La littérature sous caféine


lundi 25 février 2019

Les bons Profs, 4ème de couverture

J’ai été cet élève studieux jusqu’à l’absurde, malade de ses fiches et de ses résultats, jouant le jeu de la discipline jusqu’à s’oublier lui-même – un véritable cancre à l’envers. Maintenant je suis professeur et je ne conseillerai à personne d’adopter la même névrose.

En revanche, j’essaye de réfléchir à ce que peut-être un bon professeur aujourd’hui, c’est-à-dire à l’heure où la massification scolaire produit une pression inédite sur l’institution. Comment rester humain dans un système qui vous scrute et qui vous juge ? Comment donner du sens à un enseignement qui se réduit trop souvent à un catalogue de compétences ? Comment transmettre la sorte de flamme en quoi consiste, envers et contre tout, l’objet secret du métier ?

« Les professeurs sont des passeurs de feu. A mesure que leur carrière avance ils sentent le fil d’énergie qu’ils font rouler dans leurs paroles, qu’ils lancent dans la classe, qu’ils mêlent à leurs propres impulsions. Toutes les méthodes ne sont qu’un prétexte pour que survienne ce ballet d’énergies, parfois court, parfois contraint, souvent éruptif, dans l’idéal exponentiel, les éclats pouvant embraser le groupe, les étincelles répandre l’incendie. Le nom de ce feu n’a pas d’importance : libido, libido sciendi, élan vital, flux de vie, mojo, karma… Mais tout le monde pourra vérifier ce concert de forces (…) qui finissent par s’épouser et dont l’entretien, voire la croissance, devrait être le fin mot de toute éducation. »

mercredi 20 février 2019

Les bons Profs (15 mars 2019, Plein Jour)

Très heureux de reprendre le chemin de la publication avec "Les bons Profs", qui sortira chez Plein Jour le 15 mars prochain. Dans ce livre mêlant récit et réflexion, je fais le portrait de ces véritables hussards de la République à qui l'on demande aujourd'hui, plus que jamais, d'être à la fois efficaces et charismatiques.

vendredi 15 février 2019

Rien que pour cette lettre...

... je suis heureux d'avoir publié ce roman, "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure", que peu de gens ont pourtant lu et dont presque personne n'a parlé, sauf Le Monde des Livres en quelques jolies lignes.

mardi 22 janvier 2019

Antigone en banlieue (Magyd Cherfi, "Ma part de Gaulois")

Quand j’étais professeur en banlieue, j’ai été frappé par la fréquence de l’Antigone d’Anouilh dans le choix des professeurs, sans doute motivé par le fait qu’ils constataient son succès auprès des élèves. De même, la pièce était souvent représentée par les troupes – amateurs ou non – qui travaillaient dans les environs. Je me l’expliquais par le fait que cette figure de jeune femme intransigeante, défendant le personnage de son frère en dépit de ses crimes, et cela contre l’autorité d’un Roi perçu comme tyrannique, représentait bien les dilemmes qui pouvaient se poser aux membres d’une communauté pris entre le respect d’une loi qu’ils n’ont pas choisie et la défense de leurs proches condamnés par cette même loi – au seul détail près que ces interprétations me semblaient faire peu de cas des raisons qu’avait précisément Créon de faire respecter l’autorité.

Je ne suis donc pas surpris de retrouver cette référence à Antigone dans le beau livre de Magyd Cherfi, « Ma part de Gaulois » (Actes sud, 2016). Dans une langue particulièrement sonore et fluide, sonnant fort et juste, le narrateur évoque l’ambivalence qui le lie à la culture française, à la fois perçue comme l’ennemie, parfois comme le sauveur – le discours devenant ici nettement plus nuancé, me semble-t-il, que dans les discours du leader de Zebda, un peu comme si la rage que réclame la musique s’apaisait dans l’espace plus feutré d’un livre.

« Depuis quelques semaines, Momo s’était donc mis en tête de préparer l’entrée au conservatoire de Toulouse, je me souviens que Samir l’avait approuvé et lui avait aussitôt conseillé de choisir Antigone (pièce politique, qu’il disait) d’Anouilh qui symbolisait la révolte des opprimés.
- Cette femme c’est un symbole de révolte, c’est nous, tu comprends, puis ça fera plaisir à Hélène, toi tu joueras le rôle de l’oppresseur, tu seras Créon et on choisira celle qui te donnera la réplique.
Momo avait tout de suite trouvé l’idée géniale d’autant qu’il avait déjà choisi sa partenaire. La pièce lui convenait : comment parler des Arabes sans qu’il n’y paraisse ? Antigone incarnait parfaitement la thématique.
- Et puis ça va plaire au jury blanc, qu’un Arabe s’attaque à un classique, disait Samir.
- Ça va faire intégré, alors que si t’interprètes Mahmoud Darwich, ça va sonner colère et pour peu qu’il y ait des juifs dans la salle, c’est mort. » (Actes sud, page 152)

mardi 15 janvier 2019

Les petits Blancs sont devenus des Gilets jaunes (1)

Comment douter qu’un grand nombre des personnages des « Petits Blancs » (Plein Jour 2013, Points Seuil 2016) ait rejoint les rangs des Gilets jaunes ? Leur colère, leur désespoir, leur envie de violence passaient inaperçus. Moi-même, je n’imaginais pas qu’elle puisse prendre un jour la forme d’une révolte à l’échelle du pays. C’est chose faite.

Fabrice, paysan (page 28 de l’édition originale) :

"L’état d’esprit de mes collègues et des jeunes qui font le choix de rester à la campagne, c’est un mélange d’enthousiasme pour la vie qu’ils mènent ou s’apprêtent à mener et de malaise, voire de rancœur, devant la place que la société leur réserve. On ne parle jamais d’eux. Vue de Paris, la campagne semble une contrée lointaine, assez pauvre, tout juste bonne à proposer des maisons de vacances. La presse n’évoque jamais les difficultés quotidiennes de ses habitants, même les plus méritants – j’en connais tellement qui travaillent comme des chiens tout en vivant du RSA. Une chose qui se dit beaucoup, c’est que les jeunes d’ici ne brûlent pas de voitures : alors, ça n’intéresse pas les milieux parisiens.

» En plus du silence, il y a l’absence de considération : la jeunesse des campagnes perçoit cruellement les clichés qui circulent à son propos. Ce ne sont pas des propos fréquents ni des insultes mais un certain nombre d’idées reçues dont ils sont les premiers conscients. Comme l’idée que les gens de la campagne ne sont pas instruits, que leur niveau culturel est bas – un cliché difficile à admettre quand on gère une ferme et qu’on maîtrise tant d’aspects techniques, tant de leviers économiques. Difficile à admettre aussi quand on connaît les excellentes moyennes de réussite au bac dans les lycées de campagne. Il faut savoir que le faible nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, dans nos régions, est en grande partie dû à la faible offre universitaire. »

vendredi 4 janvier 2019

Disait-on "Mais tellement !" dans les 90's ?

« Leurs enfants après eux » (Nicolas Mathieu, 2018) est vraiment le meilleur Goncourt depuis 2006, année du coup de massue des « Bienveillantes » de Jonathan Littell. Il y en a pour tous les goûts : sexe, violence, sens de la formule, croquis bucoliques, beaux portraits, perspectives sociologiques, tension dramatique et cela jusqu’à un final qui a l’élégance de ne pas tomber dans le pathos ni le sanguinolent. Tout y est fort et juste : un travail que certains trouvent scolaire, mais si tous les écrivains rendaient de si bonnes copies il y aurait de quoi devenir fou.

Deux très légers doutes, cependant.

Le premier sur le titre, que je ne trouve pas très évocateur. J’ai le même doute à propos du titre du premier roman de l’auteur, « Aux animaux la guerre », dont le sens m’échappe et dont le côté précieux me surprend. Mais je dois me tromper : tout cela doit être bien pensé.

Le second à propos d’une seule réplique du livre, qui m’a semblé anachronique. Deux adolescente dialoguent et l’une d’elle répond à l’autre : « Mais tellement ! » (page 250). Le roman se passe dans les années 90, il me semble que cette phrase sonne terriblement années 2010. C’est un micro-détail, bien sûr. Mais ce sont curieusement les mots du livre qui m’ont le plus frappé – peut-être parce que j’ai vraiment cru entendre parler des gens que je connais, aujourd’hui, en 2018.

jeudi 27 décembre 2018

Séraphin Lampion, le coup de génie d'Hergé

J’organise un atelier d’écriture à Epernay et pour cela j’ai dû prendre le statut d’autoentrepreneur. Je paye sur mes bénéfices des taxes puis des impôts, après avoir réglé un certain nombre de frais fixes parmi lesquels la location d’une salle, un impôt sur les entreprises, et surtout une assurance totalement absurde, censée couvrir l’organisation d’un travail en groupe. Nous souscrivons pourtant tous déjà, chacun de notre côté, des assurances civiles, j’imagine que le Centre des Arts souscrit de son côté des assurances pas possibles. Il s’agit donc de redoubler toutes ces assurances avec une assurance supplémentaire couvrant, j’imagine, le risque que les stylos prennent feu ou que, pris d’une irrépressible fureur créatrice, nous nous mettions à saccager au cutter le tableau blanc. Comment ne pas penser au génial personnage de Séraphin Lampion, l’assureur ? J’ai la nette impression qu’il a triomphé à l’échelle de la société toute entière.

lundi 10 décembre 2018

"La révolte du Gaulois roulant au diesel" (Le Monde, 08/12/2018)

Ma tribune publiée sous le titre "La révolte du Gaulois roulant au diesel" pour la version papier du Monde, et sous le titre "Aux yeux des campagnes Macron ne les connaît pas. Pis, il mes méprise." (08/12/2018)

"Dans une tribune au « Monde », l’écrivain et professeur Aymeric Patricot estime que, comme les émeutes des banlieues en 2005, la colère des « gilets jaunes » est celle d’une France qui s’est sentie dénigrée par certains propos tenus par le pouvoir.

Il y a deux ans, je quittais Paris pour une petite ville de province, profitant d’une opportunité professionnelle pour laisser derrière moi le métro, la pollution, la vie chère, le climat de violence ethnique et sociale. J’espérais goûter quelque chose comme une vie tranquille et saine. Ce faisant, j’allais observer du point de vue des campagnes les dix-huit premiers mois du quinquennat de Macron. Le moins qu’on puisse dire est que le spectacle a été saisissant. Je vais retranscrire ici quelque chose de ce que j’ai perçu dans l’accueil qui lui a été fait.

La première année, déjà, les campagnes ont bruissé d’un certain mécontentement. Elles s’estimaient bousculées : limitation de la vitesse à 80 km/h ; suppression des emplois aidés ; menace à terme sur les finances locales ; recul persistant des services publics ; dédoublement des classes de primaire dans les quartiers au détriment des territoires. Mais on se contentait de bougonner. Certes, on estimait que l’élection de M. Macron n’était pas vraiment légitime : il était arrivé là par un prodigieux coup du sort. Mais on s’était habitué à cette confiscation du pouvoir par une classe qui parle fort au nom de principes qu’elle ne s’applique pas. On acceptait la fatalité parce que l’essentiel semblait préservé : l’ordre public, quoiqu’il ait été mis à mal sous M. Hollande ; l’ordre économique, quoique le taux de chômage soit resté douloureux.

Et puis tout a basculé pendant l’été 2018. On a parlé d’erreurs de communication mais le mal était plus profond : il s’agissait d’aveux. Pendant des semaines, pendant des mois, jour après jour, une série d’actes a révélé la vérité du quinquennat aux yeux des campagnes : M. Macron ne les connaissait pas. Pis, il les méprisait. Et cela, en toute innocence, en toute bonne foi. C’était avec une sincérité désarmante qu’il révélait le fond de sa pensée, à savoir que les provinciaux sont des gens simples, corvéables à merci, condamnés par l’Histoire et potentiellement dangereux pour le pouvoir central qui incarnerait, lui, la noblesse et même le Bien.

Qu’on en juge. Il y a eu la série des paroles condescendantes à propos de la désinvolture supposée d’une certaine population (« Tu m’appelles Monsieur le président de la République », « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] », les « gens qui ne sont rien », les « fainéants »…). Il y a eu la défense de proches et de collègues en dépit de toute décence démocratique (Alexandre Benalla, Agnès Saal, Philippe Besson…). Il y a eu ces étalages d’opulence. Il y a eu ces gestes terriblement maladroits, comme ces cadeaux aux chasseurs sous prétexte que ces derniers symboliseraient la ruralité.

Surtout, il y a eu des attitudes qui non seulement n’ont pas été jugées dignes, mais qui ont été tenues pour des insultes. Et ce sont deux incidents qui, conjugués, m’ont semblé proprement explosifs, alors même qu’ils ont été scrutés avec bonhomie par les médias.

Tout d’abord, cette parole malheureuse sur les « Gaulois réfractaires au changement », expression que l’on peut d’ailleurs comprendre tant la grogne semble parfois caractériser le pays. Le problème est que M. Macron, justement, ne désignait pas les Français mais les Gaulois, c’est-à-dire, dans l’imaginaire collectif et notamment en banlieue, les Français blancs, ceux des campagnes, ceux de la France profonde, ceux qu’on a l’habitude de moquer à Paris parce que ce serait des beaufs, des alcooliques et des rougeauds.

L’épisode des photos surprenantes de M. Macron à Saint-Martin, dans les bras d’un ex-braqueur et de son cousin faisant un doigt d’honneur, est la seconde séquence qui a scellé la détestation. Car après avoir signalé l’identité de ceux qu’il méprisait, M. Macron aurait ainsi révélé ceux qu’il aimait beaucoup. Et, cette fois-ci, ses paroles étaient douces. La boucle était bouclée : le banquier d’affaires aurait avoué plus d’amour pour les banlieues que pour les campagnes, pour les voyous que pour les « classes laborieuses », comme il les nomme lui-même. Amalgames ? Bien sûr ! Mais les ressentis, les susceptibilités sont toujours affaire d’amalgames, et le rôle des politiques est d’essayer de les désamorcer. Sans doute aurait-il fallu quelques mots pour trancher le nœud qui se nouait ici, quelques mots très simples pour assurer que l’Etat ne tombait pas lui-même dans ce genre de raccourci. Quoi qu’il en soit, l’idée s’est imposée que les impôts des classes moyennes servaient surtout à nourrir la classe politique et à tenir à bout de bras les classes défavorisées.

Cette dimension culturelle – pour ne pas dire ethnique – n’a pas vraiment été commentée. Elle reste en partie taboue mais elle sous-tend certains raisonnements, elle nourrit certains symboles. Dans l’esprit des campagnes, Macron passe désormais pour un Père Fouettard dur avec les siens, doux avec les autres, et le fait qu’il s’exprime souvent de l’étranger ne passe pas inaperçu.

C’est ainsi que le phénomène de détestation s’est enclenché : quand on ironise sur le physique des gens, quand on les tance alors qu’ils vivent difficilement le quotidien, on provoque des mouvements de rejet très puissants et, malheureusement, je le crains, irréversibles. La révolte des « gilets jaunes » n’est-elle pas le symétrique des émeutes de 2005 ? Mêmes colères de communautés qui se sentent humiliées… Après le banlieusard racisé qui ne supporte plus d’être relégué dans les marges des grandes villes, le Gaulois roulant au diesel qui n’accepte plus d’être ignoré, pressuré, moqué par l’élite.

Enfin, la fameuse goutte qui a fait déborder le réservoir n’est pas anodine non plus. Depuis des décennies, chaque président commence par augmenter les impôts, estimant que la pilule s’oubliera bientôt. Mais la technique devient voyante. Certaines études n’hésitent plus à prouver ce que le peuple pressentait depuis longtemps : le pouvoir d’achat des classes moyennes diminue. Quand, de plus, on se moque ouvertement d’elles en affirmant que c’est pour la bonne cause – à savoir, la transition écologique –, alors on fournit au peuple des raisons objectives de se soulever.

Elément supplémentaire de rancœur, la voiture constitue vraiment le nerf de la guerre en province. Je l’ai appris en venant m’installer en Champagne. Je fais désormais 1 000 kilomètres par mois pour me rendre au travail – autant de frais d’amortissement, d’entretien, d’assurance, de péages, d’essence, qui dépassent les économies réalisées sur le loyer. Comment les Parisiens pourraient-ils s’en rendre compte ?

La situation me paraît désormais celle-ci : à tort ou à raison, la classe politique est tenue pour incompétente, méprisante, illégitime et privilégiée. La plupart des formations politiques sont incluses dans ce rejet. Je ne sais pas comment le régime en place peut trouver une porte de sortie, mais le phénomène de la violence civile est enclenché. Une fois que la fièvre s’empare d’un corps, difficile de la faire retomber. Une chose est sûre : le remède doit être puissant.

Aymeric Patricot, professeur de lettres en école préparatoire, est notamment l’auteur d’Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011) et des Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas(Plein jour, 2013)
."