La littérature sous caféine


dimanche 18 mai 2008

Pluto chez les cyniques



1) – Qu’est-ce que la démocratie ?
– Euh… Le pouvoir au peuple ?
– Oui, c’est ça : « cratie », pouvoir, et « démo », peuple. Et la théocratie ?
– Euh…
– « Théo », Dieu, donc le pouvoir à Dieu, ou tout au moins le pouvoir aux représentants de Dieu. Et l’aristocratie ?
– Euh…
– Littéralement, « le pouvoir aux meilleurs »… Et la ploutocratie ?
– Euh… Le pouvoir à Pluto ?
– AH AH ! Trop fort ! T’imagines, le pouvoir à Pluto !
– AH AH AH ! Les chiens au pouvoir ! C’est trop Disneyland ce truc !!
– AH AH ! Trop fort !

2) Petite discussion en salle de profs sur les types d’élèves :
- Il y a un genre d’élèves avec lequel j’ai un peu de mal.
- Ah oui, lequel ?
- Le genre religieux… Tu sais, l’élève qui refuse d’aborder certains thèmes parce qu’il ne faut pas critiquer la religion, et puis qui refuse aussi en cours de dessin de regarder des représentations de femmes nues, et qui refuse aussi de faire les sujets correspondants.
- Pas possible… Vraiment ? Il refuse vraiment de regarder les femmes nues ?
- Je te jure.
- Moi y’a une catégorie qui ne me déplaît pas forcément, c’est les cyniques. Ceux qui te sortent des phrases bien senties, tu sais, assez intelligentes, mais noires.
- C’est vrai. C’est pas mal cette catégorie. Faut juste qu’ils soient vraiment intelligents. Parce que des cyniques pas intelligents, c’est vraiment pénible.
- Oui, tu as raison, il faut un minimum d’intelligence pour être cynique.

3) A propos de cynisme et d’esprit, j’incruste ici un court passage de la pièce de Sacha Guitry, Mon père avait raison. Ca faisait longtemps que je voulais en lire une, et c’est chose faite avec celle-ci parmi les plus connues. Avouons que la pièce donne l’impression d’avoir été vite écrite, pour être vite lue, vite regardée (mais ça, ce n’est pas possible), et vite oubliée.

« - Le plaisir de mentir !
- C’est un plaisir ?
- Ah ! C’est mieux que ça… c’est une volupté !... C’est une des plus grandes voluptés de la vie !... C’est une joie qui n’est pas fatigante… et qui n’est limitée que par la crédulité des autres… tu vois jusqu’où ça peut aller !... C’est une habitude à prendre !... Moi je l’ai prise très jeune… oui… j’ai menti à mes parents… à mes professeurs… j’ai menti à mes maîtresses, à mes amis et puis alors, je me suis marié…
- Et alors… là, n’en parlons pas !
- Là… alors… Parlons-en ! Quand ta pauvre maman est morte, j’avais cinquante ans… comme je ne pouvais plus lui mentir, je me suis mis à me rajeunir pour me distraire !... Je me suis rajeuni jusqu’à soixante-dix ans… et puis alors, tout à coup je me suis mis à vieillir pour avoir l’air plus jeune !... Actuellement, ça ne donne rien encore… mais, dans cinq ou six ans, quand j’aurai soixante-dix-huit ans… songe que je dirai que j’en ai quatre-vingt-cinq !... Et alors tu verras la tête des gens !... Je serai entouré de prévenances et d’admiration… d’autant plus qu’à ce moment-là, tu le penses bien, mes relations avec Louis XVIII auront pris une importance considérable… une sorte d’intimité !...
»

mercredi 14 mai 2008

Les polars plus ou moins sales (+ Clip de la semaine)



Je vais de finir le premier tome de Millenium, et force est de reconnaître que je suis légèrement déçu… (Sans doute en grande partie parce que j’en avais eu de si bons échos). J’avais entendu quelqu’un dire qu’il n’avait pas pu lire certains passages tellement ils étaient hard ! On disait le livre bien écrit, bien documenté, bien construit, et au suspense imparable.

Au finish :

- Deux cents premières pages agréables, mais étonnamment lentes (avec un goût certain pour la redite, notamment dans les dialogues).

- Une intrigue qui se corse à ce moment-là, et dont la violence culmine dans deux passages certes réussis (viol + soupçons de torture), mais décevants pour des amateurs du genre musclé : je pense à la nouvelle vague de films ultra-violents américains, du genre Hostel, ou même à des auteurs de polars gonflés à la provoc, gonflés à l’amphétamine, comme Ellroy ou Vollmann.

- Quant à l’enquête elle-même, elle se déroule dans un cadre charmant (une petite île en Norvège, atmosphère distinguée à la Agatha Christie), mais elle ne présente aucune véritable originalité (analyse de photos, série de témoins qu’on interroge les uns après les autres…), et la chute est bien vue, mais relativement insipide.

- Le style n’est pas mauvais, mais il est loin d’être percutant non plus, ni même seulement bon : en fait il n’y a pas de style, ce qui n’est pas une exigence du genre me direz-vous, à quoi je répondrais que l’un n’empêche pas l’autre. En fait je n’ai pas le souvenir d’avoir lu de page dont je me sois dit : celle-ci me plaît.

- Les 100 dernières sont terrifiantes de longueur et de rebondissements économico-familiaux dont j’ai eu du mal à voir l’intérêt… Au final j’ai trouvé l’ensemble trop lisse, trop gentil, trop calibré, trop propre (en dépit de personnages annoncés comme croustillants).

Ma perception serait-elle faussée par une trop grande consommation de polars au cinéma, dont les plus réussis jouent beaucoup sur les thèmes de l’amertume, de la déchéance, de la tension politique, et poussent à fond la carte de la noirceur ?

(Clip de la semaine : je suis tenté d'aller voir en concert Lil Jon, qui passe dans quelques jours à Paris - digne inventeur du Crunk, un genre de rap/rnb fondé sur des basses très sourdes. Le problème est que je trouve ses albums particulièrement lourdingues... Je vais être obligé de renoncer je crois.

lundi 12 mai 2008

Soyons sérieux, Tortue Géniale !



J’ai repris depuis quelques semaines maintenant le petit cours (2 heures par semaine) (intitulé Lecture / Ecriture) que je donne à Sciences-Po, devant une vingtaine d’élèves de première année. C’est toujours un plaisir de présenter les auteurs qu’on aime, auprès d’un public motivé. J’ai commencé comme l’année précédente par l’étude de quelques auteurs japonais, mais je suis tombé cette fois-ci sur des spécialistes de culture nippone (du moins, de culture télévisée nippone) qui n’ont pas oublié de me reprendre quand ils me considéraient un peu léger sur certains points d’érudition.

J’ai par exemple plaisanté sur le fait que les auteurs japonais présentaient souvent des personnages de vieillards libidineux, comme dans le classique de Kawabata, Les Belles Endormies, dont l’action se passe dans une auberge où des hommes âgés, si possible impuissants, payent pour passer la nuit avec de jeunes vierges, qu’ils ne sont pas censés toucher.

Cela me rappelait fortement le personnage de Tortue Géniale, ce vieillard sémillant apparaissant dans la série Dragon Ball, qui demandait à Son Gôku d’aller s’entraîner dans la montagne pendant qu’il s’amusait à reluquer les donzelles de passage. Un élève est venu me voir en fin de cours pour me dire que ça se voyait que je n’étais pas un spécialiste de Dragon Ball, car Tortue Géniale n’est pas vraiment un vieillard, mais un immortel, ou quelque chose approchant… J’ai pu constater de cette manière que la culture manga, qui se développait à peine lorsque j’étais ado, a fait de surprenant progrès ! Je réviserai mes classiques, la prochaine fois…

« « Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N’essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ça ne serait pas convenable ! » recommanda l’hôtesse au vieil Eguchi. (…) Les dents de la fille sous le doigt d’Eguchi paraissaient au toucher enduites d’une substance légèrement visqueuse. L’index du vieillard, glissant entre les lèvres, suivit la rangée des dents. Deux fois, trois fois dans un sens, puis dans l’autre. » (Les Belles Endormies, Livre de Poche, p 5 / p 43)

mercredi 7 mai 2008

L'avortement chez les Bisounours



« Tu sais, le monde de l’édition, c’est vraiment des gentils par rapport au monde de l’art contemporain. Si tu savais comme les coups bas, parmi les éditeurs et les écrivains, sont bon enfant ! Des bisounours, vraiment ! » me confie Marc Molk dans l’appartement du 16ème qui présente un de ses montages vidéos (à l’occasion du surprenant et sympathique Vidéo-appart 2008).

Sur ces bonnes paroles je m’assois face à l’écran, je branche les écouteurs et j’écoute, subjugué, la lecture d’un passage de son livre Pertes Humaines (Arléa, 2006) (recueil très fin, très polisson, de courts récits des amours et des attachements du narrateur):

« Il me faut toujours une bonne heure d’explication pour obtenir la fin des récriments dans une conversation sur l’avortement. Je navigue la plupart du temps dans des milieux dits de gauche. Dire dans ces conditions toute l’aversion que l’on peut ressentir à l’idée d’avortement passe pour le chausse-pied d’une remise en cause de la loi Veil. Quand ma bouche articule que je suis prêt demain à manifester pour le droit à l’avortement, on ne m’écoute déjà plus, on ne me croit plus. Il n’est pourtant pas difficile à comprendre le cloisonnement entre l’espace public et la répulsion intime. En tant que citoyen, je défends la liberté de chacun à disposer de son corps ; en tant que personne, la simple idée d’être à l’origine ou impliqué dans un avortement me donne un vertige tel qu’il me faut m’appuyer ou m’asseoir (…) » (p 51)

Tout au long de mon écoute, j’adresse à Marc, en pleine conversation à l’autre bout de l’appartement, des signes de félicitation. Je me sens parfaitement en phase avec ce genre de texte prenant le contre-pied de vérités trop facilement admises, du moins pas assez discutées, et cherchant à faire la part des choses avec le moins d’esprit partisan possible.

Je me souviens d’ailleurs avoir fait face à une situation inverse à celle que décrit Marc Molk : il y a quelques années de cela je me suis trouvé le seul à défendre l’avortement autour d’une table d’une dizaine de personnes. Je suis passé pour le sectaire de service, stupidement attaché à son idée de tuer des fœtus, malgré mes efforts désespérés pour exprimer mon opinion de la façon la plus mesurée possible, et de choisir les exemples les plus éloquents. En vain. Mes interlocuteurs restaient absurdement bloqués sur des arguments que je trouvais sidérants, du genre : « Non, les accidents de pilule ça n’existe pas… »

J’étais sorti extrêmement troublé de ce repas. J’étais bien obligé de constater que la plupart des débats, malheureusement, ne font pas changer les positions d’un iota. On n’a pas la chance d’avoir tous les jours à sa table une dizaine de Marc Molk.

vendredi 2 mai 2008

Pas si facile, l'Easy Reading (Millenium contre Maupassant)



En cette fin de vacances je suis en phase active d'élaboration de scénars (quelques projets pour les mois à venir), et certaines lectures n'en sont que plus difficiles pendant les heures creuses : c'est comme si j'étais à l'affût de chaque idée qui pourrait me venir, ce qui rend problématique toute concentration prolongée sur un autre objet que ces histoires que j'ai dans la tête.

Il aurait été logique, dans ces conditions, que j'en profite pour avancer l'un de ces livres qui ne tiennent que par l'intrigue, et dont les pages défilent sous vos yeux sans douleur, sans effort particulier. J'ai donc voulu reprendre la lecture du premier tome de Millenium, ce thriller du Nord dont tout le monde vous dit en ce moment qu'il a été incapable de le lâcher. J'avais aimé les 100 premières pages, efficaces et sympathiques, et si délicieusement fluides (l'auteur (décédé depuis) prenant d'aileurs garde à ce qu'on suive si parfaitement l'intrigue qu'il a tendance à se répéter...).

Le livre raconte l'histoire d'un vieil homme dont la fille a disparu depuis des années, et qui charge un enquêteur en fin de course de reprendre l'enquête. Atmosphère à la Agathie Christie, agrémentée d'aperçus sur la vie économique suédoise... Le livre avait tout pour me divertir, et pourtant je rame comme un fou à finir les 100 pages suivantes (je ne compte même plus m'attacher aux 300 qui suivent encore). C'est que l'intrigue, aussi simple soit-elle, exige que je me plonge durablement dans le bouquin, et j'en suis tout simplement incapable !

J'ai trouvé beaucoup plus facile de lire Pierre et Jean, le petit roman de Maupassant (que j'ai chargé l'une de mes classes de seconde de lire pendant les vacances) : la prose en est (légèrement) plus dense que celle de Stieg Larsson, et l'intrigue moins palpitante, mais ces courtes scènes de vie normande, ponctuées de drame et de désespoir, de petits portraits savoureux, conviennent bien mieux à mon état d'esprit. Peut-être faudrait-il qu'à l'avenir je ne m'attaque aux lectures les plus exigeantes (poèmes de Mallarmé, pages de Lacan) que dans mes heures de plus intense déconcentration...

jeudi 24 avril 2008

Spéciale Innocence perdue (+ Clip de la semaine)



Vacances obligent, ralentissement dans le rythme des billets cette semaine (et peut-être la semaine prochaine...)

1) A la récente exposition Louise Bourgeois, à Beaubourg, une sculpture (cf photo) présentait un curieux amalgame d'appendices de plâtre, semblant émerger d'enveloppes qui s'entrouvrent... Difficile de ne pas penser à des prépuces. Mais une petite fille s'est avancée, pointant un des globes en disant à sa mère : "Dis, maman, on dirait des yeux, non ? - Oui, oui, ma chérie..."

2) Gravé sur une table de classe: "Kiss Me, I'm Famous...", probable clin d'oeil au titre de l'album d'un célèbre DJ, "Fuck Me, I'm Famous". Les adolescents seraient-ils beaucoup plus fleur bleue qu'on ne l'imagine ?

3) "Dites, Monsieur, c'est vrai que vous êtes déjà allé au Japon.
- Oui, j'y ai même habité pendant plus d'un an...
- Ah bon ? Mais c'est dingue, ça ! Mais... Pourquoi vous êtes revenu ?"

(La musique qui me rend le plus heureux, c'est sans aucun doute le Rythm and Blues, dont JJ Cale, Knopfler ou Clapton sont quelques-uns des plus éminents représentants. Signalons au passage le très bon album, sorti cette année, Road To Escondido, associant précisément Clapton et Cale. La vidéo suivante présente J.J. Cale interprétant l'un de ses grands tubes, After Midnight (reprise par Clapton himself):

vendredi 11 avril 2008

Tête de manif (Manifestation profs / Lycéens du 10 avril 2008)



Hier je me suis joint à la manif qui protestait contre les 11 000 suppressions de postes dans l'Education Nationale (elle a réuni près de 40 000 personnes), mais j'ai très vite rejoint la tête du cortège. Ce qui était drôle, c'était de voir le contraste en l'essentiel de la foule, arborant des pancartes et scandant des slogans, et les 500 adolescents qui s'agitaient vers l'avant, se mesurant plus au moins directement aux forces de l'ordre - mouvements de foules, bastons, lancers de projectiles, etc...

La fin de la manif, très encadrée, s'est déroulée dans un décor surprenant : on sentait que tout avait été prévu pour qu'il n'y ait pas trop de casse. La foule s'est engagée dans une portion de boulevard fermée sur la gauche par un grand mur aveugle, et sur la droite par de petites impasses, sans magasin. Les CRS bloquant sur l'avant et les côtés se sont contentés d'attendre que la foule se disperse, vers l'arrière, laissant les groupes de casseurs potentiels s'échauffer en vase clos, et piochant de temps en temps parmi les plus excités.



(Photo : les CRS contiennent les débordements de foule, Boulevard du Montparnasse)

Quelques anecdotes :

1) Des policiers en civil, encadrant la progression de la foule sur la droite, désignent une fenêtre ouverte, à un angle, au premier étage, laissant apparaitre une femme tenant un nouveau-né. La femme est manifestement réjouie de voir autant de foule.
- Celle-là, elle est complètement conne. Elle était déjà là mardi, et quelqu'un lui a pété son carreau avec un caillou. Et elle ouvre sa fenêtre ! Et avec un nouveau-né dans les bras !
- La connasse...

2) Des femmes d'une soixantaine d'années, à la terrasse d'un café, voyant un groupe d'une quarantaine d'ados, capuches sur le crâne, se bastonnant entre eux:
"Allez les jeunes ! Allez ! Il faut s'exciter un peu ! Allez, tous contre Sarkozy !"

3) Les slogans en tête de cortège différaient quelque peu des autres qui suivaient. J'ai notamment entendu :
"7 - 8 ! On - Vous - Baise ! 7 - 8 ! On - Vous - Baise !"



(On ne dirait pas, mais la photo ci-dessus correspond à une scène de baston)



(Un drapeau très présent pendant la manif, en plus de celui de l'Algérie)

mercredi 9 avril 2008

Elle résiste à tout, notre petite société de consommation (Jean Baudrillard, La Société de Consommation)



C'est toujours un plaisir de lire un essai de Jean Baudrillard : sens de la formule, analyses brillantes et limpides, idées transparentes en dépit d'un certain goût pour la contradiction, voire la provocation (ce qui n'est pas pour me déplaire)... Les livres de l'auteur dont la formule "La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu" avait fait scandale en son temps, se dégustent comme de délicieuses petites mises en branle de toutes nos certitudes.

Baudrillard ne prouve rien, en fin de compte, mais il indique comme une direction nouvelle vers laquelle diriger vos pensées, quitte à vous brusquer quelque peu.

A cet égard, La Société de Consommation (Folio) n'a pas pris une ride. Publié en 1970, toutes ses digressions paraissent d'une folle actualité, quarante ans plus tard, et l'écriture n'est marquée par aucun de ces vilains tics qu'ont pris beaucoup de ses contemporains. Comment ne pas être frappé, par exemple, à la lecture de cette géniale page consacrée à "l'anticonsommation" :

"Il y a aussi tout un syndrome très "moderne" de l'anti-consommation, qui est au fond méta-consommation, et qui joue comme exposant culturel de classe. Les classes moyennes, elles, ont plutôt tendance, héritères en cela des grands dinosaures capitalistes du XIXè siècle et du début du XXè, à consommer ostensiblement. C'est en cela qu'elles sont culturellement naïves. Inutile de dire que toute une stratégie de classe est là derrière : "Une des restrictions dont souffre la consommation de l'individu mobile, dit Riesman, est la résistance que les classes élevées opposent aux "arrivistes" par une stratégie de sous-consommation ostentatoire : ceux qui sont déjà arrivés ont ainsi tendance à imposer leurs propres limites à ceux qui voudraient devenir leurs pairs." (p131)

Ou de celle-ci, à propos de l'omniprésence du corps de la femme dans les médias :

"De même que femme et corps furent solidaires dans la servitude, l'émancipation de la femme et l'émancipation du corps sont logiquement et historiquement liées. Mais nous voyons que cette émancipation simultanée se fait sans que soit du tout levée la confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité - l'hypothèque puritaine pèse encore de tout son poids. Mieux : elle prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, aujourd'hui est "LIBEREE" en tant que sexe." (p215)

L'ouvrage est cependant emprunt d'un certain comique involontaire lorsque Baudrillard passe de l'analyse au jugement moral, ou se lance dans de vibrants appels à combattre cette société. Le texte s'affaiblit alors singulièrement, et paraît même, rétrospectivement, se planter complètement sur certaines analyses. Le tout dernier paragraphe en donne une bonne idée :

"Nous savons que l'Objet n'est rien, et que derrière lui se noue le vide des relations humaines, le dessin en creux de l'immense mobilisation de forces productives et sociales qui viennent s'y réifier. Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu'en mai 1968, viendront briser cette messe blanche." (p316)

Franchement, quarante ans plus tard, on attend encore. Baudrillard espérait la disparition d'un système qui semble bien avoir, entre temps, contaminé la planète entière.