La littérature sous caféine


mardi 20 février 2024

Révolte contre les élites qui se révoltent contre le peuple

Je revois "Joker" sidéré. Comment Todd Phillips, surtout connu pour ses comédies, a-t-il pu réussir ce prodige de noirceur ? Je n'attendais pas grand-chose de ce curieux projet, fiction réaliste tirée de l'univers DC. Mais le film est limpide et multiplie références, effets de miroir, morceaux de bravoure, sujets sensibles (viol, psychopathie, white trash...) Surtout, il propose une vision hallucinée d'un phénomène qui pourrait bien nous occuper les prochaines décennies, celui de la révolte non pas des élites, comme l'avait décrit Christopher Lasch, mais des peuples contre ces mêmes élites prétendument éclairées. Attaque du Capitole, Gilets jaunes, paysans européens, les soulèvements ont beau ne pas se ressembler, ni dans le fond ni dans la forme, ils paraissent s'inscrire dans la matrice pressentie par Joker... Ou quand la pop assume sa dimension prophétique.

Chevaliers mystiques

J’aime les romans de chevalerie pour leur panache, leur merveilleux. Je suis sensible aussi à leur mystique.
Celle-ci, j’y suis venu grâce aux intuitions que m’ont inspirées l’écriture de mes romans. La fréquentation d’auteurs comme François de Sales m’a permis de les approfondir.
Je connaissais le célèbre passage de Chrestien de Troyes présentant l’apparition du Graal, apparition sur laquelle broderont des générations d’écrivains. Je découvre enfin chez Malory, auteur de cette bible qu’est La mort du Roi Arthur (15ème), la sublime transfiguration de Galaad :
« Galaad regarda à l’intérieur du Vaisseau sacré. Il se mit à trembler de tous ses membres, lorsque sa chair mortelle commença à contempler les choses de l’Esprit. Il leva les mains au ciel et dit : « Seigneur, je vous remercie. Maintenant je vois ce que je désirais voir depuis longtemps. A présent, doux Seigner, je voudrais cesser de vivre, s’il vous plaisait de me l’accorder, Seigneur. »
La semaine dernière, présenter le beau recueil de Raluca Belandry m’a donné l’occasion de dire mon attachement à cette spiritualité

mardi 30 janvier 2024

Littérature du troisième âge

L'évolution démographique nous promet une belle flambée de fictions sur le thème du troisième âge. Nous y avons déjà droit au cinéma - je pense au somptueux "Amour" de Haneke et à quelques comédies moins inspirées. En littérature, j'ai la surprise de réaliser que le genre existe depuis longtemps : le journaliste et romancier René Fallet nous a gratifiés dans les année 50 d'une série de romans croquant avec truculence les mésaventures de vieillards bourrus. Mœurs campagnardes, langage salé, gouaille... Ça nous a donné la fameuse "Soupe aux choux", plus tard incarnée par De Funès, mais aussi l'étonnant "Vieux de la vieille" que jouera Gabin. Le plus surprenant dans ces romans, c'est qu'ils sont finalement très ciselés, sacrifiant à un art très français de la densité.

"Rapidement, maître et domestiques n'eurent plus un regard pour les hardis voyageurs. Des vieux, on savait trop comment c'était fabriqué. Inutile surtout de les pousser à parler, ils radotent, ne s'arrêtent plus, racontent des histoires embrouillées, encombrées de défunts à chaque phrase."

Soirée poésie: autour du recueil "Presque..." de Raluca Belandry

Rap et champagne

Depuis que j'habite en Champagne, je m'amuse à guetter dans le rap la présence de la boisson de rois. Symbole de raffinement, il s'affiche (mieux, se dilapide) comme un gage de succès. Snoop et Pharrell célébraient le Chandon dans "Drop it like it's hot" (2004), 50 Cent arrosait de mousse ses copines lascives dans "Disco Inferno " (2005), Rick Ross poursuit le storytelling du rap au champagne en 2023 dans l'imparable "Shaq & Kobe". Contraste maximal entre la protestation de bon goût et la vulgarité...

"Sippin' champagne, i own it myself
You niggas better learn to own you some wealth."

vendredi 26 janvier 2024

Les Goncourt de la décennie

Dans "La plus secrète mémoire des hommes" (Mbougarr Sarr, Goncourt 2022) il y a du mysticisme, du sexe, de la violence, une satire du monde de l'édition, des portraits de femmes, des paysages urbains, des tragédies familiales, des réflexions sur les identités africaines et européennes, le tout serti dans une vaste structure en forme d'enquête métaphysique, politique et littéraire, explicitement inspirée de Bolano. "Les Bienveillantes" était le meilleur Goncourt des années 2000, "Nos enfants après eux" le meilleur des années 2010, il y a fort à parier que nous tenons ici le meilleur des année 2020.

"C'est à cause de tout ça, de toute cette médiocrité promue et primée, que nous méritons de mourir. Tous : journalistes, critiques, lecteurs, éditeurs, écrivains, société, tous. Que ferait Elimane aujourd'hui ? Il tuerait tout le monde. Puis il se tuerait lui-même. Je te le redis: tout ça n'est qu'une comédie. Une sinistre comédie." (p 308)

lundi 15 janvier 2024

Cervantès 2024

Heureux d'avoir commencé mon année à Madrid. Ça tombe bien, je comptais mettre 2024 sous le signe de Cervantès, après avoir placé 2023 sous l'égide de Dante et de Céline. Depuis quelques temps je laisse ainsi respirer de grandes oeuvres en moi, me laissant la chance de les finir et de me les appropier. Sans ces marathons, j'aurais la sensation de courir après les chefs-d'œuvre, de les lire trop vite et de m'essouffler.

Marie, nouvelle Cybèle

Je me suis toujours demandé pourquoi Marie prenait une telle importance dans la religion catholique. Incarnation de la douceur, elle trône à côté de Dieu mais elle est Sa mère, après tout, et pourrait prétendre à un rang plus éminent. Dans les églises on croise désormais surtout des femmes, venues là pour adorer la Vierge davantage que son pauvre fils.

J'ai lu plusieurs livres à propos de la dévotion mariale mais c'est en allant à Madrid, tout en feuilletant Lucrèce, que je découvre un élément clé : l'adoration pour la Vierge aurait pour origine le culte de Cybèle, déesse mère chantée par les Phrygiens, les Grecs et les Romains. Une statue célèbre à Madrid représente celle-ci paradant sur son char menée par des lions. Au Prado, un superbe tableau de Rubens et du Brueghel de Velours dépeint la Vierge dans une couronne de fleurs, étonnant symbole de fécondité pour une Marie que l'on a connue plus humble...

"Divers peuples l'acclament selon le rite ancien
En criant"Mère idéenne" et lui donnent pour cortège
Des troupes de Phrygiens parce que la première
Au monde leur terre aurait produit les céréales."
Lucrèce, De natura rerum.