La littérature sous caféine


jeudi 24 avril 2008

Spéciale Innocence perdue (+ Clip de la semaine)



Vacances obligent, ralentissement dans le rythme des billets cette semaine (et peut-être la semaine prochaine...)

1) A la récente exposition Louise Bourgeois, à Beaubourg, une sculpture (cf photo) présentait un curieux amalgame d'appendices de plâtre, semblant émerger d'enveloppes qui s'entrouvrent... Difficile de ne pas penser à des prépuces. Mais une petite fille s'est avancée, pointant un des globes en disant à sa mère : "Dis, maman, on dirait des yeux, non ? - Oui, oui, ma chérie..."

2) Gravé sur une table de classe: "Kiss Me, I'm Famous...", probable clin d'oeil au titre de l'album d'un célèbre DJ, "Fuck Me, I'm Famous". Les adolescents seraient-ils beaucoup plus fleur bleue qu'on ne l'imagine ?

3) "Dites, Monsieur, c'est vrai que vous êtes déjà allé au Japon.
- Oui, j'y ai même habité pendant plus d'un an...
- Ah bon ? Mais c'est dingue, ça ! Mais... Pourquoi vous êtes revenu ?"

(La musique qui me rend le plus heureux, c'est sans aucun doute le Rythm and Blues, dont JJ Cale, Knopfler ou Clapton sont quelques-uns des plus éminents représentants. Signalons au passage le très bon album, sorti cette année, Road To Escondido, associant précisément Clapton et Cale. La vidéo suivante présente J.J. Cale interprétant l'un de ses grands tubes, After Midnight (reprise par Clapton himself):

vendredi 11 avril 2008

Tête de manif (Manifestation profs / Lycéens du 10 avril 2008)



Hier je me suis joint à la manif qui protestait contre les 11 000 suppressions de postes dans l'Education Nationale (elle a réuni près de 40 000 personnes), mais j'ai très vite rejoint la tête du cortège. Ce qui était drôle, c'était de voir le contraste en l'essentiel de la foule, arborant des pancartes et scandant des slogans, et les 500 adolescents qui s'agitaient vers l'avant, se mesurant plus au moins directement aux forces de l'ordre - mouvements de foules, bastons, lancers de projectiles, etc...

La fin de la manif, très encadrée, s'est déroulée dans un décor surprenant : on sentait que tout avait été prévu pour qu'il n'y ait pas trop de casse. La foule s'est engagée dans une portion de boulevard fermée sur la gauche par un grand mur aveugle, et sur la droite par de petites impasses, sans magasin. Les CRS bloquant sur l'avant et les côtés se sont contentés d'attendre que la foule se disperse, vers l'arrière, laissant les groupes de casseurs potentiels s'échauffer en vase clos, et piochant de temps en temps parmi les plus excités.



(Photo : les CRS contiennent les débordements de foule, Boulevard du Montparnasse)

Quelques anecdotes :

1) Des policiers en civil, encadrant la progression de la foule sur la droite, désignent une fenêtre ouverte, à un angle, au premier étage, laissant apparaitre une femme tenant un nouveau-né. La femme est manifestement réjouie de voir autant de foule.
- Celle-là, elle est complètement conne. Elle était déjà là mardi, et quelqu'un lui a pété son carreau avec un caillou. Et elle ouvre sa fenêtre ! Et avec un nouveau-né dans les bras !
- La connasse...

2) Des femmes d'une soixantaine d'années, à la terrasse d'un café, voyant un groupe d'une quarantaine d'ados, capuches sur le crâne, se bastonnant entre eux:
"Allez les jeunes ! Allez ! Il faut s'exciter un peu ! Allez, tous contre Sarkozy !"

3) Les slogans en tête de cortège différaient quelque peu des autres qui suivaient. J'ai notamment entendu :
"7 - 8 ! On - Vous - Baise ! 7 - 8 ! On - Vous - Baise !"



(On ne dirait pas, mais la photo ci-dessus correspond à une scène de baston)



(Un drapeau très présent pendant la manif, en plus de celui de l'Algérie)

mercredi 9 avril 2008

Elle résiste à tout, notre petite société de consommation (Jean Baudrillard, La Société de Consommation)



C'est toujours un plaisir de lire un essai de Jean Baudrillard : sens de la formule, analyses brillantes et limpides, idées transparentes en dépit d'un certain goût pour la contradiction, voire la provocation (ce qui n'est pas pour me déplaire)... Les livres de l'auteur dont la formule "La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu" avait fait scandale en son temps, se dégustent comme de délicieuses petites mises en branle de toutes nos certitudes.

Baudrillard ne prouve rien, en fin de compte, mais il indique comme une direction nouvelle vers laquelle diriger vos pensées, quitte à vous brusquer quelque peu.

A cet égard, La Société de Consommation (Folio) n'a pas pris une ride. Publié en 1970, toutes ses digressions paraissent d'une folle actualité, quarante ans plus tard, et l'écriture n'est marquée par aucun de ces vilains tics qu'ont pris beaucoup de ses contemporains. Comment ne pas être frappé, par exemple, à la lecture de cette géniale page consacrée à "l'anticonsommation" :

"Il y a aussi tout un syndrome très "moderne" de l'anti-consommation, qui est au fond méta-consommation, et qui joue comme exposant culturel de classe. Les classes moyennes, elles, ont plutôt tendance, héritères en cela des grands dinosaures capitalistes du XIXè siècle et du début du XXè, à consommer ostensiblement. C'est en cela qu'elles sont culturellement naïves. Inutile de dire que toute une stratégie de classe est là derrière : "Une des restrictions dont souffre la consommation de l'individu mobile, dit Riesman, est la résistance que les classes élevées opposent aux "arrivistes" par une stratégie de sous-consommation ostentatoire : ceux qui sont déjà arrivés ont ainsi tendance à imposer leurs propres limites à ceux qui voudraient devenir leurs pairs." (p131)

Ou de celle-ci, à propos de l'omniprésence du corps de la femme dans les médias :

"De même que femme et corps furent solidaires dans la servitude, l'émancipation de la femme et l'émancipation du corps sont logiquement et historiquement liées. Mais nous voyons que cette émancipation simultanée se fait sans que soit du tout levée la confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité - l'hypothèque puritaine pèse encore de tout son poids. Mieux : elle prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, aujourd'hui est "LIBEREE" en tant que sexe." (p215)

L'ouvrage est cependant emprunt d'un certain comique involontaire lorsque Baudrillard passe de l'analyse au jugement moral, ou se lance dans de vibrants appels à combattre cette société. Le texte s'affaiblit alors singulièrement, et paraît même, rétrospectivement, se planter complètement sur certaines analyses. Le tout dernier paragraphe en donne une bonne idée :

"Nous savons que l'Objet n'est rien, et que derrière lui se noue le vide des relations humaines, le dessin en creux de l'immense mobilisation de forces productives et sociales qui viennent s'y réifier. Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu'en mai 1968, viendront briser cette messe blanche." (p316)

Franchement, quarante ans plus tard, on attend encore. Baudrillard espérait la disparition d'un système qui semble bien avoir, entre temps, contaminé la planète entière.

samedi 5 avril 2008

Sophocle Vs Cocteau : Victoire de Sophocle par KO dès le premier round



A deux classes j'ai fait lire en parallèle la pièce de Jean Cocteau, La Machine Infernale, reprenant de manière fantaisiste le mythe d'Oedipe, et de larges extraits de la pièce originelle, Oedipe Roi de Sophocle. Les élèves eux-mêmes ont admis que celle de Cocteau faisait pâle figure... Si l'on excepte certains passages assez gracieux, imprégnés d'une poésie désuette mais délicate, et certains autres qui font sourire, tout le reste est assez confus (lorsqu'il n'est pas emprunté à Sophocle).

Cocteau a beau jeu de faire valoir qu'il modernise le propos et qu'il le complexifie, montrant par exemple que les dieux eux-mêmes sont le jouet de dieux encore supérieurs à eux... Ce genre de circonvolution paraît tellement dérisoire par rapport à la force majestueuse du poète grec !

La pièce de Sophocle est courte et parfaitement maîtrisée, réglée comme une implacable machinerie policière (Oedipe mène l'enquête qui révélera aux yeux de tous l'ampleur de sa déchéance...). La langue est belle et simple, portée par un véritable souffle épique. Cocteau donne l'impression d'un gamin capricieux venant piétiner les plates-bandes des génies qui l'ont précédé.

"LE CORYPHEE : Regardez, habitants de Thèbes, ma patrie. Le voilà, cet Oedipe, cet expert en énigmes fameuses, qui était devenu le premier des humains. Personne dans sa ville ne pouvait contempler son destin sans envie. Aujourd'hui, dans quel flot d'effrayante misère est-il précipité ! C'est donc ce dernier jour qu'il faut, pour un mortel, toujours considérer. Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin." (Sophocle, Oedipe Roi)

"LA VOIX DE JOCASTE : A quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.
TIRESIAS : Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un oeil intérieur, d'un oeil qui rend d'autres services que de compter les marches d'un escalier.
JOCASTE : Le voilà vexé avec son oeil ! Là ! Là ! On vous aime, Zizi; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, zizi, il le fallait !" (Cocteau, La Machine Infernale)

jeudi 3 avril 2008

Je ne suis plus portugais, mais japonais (+ Clip de la semaine)

1) Entendu en salle des profs :
« Vous savez quoi ? Elle m’a dit, en début de cours : « Eh Madame, aujourd’hui je respecte pas le plan de classe, parce que j’ai trop de trucs à dire à ma copine, franchement, trop trop de trucs à lui raconter, faut vraiment qu’on soit à côté… » »

2) Entendu en salle des profs :
« Un de mes élèves parlait de sa mère, et vous savez ce qu’il en a dit ? « Hier, ma mère a été gymner… » - Quoi ? – Il a dit : « Elle a été gymner… » Elle gymne, quoi… Du verbe gymner, faire de la gymnastique… »

3) - Eh Monsieur, vous auriez pas des origines asiatiques ?
- Mon père est japonais…
- (A sa voisine) Ah, tu vois, je t’avais bien dit !
- Et ma mère est coréenne…
- …
- Il blague !
- Pourtant, ses yeux…

(Je poursuis mon exploration du Funk, et je trouve pour l'instant qu'un artiste se détache assez franchement, il s'agit de Curtis Mayfield : chaleureux, soyeux, brillant, discrètement groovy, Curtis n'a pas pris une ride...

mercredi 2 avril 2008

Défonce minimaliste



Il y a d'excellents romans pour les lendemains de cuite, ou les lendemains d'indigestion alimentaire : lundi dernier j'avais du mal à me tenir éveillé (insomnie la veille), alors je me suis emparé de Factotum, de Charles Bukowski, succession de très courts chapitres narrant les vadrouilles alcoolisées et sexuelles d'un narrateur rêvant de gloire, errant de petits jobs en petits jobs.

Les phrases sont courtes, sobres, à la fois sordides et hilarantes. C'est un relevé minimaliste de rencontres, d'insultes et de déconvenues - l'auteur ne s'autorise même pas de coups de gueule, car il vaut beaucoup mieux que cela, traînant sa grande carcasse d'auteur déglingué avec un naturel insolent.

"Tous les sièges étaient pris. Il y avait des femmes, quelques mémères, grasses et un peu connes, plus deux ou trois dames qui en avaient vu des dures. Comme j'm'asseyais, une poule s'est levée et s'est barrée avec un mec. Elle est revenue cinq minutes après.
"Helen ! Helen ! Comment fais-tu ?"
Elle s'est marrée.
Une autre s'est pointée pour essayer.
"Ca doit être valable ! J'en veux aussi !"
Ils sont sortis ensemble. Helen est revenue cinq minutes après.
"Elle doit avoir une pompe aspirante à la place du con !
-J'vais essayer ça, a dit un vieux mec dans le fond du bar. J'ai pas bandé depuis que Teddy Rossevelt a passé l'arme à gauche."
Ca a pris dix minutes à Helen pour se le faire
." (Livre de poche, p 45)

Signalons au passage que l'adaptation cinéma du même nom, starring Matt Dillon, (cf vidéo) est excellente.

jeudi 27 mars 2008

Morceaux d'Afrique



J’ai récemment lu deux livres qui mettaient l’Afrique en scène et qui retranscrivaient bien, chacun à leur manière, les impressions contradictoires que j’ai tirées de mon voyage au Sénégal en février 2007.

D’une part la sensation d’une certaine paix, d’un art de vivre, d’une grande gentillesse de la part des habitants. C’est ce qui me paraît se dégager du roman de Valentine Goby, L’antilope blanche (Folio, 2007) : lent roman, très pudique, retraçant l’histoire vraie d’une femme partie vivre au Cameroun dans les années 50, la foi chevillée au corps, consacrant son temps, son énergie (et sa santé) à l’éducation de jeunes filles, et devant finalement quitter le pays, non sans douleur, au moment des événements sanglants de la décolonisation.

L’intérêt de ce livre réside surtout dans le grand écart entre l’éloge d’une femme, altruiste et courageuse, et le souci de garder présent à l’esprit les méfaits du colonialisme. Une volonté très louable, me semble-t-il, de maintenir une vision complexe des choses.

« Je ne déroge pas au souci moral affiché par ma génération, à qui la colonisation semble un outrage, et la guerre, et toute forme de domination blanche et occidentale. Ma rencontre avec les Antilopes n’a pas bouleversé mes convictions profondes et mes valeurs. Mais elle a modifié mon regard sur la vie d’une femme qui, en son temps, fut exemplaire. Fut aimée. D’un amour filial et non servile. Un tel amour, plus de cinquante ans après les faits, ne pouvait que répondre à un amour reçu. Devant lui, la raison s’incline, et les grands discours. Charlotte Marthe est née. Vraie, contrastée, irrationnelle, paradoxale. » (p 276)

D’autre part la tension que peut éprouver l’Occidental dans un monde qui lui reste étranger, dans lequel il est globalement impuissant, et dans lequel rôde parfois le parfum de la misère et de la mort – et d’un terrible fatalisme.

Le beau livre de Céline Curiol, Route Rouge (Vagabonde, 2007) (tellement court que c’en devient frustrant) rend bien palpable cette angoisse : l’auteur relate un voyage au Sierra Leone, marqué par une guerre atroce. Elle se contente de notations relativement dispersées, très bien écrites, et toujours sur une sorte de réserve qui lui permet sans doute de contenir la force des choses ressenties.

« R. m’expliquera que les Sierra-Léonais ont souvent une réaction agressive vis-à-vis du handicap mental ou de la malformation physique – il n’est pas rare qu’on lapide les nains. Dans une société où l’absence de règles éthiques n’encourage pas leur acceptation, les accidents dans le développement morphologique ou intellectuel effrayent. L’anormalité n’est pas spontanément tolérée. » (p 51)

mercredi 19 mars 2008

Spéciale Collections permanentes de Beaubourg (+Clip de la semaine)

Une classe en visite à Beaubourg :

1) Devant une toile de Picasso – un visage de femme très schématique :
« Putain, mais il a eu besoin de modèles pour faire ça ? »

2) La conférencière est déçue que tant de tableaux de Picasso ne soient plus dans la salle, car ils ont été prêtés.
« Tu parles d’un musée pourri, putain ! Le musée qui prête ses œuvres ! »

3) Devant une série de photos pour le moins surprenante – atmosphères de sexe et de scatologie. Devant l’air dubitatif des élèves, je lance, ironique :
« Faites gaffe, ce sont des chefs-d’œuvre, quand même !
- Des chefs-d’œuvre ? Des chie-d’œuvre, ouais ! »

(Clip de la semaine: dans mon exploration tout azymut de l'histoire de la musique pop, j'essaye de combler mes lacunes dans le rock des années 60-70, et je découvre avec plaisir, par exemple, le Velvet Underground, et leur bel album avec la chanteuse Nico, produit par Andy Warhol, s'ouvrant par la jolie chanson Sunday Morning (vous observerez au passage le regard très vif du type au clavier ):