La littérature sous caféine


mercredi 25 mai 2022

La littérature de mauvais esprit

Il y a deux façons de s’opposer au monde : lutter contre ses tendances délétères (racisme, sexisme, réchauffement climatique…), ou ironiser sur les ratés de ce même progressisme – en somme, vouloir changer le monde ou bien se moquer de cette volonté-là. Inutile de préciser que cette seconde manière vous voudra moins d’égards.

Malgré tout, depuis quelques années, c’est une véritable école littéraire qui paraît émerger, celle d’un certain mauvais esprit vis-à-vis de l’époque. Je pense à Marin de Viry qui, dans « L’Arche de Mésalliance » (Rocher, 2021), a des pages savoureuses sur le goût pour la culture classique. Je pense à Abel Quentin qui s’est attiré le succès avec sa dénonciation de la cancel culture dans son page turner « Le Voyant d’Etampes » (Observatoire, 2021). Et je pense à Patrice Jean qui, depuis plusieurs romans, et notamment « La poursuite de l’idéal » (Gallimard, 2021), exerce sa plume mélancolique et satirique sur toutes sortes de milieux, de figures médiatiques et de valeurs officielles, avec une efficacité redoutable. Renaissance des Hussards, en plus taquins ?

« La Famille ne présentait jamais ses excuses. Même quand elle avait tort, elle avait quand même raison. « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », disait-on au temps de leurs joutes titanesques. Elle ne s’était pas excusée pour les chars de Budapest en 57, elle ne s’était pas excusée pour ses aveuglements successifs et elle ne le ferait jamais, et tout cela avait commencé à me gonfler, j’en avais ma claque de leurs grands barnums et de leur bigoterie et de leur morgue et de leurs fatwas et de leur grand-guignol et de leurs vapeurs et de leur cirque dégoûtant et de leur dureté et de leur plasticité, j’en avais ma claque et j’étais de plus en plus vieux et méfiant, mes inclinaisons allaient vers des esprits plus naïfs ou plus lucides, elles allaient vers Charles Péguy converti au catholicisme romain et fidèle au socialisme, à sa fraternité incandescente et non trafiquée… » (Le Voyant d’Etampes, p. 181)

lundi 23 mai 2022

La gauche américaine : Dieu, famille, patrie !



Je lis d’une traite le beau livre où Springsteen et Obama discutent de leurs carrières respectives. Je serai toujours surpris par l’optimisme foncier des Américains, du moins celui qu’ils affichent si souvent dans leurs discours et dans les œuvres. Mais aussi par les valeurs qui structurent la gauche américaine, des valeurs qu’on a tendance désormais à classer, de ce côté-ci de l’Atlantique, à l’extrême-droite : l’amour du pays, la foi en Dieu, la dévotion vis-à-vis de la famille. Et puis, il y a cette joie presque naïve qui me paraît avoir tout à fait déserté la scène politique française… Le spectacle en est revigorant, et sans doute un peu triste pour notre pays.

« Ce que j’ai appris dans l’Iowa n’a fait que conforter ce en quoi j’avais cru depuis le début : à savoir que, en dépit de toutes nos différences, il y avait des traits communs chez les Américains, que les parents de Michelle, dans le South Side de Chicago, envisageaient les choses de manière très similaire à un couple de l’Iowa. Les deux couples croyaient au dur labeur. Tous deux croyaient aux sacrifices consentis pour les enfants. Pour les deux, il était important de tenir parole. Ils croyaient en la responsabilité individuelle, et que nous devons accomplir certaines choses les uns pour les autres, par exemple s’assurer que tous les enfants bénéficient d’un bon enseignement, ou que les seniors ne sombrent pas dans la pauvreté. Qu’en cas de maladie, vous ne vous retrouviez pas livré à vous-même. Et la fierté d’avoir un boulot. Tu vois ces valeurs communes et tu te dis : si j’arrive juste à convaincre les gens des villes et les gens de la campagne, les Blancs, les Noirs et les Hispaniques – si j’arrive à faire en sorte qu’ils s’entendent, ils se verront et se reconnaîtront les uns dans les autres, et, à partir de là, nous aurons une base pour véritablement faire avancer le pays. »

mercredi 18 mai 2022

"Le sexe est très surestimé"



« Le sexe est très surestimé », pourrait être la morale du premier roman de Raphaël Rupert, « Anatomie de l’amant de ma femme » (Prix de Flore 2020). L’argument paraît grivois (la femme du narrateur couche avec un homme apparemment mieux membré) mais il sert surtout de prétexte à une série de digressions drôles et rusées, tour à tour littéraires, existentielles et métaphysiques, au point que la pochade sexuelle vire à l’exercice élégant, s’achevant par une rêverie sur l’effacement individuel. Rohmer et Beckett : so chic !

« La sexualité, comme le désir, est devenue dans nos sociétés une activité tout à fait accessoire, l’attribut nécessaire d’une vie socialement réussie. Parce que le sexe n’est pas directement utile à la vie sociale, la vie sexuelle n’a jamais été donnée à tout le monde. Elle est réservée à une élite, plus petite qu’on ne le pense. Même si le sexe semble présent partout, même si la pornographie touche les adolescents de plus en plus jeunes, même si le plaisir sexuel pur, sans amour, est devenu un passage incontournable de l’existence comme d’ouvrir un compte en banque ou passer son permis de conduire, le désintérêt croissant pour l’expérience sexuelle n’en est que plus réel. C’est la nouvelle mutation du capitalisme, la dernière boulimie spéculative. L’injonction à la réalisation sexuelle a rompu la chaîne qui plaçait le désir, le fantasme avant l’accomplissement et prévoyait même que certains accomplissements ne se concrétiseraient pas. La frustration n’est plus tolérée. (…) Le sexe, en retour, a perdu de sa puissance symbolique. » (pp ‪127-128‬).

mardi 17 mai 2022

L'esprit de grandeur

Terrassé par le génie déployé par Hugo dans Les Misérables… Seule véritable épopée française du 19ème siècle, débarrassée de l’esprit de sarcasme que l’on trouve si fréquemment ailleurs, elle renoue avec le souffle titanesque de Virgile ou de Dante, tout en faisant la part belle à cette sorte de nouveauté littéraire qu’a représentée le souci des réalités sociales. Autant le théâtre de Hugo me paraît hâbleur et sa poésie bavarde, autant son art du roman m’intimide… Sans doute la forme romanesque, ouverte à toutes les audaces, était-elle naturellement faite pour cet esprit surpuissant.

« L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profonds de deux toises entre son double talus ; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les anglais écrasa les français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. » (Chapitre « Waterloo »).

lundi 16 mai 2022

Les pensées mauvaises

Les auteurs sont assommants quand ils décrivent leurs rituels d’écriture. En revanche, quand ils racontent leur quotidien – vices, radotages, pensées mauvaises, joies furtives –, je me régale. J’adore les journaux d’écrivains. Il y a dans ce plaisir du voyeurisme autant que de la curiosité pour la façon dont les uns et les autres s’arrangent avec cette drôle de chose qu’est la vie. Le « Liberty » de Simon Liberati remplit très bien ce rôle. Sexe, drogue, alcool, amours, références littéraires pointues voire sulfureuses, indiscrétions sur le monde des galeristes et des modeux parisiens… Le lecteur n’a pas forcément envie de vivre ce qu’il lit, mais de vivre aussi densément, et c’est sans doute le propre des livres réussis que d’inspirer une curieuse nostalgie pour des événements que l'on n’a pas connus.

« La fréquentation de gens légers et précis, le détachement à l’égard des prétentions intellectuelles (mieux valait lire Détective que les conneries à la mode à l’époque de Mitterrand), la cocaïne, le goût du white trash épanoui au contact de la presse, la maturité sexuelle, je ne sais quelle envie d’adolescence, de drogues et de paillettes né dans les backstages de défilés de mode, les conversations très intimes, pleines de rire et d’attouchements avec H., ma jolie petite modèle marocaine, autant de sollicitations progressives, d’éveils à la réalité de l’idéal oublié. » (p 193)

mercredi 11 mai 2022

Rencontre avec "La vérité des écrivains" (Instagram)



La vérité des écrivains

Essayiste et écrivain, Aymeric Patricot a publié de nombreux ouvrages sur des thèmes de société porteurs tels que la crise des Gilets Jaunes ou encore le déclassement social. Citons «Autoportrait du professeur en territoire difficile» (2011) aux @editions_gallimard ou encore plus récemment «La révolte des Gaulois» (2020) aux @editionsleoscheer. Dans ses œuvres de fiction, l'écrivain parvient avec brio à mêler le social et le littéraire. Dans son dernier roman «La Viveuse» publié en février dernier aux @editionsleoscheer, le romancier revient avec un sujet encore peu connu voire tabou, celui de l'assistance sexuelle aux personnes en situation de handicap. Ni complaisant, ni misérabiliste, «La Viveuse» est le portrait d'Anaëlle, une jeune femme qui, à travers cette expérience, ne rêve finalement que de s'émanciper de son entourage et d'échapper à son quotidien. Un roman surprenant et à découvrir.

«La Vérité des Écrivains» a rencontré Aymeric Patricot à Paris pour parler des héros littéraires, de province et de l'inspiration romanesque.

(Lire la chronique @laveritedesecrivains sur le roman d'Aymeric Patricot, «La Viveuse», publication du 7 mars 2022)

Dounia T. : Aymeric, quel est l'écrivain qui t'a donné envie d'écrire ?

Mon premier coup de cœur littéraire a été pour Jean-Paul Sartre et notamment ses nouvelles comme «Le mur». Cela remonte à longtemps, je devais être en classe de 5e. Mais c'est amusant plus j'avance en âge, moins j'aime Sartre, à la fois son style et le personnage. Depuis Sartre, j'ai eu mille autres coups de cœur littéraires. Mes héros littéraires ont changé. Ce sont Colette, certains auteurs américains et japonais.

Dounia T. : Quel est le roman que tu aimes relire avec plaisir ?

Chaque année, comme un rituel, je lis un roman de Colette. J'ai une profonde admiration pour son style et pour son mode de vie. C'est quasiment une religion. Je relis Colette pour prendre la mesure de ce qu'est un beau style et pour me remettre sur la voie du bonheur. Par ailleurs, chaque année, je tiens à lire ce que j'appelle un «pavé classique». L'année dernière, par exemple, j'étais accompagné de «Guerre et paix» de Tolstoï. Cette année, ça sera «Les misérables» et puis Dante. Je choisis des classiques que je fréquente pendant un an. Aussi pendant dix ans, j'ai beaucoup lu de la littérature américaine du XXe siècle. Mes «dieux littéraires» étaient Américains, de Kerouac à DeLillo. J'aimais aussi la littérature «punk» liée à des mouvements underground des années 1970, je pense à des auteurs comme Kathy Acker par exemple. Maintenant, je reviens à la lecture des classiques européens. Je lis aussi les auteurs russes et japonais (Yukio Mishima, Yasunari Kawabata ou encore Ryū Murakami).

Dounia T. : Comment as-tu choisi le thème de ton nouveau roman «La Viveuse» ?

Curieusement, j'avais ce thème en tête depuis dix ans avant même que je ne sache que cette activité existait. J'y pensais avant même que ce soit médiatisé. Ce thème-là, je l'avais en moi. J'ai toujours été intéressé par le thème de la marginalité et attiré par les vies «cabossées» ou en marge. J'avais cru cerner des psychologies de femmes qui pouvaient faire ce genre de choses. Je me rappelle avoir parler à des amis leur disant que je voulais écrire sur ce thème il y a dix ans. Certains comprenaient, d'autres pas.

J'ai décidé alors d'écrire sur ce thème quand j'ai réalisé que c'était un thème d'avenir qui était peu ou pas traité par la littérature ou le cinéma en France. Alors qu'il existe des films américains, espagnols et italiens à ce sujet. Certains pays ont même légalisé l'activité. En France, il y a encore un grand blocage artistique et sociétal. Je me suis toujours intéressé à la psychologie de jeunes femmes issues de milieux assez populaires, un peu perdues mais qui ont du caractère et sont libres. Je suis à l'aise avec ce type de personnages que j'ai fréquenté dans ma vie et que j'ai l'impression de connaître et que j'apprécie. Le mot de « viveuse » s'est imposé à moi, c'est un néologisme que la narratrice emploie, c'est la femme qui donne la vie. C'est le sens que j'ai voulu donner à ce mot. En réalité, c'est un vieux mot qui existe et qui voulait dire la femme de mauvaise vie.

Dounia T. : Une ville, un lieu qui t'inspirent ? Et où tu aimes écrire ?

J'ai été Parisien pendant quinze années et j'ai passé beaucoup de temps au café. C'est un lieu idéal pour écrire. Depuis que je vis en Champagne, il y a un peu moins de cafés donc je n'y vais plus tant que ça (rires). Une ville ? Ce serait Tokyo où j'ai vécu. J'ai immédiatement eu le coup de foudre pour cette ville, elle est mon fantasme urbain.

Dounia T. : Quels sont tes pojets ?

J'ai une série audio de petites histoires qui se déroulent à Paris intitulée «Les contes noirs du Paris moderne». J'ai aussi plusieurs projets d'écriture liés à des thèmes divers comme le choix de quitter Paris pour vivre en province.

Crédits photos : Aymeric Patricot par Dounia T., Paris 4e. Son roman : «La Viveuse», Paris, Éd. Léo Scheer, 2022. (Photo Couverture : Julia Vogelweith)

lundi 9 mai 2022

Signature à la libraire Guerlin de Reims samedi 14 mai

mercredi 4 mai 2022

"Un roman politique et puissant autour de l'assistance sexuelle"

Chronique de Laurence Biava sur Actualitté.com à propos de La Viveuse:

"De quoi s’agit-il ? Anaëlle, l’héroïne principale, est une fille d’aujourd’hui. C’est une aide-soignante qui exerce dans un hôpital de la banlieue parisienne. A la suite d’une sortie avec son compagnon, elle rencontre à un speed-dating un jeune invalide nommé Christian pour lequel elle ressent rapidement un vif désir. Sous l’influence d’un collègue de travail, Mathieu, infirmier, et quelque peu lassée de sa profession, elle débute une formation d’assistante sexuelle pour handicapés. Un jour, elle apprend que son père qui vit seul est atteint d’un cancer : ce motif suffit à motiver ses velléités de changement professionnel : elle décide alors de l’aider financièrement. C’est un enjeu de taille car Anaëlle ne prend-elle toutefois pas le risque de perdre ses proches quand ils vont apprendre ce qu’elle fait, c’est-à-dire ce qui est souvent pris pour de la prostitution ?

Aymeric Patricot s’empare merveilleusement bien de ce scénario très contemporain. C’est un vrai beau sujet qui dit une époque qui change, à un moment où on parle de plus en plus d’inclusion. Le titre est d’abord très beau, très imprégné, très original et il sied très bien à l’ouvrage et aux déambulations de l’héroïne. Les personnages féminins sont très construits.

Beaucoup de sentiments s’entrechoquent dès le début du livre où il est souvent question de mensonges et de jalousie (l’héroïne quelque peu aguicheuse et aventureuse se cherche, et confesse plus d’une fois à elle-même qu’elle se ment autant qu’elle ment à son compagnon qu’elle laisse sans nouvelles, Mme Puech, sa chef à l’hôpital est trompée par son compagnon, Mme Amparat la mère de Christian, Pauline, sa meilleure amie).

Au cours de ses turpitudes, le personnage d’Anaëlle, lui, démontre plusieurs choses : on distingue un intérêt financier pour cette nouvelle démarche professionnelle, un intérêt sensuel qui la fait avoir plusieurs aventures dans lesquelles il y a beaucoup d’humanité, (c’est facile pour elle, elle est jolie), et enfin, un intérêt spirituel, dans la mesure où elle cherche, ce faisant, autant à s’élever spirituellement, qu’à mener une quête existentielle toute personnelle, pour espérer trouver l’amour. Les personnages masculins sont eux aussi très bien croqués : les interventions du collègue Mathieu sont les plus pertinentes. Quant à la scène avec l’amoureux Christian qui vacille et implore sa mère sur une plage, elle m’a arraché des larmes.

Avec un certain soin, Aymeric Patricot mentionne souvent des différences de classe, d’environnements sociologiques épars. La bourgeoisie catho et le côté verni craquelé de Pauline se frotte à la couche ouvrière d’Anaëlle et de son père déprimé et en souffrance. C’est très intéressant. ll est très perceptible qu’en se livrant à une forme de sacerdoce et d’assistance sexuelle (et bienveillant, et charitable), l’héroïne veut non seulement enjoliver sa vie mais espérer fréquenter un autre milieu que celui de l’hôpital qui l’emploie en qualité d’aide-soignante.

Le texte est ponctué de très jolies épiphanies stylisées qui indiquent clairement dans quel état d’esprit se trouve Anaëlle à chaque fois qu’elle vit un événement nouveau. Ainsi, le lecteur ne perd rien de vue et plonge avec elle dans son histoire, la suivant à la trace.

La fin est assez dure quand le thème de la prostitution revient en filigrane appuyer la succession d’épreuves que l’héroïne subit de plein fouet : la trahison de la meilleure amie, le père qui comprend les choses à l’envers, l’assistance sexuelle littéralement déformée dans ses grandes largeurs et donc incomprise, voire dévoyée, le fait que la mère de Christian l’handicapé se débrouille pour provoquer une rupture sentimentale entre les deux héros, le terrible imbroglio depuis le séminaire et l’annonce faite par Jacques, la rupture du contrat professionnel à l’hôpital : mais Anaëlle parvient magnifiquement à surmonter tout cela avec une force assez extraordinaire.

Pour tous les sujets qu’il aborde avec beaucoup de justesse et d’esprit, du handicap à l’accompagnement de la vie intime, du sentiment amoureux à la recherche intrinsèque de ce que l’on possède en soi, La viveuse est un roman à lire. Un livre politique et puissant. Bravo à l’auteur."