La littérature sous caféine


mardi 15 janvier 2019

Les petits Blancs sont devenus des Gilets jaunes (1)

Comment douter qu’un grand nombre des personnages des « Petits Blancs » (Plein Jour 2013, Points Seuil 2016) ait rejoint les rangs des Gilets jaunes ? Leur colère, leur désespoir, leur envie de violence passaient inaperçus. Moi-même, je n’imaginais pas qu’elle puisse prendre un jour la forme d’une révolte à l’échelle du pays. C’est chose faite.

Fabrice, paysan (page 28 de l’édition originale) :

"L’état d’esprit de mes collègues et des jeunes qui font le choix de rester à la campagne, c’est un mélange d’enthousiasme pour la vie qu’ils mènent ou s’apprêtent à mener et de malaise, voire de rancœur, devant la place que la société leur réserve. On ne parle jamais d’eux. Vue de Paris, la campagne semble une contrée lointaine, assez pauvre, tout juste bonne à proposer des maisons de vacances. La presse n’évoque jamais les difficultés quotidiennes de ses habitants, même les plus méritants – j’en connais tellement qui travaillent comme des chiens tout en vivant du RSA. Une chose qui se dit beaucoup, c’est que les jeunes d’ici ne brûlent pas de voitures : alors, ça n’intéresse pas les milieux parisiens.

» En plus du silence, il y a l’absence de considération : la jeunesse des campagnes perçoit cruellement les clichés qui circulent à son propos. Ce ne sont pas des propos fréquents ni des insultes mais un certain nombre d’idées reçues dont ils sont les premiers conscients. Comme l’idée que les gens de la campagne ne sont pas instruits, que leur niveau culturel est bas – un cliché difficile à admettre quand on gère une ferme et qu’on maîtrise tant d’aspects techniques, tant de leviers économiques. Difficile à admettre aussi quand on connaît les excellentes moyennes de réussite au bac dans les lycées de campagne. Il faut savoir que le faible nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, dans nos régions, est en grande partie dû à la faible offre universitaire. »

lundi 10 décembre 2018

"La révolte du Gaulois roulant au diesel" (Le Monde, 08/12/2018)

Ma tribune publiée sous le titre "La révolte du Gaulois roulant au diesel" pour la version papier du Monde, et sous le titre "Aux yeux des campagnes Macron ne les connaît pas. Pis, il mes méprise." (08/12/2018)

"Dans une tribune au « Monde », l’écrivain et professeur Aymeric Patricot estime que, comme les émeutes des banlieues en 2005, la colère des « gilets jaunes » est celle d’une France qui s’est sentie dénigrée par certains propos tenus par le pouvoir.

Il y a deux ans, je quittais Paris pour une petite ville de province, profitant d’une opportunité professionnelle pour laisser derrière moi le métro, la pollution, la vie chère, le climat de violence ethnique et sociale. J’espérais goûter quelque chose comme une vie tranquille et saine. Ce faisant, j’allais observer du point de vue des campagnes les dix-huit premiers mois du quinquennat de Macron. Le moins qu’on puisse dire est que le spectacle a été saisissant. Je vais retranscrire ici quelque chose de ce que j’ai perçu dans l’accueil qui lui a été fait.

La première année, déjà, les campagnes ont bruissé d’un certain mécontentement. Elles s’estimaient bousculées : limitation de la vitesse à 80 km/h ; suppression des emplois aidés ; menace à terme sur les finances locales ; recul persistant des services publics ; dédoublement des classes de primaire dans les quartiers au détriment des territoires. Mais on se contentait de bougonner. Certes, on estimait que l’élection de M. Macron n’était pas vraiment légitime : il était arrivé là par un prodigieux coup du sort. Mais on s’était habitué à cette confiscation du pouvoir par une classe qui parle fort au nom de principes qu’elle ne s’applique pas. On acceptait la fatalité parce que l’essentiel semblait préservé : l’ordre public, quoiqu’il ait été mis à mal sous M. Hollande ; l’ordre économique, quoique le taux de chômage soit resté douloureux.

Et puis tout a basculé pendant l’été 2018. On a parlé d’erreurs de communication mais le mal était plus profond : il s’agissait d’aveux. Pendant des semaines, pendant des mois, jour après jour, une série d’actes a révélé la vérité du quinquennat aux yeux des campagnes : M. Macron ne les connaissait pas. Pis, il les méprisait. Et cela, en toute innocence, en toute bonne foi. C’était avec une sincérité désarmante qu’il révélait le fond de sa pensée, à savoir que les provinciaux sont des gens simples, corvéables à merci, condamnés par l’Histoire et potentiellement dangereux pour le pouvoir central qui incarnerait, lui, la noblesse et même le Bien.

Qu’on en juge. Il y a eu la série des paroles condescendantes à propos de la désinvolture supposée d’une certaine population (« Tu m’appelles Monsieur le président de la République », « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] », les « gens qui ne sont rien », les « fainéants »…). Il y a eu la défense de proches et de collègues en dépit de toute décence démocratique (Alexandre Benalla, Agnès Saal, Philippe Besson…). Il y a eu ces étalages d’opulence. Il y a eu ces gestes terriblement maladroits, comme ces cadeaux aux chasseurs sous prétexte que ces derniers symboliseraient la ruralité.

Surtout, il y a eu des attitudes qui non seulement n’ont pas été jugées dignes, mais qui ont été tenues pour des insultes. Et ce sont deux incidents qui, conjugués, m’ont semblé proprement explosifs, alors même qu’ils ont été scrutés avec bonhomie par les médias.

Tout d’abord, cette parole malheureuse sur les « Gaulois réfractaires au changement », expression que l’on peut d’ailleurs comprendre tant la grogne semble parfois caractériser le pays. Le problème est que M. Macron, justement, ne désignait pas les Français mais les Gaulois, c’est-à-dire, dans l’imaginaire collectif et notamment en banlieue, les Français blancs, ceux des campagnes, ceux de la France profonde, ceux qu’on a l’habitude de moquer à Paris parce que ce serait des beaufs, des alcooliques et des rougeauds.

L’épisode des photos surprenantes de M. Macron à Saint-Martin, dans les bras d’un ex-braqueur et de son cousin faisant un doigt d’honneur, est la seconde séquence qui a scellé la détestation. Car après avoir signalé l’identité de ceux qu’il méprisait, M. Macron aurait ainsi révélé ceux qu’il aimait beaucoup. Et, cette fois-ci, ses paroles étaient douces. La boucle était bouclée : le banquier d’affaires aurait avoué plus d’amour pour les banlieues que pour les campagnes, pour les voyous que pour les « classes laborieuses », comme il les nomme lui-même. Amalgames ? Bien sûr ! Mais les ressentis, les susceptibilités sont toujours affaire d’amalgames, et le rôle des politiques est d’essayer de les désamorcer. Sans doute aurait-il fallu quelques mots pour trancher le nœud qui se nouait ici, quelques mots très simples pour assurer que l’Etat ne tombait pas lui-même dans ce genre de raccourci. Quoi qu’il en soit, l’idée s’est imposée que les impôts des classes moyennes servaient surtout à nourrir la classe politique et à tenir à bout de bras les classes défavorisées.

Cette dimension culturelle – pour ne pas dire ethnique – n’a pas vraiment été commentée. Elle reste en partie taboue mais elle sous-tend certains raisonnements, elle nourrit certains symboles. Dans l’esprit des campagnes, Macron passe désormais pour un Père Fouettard dur avec les siens, doux avec les autres, et le fait qu’il s’exprime souvent de l’étranger ne passe pas inaperçu.

C’est ainsi que le phénomène de détestation s’est enclenché : quand on ironise sur le physique des gens, quand on les tance alors qu’ils vivent difficilement le quotidien, on provoque des mouvements de rejet très puissants et, malheureusement, je le crains, irréversibles. La révolte des « gilets jaunes » n’est-elle pas le symétrique des émeutes de 2005 ? Mêmes colères de communautés qui se sentent humiliées… Après le banlieusard racisé qui ne supporte plus d’être relégué dans les marges des grandes villes, le Gaulois roulant au diesel qui n’accepte plus d’être ignoré, pressuré, moqué par l’élite.

Enfin, la fameuse goutte qui a fait déborder le réservoir n’est pas anodine non plus. Depuis des décennies, chaque président commence par augmenter les impôts, estimant que la pilule s’oubliera bientôt. Mais la technique devient voyante. Certaines études n’hésitent plus à prouver ce que le peuple pressentait depuis longtemps : le pouvoir d’achat des classes moyennes diminue. Quand, de plus, on se moque ouvertement d’elles en affirmant que c’est pour la bonne cause – à savoir, la transition écologique –, alors on fournit au peuple des raisons objectives de se soulever.

Elément supplémentaire de rancœur, la voiture constitue vraiment le nerf de la guerre en province. Je l’ai appris en venant m’installer en Champagne. Je fais désormais 1 000 kilomètres par mois pour me rendre au travail – autant de frais d’amortissement, d’entretien, d’assurance, de péages, d’essence, qui dépassent les économies réalisées sur le loyer. Comment les Parisiens pourraient-ils s’en rendre compte ?

La situation me paraît désormais celle-ci : à tort ou à raison, la classe politique est tenue pour incompétente, méprisante, illégitime et privilégiée. La plupart des formations politiques sont incluses dans ce rejet. Je ne sais pas comment le régime en place peut trouver une porte de sortie, mais le phénomène de la violence civile est enclenché. Une fois que la fièvre s’empare d’un corps, difficile de la faire retomber. Une chose est sûre : le remède doit être puissant.

Aymeric Patricot, professeur de lettres en école préparatoire, est notamment l’auteur d’Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011) et des Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas(Plein jour, 2013)
."

mardi 9 octobre 2018

Les témoignages de rancoeur et de souffrance ("Les petits Blancs")

Me sera-t-il donné un jour d’écrire un livre qui suscite autant de réactions viscérales ? Des années après sa publication, « Les Petits Blancs » (2013) me vaut encore des messages du genre de celui que je reproduis ici. Certains lecteurs en seront scandalisés, mais ce courrier aurait très bien pu s’intégrer dans la série de témoignages que propose le livre. Ce dernier cherchait d’ailleurs à ouvrir autant que possible le spectre des réflexions sur le sujet – la pauvreté blanche dans un pays qui se métisse – et donc à accueillir toutes les sensibilités, des plus sombres aux plus heureuses.

Bien sûr, le livre n’avait pas pour ambition de cautionner le genre de paroles qui va suivre – il y eut de sérieux malentendus à ce propos – mais de noter le fait qu’elles existent et qu’il serait ridicule de les ignorer. Le pari était d’ouvrir les vannes d’un certain désespoir afin de le comprendre et, pourquoi pas, de commencer à l’exorciser. Le ressentiment, la haine sont des sentiments douloureux. En publiant « Les Petit Blancs » j’avais fait le choix de ne pas uniquement les condamner. N’y a-t-il pas quelque chose d’absurde, d’ailleurs, à condamner quelqu’un pour sa souffrance ?

« Bel effort sur "Les Petits Blancs", ça a été utile sur moi. Libérateur même. Merci. (…) Mon avis n'apportera rien de nouveau, j'en ai peur. En réalité, j'ai déjà beaucoup lu sur le sujet, et je suis donc trop « informé » pour être surprenant. Il suffit de surfer sur internet, sur twitter pour se rendre compte. Des milliers de petits blancs enragés, abandonnés, qui renouent avec la pratique du samizdat. Évidemment, beaucoup de violence, où cela s'arrêtera-t-il ? Je ne parle pas de haine, parce que si c'est de la haine rendue, ce n'est pas de la haine pure (contrairement à ce que sous-entend votre sous-titre). Je pense que la haine pure n'est provoquée par personne.

Justement, quand j'ai commencé à entrer dans la partie où vous retranscrivez les témoignages, j'étais comme aspiré par le livre. Impossible de lâcher, ça aurait pu durer des pages et des pages. C'est pour ça que je parle de libération. Je ressentais un sentiment curieux. Une fraternité retrouvée. Cette chape de plomb que l'immigration fait peser sur nombre de petits Blancs, qui divise, nous laisse tout ébaubis, personne n'en parle et d'autant moins quand on fréquente des milieux de gauche. Pourtant tout le monde la ressent et au moins depuis le collège. Pour moi, c'est LE tabou de ma génération. Moi comme d'autres, j'ai été victime de réflexions, brimades, moqueries, insultes racistes, jusqu'à l'agression physique (à plusieurs reprises...) Puis la fac, et j'ai oublié. Par la suite, j'ai travaillé dans le secteur social dans les quartiers Nord de Marseille et mon regard a changé à jamais. J'ai ressenti l'exclusion. On peut dire ce qu'on veut mais ce que j'ai appris c'est que les seuls qui veulent « vivre ensemble », ce sont les bobos. En réalité, personne ne se mélange. On est devant un problème très étrange, diffus, insaisissable. Et finalement, le communautarisme s'installe, bientôt la sécession ? La manière dont les minorités sont traitées par les médias, sacralisées, fait naître en moi un profond sentiment de dégoût et d'abandon. Un peu comme Laurent. Il y a aussi Jody dont l'indifférence m'a glacé. Le « petit Blanc » rappeur aussi, qui ne connaît pas sa propre culture (comment pourrait-il en être autrement?). Il ne faut pas dénigrer le phénomène de déculturation. Et j'ai déjà lu et entendu beaucoup de témoignages ! Dans votre livre, c'est peut-être le fait que vous ayez réécrit les témoignages qui fait que ça a marché plus fort. Je ne saurais pas dire. En tout cas, j'ai réalisé mieux que jamais que je faisais partie d'un groupe, que je n'étais pas seul. Au-delà même des problèmes générés par l'immigration (parce que le recours à l'explication par le social n'est pas vraiment fausse bien qu’incomplète), il y a un lien rompu. Quelque chose d'incohérent. On a été élevé dans les valeurs de la république et, je reviens au témoignage de Laurent, tout ça n'a plus de sens aujourd'hui. Tout a changé trop vite. Je suis né en 1984 et 34 ans plus tard, c'est un autre monde. Qui peut avaler ça ? Ou alors rien n'a changé, mais c'était du pipeau depuis le début... On se sent poussé vers le communautarisme. Communautarisme d'un côté, agressivité économique de l'autre... Mais sans savoir où aller. Et votre livre, d'une certaine manière répond à cette question.

Des comme moi, des comme Laurent, il y en a partout, éparpillés, cellules dormantes, incapables de se fédérer car éduqué selon un logiciel totalement étranger à cette conception de la vie. Finalement, la république qu'est-ce c’est ? Un système auquel on se donne corps et âme, quand il disparaît, il ne reste plus rien. Mille et unes réflexions comme celle-ci... Dans le désordre. Parfois, j'ai eu l'impression que vous donniez des gages : « la haine », « c'est plus compliqué que ça »... Alors qu'en fait, la situation n'est pas si complexe. D'ailleurs elle s'envenime, la situation. La terre réclame du sang, dit-on. On vit notre guerre. Larvée, invisible aux yeux de tous, minimisée, banalisée. Elle est pourtant là sous nos yeux et fait beaucoup de dégâts. À coup de propagande, de novlangue. (…)

Je me remets souvent en question du point de vue psychologique. J'essaie de faire la part des choses. De ne pas me laisser avoir, par ma tendance à la dépression. Laisser la dépression trop influer sur ma vision des choses. Mais quelle que soit la couleur qu'on donne à la réalité, les faits restent les faits. C'est un problème lié à la question de l'objectivité, ou du point de vue, forcément biaisé. J'ai l'impression d'halluciner mais, en fin de compte, je pense que je vois juste. Reste une question : combien de France s'affrontent ? S'ignorent ? Se provoquent ? Alors le danger c'est de se focaliser sur certains problèmes qu'on croit avoir identifiés comme cause première et de se dire que s'ils étaient réglés on serait au paradis (blanc ! Ahah !)... Bien sûr c'est un piège ! La cause première... pensez-vous... En tout cas votre livre m'a aidé à voir qui j'étais un peu plus. Et ça c'est pas mal. Voilà, pour mes réflexions mi-témoignage, mi-critique.... En toute honnêteté.
»

mardi 29 novembre 2016

"Pourquoi tout le monde parle des petits Blancs" (Thomas Mahler, Le point, 17.11.16)

« L'Amérique les nomme hillbillies, rednecks ou white trash. Moi, je les appelle voisins, amis et famille. » Phénomène éditorial de ces derniers mois aux États-Unis, l'émouvant Hillbilly Elegy raconte l'enfance de J. D. Vance chez les « péquenots blancs » du Kentucky et de l'Ohio. Après être passé par les marines, l'auteur, aujourd'hui âgé de 31 ans, a intégré la prestigieuse université de Yale et est devenu investisseur dans la Silicon Valley. Mais, à l'image d'un Édouard Louis, ce transfuge de classe se souvient des siens et de son enfance chaotique dans une autobiographie qui est avant tout le portrait d'un « groupe en crise ». Avec empathie mais sans complaisance, J. D. Vance décrit la crise des valeurs, les addictions (alcool et drogues), la peur du déclin, le fatalisme social et la méfiance absolue envers les élites qui font de cette classe la plus pessimiste, de loin, aux États-Unis. « Bien plus de la moitié des Noirs, Latinos et Blancs ayant fait des études s'attendent à ce que leurs enfants réussissent mieux qu'eux. Mais parmi les classes populaires blanches, seuls 44 % partagent cet espoir. Encore plus surprenant, 42 % de ces Blancs pensent que leur vie est moins prospère que celles de leurs parents », écrit-il.

C'est cette Amérique, et notamment celle de la Rust Belt (une partie du nord-est des Etats-Unis) abritant les « reliques de la gloire industrielle américaine », qui aurait propulsé Trump à la Maison-Blanche, enterrant l'Amérique post-raciale de Barack Obama. Un véritable « whitelash » ou « retour de bâton blanc », selon l'expression d'un chroniqueur de CNN devenue virale. Dès le lendemain de l'élection, Hillbilly Elegy s'est à nouveau hissé en tête des ventes sur Amazon, confirmant la critique prophétique de The Economist : « Vous ne lirez pas un livre plus important cette année sur l'Amérique. » « Trump a bien cerné cet électorat, en tapant à la fois sur la classe politique et en proposant un refuge identitaire face à l'immigration », décrypte Corentin Sellin, agrégé d'histoire et auteur d'une analyse clairvoyante pour l'Ifri (Institut français des relations internationales) sur le vote de la classe ouvrière blanche. « Et en plus, Trump s'est affranchi du politiquement correct et des règles de bienséance que cette working class juge imposés par les élites. »

L'américaniste Sylvie Laurent a consacré un livre, Poor White Trash, à l'archétype de la « raclure blanche » qui traverse la littérature (William Faulkner, Harper Lee), le cinéma (John Boorman) ou la musique (Eminem) US. Elle se méfie des discours hâtifs qui veulent que les petits Blancs aient couronné Trump. « La figure du petit Blanc est un mythe, ça ne correspond pas à une réalité sociologique. Les salaires les plus faibles aux États-Unis ont majoritairement voté pour Clinton. Les supporteurs de Trump, ce sont les classes moyennes blanches qui stagnent et ont peur de la relégation. Ceux-là s'identifient à cette figure du petit Blanc, dans le sens où ils appartiennent à une culture dominante qui a l'impression qu'elle va perdre son statut de norme. » « Le groupe social-racial qui pense qu'il ne pourra plus vivre le rêve américain, c'est la classe populaire blanche, ce ne sont pas les plus pauvres qui sont afro-américains », confirme Corentin Sellin. « Ils ont une lecture mythifiée du passé et déformée du présent. Aujourd'hui, il y a certes une vraie Amérique très pauvre, white trash, comme chez les Blancs ruraux de la région minière des Appalaches. Là-bas, Trump y a fait des scores de dictateurs à plus de 80 % des voix. Sauf que ce sont des régions extrêmement peu peuplées. Ce n'est pas cette Amérique miséreuse qui a été la clé des élections, mais la classe moyenne blanche, où le discours de Trump a trouvé un écho important. Il a réussi à séduire sur une peur. Ce n'est pas forcément un déclassement vécu, mais craint pour les générations futures ».

Sous-entendus racistes

Si les États-Unis, nation d'immigration, se sont fondés sur les statistiques ethniques, le sujet a longtemps été un tabou dans une France se fantasmant en République indivisible. En 2013, c'est non sans hésitation que l'écrivain Aymeric Patricot publiait le précurseur Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d'en bas (Plein Jour), où il partait à la rencontre de l'ouvrier d'Hénin-Beaumont, du paysan normand se sentant comme un « bouseux » quand il est de passage en ville ou des « visages pâles » en banlieue. Un livre sensible, sans caricatures, traversé par cette question : une conscience raciale se substituerait-elle à la conscience de classe ? Aymeric Patricot, de tendance sociale-démocrate, se souvient aujourd'hui de la gêne de certains médias. « Un mois après la publication, j'ai eu un entretien de deux heures avec Le Monde. La journaliste m'a dit : « Vous avez osé franchir le Rubicon. » Mais deux jours après, elle m'a rappelé pour me prévenir que la direction ne souhaitait pas en parler… À l'extrême gauche, tout est résumé par la question sociale. À l'extrême droite, tout est culturel et ethnique. Les partis modérés devraient aborder les deux questions. »

Pourquoi ce terme de « petits Blancs » ? « Hillbillies et rednecks peuvent se traduire par bouseux ou péquenots. Mais white trash n'a pas d'équivalent chez nous. Le meilleur, je pense, c'est petits Blancs, qui est plus doux. Ce qui m'a convaincu, c'est qu'il est largement utilisé en banlieue. » Prof en région parisienne pendant dix ans, Aymeric Patricot raconte avoir lui-même pris conscience de sa couleur de peau en salle de classe. « Pour paraphraser Beauvoir, on ne naît pas blanc, on le devient. Quand les Blancs représentent 95 % dans un pays, on ne se pose pas la question. Mais, en banlieue, quand vous avez seulement trois élèves blancs, on ne parle que de ça. Ce n'était d'ailleurs pas agressif, ça permettait au contraire d'apaiser les tensions. »

Depuis l'enquête d'Aymeric Patricot, l'expression a fait florès. Dans La France périphérique (Flammarion), le géographe Christophe Guilluy explique que « désormais, les politiques peuvent aussi prendre en compte une communauté qui n'existe pas, celle des petits Blancs. Officiellement, cet ensemble n'existe pas, puisque les Blancs ne sont pas une catégorie, mais les politiques sont conscients du poids électoral potentiellement majoritaire de ces catégories populaires d'origine française ou d'immigration ancienne. » Patrick Buisson ne l'a pas attendu. Dans La Cause du peuple (Perrin), il décrit comment en 2007 il a abreuvé le candidat Sarkozy d'études pour lui faire entendre « la voix du white trash » : « Ouvriers menacés par le déménagement de leur usine, techniciens déclassés, artisans et agriculteurs au bord de la faillite ou du suicide, mères célibataires surendettées, petits employés et néoprolétaires du tertiaire, précaires et temps partiels, il y avait là un éventail à peu près complet des gueules cassées de la mondialisation, dont les fameux petits Blancs et autres souchiens suivant la taxinomie établie par les médias. »

Aux États-Unis, l'électorat populaire blanc, traditionnellement démocrate, a commencé à émigrer vers les républicains à partir de la fin des années 1960, à la suite des luttes pour les droits civiques. « Nixon met en place la stratégie sudiste en envoyant des messages codés sur le fait qu'on va faire une politique économique et culturelle pour eux », rappelle Sylvie Laurent. « Il y a ainsi eu des sous-entendus racistes avec la critique des politiques de redistribution ou en répandant l'idée que les travailleurs blancs, eux, ne demandent pas d'assistance sociale. On ne le dit pas clairement, mais tout le monde comprend le message. » Longtemps, sur le plan de l'économie, il y a eu une convergence entre l'élite républicaine et la classe populaire blanche autour du libéralisme et du « moins d'impôts ». « Tant que l'Amérique était dominante, la classe populaire blanche était favorable au libre-échange, car il y avait l'idée qu'elle en sortirait gagnante. Mais, désormais, elle pense qu'en bas l'ouvrier mexicain lui pique les emplois et qu'en haut la multinationale chinoise est responsable des délocalisations. » Contrairement au millionnaire Mitt Romney qui avait un programme libéral classique, le milliardaire Trump a ainsi habilement surfé sur le protectionnisme.

« Ce qu'elle leur reprochait, c'est d'être laids »

En France, le divorce entre la gauche et ces « petits Blancs » daterait des années 1980. « Le petit peuple avait voté pour Mitterrand. Trente ans après, la séparation avec le PS est totale. La gauche s'est choisi un nouveau héros, l'immigré, elle s'est embourgeoisée culturellement et le coup de grâce a été porté en 2011 avec la fameuse note de Terra Nova estimant que le PS doit se baser sur une « France de demain, plus jeune, plus diverse, plus féminisée » », assure Aymeric Patricot. Conséquence : « Les petits Blancs sont trop blancs pour la gauche et trop pauvres pour la droite. » Les « sans-dents » de François Hollande n'ont pas arrangé les choses. « C'est un cliché sur les dents des pauvres Blancs. Il ne se rend même pas compte de son mépris social », estime Patricot. Mais le PS n'a pas le monopole des préjugés. Un Patrick Buisson vengeur raconte ainsi comment la première dame Carla Bruni était obsédée par les « ploucs » et « péquenots » : « Il s'agissait d'une appellation générique qui, dans son esprit, recouvrait différentes populations, dont le dénominateur commun était de partager des goûts pathétiques, des mœurs archaïques, ainsi qu'un regrettable attachement à leurs racines. À l'intersection des inquiétants « petits Blancs » et des caricatures sorties de l'imaginaire bienveillant de la gauche, les « ploucs » ne pouvaient cependant être rangés dans la sous-catégorie définie par Philippe Muray sous le terme de « ploucs émissaires ». Car la ploucophobie de Mme Bruni n'était en rien vindicative. N'ayant pas eu à se déprendre du messianisme prolétarien, elle ne partageait pas cette détestation libératrice du peuple-classe comme du peuple-nation, ce racisme anti-pauvres si répandu parmi les élites progressistes. Elle était simplement navrée que tant de Français fussent restés tributaires de l'instinctuel, du pulsionnel, du tribal. Elle ne leur en voulait même pas d'être les surgeons d'une longue histoire un peu trop chrétienne, un peu trop patriotique à son goût. Non, ce qu'elle leur reprochait, c'était d'être laids. »

Après la victoire Trump, les appels du pied envers ces « petits Blancs » qui n'ont aucune existence officielle dans les sondages devraient se multiplier. Marine Le Pen a été la première à saluer sa victoire sur Twitter, Nicolas Sarkozy se dit fier d'un électorat qualifié de « plouc » et le pourtant rocardien Manuel Valls s'est soudain souvenu qu'il « y a encore une majorité d'ouvriers et d'employés en France », expliquant qu'« il n'y a pas de mondialisation heureuse ou naïve »… Reste cette question essentielle : en ethnicisant le peuple, ne met-on pas encore plus en berne l'idéal républicain ? Pour Aymeric Patricot, le communautarisme est une réalité inévitable dans une société métissée : « Les universalistes nient ça. Mais plus les pays sont divers, plus les questions des races et communautés se posent. En Afrique du Sud, au Brésil ou aux États-Unis, c'est obsessionnel. Peut-être que, dans cent ans, on aura dépassé ça. Mais, en France, on découvre ça. C'est naïf ou hypocrite de penser que les gens ne vont pas se reconnaître en communautés. On ne peut pas à la fois vouloir la diversité et refuser d'en parler. Il faut nommer les choses sans agressivité et de manière apaisée. » Et comment s'adresser à ces petits Blancs sans verser dans le populisme nauséabond et jouer sur la concurrence communautariste ? Consulté tel un oracle par les médias américains désemparés de se découvrir si coupés d'une Amérique rurale, J. D. Vance avance plusieurs pistes. Il préconise une hausse des salaires comme l'incitation à la mobilité des travailleurs. Mais l'effort devra avant tout être culturel et pédagogique envers une population « socialement plus isolée que jamais ». Il faudrait, selon lui, la responsabiliser en ne la confortant pas dans l'idée fataliste que tout est de la faute « des politiques ou de multinationales sans visages ». De ce point de vue, Clinton et Trump ont été, aux deux extrémités, les pires des exemples. La première a affiché son mépris en qualifiant la moitié des partisans de son adversaire de « ramassis de gens pitoyables ». L'autre a, selon J. D. Vance, vu « ce qu'il y a de pire dans l'humain et a encouragé le pire chez les gens. » Aux politiques français de trouver le juste milieu...

lundi 21 novembre 2016

"Ils ont bon dos, les petits Blancs!" (Figarovox, 14/11/2016)

Une tribune sur le site du Figaro pour dire mon agacement à propos du traitement subi par mon livre, au regard de l'actualité.

"Ils ont bon dos, les petits Blancs !

En 2013, une journaliste d’un grand quotidien de référence m’appelait pour me dire tout le bien qu’elle pensait du livre Les petits Blancs. « Vous avez franchi le Rubicon », m’a-t-elle dit, signifiant que j’avais eu le cran de mettre des mots sur une réalité dont personne ne parlait, non pas forcément d’ailleurs pour prendre la défense de cette population mais pour aborder le thème, tout simplement. Le lendemain, elle me laissait un message pour m’annoncer que la rédaction faisait finalement le choix de ne pas en parler. Il était sous-entendu qu’une telle expression « faisait le jeu du Front national », selon la formule aujourd’hui consacrée.

Trois ans plus tard, le même quotidien publie un article de Guy Sorman à propos de la victoire de Trump intitulé : « La revanche des petits Blancs ». Je suppose que l’expression s’est banalisée et que l’auteur ne sait même pas qu’il existe un livre sur le sujet… Après tout, les rédactions évoluent vite, les idées aussi. L’actualité rend indispensable l’utilisation de mots que l’on trouvait gênants peu de temps auparavant. Malgré tout, l’épisode me paraît symptomatique.

Avant l’élection de Trump, la plupart des journaux dits sérieux se pinçaient effectivement le nez pour évoquer l’électorat potentiel du populiste américain, étouffant ceux qui pouvaient se contenter de les décrire et n’utilisant que les insultes et le mépris pour parler d’eux. Après l’élection, rien n’a vraiment changé. Certes, l’expression « petits Blancs » fait florès – je définis ces gens-là comme des « Blancs pauvres prenant conscience de leur couleur de peau dans un contexte de métissage ». On la lit dans une bonne moitié des articles consacrés à Trump. Mais elle est toujours utilisée avec des pincettes, et avec cet air de dégoût devant la saleté supposée de cette catégorie sociale. Après l’omerta, la diffamation : techniques que l’on n’imagine pourtant pas être l’apanage d’organes clés du dispositif libéral actuel.

Il est sans doute ridicule de parler des médias en général pour leur jeter l’opprobre. Mais il est certain que le gouffre entre une certaine sphère médiatique chic et le commun des mortels est devenu béant. Qu’on en juge par deux anecdotes. Tout d’abord, dès le lendemain de l’élection de Trump, le philosophe qui avait prédit le Non au Brexit puis le Non à Trump – un philosophe utilisant d’ailleurs l’expression de « petit Blancs » mais uniquement pour insulter – était invité sur le plateau de France Info pour livrer ses nouvelles analyses. Personne n’eut même l’idée de mettre en doute la pertinence de ses points de vue. Deux jours plus tard, ensuite, les mêmes journalistes s’effrayaient à l’idée du biais que les réseaux sociaux avaient pu produire dans la campagne électorale américaine. Un comble ! Le biais n’était-il pas précisément inscrit dans le système médiatique lui-même, aveuglé par son soutien massif, tout pétri de bonne foi, tout pétri d’arrogance, pour une Clinton qui a certes ses qualités mais qui, enfin, ne mérite sans doute pas que 90 % de la presse lui déclare son amour ?

Au fond, de nombreux médias ne croient plus en la démocratie… L’un des grands principes de celle-ci est à la fois la liberté des débats, dont on espère qu’il sortira quelque chose approchant de la vérité, et l’acceptation du processus électoral, dont les règles claires, acceptées par tous, garantissent la paix dans le pays. Qu’on s’entende bien : il ne s’agit pas ici de défendre Donald Trump lui-même, mais bien l’idée que, dans une démocratie plus fragile qu’on ne le croit souvent, il n’est d’aucune utilité d’insulter une partie si considérable des électeurs ni surtout de s’insurger contre le résultat d’un vote. Ceux que l’on pourrait blâmer, à la rigueur, ce sont tous ceux qui, jusqu’au dernier instant précédant le vote, se sont crus détenteurs d’une vérité sublime, trop lumineuse pour être soumise au jugement de qui que ce soit."

vendredi 26 août 2016

Nicolas Sarkozy découvre les petits Blancs

Marianne révèle dans cet article que Nicolas Sarkozy, pour cette nouvelle campagne, s’est trouvé une cible électorale de choix : les petits Blancs. C’était précisément l’une des thèses des « Petits Blancs » (2013). Selon moi, les partis traditionnels avaient tout intérêt, comme l’avait compris Obama lors de sa première campagne, d’intégrer dans leurs discours la frange marginalisée de la population blanche plutôt que de l’abandonner aux partis d’extrême-droite. Sarkozy le fait maintenant, mais des partis de gauche auraient tout aussi bien pu l’imiter. Rendez-vous pour le test grandeur nature dans quelques mois…

"Pendant de longs mois, une conviction a mu l’équipe sarkozyste : il fallait le moins de votants possibles à la primaire de la droite et du centre. Pour que seul le noyau dur du parti, le « fond de cuve », comme on dit joliment Rue de Vaugirard, réputé le plus acquis à l’ancien chef de l’Etat se déplace dans les 10 000 bureaux de vote disséminés sur le territoire français les 20 et 27 novembre prochains. Làs, les sondages l’ont montré : la primaire, processus de désignation inédit pour la droite française, emprunté au parti socialiste, attire avant tout les CSP +, cette droite des affaires ou patrimoniale séduite par le programme ultra-libéral de François Fillon ou la modération affichée d’un Alain Juppé. Machine arrière toute.

Pour l’emporter, Nicolas Sarkozy sait désormais qu’il doit surmobiliser les catégories populaires, attirer par exemple le plus possible d’anciens électeurs de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle 2012. Attendu dans les librairies le mercredi 24 août, le nouveau livre de Nicolas Sarkozy Tout pour la France (Plon), fait dans un premier temps office de véhicule pour la candidature à sa présidentielle. Mais dans le fond, il est entièrement destiné à ce public particulier. Issu des classes populaires ou de la classe moyenne paupérisée. Mais aussi les « Petits Blancs », selon le terme importé en France en 2014 par Aymeric Patricot, professeur en banlieue parisienne dans un ouvrage éponyme.

« Petits Blancs », ou « un blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de métissage et se découvrant aussi misérable que les minorités tenues pour être a priori moins bien traitées que lui », selon la définition de ce chercheur passé par l’EHESS. Ces catégories à qui Laurent Wauquiez désormais patron de Les Républicains faisait un grossier clin d’œil sous le quinquennat précédent en évoquant le « cancer de l’assistanat ». A l’époque, en privé, le ministre assurait qu’il s’appuyait sur des tensions relevées dans sa ville, le Puy-en-Velay entre travailleurs pauvres blancs et leurs voisins, d’origine immigrée s’accommodant selon lui des diverses allocations versées par l’Etat.

C’est aux premiers que Nicolas Sarkozy s’adresse quand il fustige « l’identité heureuse » défendue par Alain Juppé. « Il n’y a pas d’identité nationale heureuse quand la politique menée conduit à ce qu’il n’y ait plus qu’une seule France, mais une agrégation de communautés, d’identités particulières », écrit-il. Quand il assure qu’il faut « mettre fin à la situation dans laquelle le travail paye moins que les revenus de l’assistance ». Mais à eux également qu’il promet « la société du plein emploi ».

Le chapitre le plus controversé de l’ouvrage et construit pour résonner dans les médias, « le défi de l’identité », leur est aussi clairement destiné. « L’identité d’un pays n’est rien moins que le ciment de son unité. Moins on détient de patrimoine ou de biens matériels et plus on y est attaché. Car, en définitive, c’est la seule chose qui reste quand on ne possède rien », lance-t-il. Plus loin, il évoque « l’immigration de masse » : « Nos procédures d’intégration sont frappées d’une embolie compète depuis que nous avons été submergés par le nombre », « Dans certains de nos quartiers, les habitants ont parfois le sentiment de ne plus être en France ».

Pour complaire à cet électorat, Nicolas Sarkozy promet donc « un nouveau pacte d’assimilation » avec report à 10 ans (contre 5 aujourd’hui) de la durée de résidence sur le territoire national dans le but d’obtenir la nationalité française. Il réclame également un délai de 5 ans « avant qu’un étranger puisse bénéficier en France d’une allocation sociale non contributive ». Comme il l’avait confié à Valeurs actuelles cet été, il confirme qu’il veut faire « évoluer le droit du sol », et assure aussi qu’il veut « restreindre les conditions du regroupement familial » qui menacerait selon lui « notre cohésion sociale et nationale ». Une victoire à la primaire de la droite et du centre vaut bien selon lui cette entaille dans le droit européen
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Soazig Quéméner, Marianne, le 23 août 2016"

lundi 25 juillet 2016

Les classes moyennes vont-elles disparaître ?

"Manifeste en faveur des classes moyennes", co-écrit avec Fabien Verdier, secrétaire nationale du Parti socialiste chargé du pôle "Production et répartition des richesses", sur le site du Huffington Post:

"Nous avons longtemps supposé que les classes moyennes étaient privilégiées et qu'elles devaient constituer la cible principale d'une politique fiscale exigeante. Or, force est de constater qu'elles sont en voie de paupérisation. Menacées par le déclassement, elles vivent de plus en plus mal la baisse de leur qualité de vie. A ce propos, nous entendons beaucoup cette phrase: "On paye toujours plus, mais on ne reçoit rien." Ce sentiment d'injustice fait des ravages dans un électorat pourtant enclin à voter à gauche. Le Parti socialiste, dont l'ambition a toujours été d'apporter son soutien à ceux qui souffrent, devrait tenir un discours fort en direction de ces classes-là.

Le problème est à la fois de nature économique (chômage, intérim, temps partiel subi, lourde imposition, perte de mobilité, crainte du déclassement...) et de nature identitaire, dimension dont la gauche a du mal à s'emparer: cela concerne autant les tensions liées au multiculturalisme que les mutations du monde rural ou encore les fortes difficultés liées au logement (coût des loyers, éloignement des pôles urbains...). Un tiers des Français sont "à l'euro près" en termes de dépenses lorsqu'ils vont faire leurs courses dans un supermarché!

Ainsi les classes moyennes commencent-elles à se sentir exclues des considérations politiques. A propos des questions culturelles, elles se déportent de plus en plus vers l'extrême droite (plus de 30% des inscrits) ou l'abstention (près des 40% des inscrits aux dernières élections régionales). A propos des questions économiques, elles éprouvent le sentiment de payer trop d'impôts et de ne pas bénéficier des aides publiques (municipales, départementales, régionales, nationales...).

Quant aux classes populaires censées être l'objet exclusif des attentions du Parti socialiste, elles ne se réduisent pas aux minorités ethniques comme beaucoup ont été tentés de le croire. Il est temps de considérer qu'il existe d'autres classes paupérisées -ouvriers, artisans, monde paysan- non exclusivement issues de l'immigration. Il ne s'agit certes pas d'opposer "petits Blancs" et enfants d'immigrés. Les deux groupes, aux frontières d'ailleurs floues, ayant chacun des raisons légitimes de protester. Mais plusieurs campagnes de communication ont laissé croire que les Blancs pauvres ne subissaient jamais de violences ni de discriminations. Mis en position d'accusés, ils se détournent naturellement d'un parti qui paraît les mépriser.

Par conséquent le Parti socialiste a tout intérêt, comme les démocrates américains ont par exemple eu l'intelligence de le faire avec Barack Obama (et son fameux discours de Philadelphie), de tenir compte de toutes les difficultés, de toutes les souffrances. C'est d'ailleurs le sens même du combat qu'il entend mener.

Quelques précisions sur les classes moyennes: il est possible de les définir comme les "50% des ménages dont le revenu brut disponible n'appartient ni aux 30 % les plus modestes, ni aux 20% les plus aisés" (Jörg Muller, CREDOC). En France, cela peut représenter jusqu'à environ 38 millions de personnes, recouvrant un ensemble de catégories professionnelles très variées, et surtout très nombreuses : enseignants, employés (plusieurs millions de personnes), personnel soignant, ouvriers, petits artisans, petits commerçants, chargés d'études, chargés d'affaires...

En politique, les ressentis comptent au moins autant que la réalité, si ce n'est davantage. Or, ces classes moyennes éprouvent durement le fait d'appartenir à une strate intermédiaire qu'elles perçoivent comme menacée. "Bientôt, il n'y aura plus que des riches et des pauvres" entend-on. Une intuition d'ailleurs validée par nombre d'études pointant la tendance profonde, dans les pays les plus développés, à une ventilation des classes moyennes vers le haut et vers le bas, sous l'effet d'une mondialisation souvent féroce. Ces deux phénomènes (difficulté à s'élever, menace du déclassement) nourrissent la défiance vis-à-vis des partis traditionnels, partis qui ont longtemps refusé de considérer les effets négatifs de la mondialisation.

Selon l'économiste Alain Lipietz, les classes moyennes ont commencé à se disloquer au milieu des années 1970. Une partie a accédé aux classes supérieures, mais la majorité s'est trouvée reclassée vers les couches populaires. Certains spécialistes (économistes, sociologues...) ont l'habitude de répondre, quand on les interroge à ce sujet: "Il est difficile de définir les classes moyennes puisqu'elles sont en voie de disparition..." Ce fatalisme explique une large part de la désaffection de ces classes moyennes. Et dit tout sur l'objet politique, économique et social, dont elles doivent faire l'objet.

Parfois difficiles à définir, elles constituent pourtant le creuset de notre société. Sans elles, point de démocratie. Sans elles, point de développement économique. Sans elles, point de redistribution. A l'écoute des classes moyennes, nous retrouverions l'élan qui nous fait défaut, la solidarité qui nous caractérise historiquement, l'idéal d'égalité que nous proposons depuis 1789, l'ambition de la fraternité dont nous avons tant besoin dans notre société moderne.

Nous pensons que le Parti socialiste a tout à gagner à redonner espoir à ces classes moyennes -qui constituent le pivot de toute démocratie- et à épauler les classes populaires pour qu'elles rejoignent ces rangs-là. Il convient de réfléchir à une politique fiscale moins négative à leur endroit; à une politique économique favorisant l'initiative; à une politique des mobilités (économique, sociale, culturelle...); à une politique des transports qui, couplée à celle du logement, améliore les vies quotidiennes (qui souffrent par exemple de trop longs trajets).

Retrouvons le sens du peuple! Car le cœur de la gauche, c'est le peuple. Et, par conséquent, d'abord et avant tout les classes moyennes."

dimanche 10 avril 2016

Breaking Bad au PS

Comme d’habitude lors des conférences sur le sujet (en l’occurrence, les petits Blancs dans les campagne, soirée-débat organisée par Fabien Verdier, conseiller municipal PS de Châteaudun et conseiller régional), il y a eu quelques auditeurs au regard dubitatif, prêts à se montrer hostiles. Et puis, le propos s’est clarifié. Les langues se sont déliées, les sourires sont revenus, tout le monde a compris je crois qu’on pouvait aborder ces sujets-là sereinement et même avec humour.

Pendant deux heures trente, je suis resté cependant intrigué par un personnage au fond de la salle dont le visage me semblait familier. Il est intervenu plusieurs fois de manière assez vive pour signifier quelques points de désaccord et témoigner brièvement de ses anciens engagements musclés du côté de l’extrême-gauche. Où l’avais-je déjà rencontré ? Ses références truculentes aux violences politiques dans lesquelles il avait été impliqué semblaient réveiller en moi de lointains souvenirs. J’ai fini par comprendre : cet homme était le sosie du personnage de Mike dans la série Breaking Bad, homme de main particulièrement efficace au service d’un ponte du trafic de cristal meth. Il aura donc fait régner sur la soirée comme un air d’inquiétante étrangeté, pas tout à fait décalé d’ailleurs avec le fait de parler de petits Blancs devant un parterre d’édiles PS.