La littérature sous caféine


lundi 28 mai 2007

Les Cygnes Noirs de nos dimanches pluvieux (Yorke / Zorn)



Week-end pluvieux, quoi de meilleur pour approfondir son blues que d’écouter en boucle le merveilleux titre de Tom Yorke, Black Swan, sur son dernier album solo – riffs légers de guitare pour mélodie sombre – et de ressasser l’excellente première page de cet étincelant bijou qu’est Mars, de Fritz Zorn (ça ne s’invente pas) (Folio 2006), histoire d’essayer de faire aussi bien pour les premières lignes du prochain opus – un opus solennel et grave, autant que faire se peut…

« Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la Rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourra prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre ; d’autre part, c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer. » (Mars, Fritz Zorn)

jeudi 24 mai 2007

Banks / Ballard / Bernhard (Remix)



Retravaillant un manuscrit pour Flammarion, et cherchant à gommer le côté heurté du style qui pouvait faire mouche dans Azima, mais qui peut lasser dans un roman de 300 pages (surtout lorsqu’un seul personnage prend la parole), je me replonge dans trois types d’écritures dont je pourrais m’inspirer :

- L’écriture puissamment sereine (quoi qu’un peu longuette parfois) de l’excellent bouquin de Russel Banks, Affliction (Babel, Actes Sud) adapté dans le superbe film éponyme de Paul Schrader (photo ci-dessus), avec Nick Nolte notamment.

« Il n’y avait pas de problème, à l’époque, aucun, ou du moins c’était ce qu’il semblait. Et Wade, revoyant les choses à vingt ans de distance puis observant ce jeune couple devant lui, était encore d’avis qu’il n’y avait alors pas de problème. Ç’avait été une époque magnifique, pensait-il, absolument magnifique. Après cette période les choses avaient soudain commencé à tourner mal. » (p46)

- L’écriture ciselée, brillamment classique, et pourtant terriblement horrifique de JC Ballard, par exemple dans son chef d’œuvre de sadisme urbain Crash (adapté au cinéma par Cronenberg, et récemment sorti en Folio) :

« Rondeur des cuisses d’Helen contre mes hanches, son poing gauche frappant mon épaule, sa bouche happant la mienne, moiteur de l’anus que vrillait mon annulaire – tout cela répondait point par point au catalogue d’une technologie complaisante : courbes du tableau de bord coulé dans un moule, carapace saillante de la colonne de direction, extravagante poignée de pistolet du frein à main. Je palpais le vinyle chaud du siège, puis le périnée moite d’Helen. Sa main serrait mon testicule droit. Les plastiques laminés qui m’entouraient avaient une couleur d’anthracite mouillé, pareille à celle du rideau de poils pubiens entrouvert à l’entrée de sa vulve. L’habitacle nous enserrait comme une machine chargée d’engendrer à partir de notre coït un homoncule fait de sperme, de sang et de lubrifiant. » (p81, Editions Denoël)

- Le souffle noir et chirurgical de l’auteur autrichien Thomas Bernhard, à l’œuvre par exemple dans ce long monologue plein de fiel, Oui (Folio) :

« … j’avais justement fait irruption chez Moritz – qui était sans doute à ce moment-là l’être dont je me sentais le plus proche – pour lui déballer tout à trac et sans le moindre ménagement la face cachée, pas seulement entamée, mais déjà totalement dévastée par la maladie, de mon existence, qu’il ne connaissait jusque-là que par une face externe pas trop irritante et donc nullement inquiétante pour lui, ne pouvait par là que l’épouvanter et le choquer… »

mercredi 23 mai 2007

Franchitude



Un élève, qui n’est à peu près jamais venu à mon cours, sauf pour le dernier contrôle, m’interpelle dans un couloir :

- Eh Monsieur, j’ai pas trop apprécié la note que vous m’avez mise…

Je me justifie. Ca ne le convainc pas :

- Ouais, mais bon, franchement, faut que je vous dise aussi que j’ai pas trop accroché avec vous au début…

- Je ne vois pas le rapport.

- Enfin bon, quoi, en tout cas, moi je dis c’est pas juste, et j’ai vraiment pas apprécié la note…

lundi 21 mai 2007

Alcoolisme et moineaux (Ted Lewis)



Ce week-end, guettant du coin de l’œil un coït de moineaux sur le rebord de ma fenêtre (très impressionnant), j’ai suivi dans Get Carter la longue plongée de Jack C. dans la violence et l’alcool, sur fond d’Angleterre gangrenée par la misère industrielle.

J’avais les images sublimes du film en tête, ainsi que la destinée tragique de l’auteur de ce sombre polar, Ted Lewis, mort d’alcoolisme à 40 ans. Pour me remonter le moral (mais il était excellent déjà) je guettais les approximations de traduction, comme :

« Il se paya », à la place de : « Il paya sa bière » (p51)

Ou l’énigmatique : « Elle m’adressa son sourire intime si-malin-si-rusé-mais-est-ce-que-tout-n’est-pas-ennuyeux. » (Je suppose que cela correspond à une expression idiomatique)

Quant aux revigorantes scènes de baston, du genre :

« Trois portières s’ouvrirent. Celle de Thorpey resta fermée. Le type qui était pressé d’en finir commença à s’extraire du siège avant. Saisissant la poignée, j’ouvris la portière en grand et la claquai de toutes mes forces sans lui laisser le temps de réagir. J’avais bien calculé mon coup ; il était encore à moitié à l’intérieur. Le haut de la portière le frappa au front et sur l’arête du nez, tandis que le côté lui cognait la rotule. Sérieusement sonné, il tomba à la renverse sur les sièges avant et se mit à vomir. Je sautai sur le capot et balançai un coup de pied dans la tête du conducteur avant qu’il n’ait le temps de se retourner complètement après être descendu de voiture. Il perdit connaissance, mais pas longtemps. Le troisième type s’était mis en garde. Je sautai du capot. Il commit l’erreur de venir à moi au lieu de me laisser venir à lui. IL me décocha un coup de poing ; d’une main je lui saisis le bras, le tirai vers moi et, de l’autre bras, je lui écrasai la trachée… » (p122)

… je les relisais sur fond de la sublime musique crépusculaire de Jonnhy Cash (Visez cette gueule marquée par la vie, dans cette chanson tirée du registre de Nine Inch Nails, Hurt) :

vendredi 18 mai 2007

La pluie qui pleut (Get Carter, de Tel Lewis)



Il y a quelques mois, lors d’un festival du polar donné sur la plage havraise, j’avais entendu l’un des écrivains présents glisser à son voisin de table, Didier Daeninckx, une anecdote concernant la traduction des polars anglo-saxons :

« Figurez-vous que la première phrase de la version française de ce roman, je dis bien : la première phrase, était celle-ci : « La pluie pleuvait… » Mais où donc recrutent-ils leurs traducteurs ? »

Toute la table s’était marrée, tandis qu’au loin passait le troisième porte-container de l’après-midi, et c’est presque un an plus tard que je mets la main, tout à fait par hasard, sur le fameux roman : cherchant quelques bonnes pages de polar pour accompagner ma réécriture d’un récent manuscrit, j’entame l’illustre Get Carter, de Ted Lewis, (Rivages/Noir) ayant inspiré le petit bijou du cinéma britannique du même nom, starring Michael Caine, mis en scène par Mike Hodges (le titre français : La Loi du Milieu) (le remake avec Stallone est moins bon).

En première page nous trouvons effectivement la phrase, bien mise en évidence par la séparation d’avec le second paragraphe :

« La pluie pleuvait. »

C’est tellement gros que je me demande si la version anglaise ne présentait pas un jeu de mot. La suite du passage, d’ailleurs, n’est pas tellement plus convaincante :

« Elle n’avait pas cessé depuis Euston. A l’intérieur du train, il faisait lourd, le genre de lourdeur qui vous salit les ongles… »

Je ne vois pas trop ce que ça peut être, une lourdeur qui vous salit les ongles… N’abandonnez pas tout de suite la lecture ! La suite est brillante…

mercredi 2 mai 2007

La provocation par le sommeil (Thomas Bernhard, Au But)



© www.diplomatie.gouv.fr

Vu la très belle pièce de Thomas Bernhardt, Au but, actuellement portée sur les planches du Théâtre de la Colline : c’est au moment le plus dramatique de la pièce, lorsque la protagoniste, après une heure de monologue quasiment ininterrompu (dans cette langue au souffle sidérant auquel Thomas Bernhard nous a habitués), prononce les paroles les plus sombres et les plus désabusées, qu’un spectateur sur ma droite s’est mis à ronfler de manière particulièrement sonore. Un ennemi personnel du metteur en scène, sans aucun doute.

lundi 30 avril 2007

« Du Britney Spears jusqu’à ce qu’ils en crèvent… » (Houellebecq / Dantec et l’Islam)



Amusant, l’antagonisme parfaitement symétrique entre les opinions de Houellebecq et de Dantec sur l’avenir de l’intégrisme islamiste :

Condamné à s’éteindre le plus naturellement du monde, pour le premier, tout simplement parce qu’il entre en contact avec une société de consommation bien plus séduisante...

Toujours plus agressif, pour le second, et cherchant l’affrontement terminal avec l’Occident Chrétien : nous sommes en guerre, déjà, sans nous en rendre compte (nous dit-il dans le troisième tome de son furieux journal, Le Théâtre des Opérations / American Black Box, Albin Michel 2007), et l’Europe islamisée n’en finit pas de plonger vers sa disparition pure et simple.

Jugez-en plutôt :

« Les intégristes islamistes, apparus au début des années 2000, avaient connu à peu près le même destin que les punks. D’abord ils avaient été ringardisés par l’apparition de musulmans polis, gentils, pieux, issus de la mouvance tabligh : un peu l’équivalent de la new wave, pour prolonger le parallèle ; les filles à cette époque portaient encore un voile mais joli, décoré, avec de la dentelle et des transparences, plutôt comme un accessoire érotique en fait. Et puis bien sûr, par la suite, le phénomène s’était progressivement éteint : les mosquées construites à grands frais s’étaient retrouvées désertes, et les beurettes à nouveau offertes sur le marché sexuel, comme tout le monde. C’était plié d’avance, tout ça, compte tenu de la société où on vivait, il ne pouvait guère en aller autrement. » (Houellebecq, La possibilité d’une Ile, Fayard, 2005) (p 47)

« Les fanatiques wahhabites voudront, dans leur stupidité à peine simiesque, exterminer tout ce qui n’est pas eux. Et lorsqu’ils auront accompli tous leurs crimes, ils seront jugés et nous les forcerons à avaler des bandes magnétiques de vidéos porno et de chansons de Britney Spears jusqu’à ce qu’ils en crèvent. » (Maurice Dantec, American Black Box, Albin Michel, 2007) (p 226)

« J’apprends lors de mon séjour dans la Ville lumière que des imams de la Seine-Saint-Denis ou des faubourgs nord de Paris présentent leurs quartiers comme des « territoires libérés » de l’occupation franque et chrétienne dès lors qu’ils ont pu y ouvrir leur mosquée. La fin de Villa Vortex va peut-être ressembler à une partie de pétanque, en comparaison de ce qui attend la République. » (Dantec, American Black Box, p 237)

« Les « tournantes » sont l’équivalent « civil » des viols de masse perpétrés par les génocidaires serbo-communistes. » (Dantec, ABB, p 427)

Pour ma part, l'opinion de Salman Rushdie dans cet extrait de Tout le Monde en Parle me paraît assez censée...

vendredi 27 avril 2007

Après les infos, plein feu sur les seins nus (France, récit d'une enfance)



© www.zone-litteraire.com

Très beau livre, plein de douleurs et de lucidité, que ce France, récit d’une enfance, de Zahia Rahmani (Sabine Wespieser, 2006), peignant les déchirements d’une jeune femme ayant quitté l’Algérie pour la France à l’âge de 5 ans. La narratrice se rend au chevet de sa mère malade, et lui déclare son amour. Le récit est morcelé, l’histoire se dit par courtes salves très denses. La langue est belle et pudique, comme dans ces deux passages – d’une part le récit de la surprenante bataille que représente pour la jeune femme la volonté de regarder les publicités à la télévision, d’autre part une véritable déclaration d’amour à la littérature américaine :

« Pour l’image, j’ai défié mon père. J’ai voulu comme lui la télévision. Un jour, je l’ai voulue au-delà du strict journal enfin autorisé. Voir en sa présence le défilé des publicités et pourquoi pas les fictions du soir. Fin des informations, je prends la main de ma sœur, je la retiens, on reste. Arrive ce qui doit arriver. La femme nue. Celle du savon Cadum. Le Dove de l’époque. On ne voit que son ventre, l’eau qui ruisselle, la mousse qui s’anime, peut-être un sein, elle tient un enfant, nu pareillement, je rougis en moi, je tiens la main encore, je ne bouge pas. Mon père stupéfié me fixe. Je vais au scandale. Je ne cède pas, je ne baisse pas les yeux.
Sors d’ici. Sors d’ici, tu n’es qu’une pute, me dit-il. » (p30)

« La littérature américaine m’enseigne, et non sans bouleversement, un peuple. Sans honte elle me le dit. Elle me dit ses avanies, sa cruauté et ses dégradations. Et ce procès en infortune, dont par la lecture je suis le témoin, inscrit en moi une ambition. Sur ce peuple et la violence qui l’a mis au monde, je voudrais tout apprendre. Si je n’avais pas rencontré son destin tragique, celui de ses enfants noirs et de toutes ses femmes et ses hommes arrachés à leur lieu, en lutte contre eux-mêmes, j’aurais fait de ma vie un seul et constant désarroi. » (p60)