La littérature sous caféine


vendredi 3 juillet 2026

Ulysse

Depuis quinze ans je répète aux étudiants qu'Hollywood ferait bien de s'atteler à une nouvelle version de l'Odyssée. L'heure a sonné ! Et c'est peu dire que la tension est grande... Le film incarnera la référence pendant vingt ans, peut-être davantage. On ne pouvait espérer mieux que Nolan aux manettes mais l'attente est d'autant plus fébrile. Ses deux derniers films m'avaient paru ternes, je m'inquiète. Je me présenterai à la première séance, j'absorberai chaque image, chaque mot, chaque note comme si ma vie en dépendait. En attendant je vais relire le texte, dans la superbe édition illustrée par Aurélien Police aux éditions Callidor. Un chant par jour jusqu'à la date fatidique, c'est un beau programme. Le quinze juillet je serai tendu comme l'arc vengeur du chant final.

dimanche 21 juin 2026

Suze

Comment ne pas aimer un tel lieu ? Le théâtre "L'anomalie" fait moins penser au roman de Le Tellier qu'à tous ces détails qui font dérailler la réalité pour en exprimer le meilleur. Après avoir siroté le cocktail "Suze-moi" (Suze-concombre-tonic) dans un décor haut de plafond croulant sous les peintures j'ai plongé dans le bain terrifiant de la pièce "L'heure noire" où les cris, les chutes, les trébuchements, les martyrs d'un couple sont exhibés sans ménagement. Les affres de la création servent de prétexte à de savantes récitations de Lautréamont, Garcia Lorca, Barthes - excusez du peu. Le grand souffle de la peste dont parlait Artaud a saisi l'assistance, qui n'en a pas moins quitté la pièce sourire aux lèvres.

lundi 11 mai 2026

Hommages

Il y a dix ans mourrait Prince. Quand j'ai appris la nouvelle j'étais dans une ville de province et je me suis rendu dans le seul bar susceptible de passer de la bonne musique. Là , sur le zinc, je l'ai pleuré comme un vieux frère. Il avait accompagné mon jeune âge avec sa créativité si riche, à même d'épouser toutes les aspirations. Je l'ai aimé jusque dans ses œuvres les plus improbables. Depuis, personne ne l'a vraiment remplacé. J'ai fait mon deuil de l'artiste autant que de ma jeunesse, et je regarde apaisé les nouveaux chemins qu'il me reste à pratiquer. Je suis heureux en tout cas de voir fleurir les hommages.

mardi 17 février 2026

Héros

"Les sentinelles" (série Canal plus, 2025, adaptée de Xavier Dorison) n'a sans doute pas été assez célébrée. Réussite totale en termes d'intensité visuelle et de scénario (avec d'ahurissants clins d'oeil à d'autres univers), elle a le mérite de proposer de nouveaux héros dans un pays, la France, qui ne parvient guère qu'à faire revivre des gloires centenaires (Monte-Cristo, Lupin...). Pourquoi cette frilosité ? D'autant que cette série a l'intelligence de faire fond sur un contexte historique puissant, la Première guerre mondiale, et d'y insuffler tout ce qu'il faut de rage, de douleur, de fantasmes. Aujourd'hui nous sommes redevenus très forts dans le film d'horreur (The substance (Coralie Fargeat, 2024)), la comédie, la comédie sentimentale. A quand un retour assumé de l'aventure et du fantastique ?

mardi 13 janvier 2026

Brigitte

Le ciné-club que j'anime en prépa ressemble à un cimetière d'éléphants. J'y rends hommage à des acteurs et réalisateurs disparus ou à d'autres qui achèvent leur carrière. Souvent, je sous-estime l'évanouissement d'anciennes gloires dans la mémoire collective. Pire, je mesure mal le mauvais effet que certaines mises en scène, certains scénarios font désormais sur le spectateur. Brigitte Bardot fait partie de cette galerie de fantômes. J'avais cru, voilà cinq ans, ranimer chez les étudiants un certain goût du charme et de la liberté. "Et Dieu créa la femme" a suscité le malaise : les simagrées de l'actrice, la gifle qu'elle reçoit de Trintignant n'ont pas plu... Quant à sa beauté, je ne crois pas qu'elle ait inspiré beaucoup d'émoi. O tempora...

dimanche 23 novembre 2025

Encore raté

Encore une occasion ratée pour le cinéma français d'adapter de manière convaincante la légende arthurienne ! Alexandre Astier est brillant dans le burlesque mais en lorgnant vers l'épique il perd son souffle (Kaamelott 2 (2025)). L'épopée peut tolérer quelques incursions comiques, elle ne survit pas au format du sketch, surtout quand l'intrigue se perd en une multitudes de quêtes si éloignées du corpus originel qu'on se demande bien quel est leur sens.

Dommage. Le cinéma français a pourtant su s'inspirer de Balzac, Dumas, Zola... Pourquoi butte-t-il sur l'écueil du Graal, dont la France a pourtant fourni des jalons essentiels ? Si Astier s'en était tenu à l'héroï-comique, il aurait pu rivaliser avec les Monty Python. Je n'ose même pas regarder la version de Rohmer et de Luchini, j'aurais peur qu'elle me gâche à la fois Chrestien de Troyes et Rohmer !

mardi 8 avril 2025

Yo Marchand



Présentation de l'exposition "Les Oplontis" par Fabrice Pataut :

"La galerie Claudine Legrand accueille ce mois de mars la série Les Oplontis de Yo Marchand. Il faut s’y rendre et s’accorder le temps de s’arrêter devant chacune de ces toiles, revenir en arrière et reprendre comme on relit une longue phrase avec ses points-virgules et ses digressions tant les toiles se répondent, se citent, s’observent, se commentent. Je veux dire par là qu’on sera frappé par l’unité de ce qu’on pourrait appeler un projet ou un programme dont Yo Marchand a soigneusement effacé les ébauches pour nous livrer sans commentaires superflus de la peinture pure.

Il y a bien sûr la couleur, souvent safranée, la pourpre impériale de Tyr, le bleu et le gris métalliques et cendrés, tous immédiatement reconnaissables, tous à l’huile, qui font la matière et le style particulier de ses dernières toiles. Les Oplontis sont numérotés comme si nous avions des cotes pour le classement de livres ou de dossiers. C’est une chose assez rare qui justifie qu’on s’y attarde. Remarquez la pliure blanche, centrée dans le n°19, décalée et en couleur dans le n° 3, de nouveau centrée, quoique faussement dans le n° 4 puisqu’on la voit dans un rôle de ligne médiane alors que la ligne, à peine déplacée, n’est plus tout à fait au centre. Ce jeu de la pliure ou de la ligne de séparation fait travailler le spectateur. Et il y a là indéniablement la matière d’un spectacle, comme si l’on était au théâtre d’Oplontis, la ville éponyme, ensevelie avec ses sœurs Pompéi, Herculanum et Stabies dans l’éruption de 79. À moins qu’on ne soit dans une bibliothèque pour feuilletter debout quelques parchemins.

Remarquez également ce que j’appellerai faute de mieux les bandelettes ou les infules inscrites dans la toile plutôt qu’ajoutées : une rouge orangée, verticale, à gauche, dans le n° 19 ; une autre beaucoup plus grande, ocre, également verticale et à gauche, dans le n° 4. Yo Marchand leur a rendu leur place naturelle, patiemment tant sa démarche est lente, fragile, attentive, insensible au discours des mots, uniquement tournée vers l’émotion, vers le trouble que l’on ressent à voir chaque contour, chaque tracé, chaque ligne revenu à la place qui lui est propre.

La toile rélève parfois une trame, ou bien le couteau a-t-il au contraire déposé plusieurs couches, assez minces mais qui, superposées, donnent une belle matière veloutée, jamais épaisse. Ce sont là autant de traces de dépôts, d’usure, d’humidité, autant de tiquetures. On pense volontiers à la lie et au sédiment, choses naturelles, et à toutes les marques anciennes pour lesquelles le temps a travaillé avec patience, là où les hommes ont construit, mais là aussi où ils ont laissé faire une nature injuste et aveugle.

La lenteur et la constance sont la marque de ce travail. Yo Marchand insiste sur ce point dans son texte de présentation. J’ajouterais volontiers si elle me le permet : le recueillement — mais d’un genre terrestre, pour ne pas dire tellurique.

Sa nouvelle exposition est à voir absolument et sans retenue aucune."

Exposition Les Oplontis
du 6 au 27 mars 2025 à la
galerie Claudine Legrand
49, rue de Seine
75006 Paris

mercredi 19 mars 2025

Obsolescence du cinéma

Mauvaises nouvelles sur le front de l'obsolescence rapide du cinéma : pour la première fois de ma carrière, un élève me dit n'avoir jamais entendu parler de Louis de Funès. Pire, une classe entière ne sait pas qui est Pierre Richard. Je pensais que ses films amusants, son personnage d'éternel étourdi lui avaient survécu. Il y a quelques années, j'avais découvert qu'aucun jeune de vingt ans n'avait vu de Belmondo et que le nom même de Delon était tombé dans l'oubli. Quant à Depardieu, bien avant les affaires qui le touchent, il passait déjà pour un vieux dégueulasse et cela suffisait à ne pas avoir envie de connaître son œuvre. Décidément, les images vieillissent plus vite que les mots !