s'organiser une vie qui sorte un tant soit peu du cadre ? Comment ne pas, dans cette tentative, renouer tout simplement avec les expériences de nos aînés - et se condamner au ridicule, ou à une mélancolie plus forte encore ?

C'est sans doute parce que je m'interroge fortement en ce moment sur certaines nouvelles directions à donner à ma vie que j'ai dévoré la première partie du roman de Russel Banks, tout juste sorti en poche, American Darling (Russel Banks, excellent romancier américain à qui l'on doit par exemple Affliction, d'ailleurs adapté avec brio au cinéma) : on y découvre le parcours chaotique de la protagoniste dans les milieux d'extrême gauche des années 60 (elle croise les fameux Weathermen, sujet d'un documentaire récemment réédité au cinéma), avant sa fuite au Libéria, où elle s'engagera pour la défense des chimpanzés.

"A l'université, Zack avait donc un fort penchant pour des filles de la classe moyenne noire ou pour des filles juives - n'importe qui pourvu qu'elle ne soit pas comme maman. De mon côté, je n'étais attirée que par des garçons de la classe moyenne noire ou par des garçons juifs - n'importe qui pourvu qu'il ne soit pas comme papa. Par conséquent, tout acte sexuel entre Zack et moi ressemblait trop à un inceste pour produire en nous autre chose que de l'anxiété." (Extrait de American Darling, p 67)

C'est pour cette raison sans doute aussi que je m'amuse tant à relire certains livres de Guillaume Dustan, comme Génie Divin (J'ai Lu) : quand j'avais découvert cet auteur il y a dix ans j'avais trouvé sa plume assez faiblarde. Aujourd'hui je suis précisément accroché par son côté clinquant, provocateur, destructeur, revanchard, hargneux, défonce et hard sex... Non pas que je veuille me faire fist-fucker dans les backrooms du Marais, mais je deviens très sensible à cette façon de revendiquer une vie résolument à contre-courant (même si Guillaume Dustan, dans Génie Divin, se met à rêver souvent que tout le monde adopte le même genre de vie que la sienne).

Il s'était fait beaucoup d'ennemis au début des années 2000 quand il avait défendu l'idée du barebacking (l'amour sans capote, même quand on se sait séropositif). Je ne me sens pas qualifié pour donner mon avis sur la question, mais les textes en question, dont on retrouve justement certains dans Génie Divin, fleurent bon l'énergie primale, la rage et la sueur. En littérature, c'est toujours bon à prendre...

"Je considère que, depuis la crise du sida, chacun d'entre nous est présumé atteint. Jusqu'à preuve du contraire. Et c'est spécialement vrai dans un contexte homosexuel, quel qu'il soit. Pas seulement en backroom. Partout. Dès lors, une relation non protégée entre adultes consentants, et par conséquents, présumés responsables de leurs actes, signifie que chacun des deux est d'accord pour choper n'importe quoi. Ce qui est le droit le plus strict de chacun. On a le droit de se suicider. Et même, à petit feu. Et dès lors qu'apparaissent les trithérapies, que la terreur s'estompe, il ne faut pas s'étonner que la capote récède (sic) encore." (Extrait de Génie Divin, p125)

"Pendant les quelques mois où tout le monde était hyper drogué et tu avais des supers clubbers, une ambiance idéale j'ai absolument jamais connu ça, et moi je dansais sur le podium pendant six mois quasiment tous les dimanches, je montais sur le podium et je faisais genre une heure, j'étais défoncé. Il a fallu qu'ils me jettent à coup de pied parce qu'à la fin ils en avaient marre de me voir. Je me suis rendu compte que j'avais été tellement heureux dans ces endroits-là, que quand ça s'est arrêté, c'était comme si quelqu'un m'avait quitté, comme si quelqu'un avec qui en plus j'aurais été extrêmement heureux m'avait quitté." (Extrait de Génie Divin, p 92)

mercredi 22 octobre 2008

Débarrassons-nous de toute chose (+ Clip de la semaine)



(Clip de la semaine : à l'occasion du prochain passage de Tracy Chapman à Paris, cette chanteuse dont la voix paraît toujours saturée par l'émotion, je réécoute certains de ses albums, dont le merveilleux et trop méconnu Let it rain, dont est extrait cet excellent titre, You're the one).

1) - Quelqu'un peut me dire de quel siècle est Jean de La Fontaine ?
- Je sais pas, moi, mais vas-y, comment il est vieux La Fontaine !

2) A l'Opéra Bastille, pendant le spectacle La petite Renarde Rusée, de Janacek, une petite fille derrière moi avec son père :
- Dis papa, il est mort ?
- Non, c'est juste un spectacle...
- Pourtant il y a eu de la fumée, et puis un coup de fusil !
- Tu as raison, c'est peut-être vrai.
- Je suis sûre que c'est vrai, moi. Je te dis qu'il est mort, le monsieur...

3) Je feuillette un livre qui vous apprend à mettre du zen dans votre vie, et je tombe sur une page merveilleuse qui vous conseille à peu près la chose suivante : "Identifiez trois choses qui vous empoisonnent la vie. Et donnez-vous trois mois pour éliminer, peu à peu, ces trois choses..."
Après quelques minutes de réflexion, je me suis demandé : "D'accord, mais si l'une de ces choses, c'est votre travail ? Et si la seconde, c'est votre femme ? Et si la troisième, ce sont vos enfants ?..."

lundi 20 octobre 2008

Soeur Emmanuelle et marketing US, même combat



Décès de Soeur Emmanuelle, sacrée petite bonne femme au charisme stupéfiant.

Une anecdote : pendant l'hiver 93, je dînais avec mes camarades de Sainte-Geneviève (Ginette, pour les intimes), l'école préparatoire aux écoles de commerce, dans la sorte de crypte qui nous servait de cantine, chaque jour de cette interminable et morose année qui a suivi mon bac, losque Soeur Emmanuelle en personne a surgi d'on ne sait où, nous prenant à parti de manière particulièrement rude.

"Vous n'êtes que des égoïstes, nous a-t-elle dit en substance. Vous êtes ici pour vos petites personnes, vous ne pensez pas aux autres, vous vous empiffrez alors que des gens meurent de faim dans le monde ! Vous me faites honte !"

Puis elle a disparu aussi vite qu'elle était apparue. Nous n'avions pas été prévenus de son passage par les jésuites qui tenaient (et tiennent encore) les rênes de Sainte-Geneviève. J'avoue que, sur le coup, je ne l'ai pas trouvée très sympathique. Je me sentais mener une véritable vie de moine dans cet endroit retranché, sans jamais sortir le bout de mon nez de mes cahiers. Me faire traiter d'égoïste me paraissait complètement décalé. Maintenant je comprends mieux, bien sûr.

En tout cas son énergie redoutable me rappelle un livre dont le rapprochement avec le personnage qu'elle incarnait pourrait surprendre, au premier abord : Vous pouvez être ce que vous voulez être, de Paul Arden, petit livre composé de courtes techniques de travail destinées au publicitaires pour doper leur créativité, mais applicables à la vie de tout un chacun. Je me suis beaucoup amusé à le lire, le printemps dernier, même s'il est si représentatif d'une certaine combativité à l'américaine, dont la candeur peut paraître assez ridicule. Et je me suis surpris à retrouver une certaine foi dans mon acharnement à pondre des livres...

"ON A TORT D'AVOIR RAISON.

On estime avoir raison parce qu'on se réfère à un savoir et à une expérience. On peut souvent le prouver.
Le savoir vient du passé. C'est donc une valeur sûre. Mais périmée. C'est le contraire de l'originalité.
Quant à l'expérience, elle se bâtit sur des solutions apportées à des situations et à des problèmes du passé. Comme les situations d'hier étaient probablement différentes de celles d'aujourd'hui, on est obligé d'adapter les solutions d'hier (et elles peuvent s'avérer inadéquates) aux nouveaux problèmes. Si vous avez de l'expérience, vous serez sûrement tenté de vous en servir.
C'est de la paresse.
L'expérience est le contraire de la créativité.
Si vous pouvez prouver que vous avez raison, c'est que vous êtes sclérosé. Vous n'évoluerez pas avec votre époque ni avec les autres.
Avoir raison, c'est aussi être ennuyeux. Votre esprit est fermé. Vous n'êtes pas ouvert aux idées nouvelles
. (...)" (Extrait de Vous pouvez être ce que vous voulez être, chez Phaidon)

vendredi 17 octobre 2008

Suicide d'une belle jeune femme (Rue Levert, Paris 20)



Soirée particulière, hier soir. Certains la qualifieraient de sordide, d'autres d'étrange.

Il était 20h, je m'apprêtais à corriger des copies dans mon salon. De l'agitation dans la rue m'a tiré de ma concentration : j'entendais des exclamations, des bruits de course. Je suis allé à la fenêtre, pensant assister à des poursuites, une agression, de la baston...

J'ai clairement entendu quelqu'un s'exclamer "Reviens ! Reviens !" (sans que je sois sûr que ce soit les mots exacts...), et quand je me suis penché de mon cinquième étage vers la rue Levert, une rue tranquille sans beaucoup de passage, j'ai vu le corps de cette fille au sol, une fille splendide d'environ 25 ans, blonde et longiligne, tombée sur le dos, jambes sur le trottoir et buste sur le bitume, inanimée.

En scrutant les fenêtres qui la surplombaient, il était facile de comprendre qu'elle était tombée du 5ème étage. J'ai d'abord spontanément pensé à un meurtre, puis en repensant à ce que j'avais entendu, et au fait que je ne l'avais pas entendue crier, elle, j'en ai conclu qu'il s'agissait d'un suicide.

Les gens accouraient dans la rue, certaines femmes pleuraient, deux hommes ont approché la fille pour voir si elle vivait encore. Pendant dix longues minutes, voire un quart d'heure, les secours se sont fait attendre. Je suis descendu dans la rue, spontanément, et je me suis joint aux passants qui s'amassaient dans les environs. Je n'ai pas approché le corps, mais j'attendais comme tout le monde les secours, voyant les chances de survie de la fille (qui vivait peut-être encore) s'amenuiser de minute en minute.

Les secours sont arrivés, ont tenté de la réanimer. Une demi-heure plus tard le corps était couvert, et un étrange ballet de police a duré près de quatre heures. La rue a été bloquée, un type manifestement bouleversé est entré dans un fourgon pour se faire interroger (le petit ami de la fille ?), une vingtaine de policiers se présentant sur place en attendant diverses équipes qui allaient et venaient.

De petits groupes se formaient dans la foule pour discuter de ce qui venait de se passer, et des informations qui circulaient dans le quartier. J'ai ainsi appris qu'un homme s'est suicidé au même endroit il y a quelques mois, qu'une femme enceinte de 8 mois s'est jetée du 18eme étage d'une tour de la Place des Fêtes il y a dix jours, et qu'il y a trois mois, une femme d'origine asiatique, tenant à la main son petit garçon, s'est fait assassiner de 17 coups de couteau parce qu'elle refusait de donner son portable à un groupe de 5 adolescents. Bien que la discussion ait été charmante, j'ai rebroussé chemin vers mon appartement, frigorifié, et j'ai continué à observer le ballet du haut de mon balcon.

Vers 22 heures l'autopsie a commencé : ils ont tendu un grand drap blanc tout autour de la victime, pour que la foule ne voie pas, ont déshabillé la fille, ont étudié son corps et relevé des empruntes. J'ai eu le temps de glisser un oeil discret, jusqu'à ce qu'un policier, armé d'une lampe torche, se mette à balayer les façades environnantes pour rappeler à l'ordre les curieux, et leur demander de rentrer chez eux - entendez : faire disparaître des façades leurs faces hébétées.

Puis ils ont définitivement couvert la fille, avant qu'un corbillard ne l'emmène. Vers minuit et demi, deux types en tenue verte et blanche, désormais seuls dans une rue qui s'était vidée, sont sortis de leur camionnette de nettoyage pour passer au kärcher les traînées de sang qu'avait laissées la fille - une rigole rejoignant le caniveau, d'autres traces au niveau du crâne. Puis tout s'est éteint dans la rue.

J'ai mauvaise conscience à parler de toutes ces choses, prenant le risque de passer pour un voyeur, ou pour un complaisant morbide. Pourtant la tenue de ce blog perdrait un peu de son sens si je n'évoquais parfois ce genre de scène très frappante. Je parle peu de moi sur ce site, ou je ne le fais qu'à travers des compte-rendus de lectures ou d'impressions esthétiques : ce soir, pour une fois, j'inverse le processus, et je pars d'un morceau de vécu particulièrement brutal.

Evidemment, je précise que mon intérêt pour ce genre de scènes dépend d'une histoire personnelle que je garderai secrète ici.

Je suppose aussi qu'il n'est pas mauvais d'en parler, d'une manière ou d'autre autre.

Pendant les deux heures que j'ai passées dans mon appartement, quasiment en présence du cadavre, puisque j'allais y jeter un oeil toutes les cinq minutes, j'ai cherché dans ma bibliothèque des livres qui pourraient évoquer des choses proches de ce que je venais de voir. J'ai pensé au Feu Follet, le roman de Drieu La Rochelle dont Louis Malle a tiré son excellent film. Mais je ne l'avais pas en rayon, aussi j'ai feuilleté Malone meurt, de Samuel Beckett, étrange et beau livre funèbre :

Extrait de Malone Meurt :

"Je mourrais aujourd'hui même, si je voulais, rien qu'en poussant un peu, si je pouvais vouloir, si je voulais pousser. Mais autant me laisser mourir, sans brusquer les choses. Il doit y avoir quelque chose de changé. Je ne veux plus peser sur la balance, ni d'un côté ni de l'autre. Je serai neutre et inerte. Cela me sera facile. Il importe seulement de faire attention aux sursauts. Du reste je sursaute moins depuis que je suis ici. J'ai évidemment encore des mouvements d'impatience de temps en temps." (Minuit, p 8)

Je me suis souvenu aussi de I.G.H., le roman méconnu de J.G. Ballard, génial auteur britannique de Crash (adapté par Cronenberg au cinéma) et spécialiste des ambiances urbaines apocalyptiques. Je me rappelais de la scène d'ouverture, où le protagoniste vivant dans un gigantesque ensemble de tours constatait qu'une bouteille était venue s'écraser sur son balcon. Le rapport est lointain, sans doute, avec ce que j'ai vécu hier soir, mais relire le passage m'a tout de même donné des frissons, allez savoir pourquoi :

Extrait de I.G.H. :

"Mais curieusement, malgré les efforts prodigués par Laing pour rester à l'écart de ses deux mille voisins et de l'ordinaire de querelles futiles ou de sautes d'humeur qui constituait la seule forme de vie communautaire, c'était ici, à n'en pas douter, qu'avait pris place le premier incident significatif - sur ce même balcon où il se tenait à présent, accroupi devant un feu allumé à l'aide d'un annuaire, avec son cuissot de berger alsacien rôti, avant d'aller donner son cours à la faculté de médecine." (Denoël, 3 romans de J.G. Ballard, p 360)