La littérature sous caféine


lundi 23 mai 2016

Houellebecq a peur des raviolis

En bon bobo, j'achète maintenant chaque dimanche matin mes produits frais sur le marché à deux pas de chez moi. Je m'essaye à la cuisine traditionnelle française, à la cuisine italienne, à la cuisine japonaise... Et pour le choix des recettes, je fonctionne de la manière suivante : quand je pense avoir épuisé les recettes qui me plaisent dans tel livre, je jette mon dévolu sur un autre dont les photos, le texte, l'esprit me plaisent - démarche tout à fait banale et néanmoins relativement maniaque.

A ce propos je viens de trouver le livre qui m'accompagnera quelques mois, et c'est un livre singulier car il relève en fait de l'essai littéraire. Dans Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta dresse un panorama très complet des références culinaires dans l'œuvre de Houellebecq, analysant leur fonction narrative et leur dimension sociologique - ce qui est inattendu puisque, comme l'auteur le souligne lui-même, on a surtout retenu des personnages de Houellebecq leur goût pour l'alcool et la cigarette.

J'hésite encore entre les chiripons au riz crémeux et la croustade landaise - mettant délibérément de côté les raviolis, auxquels je n'ai jamais réussi à donner de forme convenable. Pourtant ces mêmes raviolis donnent lieu à l'un des passages les plus drôles du livre:

"(...) Allant de désirs frustrés en échecs sexuels, Bruno est hanté par des raviolis et des cauchemars, au propre et au figuré. Au figuré, quand, après une soirée dansante calamiteuse, il se console avec "des raviolis en boîte sous sa tente". Au propre, quand, après avoir acheté "des raviolis en boîte" au Leclerc de Cholet, il fait, à son tour, un cauchemar. "Il se voyait sous les traits d'un jeune porc aux chairs dodues et glabres. Avec ses compagnons porcins il était entraîné dans un tunnel énorme et obscur, aux parois rouillées, en forme de vortex." Avec ses compagnons d'infortune, il sera déchiqueté et le crâne coupé en deux; toujours conscient et observant le monde de son œil unique, il pourra contempler sa fin et celle du monde. Manifestement, la cuisine italienne passe mal chez les deux frères." (page 82)

samedi 7 mai 2016

Google menace-t-il le journalisme ? (Lauren Malka, Les journalistes se slashent pour mourir)

Lauren Malka nous propose une très belle réflexion, dans "Les Journalistes se slashent pour mourir" (Robert Laffont, 2016), sur la menace que feraient peser sur le sérieux journalistique toutes les nouvelles formes de diffusion de l'information sur le Web, et notamment Google. Les stratégies pour augmenter le nombre de clics ne feraient-elles pas baisser, mécaniquement, les exigences des nouveaux rédacteurs ? L'auteur nous rappelle fort justement que cette crainte existe cependant depuis la naissance de la presse et qu'il faudrait plutôt se réjouir des nouvelles opportunités de "créativité collective" offertes par internet. Un livre astucieux, truffé de références et de jolies formules.

jeudi 5 mai 2016

Prince, le monstre pop (2)

- Prince a réalisé un certain nombre d'albums maudits, méprisés par la critique et boudés par le public. Certains, à juste titre - je pense à "New Power Soul" (98), dont on ne peut raisonnablement sauver qu'un seul titre. Mais pour les autres, il s'agit de véritables injustices. "The Vault" (99), critiqué pour n'être qu'une série de fonds de tiroirs, est un merveilleux ensemble de balades jazz-pop parfaitement rôdées, et même particulièrement émouvantes. Quant à "Come" (94), qui signe son divorce avec le public, il propose une étonnante série d'électro-funk à la fois glaciale et sensuelle, et souvent brillante.

- Le véritable rival de Prince n'aura pas été Michael Jackson, qui a par ailleurs largement gagné le duel commercial en oeuvrant dans un genre comparable, mais David Bowie qui, par l'amplitude de sa carrière, son talent, sa créativité multiforme, a toujours représenté pour moi comme son frère jumeau. L'un dans le funk, l'autre dans le rock, ils ont multiplié les formules, les albums et les visages, et s'ils ne se sont jamais croisés, je les ai toujours mis sur un pied d'égalité. Leurs morts à quelques semaines d'intervalle signent d'ailleurs véritablement la fin d'une époque.

- L'une des choses qui me frappe à chaque écoute, c'est que les titres de Prince ont quelque chose de très net. Les mélodies sont franches, les arrangements distincts, les chansons parfaitement reconnaissables. On est loin de la sorte de brouillard dans lequel tombent bien des groupes de pop-rock avec leurs albums qui ont l'air de se fondre les uns dans les autres. Même dans ses pires compromissions, Prince savait proposer des œuvres propres. Il n'y a qu'au plus fort de sa créativité des années 80, lorsque son funk atteignait un niveau d'énergie proprement délirant, que certains titres devenaient brouillons. Mais on lui pardonnait, parce qu'il avait l'air ici de créer un genre.

- Les derniers concerts de Prince m'ont ennuyé. Devenu une institution, il attirait surtout un public qui le connaissait mal et attendait donc surtout les classiques des années 80. Cela décevait forcément les fans authentiques, guettant les dernières perles de sa discographie. "You don't know the new songs", se plaignait-il au micro, sourire aux lèvres, avant d'enchaîner des medleys que je trouvais indigestes. Il y a deux ans, j'étais ressorti de son concert à la Villette en me promettant de ne plus venir l'écouter... Aujourd'hui, j'en entends regretter de ne l'avoir jamais vu, mais ils n'auraient fait que gonfler les rangs de ces amateurs de la dernière heure, contribuant à transformer l'icône en momie.

mardi 26 avril 2016

Prince, le monstre pop (1)

Quelques notations sur Prince dont j’ai toujours été un admirateur féroce et que je considère, dans le domaine de la pop, comme le plus grand

- Je l’ai découvert avec « Diamonds and Pearls » (1991) et je n’ai plus cessé d’acheter ses nouveaux albums tout en mettant la main sur les anciens – j’organisais mon exploration selon deux flèches temporelles divergentes.

- J’ai d’abord été fan de cette période 90’s, sans comprendre qu’elle soit aussi décriée : je trouvais ses années 80 assez kitsch alors que ses production 90’s, aux contours plus nets, colorées de Hip-Hop, me transportaient. J’adorais d’ailleurs le groupe NPG qui l’accompagnait et je n’étais pas d’accord avec ceux qui ironisaient à son propos.

- Très vite, j’ai compris que je serais toujours partagé entre deux sentiments : la déception devant certaines facilités de Prince, l’indulgence pour ceux qui le trouvaient factice ; et une sidération devant la puissance et la variété de sa créativité. Pour moi, il a toujours représenté l’archétype du génie créatif et j’ai du mal à me faire à l’idée que la plupart des auditeurs, malgré tout, restent insensibles à ses fulgurances.

- Peu à peu, j’ai pris goût à ses années 70 et 80 et j’ai compris pourquoi cette période-là restait considérée comme sa meilleure : fraîcheur quand les 90’s viraient à la virtuosité ; chaleur quand les 90’s devenaient métalliques ; délire ébouriffé quand les 90’s basculaient dans la mégalomanie.

- A propos de mégalomanie, l’album « Love symbol» (1992) est une sorte de monstrueuse anomalie musicale, géniale dans son délire boursouflé, étouffante par sa volonté de prouver. Cet album concept ouvre sans doute l’inexorable période de désamour entre Prince et son public.

- Je ne suis pas un inconditionnel de son tube « Purple Rain » (tous les autres titres de l’album me paraissent plus brillants). J’ai toujours préféré Prince dans le funk torride plutôt que dans le slow sirupeux (quoi que le bien nommé « Sometimes it snows in april » soit superbe) ou dans le rock désuet et sautillant, qui me hérisse un peu. Quel dommage que ce titre éclipse souvent le reste ! Pourquoi donc Prince y revenait-il toujours ? Les fins de concerts sous les pluies de paillettes me laissaient insensibles, et Prince me faisait alors l’effet d’un pantin.

- Trois tubes se détachent sans doute aux yeux du grand public : Purple Rain, Kiss et Cream, seul le second me paraissant vraiment passer la barre des années. Bien souvent, il y a dans la musique de Prince un élément de bizarrerie, de baroque, de fantaisie assez datée qui lui interdit de franchir le cap du large assentiment public – l’inverse de Michaël Jackson, en fait. Je me suis toujours demandé s’il recherchait cet effet d’étrangeté, s’il le revendiquait, ou s’il l’apercevait à peine, emporté par son obsession créatrice.

dimanche 24 avril 2016

Confidences dans le noir (Mathieu Simonet, Barbe rose)

Il y a trois ou quatre ans de cela, au salon littéraire L’ïle au livres (Ile de Ré), j’ai discuté presque tout un soir avec Mathieu Simonet à propos de nos pères respectifs et, alors que les autres buvaient et se trémoussaient dans l’atmosphère tamisée, j’ai beaucoup parlé d’amour filial, de difficultés à communiquer et de suicide. Ce fut un moment dense, assez lumineux.

Quelques années plus tard Mathieu publie un livre sur son propre père, évoquant avec la justesse et la précision qu’on lui connaît un homme taraudé par la folie et les relations douloureuses et passionnées qu’il nouait avec son fils. Ce "Barbe rose" (Seuil, avril 2016) me fait l’effet d’une confidence dite dans le noir, et confirme tout le bien que je pense de l’écriture de Mathieu – dans le genre si galvaudé de l’autofiction, elle me paraît bel et bien la meilleure, extrêmement dépouillée, sans complaisance ni effet de manche.

dimanche 10 avril 2016

Breaking Bad au PS

Comme d’habitude lors des conférences sur le sujet (en l’occurrence, les petits Blancs dans les campagne, soirée-débat organisée par Fabien Verdier, conseiller municipal PS de Châteaudun et conseiller régional), il y a eu quelques auditeurs au regard dubitatif, prêts à se montrer hostiles. Et puis, le propos s’est clarifié. Les langues se sont déliées, les sourires sont revenus, tout le monde a compris je crois qu’on pouvait aborder ces sujets-là sereinement et même avec humour.

Pendant deux heures trente, je suis resté cependant intrigué par un personnage au fond de la salle dont le visage me semblait familier. Il est intervenu plusieurs fois de manière assez vive pour signifier quelques points de désaccord et témoigner brièvement de ses anciens engagements musclés du côté de l’extrême-gauche. Où l’avais-je déjà rencontré ? Ses références truculentes aux violences politiques dans lesquelles il avait été impliqué semblaient réveiller en moi de lointains souvenirs. J’ai fini par comprendre : cet homme était le sosie du personnage de Mike dans la série Breaking Bad, homme de main particulièrement efficace au service d’un ponte du trafic de cristal meth. Il aura donc fait régner sur la soirée comme un air d’inquiétante étrangeté, pas tout à fait décalé d’ailleurs avec le fait de parler de petits Blancs devant un parterre d’édiles PS.

jeudi 7 avril 2016

Petits Blancs dans les campagnes

Vendredi 8 avril, Fabien Verdier, conseiller municipal (PS) de Châteaudun et conseiller régional, m'invite à animer une conférence sur le thème des petits Blancs et du vote FN dans les campagnes... La température va monter d'un cran !

mercredi 16 mars 2016

"Penser au bonheur et l'atteindre ?" ("Les vies bienheureuses" sur le blog d'Ariane Charton)

Un article d'Ariane Charton sur son blog "Les âmes sensibles"

Dans son précédent livre, Aymeric Patricot brossait le portrait de « petits blancs ». Des vies souvent pleines de désillusion, de déception. Des êtres qui avaient l’impression de n’être pas à leur place dans un monde qu’ils croyaient le leur. Avec cette « enquête sur le bonheur », ces descriptions de « vies enchantées » on pourrait penser que l’auteur s’est intéressé à des êtres totalement opposés. Ces gens heureux ne sont pourtant pas des nantis, certains certes vivent bien, dans des villes ou quartiers agréables, avec une excellente situation mais d’autres ont des vies bien modestes comme Mehdi qui vit du RSA au Havre, Sylvie bibliothécaire ou encore la punkette et cet ancien communicant qui a plaqué son travail pour une année sabbatique et vit depuis de petits boulots et d’aides sociales. Certes, il y a aussi Julien, directeur financier d’une grande entreprise ou François, profession libérale qui vit confortablement avec sa famille à Compiègne mais la question du bonheur est d’abord une question intime, qui ne tient pas au confort matériel, au lieu d’habitation mais à la façon de percevoir la vie, de la remplir et par-là d’accepter ou d’oublier la mort. « Le bonheur est le franchissement des obstacles » comme l’écrit l’auteur en préambule. Tous les gens heureux décrits dans ce livre ont trouvé un moyen de s’arranger avec la vie, de s’arranger avec le temps, de s’arranger avec le monde et l’infini qui n’a que faire d’eux, pour atteindre une forme de bonheur.

Aymeric Patricot rapporte les paroles de ces gens heureux, nous les présente dans leur jus, souligne des traits physiques ou des caractéristiques permettant en quelques mots de s’imaginer devant eux. S’imaginer comme l’auteur qui a lui aussi laissé son imagination travailler pour ces portraits. Il en résulte une impression d’intimité et de familiarité étonnante et réjouissante.

Ces gens ont compris que le bonheur est avant tout une question de volonté et de discipline. Une discipline exigeante mais qui récompense ceux qui s’y tiennent. Ce n’est en rien un bonheur factice, forcé comme l’explique François père de famille comblé, cette discipline à ses yeux fait justement partie du bonheur.

Le bonheur c’est aussi accepter d’être en marge au quotidien, en marge d’une société qui a vite fait de nous abrutir entre les exigences et pressions du milieu professionnel, les exhortations à la consommation et les normes sociales. Plusieurs des gens heureux décrits ici ont même fait le choix de peu travailler ou tout au moins de s’arranger pour que le travail ne soit pas un poids dans leur vie comme le dilettante, le voyageur ou cette jeune femme qui travaille dans la communication de groupes musicaux et lieux de divertissement parce qu’elle tire sa félicité de la vie de la nuit et de la fête.

Le bonheur réclame également de bien se connaître (heureux sont déjà ceux qui sont capables de cette introspection) et de la persévérance pour savoir aller vers ce qui nous hausse, nous comble, nous habite ou nous permet de déjouer ce qui nous éloigne de la félicité.

Tous ces gens ont une vraie volonté, une vraie résistance par rapport aux autres qui pourraient les critiquer (comme le maniaque et le cynique), une vraie résistance aussi face aux tentations de l’éparpillement (il y a finalement un côté monomaniaque chez presque tous de la paysagiste à l’activiste en passant par le baiseur). Une vraie résistance face à ce qui nous afflige même s’ils ne sont pas à l’abri des soucis et le reconnaissent bien volontiers. Le bonheur est pour eux une sorte de caractère qui perdure même dans les moments difficiles. A chacun ses moyens et certains peuvent paraître discutables, étranges, égoïstes. Mais le cynique ou la punkette, chacun dans leur genre, cherche à se protéger aussi et libres aux autres de faire de même. Résistance ou « folie » comme le dit l’auteur.

Le temps, la mort apparaissent comme deux ennemis du bonheur. La liberté, elle, est une alliée mais qui demande un certain art de vivre, car elle est souvent liée à une forme de solitude ou de détachement à l’égard d’autrui.

Le bonheur est donc aussi une question d’équilibre toujours fragile.

Face à la mort comme face au temps, ces gens usent de « stratagèmes ». Il y a par exemple le système du maniaque qui « s’épargne l’angoisse du temps » en classant, archivant toute sa vie comme les livres lus, les films vus, les objets jetés mais au préalable photographiés, le tout agrémenté de notes de satisfaction qui lui permettent d’établir des statistiques sur le taux de félicité d’une année. Toute cette maniaquerie le rassure. Il a trouvé le bonheur dans « la synthèse », l’une des catégories de bonheur déterminées par l’auteur. Le même type de bonheur que l’activiste qui voit dans les causes pour lesquelles il agit le point autour duquel tourne sa vie. A part Julien, le riche, et encore, aucun ne trouve la félicité dans une satisfaction purement matérielle ou professionnelle, cela s’accompagne toujours d’une réflexion à la fois plus approfondie et détachée de leur situation. Par exemple, Sylvain, ancien de la brigade anticriminelle qui accède au bonheur par « sublimation » : pendant ces dix années dans ce service, il se percevait comme un « preux chevalier » défendant les faibles, ceux qui sont agressés. L’action, et maintenant son souvenir, ont comblé sa vie.

Comme l’auteur lui-même qui se sent plus d’affinités avec tels de ses personnages plutôt qu’avec d’autres, certaines de ces vies enchantées m’ont davantage touchée ou interpellée.

Il y a d’abord la paysagiste qui ouvre le livre. Elle prend soin de son jardin, s’émerveille de fenêtre la vie des fleurs, brèves, belles, sans cesse renouvelées. En les admirant elle a l’impression de se « fondre dans une sorte de flux de vie perpétuelle », de se fondre dans ce grand tout qui nous survit. C’est sans doute une façon pour elle d’être encore avec son fils mort. Car elle explique qu’elle est parvenue à cet état de bonheur (grave et esthétique) alors qu’elle a perdu son fils. Son attitude me semble incroyable, impossible. Comment être capable d’éprouver encore du bonheur de vivre quand on survit à son enfant (peut-être qui plus est son enfant unique) ? Même après des années, il me semble que c’est le deuil dont on ne peut pas se remettre parce qu’une part de nous-même nous est arrachée. Il y a chez la paysagiste une forme d’orgueil qui non seulement la sauve de l’inacceptable deuil mais la fait grandir comme si tout son jardin vivait en elle et son fils avec.

François, le père de famille qui voit dans la paternité une forme d’accomplissement m’a aussi touchée. Etre père comme il l’explique était d’ailleurs une sorte de vocation, dès sa jeunesse. Il est heureux de participer à l’avenir à travers ses quatre enfants. Il leur construit de bonnes bases en se montrant positif avec eux, il leur montre l’exemple de la félicité et par-là en profite aussi. Cela peut sembler banal, un peu simpliste mais en même temps si juste. Le bonheur d’être parent rend l’enfant heureux d’être là ; l’enfant ne peut être heureux de vivre que si on lui montre l’exemple. C’est également ce que semble faire Sylvie la douce bibliothécaire qui ne couve pas son enfant mais lui montre tout simplement qu’il « est aimé ». Se sentir aimé ne suffit pas à être heureux mais apporte à l’enfant un sentiment de sécurité et de confiance qui participeront plus tard à son accomplissement. Bien sûr, il y a peu de parents qui n’aiment pas leurs enfants mais combien négligent de manifester cette affection qui certes va de soi ? Ils ne pensent pas à manifester leur amour parce qu’ils sont pris dans le quotidien, le travail, bref tous ces corps étrangers qui, si on n’y prend pas garde, nous éloigne de nous-mêmes et donc du bonheur.

Jean-François l’érudit accumule les livres, les sources de savoir sans se sentir écrasé par la quantité accumulée et la quantité qu’il lui échappe. Aymeric Patricot le décrit faisant des listes de mots pour les connaître, se les approprier. Un exemple de monomanie qui pourrait paraître pathétique et vain. Mais cet érudit ne regarde pas le verre à moitié vide des connaissances qu’il n’a pas avec désespoir, il tâche de remplir de plus en plus son verre de connaissance sous l’œil admiratif de son épouse. Cette femme, esthète, trouve de la beauté dans l’attitude de son compagnon. Une admiration qui participe aussi au bonheur de Jean-François puisqu’il vit dans le partage de la culture, du savoir. Cette attitude m’a fait penser à celle de mon père qui, dans sa bibliothèque, sous les combles, accumulait des papiers, des documents sur tout, il gardait même des choses en double, en triple. Il était trop secret pour que je le sache mais peut-être qu’à l’instar de Jean-François il éprouvait une vraie satisfaction dans cette accumulation et ce même si, hélas, il ne partageait pas ou peu sa bibliothèque avec sa famille.

L’auteur a déterminé six catégories d’accès au bonheur. Un classement poétique qui résume les différentes manières d’aborder l’existence, de se placer dans la vie, par rapport au monde. Par exemple, les représentants des deux premières formes, le bonheur par extension (où figurent la paysagiste et l’érudit) et par dispersion (où l’on trouve Mehdi au RSA ou un expert-comptable qui cultive le dilettantisme comme un art de vivre) cherchent comme dit l’auteur à repousser les enveloppes de leur moi jugées trop étroites.

Pour chaque catégorie, outre quatre exemples rencontrés au hasard de la vie, Aymeric Patricot convoque un écrivain dont l’œuvre, la philosophie de vie lui paraissent correspondre à ce type de bonheur.

L’attitude de l’écrivain qui se rapproche du bonheur par « synthèse » est ainsi selon lui Simone de Beauvoir qui « croit au pouvoir du mot juste et à ceux de l’action ». L’auteur parle de son œuvre autobiographique, qui demeure la plus intéressante, le plus vivante aujourd’hui. Dans ses mémoires, Beauvoir fait preuve de générosité, de sens de l’amitié, de sensualité, en somme de goût pour la vie et l’humain que ne partageait pas Sartre dont on ne peut dire qu’il soit un exemple de bonheur de vivre.

On peut s’étonner de trouver Céline qui ne paraît vivre que pour vitupérer. Mais justement cette attitude, en opposition perpétuelle, lui procure une forme de jubilation, une force vitale qui n’a rien à voir avec les petits bonheurs à la Delerm mais qui peut s’apparenter à une sorte de bonheur, de satisfaction à la pensée qu’il est dans le vrai, qu’il n’est pas dupe. On est moins surpris de trouver Montaigne, Colette ou Aragon tant ces écrivains se distinguent par leur façon de sentir la vie, avec une certaine sensualité, une certaine conscience épanouie qu’ils parviennent ensuite à exprimer sur le papier.

On aurait pu aussi trouver Stendhal, je crois, même s’il a sans doute était davantage en quête du bonheur qu’il n’en a joui. Il a éprouvé des moments de félicité, notamment dans l’écriture, dans l’amour et dans les œuvres d’art plastiques et musicales. Un bonheur tantôt par « expansion » tantôt par « sublimation ».

Au fil de ces portraits, comme dans ses autres ouvrages, Aymeric Patricot évoque avec discrétion sa vie, ses origines, ses choix d’existence et ici sa position par rapport à ces « vies enchantées » comme il l’avait fait par rapport aux « petits blancs ». Un portrait en pointillé de l’auteur qui cherche également sa façon d’être heureux. Il clôt d’ailleurs son livre par Colette « cette papesse de la jouissance », qui incarne pour lui l’écrivain du bonheur par excellence. Aymeric Patricot ne cherche pas à imiter Colette ce serait vain et stérile mais il déguste son œuvre pour y puiser, peut-être l’inspiration afin de construire à son tour son œuvre « à [s]a manière, c’est-à-dire hésitante » dit-il. Une modestie qui pourrait bien aussi le mener sinon sur la voie de son bonheur particulier, du moins le mener, paradoxalement, à oser écrire pleinement peut-être en continuant justement à observer, à sentir le monde autour de lui mais en y ajoutant plus fortement sa présence.

Je termine sur les « Les Vies enchantées » par Sylvie, la douce dont je me suis sentie proche. Elle prend la vie avec douceur, aime se fondre pour « s’inscrire dans le grand flux majeur ». Elle a assez de force pour tenir dans la douceur, une force de conviction qu’elle fait manifestement partager à son enfant. Tous les bébés sont naturellement dans la douceur, l’émerveillement, l’affectif ; c’est au fil du temps qu’ils devront se durcir. Sylvie, elle, persévère dans la douceur pour les autres mais aussi un peu contre les autres tant comme le souligne l’auteur « la douceur est interprétée comme une faiblesse, un refus de s’intégrer » ou une source de mépris. Dommage que la société des adultes soit d’abord un monde dur, un monde où l’on passe en force, où l’on se bat, où l’on se concurrence. La douceur n’est pourtant un frein ni à l’action, ni à l’intelligence, elle est seulement une perception du monde différente. Pour Sylvie, la méchanceté est inutile, elle la voit comme un divertissement à l’ennui. Une façon aussi sans doute d’asseoir sa puissance, sa position face aux autres. La douceur ne triomphera jamais mais réjouissons-nous qu’elle existe et qu’elle se repende parfois dans nos existences.

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