La littérature sous caféine


vendredi 17 février 2012

Dans la peau de Clark Kent



1) Au Vietnam, dans une rue populeuse où se pressent les touristes, je lutte tant bien que mal en terrasse contre une crise aiguë de sudation, sirotant des nouilles encore brûlantes et m’éventant le visage d’un journal plié en quatre. Un Américain que j’observais depuis un bout de temps, à l’autre bout de la terrasse, en compagnie de ce qui me semble être sa famille, une Vietnamienne et trois beaux enfants, croise mon regard et paraît estomaqué. Il fronce les sourcils, sourit, se lève et me rejoint. Me confond-il avec un autre ? Il me tend une main décidée : « Superman ? »

2) En marge d’une journée de conférences pour des étudiants de BTS Communication, deux élèves prennent prétexte de ce que déclare le conférencier sur la tendance française à faire appel à l’intellect plutôt qu’au cœur, pour apostropher quelques professeurs, dont moi-même, sur un ton plutôt dur : « Vous voyez, laissez parler vos sentiments ! Vous n’utilisez que votre cerveau ! » (Je gomme les approximations de langage). La personne à ma gauche se penche vers moi pour me dire, complice : « Ça doit être l’effet des lunettes à la Clark Kent… »

3) Il y a dix ans, déjà : j’entre dans un bistrot, un homme au visage fatigué penche un regard éteint sur une bière qu’il a du mal à finir. Négligemment, il se tourne vers l’entrée, croise mon regard et son visage s’illumine. Il se redresse, écarte les bras et s’exclame : « Bienvenu, Superman ! »

Je ne portais pas de lunettes à l’époque. Les années passant, on m’a moins comparé au super-héros américain. Jusqu’à ce que je me résolve à porter des Ray-Ban parce que ça devenait pénible de ne pas identifier les élèves en fond de classe. Et les remarques m’associant à Superman ont repris de plus belle – elles se sont précisées, cependant : j’étais bien le Clark Kent de la série, c’est-à-dire le Superman en tenue de travail avant qu’il n’endosse son costume rouge et bleu.

lundi 13 février 2012

La littérature comme fonction médicale

1) A des élèves que j’entraîne pour l’épreuve du Face-à-face aux concours d’entrée d’HEC : « Alors, si vous deviez trouver des arguments pour contrer celui qui défend la Révolution Française ? – Euh… La Révolution Française… Elle n'a pas donné ses idées au Front National ? – Oh là ! Je crois qu’il va falloir revoir certaines bases… »

2) Un homme allègre, dans un bistrot parisien :
« Un ice-tea chaud ! »

3) Parmi les phrases qu’il est désagréable d’entendre à propos de ses propres livres, outre le classique « Mais pourquoi donc écris-tu ce genre de roman ? », il existe celle-ci, non moins insidieuse : « Ça a dû te faire beaucoup de bien de l’écrire. »

Un peu comme si, à un ami qui vient de retrouver du travail, je disais : « Ça doit te faire du bien de pouvoir enfin gagner de l’argent et exercer du pouvoir sur des subalternes. » Ou, à une amie qui vient d’accoucher : « Ça doit te soulager, toi qui prenais conscience de la vacuité de ton existence. »

mercredi 8 février 2012

Les "romans charmants" (Colette, Léautaud, Maupassant...)



J’ai longtemps admiré les « petits romans d’analyse psychologique à la française », tous ces petits romans dans le genre de Dominique d’Eugène Fromentin ou d’Adolphe de Benjamin Constant, et qui me semblaient dessiner comme une tradition, presque une école. Je prends goût maintenant à un autre genre, assez proche, celui qu’on pourrait nommer les « romans charmants » - non pas les romans de charme, mais bien les romans charmants, ceux qui développent par leurs descriptions précises, par leurs fins portraits, par leur attention à la langue, la peinture d’un certain art de vivre.

Je pense aux livres de Colette. Je pense au merveilleux Petit ami de Léautaud, tendre évocation des femmes du demi-monde, des cocottes et des filles de cabaret dont il faisait ses délices, sans doute pour oublier les terribles chagrins causés par l’abandon de sa mère – les retrouvailles, faussement allègres, donnant matière à un très beau chapitre, dont témoigne ce court passage :

« Je sentais sur moi les regards de ma mère, je m’imaginais les pensées qui devaient l’emplir. Surtout, je goûtais la tristesse de se retrouver ainsi, une mère et un fils, après vingt ans, elle plus très jeune comme âge, et moi un homme. Comme nous cherchions nos mots, l’un et l’autre ! Deux étrangers n’auraient pas fait mieux. C’était donc si difficile que de se dire : maman ! – et : mon fils ? Je l’aurais prise si volontiers dans mes bras, moi ! Et un grand découragement me venait, une immense paresse, devant tant de choses à entendre, tant de choses à dire. « Après tout, j’en ai écrit l’essentiel, me disais-je, en songeant à mon manuscrit laissé à Paris. Qu’est-ce que ça me fait, tout le reste ! J’aime autant ne pas avoir de changements à faire. » »

Je pense également au dernier roman de Maupassant, sans doute le moins connu des quatre en dépit de son titre magnifique : Fort comme la mort, émouvant portrait d’un peintre arrivé au sommet de sa gloire, mais qui sent les années passer et qui tombe amoureux de la fille de sa maîtresse. L’occasion pour Maupassant de peindre, justement, deux milieux qui se côtoient, s’apprécient sans se mêler tout à fait : celui des artistes et celui des mondains. Sa palette est moins riche que celle d’un Balzac ou d’un Zola mais elle est plus légère, plus vive, et ces trois cents pages d’analyses sociologiques et d’évocations sentimentales, sur fond de présence obsédante de la mort, sont délicieuses.

Certes, Maupassant n’arrive pas à rééditer dans ses romans le miracle de ses nouvelles : le rythme s’essouffle au milieu du livre, comme avec Pierre et Jean, ou même Bel-Ami. Mais il y a d’innombrables belles pages sur le vague des sentiments et de nombreux portraits bien sentis, comme celui de cette femme du monde, arrogante et snob :

« Autoritaire, brusque, n’admettant guère d’autre opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation sociale, considérant, sans bien s’en rendre compte, les artistes et les savants comme des mercenaires intelligents, chargés par Dieu d’amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne donnait d’autre base à ses jugements que le degré d’étonnement et de plaisir irraisonné que lui procurait la vue d’une chose, la lecture d’un livre ou le récit d’une découverte. »

jeudi 2 février 2012

L'homme qui ne choisissait jamais (Sibylle Grimbert, La conquête du monde)


Take Shelter - Trailer [VO-HD] par Eklecty-City

L’excellent roman de Sibylle Grimbert, La conquête du monde (Léo Scheer, 2012), est fondé sur la même structure dramatique que le film Take Shelter, grand frisson de ce début 2012 : un homme a des intuitions qui le font passer pour fou, jusqu’à ce que la chute révèle s’il avait ou non raison.

Take Shelter flirtait avec le fantastique – le protagoniste a l’intuition d’une catastrophe climatique, dans un scénario que Stephen King aurait pu revendiquer. La Conquête du monde, elle, lorgne vers le drame social, voire la métaphysique ou l’économie : un homme, Ludovic, réussit brillamment dans tous les domaines (les études historiques, puis le droit, puis le marketing…) jusqu’à ce qu’une mystérieuse maladresse commence à ruiner tous ses projets. Faut-il incriminer son génie, proche de l’autisme ? Faut-il y voir de la malchance ? Faut-il lire dans cette longue descente aux enfers une tragédie, celle du décalage entre les intuitions géniales et le moment où elles révèlent leur pertinence – le personnage ayant le temps, dans cet entre-deux, de passer pour un illuminé ?

Dans ce texte relevant à la fois de la satire sociale et du constat clinique, Sibylle Grimbert propose un personnage victime d’un syndrome d’un genre nouveau : son drame semble être de vouloir tout faire à la fois. Il semble alors buter sur une impossibilité théorique, ayant raison de son équilibre mental. Le roman nous propose un véritable mythe moderne : Ludovic n’est pas un Frankenstein voulant créer la vie, ni un super-héros développant un pouvoir particulier, mais un individu ambitionnant de s’approprier l’ensemble du réel. Comme il se doit, cette hubris lui coûtera cher.

Sibylle Grimbert profite de cette belle mécanique pour nous offrir de savoureuses pages sur le thème des prétentions sociales ou de la folie naissante, à l’image de ce passage où l’on saisit toute l’ambivalence de la position existentielle du protagoniste :

« Ludovic s’était donc révélé posséder un grand talent pratique. L’être vaporeux qu’il était partout ailleurs, une fois les portes battantes de l’entreprise franchies, laissait la place à un concentré ludovidesque dans lequel ne restaient que son amabilité – son refus des conflits –, sa modestie – acquise par des années de déceptions et une détestable histoire autour d’un pneu – et une efficacité jusqu’à présent diluée dans sa lutte perdue d’avance contre la malchance. Adèle, les rares fois où elle venait le voir au bureau, ébahie et un peu effrayée par ce changement, se trouvait cependant totalement rassurée quand, la même porte battante franchie, cette fois dans le sens de la sortie, le premier pied posé sur le trottoir, Ludovic redevenait presque instantanément celui qu’elle avait rencontré le soir de la signature de Martin. Petit à petit, elle en était arrivée à le considérer comme un de ces personnages d’autistes dont les films adorent raconter l’histoire : grands mathématiciens devant des équations insensées, mais incapables de retrouver leur chemin dans la rue, ou de se faire chauffer un café, du moins s’il est question de le chauffer sur terre et non sur la lune, surtout dans une cuisine parfaitement aménagée. » (La conquête du monde, page 247).

samedi 28 janvier 2012

Ricard, vin rouge et pizza hallal


LMFAO - I'm Sexy And I Know It par 7minutestv

1) Dans un bistrot près du Louvre, 15h : « Un déca ! » Le serveur me regarde d’un œil à la fois affligé et indigné, repart vers le comptoir. Pris d’un doute, je le rattrape : « Pas un Ricard, hein ! Un déca ! – Ah, d’accord… »

2) Le patron, à un client qui vient tout juste de s’accouder au zinc : « Eh, mais c’est mon verre de vin rouge que vous buvez, Monsieur ! – Oh, excusez-moi… Vous savez, je sors juste du boulot, je n’ai pas encore décroché… »

3) Un serveur à son patron : « Eh, patron, vous me donnez trop envie de rigoler ! Juré, vous me faites trop rire ! Sans vous offenser ! – Tu sais, je peux aussi te donner des raisons de pleurer. »

4) Une pizzeria hallal qui projette Trace TV. Cinq femmes voilées regardent le dernier clip de LMFAO (cf vidéo) dans lequel le chanteur exhibe un string en agitant complaisamment ce qu’il y a dedans… L’une d’elles va voir le patron pour lui demander poliment de changer de chaîne.

mardi 24 janvier 2012

Faut-il dire "chatte" ou "con" dans un roman érotique ? (Ariane Larsen, Antoine Misseau...)



Il y a autant de styles et d’univers que d’auteurs en littérature érotique – comment définir autrement la littérature érotique que par l’inscription d’une succession de scènes sexuelles dans une trame construite pour les mettre en valeur, cette trame pouvant alors prendre des colorations, des rythmes, des significations aux nombres à peu près infinis ?

Pour le dire autrement, les romans érotiques se distinguent davantage les uns des autres par leur « habillage non-érotique », par tout ce qui tourne autour de la sexualité, que par les scènes érotiques elles-mêmes. Il me semble que le travail d’un « auteur érotique » se définit ainsi par ce qu’il ajoute à la sexualité, ce dans quoi il l’enrobe.

La beauté de Sade réside par exemple dans la juxtaposition de considérations philosophiques et de scènes hyper-violentes et sexualisées. Le délicieux roman d’Ariane Larsen, La femme du soir, vaut moins par les scènes de cul (encore qu’elles soient tendres et cocasses) que par la satire du milieu de l’édition. Le pitch est savoureux : l’éditeur d’une jeune auteur prometteuse, par ailleurs amoureuse de lui, la pousse les bras de plusieurs critiques. Et cela donne prétexte à d’amusants portraits à clé, comme celui-ci dont tout le monde ou presque reconnaîtra l’inspirateur :

"Le début du repas fut un peu ennuyeux. Philippe ne trouvait rien à dire à la jeune femme, l'envie de faire l'amour le rendait singulièrement muet, presque idiot. Eva Gerald avait bien lu Passion, le dernier livre de Philippe mais ne savait quoi lui dire et redoutait que de ne parler que de celui-ci fasse deviner à l'auteur qu'elle n'avait vraiment lu que celui-là. Du reste, elle n'avait pas détesté ce roman, récit d'une passion très intellectuelle et très physique entre un architecte et une paysagiste qui partaient s'aimer et discuter au Sahara - une destination plutôt singulière pour deux professionnels de l'aménagement de l'espace. Finalement tout en mangeant quelques sushis, elle lui demanda des éclaircissements sur les passages concernant le bouddhisme et certains symboles chinois dont le héros semblait féru. En lui répondant Michel Philippe trouva l'occasion de parler de sexe, une façon de préparer le terrain pour la suite..." (La femme du soir, page 51)

Quant au surprenant roman d’Antoine Misseau, Tokyo Rhapsodie, il relève de l’érotisme parce qu’il s’inscrit dans une collection de La Musardine, mais son détonnant mélange de cul, de violence et de polar l’apparente davantage au roman punk japonais, dont il a dû s’inspirer d’ailleurs, et se rapproche des romans les plus cruels de Ryû Murakami, pourtant affiliés à la « littérature générale. »

"Ill fallait beaucoup de temps à son amant pour venir. Habitué dès son plus jeune âge aux plaisirs les plus vifs et les plus délicats, il avait besoin pour exciter sa masse nerveuse des pires dépravations. Avilir cette femme qu'il avait dans ses bras ne suffisait pas, il voulait mettre entre ses mains sa vie et son honneur. Il aimait dans ces moments la voir piétiner ce à quoi il tenait le plus." (Tokyo Rhapsodie, page 222)

Jouant avec les codes littéraires, la littérature érotique s’amuse aussi et surtout avec le vocabulaire. Ce sont les mots eux-mêmes, bien plus que les images suggérées, qui émoustillent le lecteur. Le travail de l’auteur érotique est un travail de précision. Faut-il dire par exemple « chatte » ou « con » ? « Chatte » sans doute, quand le désir de la narratrice ou du narrateur s’emballe. Mais peut-être « con » pour donner au texte une pointe de préciosité favorable à l’excitation. « Pipe » ou « pompier » ? « Bite » ou « vit » ? L’humour paraît indissociable de l’érotisme. Ou la nonchalance, bien calculée. Ariane Larsen sait parfaitement ponctuer la fin de ses paragraphes ou de ses chapitres par le mot qu’il faut, coquin mais drôle:

"Aujourd'hui, puisqu'elle avait déjà été déflorée par une partie du milieu littéraire, il aurait tort de se priver d'elle et d'autant plus qu'elle était prête à se mettre à genoux devant lui - position idéale pour une pipe." (page 246)

Autre question d’importance : vaut-il mieux un narrateur ou une narratrice – quitte à ce que l’auteur se dissimule sous un pseudonyme féminin ? Le deuxième cas de figure semble plus amusant, plus efficace, comme le confirme d'ailleurs l’éditeur salace dans La femme du soir.

vendredi 20 janvier 2012

"Va donc mettre un coup de pied à une vache en Inde!"

1) Dans un bistrot de la Porte des Lilas :
« Dans ce pays-là, j’te jure, les singes ils sont rois ! Faut mettre des grilles aux fenêtres, sinon ils te détruisent tout. Si tu leur mets un pain, tu vas direct en prison !
– Eh, c’est pareil en Inde avec les vaches. Va donc mettre un coup de pied à une vache en Inde !
– Ah Ah ! Faut leur envoyer Joey Starr, ils vont être contents.
– Joey Starr ?
– Bah ouais, tu te rappelles pas ? Il avait filé une sacré trempe à son singe.
– Ah ouais. Il avait eu une peine plus lourde que pour sa femme.
– Ouais, mais elle, elle était habituée !
– Ah ah ! Et puis, elle le méritait, aussi !
– Ah ah ! »

2) A la gare Saint-Lazare, un homme effrayé par l’afflux monstrueux dans la bouche de métro à 8h30 du matin : « Ils se sont tous rendus compte qu’il fallait travailler ou quoi ? »

3) Un homme répond à un garçon inquiet à l’idée que les gens puissent lui lancer des regards noirs s’il lit Drieu la Rochelle dans le métro :
- Mon pauvre, plus personne ne connaît Drieu la Rochelle !
– C’est vrai, tu as raison. Personne n’a semblé remarquer. En revanche, quand je lis Soral, je pensais m'attirer des reproches, et j’ai souvent des regards complices… »

samedi 14 janvier 2012

L'"Intranquillité" d'Alain Finkielkraut


Badiou Finkielkraut débat (part1) par antek666

Dans un article intitulé La guerre des respects (lui-même intégré dans un dossier « Sommes-nous encore un Nous ? » publié dans le numéro de novembre 2011 du magazine Causeur), Alain Finkielkraut cite Autoportrait du professeur pour illustrer la disparition, dans l’école d’aujourd’hui, de ce qu’il appelle l’aidos – mot grec signifie « réserve » ou « pudeur » et correspondant assez bien à ce que Kant appelait lui-même la « restriction de l’estime de soi-même », permettant à l’enfant de se rendre disponible à l’écoute et à l’apprentissage.

Dans le passage cité, je décris ce que représente « perdre une classe », c’est-à-dire se laisser déborder par trente élèves qui se lèvent, s’agitent et poussent des cris. Expérience assez rude, je dois l’admettre, et dont j’explique qu’elle a remis en cause beaucoup de mes a priori sur l’enseignement. Alain Finkielkraut, lui, tire de ce genre de descriptions des conclusions radicales sur la démission de l’institution : « Ces jeunes dont elle ne sait que faire et sur lesquels elle n’a pas de prise, c’est elle qui, dans un grand élan démocratique, les a dispensés d’aidos, en les accueillant comme des « jeunes », c’est-à-dire comme sujets déjà constitués, comme des personnes de plein droit, des individus à part entière, et en choisissant de composer avec la culture de leur classe d’âge. »

Je ne suis pas toujours d’accord avec Alain Finkielkraut – il attribue par exemple dans ce dossier l’effondrement de l’aidos à l’avènement d’une société plus radicalement démocratique ; les facteurs sociaux me semblent devoir être pris davantage en compte, et notamment la spectaculaire et récente confrontation, sur le sol français, de populations que séparent de grands gouffres économiques et culturels. Mais il est indéniable que dans la sphère des penseurs médiatiques (BHL, Badiou, Onfray…) il est l’un des rares dont la sincérité, l’honnêteté et même l’élégance (celle qui consiste à ne pas avoir recours, ou le moins possible, à la censure et à l’intimidation ; celle qui consiste aussi à tenir compte, autant que faire se peut, de la pensée d’autrui, par exemple en invitant ses adversaires dans le cadre de sa propre émission radiophonique) forcent le respect.

Il y a même quelque chose de touchant dans l’inquiétude perpétuelle dont Finkielkraut fait preuve – et que je partage assez souvent –, une inquiétude relevant à mon avis précisément de cet aidos ou de cette modestie dont il nous parle. Une modestie qui me semble d’ailleurs infiniment précieuse sur une scène médiatique où règnent plutôt l’arrogance et le manque de scrupule. Je ne connais pas beaucoup d’intellectuels réalisant cet exercice d’équilibre, encore une fois, consistant à affirmer des idées fortes tout en tenant compte des arguments de l’adversaire, des arguments provoquant pourtant chez Finki, comme le surnomment certains de ses admirateurs, de manifestes accès d’impatience.

Pour le dire autrement, je suis finalement moins sensible à la pensée de Finkielkraut (en dépit de ses questionnements, souvent courageux, sur certaines évolutions de notre société) qu’à la forme de ses prises de parole, son ethos (pour employer un mot prétentieux), ou encore son dispositif rhétorique - sans parler de la grande qualité littéraire de ses écrits, dont le dossier en question est un bon exemple. On pourrait employer à son égard le beau mot d’« intranquillité » (titre célèbre d’un livre de Pessoa), l’« intranquille » pouvant désigner l’opposé du « salaud » tel que le définit Sartre, c’est-à-dire un homme pétri de certitudes, convaincu de son bon droit et se cherchant des excuses pour définir son action, pourtant de mauvaise foi.

(Cela dit, est-il jamais possible d’échapper à cette position de « salaud » quand on prend position ? Les pires salauds ne sont-ils pas, aujourd’hui, certains de ceux qui dénoncent les salauds d’en face pour mieux se gargariser de leurs propres convictions ?)