La littérature sous caféine


mercredi 9 octobre 2019

Cette guerre de l'information dont personne ne parle

Je me dis souvent qu’il y a un thème largement sous-traité par les médias français, celui des guerres secrètes pour la maîtrise de l’information mondiale, notamment sur le net. Et c’est pourquoi le livre de Flore Vasseur, « Ce qu’il nous reste de nos rêves » (Equateurs, 2019), me paraît important : en retraçant sa vision très personnelle de l’histoire brillante et tragique d’Aaron Swartz, l’auteure fait œuvre utile dans un pays, la France, où personne ou presque ne semble prendre la mesure de ce qui se trame vraiment. Paresse intellectuelle ? Cécité stratégique ? Impuissance économique ? Bien entendu, je me suis empressé d’acheter le volume compilant la plupart des articles d’Aaron Swartz, …. Et je prépare un cours spécifique sur la question pour mes étudiants de prépa.

« Le 11-Septembre a déssillé les yeux d’Aaron. Stanford, où il cherchait une nouvelle rampe de lancement, le rend fou de colère et de tristesse. Le monde n’a jamais produit autant de diplômés, l’humanité autant de stupidité. Leurré par les sirènes de l’ultra-modernité, d’un monde parfaitement plat, maîtrisable, la matière grise mondiale accourt et s’embourbe dans des projets inutiles qui terrasseront la liberté. C’est le grand rapt de l’intelligence. Les multinationales se sont arrogé les gisements de pétrole, les terres arables, les forêts, la main-d’œuvre mondiale. Les GAFA accaparent les ressources en intelligence. Elles les « collectent » et les entreposent dans leurs sièges sociaux, bâtis comme des musées, des sociétés parfaites. Elles se targuent d’innovation de rupture, nouvel avatar du capitalisme du désastre. Noam Chomsky hurle. « C’est en le lisant que j’ai compris qu’il me fallait passer ma vie à réparer les failles que j’avais découvertes », remarque Aaron. » (p174).

mercredi 2 octobre 2019

De l'Etat tuteur à l'Etat tuto

Voici le meilleur livre à propos des Gilets jaunes que j’aie pu lire : « Une Colère française » (L’Observatoire, 2019), écrit par Denis Maillard en partenariat avec le think tank L’Aurore lancé par Gilles Clavreul. Révolte contre l’impôt ? Révolte sociale ? Révolte des « bouseux » contre les « parigots » ? Rien de tout cela, ou plutôt tout cela ensemble mais dans le cadre d’une réalité plus profonde et que personne ou presque n’a saisie : l’émergence d’une véritable « société de marché » succédant à la traditionnelle social-démocratie, supprimant les pouvoirs intermédiaires pour installer un dialogue plus direct entre l’Etat et la société civile. Loin d’être antilibéraux, les Gilets jaunes seraient d’ardents défenseurs de l’épanouissement individuel, rejetant l’autorité trop paternaliste de l’Etat.

« Cette modernité prend la forme d’un rapport inversé entre société et politique : l’intérêt général n’est plus incarné par l’Etat, mais juste déduit de l’écoute des différentes revendications de la société civile entre lesquelles il s’agit d’arbitrer. » (page 38)

Tout cela nous fait furieusement penser à Tocqueville qui, dès la première moitié du 19ème siècle, prophétisait déjà le rejet des pouvoirs intermédiaires par la société démocratique, tout en redoutant l’emprise de l’Etat sur la vie privée des citoyens, emprise contre laquelle les Gilets jaunes ont exprimé semble-t-il un rejet épidermique.

mardi 15 mai 2018

Pour qu'un crime soit parfait, il faut qu'il soit sans scrupule

J’ai toujours été frappé par la différence de destin entre, d’une part, les colonies qui ont « réussi », dans le sens où les colons se sont imposés durablement aux indigènes tout en acquérant leur indépendance vis-à-vis de la métropole (USA, Australie…), et, d’autre part, les colonies qui ont échoué (l’Algérie française, l’Afrique du Sud…) dans le sens où les colons ont perdu le pouvoir. Ce qui me frappe, en l’occurrence, c’est que le crime, dans le premier cas, est beaucoup plus profond puisqu’il va de pair avec une forme de génocide.

S’il y a réussite (du point de vue des colons), c’est que la conquête a été totale, cruelle et sanguinaire. Et pourtant, paradoxalement, une fois la conquête acquise, ces colons-là subissent moins les foudres de l’Histoire. Les Etats-Unis, l’Australie ne jouissent-ils pas d’une forme de prestige ? N’ont-ils pas acquis le statut d’honorables nations ? La France, elle, en tant qu’ancienne puissance coloniale, est vilipendée. Sans parler des Boers en Afrique du Sud.

A cet égard, le beau livre de Roxanne Dunbar-Ortiz, « Contre-histoire des Etats-Unis », tout juste traduit et publié par les éditions Wildproject, est éclairant. Il entend montrer que la colonisation opérée par les Etats-Unis a été une véritable opération de conquête et de génocide (celui des Améridiens). Au lieu du melting pot tant vanté, la position d’un peuple qui en a soumis d’autres et cela sans scrupule, prétendant instaurer une démocratie au moment même où il exterminait les indigènes. Le livre entend renverser l’image traditionnelle que les Etats-Unis ont d’eux-mêmes. « L’histoire des Etats-Unis est la création d’un Etat fondé sur le suprématisme blanc, sur la pratique généralisée de l’esclavage, sur le génocide et le vol des terres. » (p 34). « L’Etat colonial anglo-américain est fondé sur le mythe suivant : les colons puritains ont fait alliance avec Dieu pour s’accaparer la terre. » (p 36)

Selon l’auteur, le déni reste encore tenace aujourd’hui, même dans la bouche des présidents les plus respectés de ce point de vue. Barack Obama, en 2009 à Dubaï : « Nous commettons parfois des erreurs. Nous n’avons pas été parfaits. Mais si vous regardez notre histoire, vous verrez que l’Amérique n’est pas née comme une puissance coloniale. » (p 169)

C’est un livre militant, sans concession, cependant fluide et documenté, à mi-chemin entre le livre d’histoire et le pamphlet, plutôt grand public. On lit avec une certaine surprise le véritable messianisme à l’œuvre dans la conquête américaine et les raffinements guerriers auxquels cela a donné lieu – le sujet reste assez méconnu en France. Un beau complément, en tout cas, à l’œuvre de Tocqueville, d’autant que l’auteur entrevoit un avenir meilleur pour la nation amérindienne. Affaire à suivre, donc.

jeudi 3 mai 2018

Le jour où les lecteurs du Monde ont abandonné la classe ouvrière (Didier Eribon, "Retour à Reims")

Livre terrible et beau que celui de Didier Eribon, « Retour à Reims » (2009). Le juste équilibre entre témoignage (celui d’un fils d’ouvrier fuyant son milieu), sociologie (réflexion sur l’articulation classe/genre) et littérature, puisqu’il s’agit bel et bien de littérature : le style est fluide, précis, tendu par une certaine urgence à dire et à nommer – y compris pour faire le portrait en vitriol de quelques figures du 20ème siècle (Raymond Aron, par exemple).

« Retour à Reims » forme une sorte de triptyque avec « La Place » d’Annie Ernaud (1983) et « En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis (2014). Il reprend le thème de l’élévation sociale douloureuse mais avec plus de chair et de matière que chez Ernaux. Et il l’enrichit du thème de la question gay, comme le fera Edouard Louis, mais en l’agrémentant de digressions sociologiques et politiques. D’une certaine façon, il englobe les deux autres par l’ampleur de son discours. Il a par ailleurs l’honnêteté de se pencher sur plusieurs paradoxes apparents.

Tout d’abord, l’évolution du vote ouvrier, souvent communiste dans les années 70, fortement marqué par le FN ensuite, ce qui sidère l’auteur et l’amène à échafauder des hypothèses, dont aucune n’apaise sa tristesse et sa colère.

Ensuite, et ceci expliquera en partie cela, un certain amour de l’extrême-gauche pour les prolétaires immigrés, doublé d’un mépris pour les prolétaires français jugés vulgaires et mal-pensants. (« Quand je manifestais contre les succès électoraux de l’extrême-droite, ou quand je soutenais les immigrés et les sans-papiers, c’est contre ma famille que je protestais ! »).

Eribon ne s’appesantit pas sur ces paradoxes. Il refuse d’aller jusqu’à prêter des circonstances atténuantes au vote ouvrier blanc, comme de chercher à atténuer le mépris qu’il porte à certains pauvres. Cela dit, il affronte ces questions avec une lucidité, une franchise assez rares.

Plusieurs fois, il évoque en termes assez croustillants le journal Le Monde, accusé par les ouvriers d’être un journal bourgeois et par conséquent de se détourner de leurs intérêts. Ça m’a fait sourire, et j’ai repensé précisément aux mésaventures des « Petits Blancs » (2013) avec ce quotidien. Comme j’aurais été curieux de recueillir le sentiment du père d’Eribon à la lecture de mon essai ! Peut-être m’aurait-il répondu quelque chose du genre : « C’est trop tard, de toute façon le mal est fait. »

Le seul point sur lequel je me dissocie du livre est celui d’une certaine remise en cause de l’idéal démocratique. Au terme de pages où l’auteur montre les limites du système (« La position des individus dans le monde social ne suffit pas à déterminer l’« intérêt de classe » (…) sans la médiation de théories (…) qui donnent forme et sens aux expériences vécues »), il conclut : « Une philosophie de la démocratie qui se contente de célébrer l’ « égalité » première de tous avec tous et de ressasser que chaque individu serait doté de la même « compétence » que tous les autres n’est en rien une pensée de l’émancipation ».

En d’autres termes, on ne peut se contenter de laisser les gens voter comme ils le souhaitent. Il faut accompagner ce vote par l’éducation, la théorie, la formation de partis politiques respectables. J’éprouve toujours une forme de répulsion vis-à-vis de ces mises en cause de la démocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui – tout en pestant contre ces mêmes dysfonctionnements. Mais je persiste à penser que toute sortie de la démocratie représenterait un danger plus grand que ses dérapages ponctuels – et cela, quelle que soit la nature du vote populaire. J’aime le pari qu’il y ait une somme positive des libertés individuelles. L’auteur me répondrait sans doute que je trahis de cette façon mon éducation petite-bourgeoise… Ce qui ne serait pas tout à fait faux.

lundi 22 janvier 2018

Les multiplicateurs de bibliothèque

Le problème avec les essais très stimulants, c’est qu’ils vous font commander une bonne demi-douzaine de livres pour peu que leur système de notes et de bibliographie soit conséquent. Ainsi, depuis que j’ai lu « Logique de la Science-fiction » (Jean-Clet Martin), mon rayon de romans de science-fiction a quasiment doublé… Les prochaines semaines, je vais devoir lire toute une série de livres très mauvais pour éclaircir un peu ma bibliothèque.

mercredi 15 novembre 2017

Quand la politique retombera-t-elle donc sur ses pieds ? (Emmanuel Todd, "Où en sommes-nous ?")

Comme d’habitude, le dernier livre d’Emmnanuel Todd part un peu dans tous les sens et son goût pour la provocation l’amène à tenir des propos hâtifs, parfois peu convaincants – pour ne pas dire plus. Mais il y a des fulgurances, et le plaisir d’un regard assez libre sur les réalités contemporaines. Dans « Où en sommes-nous ? » (Seuil, 2017) – titre étonnamment vague, qui ne rend pas justice au côté brûlant du contenu – deux thèses se dégagent à mes yeux.

La première est surprenante. Il s’agit de l’idée que les sociétés occidentales, et notamment la nord-américaine, loin d’incarner par leurs familles cellulaires un progrès dans l’organisation sociale, proposent au contraire une forme de régression par rapport à la famille patrilinéaire d’autres civilisations qui ont mis des siècles, des millénaires à se mettre en place – régression qui nous fascine autant qu’elle nous agace. Faire l’éloge de formes très traditionnelles d’organisation patriarcales : il fallait oser ! Et on sent le plaisir d’un chercheur pourtant identifié à gauche à donner un coup de pied dans la fourmilière du politiquement correct.

La seconde est plus classique, mais elle n’en constitue pas moins l’autre pilier du livre : l’accès d’une part importante de la population aux études supérieures, loin d’insuffler de l’égalité dans la société, n’a fait que conforter le sentiment d’une supériorité de classe, contredisant au passage un certain progressisme de façade.

Je ressens profondément la justesse de cette théorie-là, profondément agacé depuis longtemps par les professions de foi humanistes de gens très éduqués mais qui manifestent dans leurs propos et dans leur comportement un mépris parfaitement avéré pour la plupart de ceux qui n’ont pas eu la change – ou même l’envie – de faire autant d’études. Curieuse inversion du paysage politique depuis une trentaine d’années : le mépris du peuple de la part de ceux qui prétendent parler en son nom. Quand donc la politique retombera-t-elle sur ses pieds ?

samedi 7 mai 2016

Google menace-t-il le journalisme ? (Lauren Malka, Les journalistes se slashent pour mourir)

Lauren Malka nous propose une très belle réflexion, dans "Les Journalistes se slashent pour mourir" (Robert Laffont, 2016), sur la menace que feraient peser sur le sérieux journalistique toutes les nouvelles formes de diffusion de l'information sur le Web, et notamment Google. Les stratégies pour augmenter le nombre de clics ne feraient-elles pas baisser, mécaniquement, les exigences des nouveaux rédacteurs ? L'auteur nous rappelle fort justement que cette crainte existe cependant depuis la naissance de la presse et qu'il faudrait plutôt se réjouir des nouvelles opportunités de "créativité collective" offertes par internet. Un livre astucieux, truffé de références et de jolies formules.

mercredi 29 juillet 2015

Rien de nouveau depuis l'Antiquité

Chaque fois que je lis stoïciens, épicuriens, cyniques et autres philosophes et moralistes antiques, j'ai l'impression d'une grande bouffée de modernité... Un peu comme si les deux mille ans qui avaient suivi ne nous avaient pas apporté grand-chose, sinon des raffinements excessifs, et pour tout dire assez monstrueux.