La littérature sous caféine


vendredi 18 mars 2011

Japon : les marques ostentatoires du spectacle


Tsunami au Japon : des dégâts considérables par BFMTV

Je suis très touché par ce qu’il se passe au Japon. J’ai vécu quinze mois à Tokyo et je me suis toujours senti très proche du peuple nippon. Les images que nous voyons défiler en ce moment dépassent en horreur tout ce que nous avons pu voir en la matière, et je ne suis pas gêné par le fait que les médias les aient complaisamment étalées.

En revanche, je trouve ridicules, grossières et même insultantes ce qu’on pourrait appeler les « marques ostentatoires de mise-en-scène », tous ces petits signes accompagnant la présentation de l’information pour la rendre plus ludique. Je pense à deux choses :

- Tout d’abord, un sigle symbolisant l’énergie nucléaire apparaissant à côté d’un message « Risque nucléaire » plastronnant sur les chaînes d’information continue. Cela fait vraiment mauvais remake de film catastrophe – on dirait que les chaînes s’adressent à des enfants ou à des attardés mentaux.

- Je suis très surpris par une double page du journal Le Monde daté du 15 mars, double page dans laquelle sont présentées de grandes images de la catastrophe, agrémentées de deux encarts publicitaires, en bas, à gauche et à droite. L’encart de droite est une publicité pour Canal Plus montrant une image floutée de film pornographique (avec le slogan : « Des grands débats. »). Quelques centimètres à gauche, on voit le cadavre d’un vieillard japonais… Je ne suis vraiment pas du genre bégueule, mais je me demande tout de même s’il s’agit vraiment ici d’une maladresse. De la part d’un autre journal que Le Monde, on aurait pu considérer la juxtaposition comme une insupportable provocation. Je suis rarement choqué par les complaisances, les exagérations, les dérapages ou les bourdes de la presse – affligé, tout au plus. Là, j’ai vraiment ressenti de l’indignation.

(Et puis, l'indignation s'estompe quelque peu...)

(Et puis, les raisons de s'indigner, même, ne paraissent plus si évidentes...)

jeudi 17 mars 2011

Les trois péchés capitaux de Léautaud

J’ai dévoré le premier volume du fameux Journal littéraire de Léautaud. Encore une fois, je suis frappé par l’hypnose que provoquent les journaux d’écrivains : prose parfois banale, souvent répétitive, et pourtant forte de cet effet de réel qui rattrape beaucoup de faiblesses.

Je pense qu’il y a aussi, de ma part, bien sûr, une fascination pour les auteurs eux-mêmes : de quelle manière ils s’en sortent, comment ils s’accommodent des échecs, comment ils s’organisent pour écrire…

Plaisir, aussi, de voir s’animer quelques autres figures du monde littéraire. Léautaud fréquentait, en ce début de 20ème siècle, Valéry, Mallarmé, Goncourt, Gourmont, Schwob, beaucoup d’autres tombés dans l’oubli, et ces pages ont renouvelé mon intérêt pour eux.

Comme dans tout journal, il y a des obsessions qui se dégagent – et il est presque effrayant de voir combien les vies paraissent se résumer à quelques pensées, quelques soucis, quelques plaisirs renouvelés d’année en année. Dans le cas de Léautaud : son peu d’entrain à vivre, son ennui en société, son plaisir à relire Stendhal, ses promenades dans Paris, quelques amitiés (sans lyrisme), quelques intrigues dans le monde des lettres…

Il y a aussi, émaillées dans les 350 pages de ce premier volume, des remarques d’apparence anodine mais qui rendraient sans doute le texte impubliable aujourd’hui… Des notations dispersées, des aperçus de trois aspects de son œuvre qu’on ne lui pardonnerait plus : la misogynie, l’antisémitisme et la pédophilie. Trois pôles inavouables, trois pôles incandescents d’incorrection radicale et condamnable ! C’est presque drôle de les trouver aussi innocemment présentes dans un texte qui les concentre tous les trois. Un siècle a passé, un siècle où des guerres, des révolutions et des lois ont changé la donne, et rien que pour ça, le texte de Léautaud vaut témoignage.

Sur les femmes, par exemple :

« Il n’y a pas à dire : les femmes ont un cerveau à part, sur lequel rien ne prend. Entêtement et médiocrité, les voilà toutes. Elles vivent dans la minute, mais pas plus, ni avant, ni après. Aucune liaison dans le fonctionnement cérébral. Et avec cela, une logique ! Par moments, je pense à m’en aller, à tout planter là. » (page 177)

Un exemple de page satirique (la satire nous donne les meilleures pages de ce journal, avec les passages de nostalgie…), où Léautaud se moque de Mirbeau :

« Pour ce qui est de l’objet précis de ma visite, l’impression que je rapporte n’est pas bonne. J’ai trouvé tout le contraire de Descaves, c’est-à-dire un homme qui fait des phrases, qui parle, mais qui ne vous écoute pas. A part cela, de quoi m’amuser n’a pas manqué. J’ai commencé par remercier Mirbeau de sa bienveillance pour moi, d’avoir ainsi parlé de moi, à plusieurs reprises, sans me connaître. « Mais non, non. C’est moi qui dois vous remercier des heures délicieuses que vous m’avez fait passer. » Première fadeur, flatterie, politesse presque bête, étant donné qu’en face de Mirbeau je suis un tout jeune écrivain. Ensuite : « Ah ! s’il n’y avait que moi, si cela ne dépendait que de moi, il y a longtemps que vous l’auriez eu, le Prix Goncourt. Mais voyez-vous, il y a Descaves… C’est lui qui fait tout, qui décide de tout, c’est inimaginable !... » Etant donné la peine que Descaves a prise de se déranger deux fois pour moi, sans me connaître, et à un an d’intervalle, cette façon chez Mirbeau de me le montrer opposant est plutôt drôle. » (page 355)

vendredi 11 mars 2011

Les mots du dictionnaire, les mots des écrivains

Un article que j'ai rédigé pour la Nouvelle Revue Pédagogique (NRP), à l'occasion d'un hors-série "Ecrivains et enseignants" (mars 2011). Il y aura d'ailleurs une journée d'étude et de rencontre, le 2 avril prochain, à la Société des gens de lettres.

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Le mot du jour

Il y a plus de sept ans, j’ai commencé mon tout premier cours au lycée par un exercice qui me semblait aller de soi : inscrivant au tableau un mot dont je me doutais que la plupart des élèves ne le connaîtraient pas, je leur ai demandé d’essayer d’en deviner le sens. J’inaugurais de cette manière « Le mot du jour », une pratique à laquelle je n’ai toujours pas renoncé. La plupart des élèves ont raisonné par association sonores, provoquant des coïncidences judicieuses ou des effets comiques. Puis j’ai dicté la définition (version simplifiée du dictionnaire), complétée par des synonymes, des antonymes et des exemples.

Bien sûr, j’adapte à chaque fois le choix des mots à mon public : au collège ce sera par exemple « nostalgie », au lycée « obséquieux », à des élèves du supérieur « hypallage » » ou « ataraxie ». Les premières fois, il y a toujours un mouvement de refus. « Pourquoi vous faites ça ? / Ça sert à quoi ? / C’est qui ce prof ? / On n’est pas des gamins… » Certains mêmes refusent de jouer le jeu. Puis le rituel s’installe, et huit jours plus tard toute la classe a pris le pli. La plupart des élèves achètent même un petit carnet, voire un répertoire pour classer les mots par ordre alphabétique. L’exercice devient ludique et si beaucoup rechignent, à nouveau, lorsque je leur annonce qu’ils devront apprendre ces mots pour le prochain devoir, la plupart en prennent rapidement leur parti. La consigne est facile à retenir, l’apprentissage plutôt léger et le bénéfice évident – nul besoin d’expliquer à l’élève qu’un mot nouveau lui découvre comme un nouveau pan de la réalité.

Le rituel prend si bien qu’il m’arrive de penser qu’au fond les élèves ne retiennent vraiment de l’année que le principe de ces quelques minutes en début de séance. Et je trouve très frappant qu’au-delà de quelques récits qui parviennent à capter leur attention (des nouvelles de Maupassant, par exemple, une pièce de Molière, quelques vers de Baudelaire, les grands mythes…), ce soit ce travail élémentaire sur le mot qui structure en quelque sorte leur approche de la littérature. D’une certaine façon, chaque heure de classe rejoue comme une petite dramaturgie de la création d’une langue, et si les élèves se laissent prendre de temps en temps par la magie d’un récit, s’ils s’initient avec plus ou moins de bonheur aux techniques d’analyse de texte, ils n’oublient pas que ce même texte se construit à partir de ces petites concrétions de sens et de sons, prenant conscience que cet apprentissage ne cesse jamais et que c’est à partir de lui que tout le reste devient possible.

Précisons que je n’ai pas eu le même succès avec un exercice que je pensais pourtant complémentaire de cette pratique quotidienne. Très amusé par un petit livre au franc succès, Le Baleinier, recueil de termes inventés pour des choses de la vie qui n’avaient jamais trouvé leur place dans le dictionnaire (par exemple, Beccari signifie « accélération cardiaque lors d’un contrôle de police alors qu’on n’a rien à se reprocher » ; Cachtarque, « viande nerveuse sur assiette en carton »), j’ai fait découvrir aux élèves, au cours de séances en demi-groupes, quelques-uns de ces mots, avant de leur proposer un exercice : tout d’abord, ils devaient essayer d’inventer une définition pour des mots trouvés dans ce baleinier (que pouvait donc bien signifier par exemple vertiglier ou grunicelle ?) ; puis, faisant appel à toutes les ressources de leur imagination, je leur demandais de créer de toutes pièces quelques mots nouveaux, proposant à la fois une réalité de leur choix et quelques sons qui pourraient lui correspondre (mélange d’onomatopées, de mots composés et de pure gratuité sonore). J’étais persuadé que l’exercice amuserait, et même captiverait les élèves.

Il n’en a rien été. Passé l’intérêt poli des premiers instants, passé le quart d’heure d’efforts, passé même le moment, pourtant savoureux, où nous avons comparé les résultats de certains élèves, j’ai bien senti que l’enthousiasme n’avait pas été au rendez-vous. Les élèves ont assez vite oublié le principe de ce Baleinier. Comment comprendre ce manque d’adhésion ? J’avais pourtant cru déceler dans mes classes un goût pour les mots en général, leurs sonorités, la richesse de leurs sens…

Peut-être les mots du vrai dictionnaire les intéressent-ils précisément pour leur charge de réalité. Instinctivement, les élèves perçoivent le pouvoir que la maîtrise du vocabulaire leur confère sur leur environnement. Vaste continent encore inexploré… Dans ces conditions, jouer avec les mots, c’est un raffinement qui les dépasse un peu. Le plus urgent reste bien l’apprentissage des mots tels qu’ils existent déjà. Moi-même, j’ai d’ailleurs senti décliner très vite mon intérêt pour le Baleinier. Toute une vie ne me suffirait pas pour maîtriser le vocabulaire réel !

(...)[...]

mardi 8 mars 2011

Le sexe plus expressif que le visage (Moravia, L'ennui)



(Vidéo: quelques extraits du film de Cédric Kahn, inspiré du roman de Moravia - on y trouve la fameuse phrase sur le "sexe plus expressif que le visage")

L’ennui, donc… Roman dévoré d’une traite alors que je l’avais déjà lu, quinze ans plus tôt, sans même m’en souvenir. Et véritable révélation, du même ordre que celle éprouvée à la lecture de certains livres de Schnitzler il y a deux ans. De Moravia, j’aime le style limpide, classique et dense, la précision de ses analyses psychologiques et leur force. J’aime aussi la modernité du propos, en dépit des apparences : car cet ennui qui saisit le narrateur, cet ennui qu’il définit lui-même comme « une sorte d’insuffisance, de disproportion ou d’absence de la réalité » (« Pour employer une métaphore, la réalité, quand je m’ennuie, m’a toujours produit l’effet déconcertant que donne au dormeur une couverture trop courte, une nuit d’hiver »), cet ennui ressemble étrangement à la nausée ressentie par Roquentin dans le roman éponyme de Sartre, cette angoisse devant l’épaisseur des choses et la liberté radicale qui est celle de la conscience de l’homme, cette angoisse qui me paraît être en définitive l’un des grands thèmes marquant l’ensemble du 20ème siècle (l’ennui de Moravia, c’est la nausée de Sartre mais c’est aussi, à peu de choses près, me semble-t-il, l’absurde de Camus ou même celui de Kafka…)

Le narrateur de L’Ennui, Dino, est un rentier qui veut se consacrer à la peinture mais qui a du mal à nouer un rapport simple avec le réel : celui-ci lui paraît souvent insaisissable et vide. Il engage une relation avec une jeune femme qui a précédemment rendu fou un autre peintre, mais cette relation torride (symbolisant en quelque sorte son rapport même au réel) n’apaisera pas ses angoisses, bien au contraire.

Le tour de force de Moravia est de broder sur cette trame, somme toute banale, un ensemble de brillantes considérations psychologiques et philosophiques – jamais obscures, toujours subtiles. Il règne sur le roman un climat de grand mystère, de grande inquiétude en dépit de la clarté de l’histoire, et Moravia fait aussi des merveilles quand il aborde la question de la sexualité, comme dans ce passage, assez drôle, où le narrateur dit de sa jeune maîtresse, Cécilia, qu’elle a le sexe plus expressif que le visage :

« Et j’en suis venu à la conclusion qu’elle n’avait qu’un seul mode d’expression, le mode sexuel, lequel était toutefois visiblement indéchiffrable, bien qu’original et puissant ; et si sa bouche ne disait rien, pas même les choses concernant le sexe, c’est que, chez elle, la bouche était, pour ainsi dire, un faux orifice, sans profondeur ni résonance, qui ne communiquait avec rien d’intérieur. Si bien que, souvent, en la regardant étendue et les jambes écartées, je ne pouvais m’empêcher de comparer la fente horizontale de sa bouche et celle, verticale, du sexe et de remarquer avec étonnement que la seconde était plus expressive que la première, de cette manière toute psychologique qui est propre à ces traits du visage révélateurs du caractère de la personne. » (page 204, GF-Flammarion)

dimanche 6 mars 2011

Les romantiques sont très beaux

Quelques perles des bacs blancs qui ont lieu en ce moment :

1) - Qu'est-ce qu'un homme romantique ?
- Euh... C'est un homme beau ?

2) "Victor Hugo était un grand écrivain littéraire..."

3) Perle rapportée par une collègue d'histoire: "Le brunshing, c'est quand on fait pousser du boeuf..." (Brunshing, dérivé probable de "ranching")

mercredi 2 mars 2011

Les livres dont on a tout oublié / les livres dans lesquels on se reconnaît



Cela fait plusieurs fois maintenant que je lis un livre avec la vague conscience d’y avoir précédemment jeté un œil, avant de me rendre compte l’avoir effectivement déjà lu. Ce n’est même pas que les souvenirs me reviennent : je constate simplement que le livre a été annoté par moi-même, une dizaine d’années plus tôt… Effrayant à quel point certaines lectures s’effacent de votre esprit ! S’agit-il d’un pur oubli ? Je pense que le manque de maturité, lors d’une première lecture, joue aussi… On oublierait plus facilement des textes qui ne nous ont pas marqués parce qu’on n’était pas prêt à les recevoir.

Le phénomène m’est récemment arrivé avec les Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir, et survient aujourd’hui avec L’Ennui, d’Alberto Moravia. Phénomène d’autant plus marquant que ce livre est une véritable révélation pour moi (je vais y revenir), au point de me donner l’impression de m’identifier de manière très intime avec le narrateur (et l’auteur, dont je sens bien qu’il a des obsessions très proches de son personnage). Il y a quelque chose d’étourdissant de se dire qu’à talent égal on aurait peut-être écrit à peu près la même chose, dans des circonstances comparables.

J’avais eu la même sensation avec certains livres de Schnitzler, il y a deux ou trois ans. Petit à petit se dessine ainsi comme une constellation de doubles littéraires à travers l’espace et le temps…

Troublant aussi de se dire, à propos de L’Ennui, que c’est précisément un livre dont je me sens si proche aujourd'hui... Et c'est lui que j’oubliais ! Y a-t-il des choses que l’esprit fuit parce qu’il y sent une piste trop brûlante, trop éclairante pour lui-même ?

(Corollaire de cette fâcheuse tendance à l’oubli : je prends des notes, maintenant, à propos des livres que j’aime, pour revenir plus facilement à l’avenir aux pages qui me touchent).

vendredi 25 février 2011

L'oeuvre de Woody Allen est-elle joyeuse ou désespérée ?


EXCLU - Woody Allen : la bande-annonce en VF
envoyé par Europe1fr. - L'info video en direct.

La morale du dernier film du maître new-yorkais, Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, pourrait être résumée de la manière suivante : « Dans la vie, ce ne sont pas les individus les plus rationnels qui s’en sortent. Les plus heureux sont ceux qui se concoctent une philosophie simple, naïve, voire purement superstitieuse. Mieux vaut vivre dans l’illusion qu’avec une lucidité qui ne nous est d’aucun secours. »

Le personnage clé du film est une vieille femme que son mari vient de quitter. Déboussolée, elle se tourne vers une diseuse de bonne aventure. Mais ceux qu’elle côtoie se moquent de la confiance qu’elle apporte à ces prédictions. Ils s’agacent, même, qu’elle persévère dans ces croyances. Chacune de ces personnes vivra cependant des drames, pêchera par excès d’orgueil, finira déprimée... La vieille femme, elle, mènera son chemin. Non que la diseuse de bonne aventure ait eu vraiment raison. Mais une certaine candeur, relevée de méthode Coué, sauveront la vieille femme.

Beaucoup de spectateurs, autour de moi, ont trouvé le film sordide : ces échecs, ce manque d’amour, ces gens qui se trompent et butent sur leur propre destin… Mais c'est oublier, à mon avis, la clé de voûte du film, cette morale en creux, ce personnage de vieille femme persévérant dans sa foi naïve. Splendide travail de moraliste ! Woody Allen relève méthodiquement tout ce qu’il y a de ridicule dans les comportements humains. J’ai vraiment été sensible à la dimension profondément comique du film. Le message n’est pas désespéré : il est que nous ne maîtrisons rien de nos vies et qu’il faudrait enfin l’admettre.

Film désespéré, donc, mais surtout joyeux

J’ai lu dans le roman que je dévore en ce moment, L’ennui, de Moravia, un paragraphe qui m’a fortement rappelé le film de Woody Allen. Le narrateur est fasciné par un peintre érotomane absolument dépourvu de talent, mais sans avoir l’air de s’en rendre compte. Voici ce que le narrateur dit de Balestrieri, le peintre en question :

« Peut-être Balestrieri était-il une espèce de fou, mais un fou dont la folie consistait à avoir l’illusion d’être en rapport avec la réalité, c’est-à-dire d’être un sage, comme le témoignaient ses toiles ; tandis que moi, j’étais obligé de me le dire, j’étais peut-être un sage dont la sagesse consistait dans la profonde conviction qu’un tel rapport était impossible, c’est-à-dire un sage qui se croyait fou. » (L’ennui, GF Flammarion, page 117).

Le narrateur est malheureux parce qu’il n’arrive pas à nouer avec la réalité ce rapport naïf (mais substantiel) que parviennent à créer, eux, Balestrieri ou la vieille femme de Woody Allen.

lundi 21 février 2011

Flaubert est-il Madame Bovary, oui ou non ? (Jean Dutourd et la vérité romanesque)


Hommage à Jean Dutourd
envoyé par FrenchCarcan. - Regardez plus de vidéos comiques.

De Jean Dutourd, je ne connaissais qu’une poignée d’ articles et un petit livre de souvenirs, que j’ai lu voilà plus de quinze ans - ainsi que des pages que j’ai grappillées ici ou là et que j’ai trouvées enlevées, notamment lorsqu'il s’agissait d’incipits.

Il avait semble-t-il ses admirateurs, comme ses détracteurs, qui lui reprochaient notamment (je pense aux Inrocks) d’être un sévère réactionnaire (ce que paraissait confirmer ses interventions sur Radio Courtoisie).

Aussi je suis assez surpris, me décidant à lire un de ses plus grands succès, Au bon beurre, de découvrir une satire corsée des « Français moyens de droite sous l’Occupation » - c’est du moins ce que je crois décrypter de son projet. On a droit à tous les clichés : antisémitisme, délation, médiocrité crasse, avarice, laideur… Il n’y a pas jusqu’à la couverture qui ne souligne méchamment toute l’horreur que ces personnages nous inspirent : un homme gras, sardonique, avec la même moustache que Hitler, arborant un tablier aux couleurs de la France et faisant le signe nazi… Impossible, en l’occurrence, d’insister davantage sur l’ignominie d’un certain type d’homme.

Dans ces conditions, comment interpréter ce roman ? Dutourd rejetait-il ses personnages avec d’autan plus de hargne qu’il s’y reconnaissait en partie ? A-t-il évolué dans sa carrière ? Est-il possible d’être à la fois réactionnaire, au début du 21ème siècle, et d’accabler de son mépris la figure du lâche et du veule dans la France de Vichy ?

Dans la préface (de loin la meilleure page du livre), Dutourd se plaint d’avoir été accusé de ressembler au crémier collabo qu’il dénonce… Bien curieuse polémique, en définitive, tant le trait de Dutourd me semble dénué de toute ambiguïté (d'autant que lui-même a été résistant et s'est évadé après sa capture). Le problème est même inverse : Dutourd dénonce avec tant de rage que le procédé finit par être louche. Il n’y aurait donc pas complaisance du romancier vis-à-vis de son personnage, mais caricature tellement poussée qu’elle en deviendrait douteuse.

Le premier paragraphe de la préface fait mouche : Dutourd se moque de ceux qui identifient le romancier et son personnage. En l’occurrence, il a raison. Le seul problème, et cela complique singulièrement la donne, c’est que certains de ses écrits annexes ont apporté de l’eau au moulin de ceux qui l’accusaient d’être complice de son personnage.

« Corneille a tué son beau-père puisqu’il a peint Le Cid, et ensuite assassiné sa sœur puisqu’il a écrit Horace. Joli monsieur ! Cervantès se prenait pour un chevalier du Moyen Age car il a fait Don Quichotte. Victor Hugo était bagnard, sinon comment aurait-il eu l’idée de Jean Valjean ? Quand (sic) à Goethe, c’était le diable ; la preuve : il a imaginé Méphisto. » (Au bon beurre, préface)

Quoi qu’il en soit, il me paraît assez sain, en général, de poser comme préalable à la lecture d’un roman le fait que le romancier soit distinct de son personnage (la question ne pouvant jamais être tranchée, en fin de compte, autant prendre au pied de la lettre la mention : roman). N’écoutez pas Flaubert disant « Madame Bovary, c’est moi ! » Ce genre de propos ne réduit-il pas considérablement l’espace de liberté que représente encore le roman ?