La littérature sous caféine


jeudi 25 septembre 2008

La Note Bleue de Bégaudeau (Entre les Murs)



Réaction à chaud après avoir vu Entre les Murs, le film de Laurent Cantet tout juste lauréat de la Palme d'Or à Cannes, adapté du roman de François Bégaudeau (qui joue d'ailleurs dans le film) :

Tout d'abord, évidemment, l'effet d'exotisme n'a pas joué pour moi : j'ai travaillé dans des collèges sensibles du 94 et j'enseigne maintenant à la Courneuve (93), aussi j'ai déjà fait face, à peu de choses prêt, à toutes les situations présentées dans le film. Je n'étais pas l'objet de cet étonnement, de cette surprise qui tenaient en haleine toute la salle, mais j'étais impatient de mesurer sur l'écran, scène après scène, les éventuelles différences avec ma propre perception du métier.

J'avais surtout peur qu'au simple compte-rendu des faits soit superposé tout un discours sur l'école, et qu'on veuille nous inculquer quelques principes bien sentis.

J'ai vite été soulagé : bien sûr, des points de méthode ou de comportement du professeur incarné par Bégaudeau diffèrent de ce que je peux moi-même mettre en oeuvre, mais dans l'ensemble je me suis retrouvé dans le point de vue donné sur la vie d'un professeur en collège. On a vraiment l'impression d'un journal en images, sans pathos, sans commentaire, sans même de musique, le tout serti dans une forme qui laisse place au doute, à la suspension du jugement. Parfois certains personnages (notamment parmi les profs) frisent le ridicule, mais ils n'y tombent jamais tout à fait.

En sortant de la salle j'ai pensé à la fameuse blue note, en jazz, cette note si juste qui fait la fierté des improvisateurs quand ils mettent le doigt dessus... Je me suis dit que Cantet et Bégaudeau avaient peut-être trouvé leur blue note - et celle de pas mal d'enseignants ou d'élèves...

J'ai même trouvé le film assez courageux, parce qu'il nous présente un prof en porte-à-faux, responsable de quelque dérapages qui suscitent des remous. On le voit souffrir, encaisser, louvoyer dans un univers semé d'embûches, et sans avoir toujours le beau rôle. C'est ce pari-là qui fait la valeur du film à mon goût, cette prise de risque.

Mais j'y reviendrai...

mardi 23 septembre 2008

Deux mille ans qu'on aime Sophie / La maladie d'écrire (+ clip de la semaine)



(Clip de la semaine : étonnante réussite que cette Ritournelle de Sébastien Tellier, chanson qui date déjà d'il y a quelques années, mais dont certains soupçonnent Radiohead de s'être inspirés pour un titre de leur dernier album...)



1) - Dans le mot "Philosophie", il y a la racine grecque "Philo", qui veut dire aimer... Vous savez, comme dans "Philatélie", le fait d'aimer les timbres... Alors "Philosophie", ça veut dire quoi ?
- Euh... C'est quelqu'un qui aime Sophie ?

2) - Monsieur, c'est trop long, écrire une page pour une lettre !
- Pas si long que ça ! Rappelez-vous ce que je vous disais sur la correspondance de Victor Hugo : des milliers de pages, pour toutes les lettres qu'il a écrites ! Ses lettres faisaient dix pages à chaque fois...
- Oui, mais bon, lui il avait la maladie d'écrire... Je l'ai pas, moi, la maladie d'écrire !

3) Entendu dans les couloirs :
"Ouah, t'as vu comment elle est jaune ! Elle est vraiment jaune, tu vois, comme ça, là, comme la table ! C'est vraiment un Simpson la fille !"

samedi 20 septembre 2008

Les vies qui perdent sens



L'autre jour, pour la première fois de ma vie, j'ai été réellement bouleversé par un SDF (quelqu'un qui en avait l'allure, en tout cas) : non pas que je ne sois jamais touché par le spectacle de la misère, mais cette fois-ci j'ai eu le sentiment que le type en question, d'une trentaine d'années, replet, l'air complètement ahuri à la station de tram de La Courneuve, rougi par l'alcool, pataud dans son survêtement, les cheveux ébouriffés, patientant là comme s'il attendait que quelqu'un descende du prochain wagon, pouvait encore être sauvé.

On aurait dit qu'il était sur le point de basculer corps et âme dans le désespoir, ou que, déjà désespéré depuis des lustres, il s'apprêtait à lâcher complètement prise. On lisait vraiment la détresse dans son regard, dans ses poses maladroites, quand beaucoup d'autres sont déjà murés dans une attitude distante, ou plus endurcie.

J'ai failli sortir du tram pour aller lui parler, quitte à ne pas aller travailler. C'est la pudeur, et la peur du ridicule, qui m'en ont retenu. Et puis, qu'allais-je lui dire exactement ? Attendait-il vraiment de pouvoir parler à quelqu'un ?

Le rapport est lointain, mais cela m'a rappelé le livre d'Alexandre Soljenitsyne que j'avais lu cet été, juste après sa mort, le petit roman qui a fait sa gloire, Une journée d'Ivan Denissovitch (Pocket), décrivant la journée type d'un homme qui vit depuis des mois dans le goulag : misère absolue de ces fantômes ambulants qui ne comprennent pas forcément ce qu'ils font ici, se préparent à mourir ou survivre sans but pendant des années. Ce qui fait la force de ce livre fait d'ailleurs aussi sa faiblesse : l'absence de structure dramatique, le côté brut du compte-rendu peuvent être assez saisissants, mais le risque est de rendre l'ensemble assez statique, et même ennuyeux...

"Dans son dossier, Choukhov est au camp pour trahison de la Patrie. Il a fait tous les aveux qu'il fallait : il s'est rendu aux Allemands parce qu'il avait envie de trahir l'Union Soviétique, et s'il s'est, soi-disant, évadé parce qu'il avait reçu une mission des services de renseignements de l'ennemi. Quelle mission ? Choukhov n'était pas assez futé pour en trouver une. Ni non plus l'officier du contre-espionnage. Alors c'était resté comme ça : "Une mission."" (Pocket, p87)

mercredi 17 septembre 2008

Sur les pas de John Fante (+ Clip de la semaine)



En juillet dernier, dans l'avion qui me menait à San Francisco en survolant les incroyables étendues désertiques de l'Ouest américain, je dévorais La Rouge de Los Angeles, le tout premier roman écrit par John Fante, publié quand il avait déjà rencontré le succès avec les suivants.

Séduit, comme il se doit, par la figure de ce narrateur qu'on retrouvera par la suite, ce Bandini à la fois vantard et désespéré, ridicule et mégalo, vivant d'expédients et révolté par le sort réservé aux travailleurs (tout en se faisant de ceux-là, bien souvent, des ennemis), j'ai eu comme une révélation, et plusieurs projets de romans restés en friche jusqu'alors se sont cristallisés autour d'un projet unique, mettant en scène un narrateur assez proche de celui de Fante, et mêlant savamment comme lui des éléments biographiques à d'autres plus fantasques.

Jusqu'à maintenant, j'avais toujours été étonné que des écrivains évoquent le mal qu'ils avaient, quand ils lisaient un livre, à ne pas adopter par mimétisme un style comparable dans leurs propres écrits. Je n'avais jamais vraiment cherché à imiter le style de qui que ce soit, et je n'avais jamais éprouvé la tentation de le faire. Pour la première fois, j'ai tenté l'expérience : et cet été j'ai voulu adapter l'univers de Fante au mien, noircissant des dizaines de pages avec une certaine fougue...

Résultat peu probant, évidemment ! A la fin de l'été j'ai suspendu l'écriture de ce livre car je ne suis pas arrivé (du moins pour l'instant) à trouver une fin satisfaisante, et surtout l'ensemble paraît maigre, étriqué, un peu triste, par rapport aux flamboyances de Fante. Je ne serai pas aussi naïf, la prochaine fois...

"Le vieux souriait à sa manière, je souriais à la mienne. Je le regardais et il me regardait. Sourire. Il ne savait évidemment pas qui j'étais. Il me confondait sans doute avec le reste du troupeau. Très amusant, tout ça, formidable de voyager incognito. Deux philosophes échangeant rêveusement un sourire en contemplant le sort de l'homme. Il était sincèrement amusé, son vieux nez coulait, ses yeux bleus scintillaient d'un rire paisible. Il portait une salopette bleue qui couvrait complètement son corps. Autour de sa taille, j'ai aperçu une ceinture dénuée de la moindre utilité apparente, accessoire inutile, une ceinture qui ne soutenait rien, pas même son ventre, car il était maigre. Peut-être une sorte de clin d'oeil, une plaisanterie destinée à le faire rire quand il s'habillait le matin." (p68)

(Clip de la semaine : quasiment inconnu en France, celui qui se faisait connaître il y a quelques petites années comme Lil Bow Wow s'appelle maintenant Bow Wow, et se présente à mon avis comme le digne successeur de Snoop : ses albums sont très bons, avec un sens aigü du swing qui rappelle le P-Funk glorieux de la bande de Snoop (Nate Dogg, Warren G...), et un jeu de basses aussi dévastateur que celui de Dr Dre (D'ailleurs ça ne m'étonnerait qu'il soit producteur sur ce titre, Outta my system :

dimanche 14 septembre 2008

Derrière la caméra, Houellebecq = Rohmer + Tarkovski (La Possibilité d'une Ile)



Dans le dossier de presse de La Possibilité d'une Ile, tout juste sorti sur les écrans, Houellebecq écrivait qu'il était "sincèrement haï par quasiment tout ce qui est culturel en France." Dans une interview parue dans le Tecknikart de Septembre 2008, il déclare : "Je ne sais pas pourquoi les gens choisissent de me haïr mais là, j'ai quatre expériences consécutives qui le prouvent : on n'a pas eu, avec Philippe Harel, l'avance sur recettes pour Extension du Domaine de la Lutte. Ensuite il l'a ratée deux fois de suite pour les Particules Elémentaires, qu'on a dû abandonner - c'est un Allemand qui l'a fait. Et je l'ai ratée pour la Possibilité. Et tous les projets de théâtre à partir de mes livres soumis à une commission ont été refusés en France".

En tout cas le résultat de l'adaptation sur écran du génial roman la Possibilité d'une Ile a de quoi surprendre. On retrouve le même fil narratif mais réduit à sa plus simple expression, dépouillé des deux tiers de ce qui faisait le charme du roman : le protagoniste n'est plus cet humoriste bordeline qui donnait toute sa dimension sulfurique au livre ; disparues également toutes références au sexe (ou de manière très allusive); il ne reste guère que les considérations sur les Néo-Humains, ces nouvelles générations d'hommes qui se reproduisent par un savant système de clonage et survivent à toutes les catastrophes frappant le reste de l'Humanité.

Cela nous donne un film quasiment muet : très peu de dialogues, quelques vagues monologues à peine audibles, alors que le génie de Houellebeq réside me semble-t-il dans ses longues digressions pleines de considérations désabusées, faussement détachées. L'atmosphère tour à tout apocalyptique et crépusculaire, sur fond de silence ou de musique grandiloquente, pourrait évoquer Tarkovski, tandis que la mise en scène minimaliste, décalée, sous-jouée, lorgnerait plutôt vers Rohmer.

Que penser du mélange ? A vrai dire je ne sais pas trop. L'ensemble est peu convaincant, c'est le moins qu'on puisse dire. En même temps l'uanimité contre ce film me gêne un peu, dans la mesure où j'ai déjà vu des navets tout aussi phénoménaux s'attirer des louanges à n'en plus finir. Houellebecq aurait-il raison de se croire haï par une bonne partie des milieux culturels ?

Repassons-nous pour le plaisir, en attendant son prochain roman, ce moment d'anthologie qu'est son interview par Ardisson (chaque fois que je réentends les toutes premières répliques de cette vidéo, j'ai envie de les apprendre par coeur) :



J'ai d'autre part découvert cet été la réédition en poche de son tout petit essai sur H.P. Lovecraft, Contre le Monde, Contre la Vie : très simple présentation de l'oeuvre de cet auteur de romans d'épouvante, mais ponctuée d'un humour pince-sans-rire et d'une noirceur délicieuse comme on n'en trouve sans doute chez personne d'autre, aujourd'hui, en littérature française (ou je ne les connais pas).

Exemple, avec la page d'ouverture : "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage. L'humanité telle qu'elle est ne nous inspire plus qu'une curiosité mitigée. Toutes ces "notations" d'une si prodigieuse finesse, ces "situations", ces anecdotes... Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d'écoeurement déjà suffisamment alimentée par n'importe quelle journée de "vie réelle."" (p13)

jeudi 11 septembre 2008

Des bougies dans le chandail



Prise de poste à La Courneuve, cette année, dans un lycée très défavorisé socialement, mais qui m'a réservé des classes très sympathiques au premier abord.

(La ville est célèbre notamment pour la Cité des 4000, mais aussi pour son grand parc, dans lequel se déroule chaque année la Fête de l'Huma, où se produira cette année NERD, le groupe de Pharrell Williams...)

Dans l'enthousiasme des premières heures de cours, certains élèves avaient tendance à lever la main à tout bout de champ, répondant aux questions par de surprenantes associations d'idées ou de sonorités - un peu comme s'ils participaient à un jeu télévisé pour lequel il fallait deviner des mots secrets :

1) - "Chandail", à la ligne 7, vous savez ce que ça veut dire ?
- Euh... Un chandelier ?
- Non !

2) - Et "oisif", à la ligne 39 ?
- Euh... C'est un oiseau ?
- Non !

3) - "Désoeuvré", à la ligne 52 ?
- Euh... C'est le contraire d'une oeuvre ?
- Tu peux m'expliquer ce que veut dire "le contraire d'une oeuvre" ?
- Euh... Bah, c'est le contraire d'une oeuvre, quoi !

mardi 9 septembre 2008

Fluide, de plus en plus fluide... (C.Angot, Le Marché des amants) (+ Clip de la semaine)



Rentrée littéraire 2008 (1)

Il y a une nette évolution dans ce qu'écrit Christine Angot : les premiers livres étaient heurtés, plein d'une rage et d'une urgence fiévreuses, chargés parfois de références psychanalytiques - certains trouvaient l'ensemble parfaitement novateur, d'autres indigeste. L'Inceste a marqué les esprits, Quitter la Ville a enfoncé le clou (avec une dimension réflexive nouvelle, puisque l'auteur y parlait essentiellement de la manière dont elle avait accueilli le succès du précédent livre).

Puis la prose s'est déliée : les récits se sont structurés de manière plus linéaire, plus fluide, le livre médian à cet égard me paraissant être Les Désaxés, mon préféré à ce jour (même si certains lui reprochent d'avoir quitté la voie de l'autofiction pure), parce qu'il y avait une tension romanesque, un parfait équilibre entre le côté poisseux de l'atmosphère et la limpidité du récit. Rendez-Vous, sorti chez Flammarion en 2006, prolongeait cette veine en la déliant encore (plus de 400 pages), et le succès critique atteignait des sommets puisque Christine Angot fut présentée pendant l'été 2006 comme la grande championne des Lettres Françaises.

Retournement complet en 2008, non pas de l'écriture de Christine Angot, puisque Le Marché des Amants reprend la formule d'une sorte de journal pris sur le vif, parfaitement sincère, assez brut, qui était déjà celle du précédent livre, mais de l'accueil critique, puisque le nouvel opus, racontant notamment l'histoire d'amour de l'auteur avec Doc Gynéco, s'est attiré les foudres d'à peu près tous les journalistes. Peut-être le thème était-il périlleux ? Qui n'avait envie de se moquer d'un livre qui parlait le plus sérieusement du monde d'une idylle avec le chanteur de Ma Taspé à moi ?

(N'empêche qu'en bon amateur de rap, je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de trouver certains titres du Doc joliment troussés)

Il est vrai qu'on peut etre dérouté par la relative minceur de la matière narrative, et puis par l'annonce, en quatrième de couverture, qu'il s'agit d'une histoire d'amour qui "déjoue les prévisions" :"Une femme blanche rencontre un homme métis, Bruno. Ils n'ont a prori rien à faire ensemble." Je ne suis pas sûr qu'un amour entre une Blanche et un Noir soit très subversif, aujourd'hui... Malgré tout l'ensemble se lit sans déplaisir, avec quelques pointes de belles envolées d'écriture, comme la première page qui est aussi l'une des plus réussies.

"Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça : sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. (...) (p 7)

(Clip de la semaine : Fin octobre j'assisterai au concert à la Cigale d'une artiste que j'attends de voir depuis des années, Ani Difranco, chanteuse folk encore assez méconnue en France, aux albums très inégaux, mais capables de morceaux absolument sublimes, d'une sensibilité déchirante. Véritable icône lesbien, et connue pour ses engagements féministes (certains lui reprochent de faire un véritable fonds de commerce de ses discours anti-Bush), elle s'est parfois associée à Prince dans sa dénonciation des méfaits de l'industrie du disque... J'attends beaucoup de sa prestation scénique ! Je sortirai les mouchoirs (et les cannettes) :



dimanche 7 septembre 2008

L'hypnose et la nausée (Michel Polac, Journal)



Depuis cet été je dévore les journaux de plusieurs écrivains, et je remarque deux effets principaux chez le lecteur. Un effet de saisissement, tout d’abord, devant le caractère obsessionnel de la plupart des réflexions : dès les premières pages on identifie chez l’auteur une ou deux sources principales de malheur, et quelques autres sources de bonheur, compensant plus ou moins efficacement les premières. Ces objets de réflexion sont très circonscrits. Si bien qu’on peut être pris d’une sensation proche de la nausée devant le spectacle de ce ressassement. Tant de culture, tant de travail, tant de charisme pour aboutir à cet art de la répétition, cette impudeur aveugle et mécanique ?

Et puis le deuxième effet est une effet d’hypnose : à force de suivre, jour après jour, les pensées d’un auteur, on s’y fait, on s’y fond, et c’est comme si l’on n’arrivait plus soi-même à s’extraire d’une certaine manière de voir et de sentir. On devient le vampire d’une personne, et il y a du plaisir à s’octroyer la matière d’une vie, quelle que soit sa nature.

J’ai appris l’existence du Journal de Michel Polac (1980-1998, PUF) à l'occasion d'une récente polémique (cf vidéo). Je n’ai pas acheté ce livre pour la page en question, mais par curiosité pour le personnage, et son caractère apparemment bien trempé.

Les sources de souffrance de Polac – du moins dans ce journal : la hantise de mourir sans avoir laissé d’œuvre, la dégénérescence physique, le spectacle du monde qui l’angoisse et le rend extrêmement pessimiste…

Ses sources de bonheur : la solitude, l’amour physique (il estime à deux cents le nombre de femmes avec lesquelles il a couché), la lecture, le côté revigorant de ses prestations télévisuelles…

« Je dois avouer que je ne suis pas sûr de faire jouir P. malgré tout ce qu’elle mime ou dit. Elle a un côté putain qui déploie le grand jeu pour me faire plaisir – c’est de lui arracher sa jouissance quasiment contre son gré. Car je ne jouis que de la jouissance de l’autre. Et même je ne désire que le désir de l’autre. C’est comme ça que je peux expliquer mes échecs amoureux : je n’ai presque jamais fait la conquête des femmes qui me séduisaient le plus, parce que je ne devinais pas en elles le moindre soupçon de désir de leur part. Complexe d’infériorité sans doute, puisque maintenant que je suis « célèbre » je crois voir de la curiosité dans le regard de beaucoup de femmes, et toutes les audaces me semblent permises. » (p95)

Il y a de belles pages sur la souffrance, la misanthropie, et ses critiques rapides des livres qu’il dévore sont toujours stimulantes parce qu’elles sont sans précaution, et volontiers cinglantes.

« Je lis beaucoup, énormément, presque toujours en diagonale tant est médiocre la production courante. Les romans me tombent des mains. Dans les essais, je pioche parfois des informations, la plupart du temps je trouve délayé, mal écrit, journalistiquement exprimé des idées toutes simples, des lieux communs comme ceux que j’ai retrouvés dans Le grand Mégalo et qu’il me semble avoir exprimés avec plus de style et d’humour qu’eux. Insupportable le ressassement antimarxiste de tous ces malheureux anciens du parti. Ils n’en finissent pas de s’étonner d’avoir pu y croire. » (p85)

Quant à la fameuse page qui lui a valu tant d’attaques, c’est une des plus belles du livre, force est de le reconnaître (c’est peut-être dommage, mais c’est ainsi). D’ailleurs il est étrange que si peu de place soit faite dans le volume à ce thème de l’attirance pour les jeunes garçons, et tant à la description de corps de femmes… Mauvaise consciences ? Pudeur ?