La littérature sous caféine


jeudi 15 juillet 2010

Les obsessions des écrivains (Mathieu Simonet, Les Carnets Blancs)

Dans ses Carnets Blancs (Seuil, 2010), Mathieu Simonet raconte une expérience singulière : il a entrepris de disperser ses journaux intimes auprès de gens qui pourraient en faire ce que bon leur semblerait – les détruire, les manger, les peindre… C’était une manière de s’en débarrasser, de se couper de son passé, de s’en libérer, mais aussi de rendre ces carnets à une vie autre. Le corps du texte consiste en notes, en extraits de lettres et de mails dans lequel Mathieu Simonet rend compte, de près ou de loin, de cette expérience.

Dans l’avant-propos il essaye de définir le fantasme présidant à l’écriture de ce livre :

« Des histoires de coïncidences surgissaient au milieu de ces initiatives. Certains participants me dévoilaient leur rapport à leurs journaux intimes. D’autres interprétaient mon geste, me parlaient de ma mère, malade d’un cancer, avec laquelle j’apprenais, en parallèle de ce projet, à imaginer l’après. On me parlait de mon père, de ses problèmes psychiatriques, de l’éclatement de sa personnalité et de l’éclatement de mes carnets.

Je ne sais pas s’ils ont raison.

Quatre ans plus tard, à l’heure où j’écris cet avant-propos avec un certain recul, un recul qui reste très fragile, presque à vif, je crois que ce geste « s’explique » par mon fantasme de construire sur l’éclatement. Sur mon désir de réunir les opposés, les objets cassés, les photos déchirées
. » (page 13)

Nul doute qu’à l’origine de tout geste artistique il y ait ce genre de fantasme, dont on découvre progressivement la teneur à mesure que s’accomplit l’œuvre. La lecture de ce livre m’a fait demander quelle pouvait être ma propre obsession… Si chaque livre répond à un fantasme particulier, il devrait être possible également d’identifier une ou plusieurs images hallucinées présidant au fait même d’écrire pendant toute une vie. Dans mon propre cas, s’agirait-il non pas comme Mathieu Simonet de « construire sur la dispersion », mais de prendre le mal par la racine ? D’éclaircir l’ombre ? De tirer vers la lumière tout ce qui dans l’existence vous attire vers les abîmes ? J’ai tendance à écrire des livres sombres, c’est vrai, mais avec le fantasme qu’on puisse trouver un sens lumineux aux pires angoisses.

Une autre de mes tendances seraient de fantasmer la notion d’effacement. Je suis d’ailleurs en train d’y réfléchir dans un long texte dont j’aurai sans doute fini l’écriture cet été…

vendredi 9 juillet 2010

Colette, ma bible en amour et botanique



Des années maintenant que je suis jaloux de Colette. Chacune de ses phrases m’envoûte par la richesse de son vocabulaire, son arrogante préciosité, sa connaissance vertigineuse du cœur humain, des intrigues de couple et des émotions si fortes et raffinées que nous procurent les mondes animal et végétal. Ses romans, ses chroniques relèvent souvent de cette prose poétique à côté de laquelle toute autre fiction paraît fade. Et son art du croquis psychologique et moral, ponctué de savants aphorismes sur la séduction, vaut bien celui des grands moralistes français.

J’achève tout juste ma troisième lecture de ce qui me paraît être son grand chef-d’œuvre, Le Pur et l’Impur, livre d’une certaine maturité sentimentale dans lequel elle dresse le portrait de séducteurs prestigieux et de hautes figures de l’homosexualité (féminine ou masculine). Le style, précieux, maniéré, grandiloquent par moments, peut sembler daté, mais il ne rend que plus impressionnant ce véritable petit traité du cœur humain, cette évocation poétique des hypocrisies, manipulations, faux-semblants, flamboyances de l’amour sous toutes ses formes.

Je commence à avoir une vue d’ensemble de l’œuvre – pour l’instant je n’en gardais qu’une impression touffue – et j’ai le sentiment de parvenir à réduire quelque peu le mystère qu’il représentait jusqu’à maintenant pour moi (ce qu’on appelle un chef-d’œuvre réside d’ailleurs peut-être dans une densité particulière, une complexité qui oblige à y revenir de nombreuses fois pour que les choses s’éclaircissent…)

Exemple de petit bijou littéraire, cette évocation des « êtres au sexe incertain » :

« La séduction qui émane d’un être au sexe incertain ou dissimulé est puissante. Ceux qui ne l’ont jamais subie l’assimilent au banal attrait des amours qui évincent le principal mâle. C’est une confusion grossière. Anxieux et voilé, jamais nu, l’androgyne erre, s’étonne, mendie tout bas… Son demi-pareil, l’homme, est prompt à s’effrayer, et l’abandonne. Il lui reste surtout le droit, même le devoir, de ne jamais être heureux. Jovial, c’est un monstre. Mais il traîne incurablement parmi nous sa misère de séraphin, sa lueur de larme. Il va du penchant tendre à l’adoption maternelle… » (Le pur et l’impur, Livre de poche, page 71)

dimanche 4 juillet 2010

L'art de la relecture



Les livres, il est assez rare que je les relise (faute de temps, principalement ; il est déjà difficile, voire impossible, de lire ne serait-ce qu’une fois tout ce qui mériterait de l’être). A quelques exceptions notables, cependant :

- La Recherche du Temps Perdu, de Marcel Proust, que j’ai déjà lue deux fois et que je m’apprête à relire parce que j’ai le sentiment à la fois d’en avoir oublié l’essentiel, et de pouvoir en goûter vraiment les beautés maintenant qu’à trente-cinq ans je commence à avoir accumulé du bagage littéraire.

- Le plus beau livre de Colette à mes yeux, Le pur et l’impur, auquel je reviens souvent parce que ses phrases chargées de formules et de sensualité m’hypnotisent, en dépit de leur côté vieilli (j’y reviendrai bientôt).

- Certains classiques dont une lecture adolescente ne m’avait laissé qu’un souvenir très vague (dans deux genres très différents, Madame Bovary ou Last Exit pour Brooklyn).

J’entre d’ailleurs dans un âge où la relecture devient un art, et notamment la relecture des livres parmi les premiers lus – tous ceux qui nous ont laissé une impression forte, et même écrasante, mais dont on se doute que l’effet de surprise et de découverte absolue, à un âge où certains enjeux littéraires nous échappaient, brouillait notre lucidité.

Il y a par exemple deux livres que j’ai dévorés au collège, et que je me suis promis de relire prochainement : La Nausée de Sartre, qui m’avait inspiré un exposé en classe de sixième à propos de l’horreur du narrateur devant « l’épaisseur des choses » (sa propre main, la racine d’un arbre dans un parc…), premier éblouissement au contact de la littérature mâtinée de philosophie. Et Les Trois Mousquetaires, qui m’avait embarqué dans une lecture passionnée, sans répit, le genre de lecture dont on est nostalgique, adulte.

Sans pouvoir le justifier vraiment, j’ai le pressentiment que je serai déçu par ma relecture du premier, et enchanté par celle du second… Peut-être l’envie de jouer un peu à l’enfant ?

jeudi 1 juillet 2010

La couverture de Suicide Girls est prête ! (Photo d'Irina Ionesco)



La couverture est enfin prête, le livre devrait nous arriver par cartons entiers dans une dizaine de jours... Cela fait deux mois que nous prospectons, Florent Georgesco, Léo Scheer et moi pour trouver la photo qui convienne et je suis très fier de celle que nous avons finalement choisie, un superbe cliché de la célèbre photographe Irina Ionesco.

Un premier projet de couverture avait été celui-ci, et je pense que c'est une bonne chose que nous ayons fait l'effort de chercher autre chose :



Vous pouvez décrouvrir ICI (blog des Editions Léo Scheer) une série de premières réactions de lecteurs du blog en question à propos du projet initial. Et LA (2nd billet sur le blog des ELS) une seconde discussion sur la couverture finalement adoptée.

lundi 28 juin 2010

Vive le sport en cours de français !

Quelques perles des oraux du bac 2010 :

1) "Dernière question pour finir cet entretien... Tu as aimé Bel-Ami ? - Euh... Pour tout vous dire, c'est pas trop mon truc la lecture... Les romans surtout... Le théâtre, parfois, ça va, ça peut être drôle... - Ok. Tu as quelque chose à ajouter, pour clore cet oral ? Un détail que tu voudrais préciser, une analyse que tu aurais oubliée ?... - Euh... Je sais pas, non... Ah oui : VIVE LE SPORT !!"

2) "Pourrais-tu me parler des rimes, dans la première strophe ?... - Les rimes ? Euh... - Par exemple, tu as remarqué que nous avions la structure a-b-a-b ? - Ah oui, j'allais le dire ! - Et comment s'appellent ce genre de rimes ? - Euh... Des rimes inversées ? - Non. - Des rimes enjambées ? - Non. - Des rimes alternées ? - Non. - Des rimes emboîtées ? - Non. J'attendais plutôt: des rimes croisées. - Ah oui, j'allais le dire !

3) Pour la première fois de ma carrière, et même pour la première fois tout court, j'entends quelqu'un me dire du bien des descriptions chez Balzac. Il s'agit d'un élève passant en candidat libre et que j'ai fait travailler sur un texte de Proust, grande première aussi pour moi en tant qu'interrogateur pour le bac : "Tu m'as dit aimer lire Balzac... Qu'apprécies-tu en particulier chez lui ? - Eh bien j'aime beaucoup ses descriptions, ses portraits... - Tu me surprends ! On a l'habitude de dire que ses descriptions sont ennuyeuses. - Je ne trouve pas. Ce sont même les meilleurs passages à mon goût. Elles sont chargées de sens, avec une lueur fantastique, parfois. On y devine en creux toute la signification du roman, et c'est même la métaphysique de l'auteur que l'on y entrevoie..." (Dans mon esprit, la note 18 faisait progressivement son apparition...)

jeudi 24 juin 2010

Faut-il épuiser la substance de ce que l'on est ? (Pierre Guyotat, Explications)



J’exprimais récemment le plaisir que j’avais eu à lire chez Stephen King l’idée qu’il y ait un nombre infini de « portes » dans l’imaginaire humain – j’aimais cette idée parce qu’il y a quelque chose d’encourageant et même d’exaltant dans cette intuition pour un auteur. Cependant je viens de lire une page du beau livre de Pierre Guyotat, Explications (dans ce long entretien avec Marianne Alphand, récemment réédité chez Léo Scheer, l’auteur revient notamment sur les principes qui régissent son œuvre et nous donne quelques précieux aperçus biographiques et philosophiques), page dans laquelle il exprime l’intuition inverse – encore qu’il ne s’agisse pas exactement de la même chose, King évoquant l’imagination lorsque Guyotat parle plutôt de la substance de l’écrivain lui-même (dans quelle mesure les deux se recoupent-elles ?) :

« Le drame, au sens théâtral, de l’artiste, c’est qu’il tire de lui-même sa matière, et il tire, il tire jusqu’au jour où il se peut qu’il n’y ait plus rien, et il le sait et il le craint tous les jours. C’est d’une certaine façon, là aussi, un rêve, un désir très fort de disparaître par extinction de matière, extinction de lumière. Toute œuvre d’ampleur produit sa naissance, sa vie et sa mort. En même temps qu’on pense et qu’on désire aller plus loin, donc perfectionner la machine, on désire y disparaître, c’est-à-dire crever avec la chose. » (Explications, page 48)

Très belle image que celle de l’artiste s’engloutissant en quelque sorte dans sa propre œuvre, se vidant complètement en elle et par conséquent disparaissant au monde. Image à la fois romantique et très moderne, dans laquelle je me reconnais finalement davantage que dans celle de King, même si elle reste moins séduisante à accepter. Disons que j’ai tendance à penser comme Guyotat, mais que j’aimerais tendre vers une conception plus proche de celle de King. Balançant entre la peur de l’épuisement de soi-même (pourtant présenté par Guyotat comme un idéal) et le rêve d’une fécondité toujours plus généreuse…

mercredi 23 juin 2010

Maman aime les pipes



(Le génial Tony Joe White en concert)

1) Dialogue entre une femme et sa fille âgée de 8 ans, dans le métro : "Dis, maman, tu aimes les pipes ? Parce que papa, il aime les pipes... - … - Papa, il aime les pipes… Tu aimes les pipes, toi, maman ? Pouquoi tu réponds pas ? Tu aimes les pipes, toi, maman ? – Euh... Oui, ma chérie. Maman aime les pipes. Parle un peu moins fort. Allez, on descend ici…"

2) Deux manutentionnaires, dans les rayons du Monoprix, très sérieux : « Tu sais, il a le choix entre sa femme et son chien, tu vois, et il va choisir le chien. – Pourquoi ? – Bah il le fait pas chier, son chien. – Ouais, d’accord… mais il va faire quoi, avec son chien ? »

3) Un homme très maniéré se jette avec avidité sur le dernier Voici, chez un marchand de journaux, et comme à le feuilleter d'un air goguenard : « Bon, alors, il s’est passé quoi dans le monde cette semaine ?... »

dimanche 20 juin 2010

Poétique de la merde (Roche / Z. Brite / Renard)



On sait, au moins depuis Rabelais, qu’il est possible de parler viscères, défection, sécrétions corporelles dans le cadre de la littérature la plus exigeante. Mes lectures récentes en ont été la preuve – et je me demande si l’appétit de désacralisation qui règne souvent dans la prose d’aujourd’hui, la course en avant vers toujours plus d’outrage, toujours plus de provocation, ne conduisent pas naturellement la merde à incarner le topic ultime de la création littéraire.

C’est particulièrement frappant dans Zones Humides, le best-seller de l’Allemande Charlotte Roche tout juste sorti en poche, notamment dans les deux premiers chapitres, très réussis (après quoi le roman vire au remplissage insipide, un comble pour ce genre de roman). La narratrice fait un séjour à l’hôpital pour une fissure anale (je ne connaissais pas le terme !), et profite de ses moments d’oisiveté pour faire le tour de la question de l’hygiène vaginale et autres joyeusetés sanito-sexuelles. Les pages sur les hémorroïdes (ce qu’elle appelle ses « choux-fleurs ») ou le smegma sont assez saisissantes… Parmi les pages les plus gratinées, ce passage sur les lunettes de toilettes publiques :

« Je me suis donc mise en devoir de réaliser moi-même une expérience in vivo sur ma chatte. Moi, ça m’amuse énormément de m’asseoir systématiquement sur toutes les toilettes crasseuses et de m’en donner à cœur joie. D’ailleurs, avant de m’installer, je nettoie tout le pourtour avec ma minette, d’une habile rotation des hanches. Quand je pose ma chatte sur la lunette, j’entends un joli bruit de baiser mouillé, et j’absorbe tout ce que les autres ont laissé, que ce soient des poils, des taches ou des flaques de couleurs et de consistances diverses. Quatre ans de pratique sur toute les toilettes, de préférence dans les relais d’autoroute où il n’y a qu’un seul W-C pour les hommes et les femmes. Et je n’ai jamais eu le moindre champignon. Mon gynécologue, le docteur Brökert, peut vous le confirmer. » (Zones humides, page 23)

Dans un genre plus racé, une nouvelle de Poppy Z. Brite extraite du recueil, par ailleurs inégal, Self-Made Man (Poppy est cette remarquable auteur de la Nouvelle-Orléans connue pour ses histoires de serial-killers partouzeurs, de vampires drogués, de jeunesse dépravée mais romantique, mais aussi de cuistots et de rockers, et dont j’ai placé l’une des phrases en exergue de Suicide Girls). La nouvelle s’appelle Elvis : un destin grêle, et vaut bien mieux que son titre. Elle met en scène, en quelques courtes pages tendues à l’extrême, les derniers mois de la vie d’Elvis Presley, lorsque, miné par la drogue et l’isolement, il passait des heures sur le trône pour d’inimaginables problèmes d’intestins. De la scatologie comme métaphore pour les destins brisés.

« Maintenant, la seule chose qui lui dise non, ce sont ses propres intestins. Cela fait des heures qu’il est assis, c’est du moins son impression. Il y a des fois où il doit utiliser une poire à lavement ou bien mariner dans un bain chaud jusqu’à ce que ses tripes daignent se relâcher. Son appareil digestif, ralenti par les calmants, n’arrive plus à traiter les quantités considérables de nourriture passée au mixeur qu’Elvis enfourne chaque jour.
Il pousse, sent quelque chose qui remue tout au fond de ses entrailles, mais refuse de se déloger. Et puis la douleur se vrille autour de son cœur et commence à serrrrrer.
Elvis espère qu’il aura la paix dans la vallée, mais il craint que ce ne soit le cas
. » (page 237)

J’ai été également frappé par les pages émouvantes et cruelles de Poil de Carotte, le terrible recueil de textes de Jules Renard sur la jeunesse de ce petit garçon de ferme, inspiré de sa propre vie, que sa mère malmène. Les souffrances et la perversité culminent dans ce chapitre plus long que d’autres, intitulé Le pot, où l’on voit le garçon enfermé dans sa chambre, pris au piège par les stratagèmes imparables de sa propre mère pour l’humilier :

« A peine a-t-il fermé les yeux qu’il éprouve un malaise connu.
- C’était inévitable, se dit Poil de Carotte.
Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu’il n’y a pas de pot sous le lit. Quoique Mme Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d’en mettre un. D’ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses précautions ? (…)
Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il se cogne à la cheminée, dont il lève violemment le tablier et il s’abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d’un bonheur absolu.
(…) Mme Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n’est pas longue à trouver.
- J’étais malade et il n’y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de Carotte, qui juge que c’est là son meilleur moyen de défense.
- Menteur ! menteur ! dit Mme Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu’elle cache et qu’elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s’écrie :
- Qu’est-ce que j’ai donc fait au Ciel pour avoir un enfant pareil ?
»

Un peu comme chez Rabelais, la dimension truculente désamorce le côté scabreux, voire sordide de ces digressions intestines…