La littérature sous caféine


jeudi 21 juin 2007

La sensualité grasse (Proust et Colette passent le bac)



J’écoute les candidats au bac me lire leurs commentaires (souvent brefs), et je me surprends à trouver certaines phrases des textes que j’ai sous les yeux particulièrement belles. Parfois je résiste difficilement à l’envie de poser aux élèves des questions du genre : « Trouvez-vous cette phrase réussie ? Vous émeut-elle ? D’où vient sa beauté ?... »

Je me retiens pourtant et je cherche en moi-même la réponse, par exemple avec cette expression de Marcel Proust, dans le fameux texte de la madeleine :

« Les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. »

Ou bien ce bout de phrase de Colette, extrait des Vrilles de la Vigne :

« Nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de sorbet vanillé et poussiéreux… »

Qu’est-ce qui peut expliquer, d’ailleurs, qu’une même exigence stylistique, chez deux auteurs, ait terriblement vieilli chez l’un, et merveilleusement passé l’épreuve du temps chez l’autre ?

Si je relis les phrases citées de Proust et de Colette, je trouve que le premier n’a pas pris une ride, et je trouve à la seconde un côté définitivement désuet (bien que je sois un grand admirateur de sa prose chargée). Pourquoi donc le « grassement sensuel » de Proust passe-t-il mieux que « la suavité de sorbet vanillé et poussiéreux » de Colette ? Peut-être Colette en fait-elle en fait un peu trop…

mercredi 20 juin 2007

Mes couilles sur un plateau



J’achève la lecture, distrayante, de Sexus Politicus (Deloire/Dubois, chez Albin Michel), cette longue recension d’anecdotes sur la vie sexuelle de nos hommes politiques. J’ai surtout retenu quelques bons mots :

« Après la victoire contre Balladur en 1995, Villepin s’était exclamé en privé : « Ceux-là, on les a baisés avec du gravier ! » » (p24)

« Selon l’historien Michel de Decker, « le comte d’Evreux avait épousé une femme très jolie vue de dos » » (p57)

« A propos de deux hommes politiques, dont l’un avait épousé la femme de l’autre, Couve de Murville persiflait, en parodiant le langage militaire : « Ils ont servi dans le même corps. » » (p78)

Bernadette Chirac, à propos de Marie-France Garaud : « Moi, elle me prenait pour une parfaite imbécile… Son tort a été de ne pas se méfier assez de moi. On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes. » (p137)

« En 1986, Chirac est excédé par son homologue britannique, Margaret Thatcher : « Qu’est-ce qu’elle veut encore, la ménagère, mes couilles sur un plateau ? » »

« Pour l’empêcher de le quitter, Balkany l’aurait menacée avec une arme de poing dans son appartement boulevard de Courcelles à Paris. Mieux, un 357 Magnum à la main, il lui aurait imposé une fellation. (…) Il concède qu’il possède une arme, mais jure qu’elle se trouve à la campagne. (…) Isabelle Balkany vient au secours de son mari, avec cette phrase désormais célèbre dans les arcanes de la politique : « Mon mari n’a jamais eu besoin d’un revolver pour se faire tailler une pipe. » » (p317)

Au final, et au risque de paraître moralisateur, je trouve difficile d’éprouver de l’admiration pour cette armée d’hommes politiques toutes couilles devant, prêts à n’importe quelle extravagance pour s’en taper le maximum. C’est amusant, mais ça ne les grandit pas vraiment… Non seulement on peut s’effrayer qu’ils aient l’air de travailler si peu, mais je me suis surpris à trouver de la noblesse aux quelques-uns qui ne cèdent (apparemment) pas à la tempête rose : des De Gaulle, des Jospin…

lundi 18 juin 2007

Banga/Cotton



1) Pot de fin d'année dans une classe adorable du lycée Cotton de Montreuil, la Seconde Arts Appliqués...

- Bon, vous amènerez du banga pour le pot de fin d'année ?

- De quoi vous parlez Monsieur ?

- Bah du Banga, du jus d'orange, quoi !

- Eh mais Monsieur, on a changé de siècle ! On dit plus Banga ! On dit Oasis !

2) Premier aperçu des perles du Bac Français 2007 :

Dans un commentaire sur un texte de Monfreid :

"Dans ce texte on a un pleonasme "elle le suivait en tout lieux", il y a des aliterations en "s" qui montre que la gazelle est bien eduquée..."

samedi 16 juin 2007

Ce soir, l'hécatombe



Si je fais le bilan de ma saison théâtrale 2006-2007, du point de vue du nombre de morts, cela donne :

- Hedda Gabler, d’Ibsen : un suicide + un suicide déguisé en rixe
- Trois sœurs, de Tchekhov : un suicide déguisé en duel
- Platonov, de Tchekhov : quelques morts, dont un suicide (si mes souvenirs sont bons)
- Naître, d’Edward Bond : plusieurs morts par balle + une scène de charnier + le massacre du corps d’un enfant
- Psychose, de Sarah Kane : un suicide

Il n’y a que la pièce de Thomas Bernhard, Au But, qui n’ait pas mis en scène de mort violente, encore que l’épouse parle longuement de l’agonie de son mari et qu’il s’agisse beaucoup de désespoir et de dégoût.

Comment justifier une telle hécatombe ? Sans doute la bonne vieille catharsis d’Aristote (il faudrait d’ailleurs faire des sondages, tiens, pour savoir si les spectateurs se sentent purgés à la sortie d’une pièce…), sans doute aussi le fait qu’on présente sur scène des raccourcis de nos destins et qu’il est donc inévitable d’aborder la question de la mort… Mais que la mort prenne si souvent sur scène la forme du suicide ? Peut-être une question de maîtrise de soi, donc aussi de sa fin...

jeudi 14 juin 2007

Avoir la azima...



Je surveillais mardi l’épreuve de français du bac et le professeur qui se trouvait dans la même salle, d’origine algérienne, m’a appris qu’Azima n’était pas un prénom (je croyais l'avoir repéré une chanson de France Gall…) et que le mot désignait en arabe le fait d’être déterminé à faire quelque chose.

Le hasard fait bien les choses puisque Azima, malgré tout ce qu’elle subit, garde précisément une grande force.

Je repense du même coup à la remarque que m’avait faite un ami, il y a un certain temps déjà, à propos de nombreux manuscrits qu’il avait lus de moi : il trouvait toujours le protagoniste flottant, débordé par ses problèmes, condamné à une sorte d’errance existentielle... Il avait raison ! J’espère avoir cependant dépassé ce défaut de la narration, et même si certains personnages passent leurs journées à ne rien faire (je pense à Cloporte par exemple), le récit qui en est fait s’efforce d’être plus structuré que le personnage lui-même.

Quant au prochain protagoniste, le baron (si Dieu le veut !), il sera la détermination même (il aura vraiment la azima, s’il est possible de le dire ainsi…)

mercredi 13 juin 2007

Les viols sages de Steinbeck (ce Faulkner en moins rageur ?)



Frappants, les points communs entre les deux américains Steinbeck et Faulkner : description des mêmes zones et des mêmes périodes où la civilisation s’efface, tension dramatique croissante vers des crimes ou des viols, parfaite maîtrise du style et puissant souffle romanesque… Seulement Steinbeck reste toujours raisonnable et privilégie la clarté, l’efficacité narrative, la petite touche d’humour et d’humanité, tandis que Faulkner gonfle son inspiration, tiraille ses phrases, enroule l’intrigue sur elle-même, veut faire dans l’anthologie pour la moindre anecdote…

Je viens de finir un roman méconnu de Steinbeck, l’auteur de Tortilla Flat ou Des Souris et des Hommes : Les Naufragés de l’Autocar. Un groupe de gentils américains vit quelques heures de grande tension lorsque leur autocar tombe en rade dans le désert. Le roman s’ouvre par quelques brillantes pages de satire, s’embourbe au milieu dans de longs dialogues souvent insipides, et se clôt notamment par un « viol conjugal » dont Steinbeck fait une courte page, alors que Faulkner nous en aurait fait 200 feuillets, plongeant avec délice dans les infinies circonvolutions de la haine (j’ai en tête les pages sublimes de Lumière d’Août)…

« Elle ouvrit les yeux et lui sourit. M. Pritchard s’étendit vivement près d’elle et, soulevant le manteau de fourrure, se glissa dessous.
- Tu es fatiguée, mon ami, dit-elle. Elliott ! que fais-tu ? Elliott !
- La ferme ! entends-tu ? La ferme ! Tu es ma femme, non ? Est-ce qu’un homme n’a aucun droit sur sa femme ?
- Elliott ! Tu deviens fou ! On va… On va nous voir !
Prise de panique, elle luttait avec lui.
- Je ne te reconnais plus ! Elliott ! tu déchires ma robe !
- Et alors ! C’est moi qui l’ai payée ! J’en ai assez d’être traité comme un chien galeux !
Bernice sanglotait sans bruit, de crainte et d’horreur.
Lorsqu’il la quitta, elle pleura encore, le visage enfoui dans son manteau de fourrure. Peu à peu, ses larmes se calmèrent, elle se mit sur son séant et regarda vers l’entrée de la grotte. Ses yeux brillaient farouchement. Elle leva la main et posa ses ongles sur sa joue. Pour voir, elle les fit d’abord glisser une fois jusqu’à son menton, puis, se mordant la lèvre, elle se laboura la joue de haut en bas. Le sang suinta des égratignures. Elle tendis la min vers le sol, la souilla contre la terre et frotta ensuite la voue contre sa joue sanglante. Le sang filtra à travers la boue, ruissela le long de son cou et sur le col de sa blouse.
» (p342)

lundi 11 juin 2007

Cour des miracles à Montreuil (Semoun / Jamiroquai / Miller)



A Montreuil j’ai finalement trouvé le bistrot dans lequel je vais prendre un café chaque fois que mon emploi du temps m’en laisse le loisir : c'est une véritable cours des miracles tenue par des Chinois et fréquentée par une majorité de femmes mûres, marquées par l’alcool et le désoeuvrement. Celles-ci compensent leur misère physique par une surprenante énergie gouailleuse (j’ai d’ailleurs compris, tout à coup, où l’inénarrable Elie Semoun puisait une bonne partie de son inspiration)

L’une de ces femmes s’est arrêtée de parler, médusée, quand elle a vu entrer dans le bar un fringant trentenaire en costard, coupe branchée sur des pompes rutilantes, arborant l’une de ses incroyables paires de lunettes auxquelles j’ai régulièrement fait référence sur ce blog.

Cette femme s’est montrée très sincèrement consternée par le spectacle de ces lunettes et n’a pas pu se retenir de s’exclamer :

« Ouah, les lunettes de soleil lunaires !... »

Le plus drôle est que je venais de flasher, vingt minutes plus tôt, sur de magnifiques paires Hugo Boss à 250 Euros et je me suis dit que cette charmante femme, cheveux gras et justaucorps jauni, m’aurait trouvé tout simplement affligeant si j’étais entré devant elle avec ces lunettes au nez.

Pour donner d’ailleurs une idée de l’effet de ces lunettes sur la cliente de ce bar, rien de mieux que ce clip de Jamiroquai, illustrant un excellent titre parmi les tout premiers, mais dans lequel le fringant Jay Kay ne paraissait pas conscient du ridicule absolu de ces verres disproportionnés :



Enfin, pour la touche littéraire, je relisais ce jour-là l’excellente page de conclusion de Plexus, l’un des chefs-d’œuvre de cet auteur viril par excellence qu’est Henry Miller : « La souffrance est inutile. Mais l’on doit souffrir avant de pouvoir comprendre qu’il en est ainsi. C’est alors seulement, de surcroît, que la vraie signification de la souffrance humaine devient claire. Au dernier moment désespéré – lorsqu’on ne peut plus souffrir ! – quelque chose advient qui tient du miracle. La grande plaie ouverte qui drainait le sang de la vie se referme, l’organisme fleurit comme une rose. On est enfin « libre » et non pas « avec la nostalgie de la Russie » mais avec la nostalgie de toujours plus de liberté, toujours plus de félicité. L’arbre de la vie est maintenu vivant non par les larmes mais par la certitude que la liberté est réelle et éternelle. »

vendredi 8 juin 2007

La Tambouille (Proust / Vizinczey)



Si mes souvenirs sont bons, Marcel Proust détestait qu’on compare la littérature (et tout autre art) à la cuisine, considérant qu’un bon plat résultait de l’application d’une recette, alors que l’Art répondait à des déterminations plus subtiles…

Et pourtant c’est à une véritable tambouille que j’ai l’impression de me livrer depuis quelques jours en retravaillant un manuscrit, mettant sur le feu les mêmes pages depuis des semaines, relisant et réduisant, ôtant un peu de ceci, mettant un peu de cela, diluant tel passage ou corsant tel autre… Je passe d’une première version froide et tendue à une autre plus lyrique, pleine de colère et d’énergie… Pleine de douceur, aussi, je viens de le décider aujourd’hui, parce qu’il faut bien que les personnages soient humains…

Douceur que l’on sent d'ailleurs chez le narrateur d’ Eloge des Femmes mûres (Stephen Vizinczey, Folio), ce très beau best seller mondial mettant en scène les amours d’un jeune homme malicieux, toujours à l’affût des beautés secrètes :

« J’aurais peut-être réussi à la faire céder si j’avais continué à la harceler quand elle sortait de la douche dans les divers quartiers d’officiers qu’elle fréquentait. Mais, curieusement, je n’essayai même pas. Son geste impulsif pour m’arracher à mon supplice sur le lit du lieutenant me découragea de vouloir prendre les femmes au dépourvu. Je me sentais comme un voleur entré dans une maison par effraction et qui, surpris par le propriétaire, se fait simplement renvoyer avec un cadeau. » p 41)