La littérature sous caféine


mardi 11 septembre 2012

Perles d'été



A Belle-Ile, début juillet.

1) Je branche mon netbook sur une prise dans un café dans le port de Palais, pendant vingt minutes. Au moment de payer mon café, on me facture 50 centimes pour l’électricité. La patrone, très désagréable, devance mon étonnement en maugréant : "Bah oui, y'en a qui restent une heure. Déjà que le wifi est gratuit, faut pas abuser!"

2) Promenade le long des cotes pour étudier mouettes et goélands. Le guide explique la capacité des goélands à dormir sur l'eau : une moitié du cerveau reste en éveil... Un promeneur fait une intervention dont ne sait que penser le reste du groupe : « C'est comme les femmes, quoi ! Un cerveau qui fonctionne, l’autre qui dort… »

3) Dans un café de Palais, sur la table d'à côté, un homme scrute pendant une heure, sur l'écran de son ordinateur, des photos de grenouilles qui copulent.

4) En bord de mer, un père de famille au torse tatoué voit son fils s’asperger d’eau la nuque.
« Bah, qu’est-ce que tu fais ?
– J’essaye d’éviter l’hydrocussion…
- L’hydro quoi ?... T’en utilises souvent, toi, des drôles de mots… Où c’est que tu les apprends ? C’est comme l’autre fois, là, avec ton mot bizarre…
- Métaphore.
– Ouais, c’est ça.
– Une métaphore, papa.
– Ouais, ça doit être ça, méta qu’est-que chose… »

samedi 8 septembre 2012

Cultiver l'indifférence - entretien express avec Solange Bied-Charreton pour "Enjoy"



Le premier roman de Solange Bied-Charreton, Enjoy (Stock, 2012), se présente comme une belle satire de la net generation et des comportements pathologiques découlant d’une fréquentation assidue des réseaux sociaux.

Mais j’y vois bien plutôt le portrait, tout en mélancolie, tout en retenue, tout en douceur, d’une génération désabusée, cultivant une savante indifférence pour le monde.

Par exemple, ce portrait touchant du père du narrateur en homme n’ayant pas profité de la vague d’euphorie des Trente Glorieuses :

« Mon père avait avalé ces décennies de travers, et celles d’après, de force. On ne s’expliquera pas, par ces lignes, les causes de sa rigidité, on s’échinera uniquement à exposer le contexte euphorique et la réaction contre-euphorique qu’il développa. Des Trente Glorieuses, il avait gardé les dents serrées, comme après un divorce ou le suicide d’un ami. Un antibiotique gobé de force, une pilule contraceptive rendant impossible la régénération des rêves, quelques joies avortées, des cigarettes jamais achetées, jamais fumées, jamais consumées dans le cendrier que lui avait offert sa fille en maternelle à l’occasion de la fête des Pères dans les années 80 » (Page 40)

Ou encore, l’évocation du contexte social actuel, marqué par le désenchantement, notamment chez tous ceux qui espéraient trouver un sens dans la vie professionnelle – éditeurs, écrivains, professeurs…

« Les journalistes ne réussiraient pas tous. Les places seraient chères et le talent rare ; on souhaiterait qu’ils écrivissent pour informer ; cela serait rapide, enjoué, mais pas analytique. Certains, reporters en province pour la télé régionale, seraient heureux de chroniquer des chiens écrasés. (…) Les enseignants, quant à eux, constitueraient groupés les statistiques navrantes d’une perte de romantisme éperdu. Armés du maigre prestige de la réussite au concours, ils tenteraient avant tout d’embrasser le confort. (…) Leurs élèves ne sauraient pas parler le français et ils étudieraient pourtant L’île des esclaves de Marivaux en seconde générale. » (page 174).

Le roman se clôt sur un élégant constat d’indifférence vis-à-vis du monde, sans doute accentué par la consommation névrotique d’images et de virtualités, mais qui me semble trouver ses racines dans un mal-être plus profond, lié à l’époque toute entière :

« Je n’ai pas vieilli. J’ai assiste au théâtre du monde sans parvenir à m’en dégoûter pleinement, l’enfer comme le paradis tenus à distance. Je n’ai pas réussi à me détruire comme je le voulais, à ne plus aimer la vie ou à l’aimer intensément. Cette fièvre je l’aurais désirée de mon sang. Cet amour ou cette haine, je ne les possédais pas. »

Trois questions à l'auteur :

1) Quelle description ferais-tu de ta génération ?

Je n’en ferais pas une mais plusieurs, je ne parviens pas à trouver d’unité entre ses membres. Nous n’avons ni les mêmes rêves ni les mêmes regrets. Il y a des castes, sans doute. Des efficaces pragmatiques, des paumés retardés romantiques. Notre point commun ? On télécharge de la musique et on se fait des playlists qu’on écoute dans le métro, on a un compte Facebook... Cela suffit-il pour autant à nous caractériser ? Ce serait si simple ! Dans Enjoy, j’ai fait une description assez négative de ma génération. Il m’a fallu noircir le tableau pour en sortir quelque chose tout à la fois comique et triste. J’ai décrit une génération de jeunes gens ennuyés (ennuyés par leur boulot, ennuyés par leurs loisirs), avec des repères familiaux incertains. C’est souvent ainsi que je nous vois. Le personnage principal, par exemple, est à la fois fasciné et effrayé par son père … et un jour tout s’effondre, ce malheureux devient fou et part à l’asile. Il y a une perte de direction globale que je voulais décrire (pour le dire précisément : perte de repères familiaux, perte du sentiment d’utilité au travail, avec des relations et des loisirs de plus en plus virtuels).

2) Quel rapport est-ce que tu entretiens avec le monde du web ?

J’entretiens de bons rapports avec ce petit monde ! Mais ce sont des rapports de plus en plus lointains. Blogueuse durant cinq ans, j’en ai été une exploratrice à mon échelle, une flâneuse sans répit. Aujourd’hui je me tiens en retrait mais l’intérêt reste le même, j’ai conscience de la force du média, du pouvoir viral des liens, de l’influence que peuvent avoir des blogs fréquentés, des réseaux sociaux. Je suis pour ma part retirée du jeu mais je ne néglige rien de ce qui se passe sur la Toile. Je lis beaucoup la presse sur le web, je lis des blogs (le blog de Pierre Assouline, le blog littéraire de l’Obs, par exemple) et j’utilise Facebook (contrairement à ce que certaines personnes ont cru après avoir lu Enjoy, j’aime Facebook !).

3) Pourrais-tu nous citer quelques auteurs dont tu penses qu'ils proposent une vision intéressante du web ?

Je vais avoir un peu de mal à répondre à la question, car je ne lis pas beaucoup d’auteurs qui évoquent Internet. Je garde tout de même en mémoire La Grande Intrigue (Stock, 2005-2010), de François Taillandier, avec l’épisode de la « Web Mamy », une grand-mère qui ouvre un site internet sur lequel elle raconte tout des membres de sa lignée. Cela part d’un bon sentiment et ça finit par exaspérer tout le monde dans la famille ! Ce tome de La Grande Intrigue (Telling) est sorti je crois avant l’explosion de Facebook mais on trouve déjà en germes, dans le chapitre de la « Web Mamy », ses travers principaux : exhibitionnisme et voyeurisme. Pour le reste, il y a récemment La Théorie de l’information d’Aurélien Bellanger (Gallimard, 2012), dont l’ambition documentaire impressionne justement à propos d’Internet, des raisons de son succès, de sa destinée économique, de la manière dont le réseau écrit l’histoire des hommes depuis une trentaine d’années. Cette entreprise m’a paru intéressante et à la date d’aujourd’hui une quasi nécessité. Continuons ainsi de courir les champs (magnétiques) : la « vraie vie » est partout, y compris ailleurs.

mercredi 5 septembre 2012

Un centime est un centime

Dur retour aux réalités parisiennes:

1) Je paye mon café au comptoir d'un bistrot du 1er arrondissement, un café qui vaut 2 euros et 10 centimes.
"J'ai deux euros et huit centimes... - Vous avez un distributeur à deux cents mètres."

2) Une femme s'installe au zinc après avoir mis en garde ses trois chiens de taille réduite: "Vous m'attendez sagement, hein ?"
Sur l'écran, BFM présente des images d'une convention démocrate à laquelle participe Michelle Obama.
"Pourquoi on la voit autant, celle-là ? Son mari est mort ?"

3) Chez Picard, une femme apparemment distinguée fait une apparition tonitruante. Avant même d'avoir vraiment franchi les portiques d'entrée, voyant que certains rayons sont vides, elle s'exclame sur un ton très désagréable, et d'une voix très forte, parlant au pauvre garçon derrière la caisse sans même lui adresser de regard: "Mais enfin, vous n'avez plus de glaces ?"
Le garçon, timidement, lui répond qu'ils ont dégagé certains rayons pour le mois d'août. Soulagée, mais l'air toujours aussi mécontent, la femme débute ses achats.

samedi 1 septembre 2012

Entretien express avec Carole Fives pour "Que nos vies aient l'air d'un film parfait"



Le premier roman de Carole Fives, Que nos vies aient l'air d'un film parfait (Le Passage, août 2012), est un livre déchirant. L’histoire est terrible : un couple divorce et décide de répartir les gardes. La fille restera chez le père, le fils chez la mère. Et le partage serait déjà cruel sans le détail qui scelle la tragédie : la mère, bipolaire, sans doute déjà responsable de l’échec du couple, fera peser sur le fils tout le poids de sa rancœur et de son instabilité. S’en suivront, chez les protagonistes, douleurs et mauvaise conscience.

« Après il y a encore eu des moments bien sûr, des petits bouts d’enfance ça et là, mais rien n’a plus été pareil. » (Page 17)

L’habile distribution des voix narratives accentue l’émotion : trois personnes prennent tour à tour la parole, le père, la mère et la fille qui s’adresse à son frère en utilisant un « tu » cherchant à retranscrire ce qu’il éprouve :

« Le père a commencé, « Nous avons quelque chose à vous annoncer ». (…) D’habitude, les parents ont rarement l’occasion de se confier à toi comme ce matin. C’est une famille qui déjà n’en est plus une et où il n’y plus grand-chose à se dire. A moins que ce ne soit une famille où il y ait tellement de choses à dire que plus aucun mot n’en sorte. Comme quand la bouche est tellement pleine que si on l’entrouvre, ce n’est pas un mot qui arrive, pas un tout petit mot, mais tout un tas de mots emmêlés, qui à la fin forment un bruit étrange, à peine un cri. » (Page 11-12).

La voix de la principale victime, elle, brillera par son absence, jusqu’aux dernières pages du livre où l’on découvre une lettre affectueuse du frère à sa sœur, parti vivre sur les routes de Roumanie.

« Il paraît qu’il y a pire petit frère, il paraît qu’il y a des familles où l’on ne divorce pas alors qu’il vaudrait mieux. Ce n’est pas à toi qu’il faut raconter ça, ce n’est pas le genre de pilule que tu vas avaler si facilement, pourtant ce sont des gens concernés qui le disent, des enfants de couples non divorcés non séparés qui disent « tout plutôt que la lente montée de la haine, pire, de l’indifférence, tout plutôt que le statu quo, et si vous croyez qu’on apprend l’amour dans une famille où il n’y en a pas. » » (page 45)

Une pudeur, une qualité d’écriture, une économie de moyens qui font penser à Olivier Adam si ce n’est que la fiction, réduite à la plus simple expression, s’approche autant que possible d’une expérience que l’on devine très sensible.

Entretien rapide avec l’auteur :

- Une question que je devrais me retenir de poser : Quelle est la part de vécu dans ce livre qualifié de roman ?

Rien n’est vécu, tout est vécu. Rien n’est vrai, tout est vrai. Le réel n’est qu’un prétexte pour la fiction, comme je crois dans tous les romans.

- En tête du chapitre III, tu places en exergue une citation de Charles Juliet. Un commentaire ?

De Charles Juliet, je ne connais pas le journal, mais surtout la poésie. La poésie permet d’aller dans des endroits que ne permet pas le roman. La poésie n’est pas prisonnière du visible comme le roman, et ce poème en exergue, annonce le parcours du frère, dans l’ultime partie du roman.

Tu ne me demande pas pourquoi j’ai mis Laurent Mauvignier en exergue de la deuxième partie, mais je te le dis tout de même, c’est en reposant le livre de Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli, que j’ai immédiatement entamé l’écriture de Que nos vies aient l’air d’un film parfait. J’ai beaucoup pensé aussi à Loin d’eux, du même Mauvignier, en l’écrivant.

- Trois auteurs dont tu rêverais d’avoir écrit les livres, et pourquoi ?

« Tu ne t’aimes pas », de Nathalie Sarraute, parce que tout est dit, tout est vu, perçu, comment écrire après Sarraute ?
« Eau sauvage », de Valérie Mréjen, parce qu’elle a inventé une langue, et ce n’est pas si fréquent.
« Mauvaise journée, demain », de Dorothy Parker, pour son humour et sa lucidité.

samedi 16 juin 2012

A quoi sert au juste le café décaféiné ?

1) Place d’Italie, dans un café très justement nommé « Le Parisien » (vous allez voir pourquoi), je commande un déca. Quelques minutes plus tard, les deux serveurs et la patronne s’expriment à voix très haute (le font-ils délibérément ?) :
- Franchement, ça sert à quoi de demander un déca ? Aucun intérêt ! Les gens, ils ont vraiment que ça à foutre !
- Un déca, putain ! Mais pourquoi ils viennent dans un café pour boire un déca ? Autant demander un verre d’eau.
- Moi je te dis que c’est pour faire chier le monde qu’ils demandent un déca.
- Quand je vois tous ces gens qui commandent des décas – ou pire, des décas allongés –, je me dis : Pauvre France…
- Un déca allongé, putain !

2) Je traverse le cimetière du Père Lachaise et je passe à proximité d’un groupe de visiteurs écoutant un guide leur parler de la tombe de Colette – des admirateurs y laissent souvent des croquettes pour que les chats viennent y manger. J’écoute, à quelques mètres, cherchant à glaner quelques anecdotes.
Le guide m’interpelle de manière vigoureuse, sur un ton de fausse amabilité : « Vous désirez, Monsieur ? Je vois que vous tendez l’oreille… – Oui, j’aime beaucoup Colette, et… - Bonne promenade, Monsieur ! » (Il reprend ses explications sur un mouvement du menton qui signifie mon congé).

mardi 12 juin 2012

Mona Ozouf et les muliples "écoles" de nos identités



Très beau livre que cette Composition française, dans lequel Mona Ozouf raconte son enfance bretonne et décrit ses tiraillements identitaires : partagée entre ce qu’elle appelle l’« école de la Bretagne » (sa famille défendait ardemment la culture bretonne), l’« école de la France » (notamment les principes républicains distillés par les maîtres) et l’« école de l’Eglise » (un catholicisme que l’auteur juge « froid »), elle a longtemps eu du mal à trouver une place au coeur de sorte de Trinité professant des principes souvent contradictoires.

« A l’école, il fallait célébrer des gloires que la maison méprisait, réciter des textes sur lesquels s’exerçait l’ironie muette, mais perceptible, de ma mère (…). A l’église, il fallait prier pour un ciel qui resterait vide des êtres que j’aimais. A la maison, et cela ajoutait une complication supplémentaire, il ne s’agissait pas d’aimer étourdiment tout ce qui se proclamait breton : les bretonneries exhibées aux murs et les niaiseries bretonnes chantées au dessert n’avaient pas droit à notre indulgence. Où donc était le beau, le bien, le vrai ? » (Composition française, Folio, p. 153).

Si j’essaye d’appliquer ces catégories à mon propre cas – après tout, c’était en partie l’objet d’Autoportrait du professeur que de dresser une carte (à la fois variable et floue) des identités qui me composent – cela pourrait donner les aperçus suivants :

L’école française ? Elle n’exerce plus sur moi qu’une autorité chancelante et douloureuse, depuis que je constate combien le mot même de France attire généralement l’ironie, voire le mépris – encore que la dernière campagne présidentielle ait donné le spectacle de revirements étonnants. La « valeur France » est à la mode en ce moment dans le marketing, mais il entre beaucoup d’opportunisme dans ce mouvement d’humeur.

L’école régionale ? Je n’en avais jamais vraiment pris conscience, jusqu’à ce que l’école française fléchisse, justement, et m’oblige à considérer d’autres appartenances (multiples, cependant, et parfois plus fantasmées que tangibles). Je me sens maintenant le fruit d’un véritable métissage interrégional et inter-pays européens.

L’école religieuse ? Sur le point de s’évanouir à mes yeux, depuis que la pratique du catholicisme s’est évaporée dans ma famille en deux générations – non croyant, je n’ai jamais eu de goût pour la sentimentalité chrétienne, ni les superstitions, ni la prière ; en revanche, je suis très admiratif des « productions culturelles » du christianisme et je suis chaque jour plus conscient de l’imprégnation de cette religion dans l’histoire millénaire de la France – quoi que le pays ne lui doive pas tout, loin de là, et qu’il se soit au moins autant opposé à elle.

Dans son livre, Mona Ozouf s’attache à montrer qu’il y a deux grandes tendances dans la définition de cette « identité nationale » aujourd’hui si controversée, deux tendances en apparence contradictoires et qui ont donné lieu à tant d’échauffements, parfois violents :

« L’une, lapidaire et souveraine, « la France est la revanche de l’abstrait sur le concret », nous vient de Julien Benda. L’autre, précautionneuse et révérente, « la France est un vieux pays différencié », est signée d’Albert Thibaudet. » (Page 13)

Au terme du livre, Mona Ozouf est persuadée que ces deux visions sont pourtant conciliables, qu’on peut à la fois se reconnaître français et vivre sa « particularité régionale » (évidemment, cette réflexion fait écho aux polémiques actuelles sur la question des minorités ethniques). Après tout, on peut à la fois aimer sa famille et son pays, preuve qu’il est tout à fait possible d’appartenir à des « cercles identitaires » plus ou moins concentriques, sans que cela pose de problème rédhibitoire.

N’empêche : il en faut, des livres, des articles, des coups de sang, des remises en cause, pour dompter en soi les pénibles à-coups de ses propres angoisses identitaires – sans pour autant les réduire par une identification simpliste, et de mauvaise foi, à une cause culturelle trop étroite.

vendredi 8 juin 2012

Y aller mollo sur le vin blanc à huit heures du matin

1) Un jeune SDF marche à mes côtés, sur le boulevard Saint-Michel, m’interpellant sur un ton proche de la révolte :
« Vas-y, dis-moi tout ! Raconte-moi ta vie, lâche-toi, balance ! Vas-y, dis-moi tout, dis moi-tout !»
Je n’ai pas envie de l’ignorer complètement, puisqu’il reste sympathique. Alors je me tourne vers lui :
« Tout ! »
Déstabilisé, mais calmé tout à coup, il s’arrête et me laisse partir, grommelant :
« Bonne réponse… »

2) Un pilier de bar, dans un bistrot de Montmartre, joyeux et aviné, s’adresse bruyamment à la serveuse : « Eh, Chérie, ça te ferait marrer si je te disais qu’on m’a fusillé le cerveau ? Hin hin hin… » (Rire sardonique de grand timide).

3) Deux hommes se font servir deux verres de vin blanc, à huit heures du matin. « Doucement, dit l’un d’eux. Remplis pas le verre à ras-bord ! Faut commencer mollo, quand même… »

samedi 2 juin 2012

Mettre le doigt où ça fait mal (Laurent Mauvignier, Des Hommes)



Michael Cimino avait construit son film Voyage au bout de l’enfer sur un contraste fort entre une première partie très calme, presque banale – une chasse dans les montagnes organisée par un groupe d’amis – et la plongée brutale dans l’horreur de la guerre du Vietnam.

Le spectateur était saisi par la juxtaposition de deux mondes et cela permettait de comprendre la folie dans laquelle plongeaient plusieurs personnages – notamment celui qu’incarnait Christopher Walken, perdant la vie dans la fameuse scène de la roulette russe.

Laurent Mauvignier, dans son très beau roman Des Hommes, reprend ce principe de deux plages narratives contrastées, même s’il en inverse la chronologie : la première partie décrit l’arrière, mais après le temps de la guerre – en l’occurrence, celle d’Algérie. On y découvre, dans une campagne française en apparence paisible, un personnage de marginal, Bernard, qui ne peut s’empêcher d’exprimer brutalement son désespoir et sa rancœur.

La deuxième partie nous plonge dans l’épouvantable guerre d’Algérie (évoquant les atrocités commises de part et d’autre), l’auteur excellant à traduire, par un style rythmé faisant la part belle à un certain « ton Minuit » (sensible par exemple dans la tendance à débuter les paragraphes par des conjonctions de coordination), sans rien céder à l’exigence du souffle ni de la clarté, l’angoisse ressentie par les soldats.

Le livre culmine dans plusieurs pages saisissant les particularités de cette guerre, et mettant précisément le doigt où les tabous se sont noués. Le passage suivant me semble lumineux, nommant ce que peu de commentateurs habituels osent évoquer lorsqu’ils décrivent les traumatismes causés par ces « événements » :

« (…) ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l’Algérie, c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout, et aussi parce que les vieux disaient c’était pas Verdun, qu’est-ce qu’on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun, combien de temps ça va durer encore, Verdun, et les autres après qui ont sauvé l’honneur et tout et tout alors que nous, parce que moi, avait raconté Février, tu vois, moi, j’ai même pas essayé de raconter parce qu’en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir et puis regarder de loin, dans la ferme d’en face, la petite voiture d’où Eliane sortait tous les dimanches vers cinq heures, en revenant de chez ses beaux-parents. Parce que quand je suis rentré, se dire qu’elle était mariée, oui, ça, c’était vraiment dur. Et qu’elle était mariée avec un voisin, un pauvre type pour qui j’avais jamais eu le moindre respect parce que je savais que toute sa famille en quarante ça avait été des collabos, rien que des collabos retournant leur veste au dernier moment, toute cette saloperie chassant les derniers Allemands à coups de pelle, moi, on me l’a dit, ça, mon père me l’a dit, personne de plus furieux que les résistants des dernières heures, quelque chose à prouver, se rattraper, montrer qu’ils y sont, du bon côté, pour bien être du bon côté, je le sais, on me l’a dit, ce gars de vingt ans qu’ils ont achevé à coups de pelle et alors se dire qu’elle s’est mariée avec un gars de cette famille-là, cette engeance parce qu’il s’était fait réformer et qu’il avait de l’argent pendant des mois en revenant je suis pas sorti de chez moi et même j’ai travaillé à la ferme comme jamais, j’ai refait les clôtures, j’ai marché pendant des heures dans la campagne et jamais j’ai trouvé que la boue c’était mieux que la pierraille, crois-moi… » (Page 230)