La critique, par Francis Vladimir, de l'adaptation théâtre du livre
"En haut des marches" de Fabrice Pataut, par la compagnie Destination australe :
"C’est une histoire triste et dramatique. C’est ce que m’en a dit
Serguei, l’ami russe qui m’a accompagné pour la représentation
d’En haut des marches, lui qui n’a du français qu’une toute petite
année d’apprentissage. L’adaptation pour le théâtre du roman
éponyme de Fabrice Pataut réussit à réincarner sur scène des
personnages de papier, à leur donner la chair et le sang,
caractéristiques imparables de l’être humain. Il y a dans cette
histoire d’arrivée et de départ, de retour et d’éloignement, une
parenté avec l’Agatha de Marguerite Duras, d’autant que l’écriture
serrée, finement ciselée, dense, au bord de l’amour et de la
cruauté, se fait entendre au souffle sensuel des comédiens, lui donnant cette suspension dans laquelle le spectateur, du début à
la fin, se met à l’écoute du récit d’Antoine devenu Dorine.
Il y a dans le déroulé, de l’ouverture au final, une tension, un fil
ténu tendu à se rompre, entre chacun des protagonistes. Le
surgissement de la mémoire auquel l’adolescent Antoine apporte
ses éclats de jeunesse, son enthousiasme et son impatience, sa
découverte de Bérénice tel un voile tiré tout doucement, dénudant
ce corps féminin qu’il ne convoite jamais mais qui est au creux de
son envie d’être, de son espérance juvénile déjà meurtrie… La
pièce fonctionne ainsi comme une boîte qui, tiroir après tiroir,
délivre ses secrets pour nous guider jusqu’à la tour d’Oz où le
cercle de famille, tel des fourmis s’affairant à leur quotidien,
consentira à la révélation, celle de la mort accidentelle de
Catherine, la sœur aînée d’Antoine/Dorine.
Le texte est porteur des possibles de l’ailleurs, ceux qui
poussent à la marche le long de la grève, à mouiller ses pieds
dans la vague, à se dévêtir tout près de l’autre, à se jouer de cet
autre dans l’attente muette de se voir reconnaître tel qu’on est,
c’est-à-dire en dehors du soi immédiat, dans cette périphérie qui
enclot, assombrit et éclaire en même temps l’inversion, tragique
lorsqu’elle ne peut défaire l’assignation à résidence dans un corps
différent de celui auquel on aspire. L’aura qui plane d’un bout à
l’autre tout en disant son fait au spectateur pour le faire entrer
dans le secret familial de la perte et de l’incommunicabilité du dire
n’est ici rien de moins qu’un guide, un essentiel du discours
poétique.
Les comédiens prennent à bras le corps l’histoire croisée,
douloureuse et univoque qui est la leur. Leur partition, si elle est
différente, n’en est pas moins le reflet homogène de ce qu’ils sont finalement à eux trois : un corps mêlé, une âme fléchie, une chair
troublée, en attente ou en déshérence, une aspiration à être eux-
mêmes.
Chacun donne son la : Dorine (jouée par Diego Colin) avec son
silence brisé, avec ce rien d’alangui ou de ralenti qui la silhouette
au beau milieu de la scène en des gestes retenus, bras croisés qui
la tiennent droite, légèrement en déséquilibre, avec un regard
intense qui vient nous happer dans l’obscurité de la salle, allure de
pythie et profil grec, sombre et lumineuse ; Antoine (joué par Alice
Rahimi), adolescent fougueux, impatient dans sa rage d’être,
étonnamment mouvant, un brin lutin, un brin perdu, la tête dans
les étoiles et le cœur déchiré, pour mieux se fondre en Dorine ;
Bérénice (jouée par Eugénie Pouillot), revenue de son monde à
elle, secrète, avec son évanescence, tout à la fois proche et
distante, femme iconique, forte et cassée à la fois, contrepoint aux
deux autres qui se passent la balle en un jeu alterné où les mots
s’encensent d’eux-mêmes. Sans cesse, ils s’essayent à nous dire
ce que fut l’histoire de Catherine, la sœur cachée et jamais
connue, du père indécent et de la mère biffée, du petit frère
chaviré, si loin les uns des autres, dans l’échec d’eux-mêmes et
dans l’outrance calfeutrée que confère toute vie ratée à ceux qui
en sont les artisans. Le texte, s’il lève le rideau pour le laisser
retomber, n’en reste pas moins pétri des secrets dont on ne peut
savoir s’ils seront bien gardés ou éventés, ce qui invite à se
rapprocher du roman qui donne sa matière à la pièce.
Quoi qu’il en soit, le vibrato dans lequel nous installe la mise en
scène d’Ulysse Robin, sobre, furtive et frontale à la fois, élégante,
presque sur la pointe des pieds, caressant le plancher de la scène
plus qu’il ne la balaie, assied le spectateur dans l’écoute d’une partition à trois notes, d’une scansion partagée qui va de l’avant,
d’un moderato cantabile si prégnant qu’à la fin on se dit que les
vrais personnages de théâtre, s’ils sont appelés à se dissoudre
comme la bruine sur le visage qui vient ici diluer les traits, ne sont
jamais loin de nous. S’il suffisait d’en tirer les fils pour les retenir
un peu — qui sait ? — nous nous sentirions à notre tour mus et
vibrants, Arlequins ou Paillasses, mais toujours profondément
changeants, aimants et humains."