La littérature sous caféine


vendredi 13 février 2026

Camélia

L'affaire Camélia me fend le cœur. Dans "Autoportrait du professeur" (2011), j'avais évoqué la dureté du management dans l'éducation nationale. Sur le plateau de Ruquier j'avais défendu, seul en bout de table, la mémoire de Samuel Paty face à quatre personnes prenant le parti de l'administration. La culture du Pas-de-vague a fait tellement de ravages. De nombreux professeurs sont morts, de nombreux élèves ont été sacrifiés sur l'autel d'une épouvantable lâcheté institutionnelle. L'inversion accusatoire, le déni sont érigés en principes. Qu'est-ce qui passe donc dans la tête de ceux qui nous dirigent, en dépit de leurs gesticulations pour faire croire qu'ils prennent cette question à bras le corps ? Il faudrait une minute de silence dans tous les établissements - et un procès en bonne et due forme. Cela n'arrivera pas.

Justesse

A l'âge de 15 ans mes idoles littéraires françaises étaient Aragon, Beauvoir, Sartre. Quelques décennies plus tard ils ont été détrônés par des auteurs moins clinquants, perçus comme plus fades mais en fait plus justes, dans tous les sens du terme. Adieu les éloges de Staline, la vénération de Mao, la complaisance avec les assassinats politiques... Ceux-ci ternissent l'admiration que je peux vouer à des styles brillants par ailleurs. Bienvenue à des gens qui ont vécu sans apprendre à haïr et qui, sans renoncer au risque, tienne le fil d'une existence exigeante. Je pense par exemple à Saint-Exupéry dont le courage et la noblesse impressionnent. Son "Terre des hommes" offre une quintessence de vie aventureuse. Surtout quand Riad Sattouf est au dessin : on connaissait l'auteur hilarant de Pascal Brutal, on découvre le génial illustrateur d'un livre épique.

Hyper life

Toujours au Familistère, Stéphanie Lacombe dans sa série Hyper life pousse encore plus loin l'humour : elle agrémente ses clichés de notations biographiques qui se présentent comme neutres et qui soulignent, s'il en était encore besoin, la dimension potentiellement comique de ces vies cabossées du Nord. Nulle envie de se moquer, mais une volonté d'accompagnement souriant. Comprendre, c'est en partie aimer, quelles que soient les misères, quelles que soient les erreurs. C'est aussi ce réflexe qui m'avait guidé pour Les petits Blancs puis La révolte des Gaulois.

mardi 20 janvier 2026

Ultra pampa



Dans l'étonnant Familistère de Guise je découvre la série Ultra Pampa d'Alexa Brunet qui me frappe par sa tendresse et son humour... Quel regard porte exactement l'artiste sur cette population des Hauts de France marquée par une pauvreté grandissante depuis la catastrophe de la désindustrialisation ? L'effet de réel est sidérant. Cela me rappelle mes propres pérégrinations dans la région quand je préparais l'écriture des "Petits Blancs". Je sais que le terme est souvent contesté, je me doute que l'artiste ne l'utiliserait pas forcément, et pourtant je persiste à croire à la fois dans sa pertinence et dans son avenir.

Stephen King réaliste

Et si Stephen King donnait le meilleur de lui-même dans les romans courts et réalistes ? Je tombe sur une pépite méconnue au titre impossible, "Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank", que je lis après avoir vu le formidable "Évadés" (1994, Tim Robbins, Morgan Freeman) qui s'en inspire. Ses romans fantastiques sont parfois divins ("Shining"), parfois foutraques ("Le fléau"), parfois baroques dans le mauvais sens du terme ("La tour sombre"). Là, c'est un festival de scènes mémorables et de morceaux de bravoure dans une veine sociale et gouailleuse qui n'appartient qu'à lui. On retrouve l'un de ses deux angoisses foncières, avec les supplices imposés à l'enfance : l'enfermement et les sévices qui peuvent en découler. On dirait du Maupassant passé par le crible d'Easton Ellis et de Bukowski.

mardi 13 janvier 2026

Ernest

Jean-Michel Djian a bien raison de vouloir réhabiliter Ernest Renan ("Ernest Renan, le géant oublié", 2025). Outre l'imparable "Qu'est-ce qu'une nation ?", indispensable quand on veut réfléchir au sujet (j'y avais bien sûr fait référence dans "Les petits Blancs" puis "La révolte des Gaulois"), on lira avec profit le merveilleux "Souvenirs d'enfance et de jeunesse". Renan y raconte comment son goût pour la démarche scientifique a peu à peu dissous sa foi catholique. Pour autant, il n'a pas perdu son ardent idéalisme. Son parcours est un condensé de la psyché française ! La mère aînée de l'Eglise devenue fervente laïque... On pense à la fameuse thèse du "christianisme, religion de la sortie de la religion" de Marcel Gauchet. Et l'on dirait le premier des fameux "catholiques zombies" d'Emmanuel Todd.

Brigitte

Le ciné-club que j'anime en prépa ressemble à un cimetière d'éléphants. J'y rends hommage à des acteurs et réalisateurs disparus ou à d'autres qui achèvent leur carrière. Souvent, je sous-estime l'évanouissement d'anciennes gloires dans la mémoire collective. Pire, je mesure mal le mauvais effet que certaines mises en scène, certains scénarios font désormais sur le spectateur. Brigitte Bardot fait partie de cette galerie de fantômes. J'avais cru, voilà cinq ans, ranimer chez les étudiants un certain goût du charme et de la liberté. "Et Dieu créa la femme" a suscité le malaise : les simagrées de l'actrice, la gifle qu'elle reçoit de Trintignant n'ont pas plu... Quant à sa beauté, je ne crois pas qu'elle ait inspiré beaucoup d'émoi. O tempora...

lundi 29 décembre 2025

Donatien

Relisant "La philosophie dans le boudoir", je réalise que Sade est le visage grimaçant de Rousseau. Tous les deux fantasment un retour à l'état de nature. L'un rêve de bonheur et de bienveillance, l'autre de jouissance et de pulsions, mais ce sont des projets complémentaires. Et je ne suis décidément ni rousseauiste ni sadien... Je crois davantage au processus de civilisation et à l'éducation - le "Contrat social" de Rousseau constitue pourtant la matrice inconsciente de la vie politique française, il devrait me plaire. Hélas, il faut croire que les élans de cœur et de la raison ne s'embrassent pas toujours...