La littérature sous caféine


lundi 19 janvier 2015

"J'ai entraîné mon peuple..." sur France Bleu

Le Castor aime l'aventure ("J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure")

Un beau billet de Vincent Edin sur son Blog du Castor:

"Je ne sais pas vous, mais je n'ai pas réussi à lire depuis le 7 janvier. Quelques centaines d'articles, quelques dizaines de tribunes, de points de vue, de désintox et de décentrages; beaucoup trop de cette infobésité qui nous a submergé, englouti, sans que nous puissions nous en détacher. J'ai essayé, en vain. J'ai lu un livre sur les luttes des intermittents du spectacle, mais un livre de travail, Stabilo en main et notes à venir. Aisé. Mais s'échapper avec de la fiction, impossible. J'ai bien tenté de suivre le grand Ian Mc Ewan, mais ce livre que j'ai fini mardi dernier m'a filé entre les doigts. D'un point de vue technique, on peut considérer que je l'ai lu puisque j'ai atteint la dernière page, mais il n'en restera rien. Qu'il me pardonne.

Et puis je suis tombé sur le livre d'Aymeric Patricot. Ces deux derniers livres étaient des essais, où l'on trouvait par petites touches sombres des pans de l'horreur actuelle. "Portrait du professeur en territoire difficile" parlait notamment des tensions dans certains quartiers, des tensions ethniques, sociales surtout, identitaires. Un livre sans excès qui n'en était que plus fort. Puis les "petits blancs", une plongée passionnante dans la France hors caméra où l'on avait assimilé, à tort, Patricot a un émule de Zemmour. J'imagine que comme pour Charlie, ça doit être dur d'être aimé par un con. Et que cela lui a donné l'envie de s'évader.

Après avoir terminé le roman, j'apprends qu'il s'agit d'une histoire en partie vraie. Il y a vraiment eu une île d'Océanie devenu la plus propsère au monde grâce à la richesse de ses roches, pleines de phospate. Cela m'a vraiment surpris, non que ça ait existé, mais que Patricot s'en soit inspiré tant ce texte souffle l'évasion et la liberté fictionnelle. Un vrai roman. Et ça fait du bien.

Un vrai roman avec un protagoniste pauvre et humble, mangé par l'envie d'échapper à sa condition, à ses shorts déchirés. Il y a des figures pleines de vies, mentor économique, opposant politique, la femme et la maîtresse, tous vivent parfaitement, mais autour de ce protagoniste, Willie, passionnante figure. Passionnant car il incarne la traduction la plus absolue du bon type au bon moment. Quand il arrive sur l'île, il s'agit d'un rocher sans intérêt. Et l'économie débarque sans coup férir, comme dans la fable de Lordon (j'ai oublié le titre, mais c'est bien et dans la République des Idées). Ils avaient des carrières, ils se découvrent nababs et aspirent au consumérisme. Willie a de l'ambition et va négocier pour tout. Classiquement et en accéléré, l'obésité succède à la malnutrition. Tout va trop vite mais personne ne se pose pour réfléchir, comme l'écrit Patricot "les salaires ont doublé. Même les oisifs vivaient de ce que leur transmettaient familles et amis. Les inégalités s'accroissaient, mais l'euphorie générale gommait tout ressentiment". Quel parfait résumé des 30 glorieuses. Plus dur fut la chute que l'on vit de façon factuelle avec l'arrêt des pelleteuses, et métaphorique avec la déchéance de Willie, prostré, interdit devant une déchéance qu'il n'a pas vu venir, grisé qu'il était par les courbes sans cesse en hausse.

Parce que ça se lit comme un roman et que ça donne à réfléchir sur l'absurdité de la matrice dominante avec un décentrement géographique suffisant pour ne pas y voir un roman à clé, "j'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" fait beaucoup de bien à l'âme. En ce moment ce sont les soldes, période pendant laquelle pour 18 euros on ne parvient pas à se procurer du bien être. Pour le même prix, on peut s'offrir ce livre, sans doute une bien meilleure affaire."

vendredi 16 janvier 2015

"Grandeur et misère du développement"

Une brève dans Ouest France du 14/01/2015 à propos de "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure".

"Quand le jeune Willie débarque sur l'île de Nauru, en Océanie, dans les années trente, il est loin de se douter que la petite colonie britannique deviendra bientôt la république la plus prospère du monde, et qu'il en sera le maître Pour l'instant, fuyant la misère qui a tué son père aux Philippines, il compte bien s'intégrer au système de production occidental, entreprise prométhéenne d'extraction du phosphate qui, tout en enrichissant l'île, la ravage. Ce roman raconte, sur plusieurs décennies, son irrésistible ascension et sa chute, épopée dérisoire et brutale d'un homme confronté aux vertiges du pouvoir a l'ère des décolonisations. Comment, quand on veut dominer le sort, rester fidèle a soi-même comme aux autres ? Une vie peut refléter toutes les vies, et le destin des peuples. En concentrant dans l'histoire de Willie, incarnation fulgurante de celle de Nauru les espoirs et les angoisses qui dominent le monde, Aymeric Patricot donne une traduction romanesque, pleine de souffle et de beauté, aux questions de notre temps."

jeudi 15 janvier 2015

Présentation du livre devant la caméra de la librairie Mollat à Bordeaux

mardi 16 décembre 2014

Aragon - l'ennui distingué



Lorsque je me lance dans un texte que je veux bien écrit, je lis quelques pages d’Aragon que je tiens pour le plus grand virtuose du siècle. En ce moment, je découvre ses Beaux quartiers – avant tout parce que j’aime le titre. Comme d’habitude, c’est un texte fluide, ample, précis… On dirait de la poésie en prose, si ce n’est que l’auteur truffe son roman de formules orales qui me semblent une sorte de clin d’œil à Céline et qui doivent lui donner l’impression de s’approcher de la merveilleuse spontanéité populaire, et de la vie en général. D’ailleurs, ces petits aperçus de discours indirect libre sont une des marques de son écriture romanesque, fortement ironique, et me font parfois l’effet d’un tic.

« Pas tous les mois évidemment qu’on a la chance d’un de ces enterrements comme celui de la vieille dame Cotin, de la rue Longue, pour laquelle un évêque s’était dérangé, pensez donc, mais enfin, bon an mal an, avec le coup de collier du début de novembre, cela faisait un petit commerce bien régulier, somme toute, malgré l’aléa, et la rareté des épidémies dans la ville haute. » (Folio, page 59)

Formules, détails, historiettes… L’auteur multiplie les effets de style et cela sur des centaines de pages. En fera-t-on le tour ? Il y a quelque chose de diabolique dans cette façon de laisser entendre que rien, décidément rien n’est étranger à sa plume, à sa perspicacité.

Forcément, ce talent a son revers : c’est que ça n’en finit pas. Le problème de toute virtuosité, sans doute. Et je pense que les admirateurs mêmes des Voyageurs de l’impériale ou d’Aurélien admettent n’avoir pas fini de les lire. Je me souviens du dernier chapitre des Voyageurs de l’Impériale où l’auteur laisse agoniser le protagoniste pendant plusieurs dizaines de pages, avec une sorte d’acharnement relevant à la fois de la prouesse et du sadisme.

En fin de compte, c’est peut-être bien ça, le bonheur, en littérature : une forme d’ennui distingué.

Voici l’incipit des Beaux Quartiers – merveilleusement tourné, avec cet air de facilité qui fascine et agace à la fois :

« Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un conscrit portant à sa casquette le diplôme illustré, plié en triangle, que vendaient à la porte de la mairie des forains bruns et autoritaires. »

samedi 6 décembre 2014

4ème de couverture de "J'ai entrainé mon peuple..." (sortie le 8 janvier 2015)

Vous connaissez l’histoire de Robinson, un Occidental qui avait fait naufrage sur une île perdue. Découvrez l’histoire de Willie qui a mené son île perdue jusqu’au naufrage, sur les récifs du mirage occidental.

Quand le jeune Willie débarque sur l’île de Nauru, en Océanie, dans les années trente, il est loin de se douter que la petite colonie britannique deviendra bientôt la république la plus prospère du monde, et qu’il en sera le maître. Pour l’instant, fuyant la misère qui a tué son père aux Philippines, il compte bien s’intégrer au système de production occidental, entreprise prométhéenne d’extraction du phosphate qui, tout en enrichissant l’île, la ravage. J’ai entraîné mon peuple dans cette aventure raconte, sur plusieurs décennies, son irrésistible ascension et sa chute, épopée dérisoire et brutale d’un homme confronté aux vertiges du pouvoir à l’ère de la décolonisation.

mercredi 26 novembre 2014

Balzac, aussi généreux que ses personnages ?



Dans la plupart des romans de Balzac, le protagoniste est un homme pur, au cœur bon, souffrant dans l’adversité, prêt au sacrifice – j’achève tout juste ma lecture de La Recherche de l’infini. Et c’est finalement l’impression que me fait Balzac lui-même : je suis persuadé maintenant qu’il était un homme généreux, bienveillant. Du moins, qu’il avait cette image de lui-même.

En fin de compte, c’est une chose rare que l’écrivain soit un personnage sympathique. Et cette sorte d’ethos compte, à mes yeux, dans l’appréciation que je me fais d’une œuvre. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec Proust sur ce point : la rupture n’est pas si grande entre l’auteur et son personnage. Souvent, la biographie éclaire des aspects mystérieux d’un livre. Et puis, soyons honnête : la part d’admiration que l’on porte à une œuvre, on la porte aussi et surtout à la femme ou à l’homme qui l’incarne.

dimanche 16 novembre 2014

Le Monde, Zemmour et les "petits Blancs"



En décembre 2013, Eric Zemmour publiait dans Le Figaro un compte-rendu de mon livre "Les petits Blancs" dans lequel il me reprochait notamment de rester "politiquement correct". Le paragraphe suivant allait causer quelques remous :

"Misère financière, misère sociale, misère psychique, misère familiale, misère sanitaire même, Patricot laisse parler ses interlocuteurs qui lui confient leurs malheurs, leur sentiment de déchéance, leur haine des autres et de soi ; jusqu'à la misère sexuelle des jeunes prolétaires blancs qui, éduqués dans l'univers du féminisme occidental, ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes, qui séduisent nombre de jeunes femmes blanches, blondes de préférence, comme le prouve le succès du site blanchablacks.com, que Patricot interprète comme la revanche symbolique de la colonisation, sans voir qu'il exprime aussi l'antique attrait des femmes pour le mâle dominant, le vainqueur, à l'instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la Seconde Guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains."

Philippe Corcuff, pour Rue 89, non sans tacler le livre, a très vite pointé le fait qu'Eric Zemmour me faisait endosser ses propres obsessions, caricaturant des propos qui se voulaient nuancés. Il s'est par ailleurs étonné que je ne condamne pas sur ce blog les amalgames de l'article en question.

Le Monde, en revanche, n'a pas jugé bon de pointer ce qui me différenciait d'Eric Zemmour. Dans l'édition du 9 novembre 2014, la journaliste Ariane Chemin a publié un long article à charge contre Eric Zemmour, à l'occasion du succès phénoménal de son livre "Le Suicide français". Elle y égrène notamment un certain nombre de références et de lectures de Zemmour - les "Petits Blancs" se trouve alors inclus dans une litanie visant Alain Soral, Renaud Camus... Manifestement, le livre n'a pas été lu. L'article reprend le même paragraphe analysé par Courcuff, mais en laissant croire qu'Eric Zemmour et moi tenons les mêmes propos. Il est notamment difficile de savoir quel est l'auteur de telle ou telle phrase :

"Il [Eric Zemmour] continue (...) à creuser le sillon de ses obsessions. Dans Le Figaro, il chronique Les Petits Blancs, d'Aymeric Patricot, un livre qui décrit « la misère sexuelle de [ces] jeunes prolétaires qui ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes ». Les étrangers qui nous prennent nos femmes ! Pour Patricot, c'est « la revanche symbolique de la colonisation ». Pour Zemmour, bien davantage encore : le signe de « l'antique attrait des femmes pour le mâle vainqueur, à l'instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la seconde guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains ». La version mainstream, en somme, des Années érotiques 1940-1945, de Patrick Buisson (Albin Michel, 2008), une histoire de la « collaboration horizontale », où les femmes n'ont pas souvent le beau rôle - comme dans les « essais » de Soral et de Zemmour."

C'est d'autant plus dommage qu'il s'agit de la seule mention que Le Monde aura fait des "Petits Blancs".

Mes éditeurs de chez Plein Jour ont protesté, estimant que l'article, pour le moins ambigu, prenait la lecture de Zemmour pour argent comptant, sans se soucier de la réalité du livre. Le Monde a finalement publié le correctif suivant, dans son édition du samedi 15 novembre 2014 - coincé sous une grande publicité pour un déstockage massif de canapés convertibles :

"Eric Zemmour. Sybille Grimbert et Florent Georgesco, directeurs de Plein Jour, la maison d'édition qui a publié en octobre 2013 l'essai d'Aymeric Patricot, Les Petits Blancs, tiennent à signaler que la lecture faite par Eric Zemmour de cet ouvrage (Le Figaro du 5 décembre 2013), reprise dans le portrait du polémiste publié dans Le Monde daté 9-10 octobre, "travestit" gravement la pensée de M. Patricot. "Tout l'objet de son travail intellectuel est, précisément, de rendre possible une analyse objective et équilibrée, loin de la radicalisation, dont M. Zemmour est le symbole, des crises identitaires qui traversent notre société."