La littérature sous caféine


mardi 18 avril 2017

Pourquoi faudrait-il que les romans dramatisent ?

Dans le beau livre d’Enrique Vila-Matas, « Mac et son contretemps » (Christian Bourgois, 2017), que je lis pour le Prix Rive Gauche de Laurence Biava, le narrateur considère comme un « défaut des romans » leur tendance à présenter de manière dramatique des événements qui, dans la vie réelle, passent souvent de manière anecdotique. C’est la réflexion que je me fais chaque fois que je lis un roman de Philip Roth, mais pour en tirer la conclusion inverse : à mes yeux, le grand talent de Roth est précisément de présenter la réalité sous un angle démesurément dramatique. Chaque minute est une tragédie, chaque existence un destin. C’est peut-être un peu faux, mais c’est impressionnant pour le lecteur. Et ça l’oblige à vivre lui-même de manière un peu plus intense que ce à quoi le quotidien paraît le condamner.

« Les romans donnent parfois un caractère trop dramatique à des événements qui, dans la vie réelle, se produisent en général de façon plus simple ou plus insignifiante, événements qui adviennent et disparaissent, se chevauchent, se succèdent sans trêve, se superposent, circulant comme des nuages que le vent déplace entre de trompeuses pauses se révélant en définitive impossibles, parce que le temps, dont tout le monde ignore ce qu’il est, ne s’arrête jamais. Ce « défaut » des romans est une raison de plus de leur préférer les nouvelles. » (« Mac et son contretemps », page 231)

jeudi 13 avril 2017

Les différences dans l'horreur

En France, on est souvent abreuvé – à raison – de récits sur l’horreur nazie. Bien moins souvent, sur l’horreur stalinienne. Et cela explique en partie la stupeur qu’on peut ressentir à la lecture du livre-somme de Soljenitsyne, cet Archipel du Goulag qui avait eu un retentissement mondial en 1974. C’est un livre monstrueux par son volume et par son contenu, et qui se dévore aussi rapidement que le système des camps de concentration dévorait des millions de koulaks et d’opposants politiques.

Le plus monstrueux n’est d’ailleurs sans doute pas la cruauté épouvantable des supplices mais l’absurdité de la désignation des victimes, comme si le système s’affolait et qu’il se mettait à engloutir toute forme de dignité humaine, toute forme de vie. A cet égard, il peut paraître légitime de se demander lequel des deux systèmes, du nazi ou du soviétique, était précisément le plus ignoble, l’un se choisissant des ennemis qu’il décidait d’exterminer, l’autre se mettant à exterminer à peu près n’importe qui – à part le Guide suprême, bien sûr.

J’avoue que cette lecture me rend triste. Elle rend palpable une monstruosité très récente, une monstruosité que tellement de belles âmes parmi nous se sont évertués à minimiser, voire à défendre. Comment, avec un tel volume dans sa bibliothèque, ne pas se faire du genre humain une vision pour le moins dérangeante ?

Et c’est précisément l’autre aspect du livre qui me frappe : la très grande magnanimité de l’auteur lui-même qui, témoin de meurtres de masse et de cruautés infinies, fait délibérément le choix de ne pas condamner fermement les responsables des massacres. A la rigueur, il pardonnerait presque aux bourreaux leur faiblesse. « Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. » (page 594 de l’édition poche). Une magnanimité d’autant plus surprenante qu’en Europe, face aux Nazis, nous avons plutôt été dressés à voir en eux l’incarnation du Mal absolu.

mercredi 22 mars 2017

Virgile plus talentueux qu'Homère ?

En bon remake de l'Iliade et de l'Odyssée, l'Enéide de Virgile a les défauts et les qualités du genre: il n'a pas la fraîcheur de ses inspirateurs mais il a franchement gagné en efficacité. Est-il possible de considérer que Virgile a surpassé Homère ?

mardi 14 mars 2017

Le génie des titres - Bukowki, Flynn...

Bukowski avait le génie des titres. "L'amour est un chien de l'enfer", "Au sud de nulle part", "Journal d'un vieux dégueulasse"... Rien que pour eux, je garde ses livres dans ma bibliothèque. Comme je garde le précieux "Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie", titre sublime de Nick Flynn pour un récit certes attachant mais un peu trop dispersé à mon goût, à propos de son père devenu SDF. Je me demande si cinquante pour cent du travail d'un écrivain ne consiste pas à trouver un bon titre...

mardi 21 février 2017

Faim de littérature russe

J'ai identifié six noms d'auteurs russes du 19ème dont j'ai déjà lu quelques livres mais dont j'ai désormais envie d'explorer les oeuvres de manière plus systématique: Gogol, Pouchkine, Tchekhov, Tourgueniev, Tolstoi, Dostoievski. Je veux me faire une vue d'ensemble et une idée plus précise des liens que les uns entretiennent avec les autres. Je suis chaque fois frappé par la profondeur, la finesse de cet âge d'or littéraire, et par la troublante proximité avec le 19ème français. Je ne sais pas quelle conclusion en tirer pour nos rapports avec la Russie du 21ème siècle, mais il est sûr que les nouvelles de Tchekhov, par exemple, ne me sont pas plus étrangères que les romans américains de la même époque.

lundi 12 décembre 2016

Faulkner : cousu, décousu

Il y a vraiment deux tropismes dans l'oeuvre de Faulkner: une tendance à brouiller les cartes, les chronologies, les noms, les références, cette sorte de démembrement du style faisant à la fois sa rudesse et sa beauté ; et un goût plus classique pour la narration, proposant volontiers de longs morceaux de pure tension romanesque. Dans certains romans, l'une des tendances prend le pas sur l'autre ("Le bruit et la fureur" privilégie la confusion mentale, "Lumière d'août" prend des allures épiques). Mais, à l'échelle de l'oeuvre, les deux paraissent s'équilibrer. N'est-ce pas cet alliage singulier qui a fait son succès ?

lundi 3 octobre 2016

L'amoureuse et la baleine

Je ne peux m’empêcher de relier ces deux grands classiques anglo-saxons, si différents d’apparence, que sont « Moby Dick » (Melville) et « L’amant de Lady Chatterley » (D.H. Lawrence). Le narrateur du premier s’élance furieusement sur tous les océans du monde quand l’auteur du second s’en tient aux amours des classes privilégiées anglaises. Mais je leur trouve trois points communs d’importance : l’ampleur (des centaines de pages dans un style très dense), le souffle (histoire, philosophie, drame étroitement mêlés) et la précision (du lyrisme, certes, mais soutenu par une plume vigoureux qui n’hésite pas à multiplier les détails). Force et souplesse… Des sortes de géants de la sensibilité.

mardi 27 septembre 2016

Imaginer la mer et les pirates dans "L'île au trésor"

Enfant, j’avais été très impressionné par l’attaque du fortin dans L’île au trésor (Stevenson). Sur l’écran de mon imaginaire je me représentais les pirates grimper sur une sorte de côte, de gauche à droite ; la peur que cette attaque avait suscitée restait mon unique souvenir. En relisant l’œuvre aujourd’hui je me laisse tout autant impressionner par la scène mais, curieusement, je vois les pirates arriver par la droite et sur un terrain plutôt plat.

Par ailleurs, je suis attentif à des détails qui devaient m’assommer, enfant – notamment ces termes techniques ponctuant la description de combats maritimes et qui participent activement du sentiment de merveilleux. Car Stevenson arrive à rendre sensible une sorte de suspense naval qui pourrait être obscur aux lecteurs mais qui, parce qu’il a le sens de l’image et qu’il rend familier les univers exotiques, provoque la fascination. Au fond, le vrai trésor de l’île ce sont les océans qui les entourent et le talent de l’auteur pour nous les rendre sensibles.