La littérature sous caféine


dimanche 16 novembre 2025

Fantasmes ethniques

La révolte des gaulois" (2020) constituait une continuation des "Petits Blancs" (Points Seuil 2013). Il m'a valu quelques inimitiés. L'Express, Marianne, Le Figaro se sont fendus de jolis papiers mais des éditeurs que je croyais amis m'ont claqué la porte au nez, des camarades ont fait la fine bouche et certains journalistes, si j'en crois des bruits de couloir, m'ont calomnié. Je ne cherchais pourtant qu'à souligner quelques enjeux de la question ethnique, sans prendre parti, dans un souci tout personnel d'essayer d'éclairer la situation (le mot Gaulois se voulait un clin d'oeil aux "Gaulois réfractaires" de Macron). Il faut croire que le sujet soit incandescent : sa simple évocation peut vous valoir d'être ostracisé. On ne m'y reprendra plus, je n'ai pas le goût du conflit. J'ai dit ce que j'avais à dire. Je me concentrerai maintenant sur des projets plus consensuels.

N'empêche que l'actualité me ramène souvent aux questionnements qui me taraudaient. Par exemple, cette récente saillie de Bégaudeau dans "Psychologies" (2025) : "Les Blancs vont disparaître et je ne les pleurerai pas. (...) Une dernière pensée pour les faces-de-craie avant l'extinction de l'espèce." J'avais précisément écrit une page, que je sentais osée, sur le fantasme implicite de certains chroniqueurs sur la disparition des Blancs, ces Blancs qu'ils estimaient par ailleurs ne pas exister - le paradoxe soulignant leur hostilité. J'avais eu peur d'en faire trop. Or, en quelques petites années, le fantasme est devenu non seulement explicite mais revendiqué. A vrai dire, je ne sais plus s'il faut en rire ou en pleurer. Dans le doute je ferai le choix d'en rire. 🙂

mardi 12 avril 2022

N'oublions pas les Gilets jaunes !

Avec « La Fièvre » d’Aude Lancelin (Les liens qui libèrent, 2020), je pensais lire un compte-rendu factuel, légèrement romancé, de la crise des Gilets jaunes, et je tombe sur un véritable brûlot, satire acérée non seulement de la bourgeoisie parisienne, mais de ces milieux de gauche radicale qui se targuent de subversion tout en exprimant du dédain vis-à-vis des loqueteux qu’ils sont censés défendre. Ce roman, meilleur livre qu’il m’ait été donné de lire à propos des Gilets jaunes, notamment parce qu’il égrène une série de portraits bien troussés, souvent mordants, propose une vision étonnamment proche de celle que je déployais dans « La révolte des Gaulois » (Léo Scheer, 2020), à la différence peut-être que nous n’avons pas le même degré d’optimisme vis-à-vis d’une éventuelle convergence campagne / banlieue.

Pas étonnant, finalement, qu’Aude Lancelin ait été la première journaliste de gauche à parler des « Petits Blancs » en 2013. Comme elle, je suis sensible au mépris que s’attirent les gens de peu de la part de personnalités qui, politiquement, prétendent parler en leur nom – après tout, c’est ce genre de contradiction qui a toujours aiguillonné mon écriture.

« Le pape de Nanterre avait commencé à trouver la parade au silence dont il ne savait plus comment sortir depuis des semaines. Avouer à demi-mot ses atermoiements et mettre cet attentisme sur le compte d’une espèce de grandeur d’âme qui lui interdisait, en tant que grand Blanc universitaire, de rejoindre les petits Blancs d’en face, par peur de trahir les anciens colonisés. Voilà à vrai dire tout ce que son cerveau en surchauffe avait réussi à mettre au point en rejoignant à pied la soirée de Ménilmontant. » (p 93).

mercredi 13 mars 2019

Les Gilets jaunes sont-ils des petits Blancs ?

Ma conférence à la Fondation Jean Jaurès, le 4 mars 2019.

mardi 5 mars 2019

Les petits Blancs seraient-ils devenus mainstream ?

Aussi contestée soit-elle, la notion s'affiche désormais, cinq ans après la publication des "Petits Blancs", à la Une des médias: L'Express en a fait sa couverture le 27 février dernier, même s'il s'agit de prendre encore des pincettes ("Nous les petits Blancs, disent-ils"). La journaliste chargée de rédiger le dossier, Agnès Laurent, a fait son travail et nomme l'ouvrage. Elle m'a d'ailleurs prévenu par téléphone: "Nous avons pillé votre livre", ce que je prends pour une sorte d'hommage. Après tout, j'en ai croisé qui parlaient du livre sans l'avoir lu ou qui, surtout, l'attaquaient sans en avoir compris une traître ligne. Pour un peu, ils m'auraient interdit rétrospectivement de l'écrire ! Je pense à Thomas Guénolé, par exemple, sur le plateau du Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi.

Quant à Alain Finkielkraut, je suppose quand je l'entends préciser que l'homme l'ayant récemment agressé dans la rue "n'était pas un petit Blanc", qu'il a lui aussi pris la peine de lire l'ouvrage - tout au moins se permet-il d'utiliser le mot sans en contester a priori la légitimité, tout à fait conscient du fait que nous ayons besoin, pour décrire une situation sociale et culturelle française de plus en plus complexe, de plus en plus éruptive, de quelques termes à la fois contemporains et bien sentis.

samedi 2 mars 2019

Les Gilets jaunes sont-ils des petits Blancs ?

Lundi 4 mars, j'interviendrai devant la très respectable fondation Jean Jaurès pour évoquer l'épineuse question du rapport entre Gilets jaunes et petits Blancs.

mardi 26 février 2019

Un Arabe au FN

Je découvre le livre de François Beaune, « Omar et Greg » (Le Nouvel Attila, 2018), et je suis heureux d’y découvrir un véritable complément à la galerie de portraits des petits Blancs. Dans ce dernier, je croquais par exemple le personnage de Karim, tiraillé entre sa mère d’origine bretonne devenue folle et son père d’origine algérienne, ancien ouvrier. Discutant volontiers avec des Blancs pauvres, Karim n’allait pas jusqu’à se rapprocher du FN. Dans le livre de François Beaune (un dialogue entre un Arabe et un Blanc ayant sympathisé dans les rangs du FN avant d'en repartir, déçus), Omar, en revanche, franchit le pas et tente de faire admettre au parti de Marine Le Pen une ligne moins identitaire et plus strictement patriote, plus ouverte à l’intégration des minorités. Cette histoire peut paraître surprenante – en dépit de sa véracité –, elle ne l’est pas tant que ça quand on s’intéresse à la question des errances identitaire. Un beau livre, à la fois vivant et lourd en enseignements.

« Omar.

Mon attrait pour le FN, c’est plein de choses, une marmelade. Des fois je me dis, Omar, tu es maboul ou quoi ? Pourquoi tu es parti voir Jean-Marie ? Et là je me réponds, mais quand même, il fallait bien montrer la bonne image ! Mais de qui ? De moi ? Des musulmans ? des Arabes ? C’est un truc important cette reconnaissance.

Et puis il y a mon passé dans la délinquance. Je culpabilise pas, parce que la rue m’a forgé, merci la rue, grâce à elle j’ai connu des épreuves dans la vie, j’ai souffert ce qu’il faut, et sans elle, peut-être que je me serais suicidé, à quarante-six ans, j’ai toujours du mal à me positionner sur l’échiquier français. C’est un truc de malade, tu joues ou ?

Je fais partie de la génération sacrifiée. On n’a pas été Français, on n’a pas été émigrés, on avait le cul entre deux chaises. Le Front national c’était ça, il fallait que je trouve des réponses à mon questionnement. Est-ce que je suis ou pas un Français ? Marine m’a dit que non, Jean-Marie m’a dit que oui, et au final j’ai pas eu ma réponse. » Omar et Greg, page 102

mardi 15 janvier 2019

Les petits Blancs sont devenus des Gilets jaunes (1)

Comment douter qu’un grand nombre des personnages des « Petits Blancs » (Plein Jour 2013, Points Seuil 2016) ait rejoint les rangs des Gilets jaunes ? Leur colère, leur désespoir, leur envie de violence passaient inaperçus. Moi-même, je n’imaginais pas qu’elle puisse prendre un jour la forme d’une révolte à l’échelle du pays. C’est chose faite.

Fabrice, paysan (page 28 de l’édition originale) :

"L’état d’esprit de mes collègues et des jeunes qui font le choix de rester à la campagne, c’est un mélange d’enthousiasme pour la vie qu’ils mènent ou s’apprêtent à mener et de malaise, voire de rancœur, devant la place que la société leur réserve. On ne parle jamais d’eux. Vue de Paris, la campagne semble une contrée lointaine, assez pauvre, tout juste bonne à proposer des maisons de vacances. La presse n’évoque jamais les difficultés quotidiennes de ses habitants, même les plus méritants – j’en connais tellement qui travaillent comme des chiens tout en vivant du RSA. Une chose qui se dit beaucoup, c’est que les jeunes d’ici ne brûlent pas de voitures : alors, ça n’intéresse pas les milieux parisiens.

» En plus du silence, il y a l’absence de considération : la jeunesse des campagnes perçoit cruellement les clichés qui circulent à son propos. Ce ne sont pas des propos fréquents ni des insultes mais un certain nombre d’idées reçues dont ils sont les premiers conscients. Comme l’idée que les gens de la campagne ne sont pas instruits, que leur niveau culturel est bas – un cliché difficile à admettre quand on gère une ferme et qu’on maîtrise tant d’aspects techniques, tant de leviers économiques. Difficile à admettre aussi quand on connaît les excellentes moyennes de réussite au bac dans les lycées de campagne. Il faut savoir que le faible nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, dans nos régions, est en grande partie dû à la faible offre universitaire. »

lundi 10 décembre 2018

"La révolte du Gaulois roulant au diesel" (Le Monde, 08/12/2018)

Ma tribune publiée sous le titre "La révolte du Gaulois roulant au diesel" pour la version papier du Monde, et sous le titre "Aux yeux des campagnes Macron ne les connaît pas. Pis, il mes méprise." (08/12/2018)

"Dans une tribune au « Monde », l’écrivain et professeur Aymeric Patricot estime que, comme les émeutes des banlieues en 2005, la colère des « gilets jaunes » est celle d’une France qui s’est sentie dénigrée par certains propos tenus par le pouvoir.

Il y a deux ans, je quittais Paris pour une petite ville de province, profitant d’une opportunité professionnelle pour laisser derrière moi le métro, la pollution, la vie chère, le climat de violence ethnique et sociale. J’espérais goûter quelque chose comme une vie tranquille et saine. Ce faisant, j’allais observer du point de vue des campagnes les dix-huit premiers mois du quinquennat de Macron. Le moins qu’on puisse dire est que le spectacle a été saisissant. Je vais retranscrire ici quelque chose de ce que j’ai perçu dans l’accueil qui lui a été fait.

La première année, déjà, les campagnes ont bruissé d’un certain mécontentement. Elles s’estimaient bousculées : limitation de la vitesse à 80 km/h ; suppression des emplois aidés ; menace à terme sur les finances locales ; recul persistant des services publics ; dédoublement des classes de primaire dans les quartiers au détriment des territoires. Mais on se contentait de bougonner. Certes, on estimait que l’élection de M. Macron n’était pas vraiment légitime : il était arrivé là par un prodigieux coup du sort. Mais on s’était habitué à cette confiscation du pouvoir par une classe qui parle fort au nom de principes qu’elle ne s’applique pas. On acceptait la fatalité parce que l’essentiel semblait préservé : l’ordre public, quoiqu’il ait été mis à mal sous M. Hollande ; l’ordre économique, quoique le taux de chômage soit resté douloureux.

Et puis tout a basculé pendant l’été 2018. On a parlé d’erreurs de communication mais le mal était plus profond : il s’agissait d’aveux. Pendant des semaines, pendant des mois, jour après jour, une série d’actes a révélé la vérité du quinquennat aux yeux des campagnes : M. Macron ne les connaissait pas. Pis, il les méprisait. Et cela, en toute innocence, en toute bonne foi. C’était avec une sincérité désarmante qu’il révélait le fond de sa pensée, à savoir que les provinciaux sont des gens simples, corvéables à merci, condamnés par l’Histoire et potentiellement dangereux pour le pouvoir central qui incarnerait, lui, la noblesse et même le Bien.

Qu’on en juge. Il y a eu la série des paroles condescendantes à propos de la désinvolture supposée d’une certaine population (« Tu m’appelles Monsieur le président de la République », « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] », les « gens qui ne sont rien », les « fainéants »…). Il y a eu la défense de proches et de collègues en dépit de toute décence démocratique (Alexandre Benalla, Agnès Saal, Philippe Besson…). Il y a eu ces étalages d’opulence. Il y a eu ces gestes terriblement maladroits, comme ces cadeaux aux chasseurs sous prétexte que ces derniers symboliseraient la ruralité.

Surtout, il y a eu des attitudes qui non seulement n’ont pas été jugées dignes, mais qui ont été tenues pour des insultes. Et ce sont deux incidents qui, conjugués, m’ont semblé proprement explosifs, alors même qu’ils ont été scrutés avec bonhomie par les médias.

Tout d’abord, cette parole malheureuse sur les « Gaulois réfractaires au changement », expression que l’on peut d’ailleurs comprendre tant la grogne semble parfois caractériser le pays. Le problème est que M. Macron, justement, ne désignait pas les Français mais les Gaulois, c’est-à-dire, dans l’imaginaire collectif et notamment en banlieue, les Français blancs, ceux des campagnes, ceux de la France profonde, ceux qu’on a l’habitude de moquer à Paris parce que ce serait des beaufs, des alcooliques et des rougeauds.

L’épisode des photos surprenantes de M. Macron à Saint-Martin, dans les bras d’un ex-braqueur et de son cousin faisant un doigt d’honneur, est la seconde séquence qui a scellé la détestation. Car après avoir signalé l’identité de ceux qu’il méprisait, M. Macron aurait ainsi révélé ceux qu’il aimait beaucoup. Et, cette fois-ci, ses paroles étaient douces. La boucle était bouclée : le banquier d’affaires aurait avoué plus d’amour pour les banlieues que pour les campagnes, pour les voyous que pour les « classes laborieuses », comme il les nomme lui-même. Amalgames ? Bien sûr ! Mais les ressentis, les susceptibilités sont toujours affaire d’amalgames, et le rôle des politiques est d’essayer de les désamorcer. Sans doute aurait-il fallu quelques mots pour trancher le nœud qui se nouait ici, quelques mots très simples pour assurer que l’Etat ne tombait pas lui-même dans ce genre de raccourci. Quoi qu’il en soit, l’idée s’est imposée que les impôts des classes moyennes servaient surtout à nourrir la classe politique et à tenir à bout de bras les classes défavorisées.

Cette dimension culturelle – pour ne pas dire ethnique – n’a pas vraiment été commentée. Elle reste en partie taboue mais elle sous-tend certains raisonnements, elle nourrit certains symboles. Dans l’esprit des campagnes, Macron passe désormais pour un Père Fouettard dur avec les siens, doux avec les autres, et le fait qu’il s’exprime souvent de l’étranger ne passe pas inaperçu.

C’est ainsi que le phénomène de détestation s’est enclenché : quand on ironise sur le physique des gens, quand on les tance alors qu’ils vivent difficilement le quotidien, on provoque des mouvements de rejet très puissants et, malheureusement, je le crains, irréversibles. La révolte des « gilets jaunes » n’est-elle pas le symétrique des émeutes de 2005 ? Mêmes colères de communautés qui se sentent humiliées… Après le banlieusard racisé qui ne supporte plus d’être relégué dans les marges des grandes villes, le Gaulois roulant au diesel qui n’accepte plus d’être ignoré, pressuré, moqué par l’élite.

Enfin, la fameuse goutte qui a fait déborder le réservoir n’est pas anodine non plus. Depuis des décennies, chaque président commence par augmenter les impôts, estimant que la pilule s’oubliera bientôt. Mais la technique devient voyante. Certaines études n’hésitent plus à prouver ce que le peuple pressentait depuis longtemps : le pouvoir d’achat des classes moyennes diminue. Quand, de plus, on se moque ouvertement d’elles en affirmant que c’est pour la bonne cause – à savoir, la transition écologique –, alors on fournit au peuple des raisons objectives de se soulever.

Elément supplémentaire de rancœur, la voiture constitue vraiment le nerf de la guerre en province. Je l’ai appris en venant m’installer en Champagne. Je fais désormais 1 000 kilomètres par mois pour me rendre au travail – autant de frais d’amortissement, d’entretien, d’assurance, de péages, d’essence, qui dépassent les économies réalisées sur le loyer. Comment les Parisiens pourraient-ils s’en rendre compte ?

La situation me paraît désormais celle-ci : à tort ou à raison, la classe politique est tenue pour incompétente, méprisante, illégitime et privilégiée. La plupart des formations politiques sont incluses dans ce rejet. Je ne sais pas comment le régime en place peut trouver une porte de sortie, mais le phénomène de la violence civile est enclenché. Une fois que la fièvre s’empare d’un corps, difficile de la faire retomber. Une chose est sûre : le remède doit être puissant.

Aymeric Patricot, professeur de lettres en école préparatoire, est notamment l’auteur d’Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011) et des Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas(Plein jour, 2013)
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