La littérature sous caféine


lundi 21 septembre 2026

Hydropathe

"Le n'importe quoi", bar de nuit proche des Halles, promettait un écrin de valeur à la future soirée potache célébrant Alphonse Allais, l'homme dont les chroniques racontaient précisément un peu tout et rien de sérieux. Hélas - ou bien heureusement - j'ai ouï dire qu'il existait un bar "L'hydropathe", à Montmartre, où je me suis précipité boire un Vieux carré (en hommage à la Nouvelle Orléans, haut lieu du rêve). Impossible de ne pas y installer - au moins une fois, nous verrons - le rituel désormais bien rodé du Cercle ! Allais participait allègrement aux réunions de ces zigotos qui se déclaraient allergiques à l'eau. J'ose espérer que nous le serons aussi, allergiques à l'eau, comme l'était Allais.

Coïncidence heureuse, "Service littéraire" rend hommage à Jarry sous la plume de Thibaut Matrat, Jarry qui fréquentait Allais et reprenait sa verve folle. De génération en générations, par delà les siècles, il y a quelque chose de touchant à ce que l'humour prétendument léger survive mieux que bien des académismes.

Monstres

Arthur Dreyfus est brillant. Il se permet d'énormes livres d'une liberté tout à fait folle, des livres monstres qui s'autorisent tous les propos, toutes les variations, tous les styles, avec une radicalité de confidence peu commune. J'avais précisément été saisi par ses "Confidences sexuelles d'un jeune homme d'aujourd'hui" (P.O.L. 2022), pavé lu d'une traite, fluide et massif, "calme bloc ici-bas chu" d'une vie fantasque et chaotique. Je me jette aujourd'hui sur "La punition" (P.O.L. août 2026), qui m'attire parce qu'il ne s'affiche pas comme fiction mais propose à nouveau de longues et savantes bordées, apparemment décousues, vers le plus secret de la conscience, tenues cependant par ce ton de quête et de tâtonnement. En général, les livres monstres, on les relègue dans un coin de sa bibliothèque. Ceux d'Arthur Dreyfus s'empilent dans la mienne comme des témoignages brûlants, auxquels je reviendrai sans m'en lasser.

mardi 15 septembre 2026

Intérieur nuit

Visitant la maison de Victor Hugo Place des Vosges, j'avais eu l'intuition qu'avec sa passion pour les collections hétéroclites, les objets inattendus voire bizarres, quitte à les fabriquer lui-même, l'auteur des Misérables n'aurait pas démérité dans le panthéon surréaliste. J'en ai la confirmation à Hauteville House, sa maison d'exil à Guernesey. Quatorze ans d'isolement pour mieux aménager et concevoir un intérieur à son image, à sa démesure, bric-à-brac invraisemblable d'objets chinés - parfois chinois -, de meubles reconstruits, de pièces conçues comme des tableaux de son âme. L'ensemble est baroque, sombre, presque inquiétant. On a la sensation que l'esprit du génie vrille et nous emporte avec lui. Fort judicieusement, la boutique propose, parmi quelques rares titres, le méconnu "Promontoire du rêve" où Hugo fait l'éloge des errances de l'imagination, à l'occasion de son observation de la lune. Sublime !

Pied de nez

En France chaque ville ou presque, en tout cas chaque département, a ses écrivains vedettes. Le Cotentin (partie Nord de la Manche) en met trois en valeur : Jacques Prévert y est mort, Victor Hugo y a vécu, Jules Barbey d'Aurevilly y est né - ce dernier a droit à son musée, son restaurant ("Le rideau cramoisi") et ses statues, dont l'une de Rodin. Cela fait un malicieux contrepoint au martyre vécu par la région lors du Débarquement de Normandie. Pas un village n'a l'air d'avoir échappé aux bombardements. Alors, le sens du luxe et de la provocation du dandy, pas du tout dans le ton grave du territoire, a quelque chose d'un pied de nez du destin.

vendredi 11 septembre 2026

Fatras

e ne sais pas si Jacques Prévert est un con, comme l'annonçait Houellebecq dans un article célèbre, mais il avait un bien jolie maison dans le Cotentin (sa dernière demeure), couronnée par un splendide atelier où il réalisait ses collages. Il a écrit des poèmes que ma fille récitait en école primaire, nous a offert les dialogue de quelques-uns des plus beaux films français et, last but not least, a claqué la porte au nez de Breton dans un célèbre pamphlet, Un cadavre, faisant écho à un premier, au nom d'une liberté créatrice dont j'ai déjà parlé ici. Dans la boutique, j'ai dégotté un recueil de poèmes et de collages dont le seul titre, "Fatras", vaudra à Prevert l'inscription honorifique au Panthéon du Cercle potache.

Plaisir de la déchéance

Des six grands romanciers français du 19eme, c'est Zola que j'ai le plus de plaisir à lire - prose fluide, nourrie, pas vieillie pour un sou. Relisant "L'œuvre" (1886, 14ème volume des Rougon-Macquart), je suis cependant frappé par quelques contradictions, du moins quelques tensions travaillant le livre. La fascination de l'auteur pour la fatalité génétique fait un peu tache dans une carrière qui s'affiche comme progressiste. A vrai dire, plus personne n'oserait aborder la question, si ce n'est pour la saborder !

Quant à sa fascination pour la déchéance, qui l'a souvent fait accuser de misérabilisme, elle n'est pas vraiment un problème - après tout, cette complaisance avec l'échec et la morbidité vaut bien d'autres tonalités. Baudelaire peignait la dépression, Aragon faisait agoniser certaines figures pendant cinquante pages. Non, ce qui suprend est le plaisir manifeste que prend Zola à décrire par le menu chutes et ressassements de la misère. On dirait que, sous la profession de foi de l'humaniste, travaillant à élever le citoyen en offrant le tableau des pièges à éviter, dort un sombre romantique, adepte de visions de cauchemar et de décadence. Ce qui, au fond, n'est pas pour me déplaire.

lundi 7 septembre 2026

Maisons

C'est une source d'étonnement pour moi, les régions de belles maisons. Pourquoi donc les Alsaciens, les Basques, les Bretons, d'autres encore, mettent-ils tant d'application à construire de belles bâtisses ? Cela trahit-il de la richesse, du travail, du goût, le sens de la beauté ? Cette énergie, physique et psychique, qu'en font donc les autres ? Y aurait-il décidément des réserves de force que l'on choisirait d'investir dans tel ou tel domaine, au détriment d'autres ? Comment s'opère la répartition ? Quand on quitte l'Alsace en traversant les Vosges, vers l'ouest, on quitte ainsi des plaines et des vallées de maisons cossues, propres et colorées, pour découvrir des zones qui sentent l'usure et la peine. Je ne sais pas dans quelle mesure les conditions sociales et historiques expliquent seules ces contrastes.

Escargot totem

L'escargot est devenu l'animal totem du Cercle potache (bientôt viendra le légume, à l'occasion d'un dîner Fruits et légumes). Il est apparu en chair et en os lors du tout premier dîner, le Dîner de l'escargot (vivant sur la table, rôti dans les assiettes) et j'ai pris plaisir à voir en lui non seulement la figure mystique de cet homme enroulé sur lui-même de la basilique de Vézelay, mais aussi la gidouille du Père Ubu (l'intériorité, donc, et l'expansion grotesque).

Au merveilleux musée Unterlinden de Colmar, je découvre l'un de ces bustes classiques couverts d'escargots par Théo Mercier. La notice précise que l'escargot rappelle "l'inexorable épreuve du temps et l'ensevelissement progressif des mémoires". C'est un peu plus triste que la gidouille mais c'est joliment dit. Je note pour de futures exégèses cocasses - d'autant que je réalise chaque jour un peu plus combien le projet potache est un travail sur le temps.