La littérature sous caféine


mardi 20 mars 2012

Ne jamais prêter à quelqu'un qui joue

1) Dans un bistrot de la rue de Belleville, à dix heures du matin, le patron en grande conversation avec un client, au zinc, tous les deux sirotant un verre de vin rouge :

« Faut jamais prêter à quelqu’un qui joue ! Jamais il te rendra ton argent, ça c’est sûr… A la rigueur, je préfère prêter à quelqu’un qui boit. Tu auras plus de chance de revoir ton argent. »

Plus tard dans la conversation :

« Avec l’alcool, faut savoir s’arrêter. Bon, j’aime bien boire un peu, mais l’essentiel, c’est de savoir s’arrêter. – Le pire, c’est le vin blanc. Un petit verre ça fait pas de mal, mais après ça attaque. Ça fait vraiment du mal. – Je te le dis, faut savoir s’arrêter ! Faut pas boire toute la journée quand même ! »

2) Je commence chaque cours (quel que soit le niveau des étudiants) par l’étude d’un « mot du jour », et jamais aucun mot n’a provoqué autant d’hilarité que « rasséréner », devant des étudiants en BTS Communication. Parmi les hurlements de rire (le climat printanier devait y être pour beaucoup), j'entends :

« Wouah, Monsieur, vous imaginez vraiment qu’on utilisera un jour ce mot ? Rassénénérer je sais pas quoi… Ça existe ce mot ? Vous voulez nous faire croire que des gens l’utilisent ? »

jeudi 15 mars 2012

Marguerite Duras, ou la liberté



Dans un couloir, un homme urine sur une femme. Il appuie sur son corps, puis il finit par s’assoir et sortir son sexe. La femme entreprend alors de le sucer, puis de glisser le visage dans ce que l’homme « ignore de lui-même ». Ils font enfin l’amour, jouissent, et l’homme bat la femme – jusqu’à ce que, peut-être, elle meure.

Argument d’un court-métrage pornographique ? Scène arty d’une installation vidéo ? Scénario potache d’un élève de lycée ? Non, résumé d’un texte bref de Marguerite Duras (trente pages en gros caractères), l’un des plus « sexuels » qu’elle ait écrit : L’homme assis dans le couloir.

Je n’ai jamais été grand fan de Duras (sans aller cependant jusqu’à dire, comme j'ai pu le lire parfois, qu'elle est l’auteur le plus surestimé du 20ème siècle), et certains de ses plus grands textes m’ennuient assez – je n’arrive jamais à finir, par exemple, L’amant de la Chine du Nord ou La Douleur. Mais je découvre aujourd’hui ses très courts livres, et cette fois-ci je tombe sous le charme – encore que charme soit un terme peu approprié : sans doute faudrait-il parler d’envoûtement.

Dans L’homme assis dans le couloir, par exemple, j’aime l’extrême brièveté, la provocation, l’incertitude grammaticale (présent et conditionnel entremêlés), la radicalité de traitement, autant d’éléments qui montrent combien Duras s’adjugeait une liberté de création à peu près totale. On peut être irrité par ses poses, son arrogance, son refus de l’académisme, mais séduit aussi par cette attitude princière et ce jusque-boutisme créatif.

Dans les phrases saturées de sens, dans un certain univers de désir et de mort, je crois par ailleurs trouver des analogies avec Georges Bataille – dont le texte L’Impossible m’a récemment bouleversé.

Qu’en en juge par cette phrase :

« Elle est pleine de jouissance, remplie de jouissance plus qu’elle ne peut en contenir et tant à l’étroit d’elle-même elle est devenue qu’on hésite à y porter la main. » (L’homme assis dans le couloir, p. 25)

Ça me rappelle des formules de Bataille, dans L’Impossible, comme :

« Ce qui dort en moi d’énergie insensée tendu à se rompre. »

Ou : « La douceur de la mort rayonnait en moi. »

De même cette phrase de Duras, dans La maladie de la mort (le texte qui a nourri le film de Catherine Breillat, Anatomie de l’enfer) :

« Elle sourit, elle dit que c’est la première fois, qu’elle ne savait pas avant de vous rencontrer que la mort pouvait se vivre ».

Comment ne pas songer à ces autres phrases de Bataille, toujours dans L’Impossible :

« Je le savais déjà que l’intimité des choses est la mort », ou bien : « La douceur de la mort rayonnait en moi. » (page 98)

J’ai beau rêver parfois d’imiter de grands romans réalistes, je me sens souvent en phase avec ces œuvres de formules denses et terribles.

lundi 12 mars 2012

Les hommes qui se taisent (Un éclat minuscule, Jean-Baptiste Gendarme)



De livre en livre, Jean-Baptiste Gendarme dessine depuis 2005 un univers très noir mais d’une certaine élégance, un univers envoûtant de destins empêchés, de personnalités hésitantes, d’amours inabouties.

Ses deux premiers romans faisaient la part belle à la maladie. Son dernier en date, Un éclat minuscule (Gallimard, 2012) aborde le thème des disparitions impromptues, des familles cernées par la mort.

Le protagoniste, Stéphane, est un trentenaire tout juste père, voyant mourir sous ses yeux sa compagne après un accident de la circulation. Il se rappelle alors l’histoire assez triste de sa jeunesse, marquée par la disparition précoce de sa mère et la folie progressive de son père. Le genre de cadre familial à engendrer des rejetons peu sûrs d’eux-mêmes, frôlant constamment la dépression – et c’est peut-être le message secret du livre, cette hypothèse selon laquelle certaines familles finiraient par mourir d’elles-mêmes après des coups répétés du sort, comme le suggèrent ces quelques lignes :

« (…) sa famille où l’on s’efforçait de mourir avant quarante ans. Pas par choix, ni par nécessité, mais presque par tradition. Quand ce n’était pas l’une des deux guerres (ses arrière-grands-pères), c’était la maladie (ses grands-pères), ou les accidents (sa mère, ses oncles, quelques cousins). Son frère, persuadé qu’une malédiction décimait la famille, fit le serment de ne jamais se marier (ni d’avoir d’enfants). » (p. 78)

En cours de roman, le narrateur fait un portrait moral de Stéphane et finit par être drôle à force de relever ses insuffisances :

« Avec le temps, il avait pris l’habitude de rester sur la réserver, dans son coin. Il écoutait, il hochait la tête, mais prenait rarement la parole. Il ne revendiquait rien, il ne s’opposait à personne. On aurait beau le provoquer, il ne dirait rien. Il répondait par monosyllabes, en prenant le temps. S’il avançait dans une phrase trop longue, quelques secondes s’écoulaient entre le sujet et le verbe, et une fois lancées, les phrases restaient en suspens, comme s’il n’était pas utile de les terminer. (…) Si on lui demandait son avis sur un livre, même s’il l’avait lu, Stéphane répondait : « Je… Je ne pense pas à partir de livres, d’œuvres, je pense à partir de problèmes… », et il se taisait. Chacun faisait ensuite ce qu’il voulait de ça. » (p. 72)

Cette manière de frôler la comédie, c’est une politesse du désespoir – une façon raffinée de trouver malgré tout des raisons de vivre.

Stéphane m’a d’ailleurs fait penser à l’un des personnages croqués par Balzac au début des Illusions Perdues, dans sa description d’un salon de province : Monsieur de Bargeton, un homme qui n’a rien à dire et qui fait passer ses silences pour une profonde introspection :

« Content ou mécontent, il souriait. (…) S’il fallait absolument une approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. (…) « Je monterai demain à cheval, et j’irai voir mon beau-père. » Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion, arrachaient un non ou un oui à l’interlocuteur, et la conversation tombait à plat. »

Certes, le Stéphane d’Un éclat minuscule n’est pas ridicule, mais il doit éprouver le même genre d’angoisse que celui dont se moque Balzac : le constat d’une sorte de manque existentiel, d’un irrémédiable vide qui pourrait bien un jour se refermer sur lui. Dans les prochains romans de Jean-Baptiste Gendarme, pour peu qu’il reprenne le fil de ces personnages en demi-teinte, je guetterai les stratégies pour contenir ce vide, les nouveaux élans pour dessiner un espace heureux…

lundi 5 mars 2012

Les descriptions sont-elles si ennuyeuses ?



De même que le 17ème siècle flamand (celui qu’on appelle souvent L’âge d’or hollandais) mettait à l’honneur la peinture du quotidien, ce que Todorov appelait « le genre du quotidien », de même il me semble que le 19ème européen (et particulièrement français) a développé un art de la description (lieux comme personnages) poussé à un degré jusque-là inégalé – par sa précision, son ampleur, sa portée symbolique. N’allait-il pas se perdre quelque peu par la suite ? (Si l’on excepte certaines œuvres comme celle de Marcel Proust, Aragon, Colette…).

C’est frappant chez Zola, Balzac, Hugo, Flaubert, mais on retrouve cet art de la notation précise, savante et documentée chez un auteur qui passe pourtant pour moins talentueux que ses collègues, ou moins précis, plus superficiel : Maupassant.

Même dans ses nouvelles, cultivant pourtant le trait rapide et l’ellipse, on trouve de somptueux passages dont le bonheur de lecture tient à la justesse des mots, leur inventivité, et même une certaine ampleur de le développement – le 20ème siècle, pour simplifier à l’extrême, aimant concentrer son attention sur l’intensité narrative, l’expressivité, la portée métaphysique, autant de choses qui l’éloignent du plaisir pur de la description (ces descriptions que l’on tient souvent pour ennuyeuses et qui sont peut-être, pourtant, l’essence même du dix-neuvième en littérature).

Dans l’une des plus belles nouvelles de Maupassant, Une partie de campagne, que Renoir avait voulu adapter au cinéma, on trouve ainsi l’étonnante description d’un chant de Rossignol (motif éminemment romantique), accompagnant l’union charnelle de deux personnages que l’auteur aura l’habilité de pas dépeindre. Le passage vaut autant pour l’humour des sous-entendus que pour la qualité de la description elle-même :

« L’oiseau se remit à chanter. Il jeta d’abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d’amour, puis, après un silence d’un moment, il commença d’une voix affaiblie des modulations très lentes. (…) Une ivresse envahissait l’oiseau, et sa voix, s’accélérait peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe
. »

Dans un autre de ses chefs-d’œuvre, La Maison Tellier, Maupassant enchaîne plusieurs portraits et l’on sent par exemple dans celui de la tenancière le plaisir de brosser un petit paragraphe bien senti, truffé de détails « bien vus » :

« Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait, comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu : et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier. » »

mercredi 29 février 2012

Les philosophes ne boivent pas


Driver : San Francisco - E3 2011 Trailer par Jeuxactu

1) A la Fnac, deux garçons de douze ans jouent simultanément sur deux consoles disposées côte à côte – pour l’un c’est Driver - San Francisco, pour l’autre Uncharted 3. Ils se ressemblent beaucoup dans leurs survêtements (sont-ils jumeaux ?), et ne sont pas loin d’être obèses. « Tu es en surpoids, toi. – Oh ta gueule, toi t’es obèse. – T’es en surpoids, sale chien. – Toi t’es obèse, crevard. – Ta mère, surpoids. – Obèse, bâtard de ta race. – En surpoids. – Obèse… »

2) Dans un bistrot au pied des Buttes Chaumont : « Qui vous a donné l’autorisation d’utiliser cette prise pour votre ordinateur ? – Euh… Personne. J’avoue, j’ai pris cette liberté. – Ce n’est pas des manières, ça, Monsieur. – Vous avez raison. Mais si vous me le permettez, je vous ferai remarquer qu’à Paris, partout ailleurs on laisse maintenant les clients utiliser les prises. Chez Starbucks, c’est même un des éléments de l’accueil. – Partout ailleurs dans Paris, peut-être. Mais ici, non. Les bonnes manières, voyez-vous. – Quinze ans de retard… »

3) Je me souviens que mon successeur à l’ambassade de Tokyo, pour le poste de responsable du livre au service culturel, il y a maintenant dix ans, avait décliné mon invitation à aller boire une bière au prétexte, avancé le plus sérieusement du monde, qu’il était philosophe (normalien, il suivait un cursus de philosophie) et que les philosophes ne boivent pas, car ils doivent toujours garder l’esprit clair.

En dépit de sa grande intelligence et de sa grande culture, en dépit même de ma propre incompétence à ce poste (je n’avais pas d’autre idée en tête à l’époque que de lire et d’écrire, fuyant toute sorte de responsabilité sociale), j’avais été atterré par la grande bêtise de son propos. Bizarrement, ce court épisode me revient souvent en mémoire. Sans doute représente-t-il à mes yeux comme un étalon de la pédanterie, un étalon des ressources infinies de l’idiotie sous les ors de la culture.

jeudi 23 février 2012

Faut-il brûler La Colline inspirée ? (Maurice Barrès)



Je poursuis ma découverte des « auteurs maudits » du 20ème siècle, tous ceux qu’un mauvais positionnement politique a rendus sulfureux, tous ceux dont on ne peut prononcer désormais le nom sans provoquer un regard de désapprobation.

Après Drieu la Rochelle et les bordées haineuses de son journal (mais également ses minutieuses préparations mentales à l’idée du suicide, qui ne sont pas sans rappeler celles de Mishima), je me plonge dans Maurice Barrès et sa fameuse Colline inspirée, roman puissamment admiré pendant la première moitié du 20ème siècle, tombé dans l’oubli depuis, sinon même cordialement détesté pour la personnalité de son auteur (un des grands nationalistes de l’époque) ou pour sa vision « droitière » de la France – la détestation forçant aussi l’oubli, sans doute.

C’est un roman terriblement daté par son thème et par son double postulat théorique : d’une part il existerait des « lieux où souffle l’esprit » (Barrès prend pour exemple la colline de Sion-Saxon, en Lorraine), d’autre part il y aurait dans cette région française une lutte, et un équilibre, entre deux types de forces : les forces païennes, forces d’énergie pure, et les forces chrétiennes, forces de pacification, de maîtrise… Les secondes couvrent les premières, les organisent, mais les première sont indispensables pour insuffler de l’énergie vitale dans le roman national.

Sans aller jusqu’à trouver nauséabondes ces théories-là, on peut se sentir très éloigné, et même totalement étranger, à ce genre de considérations sur les forces germaniques en latence dans certaines régions française. Et pourtant, le débat n’est pas jamais loin de renaître de ses cendres. Récemment, les polémiques sur les « racines chrétiennes de l’Europe » abordaient précisément ces questions-là – je ne suis d’ailleurs pas vraiment d’accord avec cette idée des « racines chrétiennes » : imprégnation, sans doute, puissante influence, sans aucun doute (une influence dont nous sentons surtout aujourd’hui l’influence esthétique), mais quelques maigres connaissances en Histoire m’inclinent à penser qu’il s’agit surtout d’une greffe (parmi d’autres), une greffe ayant merveilleusement pris, sur un immense terreau de croyances et de mœurs bien plus ancien que celui du simple christianisme.

Bernard-Henri Lévy, dans son Génie du Judaïsme (une partie significative de son volume Pièces d’identité (Grasset, 2010)), posait également la question du nazisme et de la complicité du christianisme dans cette horreur : contrairement à l’idée reçue voulant que l’Eglise ait contribué, par des siècles d’antisémitisme, à l’émergence du cauchemar allemand, il semblerait qu’il aurait été préférable qu’elle s’enracine davantage dans le peuple allemand pour mater, pacifier autant que possible les forces païennes et le fantasme d’un peuple aryen.

On comprend que BHL déteste Barrès et qu’il en fasse l’un des inspirateurs de ce qu’il appelle souvent « la période la plus sombre de notre Histoire ». Il lui réserve d’ailleurs quelques passages cinglants, dans Le Génie du Judaïsme, allant jusqu’à célébrer l’idée qu’il soit préférable, après tout, de ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée : « La France comme idée ? Il faut, pour penser cela, être imperméable à cette peste qu’a été, dans la littérature française, la pensée de Maurice Barrès. Il faut, si possible, contrairement à l’essentiel du XXe siècle, contrairement à Aragon, contrairement à Malraux lui-même, ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée et le reste. C’est fou l’influence qu’a pu avoir, en France, La Colline inspirée ! C’est incroyable, presque impensable aujourd’hui, l’écho que le barrésisme a pu avoir ! Eh bien c’est un autre mérite de Gary de ne jamais avoir trempé là-dedans. Et je ne saurais dire s’il détestait Barrès un peu, beaucoup, passionnément – le fond de l’affaire c’est qu’il ne l’avait sans doute pas lu. Et cela lui donnait – même si personne ne le dit, même si on ne le cite jamais – un avantage, une force, considérables par rapport à la plupart de ses contemporains. » (Pièces d’identité, page 439).

Ce qui est intéressant, quand on compare cependant les positions de Barrès et de Bernard-Henri Lévy, c’est qu’ils font référence aux mêmes entités, aux mêmes forces, sans leur attribuer cependant les mêmes « quotients de positivité » : Barrès appelle à l’équilibre entre forces païennes et forces chrétiennes, BHL condamne fortement les premières et reconnaît la puissance civilisatrice des religions monothéistes.

Je n’en suis qu’aux premières pages de la fameuse Colline, et si le propos peut prêter à sourire (voire à frémir), il est indéniable cependant que la plume de Barrès soit splendide, que ce soit :

- dans les descriptions (« En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse. »)

- dans les passages de lyrisme politique (« Ce lieu nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective, et comme un esprit participe à l’immortalité d’une énergie qu’il a beaucoup aimée. »)

- ou même dans les affirmations philosophico-lyriques les plus à même de susciter l’indignation de nos contemporains – qu’on en juge par la phrase suivante, presque comique tellement elle concentre d’idées jugées détestables aujourd’hui : « Voilà notre cercle fermé, le cercle d’où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. »

En dépit de ce préambule somptueux, j’ai peur que la suite soit à la fois trop longue et monotone (je crois me souvenir avoir essayé, en vain, de lire ce roman adolescent)…

vendredi 17 février 2012

Dans la peau de Clark Kent



1) Au Vietnam, dans une rue populeuse où se pressent les touristes, je lutte tant bien que mal en terrasse contre une crise aiguë de sudation, sirotant des nouilles encore brûlantes et m’éventant le visage d’un journal plié en quatre. Un Américain que j’observais depuis un bout de temps, à l’autre bout de la terrasse, en compagnie de ce qui me semble être sa famille, une Vietnamienne et trois beaux enfants, croise mon regard et paraît estomaqué. Il fronce les sourcils, sourit, se lève et me rejoint. Me confond-il avec un autre ? Il me tend une main décidée : « Superman ? »

2) En marge d’une journée de conférences pour des étudiants de BTS Communication, deux élèves prennent prétexte de ce que déclare le conférencier sur la tendance française à faire appel à l’intellect plutôt qu’au cœur, pour apostropher quelques professeurs, dont moi-même, sur un ton plutôt dur : « Vous voyez, laissez parler vos sentiments ! Vous n’utilisez que votre cerveau ! » (Je gomme les approximations de langage). La personne à ma gauche se penche vers moi pour me dire, complice : « Ça doit être l’effet des lunettes à la Clark Kent… »

3) Il y a dix ans, déjà : j’entre dans un bistrot, un homme au visage fatigué penche un regard éteint sur une bière qu’il a du mal à finir. Négligemment, il se tourne vers l’entrée, croise mon regard et son visage s’illumine. Il se redresse, écarte les bras et s’exclame : « Bienvenu, Superman ! »

Je ne portais pas de lunettes à l’époque. Les années passant, on m’a moins comparé au super-héros américain. Jusqu’à ce que je me résolve à porter des Ray-Ban parce que ça devenait pénible de ne pas identifier les élèves en fond de classe. Et les remarques m’associant à Superman ont repris de plus belle – elles se sont précisées, cependant : j’étais bien le Clark Kent de la série, c’est-à-dire le Superman en tenue de travail avant qu’il n’endosse son costume rouge et bleu.

lundi 13 février 2012

La littérature comme fonction médicale

1) A des élèves que j’entraîne pour l’épreuve du Face-à-face aux concours d’entrée d’HEC : « Alors, si vous deviez trouver des arguments pour contrer celui qui défend la Révolution Française ? – Euh… La Révolution Française… Elle n'a pas donné ses idées au Front National ? – Oh là ! Je crois qu’il va falloir revoir certaines bases… »

2) Un homme allègre, dans un bistrot parisien :
« Un ice-tea chaud ! »

3) Parmi les phrases qu’il est désagréable d’entendre à propos de ses propres livres, outre le classique « Mais pourquoi donc écris-tu ce genre de roman ? », il existe celle-ci, non moins insidieuse : « Ça a dû te faire beaucoup de bien de l’écrire. »

Un peu comme si, à un ami qui vient de retrouver du travail, je disais : « Ça doit te faire du bien de pouvoir enfin gagner de l’argent et exercer du pouvoir sur des subalternes. » Ou, à une amie qui vient d’accoucher : « Ça doit te soulager, toi qui prenais conscience de la vacuité de ton existence. »