La littérature sous caféine


vendredi 10 juillet 2026

Livre d'une vie

Relisant, donc, l'Odyssée dans la perspective du film de Nolan, dans la très belle édition illustrée par Aurélien Police, je suis frappé par le nombre d'épisodes spectaculaires pouvant inspirer des scènes épiques. Il suffit de quelques lignes dans le texte d'Homère pour justifier de magnifiques développements. Eole, Pan, Nausicaa, Arès, Aphrodite, les Lestrygons, les Kikones... Forcément, Nolan devra choisir ! Et adapter, trancher, interpréter... Je suppose qu'il mettra la pédale douce sur la présence des dieux (comme dans le film Troie). Que fera-t-il par ailleurs des métaphores, qui font le charme du texte ? Je pense par exemple à cette comparaison des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître à des agneaux débordant leur enclos au retour de la brebis. Finalement, avec un tel monument, l'idéal serait une adaptation fidèle, vers après vers. Mais il faudrait dix heures ! Une série ! J'ai peur, aussi, que le film efface plusieurs de mes souvenirs du texte. Je le relirai donc sans doute une nouvelle fois. C'est comme cela qu'une oeuvre vous accompagne toute une vie...

lundi 8 juin 2026

Racines

Je relis "Le seigneur des anneaux" avec passion, fasciné par l'entreprise considérable de Tolkien. Il ne s'est pas contenté d'une épopée, il a forgé un monde avec ses langues, son histoire, ses mythes. Parmi les aspects les plus singuliers de cet univers il y a la profondeur du temps. Tolkien s'est projeté dans un monde différent du nôtre et, là-bas, il a fantasmé de véritables abîmes de passé. Tout au long des livres planent les spectres de légendes englouties, de faits historiques inouïs - on dirait Jung ! Cette sorte de monde second paraît importer finalement davantage à Tolkien que l'histoire de Frodon. Et, quand j'ai lu le portrait de Gollum, je suis tombé sur ce paragraphe qui m'a fait l'effet d'un clin d'œil à la personne de l'auteur elle-même : "Il s'intéressait aux racines et aux origines ; il plongeait dans les étangs profonds; il fouissait sous les arbres et les plantes en croissance ; il creusait dans les monticules verts; et il cessa de lever le regard sur le haut des collines, les feuilles sur les arbres ou les fleurs s'ouvrant dans l'air; sa tête et ses yeux étaient dirigés vers le bas."

mardi 20 janvier 2026

Stephen King réaliste

Et si Stephen King donnait le meilleur de lui-même dans les romans courts et réalistes ? Je tombe sur une pépite méconnue au titre impossible, "Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank", que je lis après avoir vu le formidable "Évadés" (1994, Tim Robbins, Morgan Freeman) qui s'en inspire. Ses romans fantastiques sont parfois divins ("Shining"), parfois foutraques ("Le fléau"), parfois baroques dans le mauvais sens du terme ("La tour sombre"). Là, c'est un festival de scènes mémorables et de morceaux de bravoure dans une veine sociale et gouailleuse qui n'appartient qu'à lui. On retrouve l'un de ses deux angoisses foncières, avec les supplices imposés à l'enfance : l'enfermement et les sévices qui peuvent en découler. On dirait du Maupassant passé par le crible d'Easton Ellis et de Bukowski.

mardi 1 avril 2025

L'humour pour contrer l'horreur

Coup sur coup je lis deux livres qui sourient pour faire pièce à l'horreur. Dans "Être sans destin", Imre Kertesz raconte les camps de la mort avec le ton d'un enfant qui s'étonne à peine du pire. Pérec dans "Quel petit vélo..." déjoue l'angoisse d'être envoyé à la guerre par une histoire burlesque dite avec désinvolture. C'est un humour subtil, une politesse extrême à l'égard du destin - on dit parfois que les gens drôles sont des gens tristes : il est vrai que j'ai peu de contre-exemples...

mardi 7 janvier 2025

Rebelles chics

J'aime beaucoup Sarah Kane et j'aime beaucoup la performance de Sophie Cadieux au théâtre de La Villette, mais c'est toujours assez drôle de voir combien "4:48 Psychose", cette pièce de la folie, de la rage, de la pulsion autodestructrice, est devenue l'une des pièces maîtresses du répertoire chic. Pour ce cri de révolte les moyens se multiplient, les mises en scène rivalisent de sophistication. Peut-être la bourgeoisie culturelle continue-t-elle à se penser rebelle ?

mercredi 11 décembre 2024

Triste Russie



Il y a les livres désespérés qui finissent par faire rire parce qu'ils sont énergiques (Schopenhauer, Houellebecq, Mirbeau). Et puis, il y a les livres vraiment tristes, les livres sordides. Curieusement, c'est souvent du côté de la Russie qu'ils me parviennent. Je me suis senti triste après "La supplication" (1983) du prix Nobel Svletana Alexievitch. Je suis sorti accablé du "Soleil des morts" (1923) d'Ivan Chmeliov, qui relate avec une curieuse douceur, un fatalisme déchirant, le fameux Holodomor en Crimée. La postface souligne combien les réfugiés n'ont pas reçu bon accueil en France, ce qui fait un curieux contraste avec la situation actuelle. A ne pas lire l'hiver..

mardi 14 novembre 2023

Kerouac, aller simple pour le vide

Curieux livre de fin de carrière, « Satori à Paris » (1966), où Kerouac paraît lassé de tout, nonchalant à l’excès, ivre dans la vie comme à la plume. Plein de verve et d’amertume, il raconte sa virée bretonne sur les pas d’un ancêtre mythique. Il n’a l’air de s’intéresser qu’à moitié à son enquête, ne trouve pas grand-chose, annonce un satori (révélation zen) qui ne vient jamais, repart de France avec des mots d’insulte à la bouche. Livre raté ? Témoignage virevoltant d’une sorte d’échec existentiel assumé ? Le personnage m’est sympathique jusque dans sa déchéance. Sa quête n’a pas abouti mais au moins en a-t-il engagé une.

« Il ne comprenait pas cela, que je boive tout de suite, sans rien manger, parce qu’il partage le secret des charmants dineurs français, - ils se précipitent dès le début sur les hors-d’œuvre et le pain, puis se plongent dans les entrées (et presque toujours sans boire la moindre gorgée de vin) et puis ils ralentissent l’allure, ils commencent à flâner, d’abord le vin pour se rincer la bouche, et puis la conversation, et enfin la seconde partie du repas, le vin, le dessert, le café ; moi, j’en suis incapable. »

lundi 18 septembre 2023

La plus vieille belle gueule

Je soupçonne Beckett de devoir une partie de son succès à sa belle gueule, à vrai dire la plus belle vieille gueule de la littérature... Le piquant dans cette affaire, c'est que ce physique hollywoodien cache un hallucinant désespoir glacé.