La littérature sous caféine


jeudi 3 avril 2008

Je ne suis plus portugais, mais japonais (+ Clip de la semaine)

1) Entendu en salle des profs :
« Vous savez quoi ? Elle m’a dit, en début de cours : « Eh Madame, aujourd’hui je respecte pas le plan de classe, parce que j’ai trop de trucs à dire à ma copine, franchement, trop trop de trucs à lui raconter, faut vraiment qu’on soit à côté… » »

2) Entendu en salle des profs :
« Un de mes élèves parlait de sa mère, et vous savez ce qu’il en a dit ? « Hier, ma mère a été gymner… » - Quoi ? – Il a dit : « Elle a été gymner… » Elle gymne, quoi… Du verbe gymner, faire de la gymnastique… »

3) - Eh Monsieur, vous auriez pas des origines asiatiques ?
- Mon père est japonais…
- (A sa voisine) Ah, tu vois, je t’avais bien dit !
- Et ma mère est coréenne…
- …
- Il blague !
- Pourtant, ses yeux…

(Je poursuis mon exploration du Funk, et je trouve pour l'instant qu'un artiste se détache assez franchement, il s'agit de Curtis Mayfield : chaleureux, soyeux, brillant, discrètement groovy, Curtis n'a pas pris une ride...

mercredi 2 avril 2008

Défonce minimaliste



Il y a d'excellents romans pour les lendemains de cuite, ou les lendemains d'indigestion alimentaire : lundi dernier j'avais du mal à me tenir éveillé (insomnie la veille), alors je me suis emparé de Factotum, de Charles Bukowski, succession de très courts chapitres narrant les vadrouilles alcoolisées et sexuelles d'un narrateur rêvant de gloire, errant de petits jobs en petits jobs.

Les phrases sont courtes, sobres, à la fois sordides et hilarantes. C'est un relevé minimaliste de rencontres, d'insultes et de déconvenues - l'auteur ne s'autorise même pas de coups de gueule, car il vaut beaucoup mieux que cela, traînant sa grande carcasse d'auteur déglingué avec un naturel insolent.

"Tous les sièges étaient pris. Il y avait des femmes, quelques mémères, grasses et un peu connes, plus deux ou trois dames qui en avaient vu des dures. Comme j'm'asseyais, une poule s'est levée et s'est barrée avec un mec. Elle est revenue cinq minutes après.
"Helen ! Helen ! Comment fais-tu ?"
Elle s'est marrée.
Une autre s'est pointée pour essayer.
"Ca doit être valable ! J'en veux aussi !"
Ils sont sortis ensemble. Helen est revenue cinq minutes après.
"Elle doit avoir une pompe aspirante à la place du con !
-J'vais essayer ça, a dit un vieux mec dans le fond du bar. J'ai pas bandé depuis que Teddy Rossevelt a passé l'arme à gauche."
Ca a pris dix minutes à Helen pour se le faire
." (Livre de poche, p 45)

Signalons au passage que l'adaptation cinéma du même nom, starring Matt Dillon, (cf vidéo) est excellente.

jeudi 27 mars 2008

Morceaux d'Afrique



J’ai récemment lu deux livres qui mettaient l’Afrique en scène et qui retranscrivaient bien, chacun à leur manière, les impressions contradictoires que j’ai tirées de mon voyage au Sénégal en février 2007.

D’une part la sensation d’une certaine paix, d’un art de vivre, d’une grande gentillesse de la part des habitants. C’est ce qui me paraît se dégager du roman de Valentine Goby, L’antilope blanche (Folio, 2007) : lent roman, très pudique, retraçant l’histoire vraie d’une femme partie vivre au Cameroun dans les années 50, la foi chevillée au corps, consacrant son temps, son énergie (et sa santé) à l’éducation de jeunes filles, et devant finalement quitter le pays, non sans douleur, au moment des événements sanglants de la décolonisation.

L’intérêt de ce livre réside surtout dans le grand écart entre l’éloge d’une femme, altruiste et courageuse, et le souci de garder présent à l’esprit les méfaits du colonialisme. Une volonté très louable, me semble-t-il, de maintenir une vision complexe des choses.

« Je ne déroge pas au souci moral affiché par ma génération, à qui la colonisation semble un outrage, et la guerre, et toute forme de domination blanche et occidentale. Ma rencontre avec les Antilopes n’a pas bouleversé mes convictions profondes et mes valeurs. Mais elle a modifié mon regard sur la vie d’une femme qui, en son temps, fut exemplaire. Fut aimée. D’un amour filial et non servile. Un tel amour, plus de cinquante ans après les faits, ne pouvait que répondre à un amour reçu. Devant lui, la raison s’incline, et les grands discours. Charlotte Marthe est née. Vraie, contrastée, irrationnelle, paradoxale. » (p 276)

D’autre part la tension que peut éprouver l’Occidental dans un monde qui lui reste étranger, dans lequel il est globalement impuissant, et dans lequel rôde parfois le parfum de la misère et de la mort – et d’un terrible fatalisme.

Le beau livre de Céline Curiol, Route Rouge (Vagabonde, 2007) (tellement court que c’en devient frustrant) rend bien palpable cette angoisse : l’auteur relate un voyage au Sierra Leone, marqué par une guerre atroce. Elle se contente de notations relativement dispersées, très bien écrites, et toujours sur une sorte de réserve qui lui permet sans doute de contenir la force des choses ressenties.

« R. m’expliquera que les Sierra-Léonais ont souvent une réaction agressive vis-à-vis du handicap mental ou de la malformation physique – il n’est pas rare qu’on lapide les nains. Dans une société où l’absence de règles éthiques n’encourage pas leur acceptation, les accidents dans le développement morphologique ou intellectuel effrayent. L’anormalité n’est pas spontanément tolérée. » (p 51)

mercredi 19 mars 2008

Spéciale Collections permanentes de Beaubourg (+Clip de la semaine)

Une classe en visite à Beaubourg :

1) Devant une toile de Picasso – un visage de femme très schématique :
« Putain, mais il a eu besoin de modèles pour faire ça ? »

2) La conférencière est déçue que tant de tableaux de Picasso ne soient plus dans la salle, car ils ont été prêtés.
« Tu parles d’un musée pourri, putain ! Le musée qui prête ses œuvres ! »

3) Devant une série de photos pour le moins surprenante – atmosphères de sexe et de scatologie. Devant l’air dubitatif des élèves, je lance, ironique :
« Faites gaffe, ce sont des chefs-d’œuvre, quand même !
- Des chefs-d’œuvre ? Des chie-d’œuvre, ouais ! »

(Clip de la semaine: dans mon exploration tout azymut de l'histoire de la musique pop, j'essaye de combler mes lacunes dans le rock des années 60-70, et je découvre avec plaisir, par exemple, le Velvet Underground, et leur bel album avec la chanteuse Nico, produit par Andy Warhol, s'ouvrant par la jolie chanson Sunday Morning (vous observerez au passage le regard très vif du type au clavier ):

vendredi 14 mars 2008

Haines entre communautés : de la littérature à la docu-fiction



C’est un thème rebattu que celui du jeune homme versant dans le fascisme. Sartre, dans sa fameuse nouvelle L’enfance d’un chef (incluse dans le recueil Le Mur), faisait déjà le portrait d’un garçon de bonne famille présentant tous les traits du futur « salaud ». Cela donnait de belles pages d’analyse psychologique mâtinée d'existentialisme.

La littérature japonaise a été friande de ce genre de portraits, calquant d’ailleurs volontiers le modèle sartrien : Mishima s’est portraituré lui-même comme un jeune homme avide de sensations « droitières », allant de pair avec une vie sexuelle pour le moins exotique, incarnant ce que certains ont pu appeler la figure de l’ « Homo-fasciste ».

Oé Kenzaburo, prix Nobel 1994, a repris le motif, mais de manière ironique : connu pour ses positions globalement « de gauche » (il a fait la critique sévère, par exemple, de la persistance au Japon de la fascination pour l’Empereur), il inverse la figure glorieuse de l’homo-fasciste (telle que l’a dépeinte Mishima) en figure grotesque, pathétique et dangereuse : le fasciste n’est plus un bel homme attiré par les uniformes et le sens du sacrifice, mais un frustré mal dans sa peau.

Par exemple, dans la nouvelle Seventeen, incluse dans le recueil Le Faste des Morts :

« Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermé dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite ! (…) Soudain avait disparu en moi le critique qui, débordant de mauvaise foi, m’avait toujours accusé, pointé mes défauts, certain que personne n’était aussi haïssable que moi. Je dorlotais mon corps couvert de plaies comme si je me léchais avec délicatesse. J’étais à la fois un chiot et une mère chienne aveuglément gentille. Je léchais le chiot que j’étais en lui pardonnant inconditionnellement, tout en étant prêt à aboyer et mordre inconditionnellement ces autres qui maltraitaient le chiot que j’étais. » (Gallimard, p152)

En France le thème du fanatisme fait aujourd'hui florès. Après Fraternité, de Marc Weitzmann (Denoël, 2006), c’est par exemple Eric Zemmour qui s’y est frotté. Petit Frère (Denoël, 2008) reprend un fait divers passé quasiment inaperçu il y a quelques années (un Juif assassiné par son ami d’origine arabe). Frédéric Maillard s’y est également collé avec Bleu, Blanc, Brun (Denoël 2008), décrivant la descente aux enfers d’un jeune homme qui s’intègre à des groupuscules d’extrême droite, jusqu’à tenter d’assassiner Chirac.

Dans ces deux derniers opus, la place belle est faite à la digression sociologique et aux précisions documentaires – la pointe de provocation « droitière » en plus pour Zemmour.

L’un des personnages de Petit Frère s’exprime ici (je choisis l'un des passages les moins polémiques):

« A la fin du XIXè siècle, les Juifs avaient inventé Israël parce qu’ils voulaient être une nation enfin comme les autres ; un siècle plus tard, l’Europe, et surtout la France, est entrée dans l’ère du post-national ; les Français détestent cette nation bottée et souveraine qu’est devenue Israël, car c’est l’image d’eux-mêmes qu’ils voient dans le miroir, de leur pays, de leur histoire, de Louis XIV et de Napoléon, histoire vis-à-vis de laquelle ils éprouvent un sentiment ambivalent fait de nostalgie et de honte. Les Juifs religieux te diront que cet éternel décalage historique des Juifs est la preuve de leur élection divine, et que les enfants d’Israël sont punis chaque fois qu’ils veulent abandonner la loi de Moïse et se fondre dans les nations. Les antisémites te diront que les Juifs veulent toujours diriger le monde et que, christianisme, capitalisme, communisme, sionisme, antiracisme, tout est bon pour dominer le monde. » (p217)

jeudi 13 mars 2008

Spéciales Oraux du Bac Blanc



(Photo : Métro à Manhattan)

1) « A l’époque des Lumières, au 18ème siècle, quel état le régime politique ?
- Euh… Le royaumisme ? »

2) « Pouvez-vous me dire ce que combattaient les philosophes des Lumières ? Ce qu’ils voulaient changer dans la société de l’époque ?
- Euh… Bah ce qu’ils voulaient changer, c’était la vie, quoi… Je sais pas… Ils voulaient que ça change… Après eux, les gens étaient moins coincés, quoi… »

3) « Pourquoi, à votre avis, appelle-t-on le 18ème siècle le Siècle des Lumières ?
- Euh… Bah c’étaient les Frères Lumières… Mais bon, euh… Je voulais vous dire que moi, en fait, mon point fort c’est l’écrit… »

samedi 8 mars 2008

Le cocktail spermatique (Christophe Paviot : Devenir Mort)



Les bons romans sont-ils toujours un peu sales ?

Je finis de lire le dernier roman de Christophe Paviot, Devenir mort (Hachette Littératures, janv 2007), et je suis frappé par le contraste entre la prose fluide, douce, très neutre, presque effacée de ce livre (c'est l'histoire d'une mère partant à Brooklyn sur les traces de son fils, tout juste décédé d'un cancer : elle découvrira ce qui le séparait d'elle...) et certains faits se détachant de l'ensemble par leur côté burlesque, presque brutal dans l'expression qu'ils permettent d'un certain désespoir.

C'est ce qui est parfois dommage dans beaucoup de livres : on n'en retient surtout qu'une ou deux scénettes plus saillantes que d'autres (c'est ce qui m'a toujours frappé chez Haruki Murakami), éclipsant quelque peu le reste de l'oeuvre. C'est moins la faute du romancier, me semble-t-il, que de nos lectures imparfaites et sans doute un peu rapides.

Faudrait-il en conclure à nos irréparables tendances voyeuristes ? A la condamnation, pour tout romancier qui se respecte, à toujours émailler ses romans d'une ou deux scènes choc ?

Voici l'une des anecdotes qui m'a frappé (une ancienne petite amie du protagoniste parle à la mère de celui-ci ):

""Figurez-vous que ce sale con, voyant que je restais distante devant son petit numéro, en réalité je matais un autre type sur qui j'avais des vues, un technicien du son, eh bien figurez-vous que Monsieur, vexé que je ne m'intéresse pas à lui, était descendu avec son verre de vin blanc aux WC, et vous savez ce qu'il a fait ? Il s'était masturbé et avait giclé dans son verre. (...) En remontant, il me semble bien l'avoir aperçu touillant un index dans son vin blanc, j'en suis pas sûre. Toujours est-il que pour son venger de mon manque d'intérêt pour lui, il m'avait gentiment proposé de boire dans son verre, ce que j'avais trouvé assez élégant de sa part." (p35)

jeudi 6 mars 2008

Les substances particulières (Retour de New York, 2)



(Photo : façades à Broadway)

1) L’avion atterrissait à Newark, à trente minutes en train de Manhattan, et j’ai tout de suite pensé à Philip Roth, situe la moitié de ses romans dans cette ville. A cette occasion j’ai relu les cent dernières pages de Pastorale Américaine, sans doute l’un de ses meilleurs opus (l’histoire d’un Juif Blond, surnommé le Suédois, à qui tout réussit dans la vie, jusqu’à ce que sa fille se compromette dans un absurde attentat…), et j’ai comme toujours été frappé par la force de ces pages, leur réalisme puissant, leur lyrisme douloureux. Roth, décidément le meilleur romancier américain vivant ?

Au seul bémol près qu’il rate souvent la fin de ses romans : les pistes narratives s’éloignent dans toutes sortes de directions sans jamais converger vers un vrai point final. Sans ces fins brouillonnes, Roth serait un écrivain parfait.

Exemple de page exemplaire (une sur dix, à peu près ?) :

« Que l’être humain ait ses facettes, cela ne le surprenait pas, même s’il était toujours un peu choqué de le redécouvrir à l’occasion d’une déception. Ce qui le stupéfiait, c’était cette façon qu’avaient les gens d’arriver à épuisement, de se vider de leur substance particulière et personnelle, au terme de quoi on les voyait devenir le type même de personne qui les aurait consternés naguère. A croire que, tant qu’ils menaient des vies riches et bien remplis, ils s’écoeuraient en secret ; qu’ils étaient pressés de jeter à l’égout leur santé physique et mentale, tout sens de la proportion, pour faire apparaître cet autre en eux, le vrai, qui n’était que leurre et confusion mentale. » (Pastorale Américaine, Folio, p 450)

2) Un mardi soir, une soirée proposait un hommage à l’écrivain Chinua Achebe (que je ne connaissais pas) : des auteurs aussi prestigieux que Toni Morrison (Prix Nobel) ou Colum Mc Cann, parmi dix autres au moins, intervenaient pour lire des textes et parler de ce qu’ils devaient à leur aîné. Malheureusement la soirée était complète, et je n’ai pas su trouver de billet au noir. Je n’aurais sans doute pas tout compris ce soir-là, mais le simple fait d’avoir manqué cette occasion m’a donné envie de lire un livre de chacun des auteurs présents. Ils resteront pour toujours en moi « ces auteurs dont je n’ai pas vu le visage… » (peut-être même prendront-ils une place plus importante dans mon panthéon que si je les avais vus ?)

J’ai d’ailleurs acheté sur place le livre de Achebe, Things Fall apart (qui me paraît fort lisible, en anglais). Les couvertures des livres américains sont magnifiques, même si le papier laisse à désirer…

3) J’ai également acheté le dernier roman de Thomas Pynchon, Against the Day, pas encore traduit en français. C’est un livre énorme, que je ne lirai sans doute jamais en anglais (j’ai déjà du mal à finir ses romans traduits). Mais la force de mon admiration est telle, que j’aurais regretté de ne pas l’avoir acheté. Dans l’avion au retour j’ai lu la première page, très bonne, mais le nombre de mots que je ne comprenais pas dépassait toutes mes estimations. 25 Dollars pour une trentaine de lignes, et 750 grammes dans ma bibliothèque…

J’ai également acheté un énorme volume des aventures de Garfield, et celui-là je l’ai lu d’une traite.