La littérature sous caféine


vendredi 3 octobre 2008

Ni de droite, ni de gauche, mais alors où ? (Entre les Murs et Bégaudeau, suite)



Après l'impression d'ensemble sur le film de Laurent Cantet, Entre les Murs, quelques remarques sur l'accueil fait au film :

Les réactions en salle des profs, tout d'abord. Je suis très surpris par l'animosité que le film inspire, et pas du tout dans les rangs (très maigres) des profs "à l'ancienne", ou conservateurs (cela existe-t-il seulement dans le 93 ?). Le contraste est surprenant avec le déluge d'éloges qu'on voit dans la presse (à peu près unanime). Si je devais faire la synthèse de ce que j'ai déjà entendu, cela donnerait quelque chose du genre : "Il sabote complètement l'image des profs ! Déjà qu'on rame à récolter des crédits pour l'école, qu'est-ce que ça va être maintenant ? Il est incapable de tenir une classe, ce type ! En plus il ne fait jamais cours... Ses élèves n'apprennent rien ! Et puis quelle image il donne des blacks et des beurs ? A en croire le film ils sont tous débiles, incapables de faire une phrase correcte ! On n'a pas des élèves comme ça, nous ! D'ailleurs ce mec il n'est plus prof, il s'est planqué dès qu'il a gagné de l'argent avec ses livres... Franchement, il n'a pas de leçons à donner !"

Toutes ces impressions rejoignent l'article du Nouvel Obs du 25 Septembre 2008 recueillant les réactions de huit profs et intitulé : "Huit profs notent "Entre les Murs" : Zéro Pointé !" On y lit par exemple : "Avec "Entre les Murs", l'école cesse d'être un roman suave. C'est une fresque pleine de cris et d'invectives, où nos enseignants se sentent trahis, bafoués même. "Le film risque d'apporter de l'eau à tous les "déclinologues" qui disent qu'on ne peut plus faire cours, que c'est de la gabegie", regrette Marie-Cécile. D'une seule voix, les huit spectateurs dénoncent la caricature de l'institution : la vie, l'humour sont toujours du côté des élèves. "On fait passer tous les profs, sauf François Marin, pour des c...", pointe Isabelle."

Le plus surprenant dans les réactions négatives, c'est qu'elle ne viennent pas en majorité du camp conservateur, énergiquement incarné par Alain Finkielkraut en tant d'occasions.

J'ai remarqué par exemple l'interview très vif de Philippe Meirieu, souvent présenté comme le chef de file des pédagogues, ceux précisément que dénonçait Jean-Paul Brighelli dans son pamphlet à succès La Fabrique du Crétin (Folio Documents), et qu'il accusait d'être de dangereux gauchistes responsables de l'effondrement de toutes les valeurs à l'école. Dans cette interview, Philippe Meirieu expliquait par exemple : "Les pratiques pédagogiques dans le film ne sont pas de gauche. On y voit un enseignement fondé sur l'affect, la complicité avec un petit nombre d'élèves. Une pédagogie de gauche donne la parole aux élèves et préconise de se mettre à leur portée et non à leur niveau, c'est là qu'il y a confusion dans le film."

Citons d'ailleurs un passage de l'article d'Alain Finkielkraut paru dans Le Monde, intitulé Palme d'Or pour une syntaxe défunte, et qui rejoint P. Meirieu sur l'essentiel (c'est le bonheur des polémiques que ces points d'accord entre deux hommes que tout semble opposer) :"On jugera le film de Laurent Cantet lors de sa sortie en salles. Peut-être sera-t-on intéressé, voire captivé par cette chronique d'une année scolaire dans une classe de quatrième à travers les tensions, les drames, les problèmes et les imprévus du cours de français. Mais s'il est vrai qu'après s'être vainement employé à corriger la syntaxe défaillante d'adolescentes qui se plaignaient d'avoir été "insultées de pétasses", l'enseignant finit par utiliser certaines tournures du langage des élèves, "plus efficace que le sien", alors on n'aura aucun motif de se réjouir. "

mercredi 1 octobre 2008

Le prof qui tuait les élèves (+ Clips de la semaine : Nneka)





(Clips de la semaine : Après un premier album remarqué en 2006, Victim of Truth, inégal mais séduisant mélange de Soul, Hip-Hop et Reggae (cf 1ère vidéo, l'excellent reggae Africans), voici Nneka de retour pour un second album, No Longer at Ease, bien meilleur et parfaitement ciselé pour envahir les ondes dans les mois qui viennent (elle remplit d'ailleurs aisément les salles parisiennes cet automne) (Cf seconde vidéo, l'hypnotique Heartbeat))

1) - Eh oh, vous là-bas, la brochette de trois ! Oui, là, les trois bavardes ! C'est vraiment une belle brochette de bavardes qu'on a là !
- Oh, Monsieur, ça se fait pas ! Vous parlez de brochette alors qu'on est en plein ramadan ! (Rires)

2) "Eh Monsieur, tout à l'heure, quand vous avez parlé de Maupassant, là, l'erreur de calcul qu'il a faite dans sa nouvelle, vous m'avez trop tuée ! Juré, quand vous avez dit "Il m'a déçu, Guy", ça m'a trop tuée ! Genre, vous êtes ami avec Maupassant ! "Il m'a déçu, Guy..." Trop tuée !"

3) L'année dernière, j'ai failli commettre une boulette de taille. Un élève avait pour nom de famille Islam, et ma langue a ripé quand j'ai fait l'appel : je l'ai appelé "Israël"... Terrible lapsus qui, par chance, n'a pas été entendu !

lundi 29 septembre 2008

Dans mon sillage, la catastrophe tranquille (Edouard Glissant à Tokyo)



Samedi, Libération consacrait son portrait de 4eme de couv au grand Edouard Glissant (par la taille, par l'oeuvre et par l'âge), réputé pour ses puissants livres de poésie-philosophie-roman, mêlant réflexions sur la "créolisation du monde", descriptions baroques de paysages à la Pablo Neruda ou à la Saint-John Perse, et références à des concepts comme celui de "rhizome" théorisé par Deleuze...

Inlassablement, et s'appuyant par exemple sur l'histoire des Caraïbes, il a fait l'éloge de ce qu'il appelle les "identités-relations" par rapport aux "identités-racines", s'opposant à la fois à une certaine idée de la France telle qu'elle peut avoir cours en ce moment, et à d'autres concepts pourtant moins contestés comme celui de la "Négritude" cher à Césaire.

L'article m'a replongé dans de lointains souvenirs... Effectivement, j'ai rencontré cet écrivain lorsque j'officiais à Tokyo, il y a plus de huit ans, en tant que CSN au Service Culturel de l'Ambassade de France. On me chargeait alors d'organiser pour quelques représentants de la littérature française des séries de conférence dans les universités japonaises. A l'époque je ne savais pas trop que faire de ma vie, et cela devait se ressentir dans mon comportement : d'une part je n'arrivais pas à m'acquitter de mon travail avec un minimum de sérieux, d'autre part il m'arrivait de me planter dans les rendez-vous, et d'organiser avec maladresse les rencontres entre universitaires et grandes figures de la culture.

Un autre grand écrivain, dont je ne citerai pas le nom, m'avait d'ailleurs sorti, de la manière la plus sèche qui soit : "Vous êtes sympathique, jeune homme, mais on ne sait vraiment pas sur quelle planète vous vivez !"

Edouard Glissant s'était montré beaucoup plus diplomate et chaleureux : il s'était contenté de me dire, après vingt-quatre heures que j'avais passées avec lui, sa femme et son fils, et d'un air détaché, très inspiré, que "Patricot, c'était la catastrophe tranquille..." Il avait l'air de trouver ça presque agréable, et d'ailleurs je garde un excellent souvenir de ces huits jours avec sa famille, et son très jeune fils dont j'avais l'impression de devenir l'ami. Tous les trois n'avaient sans doute pas été dupes de mes talents d'attaché culturel (du moins, d'assistant d'attaché culturel), mais ils avaient pris le parti d'en rire.

Quelques années plus tard, les choses ont bien changé. J'ai remis les pieds sur terre (du moins, me semble-t-il), je fonce dans une voie précisément identifiée, et j'arrive même à mener la barque, et avec plaisir, dans les eaux parfois turbulentes des classes du 93... Mais j'ai gardé le souvenir de cette belle expression, "catatrophe tranquille", en me demandant parfois si la terrible lucidité de l'écrivain ne déjouera pas toutes mes tentatives pour émerger de la débandade alors qu'était ma vie...

jeudi 25 septembre 2008

La Note Bleue de Bégaudeau (Entre les Murs)



Réaction à chaud après avoir vu Entre les Murs, le film de Laurent Cantet tout juste lauréat de la Palme d'Or à Cannes, adapté du roman de François Bégaudeau (qui joue d'ailleurs dans le film) :

Tout d'abord, évidemment, l'effet d'exotisme n'a pas joué pour moi : j'ai travaillé dans des collèges sensibles du 94 et j'enseigne maintenant à la Courneuve (93), aussi j'ai déjà fait face, à peu de choses prêt, à toutes les situations présentées dans le film. Je n'étais pas l'objet de cet étonnement, de cette surprise qui tenaient en haleine toute la salle, mais j'étais impatient de mesurer sur l'écran, scène après scène, les éventuelles différences avec ma propre perception du métier.

J'avais surtout peur qu'au simple compte-rendu des faits soit superposé tout un discours sur l'école, et qu'on veuille nous inculquer quelques principes bien sentis.

J'ai vite été soulagé : bien sûr, des points de méthode ou de comportement du professeur incarné par Bégaudeau diffèrent de ce que je peux moi-même mettre en oeuvre, mais dans l'ensemble je me suis retrouvé dans le point de vue donné sur la vie d'un professeur en collège. On a vraiment l'impression d'un journal en images, sans pathos, sans commentaire, sans même de musique, le tout serti dans une forme qui laisse place au doute, à la suspension du jugement. Parfois certains personnages (notamment parmi les profs) frisent le ridicule, mais ils n'y tombent jamais tout à fait.

En sortant de la salle j'ai pensé à la fameuse blue note, en jazz, cette note si juste qui fait la fierté des improvisateurs quand ils mettent le doigt dessus... Je me suis dit que Cantet et Bégaudeau avaient peut-être trouvé leur blue note - et celle de pas mal d'enseignants ou d'élèves...

J'ai même trouvé le film assez courageux, parce qu'il nous présente un prof en porte-à-faux, responsable de quelque dérapages qui suscitent des remous. On le voit souffrir, encaisser, louvoyer dans un univers semé d'embûches, et sans avoir toujours le beau rôle. C'est ce pari-là qui fait la valeur du film à mon goût, cette prise de risque.

Mais j'y reviendrai...

mardi 23 septembre 2008

Deux mille ans qu'on aime Sophie / La maladie d'écrire (+ clip de la semaine)



(Clip de la semaine : étonnante réussite que cette Ritournelle de Sébastien Tellier, chanson qui date déjà d'il y a quelques années, mais dont certains soupçonnent Radiohead de s'être inspirés pour un titre de leur dernier album...)



1) - Dans le mot "Philosophie", il y a la racine grecque "Philo", qui veut dire aimer... Vous savez, comme dans "Philatélie", le fait d'aimer les timbres... Alors "Philosophie", ça veut dire quoi ?
- Euh... C'est quelqu'un qui aime Sophie ?

2) - Monsieur, c'est trop long, écrire une page pour une lettre !
- Pas si long que ça ! Rappelez-vous ce que je vous disais sur la correspondance de Victor Hugo : des milliers de pages, pour toutes les lettres qu'il a écrites ! Ses lettres faisaient dix pages à chaque fois...
- Oui, mais bon, lui il avait la maladie d'écrire... Je l'ai pas, moi, la maladie d'écrire !

3) Entendu dans les couloirs :
"Ouah, t'as vu comment elle est jaune ! Elle est vraiment jaune, tu vois, comme ça, là, comme la table ! C'est vraiment un Simpson la fille !"

samedi 20 septembre 2008

Les vies qui perdent sens



L'autre jour, pour la première fois de ma vie, j'ai été réellement bouleversé par un SDF (quelqu'un qui en avait l'allure, en tout cas) : non pas que je ne sois jamais touché par le spectacle de la misère, mais cette fois-ci j'ai eu le sentiment que le type en question, d'une trentaine d'années, replet, l'air complètement ahuri à la station de tram de La Courneuve, rougi par l'alcool, pataud dans son survêtement, les cheveux ébouriffés, patientant là comme s'il attendait que quelqu'un descende du prochain wagon, pouvait encore être sauvé.

On aurait dit qu'il était sur le point de basculer corps et âme dans le désespoir, ou que, déjà désespéré depuis des lustres, il s'apprêtait à lâcher complètement prise. On lisait vraiment la détresse dans son regard, dans ses poses maladroites, quand beaucoup d'autres sont déjà murés dans une attitude distante, ou plus endurcie.

J'ai failli sortir du tram pour aller lui parler, quitte à ne pas aller travailler. C'est la pudeur, et la peur du ridicule, qui m'en ont retenu. Et puis, qu'allais-je lui dire exactement ? Attendait-il vraiment de pouvoir parler à quelqu'un ?

Le rapport est lointain, mais cela m'a rappelé le livre d'Alexandre Soljenitsyne que j'avais lu cet été, juste après sa mort, le petit roman qui a fait sa gloire, Une journée d'Ivan Denissovitch (Pocket), décrivant la journée type d'un homme qui vit depuis des mois dans le goulag : misère absolue de ces fantômes ambulants qui ne comprennent pas forcément ce qu'ils font ici, se préparent à mourir ou survivre sans but pendant des années. Ce qui fait la force de ce livre fait d'ailleurs aussi sa faiblesse : l'absence de structure dramatique, le côté brut du compte-rendu peuvent être assez saisissants, mais le risque est de rendre l'ensemble assez statique, et même ennuyeux...

"Dans son dossier, Choukhov est au camp pour trahison de la Patrie. Il a fait tous les aveux qu'il fallait : il s'est rendu aux Allemands parce qu'il avait envie de trahir l'Union Soviétique, et s'il s'est, soi-disant, évadé parce qu'il avait reçu une mission des services de renseignements de l'ennemi. Quelle mission ? Choukhov n'était pas assez futé pour en trouver une. Ni non plus l'officier du contre-espionnage. Alors c'était resté comme ça : "Une mission."" (Pocket, p87)

mercredi 17 septembre 2008

Sur les pas de John Fante (+ Clip de la semaine)



En juillet dernier, dans l'avion qui me menait à San Francisco en survolant les incroyables étendues désertiques de l'Ouest américain, je dévorais La Rouge de Los Angeles, le tout premier roman écrit par John Fante, publié quand il avait déjà rencontré le succès avec les suivants.

Séduit, comme il se doit, par la figure de ce narrateur qu'on retrouvera par la suite, ce Bandini à la fois vantard et désespéré, ridicule et mégalo, vivant d'expédients et révolté par le sort réservé aux travailleurs (tout en se faisant de ceux-là, bien souvent, des ennemis), j'ai eu comme une révélation, et plusieurs projets de romans restés en friche jusqu'alors se sont cristallisés autour d'un projet unique, mettant en scène un narrateur assez proche de celui de Fante, et mêlant savamment comme lui des éléments biographiques à d'autres plus fantasques.

Jusqu'à maintenant, j'avais toujours été étonné que des écrivains évoquent le mal qu'ils avaient, quand ils lisaient un livre, à ne pas adopter par mimétisme un style comparable dans leurs propres écrits. Je n'avais jamais vraiment cherché à imiter le style de qui que ce soit, et je n'avais jamais éprouvé la tentation de le faire. Pour la première fois, j'ai tenté l'expérience : et cet été j'ai voulu adapter l'univers de Fante au mien, noircissant des dizaines de pages avec une certaine fougue...

Résultat peu probant, évidemment ! A la fin de l'été j'ai suspendu l'écriture de ce livre car je ne suis pas arrivé (du moins pour l'instant) à trouver une fin satisfaisante, et surtout l'ensemble paraît maigre, étriqué, un peu triste, par rapport aux flamboyances de Fante. Je ne serai pas aussi naïf, la prochaine fois...

"Le vieux souriait à sa manière, je souriais à la mienne. Je le regardais et il me regardait. Sourire. Il ne savait évidemment pas qui j'étais. Il me confondait sans doute avec le reste du troupeau. Très amusant, tout ça, formidable de voyager incognito. Deux philosophes échangeant rêveusement un sourire en contemplant le sort de l'homme. Il était sincèrement amusé, son vieux nez coulait, ses yeux bleus scintillaient d'un rire paisible. Il portait une salopette bleue qui couvrait complètement son corps. Autour de sa taille, j'ai aperçu une ceinture dénuée de la moindre utilité apparente, accessoire inutile, une ceinture qui ne soutenait rien, pas même son ventre, car il était maigre. Peut-être une sorte de clin d'oeil, une plaisanterie destinée à le faire rire quand il s'habillait le matin." (p68)

(Clip de la semaine : quasiment inconnu en France, celui qui se faisait connaître il y a quelques petites années comme Lil Bow Wow s'appelle maintenant Bow Wow, et se présente à mon avis comme le digne successeur de Snoop : ses albums sont très bons, avec un sens aigü du swing qui rappelle le P-Funk glorieux de la bande de Snoop (Nate Dogg, Warren G...), et un jeu de basses aussi dévastateur que celui de Dr Dre (D'ailleurs ça ne m'étonnerait qu'il soit producteur sur ce titre, Outta my system :

dimanche 14 septembre 2008

Derrière la caméra, Houellebecq = Rohmer + Tarkovski (La Possibilité d'une Ile)



Dans le dossier de presse de La Possibilité d'une Ile, tout juste sorti sur les écrans, Houellebecq écrivait qu'il était "sincèrement haï par quasiment tout ce qui est culturel en France." Dans une interview parue dans le Tecknikart de Septembre 2008, il déclare : "Je ne sais pas pourquoi les gens choisissent de me haïr mais là, j'ai quatre expériences consécutives qui le prouvent : on n'a pas eu, avec Philippe Harel, l'avance sur recettes pour Extension du Domaine de la Lutte. Ensuite il l'a ratée deux fois de suite pour les Particules Elémentaires, qu'on a dû abandonner - c'est un Allemand qui l'a fait. Et je l'ai ratée pour la Possibilité. Et tous les projets de théâtre à partir de mes livres soumis à une commission ont été refusés en France".

En tout cas le résultat de l'adaptation sur écran du génial roman la Possibilité d'une Ile a de quoi surprendre. On retrouve le même fil narratif mais réduit à sa plus simple expression, dépouillé des deux tiers de ce qui faisait le charme du roman : le protagoniste n'est plus cet humoriste bordeline qui donnait toute sa dimension sulfurique au livre ; disparues également toutes références au sexe (ou de manière très allusive); il ne reste guère que les considérations sur les Néo-Humains, ces nouvelles générations d'hommes qui se reproduisent par un savant système de clonage et survivent à toutes les catastrophes frappant le reste de l'Humanité.

Cela nous donne un film quasiment muet : très peu de dialogues, quelques vagues monologues à peine audibles, alors que le génie de Houellebeq réside me semble-t-il dans ses longues digressions pleines de considérations désabusées, faussement détachées. L'atmosphère tour à tout apocalyptique et crépusculaire, sur fond de silence ou de musique grandiloquente, pourrait évoquer Tarkovski, tandis que la mise en scène minimaliste, décalée, sous-jouée, lorgnerait plutôt vers Rohmer.

Que penser du mélange ? A vrai dire je ne sais pas trop. L'ensemble est peu convaincant, c'est le moins qu'on puisse dire. En même temps l'uanimité contre ce film me gêne un peu, dans la mesure où j'ai déjà vu des navets tout aussi phénoménaux s'attirer des louanges à n'en plus finir. Houellebecq aurait-il raison de se croire haï par une bonne partie des milieux culturels ?

Repassons-nous pour le plaisir, en attendant son prochain roman, ce moment d'anthologie qu'est son interview par Ardisson (chaque fois que je réentends les toutes premières répliques de cette vidéo, j'ai envie de les apprendre par coeur) :



J'ai d'autre part découvert cet été la réédition en poche de son tout petit essai sur H.P. Lovecraft, Contre le Monde, Contre la Vie : très simple présentation de l'oeuvre de cet auteur de romans d'épouvante, mais ponctuée d'un humour pince-sans-rire et d'une noirceur délicieuse comme on n'en trouve sans doute chez personne d'autre, aujourd'hui, en littérature française (ou je ne les connais pas).

Exemple, avec la page d'ouverture : "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage. L'humanité telle qu'elle est ne nous inspire plus qu'une curiosité mitigée. Toutes ces "notations" d'une si prodigieuse finesse, ces "situations", ces anecdotes... Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d'écoeurement déjà suffisamment alimentée par n'importe quelle journée de "vie réelle."" (p13)