La littérature sous caféine


mercredi 26 novembre 2008

Soyons désinvoltes, n'ayons peur de rien (Autoportraits de Houellebecq et BHL en ennemis publics)



L'ouverture du livre est un coup de génie :

"Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d'appeler la "gauche-caviar" (...). Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait encore me faire trop d'honneur que de me ranger dans la peau ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu'un beauf. Auteur plat, sans style, je n'ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d'une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolées. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser
."

C'est ainsi que Houellebecq ouvre le feu dans cette correspondance avec BHL, publiée sous le titre Ennemis Publics et annoncée comme un des grands coups littéraires de cette rentrée. Maintenant on peut lire à peu près partout que les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances (tirage de 150 000 pour des ventes qui n'atteignent pas encore les 40 000), et je ne vois d'ailleurs rien de bien étonnant là-dedans : j'ai été surpris qu'on table sur un immense succès pour ce genre de livre, surtout de la part de deux écrivains qu'on voit souvent et qui s'attirent de nombreux commentaires sur leur vie privée. Comment espérer susciter dans ces conditions de véritable curiosité ?

Pourtant je me suis jeté sur le volume, en bon fan de Houellebecq et en lecteur régulier de BHL. Je l'ai lu d'une traite, à la fois saisi par l'évidence de leurs proses respectives (style fluide et solennel de BHL, celui qu'il a dû se forger dans ses copies de philo de Khâgne, et plume toujours aussi délicieusement désinvolte et pince-sans-rire de Houellebecq, avec des touches de gravité parfaitement bien senties), et impatient de voir où le livre nous menait exactement.

La réponse est qu'il ne mène pas vraiment quelque part, le titre indiquant un thème, celui de l'hostilité que tous les deux s'attirent, auquel les deux auteurs ne consacrent qu'une poignée de pages. Il s'agit en fait pour eux de préciser leurs positions philosophiques respectives, et de faire le point sur quelques données biographiques parfois malmenées par la critique. Certaines pages sont savoureuses, par exemple quand Houellebecq précise son rapport à la France :

"Jamais je ne me suis senti de devoir, ni d'obligation, par rapport à la France, et le choix d'un pays de résidence a pour moi à peu près autant de résonance émotive que le choix d'un hôtel. Nous sommes de passage sur cette Terre, je l'ai maintenant parfaitement compris ; nous n'avons pas de racines, nous ne produisons pas de fruit. Notre mode d'existence, en résumé, est différent de celui des arbres. Cela dit j'aime beaucoup les arbres, je les aime même de plus en plus; mais je n'en suis pas un. Nous serions plutôt des pierres, lancées dans le vide, et aussi libres qu'elles ; ou, si l'on tient absolument à voir les choses du bon côté, nous serions un peu comme des comètes. (...)

Il se peut que je revienne un jour en France, et ce sera pour une raison très simple : j'en aurai assez de parler et de lire en anglais, dans ma vie quotidienne. Ca m'énerve un peu de manifester cet attachement à ma langue, je trouve que ça fait posture d'écrivain ; mais c'est la vérité. (...)

Il y a aussi ce qu'on pourrait appeler la France de Denis Tillinac - départementales et confit de canard. (...) Nous avons affaire à un très beau pays. Ces paysages ruraux, avec la subtile alliance de champs cultivés, de prairies et de bois. Les villages au milieu, la pierre des maisons, l'architecture des églises. Tout ceci changeant vite, en cinquante kilomètres on découvre une autre composition, tout aussi harmonieuse. C'est incroyablement beau, ce qu'ont réussi à faire, au cours des siècles, des générations de paysans anonymes
." (Extrait de Ennemis Publics, pp 122-124)

Mais le plus surprenant, le plus saillant reste bien la page d'ouverture... Quel est le degré de sincérité de ce double portrait qui doit ravir tous ceux que nos deux auteur exaspèrent ? Quelle part de jeu, de provocation ?

Ne fallait-il pas un vrai goût du risque pour que BHL laisse passer dès les premières lignes une satire aussi mordante ? Lui qu'on dépeint souvent comme un homme dépourvu d'humour fait preuve ici d'un détachement qui ressemble fort à un coup de poker, un pied de nez à toutes les moqueries. Le rêve aurait été que tout le livre soit de cet acabit...

dimanche 23 novembre 2008

Kant et Nietzsche sont dans une matrice... (Keanu Reeves et Badiou)



Je consomme beaucoup de films, toutes catégories confondues : films d'art et d'essai roumains, block-busters à l'américaine... Et je vais d'ailleurs voir à peu près tous les films considérés comme pur divertissement, toutes ces productions que l'on gonfle aux amphets, que l'on shoote au pitch...

(Cet été, je me suis d'ailleurs fait un plaisir d'aller voir tout ce qui passait en la matière, et la plus grande réussite me semble être un film passé quasiment inaperçu, Wanted)

Le plaisir en est physique, évidemment, mais pas seulement : les scénarios sont travaillés, beaucoup plus qu'on ne veut le dire, et me rappellent souvent les éblouissements que je pouvais connaître, adolescent, devant certains chef-d'oeuvres du roman de science-fiction, du roman d'aventures ou du roman policier.

Pas étonnant dans ces conditions que Matrix, inspiré d'ailleurs de classiques de la science-fiction comme ceux de Gibson, et saturé de références philosophiques et religieuses, ait donné lieu au très sérieux Matrix, machine philosophique, ouvrage collectif publié en 2004 chez Ellipse, contenant toute une série d'articles ayant pour ambition de décrypter les constructions philosophiques cachées par cet apparent film pour adolescents, en réalité véritable "film d'action intellectuel", comme le précise la quatrième de couverture.

On lira notamment avec intérêt l'article d'Alain Badiou, Dialectiques de la fable, distinguant trois archétypes dans le genre du film de Science-Fiction (Cube, EXistenZ et Matrix) et les rattachant à quelques-uns des plus grands penseurs de l'histoire de la philosophie. Badiou légitime de cette manière le plaisir que peut ressentir un lettré devant les smash hits du grand écran. Vu l'âge d'or des séries made in USA que nous vivons à l'heure actuelle, je ne m'étonnerais pas qu'un prochain volume décrypte pour nous les vertiges de la mauvaise foi sartrienne dans les tourments des naufragés de Lost, ou la présence obsédante du simulacre à la Baudrillard dans les aventures érotico-épiques des chirurgiens esthétiques de Nip/Tuck.

"Cube traite la question : qu'est-ce qu'un sujet, si la totalité du monde naturel lui est retirée ? Disons que cette enquête est kantienne, transcendantale : que se passe-t-il si on modifie de fond en comble les conditions minimales de l'expérience ? (...)
Matrix traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui lutte pour échapper à l'esclavage du semblant, lui-même forme subjectivée de l'esclavage biologique ? Ce programme est évidemment platonicien : comment sortir de la Caverne ?
EXistenZ traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui ne peut s'assurer, s'agissant du monde qui l'entoure, d'une clause ferme d'existence objective ? Qu'est-ce qu'en somme que le sujet de l'épochè transcendantale, de la suspension du jugement d'existence, au profit du seul flux de la conscience représentative
?" (Extrait de Matrix, Machine philosophique, p125)

vendredi 21 novembre 2008

Les rimes bling-bling (+ Clips de la semaine : Spéciale Matage de culs)





(Clips de la semaine : C'est un classique dans les clips de rap US que le matage de cul... Beaux exemples tout au long du clip Dangerous, de Kardinal Offishall featuring Akon, qui tournait en boucle sur les ondes pendant ma virée cet été en Californie, mais aussi dans le classique de T-Pain, Kiss Kiss, à la 55ème seconde... Plutôt drôle !)

1) - Alors, on vient de voir qu'une rime qui présentait trois sons en commun s'appelait une rime riche. Quelqu'un sait comment on appelle une rime avec quatre sons en commun ?
- Euh... Une rime milliardaire ?

2) Pendant une interro, une élève se plaint d'être fatiguée et de ne pas arriver à se concentrer. Sa voisine, le plus sérieusement du monde, se tourne vers elle et lui déclare :
"Il faut que tu prennes Actimel, le matin. Je te jure, ça renforce les défenses immunitaires."

3) Dans un bistrot du 20ème, un type agité de soubresauts, de tics en tous genres, le bras tordu, crispé sur une chope qui menace de verser à tous moments, s'adresse à une femme très bourgeoise avec laquelle il a cherché à nouer conversation, et qui s'apprête à quitter le bar :
"Bonne chance !"

mercredi 19 novembre 2008

Que signifie le style dans un roman ? / Proust est un auteur comique



Jeudi dernier, au cours de cette conversation près de la photocopieuse dont j'ai déjà parlé, la grande poétesse du lycée de la Courneuve (sans ironie de ma part !) a évoqué la question du style dans le roman : pour elle un roman n'a de valeur que s'il a du style, et je me suis demandé ce que ça voulait dire, au fond, que le style pour un roman.

Car la volonté du style à l'état pur, le style pour le style, tout cela ne relève-t-il pas plutôt de la poésie ? S'il était possible de quantifier le niveau du style dans un écrit, sans doute y aurait-il comme une proportion de style au-delà de laquelle on entrerait dans la poésie en prose...

(D'ailleurs, au passage, j'ai tendance à voir en Joyce un poète plus qu'un romancier)

Tout ça pour dire, non pas que le style dans le roman soit une vulgaire donnée quantifiable, mais qu'il n'est sans doute pas non plus l'unique dimension à privilégier, à la fois pour le travail d'écrivain et pour celui de critique. On a beaucoup critiqué l'antithèse fond et forme, mais elle permet de clarifier pas mal de choses je trouve.

Le style pour moi dans le roman serait plutôt un ensemble de traits d'écriture particuliers à l'écrivain, du plus petit tic verbal à la structure générale de l'oeuvre, en passant par la longueur des phrases, la coloration du vocabulaire, le mélange des tonalités... Autant de choses qui s'allieraient à une vision (distincte du style à proprement parler) pour la compléter, l'affiner, la rendre problématique, etc...

Conception parfaitement banale, me direz-vous, et même ringarde, mais quand je relis par exemple l'oeuvre de Proust, j'ai du mal justement à ne pas faire le dinstingo : d'une part cette écriture si particulière, somptueusement ramifiée, précieuse et percutante à la fois, d'autre part l'incroyable satire sociale, la plongée vertigineuse dans la quête du narrateur, l'exploration d'un art romanesque en train de se construire...

J'ai d'ailleurs eu envie de relire La Recherche du Temps Perdu pour la troisième fois quand je suis tombé sur quelques pages de Guillaume Dustan se moquant de lui : "Il nous faut des auteurs vivants !" nous disait-il en substance. "Arrêtez de nous bassiner avec Proust !" Son ras-le-bol me rappelait les railleries, très drôles, de Céline contre les infinis raffinements de la star des salons.

Cette fois-ci je vais piocher les volumes dans le désordre, et je viens de (re)commencer Un Amour de Swann. Ce qui m'a tout de suite frappé, c'est la force de l'attaque, malgré le climat doucereux des cercles parisiens, et la force de la satire, dès la première page. Je me suis souvenu que Proust était un auteur très drôle, contrairement à ce que son extrême finesse, son art de la description de toutes les douleurs pourraient nous laisser croire. A vingt-cinq ans, je me rappelle avoir eu des fous rires à certaines réparties de personnages... Et là, c'est en souriant qu'on se plonge dans les aventures mondaines du narrateur. Non, décidément, Proust ne s'est pas contenté d'avoir du style...

"Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan" des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : "Ca ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme ça!", "enfonçait" à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain." (Première phrase de Un amour de Swann).

dimanche 16 novembre 2008

Les tout petits livres (Sansal, Kessel, Giraud)



Dans ma bibliothèque, je classe les livres à la fois par zone géographique et par siècles. Mais j'ai d'autres rayons : celui des gens que je connais (même d'assez loin...), celui des livres d'art, le rayon philo, le rayon BD... Le rayon star étant évidemment le rayon Merdes, qui déborde de partout. Je lui réserve les trucs irrattrapables, que je ne peux même pas espérer revendre...

Depuis peu, je pense à un nouveau rayon : celui des "tout petits livres". Mine de rien, je commence à en avoir beaucoup de ces objets ridiculement minces, écrits gros, sans doute publiés parce que le titre est accrocheur ou l'auteur prestigieux. C'est le genre de livre qu'on offre pour le clin d'oeil, ou qu'on s'achète parce qu'on est fatigué (ou particulièrement fauché, quoique le coût par page atteigne des sommets...)

Parmi mes récentes acquisitions : L'amour est très surestimé, de Brigitte Giraud (J'ai Lu, 2008, 81 pages), l'un des succès de 2007, sans doute parce que son titre sonne comme un proverbe et qu'il fait mouche : série de courtes scènes sur le thème de l'amour qui vacille, sous forme de monologues assez touchants parce qu'ils sont simples et justes.

"Tu dois partir samedi prochain pour une lecture à Marseille dont tu avais oublié de me parler. J'avais repéré, depuis plusieurs semaines, que nous pourrions enfin passer deux jours ensemble. Se consacrer du temps l'un à l'autre. Peut-être quitter la ville. Nous extraire du quotidien qui semble te peser tant. J'étais attristé de savoir que le 26 octobre, jour de mon anniversaire, tu serais endéplacement..." (Extrait de L'amour est très surestimé).

Deux témoignages, ensuite : celui du fougueux Kessel, racontant dans Dames de Californie (Folio, 92 pages) les quelques semaines endiablées qu'il a passées dans les environs de San Francisco juste après la guerre. La lecture n'en est pas inintéressante, le style est en solide et presque brillant, mais le livre aurait peut-être gagné à ce qu'on le rattache à un volume plus conséquent de mémoires...

"J'irai plus loin. Il me semble que l'on ne peut saisir vraiment le goût amer, épais, de la tristesse et celui, invincible, du plaisir que s'ils se suivent de près et parfois se confondent comme dans ces fruits que l'on mâche pour en exprimer à la fois l'âcreté et la fraîcheur." (Extrait de Dames de Californie)

Quant à Poste restante : Alger, pamphlet poignant de l'écrivain algérien Boualem Sansal (Folio, 87 pages), dédié au président Boudiaf assassiné en 1992, c'est un petit livre saisissant et plein de désespoir : l'auteur y fait la description d'un véritable blocage politique, celui qui maintient tout un pays dans le refus de se poser les bonnes questions. La colère est précise, les mots bien choisis. Littérairement, c'est impeccable...

"A la question "Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être qui ravage le pays ?", leurs réponses renvoient toutes à ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps depuis le premier jour : l'identité, la langue, la religion, la révolution, l'Histoire, l'infaillibilité du raïs. Ce sont là ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans un vocable fort : les Constantes nationales. Défense d'y toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et tremblement sont de rigueur." (Extrait de Poste restante: Alger)

vendredi 14 novembre 2008

Les écrivains sont des gens bien / On n'est pas là pour caresser les chats !



(Clip de la semaine : sublime chanson que ce I love you golden blue, titre crépusculaire pour le groupe Sonic Youth, qui signait avec cet avant-dernier album, Sonic Nurse, son album le plus mélodique et le plus délicieusement mélancolique... Le son Sonic Youth, on le retrouve quasiment à l'identique sur chaque album, mais il est tellement efficace...)

Hier matin, conversation échevelée près de la photocopieuse : une collègue de mon lycée de la Courneuve, par ailleurs poétesse émérite (je connaissais son nom, j'avais d'ailleurs plusieurs volumes d'elle dans le rayon que je consacre à la poésie), publiée chez P.O.L, m'a remonté le moral après le coup dur qui m'était arrivé la veille. Extrait :

- Je m'en sors pas ! Depuis deux ans, tout ce que j'entreprends est un échec ! Hier, ce renvoi d'un boulot qui me tenait à coeur, comme un malpropre... Et puis tous ces manuscrits qu'on me refuse, encore et toujours, mois après mois... Et puis mon couple, qui s'est pété la gueule, et puis... Comment tu fais, toi, pour tenir le coup ? Franchement, cette manie d'écrire, j'ai l'impression qu'elle me bouffe la vie, et qu'il n'en reste pas grand chose... C'est dingue les sacrifices que ça implique !

- C'est sûr ! Moi je tiens parce qu'on est tout un petit groupe de poètes, chez P.O.L., une dizaine, et qu'on se sert les coudes à toute occasion ! Notre éditeur nous apporte un soutien considérable ! Il m'a souvent dit : "Je prendrai tout ce que vous m'apportez, ma chère ! Je veux tout de vous !"

- Tu as de la chance... Je suppose que tu ne gagnes pas grand chose ?

- Tu penses bien ! Rien du tout ! Mais ça me permet de voyager, malgré tout... C'est un grand bonheur, ça, les voyages pour faire des conférences ! A tel point que je n'imagine presque plus voyager si ce n'est pas dans ce cadre...

- J'imagine ! J'ai un autre problème, tu sais : le dernier manuscrit que j'ai écrit, c'est encore quelque chose de très sombre... J'ai peur d'être catalogué ! Il y a pas mal de lecteurs qui trouvent ce que j'écris trop pessimiste...

- Tu les emmerdes ! C'est pas eux qui vont te dicter ce que tu dois faire ! Même un éditeur, il ne doit pas s'immiscer dans ton travail ! Ca doit venir de toi ! Tu suis ton chemin, sans te préoccuper de ce qu'on te dit ! Jamais écouter les autres, c'est la base ! Ils ne comprennent rien ! C'est incroyable, ça, de dire à quelqu'un que ce qu'il fait est trop pessimiste... Merde, on est en littérature ! On n'est pas là... comment dire... On n'est pas là pour caresser les chats !

- Ah ah ! Tu as raison !

- Moi je fonctionne de la façon suivante : toujours présenter un travail nickel... Quitte à patienter six mois, un an, avant de présenter un livre. Je ne fais jamais lire à personne avant de donner le manuscrit à l'éditeur ! Mais quand je le donne, je sais qu'il n'y a rien à retoucher ! Et jamais mon éditeur ne m'a demandé la moindre correction !

- Tu as sans doute raison... J'ai le défaut d'être impatient... Il faut que je souffle un peu, que je ralentisse le rythme...

- Et surtout, je le répète, ne jamais faire lire quand le travail n'est pas achevé... C'est le meilleur moyen pour que le lecteur s'engouffre dans le livre, tu vois, un peu comme pour se l'approprier, et foutre tout ton travail en l'air... On ne sait plus où l'on en est, après, on ne sait plus pour qui on travaille ! Pour le lecteur ? Pour soi ?

- Bon, ça me requinque, cette conversation... Je vais arrêter de vouloir caresser les chats, en tout cas...

mercredi 12 novembre 2008

Du happy end en littérature, et de son (éventuel) effet sur les femmes



Il y a quelques années maintenant, quelques personnes de ma famille m'avaient conseillé de mettre de l'humour dans ce que j'écrivais. Plus récemment, une amie m'a dit qu'elle n'avait pas aimé l'un de mes derniers manuscrits : la fin n'était pas joyeuse... Elle ne reprochait pas à la chute d'être mauvaise, ou maladroite, ou mal écrite, non, simplement ce n'était pas un happy end. Et cela semblait gâcher à ses yeux l'ensemble du texte.

Je n'avais pas relié jusqu'à maintenant ce problème avec celui de la différence des sexes, parce que j'aime plus trop faire de généralités dans ce domaine (même s'il est si tentant d'y revenir !). La vidéo de Houellebecq ci-dessus m'a précisément amusé pour cela : il s'étonne lui aussi qu'on soit déçu que ses textes soient pessimistes, car il trouve, lui, qu'il y a quelque chose de revigorant dans la noirceur en art (c'est assez vrai, je trouve, même si le phénomène reste assez curieux). Et il attribue ce goût du happy end notamment aux femmes (Ses statistiques personnelles sont peut-être cependant biaisées par le fait que les lecteurs de romans sont en grande majorité des lectrices...)

Quand bien même le goût des femmes pour la littérature joyeuse serait avéré, je ne me risquerais pas à des interprétations... D'autant plus que le même Houellebecq, dans son dernier livre, controversé, Ennemis Publics (Flammarion-Grasset, 2008), écrit de concert avec Bernard Henri-Lévy, (vigoureux échange de lettres sur lequel je reviendrai) nous offre une belle page sur l'évolution des goûts littéraires français depuis trente ans en matière de bonheur et de dépression, dépassant cette fois-ci la distinction des sexes pour distinguer plutôt les époques :

"Que la France (et pas seulement elle, l'Europe Occidentale tout entière) ait sombré dans la dépression après les Trente Glorieuses, cela me paraît absolument normal. L'optimisme était trop général, la croyance au progrès trop franche et trop naïve, les espérances trop partagées. Extension du domaine de la lutte était, je crois, un livre salutaire ; et je crois aussi qu'il ne pourrait plus être publié aujourd'hui. Parce que nos sociétés en sont maintenant arrivées à ce stade terminal où elles refusent de reconnaître leur mal-être, où elles demandent à la fiction de l'insouciance, du rêve ; elles n'ont simplement plus le courage de voir leur propre réalité en face. Car le mal-être n'a nullement diminué, il n'a fait que s'aggraver, il suffit de considérer comment aujourd'hui les jeunes boivent : brutalement, jusqu'au coma, pour s'abrutir. Ou bien ils fument une dizaine de joints à la file, jusqu'à ce que l'angoisse s'éteigne. Sans même parler du crack." (Extrait de Ennemis Publics, p69)

dimanche 9 novembre 2008

Le plaisir de mettre des mots sur les intuitions (Zizek et la notion de "limite impossible")



A l'âge de vingt ans, j'étais obsédé par l'idée de "tension vers l'infini" : aidé en cela par quelques cours de statistiques en école de commerce, et par quelques lectures de philo mal digérées, j'avais en tête le schéma d'une courbe approchant, en asymptote, une limite horizontale (désignée sur le dessin ci-dessus par "y=3"). Cette courbe représentait pour moi la connaissance humaine élargissant constamment la masse de ce qu'elle connaît, s'approchant de plus en plus de l'infini de tout ce qu'il est possible de savoir, mais toujours incapable de faire le "saut vers l'infini" qui lui permettrait d'avoir un regard englobant.

C'était une intuition très abstraite, qui me paraissait généralisable pour beaucoup de choses, mais qui me rendait très insatisfait, car tous ceux à qui j'essayais de l'expliquer ne comprenaient pas vraiment où je voulais en venir, et je n'avais pas trouvé d'auteurs obnubilés par le même genre de problème. Je me suis fait à l'idée que j'avais donc en tête une sorte de figure géométrique obsessionnelle, sans fondement réel, un peu comme un schème esthétique fondamental qui me suivrait toute ma vie.

Et puis l'intérêt de la philosophie, parfois, c'est qu'un auteur vous explique ce que vous avez dans la tête, l'élargit, l'enrichit et le connecte à certains domaines du savoir... Je viens tout juste de l'expérimenter avec la lecture du dernier essai d'un philosophe que j'aime beaucoup, Slavoj Zizek, philosophe de culture lacanienne et marxiste (entre autres), qui s'est fait une spécialité de ces livres fourre-tout dans lesquels fusent les références, les raccourcis, les métaphores, pour un joyeux feu d'artifice conceptuel censé prendre l'époque à bras le corps.

Dans Fragile Absolu (Flammarion, 2008), je suis effectivement tombé sur de pleines pages développant cette idée de limite impossible. En plus de me donner un sacré coup de jeune (brutale réminiscence du bouillonnement intellectuel de mes vingt ans), ces développements lacano-mathématiques m'ont redonné de l'appétit pour concevoir d'autres figures abstraites, et lire parallèlement les auteurs qui pourraient leur donner un peu de poids conceptuel (Foucault, Lacan, Deleuze, une petite touche de Heidegger, tiens, pourquoi pas...).

"Les blagues sur le président croate Franjo Tudjman présentent en général une structure d'un certain intérêt pour la théorie lacanienne. Exemple : (...) Conscient des rumeurs selon lesquelles une grande partie des Croates sont dans la misère et le malheur, alors que lui et ses copains amassent des richesses colossales, Tudjman dit: "Et si je balançais un chèque d'un million de dollars par ce hublot pour rendre au moins un Croate heureux ?" Sa femme le flatte : "Mais Franjo, chéri, pourquoi ne pas balancer deux chèques d'un demi million de dollars chacun et faire ainsi le bonheur de deux Croates ?" Et sa soeur d'ajouter : "Et pourquoi pas quatre chèques d'un quart de million de dollars chacun pour faire quatre heureux ?" Et ainsi de suite, jusqu'à ce que son petit-fils (...) dise : "Mais, grand-papa, pourquoi tu ne te jetterais pas toi-même par le hublot, je suis sûr que ça rendrait heureux tous les Croates !" Tout est dit : l'illimité des signifiants se rapproche, par la division, de la limite impossible, comme Achille essayant de rattraper la tortue, jusqu'à ce que cette chaîne sans fin, prise dans la logique du "mauvais infini", se totalise, se close et se termine par la chute du corps dont le Réel est le sujet lui-même." (Extrait de Fragile Absolu)