La littérature sous caféine


mercredi 29 octobre 2008

La marquise a faim, mangeons la marquise ! (+ clip de la semaine)



(Clip de la semaine : Retour au rap avec LA découverte 2008, Lupe Fiasco, qui a signé avec son deuxième album The Cool une série racée de titres planants, un brin mélancoliques, aux atmosphères sonores soignées et au phrasé souple. Ce titre, Dumb it Down, est une véritable claque, avec son beat étouffant, son refrain tout en retenue maniérée... On attend la suite !)

Passé deux jours à Lyon, que je ne connaissais pas, avec le sentiment de découvrir le véritable coeur de l'Europe : toutes ces jolies rues, impeccables, évoquant parfois l'Italie, parfois d'autres villes plus nordiques... Un véritable bonheur !

En prime, il y a eu cette discussion surprenante entre barmen surprise dans un café du centre-ville, au petit matin :

- Tu connais la dernière ? Stéphane a tapé dans la marquise...
- C'est pas vrai !
- Si... Faut vraiment avoir la dalle !
- A ce niveau-là, c'est plus la dalle, c'est le Tiers-Monde !
- Tu sais comment je le sais ?
- Non.
- J'ai vu Stéphane, je lui dis : "T'as pas trop la cote, en ce moment, Monsieur, je me trompe ?" Il me répond : "Détrompe-toi, j'ai encore tiré mon coup hier. - Ah oui ? C'est qui ? - Motus..." Cinq minutes après, y'a le fils de la marquise qui débarque et qui lui dit : "Tu ronfles fort, toi, la nuit..."
- AH AH !
- Putain la marquise...
- Elle est méchante, il paraît, en plus d'être vieille et laide !
- Ouais, il est aigri le mètre-cube !
- Aigrie mon cul, elle s'est tapée tout le quartier.
- Ce genre de truc ça veut rien dire.
- En tout cas, à la place de Stéphane, j'aurais presque préféré me taper le fils !
- Arrête, déconne pas...

vendredi 24 octobre 2008

Les choix de vie alternatifs (Russel Banks / Guillaume Dustan)



Passé trente ans, les vies de ceux qui vous entourent se ressemblent. Les trentenaires sont heureux, posés dans l'existence. Ils empruntent des chemins si balisés : mariage, enfants, quelques voyages, travail presque agréable, du sport et des amis (parfois des maîtresses, mais on en apprend finalement peu sur ses propres amis).

Je n'aurais même pas l'idée de le critiquer, mais il m'arrive d'éprouver une certaine mélancolie. Comment donc s'organiser une vie qui sorte un tant soit peu du cadre ? Comment ne pas, dans cette tentative, renouer tout simplement avec les expériences de nos aînés - et se condamner au ridicule, ou à une mélancolie plus forte encore ?

C'est sans doute parce que je m'interroge fortement en ce moment sur certaines nouvelles directions à donner à ma vie que j'ai dévoré la première partie du roman de Russel Banks, tout juste sorti en poche, American Darling (Russel Banks, excellent romancier américain à qui l'on doit par exemple Affliction, d'ailleurs adapté avec brio au cinéma) : on y découvre le parcours chaotique de la protagoniste dans les milieux d'extrême gauche des années 60 (elle croise les fameux Weathermen, sujet d'un documentaire récemment réédité au cinéma), avant sa fuite au Libéria, où elle s'engagera pour la défense des chimpanzés.

"A l'université, Zack avait donc un fort penchant pour des filles de la classe moyenne noire ou pour des filles juives - n'importe qui pourvu qu'elle ne soit pas comme maman. De mon côté, je n'étais attirée que par des garçons de la classe moyenne noire ou par des garçons juifs - n'importe qui pourvu qu'il ne soit pas comme papa. Par conséquent, tout acte sexuel entre Zack et moi ressemblait trop à un inceste pour produire en nous autre chose que de l'anxiété." (Extrait de American Darling, p 67)

C'est pour cette raison sans doute aussi que je m'amuse tant à relire certains livres de Guillaume Dustan, comme Génie Divin (J'ai Lu) : quand j'avais découvert cet auteur il y a dix ans j'avais trouvé sa plume assez faiblarde. Aujourd'hui je suis précisément accroché par son côté clinquant, provocateur, destructeur, revanchard, hargneux, défonce et hard sex... Non pas que je veuille me faire fist-fucker dans les backrooms du Marais, mais je deviens très sensible à cette façon de revendiquer une vie résolument à contre-courant (même si Guillaume Dustan, dans Génie Divin, se met à rêver souvent que tout le monde adopte le même genre de vie que la sienne).

Il s'était fait beaucoup d'ennemis au début des années 2000 quand il avait défendu l'idée du barebacking (l'amour sans capote, même quand on se sait séropositif). Je ne me sens pas qualifié pour donner mon avis sur la question, mais les textes en question, dont on retrouve justement certains dans Génie Divin, fleurent bon l'énergie primale, la rage et la sueur. En littérature, c'est toujours bon à prendre...

"Je considère que, depuis la crise du sida, chacun d'entre nous est présumé atteint. Jusqu'à preuve du contraire. Et c'est spécialement vrai dans un contexte homosexuel, quel qu'il soit. Pas seulement en backroom. Partout. Dès lors, une relation non protégée entre adultes consentants, et par conséquents, présumés responsables de leurs actes, signifie que chacun des deux est d'accord pour choper n'importe quoi. Ce qui est le droit le plus strict de chacun. On a le droit de se suicider. Et même, à petit feu. Et dès lors qu'apparaissent les trithérapies, que la terreur s'estompe, il ne faut pas s'étonner que la capote récède (sic) encore." (Extrait de Génie Divin, p125)

"Pendant les quelques mois où tout le monde était hyper drogué et tu avais des supers clubbers, une ambiance idéale j'ai absolument jamais connu ça, et moi je dansais sur le podium pendant six mois quasiment tous les dimanches, je montais sur le podium et je faisais genre une heure, j'étais défoncé. Il a fallu qu'ils me jettent à coup de pied parce qu'à la fin ils en avaient marre de me voir. Je me suis rendu compte que j'avais été tellement heureux dans ces endroits-là, que quand ça s'est arrêté, c'était comme si quelqu'un m'avait quitté, comme si quelqu'un avec qui en plus j'aurais été extrêmement heureux m'avait quitté." (Extrait de Génie Divin, p 92)

mercredi 22 octobre 2008

Débarrassons-nous de toute chose (+ Clip de la semaine)



(Clip de la semaine : à l'occasion du prochain passage de Tracy Chapman à Paris, cette chanteuse dont la voix paraît toujours saturée par l'émotion, je réécoute certains de ses albums, dont le merveilleux et trop méconnu Let it rain, dont est extrait cet excellent titre, You're the one).

1) - Quelqu'un peut me dire de quel siècle est Jean de La Fontaine ?
- Je sais pas, moi, mais vas-y, comment il est vieux La Fontaine !

2) A l'Opéra Bastille, pendant le spectacle La petite Renarde Rusée, de Janacek, une petite fille derrière moi avec son père :
- Dis papa, il est mort ?
- Non, c'est juste un spectacle...
- Pourtant il y a eu de la fumée, et puis un coup de fusil !
- Tu as raison, c'est peut-être vrai.
- Je suis sûre que c'est vrai, moi. Je te dis qu'il est mort, le monsieur...

3) Je feuillette un livre qui vous apprend à mettre du zen dans votre vie, et je tombe sur une page merveilleuse qui vous conseille à peu près la chose suivante : "Identifiez trois choses qui vous empoisonnent la vie. Et donnez-vous trois mois pour éliminer, peu à peu, ces trois choses..."
Après quelques minutes de réflexion, je me suis demandé : "D'accord, mais si l'une de ces choses, c'est votre travail ? Et si la seconde, c'est votre femme ? Et si la troisième, ce sont vos enfants ?..."

lundi 20 octobre 2008

Soeur Emmanuelle et marketing US, même combat



Décès de Soeur Emmanuelle, sacrée petite bonne femme au charisme stupéfiant.

Une anecdote : pendant l'hiver 93, je dînais avec mes camarades de Sainte-Geneviève (Ginette, pour les intimes), l'école préparatoire aux écoles de commerce, dans la sorte de crypte qui nous servait de cantine, chaque jour de cette interminable et morose année qui a suivi mon bac, losque Soeur Emmanuelle en personne a surgi d'on ne sait où, nous prenant à parti de manière particulièrement rude.

"Vous n'êtes que des égoïstes, nous a-t-elle dit en substance. Vous êtes ici pour vos petites personnes, vous ne pensez pas aux autres, vous vous empiffrez alors que des gens meurent de faim dans le monde ! Vous me faites honte !"

Puis elle a disparu aussi vite qu'elle était apparue. Nous n'avions pas été prévenus de son passage par les jésuites qui tenaient (et tiennent encore) les rênes de Sainte-Geneviève. J'avoue que, sur le coup, je ne l'ai pas trouvée très sympathique. Je me sentais mener une véritable vie de moine dans cet endroit retranché, sans jamais sortir le bout de mon nez de mes cahiers. Me faire traiter d'égoïste me paraissait complètement décalé. Maintenant je comprends mieux, bien sûr.

En tout cas son énergie redoutable me rappelle un livre dont le rapprochement avec le personnage qu'elle incarnait pourrait surprendre, au premier abord : Vous pouvez être ce que vous voulez être, de Paul Arden, petit livre composé de courtes techniques de travail destinées au publicitaires pour doper leur créativité, mais applicables à la vie de tout un chacun. Je me suis beaucoup amusé à le lire, le printemps dernier, même s'il est si représentatif d'une certaine combativité à l'américaine, dont la candeur peut paraître assez ridicule. Et je me suis surpris à retrouver une certaine foi dans mon acharnement à pondre des livres...

"ON A TORT D'AVOIR RAISON.

On estime avoir raison parce qu'on se réfère à un savoir et à une expérience. On peut souvent le prouver.
Le savoir vient du passé. C'est donc une valeur sûre. Mais périmée. C'est le contraire de l'originalité.
Quant à l'expérience, elle se bâtit sur des solutions apportées à des situations et à des problèmes du passé. Comme les situations d'hier étaient probablement différentes de celles d'aujourd'hui, on est obligé d'adapter les solutions d'hier (et elles peuvent s'avérer inadéquates) aux nouveaux problèmes. Si vous avez de l'expérience, vous serez sûrement tenté de vous en servir.
C'est de la paresse.
L'expérience est le contraire de la créativité.
Si vous pouvez prouver que vous avez raison, c'est que vous êtes sclérosé. Vous n'évoluerez pas avec votre époque ni avec les autres.
Avoir raison, c'est aussi être ennuyeux. Votre esprit est fermé. Vous n'êtes pas ouvert aux idées nouvelles
. (...)" (Extrait de Vous pouvez être ce que vous voulez être, chez Phaidon)

vendredi 17 octobre 2008

Suicide d'une belle jeune femme (Rue Levert, Paris 20)



Soirée particulière, hier soir. Certains la qualifieraient de sordide, d'autres d'étrange.

Il était 20h, je m'apprêtais à corriger des copies dans mon salon. De l'agitation dans la rue m'a tiré de ma concentration : j'entendais des exclamations, des bruits de course. Je suis allé à la fenêtre, pensant assister à des poursuites, une agression, de la baston...

J'ai clairement entendu quelqu'un s'exclamer "Reviens ! Reviens !" (sans que je sois sûr que ce soit les mots exacts...), et quand je me suis penché de mon cinquième étage vers la rue Levert, une rue tranquille sans beaucoup de passage, j'ai vu le corps de cette fille au sol, une fille splendide d'environ 25 ans, blonde et longiligne, tombée sur le dos, jambes sur le trottoir et buste sur le bitume, inanimée.

En scrutant les fenêtres qui la surplombaient, il était facile de comprendre qu'elle était tombée du 5ème étage. J'ai d'abord spontanément pensé à un meurtre, puis en repensant à ce que j'avais entendu, et au fait que je ne l'avais pas entendue crier, elle, j'en ai conclu qu'il s'agissait d'un suicide.

Les gens accouraient dans la rue, certaines femmes pleuraient, deux hommes ont approché la fille pour voir si elle vivait encore. Pendant dix longues minutes, voire un quart d'heure, les secours se sont fait attendre. Je suis descendu dans la rue, spontanément, et je me suis joint aux passants qui s'amassaient dans les environs. Je n'ai pas approché le corps, mais j'attendais comme tout le monde les secours, voyant les chances de survie de la fille (qui vivait peut-être encore) s'amenuiser de minute en minute.

Les secours sont arrivés, ont tenté de la réanimer. Une demi-heure plus tard le corps était couvert, et un étrange ballet de police a duré près de quatre heures. La rue a été bloquée, un type manifestement bouleversé est entré dans un fourgon pour se faire interroger (le petit ami de la fille ?), une vingtaine de policiers se présentant sur place en attendant diverses équipes qui allaient et venaient.

De petits groupes se formaient dans la foule pour discuter de ce qui venait de se passer, et des informations qui circulaient dans le quartier. J'ai ainsi appris qu'un homme s'est suicidé au même endroit il y a quelques mois, qu'une femme enceinte de 8 mois s'est jetée du 18eme étage d'une tour de la Place des Fêtes il y a dix jours, et qu'il y a trois mois, une femme d'origine asiatique, tenant à la main son petit garçon, s'est fait assassiner de 17 coups de couteau parce qu'elle refusait de donner son portable à un groupe de 5 adolescents. Bien que la discussion ait été charmante, j'ai rebroussé chemin vers mon appartement, frigorifié, et j'ai continué à observer le ballet du haut de mon balcon.

Vers 22 heures l'autopsie a commencé : ils ont tendu un grand drap blanc tout autour de la victime, pour que la foule ne voie pas, ont déshabillé la fille, ont étudié son corps et relevé des empruntes. J'ai eu le temps de glisser un oeil discret, jusqu'à ce qu'un policier, armé d'une lampe torche, se mette à balayer les façades environnantes pour rappeler à l'ordre les curieux, et leur demander de rentrer chez eux - entendez : faire disparaître des façades leurs faces hébétées.

Puis ils ont définitivement couvert la fille, avant qu'un corbillard ne l'emmène. Vers minuit et demi, deux types en tenue verte et blanche, désormais seuls dans une rue qui s'était vidée, sont sortis de leur camionnette de nettoyage pour passer au kärcher les traînées de sang qu'avait laissées la fille - une rigole rejoignant le caniveau, d'autres traces au niveau du crâne. Puis tout s'est éteint dans la rue.

J'ai mauvaise conscience à parler de toutes ces choses, prenant le risque de passer pour un voyeur, ou pour un complaisant morbide. Pourtant la tenue de ce blog perdrait un peu de son sens si je n'évoquais parfois ce genre de scène très frappante. Je parle peu de moi sur ce site, ou je ne le fais qu'à travers des compte-rendus de lectures ou d'impressions esthétiques : ce soir, pour une fois, j'inverse le processus, et je pars d'un morceau de vécu particulièrement brutal.

Evidemment, je précise que mon intérêt pour ce genre de scènes dépend d'une histoire personnelle que je garderai secrète ici.

Je suppose aussi qu'il n'est pas mauvais d'en parler, d'une manière ou d'autre autre.

Pendant les deux heures que j'ai passées dans mon appartement, quasiment en présence du cadavre, puisque j'allais y jeter un oeil toutes les cinq minutes, j'ai cherché dans ma bibliothèque des livres qui pourraient évoquer des choses proches de ce que je venais de voir. J'ai pensé au Feu Follet, le roman de Drieu La Rochelle dont Louis Malle a tiré son excellent film. Mais je ne l'avais pas en rayon, aussi j'ai feuilleté Malone meurt, de Samuel Beckett, étrange et beau livre funèbre :

Extrait de Malone Meurt :

"Je mourrais aujourd'hui même, si je voulais, rien qu'en poussant un peu, si je pouvais vouloir, si je voulais pousser. Mais autant me laisser mourir, sans brusquer les choses. Il doit y avoir quelque chose de changé. Je ne veux plus peser sur la balance, ni d'un côté ni de l'autre. Je serai neutre et inerte. Cela me sera facile. Il importe seulement de faire attention aux sursauts. Du reste je sursaute moins depuis que je suis ici. J'ai évidemment encore des mouvements d'impatience de temps en temps." (Minuit, p 8)

Je me suis souvenu aussi de I.G.H., le roman méconnu de J.G. Ballard, génial auteur britannique de Crash (adapté par Cronenberg au cinéma) et spécialiste des ambiances urbaines apocalyptiques. Je me rappelais de la scène d'ouverture, où le protagoniste vivant dans un gigantesque ensemble de tours constatait qu'une bouteille était venue s'écraser sur son balcon. Le rapport est lointain, sans doute, avec ce que j'ai vécu hier soir, mais relire le passage m'a tout de même donné des frissons, allez savoir pourquoi :

Extrait de I.G.H. :

"Mais curieusement, malgré les efforts prodigués par Laing pour rester à l'écart de ses deux mille voisins et de l'ordinaire de querelles futiles ou de sautes d'humeur qui constituait la seule forme de vie communautaire, c'était ici, à n'en pas douter, qu'avait pris place le premier incident significatif - sur ce même balcon où il se tenait à présent, accroupi devant un feu allumé à l'aide d'un annuaire, avec son cuissot de berger alsacien rôti, avant d'aller donner son cours à la faculté de médecine." (Denoël, 3 romans de J.G. Ballard, p 360)

mercredi 15 octobre 2008

Moumoute et tapis rouge (+ Clip de la semaine)



(Clip de la semaine : Retour en force de R.E.M, plus d'une décennie après leur album prestigieux Out of Time, et quelques années plus discrètes, avec un album inspiré qui cartonne, Accelerate, truffé de pépites parfois un peu bruyantes, mais rondement et finement menées, comme cet électrique Supernatural Superserious)

1) "Vous voyez où c'est, Cannes ?
- Oh, M'sieur, c'est la ville où qu'il y a le tapis rouge, là !"

2) "Qui peut me dire ce que veut dire le mot exhaustif ?
- Exo... quoi ? Je sais pas, moi, c'est trop français votre mot..."

3) Je me présente avec un nouveau blouson, style motard avec capuche fourrée à la moumoute :
"Ouah, Monsieur, juré, vous êtes trop classe comme ça !
- Je te remercie pour le compliment, mais je ne suis pas sûr que ce soit le mot classe qui définisse parfaitement ma tenue..."

lundi 13 octobre 2008

Polémique assurée (Entre les murs et Bégaudeau, suite et fin)



Troisème et dernière série de remarques à propos du film Entre les Murs de Laurent Cantet :

Tout d'abord, la grogne des profs contre le film se poursuit, avec par exemple l'article de Libération du Jeudi 6 Octobre écrit par six professeurs, intitulé "Professeures de zones sensibles entre les murs" : l'article dénonce notamment le fait que le film soit centré sur les "moments de dérapage". "Laurent Cantet ne met en scène que les moments durant lesquels "il se passe quelque chose". Cette facilité dramatique finit par dire que le cours n'a de valeur que dans ses dérapages. Sous couvert d'une fausse égalité, le professeur piège ses élèves en faisant mine de les prendre au sérieux, d'ignorer les sanctions auxquelles les réactions les exposent." Je comprends ce point de vue de certains professeurs, même si je ne le partage pas : force est de reconnaître que ces "moments de dérapage", ou en tout cas ces moments où la parole se libère un peu, où le dialogue s'instaure, sont souvent très fructueux, et restent les plus savoureux d'une année. Je ne pourrais donc pas critiquer cet aspect du film.

On a pu lui reprocher également de mettre en scène un professeur en difficulté, qui ne saurait donc être instauré en exemple pour les autres. Je me souviens de cette réaction, assez drôle, de la part d'une amie qui a vu le film en avant-première : "Franchement, je dois t'avouer que je ne savais pas qui c'était, Bégaudeau... Et pendant tout le film je me suis dit qu'il s'agissait d'une oeuvre qui mettait en scène un prof qui se plantait complètement, débordé par ses élèves... Après coup j'ai compris que non, la star du film était bien le professeur, et Bégaudeau lui-même, et qu'il se présentait comme un exemple à suivre ! J'ai halluciné..."

Contrairement à beaucoup, j'ai trouvé que la richesse du film était précisément de montrer un prof en difficulté, mais l'unique reproche que je lui ferais serait justement de ne pas aller assez loin dans cette dimension. Si l'on y réfléchit bien, les élèves sont finalement très sympathiques dans le film. Même le "gros dur" est en fait un "gros dur au coeur tendre", qui ne frappe une fille que par maladresse...

Cela n'a rien à voir avec les classes vraiment difficiles de certains collèges, les agressions physiques qui ont parfois lieu contre les professeurs, la violence verbale beaucoup plus radicale entre élèves eux-mêmes. A cet égard, le film élude un peu le problème. Il suffit de voir le documentaire ci-dessus (Envoyé Spécial, Ecole, la violence entre les lignes) pour se rendre compte que la tension peut monter beaucoup plus haut que ne le laisse sous-entendre le film, même si les scènes de ce genre sont très bien rendues.

Une scène est d'ailleurs symptomatique, et c'est l'une des premières (la seule scène assez ratée, à mon goût) : celle où un professeur dérape et s'emporte en salle des profs contre ces élèves qu'il veut "laisser à leur merde"... Il a vraiment l'air d'un demeuré, d'un extrêmiste ! Le problème est qu'on ne voit pas la violence psychologique qu'il a subie et qui le pousse à bout... La suite du film rattrape largement ce passage qui m'a, sur le coup, vraiment crispé.

Autre remarque de détail : une scène est invraisemblable (beaucoup d'articles l'ont fait remarquer), celle où le professeur accompagne un élève chez le principal en laissant la classe seule. A la fois impensable et irréaliste, car ce serait un joyeux (ou terrible) bordel... Je pense qu'il s'agit même d'une faute professionnelle !

Une de mes scènes préférées est celle où l'adolescent d'origine asiatique avoue la honte qu'il ressent "pour les autres" quand ils sont trop agités... Moment très juste où la parole de l'élève trouve l'expression adéquate, presque fine...

Enfin, et ce sera la dernière remarque, un des moments-clés du film se trouve aussi dans la première moitié, lorsque l'une des adolescentes avoue sa honte d'être française, et que le professeur répond quelque chose du genre : "Je te rassure, moi aussi j'ai honte d'être français..." On pourrait disserter pendant des heures sur ce genre d'échange, et j'imagine à la fois la consternation d'Alain Finkielkraut et les acquiescement silencieux du camp adverse, affirmant qu'effectivement il y a des raisons aujourd'hui d'avoir honte d'être français.

En y réfléchissant un peu, je me dis qu'il y a problème, en tout cas, lorsque des professeurs, censés dresser le cadre par rapport auxquels les élèves définiront leur identité, sapent d'emblée ce cadre en le déclarant honteux... Je ne condamne pas cette réalité, je la constate, et je réfléchis souvent à cette véritable crise d'identité qui me paraît traverser la France depuis quelques années maintenant, sans avoir encore trouvé toutes les réponses - y en aura-t-il seulement jamais ?

Pour conclure sur cette série de billets, le film de Laurent Cantet a l'immense mérite de montrer la réalité, ou certains aspects de la réalité, et de soulever le débat. C'est un mérite, en soi, qui vient compléter ses grandes qualités cinématographiques. De toutes façons, sur ce genre de sujet, quoi qu'on dise et qu'on qu'on veuille montrer, la polémique paraît inévitable...

vendredi 10 octobre 2008

Curieux de savoir ce que Lévi-Strauss en penserait... (J.M.G Le Clézio, Prix Nobel de Littérature 2008)



Hier, conversation rapide entre profs autour d'un dernier gobelet de café, à propos du Prix Nobel de Littérature tout juste attribué à J.M.G. Le Clézio. Je suis bien le seul à être enthousiaste :

"Vous avez vu ça, chouette, non ? - Oui, c'est vrai... Seulement, moi, j'ai toujours trouvé ça un peu ennuyeux, Le Clézio ! - Ah oui ? (Rires) Tu me rassures ! Ca me fait un bien fou que tu dises ça ! Je n'ai jamais osé le dire ! Jamais ! - Moi non plus ! On n'est pas les seuls, alors... - Moi aussi, j'ai toujours lâché ses livres après la page 50 ! - J'en connais un qui fait 80 pages, ça devrait t'aller ! - Tu me donneras le titre..."

"Hello ! Bonjour la compagnie ! Vous parlez de Le Clézio ? Franchement, qu'est-ce qu'il est chiant ! J'étais énervée, ce matin... J'en ai marre de tous ces auteurs qui donnent à fond dans la mauvaise conscience occidentale... Non mais franchement, y'en a marre de ce mythe du bon sauvage... Il est en plein là-dedans, lui ! J'ai lu L'Africain, et il arrête pas de décrire des enfants aux pieds nus, s'extasiant qu'on puisse courir à poil dans la nature ! Il nous refait du Rousseau en continu, faut arrêter !"

Une nouvelle fois, je suis un peu surpris par la tournure que prennent certaines conversation de salle des profs... Depuis des années, en tout cas, on entendait dire que le nom de Le Clézio circulait sur les listes de nobélisables (j'entends aussi souvent le nom de Haruki Murakami, pour le Japon, même si je serais étonné qu'il l'obtienne).

En relisant Raga, le petit livre qu'il a publié au Seuil en 2006, retraçant avec poésie l'histoire de certaines îles d'Océanie, notamment depuis les désastres du 19è siècle, je suis effectivement frappé d'une part par la délicatesse de l'écriture, toute en retenue, toute en discrétion, d'autre part par la prégnance de ce thème de civilisations qui s'effacent, ou qui souffrent, au contact des Occidentaux. On ne peut pas vraiment dire que Le Clézio donne ici dans le mythe du bon sauvage, puisqu'il relève des faits précis, qu'il se documente, et qu'il va voir sur place pour rendre compte de certaines réalités.

Cela me rappelle le constat désabusé que faisait Lévi-Strauss dans son célèbre Tristes Tropiques : il y expliquait par exemple qu'il était illusoire, désormais, de croire qu'on pouvait accéder à des civilisations "vierges" de tout contact avec la modernité. Il fallait se faire une raison. Mais Le Clézio, tout au long d'une carrière jalonnée par d'innombrables romans, paraît avoir voulu prouver le contraire : en tout cas chercher par le miracle de la fiction à renouer avec certaines formes d'archaïsmes, à épouser la manière de penser de peuples méconnus, à retrouver le sens d'une poésie, d'un bonheur que la civilisation condamne (j'espère ne pas faire de contresens, à propos d'une oeuvre dont je n'ai lu qu'une faible partie).

Le jury du Nobel a d'ailleurs salué chez l'écrivain "l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante".

(Je me rappelle avoir parlé sur ce blog du très beau livre L'Africain, portrait de son père et rappel de quelques souvenirs lointains de son enfance)

Le passage suivant de Raga me paraît particulièrement représentatif de son oeuvre :

"Ilamre, c'est le "village en l'air".
Pour qui vient de la côte, cette frange de contact avec l'Occident industriel, zone de délabrement physique et culturel, ciment des appontements rongé par le sel, vestiges de la soi-disant grandeur impériale, (...), cahutes où les plaques de zinc et les parpaings ont remplacé les murs de bambou tressé, avec sur tout cela l'air d'ennui qui flotte sur toutes les frontières du monde, l'arrivée dans les hauts ressemble à l'entrée au paradis
." (Raga, Points, page 36)