La littérature sous caféine


mercredi 19 mai 2021

"Les professeurs sous surveillance"



Tribune dans Le Monde du 18 mai 2O21

"A l’heure de la cancel culture – cette nouvelle forme d’ostracisme motivée par des questions morales –, les professeurs subissent un devoir de réserve d’un genre nouveau. Ils n’ont plus seulement l’obligation de taire leurs opinions dans l’exercice de leurs fonctions, ni de respecter l’esprit des programmes, mais de faire attention à ce que les élèves eux-mêmes comprendront du cours. L’affaire Samuel Paty [enseignant de 47 ans assassiné le 16 octobre à la sortie du collège du Bois-d’Aulnes à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines)] en a fourni la macabre illustration.

En effet, la classe prend aujourd’hui parfois des allures de tribunal. L’image d’Epinal veut que le professeur juge l’élève à l’aune d’exigences de travail et de discipline. Mais il semble que la charge se soit inversée : ce sont bien les élèves qui, du haut de leur intimité avec les sensibilités du moment, forts du pouvoir que leur confère l’audience des réseaux sociaux, s’autorisent à porter un regard critique sur le professeur, et de le sanctionner s’ils l’estiment nécessaire.

Le phénomène des classes qui se retournent contre l’autorité a toujours existé – chahut, menaces, contestation du savoir et de la hiérarchie. On se souvient du groupe Pink Floyd exhortant les professeurs à « laisser les enfants tranquilles ». Dans un genre différent, on a connu dans les années 1980 des histoires de professeurs bousculés par des accusations de racisme, fondées ou non, leur valant déjà de sérieux ennuis. Mais, depuis dix ans, les phénomènes d’intimidation menacent de s’intensifier, soutenus par de nouvelles techniques et de nouvelles morales.

Les réseaux sociaux, tout d’abord, entrent par effraction dans la classe. Que les élèves pianotent en cours, filment à l’insu du professeur ou se contentent de relayer leurs perceptions quand le cours s’achève, rien ne s’oppose en pratique à ce que le monde soit au courant de ce qui se dit sur l’estrade. Le professeur ne parle plus seulement aux élèves, il parle à tous ceux qui prêteront l’oreille à ses discours, pour peu que ces derniers soient relayés. Cela se passe malgré lui, et dans des conditions hasardeuses puisque les sons, les paroles, les images y sont sortis de leur contexte scolaire.

De nouvelles valeurs s’imposent, également. Tout au moins certaines valeurs prennent-elles un poids nouveau, au détriment de ce que le professeur croyait être un équilibre raisonnable. Il arrive que les susceptibilités d’aujourd’hui bousculent le goût pour l’histoire, que l’antiracisme entre en conflit avec l’universalisme, que le respect des cultures impose le silence à la critique. Par exemple, il m’a suffi d’évoquer l’affaire Mila devant des classes pour me rendre compte de la solitude morale de cette jeune femme. Le professeur doit composer avec l’esprit de l’époque, qui ne cesse d’évoluer et que reflète l’attitude des élèves.

Le professeur doit tenir compte de ces nouveaux équilibres pour déployer son cours. Certains diront qu’il est naturel d’évoluer avec son temps. D’autres que cette adaptation suppose une vigilance accrue vis-à-vis de la réception qui peut être faite des textes ou des idées. Je ne crois pas que cette vigilance ait jamais été si forte. Je me souviens de professeurs d’histoire dans les années 1980 dont le plaisir était d’entonner de sacrés refrains politiques, hors de toute mesure, hors de toute prudence. J’imagine que cela pourrait leur valoir aujourd’hui de rapides rappels à l’ordre, après signalement de la part des élèves.

Dans la constellation des facteurs de tensions, le sujet du racisme est sans doute le plus délicat. Le professeur se sent tenu à la plus extrême prudence quand il s’agit d’aborder ces questions-là. De même, il prend l’habitude de présenter différemment son corpus. Comment ne pas intégrer de mise au point sur l’évolution des mœurs et des contextes dans une présentation du Cid de Corneille, de L’Etranger de Camus ou des Aventures de Tom Sawyer de Twain ? S’il est assez facile de prévenir les élèves que telle expression ne serait plus utilisée, en revanche il peut devenir gênant de proposer des livres aux mots problématiques trop nombreux, quand bien même l’œuvre se voudrait antiraciste – je pense au Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet, au Coup de torchon de Bertrand Tavernier, tous les deux criblés entre autres du fameux mot « nègre » désormais imprononçable.

Il devient également douteux de proposer des listes d’œuvres sans faire apparaître au moins quelques auteurs appartenant à des minorités, quitte à souligner cette appartenance, comme je le fais maintenant pour attirer l’intérêt – Toni Morrison afro-américaine, Alexandre Dumas métis, Proust homosexuel. Concession malheureuse ? Simple bon sens, et même souci éthique ? Si le professeur ne fait pas ce travail de mise à l’écart partielle et de diversification, il se demande si ce n’est pas lui qui sera finalement mis sur la sellette.

Ainsi voit-on s’ouvrir une nouvelle ère du soupçon. Les plus âgés redoutent moins la liberté des plus jeunes que les seconds se mettent à guetter les dérapages des premiers. Contre toute attente, la révolte de la jeunesse est une révolte morale. Elèves et étudiants n’en reviennent pas de réaliser combien les générations précédentes ont « fauté » sur l’autel des valeurs sacrées d’aujourd’hui.

Dire que le professeur se rêve en initiateur, en passeur d’autonomie ! Le voilà précisément la cible de ceux qu’il croit avoir formés. Dans les yeux des élèves, il comprend qu’il incarne auprès d’eux le monde ancien, celui des institutions françaises, d’une autorité révolue, d’un charisme contestable. Hannah Arendt soulignait déjà ce paradoxe, dans « La crise de l’éducation » – l’un des six essais publiés dans La Crise de la culture (Folio Gallimard, 1972) – en disant, en substance, que loin de devoir protéger l’enfant de la société adulte, le professeur dans la société moderne est toujours en partie là pour protéger le monde des folles potentialités de l’enfant.

La colère en question s’accorde aujourd’hui beaucoup de droits, dont celui de participer à des phénomènes de meute et de délation. L’arme des réseaux sociaux se révèle puissante et froide. Peut-être serait-il temps d’apprendre à l’utiliser avec quelques scrupules.

En fin de compte, les professeurs subissent un peu rudement le processus égalitaire décrit par Tocqueville : le fait qu’en démocratie, selon lui, rien ne s’oppose à l’égalisation progressive des conditions. Plus de posture autoritaire qui vaille, et dans quelque domaine que ce soit. Les professeurs évoluent sous l’œil immanent de l’esprit des temps. Ils deviennent comptables de leurs paroles comme n’importe quel citoyen s’exprimant sur les réseaux sociaux. Dans le jeu de tensions perpétuelles entre la morale et la loi, c’est la morale aujourd’hui qui bataille le plus ferme pour imposer son emprise. Ainsi les mouvements de l’opinion publique ont-ils ouvert grand les portes de la classe : reste à savoir s’il faut déplorer ces nouvelles conditions, les accepter ou même s’en prévaloir afin de bâtir un nouveau rapport au métier."

mardi 26 janvier 2021

Les professeurs doivent-ils renoncer au scotch et au papier ?

Dans cette tribune publiée dans Le Monde, je fais preuve d’une certaine autodérision : je me présente comme un professeur attaché non seulement au livre mais aux polycopiés, amoureusement fabriquées avec de scotch et des ciseaux. Las ! Si j’en crois la réaction des internautes, il faut croire que ce genre d’archaïsme ne passe plus du tout, même aux yeux de ces professeurs que l’on a souvent vus se braquer contre l’innovation technologique. Un professeur d’université, accablé, me conseille même de prendre ma retraite. Personne n’a donc plus de tendresse pour les antiques volumes de nos bibliothèques ? :D

"La crise sanitaire et le confinement n’ont fait qu’accélérer la voie que prend l’Education nationale sur le chemin du numérique. Cours à distance, documents sur fichiers, corrections sur écran, autant de pratiques acceptées dans l’urgence mais que l’institution nous incite à adopter, par petites touches, depuis des années, dans une perspective affichée de modernisation.

Je n’ai rien contre cette évolution. Non seulement je comprends l’utilité des écrans tactiles et des applications pédagogiques, mais j’ai du goût pour ces progrès. Je ne vois pas trop, après tout, quel genre de fatalité les rendrait néfastes – la télévision n’avait-elle pas, en son temps, suscité des controverses ? Dans ma vie privée je consomme de la musique numérisée, des films Netflix et des jeux vidéo ; en tant qu’enseignant j’envoie des vidéos par mail, j’organise des ciné-clubs et j’emporte mon enceinte portative pour des extraits musicaux. En somme, je ne suis pas réfractaire à l’idée que la circulation accélérée des contenus permise par le numérique relance à une échelle inédite la révolution déjà opérée par Gutenberg.

Malgré tout, je reste curieusement réfractaire à bien des usages. Je ne me résous pas à faire lire mes élèves sur tablette ni même à projeter des documents sur le tableau. Je ne me résous pas à truffer de documents l’Espace Numérique de Travail. A la rigueur, créer ma page où les élèves se rendraient s’ils le souhaitent et pour quelques lectures complémentaires. Mais j’ai déjà du mal à avoir recours à des manuels. Non seulement les textes proposés ne correspondent pas à ceux que j’ai lus, mais je me sentirais paresseux, et même corseté par une structure proposée par d’autres.

Pire, je n’ai jamais passé autant de temps à peaufiner mes documents photocopiés. Une part conséquente de mes préparations consiste à découper des extraits de livres que je possède – je ne veux pas me contenter d’extraits sélectionnés par d’autres – et à les organiser sur des pages A4. Pour la plupart des professeurs, le fantasme n’est-il pas toujours de tirer la substantifique moelle de livres qu’ils ont le plaisir de lire, de commenter, de tenir entre leurs main, voire de griffonner, de surligner, d’agrémenter de commentaires ? J’ai même continué mes infinis découpages-collages à l’occasion du confinement. On aurait pu croire qu’à l’heure des visio-conférences et des fichiers joints la pratique du polycopié tomberait en désuétude… Mais, après quelques cours filmés, quelques enregistrements de mes cours, j’en suis revenu à mes découpages, que je prenais en photo pour les joindre à mes mails. L’idéal aurait été d’envoyer par courrier le résultat de mon travail… Et ce n’est pas d’un scanner ou d’une caméra que j’aurais dû encombrer mon bureau, mais d’une antique photocopieuse et de ramettes A4 !

Primauté de l’œuvre

Vous me direz que le numérique offre précisément l’occasion d’ajouter des hyperliens, des couleurs, de la musique à des textes qui de cette façon gagnent en présence, se connectant à une sorte de conscience universelle et palpitante. J’aurais cependant peur, cédant à la séduction des sens et des ramifications, de perdre de vue le cœur même du métier et de cette littérature qui m’a donné la vocation : les mots, les phrases, les livres… Alors que, attaché à mes ciseaux, distribuant avec méthode mes séries de pages noircies, je garde l’illusion – mensongère ou pas – qu’il existe une primauté de l’œuvre et qu’il vaut la peine de se concentrer sur elle, quitte à oublier qu’il existe un contexte et même un monde autour d’elle.

Je reste donc l’un de ces enseignants-artisans cumulant les volumes dans sa bibliothèque et travaillant le papier. S’agit-il de paresse ? D’inertie face au changement ? De méfiance vis-à-vis de l’image ? De goût pour les matières – bruit des feuilles, poids des volumes, crissement des ciseaux – faisant pièce à l’univers trop cérébral de la littérature ? De superstition vis-à-vis des rituels entourant la littérature, et qui paraissent détenir en eux-mêmes une part de vérité ? Un peu de tout cela sans doute, et je suis partagé sur l’interprétation – positive ou négative – à donner à ce qu’il faut bien appeler une résistance au numérique, que je ne crois pas être le seul professeur à vivre.

Deux façons de résister

Pour essayer d’y voir plus clair, je distingue désormais deux façons de résister, deux façons dans lesquelles je me retrouve en dépit de leur apparente opposition : une conservatrice et une progressiste – à vrai dire, une antilibérale de gauche.

La première consiste à préférer la tradition des beaux livres à la nouveauté des claviers, à considérer que cet amour de la technique cache un intérêt pour des méthodes alternatives perçues comme démagogues. Dans cette perspective, la dispersion numérique est comprise comme un gadget, menaçant une culture sanctifiée par le passage des ans. Cette tentation conservatrice, Hannah Arendt la décrivait dans La crise de l’éducation, et la plaçait même au cœur du métier dans le sens où le professeur se donne avant tout pour mission de présenter à l’élève le monde tel qu’il existe, tel qu’il doit même le protéger vis-à-vis de la puissance créatrice de l’élève.

La seconde relève d’une prévention plus générale contre un certain ordre néo-libéral fondé sur la circulation, la fluidité, le repérage des compétences et l’insertion de l’individu dans un réseau toujours plus serré d’optimisation des ressources. Le numérique devient l’avant-poste du monde entrepreneurial, prompt à utiliser les citoyens et à les rendre utiles à leur tour. Dans ce monde-là, l’épanouissement des personnes sert l’épanouissement du système, dans ses composantes économiques comme dans ses injonctions morales. A cet égard, tablettes et cours à distance deviennent le cheval de Troie de l’entreprise dans la forteresse humaniste.

Quel point commun partagent ces deux formes de résistance ? Sans doute la conscience que le numérique reste un outil, dont l’éclat ne doit pas faire oublier la valeur de ce qu’il véhicule. Rappelons-nous l’expression d’« exception culturelle » : elle supposait déjà l’existence d’une sphère à préserver des jeux cruels de la pure économie. Le monde de l’éducation vit perpétuellement de cette tension. On attend de lui qu’il prépare l’élève au monde professionnel – et au monde moderne en général – tout en lui fournissant l’épaisseur d’une culture humaniste. Or, on oublie parfois que ces idéaux-là peuvent être amenés à se confronter, notamment par cette question de l’usage du numérique en classe.
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lundi 14 décembre 2020

Affaire Paty : les enseignants doivent-ils se justifier devant les parents ?

Le 9 décembre 2020 sur France TV Info, à propos de Samuel Paty et de la loi sur le séparatisme. Interview mené par Louis Laforge

lundi 9 novembre 2020

Fallait-il lire la lettre de Jaurès pour l'hommage à Samuel Paty ?

J'interviens sur France TV Info le lundi 2 novembre à l'occasion de l'hommage rendu à Samuel Paty dans les classes

mercredi 28 octobre 2020

Le paradoxe du professeur (ELLE)

Tribune publiée dans le magazine ELLE le 23 octobre 2020, dont le titre initial était "Pleurer de rage".

"Le paradoxe du professeur

Un petit homme tient sagement une pancarte. Conscient d’attirer les regards, il avance joliment un pied de travers, sans doute un peu gêné. Pourtant la pancarte ne propose qu’un slogan banal en ce jour d’hommage au professeur assassiné : « Je suis Samuel et prof d’H.G. » Tout juste arrivé là pour les vacances, je rejoins la foule réunie sur la place emblématique de la ville. Je suis soulagé que l’épouvantable assassinat de la veille soulève un mouvement d’indignation. J’espère y trouver du réconfort, tout au moins des raisons de me sentir combatif. Je me prépare à épancher ma colère avec quelques compagnons de hasard. Et pourtant, c’est le découragement qui me saisit au spectacle de cette population que je trouve, en fin de compte, assez résignée.

Serait-ce le souvenir d’avoir pleuré de rage, deux jours plus tôt, à l’annonce de la décapitation ? J’ai été sonné par le surgissement de cette violence que tout annonçait, et qui m’a d’autant mieux glacé le sang que mes points de ressemblance avec la victime sont nombreux – comme Samuel, j’ai toujours aimé parler avec mes élèves des sujets les plus brûlants, que ce soit avec mes premiers lycéens de Seine-Saint-Denis ou mes étudiants de classe préparatoire aujourd’hui, trouvant même dans ce dialogue la source d’un appétit renouvelé pour le métier.

Serait-ce au contraire le pressentiment que ma tristesse commence à se tarir ? Depuis quinze ans la litanie des tragédies s’abat sur la France et je me lasse des bougies, des discours convenus, des irénismes mensongers. A quoi laissent donc place les larmes quand elles s’assèchent ? Je me méfie de la colère comme je redoute l’insensibilité. Serait-ce la conscience du paradoxe intime du métier de professeur ? Celui-ci ne saurait se plaindre de la brutalité des jeunes gens dont il a la charge. Pris en tenaille entre ces deux puissances que sont l’adolescence turbulente et la froide hiérarchie, il est tenu de retenir ses émotions. Faisant le pari de la culture, il sait qu’on n’attend pas de lui qu’il s’émeuve.

Serait-ce la conscience que tout n’est pas dit lors de ces hommages, et qu’on y dénonce le terrorisme sans admettre que l’institution n’a rien fait, ou pas grand-chose, pour protéger ses serviteurs ? En 2011 j’avais écrit un livre pour dire la violence faite aux professeurs par le silence qui leur était imposé. En 2018 j’avais été heureux que l’omerta soit enfin brisée par le hashtag PasDeVague. En 2020 je me rends compte que les choses ont empiré, que la violence est désormais paroxystique et que parmi ceux qui paradent en tête de cortège on trouve beaucoup de ceux qui se sont appliqués, depuis plusieurs décennies maintenant, à étouffer l’expression des peurs et des souffrances.

Serait-ce la conscience qu’il existe bien des lâchetés, bien des compromissions dans la façon dont le système scolaire a traité la pauvre Mila, voilà quelques mois, renonçant à la défendre et à punir ceux qui se rendaient coupables, au sein même de l’établissement, d’insupportables harcèlements ? L’abandon de la jeune femme par la classe politique a rendu possible la mort de Samuel. Ce qui aurait pu arriver à Mila, c’est Samuel qui l’a finalement subi, et c’est peut-être ce que je lis sur les visages : une part de renoncement jusque dans la souffrance, une prise de conscience trop tardive pour être tout à fait satisfaisante.

Et pourtant je l’aime, ce métier. Je le trouve sublime, cet esprit d’abnégation. Je les admire, ces collègues qui partout persévèrent dans un contexte qui ne les ménage pas. Et c’est à cette image idéale du métier que je me rattache pour supporter la démission collective dont je crois voir partout le spectre. Alors je quitte la manifestation bien avant qu’elle ne s’achève, ayant épuisé ce que je pouvais y ressentir. Et je salue discrètement le petit homme dérisoire avec sa pancarte, sans qu’il sache exactement ce que recouvre mon salut : sympathie, fraternité, vœux de bonne chance ? Moi-même, je serais bien en peine de le lui dire."

lundi 26 octobre 2020

Chez Ruquier, consensus mou après l'assassinat de Samuel Paty ?

Mon passage chez Ruquier, samedi soir, dans un débat sur la liberté d'enseigner.
Je l'avoue, j'ai mis les pieds dans le plat.
Je trouvais qu'il régnait un étrange consensus mou sur le plateau, alors que je m'attendais à un climat de colère une semaine après l'assassinat de Samuel Paty.
A partir de 1h10.

Lien vers le replay.

jeudi 22 octobre 2020

Le courage des professeurs

Tribune publiée dans Le Monde le 20 octobre 2020, pour réagir à l'assassinat de Samuel Paty, présentée sur internet sous le titre "Comme tous les professeurs, j'ai honte d'appartenir à une institution si faible", et, dans la version papier, sous le titre "Refuser l'omerta dans les salles de classe": "C’est une qualité que réclame le métier mais dont on parle peu. Qui parmi les pédagogues aurait l’idée de faire l’éloge de ce dont l’actualité nous offre le spectacle chaque jour, à savoir le courage des professeurs ?

Je ne parle pas seulement du courage intellectuel mais du courage physique, sans lequel le premier n’aurait aucun sens. Tout professeur ayant enseigné dans ce que j’appelais en 2011 « les territoires difficiles » a forcément affronté un jour ou l’autre le spectacle de dégradations, de bousculades, de coups subits par des élèves ou par des collègues. Ce climat de brutalité fait partie de son quotidien. Il pourra s’en émouvoir, s’en accommoder ou en faire un motif supplémentaire de fierté pour son sacerdoce.

A l’heure où le fascisme islamiste a forcé les portes de l’institution, comme il menaçait de le faire depuis des années sans qu’aucune de ces organisations syndicales ou humanitaires paradant aujourd’hui dans les manifestations n’agissent en conséquence, une réflexion sur la violence subie par les professeurs devient indispensable.

Tout d’abord, il faut insister sur la solitude du professeur face à l’institution, qui ne sait pas ou ne veut pas le protéger. Les affaires d’enseignants mis en difficulté par des classes où joue l’excitation de mettre un homme à terre, et à qui la hiérarchie n’apporte pas de support élémentaire, sont légions, parfois soldées par la mort honteuse des victimes, dont le seul tort est la maladresse ou la faiblesse. Ne parlons pas de ces diplômés de fraîche date que l’on envoie depuis des décennies dans les pires établissements, au mépris de leur santé comme de la réussite des élèves.

Le hashtag PasdeVague, surgi spontanément en 2018 après les menaces par arme à feu subies par une enseignante, a révélé la profondeur du malaise. Mais rien n’a été fait, en dépit des promesses. On a trop espéré d’un système pourtant miné par la paresse, la peur et le manque de moyens. On a refusé de nommer les réflexes d’omerta. Plus grave, l’affaire Mila nous a démontré jusqu’à la nausée que l’institution renonçait à protéger une adolescente menacée dans son intégrité physique pour des paroles certes malheureuses mais légales. Il n’est pas exagéré de parler d’infamie, de la part d’une part importante de la classe politique et d’une administration qui s’est tout de suite couchée devant la meute. Comme de nombreux professeurs, je me sens honteux d’appartenir à une institution si faible. Pour le coup, la seule personne courageuse est restée Mila : la terreur a fait taire tous les autres.

Cette réticence d’un corps de métier à nommer la violence dont il est victime, réticence qui fait son courage paradoxal, j’ai mis du temps à la comprendre. Je crois pouvoir maintenant avancer deux raisons principales.

Tout d’abord, si les professeurs ont tendance à trouver des excuses aux jeunes gens brutaux, c’est que le sens de leur métier est de les accompagner, de les mener patiemment hors de l’adolescence. Au fond, le professeur s’inscrit dans une forme de compagnonnage avec l’élève, à l’écart du monde adulte et pour l’y préparer. Il ne conçoit pas l’élève comme un adversaire mais comme un protégé, presque comme un ami. Dans ces conditions, les réticences du corps professoral à dénoncer les écarts de conduite de ses ouailles seront toujours très fortes.

La seconde raison tient à une compréhension partielle du phénomène de la violence. Pour la gauche dite sociale, la violence est avant tout le fruit de la pauvreté : elle doit donc s’attirer la compassion plus que la sévérité. Jusqu’à maintenant, les syndicats n’ont toujours avancé que cette explication. Pour une gauche plus radicale, qu’elle soit marxiste ou non, la violence suscite de la fascination pour la charge révolutionnaire dont elle est porteuse. Or, c’est oublier qu’il existe des formes de violence impardonnables, dont notre société démocratique et libérale ne peut s’accommoder, des violences crapuleuses et criminelles que le contexte ne suffit pas à expliquer, voire des violences fascistes, comme celle à laquelle nous venons d’assister, qui ne méritent aucune complaisance. A cet égard, nous payons aujourd’hui la sous-estimation de ce que l’islamisme a de singulier, et que la pauvreté ne suffit pas à éclairer – rappelons que certains terroristes viennent de classes éduquées.

Pour conclure cet article trop rapide, le drame que subit aujourd’hui la communauté éducative me rappelle celui que subit précisément Charlie Hebdo, et l’ensemble de la gauche avec lui, celui d’une fracture terrible et sanglante au sein d’un même camp politique, partagé désormais en deux factions : une gauche universaliste, clamant l’existence de droits individuels transcendant toute appartenance communautaire – dont celui de la critique et de la moquerie – et une gauche plus en phase avec l’époque, préférant aux droits individuels les droits des identités collectives à ne pas être bafouées.

Samuel Paty s’inscrivait nettement dans le premier camp, il l’a payé de sa vie. J’ai bien peur que la volonté collective de rétablir la simple sécurité pour ceux qui voudraient se prévaloir de valeurs qu’on croyait acquises, comme le droit à la critique, soit plus faible qu’on ne l’imagine. Il suffit de se rappeler que madame Belloubet, Garde des Sceaux, interprétait les saillies de Mila contre l’Islam comme une attaque contre la liberté de conscience, contresens indigent. C’est un triste constat qui s’impose : la nécessité du courage pour les professeurs a de beaux jours devant elle.

Aymeric Patricot est enseignant, essayiste et romancier. Il a publié deux livres sur le métier de professeur, « Autoportrait du professeur en territoire difficile » (Gallimard, 2011) et « Les bons Profs » (Plein jour, 2019)."

mercredi 21 octobre 2020

Samuel et Mila, même combat ?

Ma réaction à la décapitation de Samuel Paty sur Sud Radio