La littérature sous caféine


mardi 28 juin 2022

Aymeric est un con !

Après l’aristocrate dépressif et suicidaire de Houellebecq dans « Sérotonine » (Flammarion, 2019), après le professeur ridicule et prétentieux, bobo woke jusqu’au bout des dents, de Lafourcade dans « L’Ivraie » (Léo Scheer, 2018), je dégotte un troisième Aymeric dans un roman contemporain, et ça n’est pas jojo.

Il s’agit d’un personnage secondaire du beau livre de Patrice Jean, « La poursuite de l’idéal » (Gallimard, 2021), roman mélancolique, délicieusement satirique, à la limite du désespoir, égrenant les évocations de milieux forcément décevants pour un protagoniste ayant le tort de nourrir des ambitions poétiques. Ce dernier croise un jour un hédoniste inconséquent :

« Il pensa alors à Aymeric qui se contentait de son boulot à la Poste – conseiller client – qu’il rehaussait, chaque week-end, d’un tour en boîte de nuit, d’une biture « je te dis pas ! », de quelques coups de reins « bien placés », et qui trouvait la vie « merveilleuse ». Fallait-il en rabattre ? S’épanouir dans le pintage de ruche ! S’aymericiser ? Par découragement, on devait, sans doute, se satisfaire, un jour, de ces joies modestes. Il lui semblait, néanmoins, que cet épicurisme de fin de semaine ne menait pas très loin. Un matin, Aymeric se réveillerait avec la gueule de bois, coincé dans une vie étriquée ; très certainement, pensait-il, Aymeric pointerait, dans quelques années, avec deux ou trois gosses, des engueulades, à n’en plus finir, avec une épouse bedonnante et abonnée à Télé 7 jours. »

(Gallimard, page 98).

mardi 7 juin 2022

Paname sous rabla

Pendant des années, j’ai rêvé d’écrire sur le Paris de la déglingue, persuadé que ça n’avait pas été fait récemment. Et puis j’ai renoncé, parce que je n’avais pas une connaissance intime de la chose. J’ai bien fait ! Car je découvre avec le « Paname underground » de Zarca (Editions Goutte d’Or, 2017) un concentré de narration survitaminée, gonflé aux stéroïdes de l’argot, du sexe, de la violence et du sale. Défilé de quartiers, de types, de situations tous plus pétés les uns que les autres… Du San Antonio sous schnouf !

« Franchement Zarca, c’est pas pour t’clasher mais toi, t’as jamais eu l’galbe ni les cojones pour t’frotter au vrai Underground. T’as survolé l’truc vite fait comme un touriste, tu connais des raclos mais toi, t’es pas taillé pour la street et ça s’voit. Après c’est normal, dans les tafs artistiques et encore pire dans le monde des livres, vous vous prenez pour des gitans mais vous êtes des dalpés. Les écrivains, frères, c’est des baltringues ! » (page 208)

mercredi 25 mai 2022

La littérature de mauvais esprit

Il y a deux façons de s’opposer au monde : lutter contre ses tendances délétères (racisme, sexisme, réchauffement climatique…), ou ironiser sur les ratés de ce même progressisme – en somme, vouloir changer le monde ou bien se moquer de cette volonté-là. Inutile de préciser que cette seconde manière vous voudra moins d’égards.

Malgré tout, depuis quelques années, c’est une véritable école littéraire qui paraît émerger, celle d’un certain mauvais esprit vis-à-vis de l’époque. Je pense à Marin de Viry qui, dans « L’Arche de Mésalliance » (Rocher, 2021), a des pages savoureuses sur le goût pour la culture classique. Je pense à Abel Quentin qui s’est attiré le succès avec sa dénonciation de la cancel culture dans son page turner « Le Voyant d’Etampes » (Observatoire, 2021). Et je pense à Patrice Jean qui, depuis plusieurs romans, et notamment « La poursuite de l’idéal » (Gallimard, 2021), exerce sa plume mélancolique et satirique sur toutes sortes de milieux, de figures médiatiques et de valeurs officielles, avec une efficacité redoutable. Renaissance des Hussards, en plus taquins ?

« La Famille ne présentait jamais ses excuses. Même quand elle avait tort, elle avait quand même raison. « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », disait-on au temps de leurs joutes titanesques. Elle ne s’était pas excusée pour les chars de Budapest en 57, elle ne s’était pas excusée pour ses aveuglements successifs et elle ne le ferait jamais, et tout cela avait commencé à me gonfler, j’en avais ma claque de leurs grands barnums et de leur bigoterie et de leur morgue et de leurs fatwas et de leur grand-guignol et de leurs vapeurs et de leur cirque dégoûtant et de leur dureté et de leur plasticité, j’en avais ma claque et j’étais de plus en plus vieux et méfiant, mes inclinaisons allaient vers des esprits plus naïfs ou plus lucides, elles allaient vers Charles Péguy converti au catholicisme romain et fidèle au socialisme, à sa fraternité incandescente et non trafiquée… » (Le Voyant d’Etampes, p. 181)

mercredi 18 mai 2022

"Le sexe est très surestimé"



« Le sexe est très surestimé », pourrait être la morale du premier roman de Raphaël Rupert, « Anatomie de l’amant de ma femme » (Prix de Flore 2020). L’argument paraît grivois (la femme du narrateur couche avec un homme apparemment mieux membré) mais il sert surtout de prétexte à une série de digressions drôles et rusées, tour à tour littéraires, existentielles et métaphysiques, au point que la pochade sexuelle vire à l’exercice élégant, s’achevant par une rêverie sur l’effacement individuel. Rohmer et Beckett : so chic !

« La sexualité, comme le désir, est devenue dans nos sociétés une activité tout à fait accessoire, l’attribut nécessaire d’une vie socialement réussie. Parce que le sexe n’est pas directement utile à la vie sociale, la vie sexuelle n’a jamais été donnée à tout le monde. Elle est réservée à une élite, plus petite qu’on ne le pense. Même si le sexe semble présent partout, même si la pornographie touche les adolescents de plus en plus jeunes, même si le plaisir sexuel pur, sans amour, est devenu un passage incontournable de l’existence comme d’ouvrir un compte en banque ou passer son permis de conduire, le désintérêt croissant pour l’expérience sexuelle n’en est que plus réel. C’est la nouvelle mutation du capitalisme, la dernière boulimie spéculative. L’injonction à la réalisation sexuelle a rompu la chaîne qui plaçait le désir, le fantasme avant l’accomplissement et prévoyait même que certains accomplissements ne se concrétiseraient pas. La frustration n’est plus tolérée. (…) Le sexe, en retour, a perdu de sa puissance symbolique. » (pp ‪127-128‬).

mardi 17 mai 2022

L'esprit de grandeur

Terrassé par le génie déployé par Hugo dans Les Misérables… Seule véritable épopée française du 19ème siècle, débarrassée de l’esprit de sarcasme que l’on trouve si fréquemment ailleurs, elle renoue avec le souffle titanesque de Virgile ou de Dante, tout en faisant la part belle à cette sorte de nouveauté littéraire qu’a représentée le souci des réalités sociales. Autant le théâtre de Hugo me paraît hâbleur et sa poésie bavarde, autant son art du roman m’intimide… Sans doute la forme romanesque, ouverte à toutes les audaces, était-elle naturellement faite pour cet esprit surpuissant.

« L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profonds de deux toises entre son double talus ; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les anglais écrasa les français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. » (Chapitre « Waterloo »).

lundi 16 mai 2022

Les pensées mauvaises

Les auteurs sont assommants quand ils décrivent leurs rituels d’écriture. En revanche, quand ils racontent leur quotidien – vices, radotages, pensées mauvaises, joies furtives –, je me régale. J’adore les journaux d’écrivains. Il y a dans ce plaisir du voyeurisme autant que de la curiosité pour la façon dont les uns et les autres s’arrangent avec cette drôle de chose qu’est la vie. Le « Liberty » de Simon Liberati remplit très bien ce rôle. Sexe, drogue, alcool, amours, références littéraires pointues voire sulfureuses, indiscrétions sur le monde des galeristes et des modeux parisiens… Le lecteur n’a pas forcément envie de vivre ce qu’il lit, mais de vivre aussi densément, et c’est sans doute le propre des livres réussis que d’inspirer une curieuse nostalgie pour des événements que l'on n’a pas connus.

« La fréquentation de gens légers et précis, le détachement à l’égard des prétentions intellectuelles (mieux valait lire Détective que les conneries à la mode à l’époque de Mitterrand), la cocaïne, le goût du white trash épanoui au contact de la presse, la maturité sexuelle, je ne sais quelle envie d’adolescence, de drogues et de paillettes né dans les backstages de défilés de mode, les conversations très intimes, pleines de rire et d’attouchements avec H., ma jolie petite modèle marocaine, autant de sollicitations progressives, d’éveils à la réalité de l’idéal oublié. » (p 193)

mercredi 23 mars 2022

Résumer l'existence en dix lignes

Dans « Les Misérables » et dans « anéantir », on trouve deux passages étrangement proches, deux tentatives de résumer l’existence en dix lignes. Hugo ramène tout à des questions d’ombre et de lumière, Houellebecq préfère le point de vue administratif et médical. Le plus drôle, c’est que ces hyper-condensés prennent place dans de très vastes romans.

« Toutes choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartés s’entremêlent. Après un éblouissement, une éclipse ; on regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe ; chaque événement est un tournant de la route ; et tout à coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s’arrête, et l’on voit quelqu’un de voilé et d’inconnu qui le dételle dans les ténèbres » (« Les Misérables », I, 7, 5)

« La vie humaine est constituée d’une succession de difficultés administratives et techniques, entrecoupée par des problèmes médicaux ; l’âge venant, les aspects médicaux prennent le dessus. La vie change alors de nature, et se met à ressembler à une course de haies : des examens médicaux de plus en plus fréquents et variés scrutent l’état de vos organes. Ils concluent que la situation est normale, ou du moins acceptable, jusqu’à ce que l’un d’entre eux rende un verdict différent. La vie change alors de nature une seconde fois, pour devenir un parcours plus ou moins long et douloureux vers la mort. » (« anéantir », p 272).

lundi 14 mars 2022

Y aurait-il une école Houellebecq ?

Si l’on devait retenir une seule dimension novatrice de l’œuvre Houellebecq (à part la fréquence des mots « bite », « chatte » et « pénible »), ce serait l’importance des digressions d’ordre sociologique, et leur caractère provoquant – une certaine nonchalance dans la manière d’asséner des propos dérangeants. Parmi les épigones, un nouveau venu me paraît être Tom Connan. Dans « Radical » (Albin Michel, 2020), il avait eu le culot de dépeindre des amours homosexuelles en milieu fasciste – le thème existe, et je pense notamment à Mishima, mais on sait combien la critique est frileuse en France et s’effraye parfois de fausses provocations. Il récidive dans « Pollution » (Albin Michel, 2022), avec un thème moins frontal (celui du « woofing », ou l’accueil d’urbains en milieu rural) mais en proposant de longues considérations, bien senties, sur de multiples aspects peu ragoûtants de notre époque : le sentiment de vacuité, la désespérante ubérisation, la bureaucratisation de la vie quotidienne, l’appauvrissement généralisé, le tout avec de petites pointes de sensations fortes comme le récit d’un viol masculin ! Disons que la littérature française trouve peut-être, avec ce genre de roman, un certain équilibre entre l’autofiction, jugée nombriliste, et l’évocation trop impersonnelle du monde extérieur.