La littérature sous caféine


dimanche 16 novembre 2025

Survie

On aimerait avoir connu certains auteurs avant qu'ils ne disparaissent. On aurait suivi l'œuvre à mesure qu'elle se déploie. J'ai ce regret avec Pierre Bourgeade (1929-2007) dont je découvre ahuri le formidable "Warum" (Tristram, 1999). J'aimerais avoir son écriture vive et tenue, sa façon de décrire amours et rencontres avec autant de naturel. Il alterne souvenirs et récits sans qu'on sache toujours si ces derniers sont imaginés. La seule logique est celle du ton, dégagé, limpide. Dans certains chapitres, il livre des histoires provocantes comme si de rien n'était. La seule morale consiste dans le constat qu'il existe des choses fortes et belles, et qu'elles sont parfois difficiles à vivre. Il a l'élégance de clore le livre par un art littéraire qui tient en un paragraphe :

"Que faire ? Je rentrai chez moi. Je dormis deux jours. Le troisième jour, je m'assis devant ma machine à écrire. J'étais perdu. Je savais que je ne retrouverais jamais Warum. Elle avait dit qu'elle allait à Berlin. C'est quoi "Berlin" ? Un mot, sur une carte. Elle pouvait aussi bien être partie à Rome, à Boston, au Kenya, au cimetière. Je ne la reverrais pas - ni elle, ni Harriet, ni Eva, ni aucune autre, disparues dans ce monde foutu. J'étais seul. Écrire, voilà. Il me fallait écrire pour me sortir de cet enfer. Écrire. Écrire. Écrire. Écrire un roman. Y jeter la jeunesse, mon désir, ma force. La nature du roman, c'est la survie."

Fantasmes ethniques

La révolte des gaulois" (2020) constituait une continuation des "Petits Blancs" (Points Seuil 2013). Il m'a valu quelques inimitiés. L'Express, Marianne, Le Figaro se sont fendus de jolis papiers mais des éditeurs que je croyais amis m'ont claqué la porte au nez, des camarades ont fait la fine bouche et certains journalistes, si j'en crois des bruits de couloir, m'ont calomnié. Je ne cherchais pourtant qu'à souligner quelques enjeux de la question ethnique, sans prendre parti, dans un souci tout personnel d'essayer d'éclairer la situation (le mot Gaulois se voulait un clin d'oeil aux "Gaulois réfractaires" de Macron). Il faut croire que le sujet soit incandescent : sa simple évocation peut vous valoir d'être ostracisé. On ne m'y reprendra plus, je n'ai pas le goût du conflit. J'ai dit ce que j'avais à dire. Je me concentrerai maintenant sur des projets plus consensuels.

N'empêche que l'actualité me ramène souvent aux questionnements qui me taraudaient. Par exemple, cette récente saillie de Bégaudeau dans "Psychologies" (2025) : "Les Blancs vont disparaître et je ne les pleurerai pas. (...) Une dernière pensée pour les faces-de-craie avant l'extinction de l'espèce." J'avais précisément écrit une page, que je sentais osée, sur le fantasme implicite de certains chroniqueurs sur la disparition des Blancs, ces Blancs qu'ils estimaient par ailleurs ne pas exister - le paradoxe soulignant leur hostilité. J'avais eu peur d'en faire trop. Or, en quelques petites années, le fantasme est devenu non seulement explicite mais revendiqué. A vrai dire, je ne sais plus s'il faut en rire ou en pleurer. Dans le doute je ferai le choix d'en rire. 🙂