La littérature sous caféine


mercredi 19 mars 2008

Spéciale Collections permanentes de Beaubourg (+Clip de la semaine)

Une classe en visite à Beaubourg :

1) Devant une toile de Picasso – un visage de femme très schématique :
« Putain, mais il a eu besoin de modèles pour faire ça ? »

2) La conférencière est déçue que tant de tableaux de Picasso ne soient plus dans la salle, car ils ont été prêtés.
« Tu parles d’un musée pourri, putain ! Le musée qui prête ses œuvres ! »

3) Devant une série de photos pour le moins surprenante – atmosphères de sexe et de scatologie. Devant l’air dubitatif des élèves, je lance, ironique :
« Faites gaffe, ce sont des chefs-d’œuvre, quand même !
- Des chefs-d’œuvre ? Des chie-d’œuvre, ouais ! »

(Clip de la semaine: dans mon exploration tout azymut de l'histoire de la musique pop, j'essaye de combler mes lacunes dans le rock des années 60-70, et je découvre avec plaisir, par exemple, le Velvet Underground, et leur bel album avec la chanteuse Nico, produit par Andy Warhol, s'ouvrant par la jolie chanson Sunday Morning (vous observerez au passage le regard très vif du type au clavier ):

vendredi 14 mars 2008

Haines entre communautés : de la littérature à la docu-fiction



C’est un thème rebattu que celui du jeune homme versant dans le fascisme. Sartre, dans sa fameuse nouvelle L’enfance d’un chef (incluse dans le recueil Le Mur), faisait déjà le portrait d’un garçon de bonne famille présentant tous les traits du futur « salaud ». Cela donnait de belles pages d’analyse psychologique mâtinée d'existentialisme.

La littérature japonaise a été friande de ce genre de portraits, calquant d’ailleurs volontiers le modèle sartrien : Mishima s’est portraituré lui-même comme un jeune homme avide de sensations « droitières », allant de pair avec une vie sexuelle pour le moins exotique, incarnant ce que certains ont pu appeler la figure de l’ « Homo-fasciste ».

Oé Kenzaburo, prix Nobel 1994, a repris le motif, mais de manière ironique : connu pour ses positions globalement « de gauche » (il a fait la critique sévère, par exemple, de la persistance au Japon de la fascination pour l’Empereur), il inverse la figure glorieuse de l’homo-fasciste (telle que l’a dépeinte Mishima) en figure grotesque, pathétique et dangereuse : le fasciste n’est plus un bel homme attiré par les uniformes et le sens du sacrifice, mais un frustré mal dans sa peau.

Par exemple, dans la nouvelle Seventeen, incluse dans le recueil Le Faste des Morts :

« Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermé dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite ! (…) Soudain avait disparu en moi le critique qui, débordant de mauvaise foi, m’avait toujours accusé, pointé mes défauts, certain que personne n’était aussi haïssable que moi. Je dorlotais mon corps couvert de plaies comme si je me léchais avec délicatesse. J’étais à la fois un chiot et une mère chienne aveuglément gentille. Je léchais le chiot que j’étais en lui pardonnant inconditionnellement, tout en étant prêt à aboyer et mordre inconditionnellement ces autres qui maltraitaient le chiot que j’étais. » (Gallimard, p152)

En France le thème du fanatisme fait aujourd'hui florès. Après Fraternité, de Marc Weitzmann (Denoël, 2006), c’est par exemple Eric Zemmour qui s’y est frotté. Petit Frère (Denoël, 2008) reprend un fait divers passé quasiment inaperçu il y a quelques années (un Juif assassiné par son ami d’origine arabe). Frédéric Maillard s’y est également collé avec Bleu, Blanc, Brun (Denoël 2008), décrivant la descente aux enfers d’un jeune homme qui s’intègre à des groupuscules d’extrême droite, jusqu’à tenter d’assassiner Chirac.

Dans ces deux derniers opus, la place belle est faite à la digression sociologique et aux précisions documentaires – la pointe de provocation « droitière » en plus pour Zemmour.

L’un des personnages de Petit Frère s’exprime ici (je choisis l'un des passages les moins polémiques):

« A la fin du XIXè siècle, les Juifs avaient inventé Israël parce qu’ils voulaient être une nation enfin comme les autres ; un siècle plus tard, l’Europe, et surtout la France, est entrée dans l’ère du post-national ; les Français détestent cette nation bottée et souveraine qu’est devenue Israël, car c’est l’image d’eux-mêmes qu’ils voient dans le miroir, de leur pays, de leur histoire, de Louis XIV et de Napoléon, histoire vis-à-vis de laquelle ils éprouvent un sentiment ambivalent fait de nostalgie et de honte. Les Juifs religieux te diront que cet éternel décalage historique des Juifs est la preuve de leur élection divine, et que les enfants d’Israël sont punis chaque fois qu’ils veulent abandonner la loi de Moïse et se fondre dans les nations. Les antisémites te diront que les Juifs veulent toujours diriger le monde et que, christianisme, capitalisme, communisme, sionisme, antiracisme, tout est bon pour dominer le monde. » (p217)

jeudi 13 mars 2008

Spéciales Oraux du Bac Blanc



(Photo : Métro à Manhattan)

1) « A l’époque des Lumières, au 18ème siècle, quel état le régime politique ?
- Euh… Le royaumisme ? »

2) « Pouvez-vous me dire ce que combattaient les philosophes des Lumières ? Ce qu’ils voulaient changer dans la société de l’époque ?
- Euh… Bah ce qu’ils voulaient changer, c’était la vie, quoi… Je sais pas… Ils voulaient que ça change… Après eux, les gens étaient moins coincés, quoi… »

3) « Pourquoi, à votre avis, appelle-t-on le 18ème siècle le Siècle des Lumières ?
- Euh… Bah c’étaient les Frères Lumières… Mais bon, euh… Je voulais vous dire que moi, en fait, mon point fort c’est l’écrit… »

samedi 8 mars 2008

Le cocktail spermatique (Christophe Paviot : Devenir Mort)



Les bons romans sont-ils toujours un peu sales ?

Je finis de lire le dernier roman de Christophe Paviot, Devenir mort (Hachette Littératures, janv 2007), et je suis frappé par le contraste entre la prose fluide, douce, très neutre, presque effacée de ce livre (c'est l'histoire d'une mère partant à Brooklyn sur les traces de son fils, tout juste décédé d'un cancer : elle découvrira ce qui le séparait d'elle...) et certains faits se détachant de l'ensemble par leur côté burlesque, presque brutal dans l'expression qu'ils permettent d'un certain désespoir.

C'est ce qui est parfois dommage dans beaucoup de livres : on n'en retient surtout qu'une ou deux scénettes plus saillantes que d'autres (c'est ce qui m'a toujours frappé chez Haruki Murakami), éclipsant quelque peu le reste de l'oeuvre. C'est moins la faute du romancier, me semble-t-il, que de nos lectures imparfaites et sans doute un peu rapides.

Faudrait-il en conclure à nos irréparables tendances voyeuristes ? A la condamnation, pour tout romancier qui se respecte, à toujours émailler ses romans d'une ou deux scènes choc ?

Voici l'une des anecdotes qui m'a frappé (une ancienne petite amie du protagoniste parle à la mère de celui-ci ):

""Figurez-vous que ce sale con, voyant que je restais distante devant son petit numéro, en réalité je matais un autre type sur qui j'avais des vues, un technicien du son, eh bien figurez-vous que Monsieur, vexé que je ne m'intéresse pas à lui, était descendu avec son verre de vin blanc aux WC, et vous savez ce qu'il a fait ? Il s'était masturbé et avait giclé dans son verre. (...) En remontant, il me semble bien l'avoir aperçu touillant un index dans son vin blanc, j'en suis pas sûre. Toujours est-il que pour son venger de mon manque d'intérêt pour lui, il m'avait gentiment proposé de boire dans son verre, ce que j'avais trouvé assez élégant de sa part." (p35)

jeudi 6 mars 2008

Les substances particulières (Retour de New York, 2)



(Photo : façades à Broadway)

1) L’avion atterrissait à Newark, à trente minutes en train de Manhattan, et j’ai tout de suite pensé à Philip Roth, situe la moitié de ses romans dans cette ville. A cette occasion j’ai relu les cent dernières pages de Pastorale Américaine, sans doute l’un de ses meilleurs opus (l’histoire d’un Juif Blond, surnommé le Suédois, à qui tout réussit dans la vie, jusqu’à ce que sa fille se compromette dans un absurde attentat…), et j’ai comme toujours été frappé par la force de ces pages, leur réalisme puissant, leur lyrisme douloureux. Roth, décidément le meilleur romancier américain vivant ?

Au seul bémol près qu’il rate souvent la fin de ses romans : les pistes narratives s’éloignent dans toutes sortes de directions sans jamais converger vers un vrai point final. Sans ces fins brouillonnes, Roth serait un écrivain parfait.

Exemple de page exemplaire (une sur dix, à peu près ?) :

« Que l’être humain ait ses facettes, cela ne le surprenait pas, même s’il était toujours un peu choqué de le redécouvrir à l’occasion d’une déception. Ce qui le stupéfiait, c’était cette façon qu’avaient les gens d’arriver à épuisement, de se vider de leur substance particulière et personnelle, au terme de quoi on les voyait devenir le type même de personne qui les aurait consternés naguère. A croire que, tant qu’ils menaient des vies riches et bien remplis, ils s’écoeuraient en secret ; qu’ils étaient pressés de jeter à l’égout leur santé physique et mentale, tout sens de la proportion, pour faire apparaître cet autre en eux, le vrai, qui n’était que leurre et confusion mentale. » (Pastorale Américaine, Folio, p 450)

2) Un mardi soir, une soirée proposait un hommage à l’écrivain Chinua Achebe (que je ne connaissais pas) : des auteurs aussi prestigieux que Toni Morrison (Prix Nobel) ou Colum Mc Cann, parmi dix autres au moins, intervenaient pour lire des textes et parler de ce qu’ils devaient à leur aîné. Malheureusement la soirée était complète, et je n’ai pas su trouver de billet au noir. Je n’aurais sans doute pas tout compris ce soir-là, mais le simple fait d’avoir manqué cette occasion m’a donné envie de lire un livre de chacun des auteurs présents. Ils resteront pour toujours en moi « ces auteurs dont je n’ai pas vu le visage… » (peut-être même prendront-ils une place plus importante dans mon panthéon que si je les avais vus ?)

J’ai d’ailleurs acheté sur place le livre de Achebe, Things Fall apart (qui me paraît fort lisible, en anglais). Les couvertures des livres américains sont magnifiques, même si le papier laisse à désirer…

3) J’ai également acheté le dernier roman de Thomas Pynchon, Against the Day, pas encore traduit en français. C’est un livre énorme, que je ne lirai sans doute jamais en anglais (j’ai déjà du mal à finir ses romans traduits). Mais la force de mon admiration est telle, que j’aurais regretté de ne pas l’avoir acheté. Dans l’avion au retour j’ai lu la première page, très bonne, mais le nombre de mots que je ne comprenais pas dépassait toutes mes estimations. 25 Dollars pour une trentaine de lignes, et 750 grammes dans ma bibliothèque…

J’ai également acheté un énorme volume des aventures de Garfield, et celui-là je l’ai lu d’une traite.

mardi 4 mars 2008

Paisible Manhattan (+ clip de la semaine)



(Photo : une rue de Chelsea, un quartier de Manhattan, la nuit)

Reprise en main tout en douceur de ce blog, après la parenthèse new-yorkaise. Quelques impressions du voyage, en vrac, et quelques anecdotes :

1) Beaucoup moins d’obèses que ce à quoi je m’attendais (sans doute est-ce propre à New York).

2) Tellement plus de taxis qu’à Paris (2/3 des voitures à Manhattan ?)

3) Tellement de calme dans les rues : peu de trafic, très peu de klaxons, beaucoup de voies désertes… Même les avenues les plus trépidantes sont plus reposantes qu’à Paris.

4) Relative vétusté des équipements publics (métro vieillot, chaussées parfois défoncées…), alors que je m’attendais, un peu naïvement sans doute, à du Hi-Tech. En revanche, extrême propreté des trottoirs (même dans les quartiers périphériques, me semble-t-il).

5) Politesse et calme des habitants, même dans les quartiers plus pauvres comme le Bronx ou Harlem. Peu d’altercations (même si je les trouve plus sonores qu’à Paris), peu de nervosité. Quand vous sortez votre guide, le premier venu se penche vers vous : « Need any help ? » Les gens ne parlent pas fort dans le métro, et n’écoutent pas de musique sur leur portable. Pas du tout l’excitation parisienne. Je n’avais connu ça qu’à Tokyo…

6) Etonnant comme les communautés sont territorialisées : dans le Queens, par exemple, il y a des coins 100 % chinois, 100 % jamaïcains, 100 % afro-américains…

7) Une anecdote : je me baladais dans le Bronx (dans les 70’s, Nixon tenait ce quartier pour le plus dangereux des USA), et je prenais des photos le plus discrètement possible, de peur d’avoir l’air de m’extasier de ces longues rues sévères d’habitations de briques rouges (sombres), plutôt pauvres, et majoritairement noires.

Juste après mon dernier cliché, je me suis éloigné rapidement et j’ai entendu plusieurs fois : « Mister ! Hey, mister ! » J’ai fini par me retourner : un grand Black assez baraqué, capuche et Timberlands, me demandait d’une voix autoritaire ce que j’avais pris en photo : « Euh… You know… I’m just a tourist… - I want to see your picture ! – I only took buildings, you know... I’m just a tourist... I took cars, streets... – I want to see your picture !”

Les mains tremblantes, j’ai sorti mon appareil et j’ai montré la prise de vue (ratée, d’ailleurs, une perspective parfaitement plate). Il m’a répondu : « Lovely picture ! », avant de s'éloigner. Je ne saurai jamais si j’ai eu affaire à un type qui m’aurait demandé d’effacer la photo s’il était apparu dessus, de peur que je sois de la police, ou à un simple esthète.

(Quoi de plus circonstancié, pour la BO de ce billet, que le dernier clip de Busta Ryhmes, l'excellent New York Shit, extrait de son dernier album The Big Bang:

jeudi 21 février 2008

Van Gogh, quel looser !



Je pars une petite semaine à New York, et je vous laisse en présence d'élèves de Terminale lors d'une sortie au Musée d'Orsay :

1) Un élève, devant une toile (pointilliste) de Seurat :
"Ouah, putain, comment j'aurais trop la flemme de finir la toile !"

2) A la fin de la visite, je demande à un élève:
"Alors, bilan de la matinée ? Petit commentaire sur la conférencière ?
- Bah, elle aurait été plus jeune, et avec plus de formes, c'est sûr, j'aurais été plus concentré !"

3) Un élève, découvrant la salle des Van Gogh :
"Putain, je vous jure, si on m'obligeait pas à venir ici à cause de la formation, je viendrais jamais moi ! C'est trop moche ces trucs ! Je vous jure, je trouve ça vraiment moche !"

mercredi 20 février 2008

"La joyeuse insolence d'un jour" (Javier Cercas, A la vitesse de la lumière)

En commençant ce blog, j'ai eu peur d'épuiser très vite le stock des livres à chroniquer, mais c'est exactement l'inverse qui se produit... De chaque côté de mon ordinateur deux, puis trois, puis quatre piles de livres se font menaçantes - ceux que je viens de lire et dont j'aimerais ne serait-ce que dire un mot (sans compter les piles, encore plus grandes, de tous ceux que je commence à lire et qui n'en valent pas la peine).

(Outre le problème du temps pour essayer de rendre compte d'un minimum de lectures, il y a le problème du budget consacré aux livres (si mes calculs sont bons, ces derniers mois je n'ai pas acheté moins d'un livre par jour en moyenne) et celui de la place (je vais bien devoir me débarrasser de quelques kilos).

Dans cette masse effrayante, il y a parfois de singulières pépites qui se détachent, et nul doute que le roman de Javier Cercas, A la vitesse de la lumière (Babel, janv 2008), aura été l'une d'elles au cours de l'année 2007-2008: une prose fluide, précise, souvent belle, pour cette histoire émouvante d'une amitié entre un romancier espagnol bientôt submergé par le succès, et un vétéran du Vietnâm traumatisé par ce qu'il a commis (les événements les lieront de façon dramatique, comme il se doit).

Le thème n'est que moyennement tentant, et les cinquante premières pages un peu longuettes, mais bientôt c'est la force du récit qui vous happe et la succession de réflexions tour à tour brillantes et touchantes. Du bel ouvrage, parfaitement maîtrisé.

"Bien des années plus tôt, Rodney m'avait prévenu et, même si j'avais interprété alors ses paroles comme l'inévitable sécrétion moralisatrice d'un perdant imbibé de l'écoeurante mythologie de l'échec qui gouverne un pays obsédé jusqu'à l'hystérie par le succès, j'aurais au moins dû prévoir que personne n'est vacciné contre le succès et que ce n'est qu'au moment de l'affronter qu'on comprend que c'est non seulement un malentendu et la joyeuse insolence d'un jour, mais que ce malentendu et cette insolence sont humiliants." (p186)

Profitons du fait que le narrateur de ce roman se laisse souvent bercer par la musique de Van Morrison pour glisser ici-même l'un des plus grands tubes de ce grand artiste de rythme and blues (mâtinée de pop et de rock), trop méconnu à mon goût, et que j'ai découvert grâce à un duo avec M.Knopfler :