La littérature sous caféine


mardi 15 janvier 2019

Les petits Blancs sont devenus des Gilets jaunes (1)

Comment douter qu’un grand nombre des personnages des « Petits Blancs » (Plein Jour 2013, Points Seuil 2016) ait rejoint les rangs des Gilets jaunes ? Leur colère, leur désespoir, leur envie de violence passaient inaperçus. Moi-même, je n’imaginais pas qu’elle puisse prendre un jour la forme d’une révolte à l’échelle du pays. C’est chose faite.

Fabrice, paysan (page 28 de l’édition originale) :

"L’état d’esprit de mes collègues et des jeunes qui font le choix de rester à la campagne, c’est un mélange d’enthousiasme pour la vie qu’ils mènent ou s’apprêtent à mener et de malaise, voire de rancœur, devant la place que la société leur réserve. On ne parle jamais d’eux. Vue de Paris, la campagne semble une contrée lointaine, assez pauvre, tout juste bonne à proposer des maisons de vacances. La presse n’évoque jamais les difficultés quotidiennes de ses habitants, même les plus méritants – j’en connais tellement qui travaillent comme des chiens tout en vivant du RSA. Une chose qui se dit beaucoup, c’est que les jeunes d’ici ne brûlent pas de voitures : alors, ça n’intéresse pas les milieux parisiens.

» En plus du silence, il y a l’absence de considération : la jeunesse des campagnes perçoit cruellement les clichés qui circulent à son propos. Ce ne sont pas des propos fréquents ni des insultes mais un certain nombre d’idées reçues dont ils sont les premiers conscients. Comme l’idée que les gens de la campagne ne sont pas instruits, que leur niveau culturel est bas – un cliché difficile à admettre quand on gère une ferme et qu’on maîtrise tant d’aspects techniques, tant de leviers économiques. Difficile à admettre aussi quand on connaît les excellentes moyennes de réussite au bac dans les lycées de campagne. Il faut savoir que le faible nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, dans nos régions, est en grande partie dû à la faible offre universitaire. »

vendredi 4 janvier 2019

Disait-on "Mais tellement !" dans les 90's ?

« Leurs enfants après eux » (Nicolas Mathieu, 2018) est vraiment le meilleur Goncourt depuis 2006, année du coup de massue des « Bienveillantes » de Jonathan Littell. Il y en a pour tous les goûts : sexe, violence, sens de la formule, croquis bucoliques, beaux portraits, perspectives sociologiques, tension dramatique et cela jusqu’à un final qui a l’élégance de ne pas tomber dans le pathos ni le sanguinolent. Tout y est fort et juste : un travail que certains trouvent scolaire, mais si tous les écrivains rendaient de si bonnes copies il y aurait de quoi devenir fou.

Deux très légers doutes, cependant.

Le premier sur le titre, que je ne trouve pas très évocateur. J’ai le même doute à propos du titre du premier roman de l’auteur, « Aux animaux la guerre », dont le sens m’échappe et dont le côté précieux me surprend. Mais je dois me tromper : tout cela doit être bien pensé.

Le second à propos d’une seule réplique du livre, qui m’a semblé anachronique. Deux adolescente dialoguent et l’une d’elle répond à l’autre : « Mais tellement ! » (page 250). Le roman se passe dans les années 90, il me semble que cette phrase sonne terriblement années 2010. C’est un micro-détail, bien sûr. Mais ce sont curieusement les mots du livre qui m’ont le plus frappé – peut-être parce que j’ai vraiment cru entendre parler des gens que je connais, aujourd’hui, en 2018.