La littérature sous caféine


jeudi 25 août 2016

Michel Butor aimait-il la poésie ?

Un souvenir particulier me lie à cette figure éminente de la littérature française, tout juste décédée. Au début des années 2000, j’officiais de manière très approximative au Bureau du Livre de Tokyo, intégré au service culturel de l’Ambassade de France. Jeune homme un peu perdu, davantage porté vers les livres et l’écriture que vers l’organisation de conférences et de le démarchages de traducteurs, j’ai été chargé d’organiser la venue au Japon, pendant une dizaines de jours, de ce Michel Butor dont je n’avais pas lu grand-chose mais qui me paraissait sympathique avec sa grande barbe blanche et sa salopette.

Quelques heures à peine après son arrivée, et après les inévitables approximations dans le planning causées par la maladresse qui était la mienne dans ce pays que je découvrais et à ce poste qui ne me convenait pas, Michel Butor n’a pas pu s’empêcher de me déclarer, sur un ton qui masquait mal sa colère : « Mais enfin, sur quelle planète vivez-vous ? » J’ai compris ce jour-là que les plus grands littérateurs, tous poètes qu’ils soient, n’aiment pas trop la distraction poétique quand ils la repèrent chez ceux dont dépend leur bien-être.

lundi 22 août 2016

Tom Wolfe ou la littérature Hollywood

Le dernier roman en date de Tom Wolfe, « Bloody Miami », donne l’impression d’un Balzac sous amphétamine : la même richesse de de contenu que le maître français dont Tom Wolfe se réclame d’ailleurs, mais très nettement sectionnée par épisodes tous plus survoltés les uns que les autres et structurée comme un polar. Wolfe entreprend de nous montrer la Miami multiculturelle comme une sorte d’enfer de violences et de sexe. Surtout, certaines scènes d’action sont si spectaculaires, si bien rôdées qu’on a parfois l’impression que Wolfe a recours à des effets spéciaux…

vendredi 19 août 2016

"Les vies enchantées" sur Radio libertaire

jeudi 28 juillet 2016

Boire le paysage

J’emménage dans une région dont je ne me faisais aucune idée : le cœur du vignoble champenois. Et j’ai la très agréable sensation de vivre un nouveau rapport au paysage. Ici, à peu près toute l’économie, toute la culture tournent autour de l’industrie du champagne. Et les splendides collines couvertes de vignes et coiffées de bois donnent l’impression de se vouer à une sorte de rituel gastronomique. Si bien que j’ai la sensation qu’on le boit, ici, littéralement, le paysage. Autant la Bretagne peut éveiller des rêves tour à tour visuels, culturels, musicaux, autant la Champagne sollicite un véritable fantasme de dévoration géographique. La beauté du lieu, c’est aussi qu’il finit par se consommer – et cela dans une certaine atmosphère de recueillement et de prestige.

lundi 25 juillet 2016

Les classes moyennes vont-elles disparaître ?

"Manifeste en faveur des classes moyennes", co-écrit avec Fabien Verdier, secrétaire nationale du Parti socialiste chargé du pôle "Production et répartition des richesses", sur le site du Huffington Post:

"Nous avons longtemps supposé que les classes moyennes étaient privilégiées et qu'elles devaient constituer la cible principale d'une politique fiscale exigeante. Or, force est de constater qu'elles sont en voie de paupérisation. Menacées par le déclassement, elles vivent de plus en plus mal la baisse de leur qualité de vie. A ce propos, nous entendons beaucoup cette phrase: "On paye toujours plus, mais on ne reçoit rien." Ce sentiment d'injustice fait des ravages dans un électorat pourtant enclin à voter à gauche. Le Parti socialiste, dont l'ambition a toujours été d'apporter son soutien à ceux qui souffrent, devrait tenir un discours fort en direction de ces classes-là.

Le problème est à la fois de nature économique (chômage, intérim, temps partiel subi, lourde imposition, perte de mobilité, crainte du déclassement...) et de nature identitaire, dimension dont la gauche a du mal à s'emparer: cela concerne autant les tensions liées au multiculturalisme que les mutations du monde rural ou encore les fortes difficultés liées au logement (coût des loyers, éloignement des pôles urbains...). Un tiers des Français sont "à l'euro près" en termes de dépenses lorsqu'ils vont faire leurs courses dans un supermarché!

Ainsi les classes moyennes commencent-elles à se sentir exclues des considérations politiques. A propos des questions culturelles, elles se déportent de plus en plus vers l'extrême droite (plus de 30% des inscrits) ou l'abstention (près des 40% des inscrits aux dernières élections régionales). A propos des questions économiques, elles éprouvent le sentiment de payer trop d'impôts et de ne pas bénéficier des aides publiques (municipales, départementales, régionales, nationales...).

Quant aux classes populaires censées être l'objet exclusif des attentions du Parti socialiste, elles ne se réduisent pas aux minorités ethniques comme beaucoup ont été tentés de le croire. Il est temps de considérer qu'il existe d'autres classes paupérisées -ouvriers, artisans, monde paysan- non exclusivement issues de l'immigration. Il ne s'agit certes pas d'opposer "petits Blancs" et enfants d'immigrés. Les deux groupes, aux frontières d'ailleurs floues, ayant chacun des raisons légitimes de protester. Mais plusieurs campagnes de communication ont laissé croire que les Blancs pauvres ne subissaient jamais de violences ni de discriminations. Mis en position d'accusés, ils se détournent naturellement d'un parti qui paraît les mépriser.

Par conséquent le Parti socialiste a tout intérêt, comme les démocrates américains ont par exemple eu l'intelligence de le faire avec Barack Obama (et son fameux discours de Philadelphie), de tenir compte de toutes les difficultés, de toutes les souffrances. C'est d'ailleurs le sens même du combat qu'il entend mener.

Quelques précisions sur les classes moyennes: il est possible de les définir comme les "50% des ménages dont le revenu brut disponible n'appartient ni aux 30 % les plus modestes, ni aux 20% les plus aisés" (Jörg Muller, CREDOC). En France, cela peut représenter jusqu'à environ 38 millions de personnes, recouvrant un ensemble de catégories professionnelles très variées, et surtout très nombreuses : enseignants, employés (plusieurs millions de personnes), personnel soignant, ouvriers, petits artisans, petits commerçants, chargés d'études, chargés d'affaires...

En politique, les ressentis comptent au moins autant que la réalité, si ce n'est davantage. Or, ces classes moyennes éprouvent durement le fait d'appartenir à une strate intermédiaire qu'elles perçoivent comme menacée. "Bientôt, il n'y aura plus que des riches et des pauvres" entend-on. Une intuition d'ailleurs validée par nombre d'études pointant la tendance profonde, dans les pays les plus développés, à une ventilation des classes moyennes vers le haut et vers le bas, sous l'effet d'une mondialisation souvent féroce. Ces deux phénomènes (difficulté à s'élever, menace du déclassement) nourrissent la défiance vis-à-vis des partis traditionnels, partis qui ont longtemps refusé de considérer les effets négatifs de la mondialisation.

Selon l'économiste Alain Lipietz, les classes moyennes ont commencé à se disloquer au milieu des années 1970. Une partie a accédé aux classes supérieures, mais la majorité s'est trouvée reclassée vers les couches populaires. Certains spécialistes (économistes, sociologues...) ont l'habitude de répondre, quand on les interroge à ce sujet: "Il est difficile de définir les classes moyennes puisqu'elles sont en voie de disparition..." Ce fatalisme explique une large part de la désaffection de ces classes moyennes. Et dit tout sur l'objet politique, économique et social, dont elles doivent faire l'objet.

Parfois difficiles à définir, elles constituent pourtant le creuset de notre société. Sans elles, point de démocratie. Sans elles, point de développement économique. Sans elles, point de redistribution. A l'écoute des classes moyennes, nous retrouverions l'élan qui nous fait défaut, la solidarité qui nous caractérise historiquement, l'idéal d'égalité que nous proposons depuis 1789, l'ambition de la fraternité dont nous avons tant besoin dans notre société moderne.

Nous pensons que le Parti socialiste a tout à gagner à redonner espoir à ces classes moyennes -qui constituent le pivot de toute démocratie- et à épauler les classes populaires pour qu'elles rejoignent ces rangs-là. Il convient de réfléchir à une politique fiscale moins négative à leur endroit; à une politique économique favorisant l'initiative; à une politique des mobilités (économique, sociale, culturelle...); à une politique des transports qui, couplée à celle du logement, améliore les vies quotidiennes (qui souffrent par exemple de trop longs trajets).

Retrouvons le sens du peuple! Car le cœur de la gauche, c'est le peuple. Et, par conséquent, d'abord et avant tout les classes moyennes."

vendredi 8 juillet 2016

Dantec ou la liberté noire

Le grand livre de Maurice Dantec reste à mes yeux son « Laboratoire de Catastrophe générale » (2001), bouillonnante chronique politique à tendance certes assez délirante mais charriant une prose incroyable de fluidité, de rage et de puissance. Peu importent, au fond, les approximations, les propos outrés… Le plaisir du lecteur en sort grandi. Je me rappelle avoir dévoré ce volume dans une sorte d’immense soulagement. Ce genre de colère, ce genre de liberté étaient donc possibles en France à l’aube des années 2000 ? Puisse Maurice avoir ouvert un boulevard pour les pamphlétaires à venir… RIP corbeau noir et psychédélique, il y en avait peu dans ton genre. Pas étonnant que Michel Houellebecq t’ait rendu hommage dans les Inrocks… J’imagine qu’il se sent aujourd’hui assez seul dans le paysage littéraire français.

mercredi 22 juin 2016

Enseigner par tranches et tronçons

C'est tout de même amusant, cette mode du "décloisonnement des enseignements". Bouillie pédagogique, non ? J'adore cloisonner, moi ! Et de plus en plus... Je tronçonne, je compartimente, je saucissonne... Dix minutes de grammaire, dix minutes d'esthétique, dix minutes de musique, une grosse tranche de littérature bien baveuse, et ça fonctionne ! Les élèves adorent ! Ils en redemandent ! Fiches, aperçus, séries, revues de détails... La culture par bordées, la littérature par shots... Quoi d'autre ? Après tout, il faut faire vivre ce gros monstre et j'y arrive mieux en le présentant par morceaux de choix plutôt qu'en bouillabaisse.

lundi 13 juin 2016

L'homme à la hache plus fort que l'homme à la crête

Bilan d'une première année de ciné-club en classe préparatoire - cinq films projetés tout au long de l'année, devant un public d'une cinquantaine d'étudiants en moyenne. Je leur ai demandé de noter chacun des films sur une échelle de 1 à 5.

Sans surprise, le thriller horrifique de Stanley Kubrick, "Shining" (1980), est arrivé en tête avec près de 4 de moyenne. Beaucoup l'avaient déjà vus, et le film semble avoir peu vieilli à leurs yeux - du moins, cela ne remet pas en cause l'interprétation sidérante de Jack Nicholson.

Suit d'assez près le fabuleux "Excalibur" (1981) de John Boorman, que j'étais bien obligé de projeter puisque nous étudions au lycée Chrestien de Troyes et que la geste arthurienne doit beaucoup à cet auteur. Puis le "Lost Highway" (1997) de David Lynch, sans doute le plus clivant puisqu'il a suscité tour à tour l'enthousiasme et l'exaspération, et le "Manhattan" (1979) de Woody Allen, dont certains ont apprécié l'humour et d'autre ont détesté l'inaction - aucun ne le trouvant émouvant, à ma grande surprise.

Enfin, bon dernier, le "Taxi Driver" (1976) de Martin Scorsese (avec une note moyenne de 3,3), dont on m'a dit que je l'avais "survendu": il n'a pas été à leurs yeux le chef-d'oeuvre hallucinant que j'avais annoncé. Est-ce un hasard si c'est aussi le plus ancien des cinq ?