La littérature sous caféine


lundi 6 février 2017

N'oubliez pas de vous pencher sur les petits livres

Piochant dans ma bibliothèque quelques petits livres que j’avais eu la flemme de lire vraiment car je les soupçonnais d’être insignifiants et bien décidé à les jeter, je suis tombé sur un volume qui m’a littéralement happé, me donnant le sentiment de découvrir un auteur à la force évidente et manifestement sous-estimé – y compris par moi-même : Christian Garcin, dont « Du bruit dans les arbres » (Gallimard, 2002) m’a fait l’effet d’une petite fiction redoutable, joliment écrite et surtout d’une noirceur enchanteresse, le même genre de noirceur que celle de Thomas Bernhard, à vrai dire : une noirceur bougonne, pas vraiment méchante mais incisive.

« Et l’autre, qui croit que je l’ai oublié sans doute. Mais il se trompe, c’est lui qui m’a oubli, conditionné par ce que l’on a pu dire sur cette histoire entre sa mère et moi, une histoire on ne peut plus banale mais que certains ont gonflé jusqu’à la faire exploser en bulles de gaz empoisonné, n’hésitant pas à travestir odieusement les faits, m’accablant sans vergogne simplement parce que j’étais moi, et le père défunt un sous-secrétaire d’Etat à je ne sais quoi, une personnalité corrompue jusqu’à la moelle comme toute cette engeance politique, mais un homme poli, aimable, onctueux, qui présentait très bien, quelqu’un d’extrêmement bien vu par ceux qui nous gouvernaient, nous gouvernent et nous gouverneront, car ils sont interchangeables. » (Folio, page 27)

lundi 23 janvier 2017

La tension raciale chez Camus (Kamel Daoud, "Meursault contre-enquête")

Je me suis toujours dit qu’il existait un point aveugle dans l’œuvre d’Albert Camus, une œuvre que je trouve par ailleurs magnifique : ce qu’on pourrait appeler la tension raciale dans l’Algérie coloniale. Une tension raciale que Camus décrit parfois mais sans qu’elle paraisse ne le concerner vraiment, ou alors de manière inconsciente. C’est évidemment spectaculaire dans L’Etranger. Le crime central dans ce roman y est souvent décrit comme provoqué par le sentiment d’absurde – le narrateur lui-même se complait dans cette explication-là – mais personne ne semble remarquer, l’auteur en premier, que le crime pourrait être justifié par quelque chose de beaucoup moins avouable, à savoir la haine que pouvait éprouver le Français d’Algérie pour ces Arabes anonymes qu’il percevait, partout dans l’espace public, comme menaçants.

« Le premier homme » évoquera, plus tard, de manière plus explicite, cette tension-là, mais sans s’y attarder. Et la fameuse chanson de Cure inspirée par le roman, « Killing an Arab », aura toujours suscité le malaise en révélant, de manière assez maladroite, le sens caché qu’il est permis de voir assez spontanément dans l’intrigue de Camus.

Quoi qu’il en soit, je me suis toujours étonné qu’on ne s’interroge pas davantage sur cette dimension de l’œuvre et je n’ai donc pas été surpris qu’un romancier, Kamel Daoud, prête la parole précisément au personnage tué par Meursault, cet Arabe sans nom, vite tué, vite enterré, oublié derrière les considérations métaphysico-poétiques du narrateur. Pour être plus précis, c’est au frère de ce personnage qu’il donne vie, un frère dont le seul but sera de rendre à la victime anonyme sa dignité. Je n’ai pas été surpris non plus par le succès de ce « Meursault, contre-enquête » (Actes Sud, 2014), un peu comme s’il venait combler un manque que tout le monde avait à l’esprit sans trop oser le dire.

L’exercice littéraire est réussi, court mais intense, marqué par une singulière mélancolie. Les colons en prennent pour leur grade mais aussi l’Algérie contemporaine, dont l’auteur souligne les beautés comme les manquements – surtout les manquements, d’ailleurs. Au point que l’on retrouve paradoxalement un même sentiment d’absurde, même s’il ne se pare plus des beaux atours de la philosophie.

Dans l’une des pages les plus belles, et pas la moins audacieuse, le narrateur – frère, donc, de l’Arabe tué par Meursault – décrit par exemple en termes caustiques les vendredis de prière :

« Nous sommes vendredi. C’est la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier. Les gens se travestissent, cèdent au ridicule de l’accoutrement, déambulent dans les rues encore en pyjama ou presque alors qu’il est midi, traînent en pantoufles comme s’ils étaient dispensés, ce jour-là, des exigences de la civilité. La foi, chez nous, flatte d’intimes paresses, autorise un spectaculaire laisser-aller chaque vendredi, comme si les hommes allaient vers Dieu tout chiffonnés, tout négligés. As-tu constaté comme les gens s’habillent de plus en plus mal ? » (Edition Babel, page 78)

mardi 10 janvier 2017

Le dernier exploit de Michel Déon

J’ai rencontré Michel Déon lors de la sortie d’Autoportrait du professeur chez Gallimard en 2010. Nous signions dans la même salle notre service de presse et après quelques paroles aimables je lui ai offert le livre. Quelques jours plus tard, il m’écrivait un petit mot dans lequel il s’effrayait de mon constat sur l’éducation nationale et me suggérait des solutions politiques à peine avouables ici. A plusieurs reprises, je l’ai croisé par la suite dans les environs de chez Gallimard ou à diverses séances de dédicace. Toujours affable, d’une exquise politesse assez rieuse, il détonnait par son grand âge dans des cénacles où l’on finissait toujours par louer sa jeunesse d’esprit.

J’avoue l’avoir découvert à ce moment-là, et je préfère d’ailleurs ses derniers livres (Cavalier, passe ton chemin), que je trouve plus denses, plus ciselés, à ceux qui ont fait son succès (comme Un Taxi mauve), dont le romanesque assez délié a tendance à m’ennuyer. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas été étonné qu’il reçoive tant d’éloges après sa mort. Il est finalement assez rare que des écrivains qui ont eu leur heure de gloire, et qui incarnent un moment dans l’histoire littéraire française, restent aussi sympathiques. Que Pierre Bergé, qui devait avoir en horreur ses idées politiques, et qui n’a pas pour habitude de serrer la main de ses ennemis, se fende d’un message admiratif, cela n’est d’ailleurs pas banal !

lundi 2 janvier 2017

Mauriac très sage dans un siècle furieux

Le charme de François Mauriac tient autant à sa prose élégante et à sa peinture de la bourgeoisie bordelaise qu’à son curieux entêtement à écrire de jolis romans très classiques, et cela au cœur de ce 20ème siècle qui se sera tant amusé à déconstruire les intrigues, à pilonner les personnages, à rendre impossible tout discours. Propos limpides, ligne claire… Quelque chose de délicieusement daté dès la publication !

« Tant que nos trois petits demeurèrent dans les limbes de la première enfance, notre intimité resta donc voilée : l’atmosphère chez nous était pesante. Ton indifférence à mon égard, ton détachement de tout ce qui me concernait t’empêchaient d’en souffrir et même de le sentir. Je n’étais d’ailleurs jamais là. » (Le nœud de vipères, 1933, Chapitre VII)

lundi 19 septembre 2016

Bardamu dans un clip d'Eminem ("Polichinelle" de Pierric Bailly)

Il y a deux manières de s’inscrire dans la veine de Céline. Imiter son style, ce qui suppose reprendre les mêmes structures grammaticales et quelque chose de son vocabulaire, maintenant assez daté. Ou bien adapter sa démarche au goût du jour en puisant dans les nouvelles sources d’inspiration du langage populaire – et cela suppose lorgner vers le rap, les séries télévisées, l’actualité des tensions sociales. Pierric Bailly a très bien réussi cette sorte de conversion dans Polichinelle (Folio, 2010) – mais peut-être ne se reconnaît-il pas du tout en Céline ? Ces histoires de petites frappes dans l’Est de la France, s’ennuyant ferme à la campagne mais biberonnant à Dragon Ball et Booba, font mouche. Ces petits Blancs, ce sont des Bardamu faisant irruption dans un clip d’Eminem.

« Le soir, dans la cuisine, je tire deux verres, une bouteille de Coca, Diane me dit t’as vu à la cave papa nous a laissé des piments, bah j’en ai ouvert un, j’y ai introduit le bout de la langue et là je me suis dit d’accord.

On finit nos verres et je me demande ce que ça veut dire, d’accord. Si d’accord, putain comment ils sont forts ces piments, ou si d’accord, moi j’appelle pas ça des piments, t’appelles ça des piments, toi ? » (Folio, page 100)

vendredi 8 juillet 2016

Dantec ou la liberté noire

Le grand livre de Maurice Dantec reste à mes yeux son « Laboratoire de Catastrophe générale » (2001), bouillonnante chronique politique à tendance certes assez délirante mais charriant une prose incroyable de fluidité, de rage et de puissance. Peu importent, au fond, les approximations, les propos outrés… Le plaisir du lecteur en sort grandi. Je me rappelle avoir dévoré ce volume dans une sorte d’immense soulagement. Ce genre de colère, ce genre de liberté étaient donc possibles en France à l’aube des années 2000 ? Puisse Maurice avoir ouvert un boulevard pour les pamphlétaires à venir… RIP corbeau noir et psychédélique, il y en avait peu dans ton genre. Pas étonnant que Michel Houellebecq t’ait rendu hommage dans les Inrocks… J’imagine qu’il se sent aujourd’hui assez seul dans le paysage littéraire français.

lundi 30 mai 2016

Comment rentre intéressant l'ennui ? (Sophie Divry, La condition pavillonnaire)

C’est une étonnante réussite que "La Vie pavillonnaire" de Sophie Divry (J’ai Lu, 2015). On pourrait s’ennuyer ferme en lisant cette histoire de femme qui a tout pour être heureuse dans son village mais qui s’engourdit jusqu’à traverser de sévères périodes de dépression. Or, les effets de légère ironie nous font tenir le livre jusqu’au bout et l’ensemble est rythmé comme un bon polar.

Certains critiques ont évoqué Madame Bovary. Mais je trouve que l’ennui qui s’abat sur la protagoniste relève moins de sa personnalité que de l’environnement lui-même. La fatalité de l’ennui n’en paraît que plus terrible. Par ailleurs, j’ai beaucoup pensé au célèbre livre de Perec, "Les Choses", où l’on découvrait aussi le plaisir mêlé de lassitude propre à la société de consommation. Je trouve cependant Divry beaucoup plus douée que Perec : je m’étais fortement assoupi à la lecture des Choses alors que cette Condition pavillonnaire m’a sidéré.

Dans ce passage, on retrouve les géraniums précisément évoqués par Flaubert pour moquer le romantisme dévoyé de Madame Bovary :

« Cette maison était une ascension ; on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique ; tes grands-parents avaient été fiers de leurs enfants. Votre famille avait bonne réputation. Ton père ne buvait pas. Il y avait des géraniums côté rue. Les pièces de la maison étaient maintenues propres, notamment le séjour, souvent fermé à clef. C’était rare que tes parents invitent des amis, vous restiez le plus souvent tous les trois. » (page 94)

lundi 23 mai 2016

Houellebecq a peur des raviolis

En bon bobo, j'achète maintenant chaque dimanche matin mes produits frais sur le marché à deux pas de chez moi. Je m'essaye à la cuisine traditionnelle française, à la cuisine italienne, à la cuisine japonaise... Et pour le choix des recettes, je fonctionne de la manière suivante : quand je pense avoir épuisé les recettes qui me plaisent dans tel livre, je jette mon dévolu sur un autre dont les photos, le texte, l'esprit me plaisent - démarche tout à fait banale et néanmoins relativement maniaque.

A ce propos je viens de trouver le livre qui m'accompagnera quelques mois, et c'est un livre singulier car il relève en fait de l'essai littéraire. Dans Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta dresse un panorama très complet des références culinaires dans l'œuvre de Houellebecq, analysant leur fonction narrative et leur dimension sociologique - ce qui est inattendu puisque, comme l'auteur le souligne lui-même, on a surtout retenu des personnages de Houellebecq leur goût pour l'alcool et la cigarette.

J'hésite encore entre les chiripons au riz crémeux et la croustade landaise - mettant délibérément de côté les raviolis, auxquels je n'ai jamais réussi à donner de forme convenable. Pourtant ces mêmes raviolis donnent lieu à l'un des passages les plus drôles du livre:

"(...) Allant de désirs frustrés en échecs sexuels, Bruno est hanté par des raviolis et des cauchemars, au propre et au figuré. Au figuré, quand, après une soirée dansante calamiteuse, il se console avec "des raviolis en boîte sous sa tente". Au propre, quand, après avoir acheté "des raviolis en boîte" au Leclerc de Cholet, il fait, à son tour, un cauchemar. "Il se voyait sous les traits d'un jeune porc aux chairs dodues et glabres. Avec ses compagnons porcins il était entraîné dans un tunnel énorme et obscur, aux parois rouillées, en forme de vortex." Avec ses compagnons d'infortune, il sera déchiqueté et le crâne coupé en deux; toujours conscient et observant le monde de son œil unique, il pourra contempler sa fin et celle du monde. Manifestement, la cuisine italienne passe mal chez les deux frères." (page 82)