La littérature sous caféine


lundi 11 juin 2018

Philosopher dans les dîners

La plupart des livres de Dominique Noguez, toujours délicieux, proposent un alliage assez subtil de digressions littéraires et de scènes de dîners. Ses essais et ses romans se ressemblent d’ailleurs curieusement. Dans L’interruption (Flammarion, 2018), on suit le parcours d’un universitaire dans le jungle des postes de prestige. Dans Houellebecq, en fait (Fayard, 2003), on découvre le compagnonnage de l’auteur avec un Michel en butte à la méchanceté de la critique. Mais chaque fois la recette est la même – une saisie du quotidien des artistes au moment où naissent leurs idées. Saisie bienveillante : on sent l’amour de l’auteur pour les acteurs de cette vie-là, et si les conclusions sont parfois noires les récits qui auront mené à ce désespoir restent doux (sans doute l’effet d’une plume économe et pudique).

mardi 22 mai 2018

Bienveillance de Virginie Despentes

Il faut avouer que Despentes a fait fort. Son Vernon Subutex se lit d’une traite. L’intrigue y sert de prétexte à une galerie de personnages tous plus pathétiques les uns que les autres mais à l’énergie communicative, au franc-parler tordant. J’y ai senti du Houellebecq (pourquoi compare-t-on si peu Houellebecq et Despentes ?) mâtiné d’Easton Ellis (pour les ambiances de drogue et de cynisme).

Ce qui me frappe, avant tout, c’est une certaine bienveillance envers les personnages – la même bienveillance qu’on sent chez Despentes devant caméra. La plume est acerbe mais les intentions sont douces. Et dans la profusion de portraits j’ai identifié deux types auxquels cette bienveillance semble particulièrement destinée, deux types peu habitués à ce genre de sollicitude.

Tout d’abord, les hommes en général. Et les hétérosexuels en particulier. Ils sont ici présentés comme de petites créatures assez pitoyables mais attachantes, à la fois victimes des femmes et de leur propre virilité. Despentes a pitié des couples hétéros. Comme les femmes ont l’air de s’ennuyer ! Comme les hommes se racornissent ! Comme tout ce joli monde s’entredévore ! Je trouve drôle que cette compassion provienne d’une auteure qui se présente comme lesbienne – d’autant qu’on la sent sincère. Oui, les héréros sont pathétiques et plutôt que de leur cracher dessus, pourquoi ne pas leur tendre la main ? J’ai toujours eu cette intuition que l’éventail des possibles était plus ouvert dans le camp homo… Despentes le confirme, et avec humour.

Ensuite, les réactionnaires. Plusieurs personnages tiennent des propos racistes, misogynes, ultra-libéraux… Mais la narratrice a l’intelligence de ne pas les juger. Elle les présente avec leurs faiblesses, leurs douleurs, leurs qualités. Quel bonheur, cette absence de morale ! Ça nous change des romans à message, des romans souvent tellement bêtes qu’on en viendrait à détester le progressisme.

(C’était aussi un pari des Petits Blancs : donner la parole à des souffrances, quand bien même elles seraient inaudibles pour certains).

Despentes va même jusqu’à mettre en scène un personnage indéfendable entre tous, un homme qui ne maîtrise pas sa violence – contre sa propre épouse, notamment. En quarante pages, on a droit à un véritable condensé de L’homme qui frappait les femmes ! Cela dit, Despentes a le culot de rendre le type presque sympathique en l’incluant dans des scènes de comédie, alors que mon texte tirait vers le sordide. Je pensais atteindre le comble de la provocation – Despentes va plus loin.

mercredi 9 mai 2018

Déboulonner ses propres icônes

A douze ans j’admirais Sartre – ses analyses sur la mauvaise foi, son écriture brillante. A vingt ans je comprenais certaines limites de son œuvre – ces idées qu’il empruntait à d’autres, cette façon de sur-écrire Les mots. A quarante je me suis mis à mépriser l’homme – ses mensonges, ses lâchetés, ses bassesses, ses éloges de la violence. Dans la guerre symbolique qui l'oppose à Camus, je suis vraiment passé du côté du second !

mercredi 28 mars 2018

Les romans qui tournent autour du vide

Pas facile d’écrire sur l’attente, l’angoisse, la suspension – le rien. Quand un roman s’attache à décrire l’inanité de nos conditions, il faut qu’il le fasse avec talent ! C’est tout un art d’entreprendre une narration qui tresse autour du vide des sortes de volutes narratives – cercles concentriques de Dante au-dessus de l’Enfer – sans être ennuyeux.

Il y a quelques grands maîtres du genre – au premier rang desquels Kafka. Et parmi ceux qui, aujourd’hui, parviennent à créer de la tension romanesque à propos de personnages cernés par les gouffres, je pense à Sophie Divry qui, dans « La condition pavillonnaire » (2014), excellait à rendre palpitante la médiocrité des vies petites-bourgeoises. Plus récemment, elle s’est attachée à évoquer le quotidien dérisoire d’une jeune femme au chômage (« Quand le diable sortit de la salle de bain » (2015)). Ce dernier livre a un peu de mal à relancer le rythme à mi-parcours, mais il installe dès les premières pages une atmosphère saisissante d’humour noir et d’angoisse. Qui a dit que le malheur n’était pas jouissif ?

vendredi 5 janvier 2018

Rebatet, pire que Céline ?

Difficile de ne pas jeter un œil aux pamphlets de Céline à l’heure où la polémique bat son plein : Gallimard doit-il publier ces textes violemment antisémites, même accompagnés d’un appareil critique conséquent ? Ce qui me frappe à la (re)lecture, c’est le fait que l’auteur atteigne ici à la fois le comble de l’ignoble et le comble du style. La haine lui réussit. Dans ces sortes de délires, il multiplie les figures comme jamais il ne l’a fait et cela donne une masse certes indigeste mais truffée de trouvailles et d’effets sonores. La forme n’excuse bien sûr pas le fond, mais on en vient à regretter que Céline n’ait pas réservé son sens inouï de la formule à d’autres sujets.

A propos d’antisémitisme, je trouve d’ailleurs la logorrhée célinienne moins effrayante que celle de Rebatet. Cette dernière est plus maîtrisée, plus réfléchie. Les Décombres (1942) font froid dans le dos : on sent toute l’épaisseur du projet, son côté assumé, soutenu par un style étincelant. Avec Céline, on a plutôt l’impression d’entrer dans la tête d’un vieux fou.

lundi 20 novembre 2017

Le polar avec effet de style

Je me demande si ce n’est pas un genre très français : le polar avec effet de style – le polar où l’intrigue et l’ambiance comptent moins que la qualité du regard et l’originalité de la phrase (mais je pense à Faulkner aussi, bien sûr). Tanguy Viel en est un éminent représentant, et son « Article 353 du code pénal » (Minuit, 2017) fait mouche. La Bretagne, une escroquerie, des blessures économiques et familiales… Ça se lit d’une traite et on nous sert de beaux morceaux de bravoure littéraire dans la foulée, sans douleur.

Comme ce passage :

« Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années. » (page 98)

mardi 24 octobre 2017

Le coeur incandescent de la littérature

Dans son Royaume, Emmanuel Carrère précise qu’il existe dans Limonov un « cœur du livre, la phrase méritant d’être retenue (…) quand les 500 pages où elle est enchâssée se seraient depuis longtemps effacées. » (Folio, p 592). J’ai toujours eu cette intuition qu’il existait effectivement dans chaque livre une page, un paragraphe ou même une phrase qui me semblaient rayonner dans le volume entier.

Parfois, c’est un passage qui paraît détenir l’esprit de l’ouvrage, en proposer le sens secret, quitte à ce que le reste du livre s’engloutisse dans ces quelques mots.

Parfois, et l’un n’est pas exclusif de l’autre, c’est un passage simplement plus dense, éclipsant en partie les pages adjacentes. C’est par exemple ce que j’ai ressenti en lisant le beau livre de Victor Pouchet, qui se taille un joli succès en ce moment : Comment les oiseaux meurent. Trois pages se détachent à mes yeux, celles qui dressent le portrait du père en « beau parleur fatigué, qui n’avait jamais osé se révolter contre lui-même et son abyssale tristesse. » (Finitude, page 49-51). Et c’est ce passage grave qui me fait l’effet d’une tache de couleur très vive à côté de laquelle les pérégrinations pourtant cocasses du narrateur perdent un peu en relief.

Sans doute mon impression est-elle d’ailleurs accentuée par la propre structure de deux de mes livres. Dans Suicide Girls et dans Les petits Blancs, je consacre une page à mon père (pas la même dans chacun des deux) et celle-ci me paraît si déterminante que si le reste devait disparaître, cela m’attristerait à peine si je pouvais garder celle-là. A propos des Petits Blancs, quelques journalistes ne s’y sont pas trompés, me posant rapidement des questions à propos de cette sorte de vision centrale. C’était à mes yeux la preuve qu’ils avaient réellement lu le livre.

mardi 25 juillet 2017

Le nouvel enfer des bibliothèques

La politique est la nouvelle pornographie. Il n’y a encore pas si longtemps, ce qu’on appelait Enfer dans les bibliothèques était ce rayon plutôt discret où l’on rangeait les livres gorgés de stupre, de sperme et de gémissements. Maintenant que ce genre de littérature est devenu plutôt chic, les enfers ont tendance à se remplir de ces ouvrages qu’on garde sous le manteau parce qu’ils sont marqués au fer rouge de l’indignité politique et morale, je veux parler des livres à teneur politique scandaleuse, le plus souvent affiliés – à tort ou à raison – à l’extrême droite, des livres qu’il peut nous arriver de lire parce qu’ils ont une valeur historique indéniable – Mein Kampf – ou parce que leur teneur littéraire est élevée comme dans les pamphlets de Céline ou, pire, ceux de Rebatet. Sans parler de quelques essayistes contemporains qu’il est parfois intéressant de découvrir si l’on veut suivre quelques-uns des débats les plus brûlants du moment...