La littérature sous caféine


mardi 13 janvier 2026

Ernest

Jean-Michel Djian a bien raison de vouloir réhabiliter Ernest Renan ("Ernest Renan, le géant oublié", 2025). Outre l'imparable "Qu'est-ce qu'une nation ?", indispensable quand on veut réfléchir au sujet (j'y avais bien sûr fait référence dans "Les petits Blancs" puis "La révolte des Gaulois"), on lira avec profit le merveilleux "Souvenirs d'enfance et de jeunesse". Renan y raconte comment son goût pour la démarche scientifique a peu à peu dissous sa foi catholique. Pour autant, il n'a pas perdu son ardent idéalisme. Son parcours est un condensé de la psyché française ! La mère aînée de l'Eglise devenue fervente laïque... On pense à la fameuse thèse du "christianisme, religion de la sortie de la religion" de Marcel Gauchet. Et l'on dirait le premier des fameux "catholiques zombies" d'Emmanuel Todd.

lundi 15 décembre 2025

Tengour, Merle, Druon

Je lis peu de ce qu'on pourrait appeler "les romans historiques", toutes ces fictions développées sur un arrière-fond lointain, que les personnages soient inventés, romancés ou inspirés de figures réelles. Il y a finalement mille degrés dans le genre. Je me souviens du virevoltant "Fortune de France" de Robert Merle sur fond de guerres de religion - le romanesque fonctionnait à plein, tout en peignant la vie quotidienne. Je me souviens des "Rois maudits" de Maurice Druon, prenant place avant la Guerre de cent ans, d'une écriture plus dense, cernant les intrigues terrifiantes des cours et des palais. Avec Dounia Tengour et son "Catherine d'Aragon et Jeanne la Folle" (Perrin 2025) je découvre une écriture précise et sobre, au présent, collant à la vérité historique mais donnant sa chance à l'effet de réel et à la dramatisation. J'avoue être admiratif de ces plumes qui parviennent, par je ne sais quel miracle de travail et de talent, à donner cette sensation d'ampleur et de profusion... Quelle ambition ! Quel vertige !

jeudi 29 mai 2025

S'élever ou creuser

Parallèlement aux mystiques, je dévore le "Livre rouge" de CG Jung : celui-ci cherche moins à élever son âme qu'à creuser profondément en elle... Cependant les techniques sont proches, les visions comparables. Dans les deux cas il est question d'approcher puis de toucher un idéal. Qu'il soit au-dessus de nous, en-dessous, qu'importe ? À chaque fois il y a cette chose sublime qui constitue notre boussole. J'aime cette idée qui m'éloigne quelque peu de Freud, plus inquiet, plus inquiétant...

lundi 15 janvier 2024

Marie, nouvelle Cybèle

Je me suis toujours demandé pourquoi Marie prenait une telle importance dans la religion catholique. Incarnation de la douceur, elle trône à côté de Dieu mais elle est Sa mère, après tout, et pourrait prétendre à un rang plus éminent. Dans les églises on croise désormais surtout des femmes, venues là pour adorer la Vierge davantage que son pauvre fils.

J'ai lu plusieurs livres à propos de la dévotion mariale mais c'est en allant à Madrid, tout en feuilletant Lucrèce, que je découvre un élément clé : l'adoration pour la Vierge aurait pour origine le culte de Cybèle, déesse mère chantée par les Phrygiens, les Grecs et les Romains. Une statue célèbre à Madrid représente celle-ci paradant sur son char menée par des lions. Au Prado, un superbe tableau de Rubens et du Brueghel de Velours dépeint la Vierge dans une couronne de fleurs, étonnant symbole de fécondité pour une Marie que l'on a connue plus humble...

"Divers peuples l'acclament selon le rite ancien
En criant"Mère idéenne" et lui donnent pour cortège
Des troupes de Phrygiens parce que la première
Au monde leur terre aurait produit les céréales."
Lucrèce, De natura rerum.

jeudi 1 juillet 2021

Zen et politique

J’ai toujours eu l’intuition qu’en politique, les idéaux trop simples, trop abstraits, aussi exaltants soient-ils – je pense à l’égalité, par exemple – étaient mortifères. J’ai trop peu lu de philosophes qui donnaient de la chair à cette idée, Nietzsche étant le plus marquant. Et c’est curieusement en lisant un livre sur le zen que je trouve la justification la plus limpide à cette méfiance vis-à-vis des idées trop pures.

« Plus on cherche le « bien » hors de soi comme chose à acquérir, plus on se trouve devant la nécessité de discuter, d’étudier, de comprendre, d’analyser la nature du bien. En conséquence, plus on est engagé dans les abstractions et dans la confusion d’opinions divergentes, plus le « bien » est objectivement analysé, plus il est traité comme une chose à atteindre par des techniques vertueuses spéciales, moins réel il devient. A mesure qu’il se fait moins réel, il se retire davantage dans le lointain de l’abstraction, de l’avenir, de l’inaccessibilité. Plus, en conséquence, on se concentre sur les moyens à employer pour l’atteindre. Et, le but devenant plus éloigné et plus difficile, les moyens se font plus poussés et plus complexes, jusqu’à ce qu’enfin leur simple étude devienne assez accaparante pour concentrer sur elle tous les efforts, faisant oublier la fin même. Il s’ensuit que la noblesse du disciple du ju devient, en réalité, un dévouement à l’inutilité systématique de pratiquer des moyens qui ne mènent nulle part. Ce n’est, en fait, qu’un désespoir organisé : « le bien » prêché et réclamé par le moraliste devient ainsi, finalement, un mal, et ce d’autant plus que sa poursuite sans espoir détourne du bien véritable que l’on possède déjà et que l’on méprise ou dont on ne tient alors aucun compte.

La voie du Tao est de commencer par le simple bien dont on est doté du seul fait de l’existence. Au lieu de cultiver consciemment ce bien (qui s’évanouit quand on le considère et qui devient intangible dès qu’on cherche à le saisir), on grandit tranquillement dans l’humilité d’une vie simple et ordinaire, et cette voie est analogue (psychologiquement, tout au moins) à la « vie de foi » du chrétien. C’est davantage une question de croire au bien que de la voir comme fruit de ses efforts. » (Thomas Merton, « Zen, Tao et Nirvâna », page 190)

mercredi 9 octobre 2019

Cette guerre de l'information dont personne ne parle

Je me dis souvent qu’il y a un thème largement sous-traité par les médias français, celui des guerres secrètes pour la maîtrise de l’information mondiale, notamment sur le net. Et c’est pourquoi le livre de Flore Vasseur, « Ce qu’il nous reste de nos rêves » (Equateurs, 2019), me paraît important : en retraçant sa vision très personnelle de l’histoire brillante et tragique d’Aaron Swartz, l’auteure fait œuvre utile dans un pays, la France, où personne ou presque ne semble prendre la mesure de ce qui se trame vraiment. Paresse intellectuelle ? Cécité stratégique ? Impuissance économique ? Bien entendu, je me suis empressé d’acheter le volume compilant la plupart des articles d’Aaron Swartz, …. Et je prépare un cours spécifique sur la question pour mes étudiants de prépa.

« Le 11-Septembre a déssillé les yeux d’Aaron. Stanford, où il cherchait une nouvelle rampe de lancement, le rend fou de colère et de tristesse. Le monde n’a jamais produit autant de diplômés, l’humanité autant de stupidité. Leurré par les sirènes de l’ultra-modernité, d’un monde parfaitement plat, maîtrisable, la matière grise mondiale accourt et s’embourbe dans des projets inutiles qui terrasseront la liberté. C’est le grand rapt de l’intelligence. Les multinationales se sont arrogé les gisements de pétrole, les terres arables, les forêts, la main-d’œuvre mondiale. Les GAFA accaparent les ressources en intelligence. Elles les « collectent » et les entreposent dans leurs sièges sociaux, bâtis comme des musées, des sociétés parfaites. Elles se targuent d’innovation de rupture, nouvel avatar du capitalisme du désastre. Noam Chomsky hurle. « C’est en le lisant que j’ai compris qu’il me fallait passer ma vie à réparer les failles que j’avais découvertes », remarque Aaron. » (p174).

mercredi 2 octobre 2019

De l'Etat tuteur à l'Etat tuto

Voici le meilleur livre à propos des Gilets jaunes que j’aie pu lire : « Une Colère française » (L’Observatoire, 2019), écrit par Denis Maillard en partenariat avec le think tank L’Aurore lancé par Gilles Clavreul. Révolte contre l’impôt ? Révolte sociale ? Révolte des « bouseux » contre les « parigots » ? Rien de tout cela, ou plutôt tout cela ensemble mais dans le cadre d’une réalité plus profonde et que personne ou presque n’a saisie : l’émergence d’une véritable « société de marché » succédant à la traditionnelle social-démocratie, supprimant les pouvoirs intermédiaires pour installer un dialogue plus direct entre l’Etat et la société civile. Loin d’être antilibéraux, les Gilets jaunes seraient d’ardents défenseurs de l’épanouissement individuel, rejetant l’autorité trop paternaliste de l’Etat.

« Cette modernité prend la forme d’un rapport inversé entre société et politique : l’intérêt général n’est plus incarné par l’Etat, mais juste déduit de l’écoute des différentes revendications de la société civile entre lesquelles il s’agit d’arbitrer. » (page 38)

Tout cela nous fait furieusement penser à Tocqueville qui, dès la première moitié du 19ème siècle, prophétisait déjà le rejet des pouvoirs intermédiaires par la société démocratique, tout en redoutant l’emprise de l’Etat sur la vie privée des citoyens, emprise contre laquelle les Gilets jaunes ont exprimé semble-t-il un rejet épidermique.

mardi 15 mai 2018

Pour qu'un crime soit parfait, il faut qu'il soit sans scrupule

J’ai toujours été frappé par la différence de destin entre, d’une part, les colonies qui ont « réussi », dans le sens où les colons se sont imposés durablement aux indigènes tout en acquérant leur indépendance vis-à-vis de la métropole (USA, Australie…), et, d’autre part, les colonies qui ont échoué (l’Algérie française, l’Afrique du Sud…) dans le sens où les colons ont perdu le pouvoir. Ce qui me frappe, en l’occurrence, c’est que le crime, dans le premier cas, est beaucoup plus profond puisqu’il va de pair avec une forme de génocide.

S’il y a réussite (du point de vue des colons), c’est que la conquête a été totale, cruelle et sanguinaire. Et pourtant, paradoxalement, une fois la conquête acquise, ces colons-là subissent moins les foudres de l’Histoire. Les Etats-Unis, l’Australie ne jouissent-ils pas d’une forme de prestige ? N’ont-ils pas acquis le statut d’honorables nations ? La France, elle, en tant qu’ancienne puissance coloniale, est vilipendée. Sans parler des Boers en Afrique du Sud.

A cet égard, le beau livre de Roxanne Dunbar-Ortiz, « Contre-histoire des Etats-Unis », tout juste traduit et publié par les éditions Wildproject, est éclairant. Il entend montrer que la colonisation opérée par les Etats-Unis a été une véritable opération de conquête et de génocide (celui des Améridiens). Au lieu du melting pot tant vanté, la position d’un peuple qui en a soumis d’autres et cela sans scrupule, prétendant instaurer une démocratie au moment même où il exterminait les indigènes. Le livre entend renverser l’image traditionnelle que les Etats-Unis ont d’eux-mêmes. « L’histoire des Etats-Unis est la création d’un Etat fondé sur le suprématisme blanc, sur la pratique généralisée de l’esclavage, sur le génocide et le vol des terres. » (p 34). « L’Etat colonial anglo-américain est fondé sur le mythe suivant : les colons puritains ont fait alliance avec Dieu pour s’accaparer la terre. » (p 36)

Selon l’auteur, le déni reste encore tenace aujourd’hui, même dans la bouche des présidents les plus respectés de ce point de vue. Barack Obama, en 2009 à Dubaï : « Nous commettons parfois des erreurs. Nous n’avons pas été parfaits. Mais si vous regardez notre histoire, vous verrez que l’Amérique n’est pas née comme une puissance coloniale. » (p 169)

C’est un livre militant, sans concession, cependant fluide et documenté, à mi-chemin entre le livre d’histoire et le pamphlet, plutôt grand public. On lit avec une certaine surprise le véritable messianisme à l’œuvre dans la conquête américaine et les raffinements guerriers auxquels cela a donné lieu – le sujet reste assez méconnu en France. Un beau complément, en tout cas, à l’œuvre de Tocqueville, d’autant que l’auteur entrevoit un avenir meilleur pour la nation amérindienne. Affaire à suivre, donc.