La littérature sous caféine


samedi 15 août 2026

Musidora



Au festival "Barjac m'enchante", j'ai été ravi qu'Alissa Wenz entonne une chanson hommage à Musidora, cette actrice égérie des surréalistes, ancêtre des vamps, qui affolait les esprits par ses talents fantasques de voleuse et ses déguisements félins. (Par ailleurs, elle réalisait des adaptations de Colette !) Dans le même genre, le cinéma français va bientôt présenter sur les écrans une nouvelle adaptation de Fantômas, apparemment plus fidèle aux romans. Ceux-ci étaient des modèles de noirceur et de facétie, loin de la version qu'en auront donnée Marais et Du Funès. Fantômas inspirait les Surréalistes, lui aussi. Je suis ravi de ce retour à la mode de ce genre de personnages, qu'à vrai dire je n'espérais même pas.

Nerval mystique

Il y a quelques jours au dîner potache Étienne et Pierre récitaient par bribes le célèbre "El Desdichado" de Nerval. Avant hier au joli festival "Barjac m'enchante" Romain Didier que je ne connaissais pas (je comble peu à peu mes lacunes en chanson française) rendait hommage au même Nerval par une belle chanson sur le thème des souvenirs d'enfance et de l'amour qui perdure au-delà de la mort. J'ai toujours aimé le charme tendre et mélancolique du poète au homard. Je découvre tardivement sa dimension mystique, du moins j'y suis beaucoup plus sensible, ainsi qu'à sa façon de mêler les époques et les mythes pour une sorte de panthéon personnel. Sa poésie modeste par la forme (peu nombreuse et classique) mais ambitieuse par ses références et sa visée m'accompagnera cet été.

mercredi 5 août 2026

Combats

Avec les journaux d'écrivains, je me laisse happer. Sans doute y a-t-il du voyeurisme dans cette fascination. Mais j'éprouve aussi de la curiosité pour le regard d'un artiste sur son quotidien, souvent différent de ce qu'il développe dans ses fictions. En général je découvre des manies, des obsessions, parfois des médiocrités. Dans "Les profanateurs - journal (1971 - 2015)" (Plon, 2025), Jacques Henric a l'intelligence de ne raconter que son rapport aux autres, ce qui donne un étonnant kaléidoscope de plusieurs décennies de vie littéraire, du moins celle qui tourne autour de ce qu'on présente souvent comme les dernières avant-gardes : la revue "Tel quel" animée par Sollers (puis "L'infini"), le magazine "Art Press" dirigé par Catherine Millet, qu'il épousera. Débarrassé des complaisances, l'autoportrait devient flatteur. On a l'impression que Jacques Henric navigue avec force dans une tempête de conflits, de jalousies, de combats, de coups bas, relevée par l'émulation intellectuelle mais souvent accablante par ses lourdeurs, ses calculs, ses servitudes. Les dîners sont nombreux, les vernissages, les colloques, les coucheries parfois salées, les intrigues à tiroir, pour une galerie de personnages tour à tour admirables, sympathiques, intéressants, ridicules, pathétiques, odieux... C'est la foire aux vanités, version Saint-Germain. Henric a l'amitié fidèle (Sollers, Guyotat, BHL), l'inimitié féroce (Nabe, Michaud, Enthoven), l'attention lucide (Pleynet, Muray, Kundera). On ne sait pas en parcourant cette foire d'empoigne si l'on a vraiment envie d'en être. L'auteur observe tant de colères, tant de souffrances pour si peu de satisfaction ! Le spectacle est cependant total et l'on referme le volume, conséquent, en se demandant si l'on ne tient pas ici l'un des meilleurs livres de la fin du 20ème, du moins son plus juste et son plus vivant, celui qui servira de synthèse et de témoin.

vendredi 10 juillet 2026

Le Père-Lachaise surréaliste



Chronique publiée sur le site Lettres capitales de Dan Burcea :

Étienne Ruhaud est taphophile, plus précisément taphophile surréaliste : il se passionne pour les tombes d’André Breton et consorts, au point d’en publier aujourd’hui la véritable encyclopédie, Le Père-Lachaise surréaliste (Complicités, 2026). Au-delà de la démarche documentaire (des années de prospection en bibliothèques, au Père-Lachaise et dans d’autres cimetières), le geste vaut œuvre d’art. On sent la malice et l’obsession dans la préface puis les notices classées par ordre alphabétique. On s’amuse à parcourir un univers de destins auréolés de prestige, souvent fracassés, parfois cocasses, fréquemment marqués du sceau de l’anonymat. L’ambition du recueil est d’arracher aux griffes de l’oubli toute une armée d’artistes tenant ferme le sceptre de la révolte. Quel fantasme anime exactement la plume de l’auteur ? Quelle terrible manie guide son pas dans les travées parcourues de touristes ?

Le volume se lit comme un roman. Son érudition jamais ne lasse ou ne plombe – ce serait un comble, à propos d’un groupe qui refusait l’académisme. Chaque tombe (qu’il s’agisse de poètes, de cinéastes, de peintres) s’accompagne d’une biographie dont le caractère condensé rend à l’artiste toute sa vie, toute sa sève. On est tentés d’acheter mille livres à mesure que l’auteur égrène les références. On picore, on divague. Non sans humour, l’auteur multiplie les anecdotes et les notations – on apprend par exemple que Sarane Alexandrian aurait été « amateur de contes érotiques mais amoureux de sa femme ». Les révélations rétrospectives se succèdent, les suggestions du destin, les hasards de plume. En matière de dictionnaire, on tient là un modèle. Si le genre rebute, et plutôt deux fois qu’une lorsqu’il s’agit de cimetières, ici la vie fuse et la liste fascine.

Bien sûr, on porte une attention soutenue aux figures réputées. Le pape du Surréalisme n’a droit qu’à quelques lignes dans le cimetière des Batignolles, mais on le croise tellement souvent par ailleurs qu’on apprend à le connaître. La fiche de Gérard de Nerval, inspirateur lointain, se déploie sur quatre pages et propose un hommage émouvant, agrémenté d’extraits de poèmes. L’épisode Éluard renseigne sur des étapes-clés de l’histoire du mouvement et livre des détails significatifs sur les différences psychologiques entre Breton et l’auteur de « Liberté ». La vie de Raymond Roussel, à qui le Surréalisme a rendu hommage, est bien détaillée avec ses drames et ses fulgurances. Georges Méliès, « grand ancêtre involontaire », inspire lui aussi quelques développements instructifs. Mais il y en a bien d’autres. Qu’on lise d’une traite ou qu’on feuillette, on révise agréablement son histoire des Lettres, amusé par ce jeu des vies qui se croisent, s’embrassent et parfois se rejettent.

On pourrait être tentés de passer les articles d’auteurs moins illustres, voire inconnus. Pourtant, on manquerait l’intention du volume : suggérer que la vie du mouvement réside aussi et surtout dans son inspiration multiforme, les destins qu’il a forgés, les carrières qu’il a lancées. En cela, le Surréalisme est une aventure collective, et pas seulement à l’échelle d’un groupe – à l’échelle d’une génération. À l’heure d’arpenter les cimetières, Etienne Ruhaud le mesure au foisonnement de souvenirs. Le lecteur, lui, se laisse envoûter par ces fleurs existentielles que sont les vies d’artistes ayant beaucoup essayé, parfois réussi, souvent échoué, sinon dans leurs œuvres, au moins dans leur tentative de persister dans la mémoire collective.

Au fond, leurs efforts ne sont pas moins beaux que ceux d’artistes consacrés. Qui a dit que la valeur des œuvres se mesurait aux suffrages ? Sûrement pas les Surréalistes, dont le goût pour le bizarre démentait toute tentation pour la démagogie. Certes le mouvement avait ses stars, ses coups d’éclat. Mais il faudrait une théorie de l’anonymat comme condition privilégiée pour la radicalité du geste surréaliste.

Seul regret de ma part : Jacques Cauda illustre merveilleusement le livre avec une série de portraits graves et profonds, mais des photos de tombes ou des plans auraient également satisfait mon appétit. J’aurais aimé des croquis, des dessins, des tableaux qui auraient démultiplié les pouvoirs évocateurs du livre. Une question de droits, sans doute, et de budget pour l’impression… Ça n’est pas grave. Les Surréalistes n’étaient pas les derniers à faire leur miel d’objets modestes. Le rêve a surtout besoin de prétextes.

Le recueil d’Étienne Ruhaud, Animaux (Unicité, 2020), faisait déjà la part belle à des étrangetés que n’aurait pas reniées Max Ernst. Avec cette anthologie, il inscrit un peu plus son travail dans les pas des mages dadaïstes. Il fait partie de ceux qui prennent le relais, plusieurs décennies plus tard. D’autant qu’il avait participé à l’événement “Un goûter au cimetière” de l’été 2025 du Cercle potache, précisément au Père-Lachaise. On y avait célébré l’humour macabre de Rabelais, Allais, Jarry, frères d’esprit, en sirotant du cidre au pied d’une stèle anonyme. Un corbeau nous avait accompagnés de son rire. Non, les mânes du pape du Surréalisme n’ont pas dit leur dernier mot !

samedi 4 juillet 2026

Mères

Avec "La mer et son double" (Éditions du sous-sol, 2026), Julia Lepère propose ce qu'on pourrait appeler un roman psychanalytique. L'intrigue se déroule dans un décor sans indication géographique précise et à forte charge symbolique - d'un côté, une ville mystérieuse écrasée de soleil, dans une sorte de sud-est américain proche du western ; de l'autre, un océan déchaîné dans lequel se perdent quelques personnages. L'univers tient aussi du labyrinthe et de l'espace conceptuel, saupoudrés de quelques repères historiques. L'histoire est nimbée de mystère, les motivations troubles, les caractères typés, l'écriture lente et poétique. Nul doute, nous sommes dans la tête de la narratrice ! A moins que ce ne soit dans la nôtre, à batailler avec des archétypes qui paraissent détenir les clés de rêveries. N'espérez pas lire un thriller : c'est à peu près l'inverse, puisqu'au lieu de s'oublier dans l'intrigue on s'y éveille à soi-même par le fantasme.

vendredi 3 juillet 2026

Prison

On pense ce qu'on veut de l'homme, de son œuvre, de son parcours, reste que "La légende" de Boualem Sansal (Grasset, 2026) offre de bonnes pages. L'auteur y fait référence à Albert Camus pour l'ostracisme dont celui-ci a été victime, on aurait davantage attendu la référence à propos de l'Algérie ou de l'absurdité de la condition humaine, surtout lorsqu'elle est confrontée à un pouvoir déshumanisant. Une partie importante du livre relève de la phénoménologie de l'injustice : il décrit le trouble du corps et l'affolement de l'esprit quand ceux-ci sont pris dans des engrenages qui les dépassent. Bien sûr il y a des maladresses, des emphases, des facilités, des développements trop vagues, il manque surtout une analyse véritable des éléments qui ont déclenché la condamnation, mais ces imprécisions font la force du livre : il y gagne une dimension universelle. Il devient rare en Occident que des écrivains fassent de la prison. L'humiliation vécue par Sansal a malgré tout valeur de document à une époque où beaucoup de régimes se durcissent et où la démocratie, elle aussi, peut devenir à tout moment ce monstre froid dont parlait Nietzsche. Livre inégal, donc, mais marquant à plusieurs égards. Il fera date ne serait-ce que par les polémiques qu'il a engendrées.

mardi 30 juin 2026

Réconfort

Sollers était fier de publier un livre sur les fleurs, genre qu'il considérait à contre-courant. Je ne sais pas si Houellebecq cherche à braver les temps modernes, lui aussi, mais force est de constater que son "Combat toujours perdant" (Flammarion, 2026) ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil - et il ne s'agira pas ici de digressions botaniques. Ce maigre recueil offre une première partie crépusculaire où des pays s'engloutissent par leur propre faute et sous l'effet de forces extérieures. Dans les deuxième et troisième parties l'humour affleure, dans un ensemble dominé par l'obsession de la mort et de la disparition de toute chose. C'est au-delà du désespoir : le constat se veut clinique et débarrassé de toute illusion. Le tout serait sordide s'il ne se concluait par un bref espoir du côté du catholicisme (l'auteur nous gratifie d'une page d'analyse), avant un final presque apaisé, flirtant avec la mystique (non sans tonalité lovecraftienne, sinon ce ne serait pas drôle) :
"Mes paroles se changent en hurlements immondes.
Et c'est ainsi que je me sépare du monde."

J'ai toujours dit que la littérature sombre avait quelque chose de réconfortant. Ce recueil nous réconforte beaucoup, beaucoup !

Brûlot

Il y a quelques années j'ai eu l'idée de monter un Prix du livre trash. On se serait bien amusé. J'ai laissé tomber faute de temps, faute d'écho dans un milieu littéraire français souvent frileux de ce côté-là. En lisant "Métaphysique de la viande" (Diable Vauvert, 2019, prix Sade), je me dis que Christophe Siébert y aurait forcément reçu un prix d'honneur ! Je n'ai jamais rien lu de plus radical dans le genre tribulations d'un psychopathe. Toutes les abominations y passent, dans un catalogue halluciné d'actes tendu vers la fin terrifiante du personnage. Le narrateur s'en tient aux faits, parfois aux fantasmes, sans tomber dans l'éclairage psychologisant. Le lecteur n'a pas le temps de souffler, pas le temps de s'ennuyer non plus, ce qui fait l'efficacité perverse du texte.

En comparaison, mes romans de chez Léo Scheer, pourtant gratinés, étaient de la petite bière ! J'ai même eu le projet d'écrire un jour "Les amours d'un tueur de chiens" : il aurait fait pâle figure à côté de ce brûlot. J'ai peu à peu laissé de côté ma veine terrible, lassé par les faibles retours. Je me suis persuadé qu'il fallait mûrir. Ce livre, ainsi que la fréquentation de Lovecraft ou de King, pourrait bien me donner envie de renouer avec certains démons...