Dans le roman de Gabriel Boksztejin (alias Hervé Weil) "Les Terres mortes" (Unicité , 2024), les personnages se dépatouillent avec une vie médiocre. Tout leur est bon pour s'extirper du quotidien. Le narrateur se fait cependant un malin plaisir à ridiculiser leurs enthousiasmes : rancoeurs familiales, misère au travail, ambitions médiocres, fatalités, paresses... On se croirait Flaubert au supermarché, à ironiser sur les produits formatés de la société de consommation. Seuls échappatoires, l'amour, la littérature ou la politique, encore que ces trois-là finissent par nouer la tragédie. On lit l'ensemble d'une traite, porté par l'impatience de savoir si c'est le Sisyphe de Camus ou les personnages de Houellebecq qui rafleront la mise.
Il ne faut pas galvauder le mot chef-d’œuvre. Il ne faut pas bouder son plaisir non plus. Quand il s’en présente un, tâchons de le célébrer – comme avec cet Underdog tombé du ciel, ou plutôt de la plume d’un auteur encore méconnu, Bruno Marsan, que la quatrième de couverture nous présente comme originaire du Sud-Ouest. Il aurait vécu beaucoup de choses racontées dans le roman… Ce qui n’est pas rien, quand on découvre l’odyssée du narrateur.
Deux trames se déroulent par chapitres alternés. On suit Richard, enfant presque sauvage du Béarn élevé dans une maison perdue. C’est à la va-comme-je-te-pousse qu’il apprend les mots, l’école, l’amour… Puis il enchaîne les petits boulots, persuadé d’être un rebut. Il se forge cependant un regard caustique au contact des bêtises et des méchancetés de son entourage. Cette maturité lui permettra d’être embauché par un homme déjà riche, redoutablement libéral, partant faire fortune aux Etats-Unis.
On suit parallèlement Stallone, qu’on connaît surtout pour ses muscles et pour Rocky, moins pour son rapport à la littérature : accablé lui aussi par la misère, subissant des échecs, luttant contre le désespoir, il se forge un destin par la lecture (devenant « l’acteur le plus cultivé d’Hollywood ») et par l’écriture, rédigeant le scénario qui mettra son parcours en abyme : Wepner, looser de la boxe, tenant tête à Mohammed Ali. Il forcera les portes des studios pour jouer lui-même son héros.
Stallone se voyant en Wepner, Richard en Stallone… Marsan en Richard ? Chacun quitte ses taudis pour de grandes villes. Les jeux de miroir se multiplient dans ce roman qui est avant tout l’histoire d’hommes humiliés. C’est par leur acharnement et leur intelligence qu’ils parviennent à défier les logiques sociales. Le regard de chien battu de Stallone ne plaidait pas en sa faveur, ni l’allure d’idiot du jeune Richard… Et pourtant : sans rancœur, avec la foi du charbonnier, ils insistent pour ériger leur personnage.
Le roman vaut pour son ampleur. Les cinq cents pages nous embarquent des solitudes montagnardes aux mégapoles, des quartiers périphériques aux palaces, des camps de gitans aux réunions marketing, le tout dans un style exigeant mais fluide. Pas d’obscurités : Marsan propose une ligne claire, plus ambitieuse qu’une simple écriture blanche. Sa plume est tour à tour sonore, gaillarde, vigoureuse, nourrie, franche.
Le roman vaut aussi pour sa variété. Les premières pages, consacrées à l’enfance, évoquent Giono pour leur beauté formelle. On pense ensuite à Bukowski pour le côté picaresque, à Houellebecq pour les aperçus sociologiques, l’anticipation des mondes économiques. Le ton devient satirique à l’approche des névroses de l’époque, à peine lyrique quand il s’agit d’amour. Les intrigues échevelées des dernières parties lorgnent vers Tom Wolfe pour la satire de New-York, Balzac pour le côté splendeur et misère. Paradoxalement, les chapitres Stallone sont plus classiques : racontés à l’américaine, sans fioriture, cherchant l’impact à chaque phrase. Le narrateur s’adapte à ses personnages, sa palette est large et ses effets nombreux.
Le roman vaut surtout pour son approche de thèmes importants, traités sans développement démonstratif : pauvreté, coût de la réussite, néo-libéralisme, toc et clinquant de l’époque… Un axe s’impose dans ce livre-monde, celui de la difficulté de se débarrasser du stigmate social, surtout quand vous ne correspondez pas à la vision romantique que la société se fait des perdants. Un mot revient : bum, mot américain pour déchet, clochard, pauvre type. D’autres mots sont lâchés, comme le célèbre white trash.
Il n’est pas anodin que Richard se reconnaisse en Stallone. Certains pourraient objecter qu’il est ridicule pour un Français de se projeter dans une figure américaine. On m’avait ainsi reproché, dans Les petits Blancs (2013), d’établir un parallèle entre la figure du petit Blanc et celle du White trash. Les contextes ne seraient pas les mêmes, ni les histoires. Et pourtant… Les Etats-Unis ne sont-ils pas de lointains cousins ? Stallone n’a-t-il pas voyagé en Europe du temps de sa débine ? Ne rêvons-nous pas des horizons que l’Empire américain paraît nous ouvrir, aujourd’hui encore ? Underdog est le grand roman des saletés que notre époque nous réserve et dont nous pouvons triompher par acharnement, quitte à perdre son âme. La virilité n’est décidément plus une affaire de muscles.
Comme tout amateur de littérature, mon cœur balance entre Rousseau et Voltaire. J'ai longtemps préféré le premier, que je trouvais sincère, meilleur écrivain, auteur de livres qui ont fait date. Aujourd'hui je penche du côté du second. "Candide" est un livre imparfait mais j'aime sa critique des systèmes philosophiques, son ironie vis-à-vis des aléas. Je ne l'estimais pas sympathique mais je me sens désormais rassuré en sa présence.
A l'époque, Voltaire a gagné le duel : il triomphait et Rousseau s'est retiré du jeu. Pourtant, c'est le second qui me paraît avoir fait main basse, durablement, sur l'inconscient politique français. Cela ne suffit pas à me le rendre aimable à nouveau...
Dans "Quatre jours sans ma mère" (Philippe Rey, 2025), Ramsès Kefi dresse avec tendresse un certain état des lieux du melting pot français - car il y a bien melting pot, et de plus en plus inspiré du modèle américain. Chacun se revendique de cultures différentes. Quand il refoule certaines origines, il se voit embarqué dans des intrigues à tiroirs. Ainsi de ce narrateur qui voit sa mère disparaître, rejoignant une Tunisie qu'il lui reste à découvrir... "A la Caverne , sa bande est trop mixte pour qu'une langue l'emporte sur le français. Et puis les Nord-Africains du quartier sont pour la plupart berbérophones, originaires du Rif ou de Kabylie. Hédi avait été clair avec les Ben Hafsia et les Ferchichi, les deux familles tunisiennes de la cité, arrivées presque en même temps que mes parents : ils seraient compatriotes de HLM, rien de plus." (p89)
Dans les "Petits blancs" et "La révolte des Gaulois", j'avais précisément fait le portrait de Français qui n'arrivaient plus à se situer parce qu'ils se sentaient pauvres en identités mêlées. La solution serait peut-être de dresser une forme d'équivalence entre la diversité des origines extra-européennes et la diversité des régions françaises... L'échelon national y perdant alors en épaisseur.
L'affaire Camélia me fend le cœur. Dans "Autoportrait du professeur" (2011), j'avais évoqué la dureté du management dans l'éducation nationale. Sur le plateau de Ruquier j'avais défendu, seul en bout de table, la mémoire de Samuel Paty face à quatre personnes prenant le parti de l'administration. La culture du Pas-de-vague a fait tellement de ravages. De nombreux professeurs sont morts, de nombreux élèves ont été sacrifiés sur l'autel d'une épouvantable lâcheté institutionnelle. L'inversion accusatoire, le déni sont érigés en principes. Qu'est-ce qui passe donc dans la tête de ceux qui nous dirigent, en dépit de leurs gesticulations pour faire croire qu'ils prennent cette question à bras le corps ? Il faudrait une minute de silence dans tous les établissements - et un procès en bonne et due forme. Cela n'arrivera pas.
Mon pauvre père s'appelait Bernard - un prénom qui n'a pas l'air de vouloir revenir, même au sein de familles bobos. Il fleure bon le virilisme à la papa, l'assurance paillarde. Qu'on pense à Tapie, Giraudeau, Blier... Patrice Jean l'avait choisi pour son personnage de beauf qui se prend pour un philosophe, dans son tout premier roman réédité cette année dans le volume "La fin du monde avait bien commencé" : "La France de Bernard". L'auteur est surtout connu pour se moquer de l'époque, perçue comme dominée par le progressisme. Il s'attaque ici à un gros con de droite et ça n'est pas moins amusant. Ça tombe bien, mon père était un droitard, comme on dit aujourd'hui. Seulement il lisait beaucoup, surtout de l'histoire, et planchait sur une biographie de Mirabeau - comme quoi, la Révolution fascine jusqu'aux anticommunistes ! A la fin de cette comédie mordante, Bernard n'a pas tellement progressé en philosophie mais il a rencontré quelques philosophes et ça l'a dégoûté. Je me plais à croire que mon père se serait reconnu, non pas dans le côté beauf (il passait au contraire pour distingué et cultivé) mais dans la défiance vis-à-vis des logiques de courtisanerie dans le monde la culture. Quant à la satire de l'époque... Lui qui craignait l'arrivée des chars russes à l'avènement de Mitterrand, j'imagine sa tête si on lui parlait de wokisme !
Mieux que des anecdotes sur son nom, Pierre nous a raconté l'origine romanesque de la première occurence de son patronyme. Ne pouvant rivaliser avec autant de densité narrative j'y suis allé de mes propres formes, esquissées sur des feuilles que je livrais en pâture à l'assistance au gré des sauts et gambades de la conversation - ma vie triangulaire, le schéma de l'orobouros, des triangles et carrés chargés de symboles, le dessin des tablées du Cercle, autant d'occasions de réaliser l'étrange proximité entre géométrie et numérologie. Profitant de mes considérations sur l'importance de la spirale, Nicolas s'est fendu d'un test révélateur auquel nous nous sommes soumis de bonne grâce. Frederika nous a dessiné l'étrange symbole de la Sicile, j'y ai répondu par la pierre philosophale. Pour une fois j'ai placé l'essentiel de mes références, sauf peut-être un dessin des formes circulaires repérées chez Jules Verne. Mais qu'aurait fait Jules Verne parmi nous ? Il s'agissait plutôt d'évoquer Rabelais, comme j'en ai pris l'habitude, et j'ai clos le dîner sous l'insistance de Maï-Do par la lecture de la conclusion corsée, célébrant la vie festive et charnue, du prologue de Gargantua - je n'avais pas Jarry sous la main, mais Jarry vouait un culte au célèbre médecin de Chinon. A cette occasion j'ai manqué de m'étouffer, ce qui a quelque peu brouillé mon hommage. Heureusement nous avons bu du Chinon, précisément, l'occasion en ayant été manquée au quatrième dîner qui s'était finalement tenu au Sancerre. J'avais pourtant été ravi de dégotter un établissement dont le nom rappelait la naissance du maître. Une fois n'est pas coutume, je n'ai pas oublié de prononcer la sentence : "Le potache est chervi !" Seulement, elle m'est revenue à la toute fin de l'événement - après tout, pourquoi pas.
Après présentation des convives, j'ai précisé que le thème de la géométrie pouvait surprendre mais qu'il n'était pas incompatible avec le potache, bien au contraire. Jarry se laissait aller à des rêveries scientifiques, il a même clos son "Faustroll" par un calcul de la surface de Dieu. S'en est alors suivi un feu nourri de références, surtout sur ma gauche, comme le Cercle en a rarement connu, sur le thème des bisbilles entre science et littérature : Spengler, Stein, Spielrein, Gombrowicz... J'ai beaucoup agité ma cloche (au risque d'importuner les clients parfois âgés de la Rotonde) pour rabattre mes ouailles vers le thème, tant les vents de la littérature et de la vie éditoriale ont pu disperser le propos. Pire, la politique s'est trop souvent invitée parmi nous (peut-être parce que nous occupions, nous a révélé Guilaine, la table préférée d'Eric Zemmour !). Il faudra que je songe à rajouter un article dans la charte pour l'interdire, à moins de prévoir une séance qui lui soit consacrée. En tout cas ma cloche a fait son office et nous avons finalement plutôt bien tenu le thème. Selon moi, la conversation géométrique a même atteint la jolie moyenne de 40%, estimation que certains jugeront bien sûr outrageusement exagérée.
Par admin,
samedi 20 décembre 2025 à 16:01 ::Vie littéraire
Placés sous le feu nourri des questions imparables de Pierre P. (Le style, le rapport à l'époque, la politique...), à la Librairies des Oiseaux rares ce vendredi 5 décembre, nos trois romanciers (Patrice Jean, Pierre Cormary, Gabriel Boksztejn) en sont arrivés à la conclusion qu'un bon roman proposait forcément une dimension comique puisque celle-ci fait partie de la vie. Il est vrai que ces trois-là, pas mécontents de ferrailler avec l'époque, portent un regard féroce sur leurs contemporains. Pourtant les romans drôles restent assez rares, je trouve - il faut savoir les apprécier pour ça. Moi-même, j'avoue n'avoir publié que cinq romans tout à fait non-drôles... Même, dramatiquement sérieux ! Malgré tout je me soigne, puisque je me suis promis d'ouvrir une décennie d'écriture légère (dont la création du Cercle potache est une émanation). Par ailleurs une amie m'a récemment avoué qu'elle avait beaucoup ri en lisant "La Viveuse"... J'ai d'abord cru à une vacherie, mais non : elle a bien perçu du burlesque dans ces aventures que tellement d'autres ont considérées comme sordides. Il ne me resterait donc qu'à épanouir une veine dont j'étais à peine conscient... Redonnant ainsi raison à nos conférenciers !
L'épouvante, le gothique, le bizarre ont mauvaise presse en France - sauf s'ils sont estampillés américains. Alors il faut saluer les plumes dans ces genres-là quand elles sont de qualité. Raphaël Eymery proposait en 2017 un roman tout à fait singulier, "Pornarina" (Denoël, Prix Sade du premier roman 2017), outrancier par ses thèmes, baroque par sa composition, élégant par son écriture, mélange détonnant d'enquête et d'horreur sur fond de psychopathie et de détracage sexuel. Jusqu'au bout la prostituée-à-tête-de-cheval restera mystérieuse pour mieux hanter le lecteur. Hâte de découvrir les autres pépites d'Eymery, passées et à venir !
Comme d'habitude au Cercle potache nous aurons des fantômes, d'autant plus attendus que nous célébrerons la chose au cimetière. Et comme d'habitude certains de ces fantômes seront légitimes, d'autres tout à fait arbitraires - c'est la belle et dure loi de la pataphysique.
Nous avons souvent dérapé pour parler littérature (Nabe, Despentes, Millet, Aymé, Cormary, Patrice Jean, d’autres plus sulfureux encore) mais j’ai suffisamment secoué la cloche pour nous ramener à l’ordre du jour. Nous avons alors eu droit à un joli bouquet d’interventions : enfances heureuse avec parents aimants, enfances malheureuses avec parents narcissiques, enfances à fuir ou à prolonger, paternités secrètes, vols de biographies, naissances en camp de concentration… Une savante gradation vers le pire, ponctuée de citations bien senties. La parole a facilement circulé dans ce champ de mines. Certains redoutaient l’exercice ! Il y avait même eu des défections. Pour ma part, j’avais eu l’idée de ce dîner bien avant que ne survienne dans ma vie l’événement surprenant dont j’ai fait part. Comme quoi, le léger et le grave avancent main dans la main.
Deux ouvrages que l’on peut sans trop se risquer aujourd’hui, avec le recul des quelques années suivant leur parution, qualifier de visionnaires, tant ils anticipent avec force et lucidité les nouveaux clivages qui émergent dans les sociétés contemporaines, particulièrement en France, bien que ceux-ci ne soient pas encore complètement reconnus.
Dans Les petits Blancs, paru en 2013 (on ne saurait trop insister sur le caractère avant-gardiste que souligne cette date de publication), Aymeric Patricot, déjà à l’époque auteur de plusieurs romans sur des thèmes difficiles et parfois transgressifs, s’intéresse à la situation concrète, comme aux sentiments mêlés, parfois conflictuels, d’une figure émergente du paysage anthropologique français, longtemps ignorée, parfois niée, dont il entend prendre par cet ouvrage la mesure de l’existence : celle du petit Blanc, forme spécifiquement française de ce que les États-Unis connaissent par la figure du white trash, ou plus précisément de l’incarnation dans le champ social contrasté des sociétés multiculturelles d’une forme de misère spécifiquement blanche.
Patricot donne du petit Blanc, sans jamais l’essentialiser, une définition précise, celle d’un « Blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de métissage et se découvrant aussi misérable que les minorités tenues pour être, a priori, moins bien traitées que lui ».
Loin être un essai de sociologie froide et distanciée, sans se donner le masque de la sécheresse scientifique, l’auteur explore rigoureusement, avec une profondeur de vue toute littéraire, ce phénomène qui constitue encore le point aveugle des sciences sociales, et le fait avec le courage remarquable de se confronter aux tabous.
À travers les témoignages croisés de plusieurs types de petits Blancs, hommes et femmes, Blanc de gauche, Blanc de droite, Blanc indifférent à son propre sort, Blanc cabossé de la classe ouvrière, petit bourgeois blanc de province civilisé au vernis culturel fragile, Blanche célibataire attirée par les Noirs et les Arabes, Blanc épuisé du sous-prolétariat, Blanc précaire inquiet pour l’avenir de son pays, angoissé à l’idée d’être un jour mis en minorité, Blanc résigné ou encore Blanc en colère, l’auteur rend compte du phénomène dans toute sa diversité et sa complexité, tout en alternant avec des pages d’analyses mêlant subtilement empathie et cérébralité.
Cette construction originale confère à l’ouvrage une grande singularité, et s’inspire selon les mots de l’auteur « d’une certaine tradition française du petit livre d’opinion mêlé de témoignage et de réflexion tel que Sartre, Gide et Césaire l’ont pratiqué », pour rendre compte de façon multidimensionnelle, comme seul le permet la littérature, des affects troubles et des désirs contrariés de ce qui apparaît au fil des pages comme l’embryon d’une communauté en devenir.
C’est aussi à travers cette galerie de portraits que se dessine la géographie d’une France rurale longtemps passée sous silence par la classe politique et la sociologie officielle, une France marquée par le chômage, la désindustrialisation, la désertification et la relégation territoriale. Il apparait nettement que lorsque les structures du travail se sont effondrées, les différences culturelles rejaillissent de manière plus crue, dans un paysage comme dénudé, dégagé des problématiques économiques structurantes. Si le rejet de l’immigration est bien présent au coeur de certains témoignages, il répond à une réalité plus secrète, plus intime et douloureuse, le sentiment présent chez presque tous les personnages d’être les objets d’une nouvelle forme de racisme, spécifique aux sociétés libérales et post-raciales de la mondialisation et de l’urbanisation : le racisme anti-blanc.
En effet, dans la nouvelle donne du métissage, et dans un contexte où la discrimination de race semblait avoir été globalement enterrée, « on peut avoir le sentiment », selon les mots de l’auteur, « que le dépassement de la ségrégation se fait ici au prix d’un nouveau type de mépris, d’apparence plus douce mais au fondement tout aussi radical » . Il s’agit de l’entrelacement dans l’inconscient voire dans le discours des classes favorisée en milieu urbain de deux types de violence symbolique : un mépris social, et un autre, plus indicible, plus inavouable, portant sur un critère indubitablement ethnique, et s’exerçant parfois ouvertement à l’endroit de ces Blancs de province, perçus comme une arrière-garde et frappés d’indignité.
Il s’identifie dans certaines expressions passées dans le langage courant des centres-villes, notamment à Paris et dans les milieux dits éduqués, pour désigner les populations blanches de la France périphérique : les « rougeauds », les « consanguins » et autres préjugés sordides renvoyant à l’idée de la « France rance » ou de la « France moisie » brocardée par Philippe Sollers, par opposition avec la « nouvelle France », la France métissée, celle des grands centres urbains captant les flux financiers des échanges planétaires.
Cette forme réinventée et tolérée de racisme s’exprime notamment par des lieux communs sur le niveau culturel supposé inférieur des campagnes, et dans la stigmatisation des Blancs du prolétariat rural par les clichés de l’obésité, des « sans-dents », de l’alcoolisme, et d’autres expressions brutales mettant à nu les stigmates physiques et mentaux de la pauvreté, celles des gueules cassées de la misère, que l’auteur ose affronter du regard, sans fausse pudeur et avec humanité.
Depuis un point de vue critique du narcissisme des petites différences porté par les mouvements de défense des minorités ayant émergé dès les années 1980, Aymeric Patricot parvient aussi à dépasser le point de vue strictement républicain et universaliste majoritaire, aveugle aux particularismes, interdisant de voir émerger en France une communauté pourtant bien réelle.
Il parvient ainsi à dégager un espace d’analyse inédit, à une distance raisonnable des postures identitaires inauthentiques, comme de tous les artifices rhétoriques qui tendraient à masquer l’existence de ces petits Blancs que personne ne veut voir tels qu’ils sont.
Dans un contexte où chacun se sent appartenir à une race, l’arrogance du Blanc universaliste qui se croit bon et généreux de nier la sienne propre, s’adjugeant ainsi une forme de prééminence sur les autres, apparaît comme un moyen hypocrite d’esquiver une problématique gênante.
L’on peut rendre hommage à Aymeric Patricot pour avoir su, cinq ans avant le mouvement des Gilets Jaunes, rendre compte de l’existence de ces petits Blancs, trop pauvres pour intéresser la droite et trop blancs pour plaire à la gauche, et ainsi assumer de mettre au jour les conséquences concrètes d’une réalité sensible rarement abordée de front et pourtant incontournable : celle, telle que la nomme simplement l’auteur, « de la diversification ethnique du peuple français ».
C’est d’ailleurs le phénomène des Gilets Jaunes qui, en confirmant une grande part de ses thèses, a conduit Aymeric Patricot à publier un second essai, celui-ci d’une facture plus classique, La Révolte des Gaulois, dans lequel il reprend certaines de ses analyses, pour les prolonger et parfois les dépasser à la lumière d’un faisceau d’événements plus récents, et de la réception critique du premier ouvrage.
À travers ce mouvement social d’une dimension et d’une nature inédites, l’auteur voit apparaître sur les ronds-points et dans les cortèges ayant fait irruption dans la capitale un nouveau personnage ayant jusqu’ici échappé aux radars de la sociologie, le Gaulois, dont il donne une définition précise et criante de vérité : « il s'agira, non pas simplement des blancs pauvres mais des blancs modestes de province, tous ces blancs qui, consciemment ou non, se dressent contre un pouvoir central au nom d'une dignité bafouée, d'un attachement à un territoire et d'un certain nombre de valeurs qui, bon an mal an, définissent quelque chose comme une culture. »
Il explore la généalogie des soulèvements de 2018, qu’il analyse comme une forme de whitelash à la française, et en extirpe les causes, complexes et multifactorielles. Parmi celles-ci, l’augmentation du prix de l’essence et la limitation de vitesse à 80 km/heure décidé par un gouvernement ne pouvant pas en ignorer les conséquences dramatiques sur des populations pour lesquelles l’usage de la voiture est une nécessité vitale.
En amont, la violence du mépris de classe des libéraux mondialistes comme de la gauche. « On assiste depuis trente ou quarante ans maintenant », écrit Aymeric Patricot, « à une véritable inversion dans le champ politique : ceux qui expriment avec le plus de dureté ce mépris de classe appartiennent souvent à celui des deux camps qui se prétend porteur des aspirations des plus modestes, à savoir la gauche. »
Aussi, il y a eu l’identification des Blancs du prolétariat à Marine Le Pen lors du débat considéré comme calamiteux en 2017 face à Emmanuel Macron, et l’humiliation ressentie en conséquence par ses électeurs.
Plus encore, de manière indicible, la stigmatisation ressentie par le français-qui-n’a-pas-d’autres-origines-que-françaises, et sa transition, dans l’esprit des élites, de Français incomplet à Français coupable. Enfin, la souffrance muette, quasi-inavouable qui en découle.
L’auteur met des mots très précis sur l’évolution de l’attitude de la gauche vis-à-vis de l’ouvrier blanc, comme sur le racisme de classe des Parisiens métissés envers les blancs de province, qu’ils accusent justement de racisme, s’attachant, selon le principe bourdieusien de distinction, à ne rien avoir à faire avec ces Gaulois.
Pour ces catégories, dit Patricot, « d’une certaine manière, les critères pour juger de la bonne race se sont inversés : la bonne race n’est plus la race pure, elle est la race mélangée ». On voit donc se dessiner chez les élites, de manière parfois explicite et assumée, une tentation sécessionniste, et même un fantasme en vogue, de plus en plus répandu, de faire disparaître les Blancs.
La violence de la répression gouvernementale et des discours des éditorialistes dirigés contre les émotions populaires de ses Gaulois en furent l’illustration la plus criante. Car contrairement aux petits Blancs qui sont simplement ignorés par la sociologie, les Gaulois sont non seulement méprisés mais combattus.
Il est également question, autre sujet délicat et brûlant mais traité avec une très grande finesse, de la récupération/infiltration de la révolte des Gilets Jaunes par les banlieues, symbole d’une voix des Blancs de province qui ne peut jamais vraiment se faire entendre pour elle-même.
L’auteur dresse d’ailleurs, dans un passage mémorable, un parallèle intéressant entre les deux figures les plus inquiétantes pour la bourgeoisie urbaine française, le petit Gaulois réfractaire du prolétariat périphérique, et le petit délinquant ethnique plus ou moins réislamisé, soulignant leurs points de convergence tout en reconnaissant l’impossibilité de leur alliance sur le long terme : « À côté du jeune de banlieue, voici donc le blanc des campagnes. (…) Il ne porte pas de casquette mais un gilet jaune, il n'est pas mineur mais déjà mûr, il n'est pas promis au chômage mais à un travail pénible, il n'écoute pas Booba mais Johnny, il ne dit pas « Nique ta mère » mais « Enculé », il ne brûle pas des voitures de police mais détruit des Porsche, il ne tient pas les quartiers de barres d'immeubles mais bloque la circulation des ronds-points, il ne lance pas des cocktails Molotov mais déborde les cordons policiers, il ne tire pas à balles réelles mais renvoie les grenades, il ne brûle pas de médiathèques mais tente de marcher sur l'Élysée, il ne venge pas ses frères tombés sous les coups de la police mais des grands-parents subissant la misère, il n'écrit pas de rap appelant à violer les blanches mais des slogans demandant à Macron de « niquer sa vieille plutôt que les Bretons ». Leurs colères prennent des formes différentes, les mots ne sont pas les mêmes et leurs revendications ne se ressemblent pas, mais tous les deux se dressent face à l'État pour dire leur défiance. »
Avec une souplesse dialectique dont l’auteur est passé maître, il actualise l’alliance objective au cours des manifestations parisiennes entre la banlieue et la grande bourgeoisie, explicable par la fascination des grands bourgeois pour les voyous, manière pour eux d’expier leur mauvaise conscience de classe.
Enfin, en s’appuyant sur les écrits du philosophe nord-américain Charles Taylor, il dessine la voie encore inexplorée d’une nouvelle forme de libéralisme identitaire, possible issue pour une démocratie libérale devant affronter des défis inédits dans l’histoire, et dont les Gilets Jaunes ont révélé les impasses et les contradictions internes.
Aymeric Patricot apporte par ces deux ouvrages une contribution essentielle au débat public et à la compréhension de notre époque, par sa manière particulière de contempler et d’aborder le monde social, regard dont il décrit mieux que quiconque la spécificité : « le temps de mon écriture n’est donc pas celui de l’historien, ni du sociologue, ni du politologue, : il a sa respiration propre, celle de l’écrivain, d’apparence plus modeste parce qu’elle paraît plus personnelle et qu’elle ne s’appuie pas sur des tableaux statistiques, des analyses de scrutins, des considérations sur le temps long, des portraits circonstanciés de carrières politiques. Mais elle n’est pas moins légitime parce que, moins surplombante, elle est plus incarnée ; plus urgente, elle saisit quelque chose de l’esprit de l’époque. »
C’est pourquoi je ne peux que recommander la lecture de ces deux essais dont l’importance apparaîtra comme de plus en plus évidente à l’avenir.
Présentation de l'exposition "Les Oplontis" par Fabrice Pataut :
"La galerie Claudine Legrand accueille ce mois de mars la série Les Oplontis de Yo Marchand. Il faut s’y rendre et s’accorder le temps de s’arrêter devant chacune de ces toiles, revenir en arrière et reprendre comme on relit une longue phrase avec ses points-virgules et ses digressions tant les toiles se répondent, se citent, s’observent, se commentent. Je veux dire par là qu’on sera frappé par l’unité de ce qu’on pourrait appeler un projet ou un programme dont Yo Marchand a soigneusement effacé les ébauches pour nous livrer sans commentaires superflus de la peinture pure.
Il y a bien sûr la couleur, souvent safranée, la pourpre impériale de Tyr, le bleu et le gris métalliques et cendrés, tous immédiatement reconnaissables, tous à l’huile, qui font la matière et le style particulier de ses dernières toiles. Les Oplontis sont numérotés comme si nous avions des cotes pour le classement de livres ou de dossiers. C’est une chose assez rare qui justifie qu’on s’y attarde. Remarquez la pliure blanche, centrée dans le n°19, décalée et en couleur dans le n° 3, de nouveau centrée, quoique faussement dans le n° 4 puisqu’on la voit dans un rôle de ligne médiane alors que la ligne, à peine déplacée, n’est plus tout à fait au centre. Ce jeu de la pliure ou de la ligne de séparation fait travailler le spectateur. Et il y a là indéniablement la matière d’un spectacle, comme si l’on était au théâtre d’Oplontis, la ville éponyme, ensevelie avec ses sœurs Pompéi, Herculanum et Stabies dans l’éruption de 79. À moins qu’on ne soit dans une bibliothèque pour feuilletter debout quelques parchemins.
Remarquez également ce que j’appellerai faute de mieux les bandelettes ou les infules inscrites dans la toile plutôt qu’ajoutées : une rouge orangée, verticale, à gauche, dans le n° 19 ; une autre beaucoup plus grande, ocre, également verticale et à gauche, dans le n° 4. Yo Marchand leur a rendu leur place naturelle, patiemment tant sa démarche est lente, fragile, attentive, insensible au discours des mots, uniquement tournée vers l’émotion, vers le trouble que l’on ressent à voir chaque contour, chaque tracé, chaque ligne revenu à la place qui lui est propre.
La toile rélève parfois une trame, ou bien le couteau a-t-il au contraire déposé plusieurs couches, assez minces mais qui, superposées, donnent une belle matière veloutée, jamais épaisse. Ce sont là autant de traces de dépôts, d’usure, d’humidité, autant de tiquetures. On pense volontiers à la lie et au sédiment, choses naturelles, et à toutes les marques anciennes pour lesquelles le temps a travaillé avec patience, là où les hommes ont construit, mais là aussi où ils ont laissé faire une nature injuste et aveugle.
La lenteur et la constance sont la marque de ce travail. Yo Marchand insiste sur ce point dans son texte de présentation. J’ajouterais volontiers si elle me le permet : le recueillement — mais d’un genre terrestre, pour ne pas dire tellurique.
Sa nouvelle exposition est à voir absolument et sans retenue aucune."
Exposition Les Oplontis
du 6 au 27 mars 2025 à la
galerie Claudine Legrand
49, rue de Seine
75006 Paris
Fabrice Pataut me reçoit dans son bel appartement. Nous discutons revues, peinture, théâtre, roman, temps qui passe, amitiés qui durent, transition de genre, mystères de l'édition, contradictions de l'époque, wokisme, bilans de parcours, Proust, Trump et chats...
Sur le plateau de Ruquier, quelques jours après l'assassinat de Samuel Paty, j'ai déclaré que la lâcheté de l'administration dans l'affaire Mila n'avait pas été de bon augure. Au fond, ce n'est pas la peur de l'islamisme qui susciterait tant de comportements pusillanimes chez le maire, la principale, le "référent laïcité", certains collègues... C'est bien plutôt la peur de passer pour islamophobe. Quoi qu'il en soit, le livre "Le cours de monsieur Paty" (Albin, 2024), co-écrit par Emilie Frèche et Mickaëlle Paty, dans la lignée de l'excellent opus de David DiNota, est accablant. J'ai hâte de lire un compte-rendu détaillé du procès. Plus que jamais, je suis conscient du fait que les professeurs ne sont pas soutenus. J'en ai parlé dans des livres, j'en ai parlé sur des plateaux. Un moment, j'ai eu la naïveté de penser que les choses évoluaient - le même genre de naïveté que celle de Paty. Mais je suis devenu fataliste. Les institutions sont peut-être faites pour cela : ne penser qu'à leur propre survie.
Fabrice Pataut nous parle du roman "Spleen au Lavomatic" de Valère-Maris Marchand (Héliopodes, 2024) :
Malgré le spleen, nous sommes plus chez Balzac que chez Baudelaire dans ce roman très maîtrisé de Valère-Marie Marchand. Son premier, nous avertit la quatrième de couverture. C’est là une bien curieuse nouvelle. On a plutôt l’impression que l’auteur nous offre les prémices d’un ensemble beaucoup plus vaste encore immergé ou en gestation, le premier volet d’une comédie humaine du vingt-et-unième siècle dont le lavomatic est l’épicentre comme autrefois et pour d’autres siècles les salons des cocottes et les cafés des grands boulevards. On aurait tort de croire lire un roman habile et léger, la chronique mordante et sans complaisance d’un siècle pas même trentenaire qui tomberait dans le piège facile de l’anti-modernité.
Émilien (quel joli choix de prénom, suranné et presque descriptif) a égaré son manuscrit, un manuscrit au sens propre du terme, lequel contient des croquis, autrement dit un œuvre originale, authentiquement de la main du jeune homme, écrivain et dessinateur, auteur par ailleurs d’une œuvre poétique minuscule et improbable. Aucune nostalgie convenue dans ce portrait du vieux quartier Saint-Antoine fait de sandwicheries et de concepts-stores. Émilien Dorval, mou et indécis, petites lunettes et vêtements informes est là avec nous, je veux dire avec le siècle que nous partageons, mais comme on est assis de guingois sur le bras d’un fauteuil dans le salon où l’on reçoit pêle-mêle princesses et chiffoniers. Sans être vraiment présent, sinon pour mieux nous observer, prêt à nous quitter à la première saute d’humeur pour retrouver éternellement le même monde — bien sûr, quoi d’autre ? — quoique différemment éclairé. Par quoi ? Par la petite lumière du manuscrit perdu qui vascille, manque de s’éteindre mais ne fait jamais défaut. Tantôt lampe frontale, tantôt illumination soudaine de l’esprit, le manuscrit, souvent, se joue d’Émilien avec des airs de jeune effrontée.
Le manuscrit perdu, comme un doudou d’enfant ou le cadeau précieux d’un amour défunt, promet consolation et douleur. S’il était encore près de nous, sur la table de travail ou sous l’oreiller, il aurait tous les avantages tactiles et olfactifs de la chose qu’on regarde, touche et respire avec bonheur. Loin de nous, qui sait dans les mains d’un étranger qui ne pourra que lui vouloir du mal, il nous trahit, nous rappelle à quel point nous sommes différents et moindres sans ces objets qui nous sont consubstantiels. Mieux vaut encore le caniveau.
À propos de caniveaux (métaphoriquement parlant), Valère Marie-Marchand donne ci et là quelques petits coups de pattes bien sentis, griffes rentrées et sourire aux lèvres. Les imbéciles et les ferrailleurs, les indécis, les infatués comme les modestes passent un à un sous la loupe d’un Émilien à la fois furieux et contrit. Il les observe, les malheureux, à vrai dire plus malheureux que lui encore, et le fait d’en haut sans complaisance, à la manière d’un homme triste allant le long d’un trottoir côté chaussée des fois que son manuscrit pourrait passer par là avec mégots, capsules et mouchoirs malmenés par le courant.
Mais revenons au Lavomatic où le jeune Dorval mène l’enquête in situ. Il y a là, bien sûr, un leurre, pour ne pas dire un oxymore. Plus qu’un lieu fixe où le détective s’attend à un retour du criminel sur le lieu du crime, c’est une boîte dans la boîte dans la boîte qui s’ouvre à l’infini, proposant chemin faisant des pistes possibles, des croisements, des bifurcations. Narcisse apparaît derrière le hublot de la machine à laver le linge n° 6, laquelle est au lavomatic, lequel est à Paris 11ème, lequel Paris est celui de l’Aurélien d’Aragon qui souffle à Émilien le merveilleux incipit La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide, lequel incipit s’applique plutôt mal à Fleur de bitume, parigote qui entre inopinément dans ledit Lavomatic où ladite machine n° 6 fait des siennes. Narcisse, aperçu derrière le hublot de la 6, n’est rien de moins que le fils d’un dieu et d’une nymphe. Fleur de bitume, qu’on le veuille ou non, franchement laide ou pas, a du charme, un charme d’un genre qui rappelle celui du Garance de l’immense Arletty.
En quoi ce premier roman nous donne à la fois beaucoup de liberté et exige de nous une lecture attentive. Chacun choisira un ou plusieurs auteurs préférés parmi ceux ici convoqués par Valère-Marie Marchand, pour suivre une piste plutôt qu’une autre mais sans jamais quitter le jeune Dorval, lequel devient, au fur et à mesure que nous avançons, un compagnon de voyage. Là où un auteur moindre serait tombé dans le piège de l’érudition fastidieuse, Marchand se joue des codes, sobrement, avec légéreté, goût et drôlerie.
Il est beaucoup question de synesthésie dans ce livre où l’on peut aussi bien déguster les couleurs que renifler l’odeur des reflets en compagnie d’Émilien, victime consentante des troubles systématiques de la perception. La synesthésie la plus remarquable de notre lavomaticien émérite reste néanmoins d’un genre déviant. Car il y a bien comme un trouble de la perception dans la manière dont Émilien finit par retrouver son cher manuscrit. Je ne dévoilerai pas la clef de l’énigme, à la fois drôle, bête comme chou et troublante, qui implique un quidam volontairement sous séquestre et un miroir sans tain digne des meilleures maisons de passe. C’est par une sorte d’aperception déviante, de perception qui s’aperçoit elle-même en train de prendre un chemin de traverse qu’Émilien se retrouve, plus diffracté que jamais avec au centre un noyau dur, l’essence même du synesthésien émérite, le Dorval en soi d’un Paris poétique, coquin et jeteur de sorts.
Il faut lire Spleen au lavomatic de Valère-Marie Marchand comme on le lirait si Émilien Dorval l’avait commencé puis bêtement perdu dans le quartier Saint-Antoine, comme l’épopée urbaine des petits riens patiemment recouvrés par l’auteur auxquels la littérature rend si généreusement leur dignité perdue."
Sandrine Collette, apparue dans la dernière liste des goncourables, s'inspire beaucoup du Morvan pour écrire des romans âpres, durs, tout entiers forgés par l'instinct. C'est curieux, à mes yeux le Morvan est devenu au contraire un paradis, vaste jardin merveilleusement dessiné, patchwork équilibré de prairies, de champs, de forêts, de bocages, de ruisseaux. Les villages y sont paisibles - un peu mourants - et les vaches plus nombreuses que les passants. Quelques châteaux s'y perdent dans la brume. L'eau sous toutes ses formes y est très présente. J'aime y chercher là-bas des leçons de géographie heureuse.
Dévorant la trilogie de Jules Vallès, je découvre un Zola sans épate, un Céline sans esbroufe... Un autofictionnel avant l'heure, aussi. Mais avec un style, un panache que n'afficheront pas ses suiveurs. Le propos se veut modeste. Le gaillard avait pourtant du tempérament : il savait se mettre en scène. C'est un journal sensible et combatif avec de l'humour et le goût du bon mot. Pour un peu, j'épouserais la Commune !
"C’est une histoire triste et dramatique. C’est ce que m’en a dit
Serguei, l’ami russe qui m’a accompagné pour la représentation
d’En haut des marches, lui qui n’a du français qu’une toute petite
année d’apprentissage. L’adaptation pour le théâtre du roman
éponyme de Fabrice Pataut réussit à réincarner sur scène des
personnages de papier, à leur donner la chair et le sang,
caractéristiques imparables de l’être humain. Il y a dans cette
histoire d’arrivée et de départ, de retour et d’éloignement, une
parenté avec l’Agatha de Marguerite Duras, d’autant que l’écriture
serrée, finement ciselée, dense, au bord de l’amour et de la
cruauté, se fait entendre au souffle sensuel des comédiens, lui donnant cette suspension dans laquelle le spectateur, du début à
la fin, se met à l’écoute du récit d’Antoine devenu Dorine.
Il y a dans le déroulé, de l’ouverture au final, une tension, un fil
ténu tendu à se rompre, entre chacun des protagonistes. Le
surgissement de la mémoire auquel l’adolescent Antoine apporte
ses éclats de jeunesse, son enthousiasme et son impatience, sa
découverte de Bérénice tel un voile tiré tout doucement, dénudant
ce corps féminin qu’il ne convoite jamais mais qui est au creux de
son envie d’être, de son espérance juvénile déjà meurtrie… La
pièce fonctionne ainsi comme une boîte qui, tiroir après tiroir,
délivre ses secrets pour nous guider jusqu’à la tour d’Oz où le
cercle de famille, tel des fourmis s’affairant à leur quotidien,
consentira à la révélation, celle de la mort accidentelle de
Catherine, la sœur aînée d’Antoine/Dorine.
Le texte est porteur des possibles de l’ailleurs, ceux qui
poussent à la marche le long de la grève, à mouiller ses pieds
dans la vague, à se dévêtir tout près de l’autre, à se jouer de cet
autre dans l’attente muette de se voir reconnaître tel qu’on est,
c’est-à-dire en dehors du soi immédiat, dans cette périphérie qui
enclot, assombrit et éclaire en même temps l’inversion, tragique
lorsqu’elle ne peut défaire l’assignation à résidence dans un corps
différent de celui auquel on aspire. L’aura qui plane d’un bout à
l’autre tout en disant son fait au spectateur pour le faire entrer
dans le secret familial de la perte et de l’incommunicabilité du dire
n’est ici rien de moins qu’un guide, un essentiel du discours
poétique.
Les comédiens prennent à bras le corps l’histoire croisée,
douloureuse et univoque qui est la leur. Leur partition, si elle est
différente, n’en est pas moins le reflet homogène de ce qu’ils sont finalement à eux trois : un corps mêlé, une âme fléchie, une chair
troublée, en attente ou en déshérence, une aspiration à être eux-
mêmes.
Chacun donne son la : Dorine (jouée par Diego Colin) avec son
silence brisé, avec ce rien d’alangui ou de ralenti qui la silhouette
au beau milieu de la scène en des gestes retenus, bras croisés qui
la tiennent droite, légèrement en déséquilibre, avec un regard
intense qui vient nous happer dans l’obscurité de la salle, allure de
pythie et profil grec, sombre et lumineuse ; Antoine (joué par Alice
Rahimi), adolescent fougueux, impatient dans sa rage d’être,
étonnamment mouvant, un brin lutin, un brin perdu, la tête dans
les étoiles et le cœur déchiré, pour mieux se fondre en Dorine ;
Bérénice (jouée par Eugénie Pouillot), revenue de son monde à
elle, secrète, avec son évanescence, tout à la fois proche et
distante, femme iconique, forte et cassée à la fois, contrepoint aux
deux autres qui se passent la balle en un jeu alterné où les mots
s’encensent d’eux-mêmes. Sans cesse, ils s’essayent à nous dire
ce que fut l’histoire de Catherine, la sœur cachée et jamais
connue, du père indécent et de la mère biffée, du petit frère
chaviré, si loin les uns des autres, dans l’échec d’eux-mêmes et
dans l’outrance calfeutrée que confère toute vie ratée à ceux qui
en sont les artisans. Le texte, s’il lève le rideau pour le laisser
retomber, n’en reste pas moins pétri des secrets dont on ne peut
savoir s’ils seront bien gardés ou éventés, ce qui invite à se
rapprocher du roman qui donne sa matière à la pièce.
Quoi qu’il en soit, le vibrato dans lequel nous installe la mise en
scène d’Ulysse Robin, sobre, furtive et frontale à la fois, élégante,
presque sur la pointe des pieds, caressant le plancher de la scène
plus qu’il ne la balaie, assied le spectateur dans l’écoute d’une partition à trois notes, d’une scansion partagée qui va de l’avant,
d’un moderato cantabile si prégnant qu’à la fin on se dit que les
vrais personnages de théâtre, s’ils sont appelés à se dissoudre
comme la bruine sur le visage qui vient ici diluer les traits, ne sont
jamais loin de nous. S’il suffisait d’en tirer les fils pour les retenir
un peu — qui sait ? — nous nous sentirions à notre tour mus et
vibrants, Arlequins ou Paillasses, mais toujours profondément
changeants, aimants et humains."
Art 1. Le cercle se réunit par tablées de six, dont la forme rectangulaire ne contredit pas l’éminente qualité circulatoire.
Art 2. Il se peut que cette règle des tablées s'assouplisse, le nombre de six n’étant pas un totem ni la forme rectangulaire la seule imaginable.
Art 3. C'est avec solennité que les soirées seront gouvernées par un principe organisationnel strict, donnant prétexte à toutes libertés d'humour et de légèreté.
Art 4. Le présent cercle affirme la valeur hautement propitiatoire de la bonne chère et du bel alcool.
Art 5. Les participants devront se persuader de la redoutable importance symbolique de ces moments, sans renoncer pour autant à leur instinct de dérision.
Art 6. L'amitié n'est pas une condition préalable à ces soirées mais elle en constitue peut-être le but. Il est probable qu'elle en soit l’effet. En revanche, la camaraderie sous toutes ses formes, bruyante, complice ou taquine, sera exigée.
Art 7. Le jeu se fixe pour ambition d'aboutir à autre chose que lui-même sans pour autant l'admettre. Sans cela, il ne mériterait plus son nom.
Art 8. Nous défions quiconque de définir exactement ce que pourrait être le potache.
Art 9. Dans l’attente d’une proposition satisfaisante, nous déclarons cependant potache toute attitude visant à railler l’épouvantable esprit de sérieux de l’époque et à réagir par l’absurde à toute tentation trop marquée pour la tristesse.
Art 10. Nous accueillerons avec joie tout projet de soirée – entendu que le terme sera maintenu quelle que soit l’heure du forfait – quand bien même il menacerait l'architecture secrète du mouvement.
Art 11. L’auteur de cette charte sera le seul organisateur et le seul dépositaire officiel de la mémoire du groupe. Il s’autoproclame grand maître spirituel du Cercle d’Etudes potaches, à vie et sans contestation possible. Il est bien sûr admis que son autorité soit raillée, bousculée, contestée, mais il tiendra jusqu’à la défaite son rang d’imperturbable imposteur.
Art 12. En attendant que d’autres articles sapent l’autorité morale de cette charte, affirmons la répartition des sources d’inspiration pour le cercle : trente-trois pour cent de Pataphysique, trente-trois pour cent de Surréalisme, trente-trois pour cent d’Oulipo. Que le pour-cent restant serve de principe au dynamitage ultime de ce projet.
Qui ne s’est jamais interrogé sur la vie sexuelle de son animal de compagnie ? Dans ce texte mordant, Aymeric Patricot découvre celle de sa tortue, qu’il prenait pour un animal triste et apathique, mais dont il découvre les grands appétits. Une fiction qui interroge la folie couvant dans les espaces pavillonnaires, où la vie semble pourtant si tranquille.
En quelques décennies la pratique du catholicisme s'est effondrée. Je n'ai jamais été croyant mais je m'amuse aujourd'hui à fréquenter les mystiques, à guetter ici ou là les restes d'une immense et folle mythologie. Les catholiques deviennent une minorité exotique, bien moins médiatisée que d'autres. Pour cette raison ils ont toute ma sympathie, quels que soient les agacements qu'ils peuvent susciter.
Le récit de Thibault de Montaigu, La Grâce (Plon, 2020) fait partie de ces résurgences incongrues. Le narrateur y raconte sa crise mystique, et son enquête sur un oncle lui-même touché par la grâce. Dans les deux cas, la révélation est survenue après des mois de débauche. Elle a surgi à un moment qui paraissait la refuser, à une époque qui n'était pas faite pour elle. Au fond, le Christ nous fait l'effet d'un Dieu bizarre, un peu inquiétant, alors qu'Il dort sans doute en nous bien plus que nous ne l'imaginons.
Depuis des années je mûris le projet d’un roman qui s’intitulerait « Le plaisir de décevoir ». Or, Laurent de Sutter publie ces jours-ci : « Décevoir est un plaisir ». Depuis des années je réfléchis à un essai théorisant le droit de ne pas s’engager. Or, Patrice Jean vient de sortir un brillant « Kafka au Candyshop ». Depuis des années je rêve d’écrire le portrait d’un garçon de province, naïf et bien intentionné, se cassant les dents sur Paris. Or, Dominique Fernandez annonce la sortie chez Grasset d’« Un jeune homme de province ».
Ecrire, c’est courir après les thèmes encore vierges.
C’est apprendre à lâcher certaines proies.
Finalement, certains de mes textes improbables auront eu du bon (accompagnement sexuel, fétichisme de la mort, pauvreté blanche…). J’aurai connu avec eux, non pas l’encombrement des voies à la mode mais l’air raréfié des sujets qui fâchent – mieux, qui gênent. On a les plaisirs pour happy fews qu’on mérite. Ma « Viveuse » restera longtemps incomprise – et donc, sans concurrence.
Je revois "Joker" sidéré. Comment Todd Phillips, surtout connu pour ses comédies, a-t-il pu réussir ce prodige de noirceur ? Je n'attendais pas grand-chose de ce curieux projet, fiction réaliste tirée de l'univers DC. Mais le film est limpide et multiplie références, effets de miroir, morceaux de bravoure, sujets sensibles (viol, psychopathie, white trash...) Surtout, il propose une vision hallucinée d'un phénomène qui pourrait bien nous occuper les prochaines décennies, celui de la révolte non pas des élites, comme l'avait décrit Christopher Lasch, mais des peuples contre ces mêmes élites prétendument éclairées. Attaque du Capitole, Gilets jaunes, paysans européens, les soulèvements ont beau ne pas se ressembler, ni dans le fond ni dans la forme, ils paraissent s'inscrire dans la matrice pressentie par Joker... Ou quand la pop assume sa dimension prophétique.
La famille des romanciers taquins s’agrandit, taclant notre époque et ses dérives woke, mais pas seulement : sa mélancolie s’explique aussi par la déception que lui inspirent les milieux conservateurs et réactionnaires. C’est que la modernité est passée par là, et sa force corrodante. L’ironie tient lieu de morale. On dirait le goguenard Flaubert perdu chez Houellebecq.
Après Patrice Jean revenu de tout, Bruno Lafourcade corrosif sur l’Education nationale, Marin de Viry cinglant sur le tourisme et l’entreprise, Abel Quentin lucide sur la cancel culture, voici Fabrice Châtelain s’attaquant dans son deuxième roman, « Le mâle du siècle » (Intervalles, 2023) aux modes virilistes et à ceux qui s’en alarment. Les scènes de satire s’enchaînent avec efficacité, personne n’en sort indemne, surtout pas le pauvre héros, peinant par exemple à se faire ici une opinion sur la grande distribution :
« Son honnêteté intellectuelle prenant le dessus, il considéra qu’il valait tout de même mieux avoir le choix entre deux cent soixante biscuits chocolatés s’étalant sur des rayons interminables dans un hypermarché bondé que de se retrouver dans l’impossibilité de se procurer une bouteille de lait dans une épicerie, même si celle-ci était tenue par un type avec qui on pouvait parler de la pluie et du beau temps. »
A ma relecture des « Trois Mousquetaires », j’ai été déçu par la description du siège de La Rochelle. En revanche, j’ai été sidéré par le personnage de Milady, qui me paraît la figure inversée de Monte Cristo : elle n’est plus le génie du bien mais le génie du mal, consumée par une envie d’en découdre qui lui insuffle des moyens extraordinaires. Comme le Comte, elle est emprisonnée. Comme le Comte, elle s’en sort par des moyens sophistiqués qui confèrent aux chapitres en question, clou de la deuxième moitié du roman, une intensité particulière.
C’est dire comme j’attends avec impatience la sortie du deuxième volet au cinéma. Rendra-t-il vraiment justice à ces chapitres ? Sans parler de la mort de Milady elle-même… Moment bref mais marquant la clôture d’une belle montée de tension.
Quoi qu’il en soit, je suis heureux que vive le leg d’Alexandre Dumas. Je viens d’ailleurs de visiter sa maison d’enfance à deux pas de la Cité internationale de la langue française. Pas de trace de Milady dans cette modeste demeure, mais de beaux cartons sur les trois Alexandre de la famille, figures aussi romanesques que les personnages issus de leur infernale imagination
Il paraît que l’Académie française a boudé l’inauguration de la très belle Cité internationale de la langue française, au prétexte qu’elle n’aurait pas été consultée… Les uns critiquent le projet pour son conservatisme, les autres pour son habillage politiquement correct – les cartons regorgent de « métissage », « langue-monde » et autres hybridations. Il est vrai que la question de la langue est plus politique qu’on ne l’imagine. Comment la dater ? Comment la faire évoluer sans la faire disparaître ? A l’arrivée, je suis heureux de découvrir une exposition de caractère et dans un sublime écrin d’architecture – je me représente mieux le Valois, cette région mythique pour la littérature, patrie d’Alexandre Dumas, lieu de rêve pour le tendre Nerval…
André Breton se serait régalé à parcourir les allées du Frissons Festival, à Reims. Dans ce haut lieu du bizarre, il y a cent candidats pour une future édition de l’« Anthologie de l’humour noir », cent figures attachantes et folles, souvent cabossées, toujours riantes sous la cape d’épouvante, prêtes à titiller les confins de l’existence.
Ici, sous ses airs patelins, l’un des maîtres de l’horreur à la française, Brice Tarvel alias François Sarkel, auteur par exemple d’un titre phare de la collection « Gore » éditée par Fleuve Noir dans les années 80, « La chair sous les ongles ». La dédicace m’a fait rire : « Pour Aymeric, ces quelques recettes de cuisine… » Breton avait raison, les rires profonds s’accommodent des pulsions de révolte.
Dans un petit livre de beau papier, sobrement intitulé « Sirletti », imprimé de huit reproductions de tableaux en couleurs, Fabrice Pataut rend hommage au peintre disparu Roland Sirletti, ou plutôt aux échos de son œuvre dans son propre imaginaire. J’aime ce genre de témoignage d’amitié dense, étiré dans le temps, cristallisé dans une sorte d’œuvre seconde et parallèle, d’autant que l’écriture en est mystérieuse et précise, proposant à la fois des éléments d’expérience personnelle et de réflexion sur le sens de l’art. Cent-cinquante grammes d’amitié sublimée !
Par admin,
lundi 20 novembre 2023 à 16:29 ::Voyages
Au club Ushuaïa, David Guetta est attendu comme le messie - je me demande s'il n'est pas le Français le plus connu au monde, même si peu doivent savoir qu'il est français / De véritables soirées privées s'organisent sur les terrasses, autour des piscines : des trentenaires bodybuildés, tatoués, torses nus, exhibant des bouteilles de Moët Luminous, invitent de jeunes femmes à les rejoindre ; ils ont pourtant déjà à leurs bras de belles femmes bronzées aux jambes interminables / La terrasse suivante, ce sont des artistes espagnols gays qui invitent des couples pour des photos de groupes ; l'un d'entre eux qui s'était tordu sur le sol en pauses lascives fait un malaise ; les vigiles l'évacuent en chaise roulante / En soirée, Espagnoles et Anglaises portent souvent d'invraisemblables robes filets sur des strings et des poitrines presque dénudées, et cela sans complexe / Les Français sont moins musclés et tatoués que la moyenne, les Françaises plus discrètes et moins vulgaires / Les jeunes Russes portent des barbes improbables et des polos cheap, mais ils sont grands et forts / Les seuls touristes à arborer des chapeaux de cow-boys sont des Allemands / On trouve en centre-ville des distributeur de sex toys et de cbd / A l’Ushuaïa le champagne est du Moët, au Pacha du Perrier-Jouët / Au Pacha, la tech house est démocratique ; la foule se presse, compacte, en piétinant sur place et en fixant le dj rayonnant des stroboscopes / Comme partout dans le monde, la proportion de Français augmente significativement dans les musées, les cathédrales, les vieilles villes... / Au milieu des chapelets et des images pieuses, on trouve des amulettes puniques / Quand je porte un chapelet en collier, le pauvre Christ se perd dans mes poils / L'accueil est généralement sympathique / Les cartes de tapas proposent des plats italiens et des clins d'œil à la cuisine française, notamment le camembert / Aux Deux Alpes il y avait beaucoup de gros chiens ; ici, beaucoup de petits / Les bougainvilliers, les acacias, les hibiscus ponctuent agréablement la ville / Le tourisme est international mais essentiellement occidental / Je ne sais quoi penser des combinaisons d'été pour hommes, cèderai-je à la mode l'année prochaine ? / La ville se partage en trois zones : la vieille ville, superbe ; les complexes touristiques, massifs et parfois réussis ; les quartiers modernes proprement espagnols, assez médiocres mais bien entretenus / Sur les plages on voit beaucoup de strings, de seins nus (cela se pratique-t-il encore en France ?), de corps tatoués et musclés / Chez les hommes, le mini slip est à la mode / A Turin je me croyais en Autriche, à Ibiza j’imagine à la fois en Grèce et à Miami / Sur le chemin du Pacha des Néerlandaises sniffent du poppers / Cela faisait longtemps que je n'avais pas pris une cuite en pleine soleil, à midi, sur un bateau plein de grosses Anglaises en bikini.
Curieux livre de fin de carrière, « Satori à Paris » (1966), où Kerouac paraît lassé de tout, nonchalant à l’excès, ivre dans la vie comme à la plume. Plein de verve et d’amertume, il raconte sa virée bretonne sur les pas d’un ancêtre mythique. Il n’a l’air de s’intéresser qu’à moitié à son enquête, ne trouve pas grand-chose, annonce un satori (révélation zen) qui ne vient jamais, repart de France avec des mots d’insulte à la bouche. Livre raté ? Témoignage virevoltant d’une sorte d’échec existentiel assumé ? Le personnage m’est sympathique jusque dans sa déchéance. Sa quête n’a pas abouti mais au moins en a-t-il engagé une.
« Il ne comprenait pas cela, que je boive tout de suite, sans rien manger, parce qu’il partage le secret des charmants dineurs français, - ils se précipitent dès le début sur les hors-d’œuvre et le pain, puis se plongent dans les entrées (et presque toujours sans boire la moindre gorgée de vin) et puis ils ralentissent l’allure, ils commencent à flâner, d’abord le vin pour se rincer la bouche, et puis la conversation, et enfin la seconde partie du repas, le vin, le dessert, le café ; moi, j’en suis incapable. »
Longtemps, je n'ai pas aimé les jeux littéraires. J'estimais qu'avec la littérature on n'était pas là pour s'amuser. Décrire, ressentir, exprimer... Mais j'avance en âge et je comprends mieux l'intérêt de faire l'enfant. Retrouver la fraîcheur et surtout prendre à revers la vie pour moins la subir.
C'est dire comme j'ai aimé, au Festival d'Avignon, "C'est un métier d'homme", en partie écrit par Hervé Le Tellier et placé sous le patronage de l'Oulipo. Deux acteurs survoltés (Denis Fouquereau, David Migeot) se moquent des postures et des métiers en jouant de leurs ressemblances, de leurs procédés, de leurs inévitables déchéances. Le rire est du mécanique plaqué sur du vivant, disait l'autre : ici, le rire est plutôt la révélation du mécanique.
Dans le dernier numéro de Décapage, François-Henri Désérable confie avoir vécu la tentation d’en finir et trouvé une échappatoire dans la poésie. « Cet automne-là j’ai pensé mettre fin à mes jours, mais, comme disait Prévert, je ne savais jamais par lequel commencer. (…) Je n’ai gardé de cet épisode qu’une petite cicatrice. (…) C’est aussi ce jour-là que j’ai recommencé à écrire. Pas un roman, pas un récit, non : des poèmes. »
Pour ma part, c’est en traitant frontalement la chose que je lui ai échappé, notamment par la page liminaire d’un roman noir, « Suicide girls » (2010), et la fiction qui lui faisait suite. Le rude ou le joli, thas is the question… Quoi que les deux puissent être lyriques.
La question hante de nombreux auteurs, les pages fameuses à ce sujet sont légion – curieusement, les trois qui m’ont marqué sont toutes des noyades : celle de Javert dans « Les Misérables », celle de « Martin Eden » et celle de Nora dans « Mort à crédit » de Céline, que j’ai découverte récemment.
Dans le dernier numéro de la revue Décapage (printemps été 2023), je propose quelques réflexions sur la figure du professeur-écrivain, ce drôle d'oiseau pas si rare et dont les contorsions pour entrer dans les cadres assez rigides des institutions scolaire et littéraires peuvent prêter à sourire.
Merci à la revue Décapage pour son accueil, à Philippe Vilain et Jean-philippe Blondel pour leurs témoignages.
J'y évoque également Patrice Jean, Hannah Arendt, Beauvoir, Bégaudeau...
J'ai beaucoup lu Sollers, jeune homme... J'adorais prendre quelques pages au hasard de "Femmes". Elles m'électrisaient par leur débauche d'adjectifs, leurs références cryptées, leur sexualité revendiquée. Quel auteur m'aura davantage excité l'esprit ?
Puis, certains défauts m'ont éloigné de lui. Sa paranoïa, sa mégalomanie, son radotage, son goût pour l'intrigue, sans parler de prises de position souvent douteuses...
Malgré tout, ma sympathie lui est revenue par la grâce de son itinéraire déroutant. J'ai aimé sa marginalisation progressive, sa défense inattendue du catholicisme, son érudition maniaque, et surtout sa persévérance dans un hédonisme de combat qui me paraît aujourd'hui nécessaire.
Sera-t-il considéré comme un classique ?
Je me prépare avec enthousiasme à mon premier Hellfest, hurlant dans la voiture aux riffs accélérés de Metallica, puisant dans mes placards tout ce qu'ils contiennent de noir et de têtes de mort, et voilà que je tombe sur une délicieuse satire du métal sous la plume du redoutable Patrice Jean, dans son dernier roman "Louis le magnifique" (Le Cherche-midi, 2022).Tout à coup, j'hésite... Commettrais-je une erreur à vouloir régresser ?
"Selon l'ex-chanteur des Belzébuth, rien n'était plus "métal bandant" que ces tables entourées de buveurs de bière, ou bien ces hommes urinant, hilares, face au soleil couchant, en rang d'oignons, ou ces fesses périodiquement dénudées et présentées aux regards des festivaliers en signe d'amitié. La liberté poussait à une louable émulation, chacun cherchant à imiter son voisin pour lui faire plaisir. Si l'un d'entre eux disait : "Crions", ils criaient tous; si un autre disait : "Rotons", ils rotaient tous; (...) si un chanteur invoquait les puissances du Mal, tous célébraient la grandeur de Satan."
Dans la bibliothèque de la famille – pourtant peu susceptible de voter à l’extrême gauche – trônait en bonne place un livre de Simone de Beauvoir qu’on oublie toujours de citer parce qu’il fait tache à côté des splendides « Deuxième sexe » et « Mémoires d’une jeune fille rangée », un éloge en règle de Mao : « La longue marche » (Gallimard, 1957). Ouverture d’esprit d’une famille moins conservatrice qu’il n’y paraissait ? Véritable emprise sur l’époque d’une caste de penseurs radicaux ?
A ce propos, en lisant « Maos » de Morgan Sportès (Grasset, 2006), j’ai trouvé ce que je cherchais, quelques intuitions sur ce qui a nourri pendant si longtemps la puissance des réseaux maoïstes dans la vie intellectuelle française. L’intrigue policière est l’occasion de jolis développements sur les jeux politiques de l’époque et la psychologie profonde de certains milieux révolutionnaires.
« Les films de la période militante de Marin Karmitz et Jean-Luc Godard, « Coup pour coup », « Tout va bien », dénonçant les syndicalistes jaunes et appelant à la liquidation des patrons, les vieux numéros des « Temps modernes » où, dans des interviews délirantes, Michel Foucault et autres, plutôt astucieux dans leurs ouvrages universitaires, s’abaissaient à enfiler les syntagmes infects de la langue de bois marxistes-léninistes, sans parler de clowns intellectuels plus insignifiants. On eût dit qu’avec le gauchisme ces légions de professeurs Tournesol, lassés des bibliothèques et des chaires universitaires, eussent cherché chez les maos, et dans les médias, un second souffle, une jouvence, une nouvelle jeunesse, comme des adultes se mettant à quatre pattes au milieu d’écoliers, pour retrouver avec eux les plaisirs du jeu de billes ? » (Maos, p 150)
Le succès foudroyant de la belle réédition chez Monsieur Toussaint Louverture l’année dernière de Blackwater (1983), le classique de Michael McDowell, m’a donné envie de le lire, et j’ai découvert une pépite fantastique, facile à lire mais à l’écriture élégante, flirtant avec l’horreur – une histoire de femme mystérieuse apparaissant après un déluge. Tout y est finement dessiné, sans délayage, donnant à rêver qu’il puisse exister un jour un Stephen King à la française.
J’y ai découvert aussi un texte étonnamment marqué par l’obsession de l’impuissance des hommes, dans le sens où leurs faux privilèges cacheraient une faiblesse par rapport aux femmes, plus intelligentes et manipulatrices. Sans doute l’auteur, homosexuel mort du Sida, par ailleurs scénariste de Beetlejuice, y a-t-il investi sa vision très personnelle des rapports hommes-femmes. Je serais curieux de savoir ce qu’il aurait à dire sur la notion si prisée aujourd’hui de patriarcat… 😊
« Voilà la plus grande méprise au sujet des hommes : parce qu’ils s’occupent d’argent, parce qu’ils peuvent embaucher quelqu’un et le licencier ensuite, parce qu’eux seuls remplissent des assemblées et sont élus au Congrès, tout le monde croit qu’ils ont du pouvoir. Or, les embauches et les licenciements, les achats de terres et les contrats de coupes, le processus complexe pour faire adopter un amendement constitutionnel – tout ça n’est qu’un écran de fumée. Ce n’est qu’un voile pour masquer la véritable impuissance des hommes dans l’existence. Ils contrôlent les lois mais, à bien y réfléchir, ils sont incapables de se contrôler eux-mêmes. (…) Parce qu’ils se complaisent dans leur pouvoir immense mais superficiel, les hommes n’ont jamais tenté de se connaître, contrairement aux femmes qui, du fait de l’adversité et de l’asservissement apparent, ont été forcées de comprendre le fonctionnement de leur cerveau et de leurs émotions. »
Je n’ai rien contre les « nouvelles pédagogies », je les pratique et j’ai même récemment participé à un colloque de didactique. Mais je ne rechigne pas de temps en temps à une petite satire contre les mœurs de l’époque, et contre l’omnipotence d’un certain progressisme.
Patrice Jean s’est fait une spécialité de la dénonciation des faux espoirs du moment, de la culture du slogan, des endoctrinements collectifs, et c’est assez naturellement qu’il s’en donne à cœur joie, dans « Rééducation nationale » (Rue Fromentin, 2023), contre les idéologies en vogue parmi les professeurs, puisqu’il enseigne lui-même. On attendait cette sorte de coming out… Et c’est mordant à souhait, avec ce qu’il faut de caricature et surtout de noirceur, ce désespoir soft qui fait désormais sa patte.
« Ils se virent trois fois pendant les vacances. Agnès aida Bruno à déserter le camp des généreux, des valets du Bien et des Narcisse de l’engagement. Plus il lisait et plus Bruno revenait à lui-même, au réel, au rien. Ces deux sources – Agnès et la littérature – purifiaient sa volonté maladive d’être utile aux autres, de créer du lien social, de raccommoder les déchirures collectives. » (page 108)
Il y a des livres qu’on dévore parce qu’ils nous paraissent évidents, drôles, et qu’ils visent une sorte de point essentiel, comme ça m’est récemment arrivé avec le « Blabla et le chichi des philosophes » de Frédéric Schiffter (Puf, 2001).
Et il y a des livres dans lesquels on se promène, des livres paysages qui prennent le temps de s’étendre et nous invitent à baguenauder, virevoltant autour d’un sujet qu’ils entourent de mille attentions.
« Aurora Cornu » de Pierre Cormary, publié par Etienne Ruhaud chez Unicité (2023), préfacé par Amélie Nothomb, précédé d’une rumeur flatteuse voulant que Houellebecq l’ait recommandé, est de ceux-là. L’auteur y détaille son obsession pour Aurora Cornu, l’actrice et poétesse roumaine, égérie de Rohmer, et raconte leur improbable rencontre. Dialogues savoureux, digressions autobiographiques, situations cocasses… Le livre grandit avec l’ambition de tout cerner de la femme aimée, d’autant qu’il s’agit ici d’un amour sans sexe, longtemps fantasmé. Rêve de fusion par la présence et par les mots… Il y a de la courtoisie dans ce projet, de l’hallucination par la parole.
Mais le ton reste léger, l’écriture fluide, et le volume permet une curieuse expérience, proche de l’amitié : c’est avec patience qu’on suit longuement un homme dans la spirale émotive qu’il nous offre en spectacle. Ce qu’il ressent nous paraît familier. On dirait un partage mystique, en somme, d’autant qu’il se place sous le signe d’une personnalité qui ne rechignait pas à l’occultisme.
« Vampiriser Aurora Cornu pour en être digne et comme elle-même a voulu être digne de cet homme à qui elle doit sans doute ce tempérament de guerrière qui faisait dire à sa mère nucléaire que lorsqu’elle était enceinte d’elle, elle avait eu l’impression d’avoir un garçon furieux dans les entrailles. C’est qu’elle n’a peur de rien, cette adolescente aventurière qui va gambader pieds nus dans la forêt au risque de se laisser surprendre par un orage à la tombée de la nuit et se perdre dans la gadoue. » (page 243)
De même que je relis toujours le « Belle Isle » de Flaubert quand je me rends dans le Morbihan, de même j’aime feuilleter la « Falaise des fous » de Patrick Grainville quand je passe à Etretat. Son récit échevelé, ses cavalcades d’adjectifs, son goût revendiqué pour la vitesse, la passion, l’intensité, me plaisent et me paraissent correspondre aux atmosphères de tempête qui s’abattent souvent sur la station balnéaire.
« Le contrejour assombrissait la côté d’Amont, la tête d’éléphant à la trompe coupée. Pourtant, ce long saillant irrégulier, bosselé, évoquait davantage à mes yeux quelque rhinocéros bas et bizarre, dont le pied nain fermait la petite arche de sa note saugrenue. Au-delà, mon passager mesurait la fuite des éminences de craie vers le nord, et l’aiguille de Belval qu’on distinguait au loin. Je laissais dériver un peu le bateau pour favoriser la contemplation. »
Après le professeur woke de Lafourcade, l’aristocrate dépressif de Houellebecq, le salarié de la Poste hédoniste de Patrice Jean, voici l’entrepreneur aux dents longues et propre sur lui de Solange Bied-Charreton, dans son excellent roman « Les Visages pâles » (Stock, 2016). Décidément, pour les romanciers français, les Aymeric sont ridicules, pathétiques ou méprisables !
Ici, le bonhomme incarne l’entrepreneur plein de bonne volonté, acquis au libéralisme et condescendant vis-à-vis de tous ceux qui ne partagent pas son credo. Désarmant de bonne foi, il contribue malgré lui à désagréger une famille bordelaise en séduisant l’une des filles d’un homme ayant hérité d’une entreprise en difficulté. Faut-il vendre la maison familiale ? Faut-il solder les comptes d’une aventure industrielle qui a fait la fierté des générations précédentes, mais qui réclame du courage et de l’abnégation ?
L’auteure pose ici des questions graves, des questions d’importance, rarement traitées par le roman contemporain – celle des héritages, celle des valeurs, celle de la continuité historique et familiale, souvent balayées par une époque qui raisonne en termes d’aisance et de fluidité. Une critique du libéralisme du point de vue de la droite, en somme, ce que Houellebecq était à peu près seul à faire en romancier.
« [Hortense] avait connu Aymeric Ledoux au sein du dispositif ESSEC Centures – incubateur étudiant. Ici, les futurs fondateurs de projets ont tous des ADN d’entrepreneurs : évoluant dans la communauté ESSEC et son écosystème particulièrement porteur, ils apprennent à transformer leur business plan en entreprise innovante, à fort potentiel de croissance. Ainsi le fonds d’amorçage ESSEC Ventures avait-il investi dans le projet Clean and Co, Hortense et Aymeric s’étaient-ils surpassés pour atteindre leur but. Hubert était très fier de sa réussite. Cette envie d’entreprendre, cette ouverture à l’autre, cette envie de transaction, d’effacer les frontières, rendaient inintelligibles, à leurs yeux, les résultats du scrutin présidentiel du 21 avril 2002 et le NON de 2005 au traité européen. Leur acerbe critique des Français trop frileux, des fachos et des communistes. » (Livre de Poche, p 323).
Je me prends de sympathie pour Nerval, dont j'aime la tendresse et la disposition pour l’errance. On connaît sa fin tragique, son œuvre pourrait être rongée par l'angoisse. Mais c'est le rêve qui domine, et le parfum de surréalisme. Il existe ainsi des compagnons qui surgissent de passés que nous n'avons pas connus.
« Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles inextricables de l’enfer parisien. Mon ami m’a promis de me faire passer la nuit à Pantin. » (Nuits d’Octobre, « Le café des aveugles »)
Du temps de ma "dèche à Paris", comme aurait dit Orwell (en l'occurrence, un simple mi-temps dans l'Education nationale), j'avais mes habitudes au Flunch de Beaubourg. J’aimais son atmosphère houellebecquienne. Aujourd'hui, je me suis embourgeoisé – un effet de la maturité, sans doute – et j’ai quitté les Flunch pour les étoilés de Champagne.
N'empêche que je retrouve avec plaisir mon Flunch préféré dans le roman de Fabrice Chatelain, « En faut de l’affiche » (Intervalles, 2022), une sacrée satire des mondes de l’art et du cinéma. Personnages grotesques, situations bien croqués, sentiment d’échec à tous les étages, chute vertigineuse à la « Valse des pantins »... Y aurait-il une nouvelle école de la comédie, française irrévérencieuse et mélancolique, dont le chef de file serait par exemple Patrice Jean ?
« Le Flunch de Beaubourg était presque vide et seul le faible tintement métallique des couverts en inox brisait par intermittence le silence morne qui régnait dans la salle de restaurant. (…) Bien que gênée par le comportement étrange de son compagnon qui attirait l’attention des autres clients médusés, Sophie n’osa pas l’interrompre. A la fin de la tirade, il se mit carrément debout pour scander :
« Et l’aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme ! »
Le responsable de permanence du Flunch, qui apparemment n’avait entendu que le dernier vers, se dirigea vers leur table pour signifier à Paillard qu’il ne pouvait pas dire des choses pareilles. Les cuisines de l’établissement étaient irréprochables et faisaient l’objet de contrôles sanitaires réguliers. » (pp 97-99)
J’ai toujours aimé les images dans les livres. Il y en a trop peu, sauf dans les livres pour la jeunesse. Pourquoi les adultes n’auraient-ils pas droit à rêver et à se reposer l’œil ? Pourquoi l’image viendrait-elle forcément limiter le sens ? Tout au plus propose-t-elle une interprétation du récit mais si partielle, et même parfois si libre, qu’elle relance l’esprit plus qu’elle ne le fige.
André Breton l’avait bien compris, et c’est aussi pour cette raison que son « Nadja » me séduit : il nous offre des photos comme autant de relais, de pauses, de suggestions… Le mystère n’est pas seulement dit, il est montré.
Fabrice Pataut fait le pari de ces dessins dans son dernier livre, « Les beaux Jours ». En courts chapitres comme autant de vignettes sur les lieux de son enfance, ses rencontres, ses sortilèges, il esquisse un parcours délicat dans le paysage de ses souvenirs. La proximité avec la démarche surréaliste est évidente : il émaille le texte de ses propres croquis, naïfs ou plus aboutis, et propose même une réflexion à ce sujet. L’image n’est plus seulement, comme pour Breton, un moyen de couper court aux fastidieuses descriptions du roman réaliste et de témoigner d’un mystère, elle accompagne véritablement la création littéraire. En tout cas, elle participe ici grandement au plaisir du lecteur et au charme du texte.
« Le dessin, depuis le début, est destiné à l’écriture. Ce n’est pas qu’il tienne une place subalterne. C’est plutôt qu’il est voué à une transformation, même quand l’écriture vient en premier, ce qui est rare (…). La phrase née du dessin, relue avec le dessin sous les yeux, subit à son tour toutes sortes de contrariétés stylistiques par filtrage, épuration, suggestions équivoques, jusqu’au moment où la phrase respire seule et laisse le dessin définitivement de côté. » (p 14).
J’ai découvert Virginie Despentes à Tokyo. J’habitais là-bas en 2000, j’y avais croisé un homme qui tractait dans la rue au cri de : « Venez voir le film interdit en France ! Le film interdit en France ! » Il s’agissait de « Baise-moi », et j’ai trouvé sympathique qu’une œuvre s’attire à ce point la censure.
Depuis, j’ai toujours eu plaisir à lire Despentes. Elle a le chic pour mettre les pieds dans le plat. Dans son dernier roman, « Cher connard », elle a l’intelligence de donner la parole non pas seulement à une victime de harcèlement, ce qui finirait par être banal, mais à l’agresseur, présenté comme un homme perdu.
Mais comme il est loin, le temps de la censure… Despentes est devenue la rebelle attitrée du système. Elle s’affiche en couvertures, truste les têtes de gondole, trône dans les jurys, adapte ses textes à l’écran… L’ensemble des forces économiques et culturelles du pays la porte au pinacle, et personne ou presque ne semble relever le paradoxe. Tant mieux pour elle… Ça n’est pas donné à tout le monde de pouvoir à la fois jeter des pavés et recevoir des médailles. En revanche, on a le droit de garder sa préférence pour les auteurs maudits – je veux dire, les maudits véritables.
Signalons au passage sa critique de Céline dans « Cher connard », accusé par un personnage d’être un « galocheur de puissants », ce qui ne manque pas de sel… 😊
« Céline singeait le langage prolétaire en vue d’obtenir un Goncourt, c’est-à-dire qu’il offrait aux salonards le prolo tel qu’ils l’imaginent. (…) J’aime Calaferte et je méprise Céline. Je ne crois pas que tous les artistes aient vocation à être respectables. Mais certains sont repêchés malgré leur mauvaise conduite. Alors que Calaferte a été censuré, c’est tout. On l’a oublié. Ils n’ont pas eu le droit au même traitement. L’un écrivait pour les prolétaires, depuis le prolétariat. L’autre était un galocheur de puissants, frustré dans sa révérence par un contrecoup historique qu’il avait mal évalué. Je méprise Céline. Je devrais en parler, dans un livre. Je manque d’ennemis, en ce moment. » (p 142)
Politiquement, le bonhomme est bien sûr infect, mais ses « Souvenirs littéraires » sont d’une drôlerie mordante et d’une écriture ample et fine. Comment rêver de portraits plus vifs ? Il est de cette race d’écrivains – comme Colette, comme Aragon, comme Céline – qui donnent vraiment des complexes.
Sur Proust :
« Vers sept heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. »
Sur Zola :
« C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bonhomme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. »
Sur Huysmans :
« Huysmans était excellent et atrabilaire, compatissant et féroce, railleur et quinteux. Il ressemblait, avec son large front ridé, à un vieux vautour, désabusé et philosophe, perché sur l’huis de la misanthropie. Quand on lui demandait : « Que pensez-vous d’un tel ? » il répondait, le plus fréquemment, d’une voix lasse, en baissant ses yeux gris : « Ah ! Quel déconcertant salaud !... » ou « Quelle triste vomissure ! », ou quelque chose d’approchant. »
Jean-Benoît Patricot est un cousin très éloigné. Après avoir écrit quelques romans, il s'est lancé dans le théâtre et je m'étais juré depuis longtemps d'aller voir sa pièce à succès "Darius", sans savoir quel était son sujet. Quelle surprise de découvrir qu'elle parlait de handicap ! Je n'aurais sans doute pas écrit "La Viveuse" si je l'avais su. Hasard des inspirations ? Improbable inconscient familial, même à des distances considérables ?
Au festival d'Avignon j'ai choisi d'aller voir son autre pièce à l'affiche, "L'aquoiboniste". Son titre, que j'aime beaucoup, semblait annoncer un personnage à la Oblomov, mais elle traite plutôt de deuil, de déni, d'amour absolu. L'écriture très dense sert une prestation physique, impeccable de justesse, de Betrand Skol. Une expérience intense, qui peut rappeler encore une fois le thème du corps empêché (un homme vit toujours alors que tout le monde le croit mort), mais libère en fait des énergies insoupçonnées.
J’ai déjà relevé chez Hugo et Houellebecq deux paragraphes d’inspiration similaire, proposant un résumé sans concession de l’existence – le premier dans « Les Misérables », le second dans « anéantir ». Je trouve dans « La poursuite de l’idéal » une troisième occurrence de ce véritable exercice de style. Comme chez ses prédécesseurs, ce n’est pas très gai mais je trouve ça drôle :
« Et si l’on comprenait tous, se disait-il, vers trente ans, que l’amitié relève du mythe, l’amour de l’illusion, et la sympathie du mirage ? Partout des ombres et des fantasmes, créés par la peur du noir. Et le voilà ramené à bébé qui chiale, bébé qui avait tout pressenti, à deux mois, de la séparation ontologique, de l’inévitable solitude de la condition humaine. Plus tard, à l’école, au lycée, à la fac, des groupes se forment, des amitiés éclosent ; puis des couples qui compensent, par l’intensité romantique, ce qu’ils perdent en sorties, en camaraderie. Un jour, la bulle éclate, écrivait-il dans son journal, l’iridescence s’évanouit, il ne reste plus qu’un petit être promis à la mort, dans l’indifférence générale. Quand il vit trop longtemps, ce petit être est rangé dans des mouroirs, on le mouche, on le lange, on l’essuie, on le divertit, puis on le jette. » (Gallimard, page 439)
Après l’aristocrate dépressif et suicidaire de Houellebecq dans « Sérotonine » (Flammarion, 2019), après le professeur ridicule et prétentieux, bobo woke jusqu’au bout des dents, de Lafourcade dans « L’Ivraie » (Léo Scheer, 2018), je dégotte un troisième Aymeric dans un roman contemporain, et ça n’est pas jojo.
Il s’agit d’un personnage secondaire du beau livre de Patrice Jean, « La poursuite de l’idéal » (Gallimard, 2021), roman mélancolique, délicieusement satirique, à la limite du désespoir, égrenant les évocations de milieux forcément décevants pour un protagoniste ayant le tort de nourrir des ambitions poétiques. Ce dernier croise un jour un hédoniste inconséquent :
« Il pensa alors à Aymeric qui se contentait de son boulot à la Poste – conseiller client – qu’il rehaussait, chaque week-end, d’un tour en boîte de nuit, d’une biture « je te dis pas ! », de quelques coups de reins « bien placés », et qui trouvait la vie « merveilleuse ». Fallait-il en rabattre ? S’épanouir dans le pintage de ruche ! S’aymericiser ? Par découragement, on devait, sans doute, se satisfaire, un jour, de ces joies modestes. Il lui semblait, néanmoins, que cet épicurisme de fin de semaine ne menait pas très loin. Un matin, Aymeric se réveillerait avec la gueule de bois, coincé dans une vie étriquée ; très certainement, pensait-il, Aymeric pointerait, dans quelques années, avec deux ou trois gosses, des engueulades, à n’en plus finir, avec une épouse bedonnante et abonnée à Télé 7 jours. »
Il y a deux façons de s’opposer au monde : lutter contre ses tendances délétères (racisme, sexisme, réchauffement climatique…), ou ironiser sur les ratés de ce même progressisme – en somme, vouloir changer le monde ou bien se moquer de cette volonté-là. Inutile de préciser que cette seconde manière vous voudra moins d’égards.
Malgré tout, depuis quelques années, c’est une véritable école littéraire qui paraît émerger, celle d’un certain mauvais esprit vis-à-vis de l’époque. Je pense à Marin de Viry qui, dans « L’Arche de Mésalliance » (Rocher, 2021), a des pages savoureuses sur le goût pour la culture classique. Je pense à Abel Quentin qui s’est attiré le succès avec sa dénonciation de la cancel culture dans son page turner « Le Voyant d’Etampes » (Observatoire, 2021). Et je pense à Patrice Jean qui, depuis plusieurs romans, et notamment « La poursuite de l’idéal » (Gallimard, 2021), exerce sa plume mélancolique et satirique sur toutes sortes de milieux, de figures médiatiques et de valeurs officielles, avec une efficacité redoutable. Renaissance des Hussards, en plus taquins ?
« La Famille ne présentait jamais ses excuses. Même quand elle avait tort, elle avait quand même raison. « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », disait-on au temps de leurs joutes titanesques. Elle ne s’était pas excusée pour les chars de Budapest en 57, elle ne s’était pas excusée pour ses aveuglements successifs et elle ne le ferait jamais, et tout cela avait commencé à me gonfler, j’en avais ma claque de leurs grands barnums et de leur bigoterie et de leur morgue et de leurs fatwas et de leur grand-guignol et de leurs vapeurs et de leur cirque dégoûtant et de leur dureté et de leur plasticité, j’en avais ma claque et j’étais de plus en plus vieux et méfiant, mes inclinaisons allaient vers des esprits plus naïfs ou plus lucides, elles allaient vers Charles Péguy converti au catholicisme romain et fidèle au socialisme, à sa fraternité incandescente et non trafiquée… » (Le Voyant d’Etampes, p. 181)
Je lis d’une traite le beau livre où Springsteen et Obama discutent de leurs carrières respectives. Je serai toujours surpris par l’optimisme foncier des Américains, du moins celui qu’ils affichent si souvent dans leurs discours et dans les œuvres. Mais aussi par les valeurs qui structurent la gauche américaine, des valeurs qu’on a tendance désormais à classer, de ce côté-ci de l’Atlantique, à l’extrême-droite : l’amour du pays, la foi en Dieu, la dévotion vis-à-vis de la famille. Et puis, il y a cette joie presque naïve qui me paraît avoir tout à fait déserté la scène politique française… Le spectacle en est revigorant, et sans doute un peu triste pour notre pays.
« Ce que j’ai appris dans l’Iowa n’a fait que conforter ce en quoi j’avais cru depuis le début : à savoir que, en dépit de toutes nos différences, il y avait des traits communs chez les Américains, que les parents de Michelle, dans le South Side de Chicago, envisageaient les choses de manière très similaire à un couple de l’Iowa. Les deux couples croyaient au dur labeur. Tous deux croyaient aux sacrifices consentis pour les enfants. Pour les deux, il était important de tenir parole. Ils croyaient en la responsabilité individuelle, et que nous devons accomplir certaines choses les uns pour les autres, par exemple s’assurer que tous les enfants bénéficient d’un bon enseignement, ou que les seniors ne sombrent pas dans la pauvreté. Qu’en cas de maladie, vous ne vous retrouviez pas livré à vous-même. Et la fierté d’avoir un boulot. Tu vois ces valeurs communes et tu te dis : si j’arrive juste à convaincre les gens des villes et les gens de la campagne, les Blancs, les Noirs et les Hispaniques – si j’arrive à faire en sorte qu’ils s’entendent, ils se verront et se reconnaîtront les uns dans les autres, et, à partir de là, nous aurons une base pour véritablement faire avancer le pays. »
Essayiste et écrivain, Aymeric Patricot a publié de nombreux ouvrages sur des thèmes de société porteurs tels que la crise des Gilets Jaunes ou encore le déclassement social. Citons «Autoportrait du professeur en territoire difficile» (2011) aux @editions_gallimard ou encore plus récemment «La révolte des Gaulois» (2020) aux @editionsleoscheer. Dans ses œuvres de fiction, l'écrivain parvient avec brio à mêler le social et le littéraire. Dans son dernier roman «La Viveuse» publié en février dernier aux @editionsleoscheer, le romancier revient avec un sujet encore peu connu voire tabou, celui de l'assistance sexuelle aux personnes en situation de handicap. Ni complaisant, ni misérabiliste, «La Viveuse» est le portrait d'Anaëlle, une jeune femme qui, à travers cette expérience, ne rêve finalement que de s'émanciper de son entourage et d'échapper à son quotidien. Un roman surprenant et à découvrir.
«La Vérité des Écrivains» a rencontré Aymeric Patricot à Paris pour parler des héros littéraires, de province et de l'inspiration romanesque.
(Lire la chronique @laveritedesecrivains sur le roman d'Aymeric Patricot, «La Viveuse», publication du 7 mars 2022)
Dounia T. : Aymeric, quel est l'écrivain qui t'a donné envie d'écrire ?
Mon premier coup de cœur littéraire a été pour Jean-Paul Sartre et notamment ses nouvelles comme «Le mur». Cela remonte à longtemps, je devais être en classe de 5e. Mais c'est amusant plus j'avance en âge, moins j'aime Sartre, à la fois son style et le personnage. Depuis Sartre, j'ai eu mille autres coups de cœur littéraires. Mes héros littéraires ont changé. Ce sont Colette, certains auteurs américains et japonais.
Dounia T. : Quel est le roman que tu aimes relire avec plaisir ?
Chaque année, comme un rituel, je lis un roman de Colette. J'ai une profonde admiration pour son style et pour son mode de vie. C'est quasiment une religion. Je relis Colette pour prendre la mesure de ce qu'est un beau style et pour me remettre sur la voie du bonheur. Par ailleurs, chaque année, je tiens à lire ce que j'appelle un «pavé classique». L'année dernière, par exemple, j'étais accompagné de «Guerre et paix» de Tolstoï. Cette année, ça sera «Les misérables» et puis Dante. Je choisis des classiques que je fréquente pendant un an. Aussi pendant dix ans, j'ai beaucoup lu de la littérature américaine du XXe siècle. Mes «dieux littéraires» étaient Américains, de Kerouac à DeLillo. J'aimais aussi la littérature «punk» liée à des mouvements underground des années 1970, je pense à des auteurs comme Kathy Acker par exemple. Maintenant, je reviens à la lecture des classiques européens. Je lis aussi les auteurs russes et japonais (Yukio Mishima, Yasunari Kawabata ou encore Ryū Murakami).
Dounia T. : Comment as-tu choisi le thème de ton nouveau roman «La Viveuse» ?
Curieusement, j'avais ce thème en tête depuis dix ans avant même que je ne sache que cette activité existait. J'y pensais avant même que ce soit médiatisé. Ce thème-là, je l'avais en moi. J'ai toujours été intéressé par le thème de la marginalité et attiré par les vies «cabossées» ou en marge. J'avais cru cerner des psychologies de femmes qui pouvaient faire ce genre de choses. Je me rappelle avoir parler à des amis leur disant que je voulais écrire sur ce thème il y a dix ans. Certains comprenaient, d'autres pas.
J'ai décidé alors d'écrire sur ce thème quand j'ai réalisé que c'était un thème d'avenir qui était peu ou pas traité par la littérature ou le cinéma en France. Alors qu'il existe des films américains, espagnols et italiens à ce sujet. Certains pays ont même légalisé l'activité. En France, il y a encore un grand blocage artistique et sociétal. Je me suis toujours intéressé à la psychologie de jeunes femmes issues de milieux assez populaires, un peu perdues mais qui ont du caractère et sont libres. Je suis à l'aise avec ce type de personnages que j'ai fréquenté dans ma vie et que j'ai l'impression de connaître et que j'apprécie. Le mot de « viveuse » s'est imposé à moi, c'est un néologisme que la narratrice emploie, c'est la femme qui donne la vie. C'est le sens que j'ai voulu donner à ce mot. En réalité, c'est un vieux mot qui existe et qui voulait dire la femme de mauvaise vie.
Dounia T. : Une ville, un lieu qui t'inspirent ? Et où tu aimes écrire ?
J'ai été Parisien pendant quinze années et j'ai passé beaucoup de temps au café. C'est un lieu idéal pour écrire. Depuis que je vis en Champagne, il y a un peu moins de cafés donc je n'y vais plus tant que ça (rires). Une ville ? Ce serait Tokyo où j'ai vécu. J'ai immédiatement eu le coup de foudre pour cette ville, elle est mon fantasme urbain.
Dounia T. : Quels sont tes pojets ?
J'ai une série audio de petites histoires qui se déroulent à Paris intitulée «Les contes noirs du Paris moderne». J'ai aussi plusieurs projets d'écriture liés à des thèmes divers comme le choix de quitter Paris pour vivre en province.
Crédits photos : Aymeric Patricot par Dounia T., Paris 4e. Son roman : «La Viveuse», Paris, Éd. Léo Scheer, 2022. (Photo Couverture : Julia Vogelweith)
"De quoi s’agit-il ? Anaëlle, l’héroïne principale, est une fille d’aujourd’hui. C’est une aide-soignante qui exerce dans un hôpital de la banlieue parisienne. A la suite d’une sortie avec son compagnon, elle rencontre à un speed-dating un jeune invalide nommé Christian pour lequel elle ressent rapidement un vif désir. Sous l’influence d’un collègue de travail, Mathieu, infirmier, et quelque peu lassée de sa profession, elle débute une formation d’assistante sexuelle pour handicapés. Un jour, elle apprend que son père qui vit seul est atteint d’un cancer : ce motif suffit à motiver ses velléités de changement professionnel : elle décide alors de l’aider financièrement. C’est un enjeu de taille car Anaëlle ne prend-elle toutefois pas le risque de perdre ses proches quand ils vont apprendre ce qu’elle fait, c’est-à-dire ce qui est souvent pris pour de la prostitution ?
Aymeric Patricot s’empare merveilleusement bien de ce scénario très contemporain. C’est un vrai beau sujet qui dit une époque qui change, à un moment où on parle de plus en plus d’inclusion. Le titre est d’abord très beau, très imprégné, très original et il sied très bien à l’ouvrage et aux déambulations de l’héroïne. Les personnages féminins sont très construits.
Beaucoup de sentiments s’entrechoquent dès le début du livre où il est souvent question de mensonges et de jalousie (l’héroïne quelque peu aguicheuse et aventureuse se cherche, et confesse plus d’une fois à elle-même qu’elle se ment autant qu’elle ment à son compagnon qu’elle laisse sans nouvelles, Mme Puech, sa chef à l’hôpital est trompée par son compagnon, Mme Amparat la mère de Christian, Pauline, sa meilleure amie).
Au cours de ses turpitudes, le personnage d’Anaëlle, lui, démontre plusieurs choses : on distingue un intérêt financier pour cette nouvelle démarche professionnelle, un intérêt sensuel qui la fait avoir plusieurs aventures dans lesquelles il y a beaucoup d’humanité, (c’est facile pour elle, elle est jolie), et enfin, un intérêt spirituel, dans la mesure où elle cherche, ce faisant, autant à s’élever spirituellement, qu’à mener une quête existentielle toute personnelle, pour espérer trouver l’amour. Les personnages masculins sont eux aussi très bien croqués : les interventions du collègue Mathieu sont les plus pertinentes. Quant à la scène avec l’amoureux Christian qui vacille et implore sa mère sur une plage, elle m’a arraché des larmes.
Avec un certain soin, Aymeric Patricot mentionne souvent des différences de classe, d’environnements sociologiques épars. La bourgeoisie catho et le côté verni craquelé de Pauline se frotte à la couche ouvrière d’Anaëlle et de son père déprimé et en souffrance. C’est très intéressant. ll est très perceptible qu’en se livrant à une forme de sacerdoce et d’assistance sexuelle (et bienveillant, et charitable), l’héroïne veut non seulement enjoliver sa vie mais espérer fréquenter un autre milieu que celui de l’hôpital qui l’emploie en qualité d’aide-soignante.
Le texte est ponctué de très jolies épiphanies stylisées qui indiquent clairement dans quel état d’esprit se trouve Anaëlle à chaque fois qu’elle vit un événement nouveau. Ainsi, le lecteur ne perd rien de vue et plonge avec elle dans son histoire, la suivant à la trace.
La fin est assez dure quand le thème de la prostitution revient en filigrane appuyer la succession d’épreuves que l’héroïne subit de plein fouet : la trahison de la meilleure amie, le père qui comprend les choses à l’envers, l’assistance sexuelle littéralement déformée dans ses grandes largeurs et donc incomprise, voire dévoyée, le fait que la mère de Christian l’handicapé se débrouille pour provoquer une rupture sentimentale entre les deux héros, le terrible imbroglio depuis le séminaire et l’annonce faite par Jacques, la rupture du contrat professionnel à l’hôpital : mais Anaëlle parvient magnifiquement à surmonter tout cela avec une force assez extraordinaire.
Pour tous les sujets qu’il aborde avec beaucoup de justesse et d’esprit, du handicap à l’accompagnement de la vie intime, du sentiment amoureux à la recherche intrinsèque de ce que l’on possède en soi, La viveuse est un roman à lire. Un livre politique et puissant. Bravo à l’auteur."
Ce qui est fascinant avec Hollywood, c’est qu’elle parvient à tout rendre glamour, le thème de l’assistance sexuelle pas moins que le reste : The Sessions (Ben Lewis, 2012) est l’un de très rares films abordant frontalement le sujet, et tout y est joli, sympathique, drôle et sensuel. La prostituée se montre intelligente et séduisante, son mari ne trouve rien à redire à son travail, le client fait mouche pas sa repartie, tout le monde lui rend hommage à la fin pour son humanité. Le film est une sorte de gros bonbon à peine acidulé, tout juste ce qu’il fallait pour faire passer la pilule. Sans doute avait-on besoin de cette prudence et de cette efficacité pour déflorer le sujet.
Difficile de ne pas avoir le cœur serré quand on lit « J’ai exécuté un chien de l’enfer » (Le cherche midi, 2021). Avec un imparable sang-froid (il en faut !), David Di Nota dresse la liste des responsables : la barbarie des criminels, bien sûr ; un peu la maladresse de Paty (pas pour les raisons que l’on dit) ; certaines valeurs de l’époque, comme celle du « respect » qui consiste en fait à se soumettre aux susceptibilités ; mais aussi l’incroyable impudence d’une administration qui se félicite d’avoir accompagné jusqu’au bout le professeur (on croit rêver) et qui se promet d’être à l’avenir « toujours plus efficace ». Elle a pourtant prêté une oreille complaisante aux accusateurs de Paty, forts des principes de cette fameuse « école de la confiance » qui, loin de protéger le professeur, le place sous le regard potentiellement accusateur de l’élève. Le point de vue de Di Nota est clair : Samuel Paty a été sacrifié sur l’autel du « Pas de vague ». Que l’administration s’en lave les mains soulève le cœur. Est-elle seulement consciente de sa forfaiture ?
"Le thème de l’assistance sexuelle me hante depuis de nombreuses années"
Rarement abordé, ou alors de biais, le thème de l’assistance sexuelle pour handicapé demeure tabou en France. Dans La Viveuse (éditions Léo Scheer, 2022), Aymeric Patricot traite frontalement de la question, par le truchement de la fiction. Héroïne ambigüe, insatisfaite, la jeune Anaëlle se lance dans l’aventure, aidant des infirmes à se réaliser moyennant finance…
Étienne Ruhaud : Tu aimes à traiter les sujets tabous, comme la question de la blanchité (à travers Les Petits blancs ou La Révolte des Gaulois). Comment t’est venue l’idée d’évoquer l’assistance sexuelle ?
Aymeric Patricot : C’est vrai que la plupart de mes livres abordent des questions peu traitées. Ils passent parfois pour provocateurs alors qu’ils s’attachent simplement à décrire des pans de réalité. Sans doute y a-t-il deux raisons principales à ce goût : le fait d’avoir vécu des choses qui m’ont révélé la face parfois très dure de l’existence, mais aussi une dynamique qui me paraît propre à la littérature, et à l’art en général, celle qui porte à vouloir lever des secrets.
Le thème de l’assistance sexuelle me hante depuis de nombreuses années. J’avais en tête le personnage, évoluant dans un monde intermédiaire entre le monde de la respectabilité sociale et celui des choses honteuses. Il m’a été inspiré par des gens que j’ai pu croiser, et dont j’estimais cerner la psychologie. J’ai attendu plusieurs années avant que l’histoire ne cristallise vraiment en moi, et que le thème me paraisse porté par l’époque.
Ton roman est très documenté. Peux-tu nous parler de tes recherches, de tes investigations ?
Aymeric Patricot : Pour un thème aussi sensible, il faut connaître certaines réalités, l’état des législations, la nature des débats en cours. Sinon, la crédibilité même du texte en souffrirait. Cependant, l’essentiel de mon travail a consisté à donner de l’épaisseur aux personnages. J’ai davantage cherché à cerner le tempérament d’une femme capable de vivre cette expérience que je n’ai voulu décrire précisément des pratiques. Mon livre est un roman, pas un essai. Je n’ai pas voulu que la documentation étouffe l’émotion. Je n’ai d’ailleurs pas d’expérience directe de ces choses, dans le sens où je ne suis ni handicapé, ni escort. J’ai simplement connu des gens qui sont passés par là.
Anaëlle correspond-t-elle à ta définition du « petit blanc », précisément ?
Aymeric Patricot : Je n’ai pas écrit ce roman comme un prolongement de mon livre sur les « petits Blancs » - c’est-à-dire des Blancs pauvres, qui se perçoivent comme Blancs dans un contexte de métissage. Je n’avais pas ces problématiques raciales en tête. À vrai dire, La Viveuse fait plutôt écho à Suicide girls, par le thème et le ton – le narrateur de Suicide girls faisant d’ailleurs une brève apparition dans le roman. Cependant, il est vrai que la question sociale est très présente, et qu’Anaëlle, l’héroïne du livre, est une fille de famille ouvrière, qu’elle est en recherche d’argent, et qu’elle travaille précisément dans les beaux quartiers. Elle tombe amoureuse d’un bourgeois, mais suscite la méfiance de la mère et subit parfois l’arrogance de familles aisées. De ce point de vue, on peut parler de lutte des classes. Anaëlle n’a pas de colère contre les bourgeois, mais elle perçoit les différences et sait en tirer parti. En revanche, la question raciale n’est pas présente dans le livre.
Les motivations d’Anaëlle sont-elles purement vénales ? Quel est son rapport exact aux handicapés ?
Aymeric Patricot : Elle découvre le monde du handicap en tombant amoureuse d’un jeune handicapé. Progressivement, elle développe une activité d’assistante sexuelle, mais ses motivations sont complexes. Il entre une part de vénalité, bien sûr, mais aussi de plaisir – Anaëlle est d’une sensualité plus prononcée que celle de son petit ami, au début du roman. Par ailleurs, la question de l’humanisme se pose : Anaëlle refuse peu à peu certaines choses, comprenant qu’il lui faut un prétexte humanitaire pour accepter les passes. Comme beaucoup, le spectre de la prostitution pure lui fait peur, si tant est qu’il existe une différence de nature entre les deux pratiques.
Les scènes de sexe sont crues, directes, décrites avec un implacable réalisme. Pour autant une certaine tendresse se dégage. Peut-on parler de roman sentimental ?
Aymeric Patricot : J’ai voulu les scènes de sexe explicites, mais sans complaisance. Après tout, on est proche d’une forme de médecine, et le sujet me paraissait réclamer cette crudité. Par ailleurs, il y a un plaisir littéraire me semble-t-il à oser affronter le spectacle de ces choses. Cependant, la douceur finit toujours par prendre le pas. Le roman est structuré autour d’une histoire d’amour, et même dans les scènes les plus explicites, l’enjeu reste le besoin d’affection. Dans le texte, les rapports humains se nouent toujours avec une grande part de délicatesse. La véritable recherche est bien celle de l’amour.
Pareillement, l’héroïne semble se chercher, à travers les plaisirs charnels notamment. Est-ce un roman de formation, d’apprentissage ? En effet, La Viveuse est un roman d’apprentissage. L’héroïne se lance dans une quête érotique, existentielle, amoureuse et sociale. Elle découvrira son corps, ses limites, ce qu’elle comprend de l’amour et de la société. Pendant quelques mois, l’activité d’assistante sexuelle deviendra pour elle un catalyseur d’expériences nombreuses et fortes.
Le personnage de Christian, handicapé, évoque à un moment donné Michel Houellebecq, à travers Extension du domaine de la lutte. En quoi Houellebecq t’a-t-il influencé ? Peut-on parler de roman houellebecquien, ou tout simplement de roman réaliste ?
Aymeric Patricot : Houellebecq est un modèle, évidemment, surtout pour la façon décomplexée qu’il a d’aborder les thèmes contemporains. Il n’hésite pas à aller directement à ce qui fâche, ce qui peut passer pour de la provocation. En tout cas, l’un des thèmes abordés dans Extension du domaine de la lutte était la misère affective et le fait qu’un régime politique plus abouti chercherait à résoudre cette question. Il posait déjà la question des assistants sexuels ! De même, dans son dernier roman, Anéantir, l’assistance sexuelle est évoquée.
Thème mis à part, je ne sais pas si La Viveuse est houellebecquien. Il l’est peut-être par son réalisme, sa volonté d’aborder frontalement une question sensible. Cependant je ne propose pas de digressions sociologiques comme celles qui ont fait le succès de Houellebecq, et je n’émaille pas le texte de vannes comme la plupart de ses narrateurs. Mais il y a peut-être le même genre de douceur bienveillante que dans Anéantir, le désespoir en moins – ce roman est sans doute le moins sombre que j’aie pu écrire.
Anaëlle, qui souhaite offrir les meilleurs soins à son père cancéreux, augmente ses tarifs au fil de l’intrigue. Ce désir de faire cracher le bourgeois au bassinet est-il strictement motivé par l’appât du gain ? S’agit-il d’une revanche sociale ?
Aymeric Patricot : Le roman met en scène ces différences de classes sociales, et le mépris qu’expriment parfois les couches aisées. Cependant, si Anaëlle cherche l’argent où il se trouve, elle ne se situe pas dans une perspective de revanche. Elle tombe d’ailleurs amoureuse de ce jeune bourgeois, Christian. Puisqu’elle adopte une démarche de bienveillance et de don de soi, qui peut aller de pair avec la recherche d’argent, elle ne laisse pas de place à la mesquinerie, qui ruinerait sa pratique.
Contrairement à son amie Pauline, Anaëlle semble totalement détachée de toute dimension spirituelle. Elle apparaît tour à tour comme une prostituée, ou comme une sainte faisant preuve d’abnégation. Quel est selon toi son rapport au christianisme ?
Elle-même se pose la question : elle réalise qu’elle n’a ni la foi de son amie Pauline, ni sa culture religieuse. Elle souligne le mystère de cette religion, ainsi que certaines hypocrisies chez ses pratiquants. Elle n’exprime cependant pas de mépris. Et elle perçoit la dimension spirituelle de sa propre pratique. Après tout, le don de soi, la bienveillance, le souci de l’autre la rapprochent de la philosophie chrétienne. L’érotisme lui-même s’apparente à une forme de spiritualité. Mais elle lorgnera davantage vers le zen, lors de ses éclairs de lucidité.
"Aide-soignante issue d’une famille ouvrière désunie, peu amoureuse d’un compagnon immature, Anaëlle, la vingtaine, se cherche dans les bras d’amants fugaces, jouisseurs. Son travail en EHPAD ne la satisfaisant pas, la jeune femme se tourne vers l’assistanat sexuel… Comme souvent, Aymeric Patricot parle ici d’un sujet tabou, jusque là peu abordé dans la fiction , ou alors en filigrane.
Itinéraire d’une enfant perdue
Pourvue d’un physique avenant, mais manquant cruellement de confiance en elle, Anaëlle correspond assez à ce que l’auteur appelle lui-même une petite blanche , soit ces Français de souche, ou d’origine européenne de la classe moyenne pauvre. Effectuant un job ingrat, la jeune femme trouve momentanément consolation auprès d’un bourgeois bête de sexe, ou encore auprès de Pauline, une amie catholique à l’abri du besoin. La rencontre avec un jeune paraplégique, croisé à la Japan Expo brise la routine d’une existence morne, sans surprise ni passion amoureuse. Saisie d’un trouble nouveau, et attirée par l’élégant et riche Christian, Anaëlle noue une étrange relation basée sur le plaisir, et sur une forme de domination d’abord non vénale, puis tarifée. Lassée par son job, et confrontée au cancer de son père, homme lui aussi immature, Anaëlle finit par se faire payer tout en se formant au sein d’un centre de formation associatif. Les prestations s’enchaînent sous la direction de Matthieu, aide-soignant désabusé, souteneur improvisé. Anaëlle se fait payer de plus en plus cher, jusqu’à repousser ses propres limites, jusqu’à se mépriser avant de fuir avec Christian en une aventure désespérée. Trahie par Pauline, en rupture avec son propre père, malade et choqué, la professionnelle finit par trouver sa voie, et tourne le dos au passé, comme s’il s’agissait d’une parenthèse, d’une phase.
Un roman naturaliste
On est d’emblée frappé par la crudité du propos. Comme chez Houellebecq, animal abandonné, perdu sur une autoroute (p. 262) évoqué au détour d’une page, les scènes physiques sont décrites avec une précision chirurgicale, faisant du lecteur un quasi voyeur. Sans user d’artifices particuliers, Anaëlle parvient à user de manœuvres diverses pour amener les handicapés à découvrir, re-découvrir les plaisirs charnels. Contrainte de redéfinir, à chaque nouveau client/patient, un type de rapport singulier en accord avec le handicap, Annaëlle prodigue souvent, et peut-être d’abord, de l’affection, choyant des corps, ou parfois des esprits, diminués, des êtres en souffrance parfois rejetés par leurs proches, en situation d’abandon (p. 282). On pourrait parfois parler de naturalisme, tant les prestations, ou tout simplement les rapports d’Anaëlle sont dépeints avec vérité, de manière presque technique, scénaristique : Elle ondulait maintenant des yeux au-dessus du visage, exhibant sa poitrine au plus près des yeux. Ce qu’elle voyait au-dessous d’elle était un corps à peine animé, dilué par la faiblesse (p. 146).
Le roman prend aussi une valeur documentaire, dans la mesure où Aymeric Patricot parle du « métier », encore non reconnu en France d’assistant(e)-sexuel(le). Le novice découvre ainsi un emploi aux contours flous, non défini juridiquement : La France était en retard par rapport à d’autres pays pour la prise en compte de cette activité. Considérée comme de la simple prostitution, elle n'était pas interdite mais soumise à des mesures vexatoires – les client pouvaient être sanctionnés, par exemple (p. 80). Bien documenté, l’écrivain explore, par le truchement de la fiction, une activité encore taboue, plus ou moins encadrée par des associations, attirant des gens aux profils variés, parfois mus par l’appât du gain, parfois animés par un sentiment de charité, d’empathie, à l’instar de Flore, femme au regard un peu triste (p. 96), très seule, et qui considère les handicapés comme des frères de destin (p. 97).
… et sociologique
Venue, comme nous l’avons dit, d’un milieu relativement pauvre, victime de l’éclatement du foyer (p. 128), Anaëlle fréquente toutefois la riche Pauline, tout en restant aide-soignante. Socialement infériorisée, mais plus à l’aise avec son corps, avec sa sexualité, que ne pourrait l’être son amie, Annaëlle entre par effraction chez intrusion dans les beaux-quartiers (p. 231), dans ces demeures cossues où elle officie en tant que servante, maîtresse des plaisirs, prenant de l’ascendant sur des infirmes fortunés. On est ainsi frappé par l’attention toute réaliste portée aux décors, et plus particulièrement aux peintures (littéraires) de maisons, autant de représentations d’une abondance malheureuse, ne protégeant ni de la mort, ni surtout de la décrépitude physique qui frappe des fils de famille en manque de caresses. Consciente de cette différence de statut, méprisée par Pauline, et par certaines familles qui ne voient en elle qu’une pute, une videuse, Annaëlle accepte son sort et s’habille en conséquence, évitant les tenues affriolantes trop marquées. Animée, au départ, par des sentiments ambivalents à la fois charitables et maternels, mais blessées par le dédain qu’elle recueille, la jeune femme devient cynique, désirant faire cracher le bourgeois au bassinet, et monnayant ses prestations au prix fort. Peut-on parler de revanche de classe ? La question reste ouverte. L’héroïne, qui travaille beaucoup pour payer de bons soins à un père cancéreux, se venge peut-être inconsciemment.
La maman et la putain
… Car les motivations profondes d’Annaëlle demeurent floues. Si la vénalité ne fait plus de doute puisqu’il faut financer le séjour en clinique, l’assistante paraît aussi pleine d’abnégation, dépassant un dégoût inné pour soulager des malheureux, frustrés, souffrants. Dépourvue de toute formation religieuse, écœurée par le catholicisme frelaté, jugeant, de Pauline, Anaëlle s’apparente pourtant à une martyre laïque. L’attitude de Madame Amparat, mère de son semi-amant Christian, et qui ne voit en elle qu’une fille intéressée, la meurtrit, et l’incite justement à se professionnaliser : Elle se demandait si son rôle était celui d’une sainte, d’une perverse ou d’une prostituée (p. 167). Dévouée jusqu’au bout, Annaëlle pratique aussi pour sauver un père pourtant condamné, et relativement ingrat, condamnant l’activité même d’une fille aimante.
Peut-on pour autant parler de sainteté ? Anaëlle se sent émoustillée au contact de ses clients, ou de ses patients (le statut restant flou). Aviveuse avivée par les handicapés, Annaëlle est aussi et d’abord une viveuse, une jouisseuse honteuse, tératophile inavouée. Ainsi va-t-elle parfois jusqu’à la pénétration, animée par des sentiments doubles, mêlant dégoût et attirance, jusqu’à atteindre des folies d’excitation qui lui faisaient honte (p. 281). D’ailleurs l’auteur cite Crash !, où J.C. Ballard met en scène des pervers qui provoquent des accidents de la route, et se délectent de corps mutilés. Sexuellement attirée par l’infirmité, Anaëlle prend peut-être plaisir à dominer ainsi des êtres diminués, entièrement sous sa coupe.
Mais Anaëlle est aussi une sentimentale, très attachée à Mauricette, vieille dame atteinte d’Alzheimer à laquelle elle offre des poupées, et avec laquelle elle passe trop de temps (selon sa supérieure), à l’EHPAD. Elle aussi diminuée, Mauricette voit en Anaëlle une fille de substitution, et s’émeut de la voir partir. De même, l’amour qu’elle porte à Christian semble sincère, et dépasse le simple attrait sexuel. Fascinée par la culture et la délicatesse du jeune homme, Anaëlle se perd en une fugue éperdue en bord de mer, quitte à perdre un job qui de toute façon l’ennuie. Ce faisant, et par-delà l’intérêt documentaire cette histoire tendre et douce (selon Flore Cherry ) s’apparente à un conte romantique, servi par une plume parfois lyrique : Jamais elle n’avait encore senti Christian de cette façon : ça n’était pas un contact de tendresse ni de sensualité, tout juste deux corps abouchés l’un à l’autre, serrés par l’effort, contractés par l’air marin, lancés vers un horizon de sensations qui les impressionnait. Anaëlle croyait serrer un enfant, comme une mère après le bain. L’intimité se faisait essentielle (…) Anaëlle (…) était heureuse : la douleur diffusait par endroits comme la preuve qu’ils s’aimaient et que leurs personnes fouillaient l’une vers l’autre (p. 267).
Un livre complexe et vrai
Comme souvent, Aymeric Patricot semble s’attacher à dire la vérité, ou, à tout le moins, à explorer certaines zones d’ombre, quitte à choquer. Roman réaliste, sinon naturaliste au titre polysémique, La Viveuse apparaît comme un roman vrai, une mise à nu de fantasmes inavouables, une catharsis. Par-delà, la troublante héroïne, triplement vénale, perverse, et sentimentale, demeure profondément attachante par sa fragilité même. Et la littérature, précisément, est là pour tout dire."
Julien Cendres et François Perrin m’ont judicieusement conseillé de lire un roman que je ne connaissais pas, « Toutes les femmes s’appellent Marie » (2012), l’un des derniers textes de Régine Deforges. Je découvre un livre étonnant de brièveté détonante, à vrai dire beaucoup plus radical que ma propre « Viveuse », pourtant assez crue. Car il ne s’agit pas seulement d’assistance sexuelle, mais d’assistance sexuelle poussée dans ses derniers retranchements de scandale : l’histoire d’une mère dépassée par le désir de son fils handicapé mental, couchant avec lui, tombant enceinte puis tuant son fils et se suicidant dans la foulée ! Régine Deforges ose montrer le pire en termes de tragédie familiale, mais avec une douceur, une empathie, une façon singulière de montrer qu’il y a parfois des impasses dans la vie de certains et qu’il serait maladroit de les juger. Le livre se clôt par une brève défense de l’assistance sexuelle qui n’a pas pris une ride, montrant qu’il existe des cas précis pour lesquels le refus de l’assistance n’est pas une chose digne. La réputation de souffre et de liberté de Régine Deforges n’est pas surfaite !
J’ai toujours admiré le travail de François Ozon – films sobres, denses, subtils, osés, produits avec une belle régularité. Avant d’écrire « La Viveuse », je n’avais pas vu « Jeune et jolie » (2013) dont le thème est pourtant voisin. J’ai rattrapé mon retard. Je me sens décidément proche de sa façon de décrire les choses sans fioriture mais avec une belle facture classique, et de ne pas juger les personnages. Ici, la protagoniste (jouée par Marine Vacth) est une jeune bourgeoise qui se prostitue par ennui, par goût de la sensation. Ma Viveuse partage en partie cette motivation, même si sa modestie sociale est également déterminante. Le cœur du film me paraît être la relation à la mère, qui réagit à la nouvelle avec beaucoup de brutalité. Ce seront des personnes plus lointaines (le beau-père, la femme du dernier client…) qui sauront faire preuve d’empathie. Pour la mère, le scandale tient au fait que la fille n'a aucune raison valable de se prostituer : elle est belle, elle est aimée, elle évolue dans un milieu aisé… Forcément, il faut aller consulter un psychologue ! Au fond, elle ne comprend pas que les rapports de séduction sont aussi recherches de limites, et qu’il y a quelque chose d’absurde à vouloir plaindre ceux qui vont apparemment trop loin. La toute fin du film laisse deviner une explication possible. On découvre l’épouse du dernier client de la jeune femme, qui est mort dans ses bras. Cette femme, journée par l’impeccable Charlotte Rampling (on ne pouvait rêver de casting plus approprié), pourrait en vouloir à la prostituée, mais elle avoue finalement qu’elle aurait aimé, elle aussi, plus jeune, se vendre pour de l’argent, mais qu’elle n’en a pas eu le courage. Pied de nez final de la part d’un réalisateur qui s’amuse à laisser le spectateur au-dessus d’un ultime vertige…
Dans la scène la plus forte de « Presque » (janvier 2022), le personnage campé par Campan renonce à la prostituée qu’il s’était promise et celle-ci, attendrie par le jeune handicapé joué par Alexandre Jollien, décide d’offrir à ce dernier sa première nuit d’amour. Sans doute certains estimeront-ils que ce personnage de prostituée joué par Marie Benati, belle, sympathique, intelligente, souriante, distinguée, capable d’offrir ses charmes par simple souci d’humanité, relève du simple fantasme masculin. N’empêche que cela donne une scène où Jollien joue très bien la panique qui peut s’emparer d’un homme qui n’a jamais connu l’amour et qui, détournant la tête, bafouille des phrases d’angoisse comme : « Tu vas te salir… » Il s’agit sans doute ici du moment où Jollien exprime avec le plus de profondeur ses peurs et sa fragilité, films et livres confondus. C’est aussi cette fragilité que j’ai cherché à saisir dans plusieurs scènes de « La Viveuse ».
"La Japan expo est un forum sur la culture populaire japonaise. On y croise des amateurs de Pikachu et de Lara Croft. C’est dans ce décor ambigu de dessins animés et de filles en mini-jupes, qu’une aide-soignante, Anaëlle, fait la connaissance de Christian, un handicapé. Jusqu’ici, trois hommes occupaient la vie d’Anaëlle : Philippe, avec qui elle hésite à s’installer (parce qu’il est trop « tendre », et finalement trop enfantin) ; Frank, un amant occasionnel (mais qui se révèlera instable) ; et son père, rendu amer par son récent divorce. La rencontre avec Christian va réorienter sa vie.
Il l’attire – et très vite va se poser la double question des raisons de cette attirance, et de la sexualité. Elle se découvre animée par des désirs qui, si éloignés qu’ils semblent, se marient parfaitement : la bienveillance, la volonté d’« apporter du réconfort » ; et le plaisir de la mainmise sur son partenaire : Anaëlle aime que Christian soit physiquement à sa merci.
LA SEXUALITÉ ASSISTÉE
Guidée par Mathieu, un ami infirmier, elle découvre une association spécialisée dans « l’assistanat sexuel », tarifé ou bénévole. Elle participe à des réunions pour se former à cette « activité », qui pourrait devenir un métier : elle a besoin d’argent pour son père. Elle a bien sûr conscience de la difficulté que l’on aura à la distinguer d’une prostituée. Pourtant, ceux qu’elle rencontre dans l’association ne semblent pas poussés par des intérêts financiers – bien que leurs motivations ne soient pas toujours sans équivoque : « Je n’ai jamais été en couple et je n’ai plus de rapport avec ma famille, explique une jeune femme. Je considère les handicapés comme des frères de destin. Ce que je leur donne, c’est un peu comme si je me l’offrais à moi-même. »
Anaëlle est également ambivalente. Elle aime le « sentiment de puissance » que lui procure le corps des infirmes livrés à ses caresses. « Au fond, reconnaît-elle, la personnalité de [Christian] l’intéressait moins que son handicap ». Mais ses intentions changent selon les « patients » : « Elle glissa la paume sous la nuque afin d’inciter le jeune homme à se redresser, ôta la chemise qu’elle déposa comme une relique sur le dossier de la chaise. » Le mot et les gestes sont autant chrétiens et sacrificiels que médicaux. D’ailleurs, en sortant de la chambre de Martin, un myopathe, elle éprouve d’abord de la honte, une poussière morale qu’elle chasse d’un souffle : « Pourquoi se sentir coupable ? Elle avait travaillé au bien-être d’un individu diminué, et elle parvint à éteindre ses scrupules. L’épaisseur des billets faisaient une présence rassurante. »
SAINTE, PERVERSE OU PROSTITUÉE
Anaëlle est donc traversée par trois rôles, « celui d’une sainte, d’une perverse ou d’une prostituée », passant de l’un à l’autre en passant d’un patient à l’autre, de Christian à Martin, de Martin à Didier. En somme, La Viveuse est le roman d’une évolution psychologique à travers la sexualité. Partie de Philippe (grand enfant à la sexualité simple et sans surprise) et de Frank (à la sexualité excitante et animale), elle réconcilie avec Christian ses besoins de réconfort, de soin et de puissance, dans leur rapport ambigu à l’excitation sexuelle. Portée par un mélange d’altruisme et de narcissisme, de don de soi et de suprématie, elle sait que l’on n’échappe pas à la dépendance : on dépend tous de quelqu’un – le père d’Anaëlle dépend de l’argent de sa fille, les patients dépendent de la sensualité d’Anaëlle, et celle-ci dépend de l’argent qu’on lui verse.
RAPPORTS DE CLASSE
Une dépendance est un rapport de pouvoir, et tout pouvoir un rapport sexuel direct ou différé ; il était donc naturel que ce roman traitât des classes sociales, et des rapports de classe. À cet égard, il s’inscrit dans la lignée de deux autres livres, au moins, d’Aymeric Patricot : Les Petits Blancs et La révolte des Gaulois.
La Viveuse est le roman d’une prolétaire. Anaëlle a conscience d’avoir seulement « son corps à offrir » ; sa meilleure amie, Pauline, et certains de ses patients, sont d’un milieu aisé : ils ont les moyens financiers de s’offrir Anaëlle. Quand Pauline obtient un appartement pour le père de son amie, ce geste solidifie leur amitié et creuse ce qui les sépare – et qui est, encore une fois, la dépendance : Anaëlle n’aime pas se sentir redevable. Il en va différemment avec Christian, à qui elle refuse de « tarifer ses prestations ».
Une scène entre la mère du jeune infirme et Anaëlle montre d’ailleurs, dans la domination qui essaie de s’installer, un vrai rapport de classes : « Je ne fais pas ça pour l’argent », dit Anaëlle en refusant la somme que cette mère lui propose. « Ah bon, pour quoi alors ? ― Je ne sais pas… Pour l’amitié, peut-être. ― À d’autres ! » Cette femme aimerait mieux que son fils ait affaire à une prostituée : l’argent la rassurerait sur les intentions de cette « assistante sexuelle », qui, ramenée à la vénalité, en ressortirait en outre diminuée. En refusant d’être payée, Anaëlle échappe à cette mère, elle échappe à la domination, elle échappe à la société.
Ce roman riche et singulier passionne parce qu’il croise adroitement les questions morales, sociales, professionnelles, autour du sexe et du soin, de l’argent et de l’amour ; et parce qu’il devient une réflexion sur le pouvoir et la soumission, à condition de retirer à ces deux notions leur préjugé négatif – et c’est tout le talent d’Aymeric Patricot d’y parvenir, sans moralisation ni complaisance. Avec un essai, il aurait peut-être essayé de trancher la question ; en choisissant le roman, ce genre de l’ambiguïté, du croisement des contraires, il pousse le lecteur vers des régions qu’il n’aurait pas pensé visiter."
C’est assez drôle de lire, ici ou là, chez des féministes ou plus généralement chez des auteures, un certain désarroi devant leurs goûts en matière de porno (notons que le porno vit une certaine banalisation) : elles avouent trouver du plaisir aux vidéos classiques, conçues pour les hommes et souvent dénoncées comme telles, car mettant en scène des rapports non pas forcément de domination mais de soumission des femmes au plaisir de l’homme. Force est de constater que le porno féministe, woke ou antipratiarcal les ennuie ! Je pense notamment aux livres de Mona Chollet, « Réinventer l’amour » (La Découverte, 2021), et à celui de Claire Richard, « Les chemins de désir » (Seuil, 2019).
Comment l’interpréter ? Persistance d’un inconscient de soumission soufflé par le patriarcat dans les tréfonds de la chair ? Ou bien – mais cette thèse a quelque chose d’inacceptable aujourd’hui – y aurait-il des fantasmes et des rapports sexuels intangibles, une constance biologique dont aucune révolution ne viendra à bout ?
J’avoue ne pas avoir la réponse. Il semblerait en tout cas que la sexualité hétérosexuelle et basiquement genrée ait encore de beaux jours devant elle – pour La Viveuse, je ne me suis d’ailleurs pas aventuré sur le terrain des questions de genre, les thèmes croisés du handicap et de la sexualité hétérosexuelle générant déjà suffisamment de points sensibles.
1er épisode de mon podcast "Les Contes noirs du Paris moderne"
"Quand Maupassant croise Stephen King, au détour d’une rue parisienne… Dans cette série d’histoires inquiétantes, vous ferez connaissance avec des êtres que le destin n’épargne pas.
Tous les dix jours, un conte écrit et lu par Aymeric Patricot, sur une musique d’Olivier Calmel."
Par admin,
mardi 9 novembre 2021 à 10:03 ::Voyages
La France est présente par son industrie du luxe, ses peintres, son vocabulaire chic sur les enseignes, sa boulangerie (les fast-food raffolent des baguettes) et, dans une moindre mesure, par sa gastronomie ; l’Allemagne par ses voitures ; le monde anglo-saxon par ses fast-food, sa musique et son cinéma ; l’Italie par sa cuisine, ses compositeurs et son architecture ; la Scandinavie par son design ; la Russie par son folklore / La musique classique est vraiment présentée comme une part importante, et vivante encore, du patrimoine national / En termes de cafés, on trouve soit de petits établissements chics, confortables et branchés, soit de belles et anciennes brasseries, aux boiseries sombres mais chaleureuses / Prague est le lieu d’un certain métissage intra-européen, mais très peu extra-européen (on y croise par exemple les types slave, germain, scandinave, parfois italien, plus rarement turc) / La ville a un côté « best-of de l’architecture européenne » presque drôle / Dans les vitrines, le christianisme est assez présent sous forme de figurines pour les touristes (l’enfant Jésus de Prague) ou de bondieuseries, même si l’on sent le phénomène en régression.
Ironie des canaux de diffusion, c’est avec les plateformes de streaming américaines que je (re)découvre des pans entiers du cinéma classique français. Netflix m’a permis de compléter ma connaissance de la délicieuse filmographie de Jacques Demy, aujourd’hui je découvre grâce à Amazon l’intégralité de l’œuvre de Maurice Pialat.
A ce propos, je suis surpris par la grande force et, pour tout dire, par la brutalité des rapports humains que met en scène Pialat. On comprend de film en film que les protagonistes bourrus, sympathiques par leur enthousiasme mais insupportables par leur agressivité, leur façon de toujours dénigrer l’autre en des termes insultants, ressemblent sans doute au cinéaste lui-même, et c’est assez troublant. Quel plaisir y a-t-il à se plonger dans la psychologie mauvaise et tourmentée d’un créateur ? Je suis d’autant plus désarçonné que mes propres romans proposent souvent cet abord très rude, au-delà d’un style qui se veut léché . Sans doute une catharsis autant qu’un désir de se confronter à ce qu’il y a de capiteux, de radical dans toute existence humaine…
Je ne suis vraiment sensible ni au trait, ni aux coloris de Foujita, mais je me sens très attaché à son parcours d’artiste japonais converti au catholicisme, puisque je me sens catholique de culture et fasciné par le monde japonais. Je ne pouvais pas manquer la visite, à l’occasion des Journées du patrimoine, de la chapelle qu’il a fait construire à Reims et qu’il a peinte d’étonnantes fresques d’histoire chrétienne, savant dialogue entre deux esthétiques qu’on pensait plus éloignées.
Il y a quelques années, une amie m’a sévèrement reproché d’avoir osé dire du bien du témoignage publié chez Plein jour d’une femme qui se prostituait, « Ephémère, vénale et légère » (2015). Je ne faisais pas un éloge de la prostitution, mais du livre. Or, pour cette amie, c’en était déjà trop. Supporter ce genre de publication, c’était tolérer l’existence même de la prostitution. Et quand je rétorquais que cette femme avait l’air d’assumer cette pratique, l’amie me répondait à son tour que l’auteure était aliénée, qu’elle croyait accepter une situation qu’elle subissait. Je me suis retenu d’avancer l’idée que l’aliénation n’empêche pas d’écrire de bons livres.
Entretemps, la littérature française nous a offert trois livres majeurs sur le thème de la sexualité. « La fleur du capital » (Orengo, 2015) propose une virée fiévreuse dans l’univers halluciné de Pattaya ; « La Maison » (Emma Becker, 2019), l’ample récit d’une expérience en maison close, « Vie sexuelle d’un garçon d’aujourd’hui » (Arthur Dreyfus, 2021) la compilation maniaque et géniale d’expériences érotiques innombrables. Les deux premiers prennent en charge la question de la prostitution, le troisième y consacre un nombre important de pages… Aucun ne la condamne frontalement, les trois minimisent même la misère qu’on y attache habituellement, se retenant bien d’une quelconque condamnation.
Dans le roman que je publierai dans quelques mois, « La Viveuse », j’aborde aussi cette problématique : la protagoniste vivra l’expérience de l’assistanat sexuel pour handicapés. Prostitution spécialisée ? Accompagnement médical ? Charité chrétienne ? Le roman posera ces questions, mais se gardera bien sûr de tout jugement – même si l’on connaît, après tout, des romanciers condamnant certains de leurs personnages.
C’est devenu un genre en soi, les livres sur les attentats – un genre nouveau. On en attend quelques passages obligés : la description des faits, le récit de la guérison, l’évocation du trauma, une réflexion politique, pourquoi pas philosophique, et, dans le cas d’auteurs étiquetés comme écrivains, une mise en abyme du travail d’écriture.
La plupart des rescapés de Charlie Hebdo étaient des artistes, on a donc eu droit à une flopée d’ouvrages éminemment littéraires. Dans le cas du Bataclan, seul le livre d’Erwan Larher à ma connaissance est celui d’un auteur en tant que tel – « Le livre que je ne voulais pas écrire », (Quidam Editeur, 2016). C’est pour cela que je l’ai lu en premier, d’autant que j’avais pu croiser Erwan ici ou là et que son titre était bon.
Quelle est la part de voyeurisme qui nous décide à ce genre de lecture ? Importante, bien sûr. Mais elle n’est pas la seule. Pour ma part, je guette vraiment les analyses politiques, ainsi que le regard porté sur la violence. J’ai toujours trouvé que les Américains se coltinaient facilement avec ce thème-là, en littérature comme au cinéma. La France s’est toujours montrée plus réticente, du moins depuis la IIème Guerre mondiale. D’une certaine manière, les attentats lui braquent la conscience vers de genre de phénomènes, et à cet égard la belle couverture de livre de Riss, « Une minute quarante-neuf secondes », est symptomatique – nous y reviendrons.
Le témoignage de Larher tient ses promesses quand il s’agit des faits. Dans un style énergique et vivant – un peu trop relâché à mon goût 😊 – il décrit avec une belle sincérité les moments de terreur, de souffrance et de honte qui ont émaillé les événements, de même qu’il évoque avec une émotion communicative la phase de reconstruction mentale et physique, y compris les problèmes d’érection.
A vrai dire, ce sont les analyses politiques que je redoutais. J’avais peur de développements simplistes ou agaçants – pire, j’avais peur d’un refus d’analyser. Or, l’auteur se prête à l’exercice avec générosité. A plusieurs reprises il se lance dans des tentatives de compréhension qui virent certes au catalogue d’hypothèses et au déversoir de réflexions diverses – et contradictoires – sur l’époque, mais la profusion neutralise la simplicité de chaque argument. En fin de compte, ce sont des monologues intérieurs qui rendent bien compte des tempêtes morales. De toute façon, peut-on raisonnablement attendre d’un récit la même densité d’analyse que dans un essai de philosophie politique ?
A la fin du livre, le propos se précise. Larher parvient à ramasser sa pensée en quelques convictions bien senties – d’ailleurs, le style se densifie à ce moment-là. Au fond, l’auteur se dit rousseauiste, la méchanceté des hommes lui paraît provoquée par le malheur en société, il ne faut pas en vouloir aux agresseurs, il faut les plaindre et surtout œuvrer à éteindre les passions communautaires qui gangrènent le pays. On l’aura compris, le message ultime rejoint le fameux « Vous n’aurez pas ma haine » d’un autre livre (dont je parlerai aussi bientôt).
« « Tu leur en veux, aux terroristes » te demande ta cousine de vingt ans. Non. Tu en veux à Julia, qui t’a trahi autrefois ; tu en veux à François Hollande, qui a menti à ses électeurs ; tu en veux à la société, à l’organisation du monde, à l’oppression économique, à la misère intellectuelle – mais pas plus qu’avant. Tu n’en veux à personne pour cette balle dévirilisante. Tu ne sais pas qui sont tes assaillants. Tu ne connais pas leurs noms. Ils n’existent pas. Parce que si ça n’avait pas été eux, ç’aurait été d’autres. » (Page 225)
Précisons que je n’ai pas vécu les événements, et que je ne me sens donc pas le droit de juger le comportement des victimes. Mais je reste gêné que la colère ne s’exprime pas davantage. Je comprends qu’on veuille la surmonter, voire la combattre. Sans doute a-t-elle aussi quelque chose de honteux. Mais faire comme si elle n’existait pas me paraît relever à la fois du symptôme et de l’idéalisme un peu fou.
Malgré tout, le livre ménage tellement de passages sur les peurs, les doutes et les angoisses qu’il est difficile de reprocher à l’auteur son manque de sincérité. Disons que le livre fait le travail, que l’auteur mouille la chemise et que là est l’essentiel.
Le seul moment où perce une colère franche et limpide survient dans une page écrite par un ami anonyme :
« Après l’effroi et l’angoisse, c’est maintenant la colère qui me domine. Colère contre ces barbares – qu’est-ce qu’ils croient ? –, colère contre ma patrie incapable de protéger sa jeunesse – alors voilà, on peut débarquer à Paris avec des kalachnikovs et ouvrir le feu au hasard, ou pas forcément au hasard mais sur n’importe qui – et Dieu est dans n’importe qui –, colère contre Erwan qui sort sans téléphone portable – comme si ça pouvait changer quelque chose à ce moment-là – et colère à nouveau contre Erwan parce que je suis certain que, quand il va sortir de cet enfer, il ne va même pas leur en vouloir, il va continuer à regarder le monde avec sa tête de cyber ludion au charme en bandoulière – et c’est tant mieux. » (Page 61)
Ce passage pourtant simple me paraît essentiel – une sorte de préalable.
De manière ironique, c’est ainsi dans un texte annexe que sont posées quelques-unes des intuitions fondatrices. Et le dispositif littéraire – le livre alterne chapitres écrits par l’auteur et chapitres écrits par d’autres – prend alors son sens. Il valide le fait que nous avons bien affaire à un exercice littéraire et il permet, en variant les points de vue, d’offrir quelque chose comme un panel de tous les genres d’émotions provoquées par ce genre d’événement, au-delà des pudeurs, des principes et des crispations qui tiennent chacun de nous.
Fascinant de comparer deux classiques de l’érotisme à quarante ans de distance… « Emmanuelle » (1974) est manifestement conçu pour plaire aux hommes, avec ces jolies femmes qui se dénudent pour s’affranchir de la morale bourgeoise, rinçant l’œil des spectateurs au passage. « 50 nuances de Grey » (2015) préfère épouser le point de vue d’une femme, et il paraît assez évident que le public visé est féminin. On y trouve un nombre impressionnant de clichés des romans sentimentaux : le bel homme riche et ténébreux, sensible, cachant un redoutable secret… Mais le plus surprenant, à l’heure de la dénonciation tous azimuts du patriarcat, c’est de découvrir que le fantasme le plus brûlant de la psyché féminine – du moins, celle que nous présente Hollywood – est de se soumettre corps et âme à un homme puissant et à la sexualité inquiétante ! Bien curieuse révolution que cette esthétique BDSM…
"A l’heure de la cancel culture – cette nouvelle forme d’ostracisme motivée par des questions morales –, les professeurs subissent un devoir de réserve d’un genre nouveau. Ils n’ont plus seulement l’obligation de taire leurs opinions dans l’exercice de leurs fonctions, ni de respecter l’esprit des programmes, mais de faire attention à ce que les élèves eux-mêmes comprendront du cours. L’affaire Samuel Paty [enseignant de 47 ans assassiné le 16 octobre à la sortie du collège du Bois-d’Aulnes à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines)] en a fourni la macabre illustration.
En effet, la classe prend aujourd’hui parfois des allures de tribunal. L’image d’Epinal veut que le professeur juge l’élève à l’aune d’exigences de travail et de discipline. Mais il semble que la charge se soit inversée : ce sont bien les élèves qui, du haut de leur intimité avec les sensibilités du moment, forts du pouvoir que leur confère l’audience des réseaux sociaux, s’autorisent à porter un regard critique sur le professeur, et de le sanctionner s’ils l’estiment nécessaire.
Le phénomène des classes qui se retournent contre l’autorité a toujours existé – chahut, menaces, contestation du savoir et de la hiérarchie. On se souvient du groupe Pink Floyd exhortant les professeurs à « laisser les enfants tranquilles ». Dans un genre différent, on a connu dans les années 1980 des histoires de professeurs bousculés par des accusations de racisme, fondées ou non, leur valant déjà de sérieux ennuis. Mais, depuis dix ans, les phénomènes d’intimidation menacent de s’intensifier, soutenus par de nouvelles techniques et de nouvelles morales.
Les réseaux sociaux, tout d’abord, entrent par effraction dans la classe. Que les élèves pianotent en cours, filment à l’insu du professeur ou se contentent de relayer leurs perceptions quand le cours s’achève, rien ne s’oppose en pratique à ce que le monde soit au courant de ce qui se dit sur l’estrade. Le professeur ne parle plus seulement aux élèves, il parle à tous ceux qui prêteront l’oreille à ses discours, pour peu que ces derniers soient relayés. Cela se passe malgré lui, et dans des conditions hasardeuses puisque les sons, les paroles, les images y sont sortis de leur contexte scolaire.
De nouvelles valeurs s’imposent, également. Tout au moins certaines valeurs prennent-elles un poids nouveau, au détriment de ce que le professeur croyait être un équilibre raisonnable. Il arrive que les susceptibilités d’aujourd’hui bousculent le goût pour l’histoire, que l’antiracisme entre en conflit avec l’universalisme, que le respect des cultures impose le silence à la critique. Par exemple, il m’a suffi d’évoquer l’affaire Mila devant des classes pour me rendre compte de la solitude morale de cette jeune femme. Le professeur doit composer avec l’esprit de l’époque, qui ne cesse d’évoluer et que reflète l’attitude des élèves.
Le professeur doit tenir compte de ces nouveaux équilibres pour déployer son cours. Certains diront qu’il est naturel d’évoluer avec son temps. D’autres que cette adaptation suppose une vigilance accrue vis-à-vis de la réception qui peut être faite des textes ou des idées. Je ne crois pas que cette vigilance ait jamais été si forte. Je me souviens de professeurs d’histoire dans les années 1980 dont le plaisir était d’entonner de sacrés refrains politiques, hors de toute mesure, hors de toute prudence. J’imagine que cela pourrait leur valoir aujourd’hui de rapides rappels à l’ordre, après signalement de la part des élèves.
Dans la constellation des facteurs de tensions, le sujet du racisme est sans doute le plus délicat. Le professeur se sent tenu à la plus extrême prudence quand il s’agit d’aborder ces questions-là. De même, il prend l’habitude de présenter différemment son corpus. Comment ne pas intégrer de mise au point sur l’évolution des mœurs et des contextes dans une présentation du Cid de Corneille, de L’Etranger de Camus ou des Aventures de Tom Sawyer de Twain ? S’il est assez facile de prévenir les élèves que telle expression ne serait plus utilisée, en revanche il peut devenir gênant de proposer des livres aux mots problématiques trop nombreux, quand bien même l’œuvre se voudrait antiraciste – je pense au Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet, au Coup de torchon de Bertrand Tavernier, tous les deux criblés entre autres du fameux mot « nègre » désormais imprononçable.
Il devient également douteux de proposer des listes d’œuvres sans faire apparaître au moins quelques auteurs appartenant à des minorités, quitte à souligner cette appartenance, comme je le fais maintenant pour attirer l’intérêt – Toni Morrison afro-américaine, Alexandre Dumas métis, Proust homosexuel. Concession malheureuse ? Simple bon sens, et même souci éthique ? Si le professeur ne fait pas ce travail de mise à l’écart partielle et de diversification, il se demande si ce n’est pas lui qui sera finalement mis sur la sellette.
Ainsi voit-on s’ouvrir une nouvelle ère du soupçon. Les plus âgés redoutent moins la liberté des plus jeunes que les seconds se mettent à guetter les dérapages des premiers. Contre toute attente, la révolte de la jeunesse est une révolte morale. Elèves et étudiants n’en reviennent pas de réaliser combien les générations précédentes ont « fauté » sur l’autel des valeurs sacrées d’aujourd’hui.
Dire que le professeur se rêve en initiateur, en passeur d’autonomie ! Le voilà précisément la cible de ceux qu’il croit avoir formés. Dans les yeux des élèves, il comprend qu’il incarne auprès d’eux le monde ancien, celui des institutions françaises, d’une autorité révolue, d’un charisme contestable. Hannah Arendt soulignait déjà ce paradoxe, dans « La crise de l’éducation » – l’un des six essais publiés dans La Crise de la culture (Folio Gallimard, 1972) – en disant, en substance, que loin de devoir protéger l’enfant de la société adulte, le professeur dans la société moderne est toujours en partie là pour protéger le monde des folles potentialités de l’enfant.
La colère en question s’accorde aujourd’hui beaucoup de droits, dont celui de participer à des phénomènes de meute et de délation. L’arme des réseaux sociaux se révèle puissante et froide. Peut-être serait-il temps d’apprendre à l’utiliser avec quelques scrupules.
En fin de compte, les professeurs subissent un peu rudement le processus égalitaire décrit par Tocqueville : le fait qu’en démocratie, selon lui, rien ne s’oppose à l’égalisation progressive des conditions. Plus de posture autoritaire qui vaille, et dans quelque domaine que ce soit. Les professeurs évoluent sous l’œil immanent de l’esprit des temps. Ils deviennent comptables de leurs paroles comme n’importe quel citoyen s’exprimant sur les réseaux sociaux. Dans le jeu de tensions perpétuelles entre la morale et la loi, c’est la morale aujourd’hui qui bataille le plus ferme pour imposer son emprise. Ainsi les mouvements de l’opinion publique ont-ils ouvert grand les portes de la classe : reste à savoir s’il faut déplorer ces nouvelles conditions, les accepter ou même s’en prévaloir afin de bâtir un nouveau rapport au métier."
Longtemps, je me suis fait une image dégradée de Voltaire : brillant mais inégal, auteur de petits livres parfois gâchés par le plaisir de la formule. Ma préférence allait à Rousseau, qui me touchait davantage. Je trouvais ce dernier plus sincère et ses livres, massifs et bien écrits, me paraissaient sérieux.
Mais je me plonge plus attentivement dans quelques-uns des chefs-d’œuvre du patriarche de Cirey comme les Lettres anglaises ou le Dictionnaire philosophique, et je me laisse impressionner par sa puissance de travail, son esprit caustique, son humour, son art de la joie… Quelques pages suffisent à me persuader qu’il s’agit en fait d’un esprit supérieur, et j’en suis presque intimidé – un peu comme en présence de Colette, pour de tout autres raisons.
Et je ne parle même pas de l’incroyable modernité de son propos, surtout quand il s’agit de condamner le fanatisme et les superstitions – propos que condamneraient à leur tour les belles âmes très molles de notre époque, préférant au respect de l’intelligence le respect des croyances. Reviens, Voltaire, tu nous manques !
« Les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n’est pas de leur avis. C’est trop ressembler aux mauvais poètes qui criaient que Despréaux parlait mal du roi, parce qu’il se moquait d’eux. » (Lettres philosophiques)
J’ai souvent entendu dire que Philip Roth était misogyne, et que ce défaut lui avait coûté le Prix Nobel. Curieusement, je n’avais jamais senti cette chose-là chez lui. Découvrant un peu tardivement son « Professeur de désir » (1977), je me suis dit que c’était dans ce roman, qui met en scène l’un de ses alter ego en prise avec la difficulté de vivre avec une femme, que je trouverais les passages licencieux. Or, je n’ai pas décelé de page misogyne, tout juste de longs chapitres sur les affres de la vie de couple. Certains portraits au vitriol mais ne me paraissent pas viser les femmes en général.
Les détracteurs de Philip Roth lui reprochent en fait de ne peindre que des femmes antipathiques. Mais je me souviens de très beaux personnages féminins dans « Que la bête meure ». J’en arrive à me demander s’il ne suffit pas aujourd’hui de pointer du doigt les écueils des rapports hommes-femmes pour passer pour misogyne.
Mince, encore un auteur dont je me promets de lire tous les livres ! Avec L’homme surnuméraire (2017), signe une satire féroce des milieux intellectuels doublée du portrait mélancolique d’hommes perdus dans ce monde et malheureux dans leur couple. C’est brillant, drôle, émouvant… En prime, on a droit de la part des personnages à quelques saillies qu’Alain Finkielkraut qualifierait d’antimodernes, par exemple cette page contre la quête perpétuelle de justice sociale, certes noble, mais pathétique quand elle tourne à la monomanie.
A ce propos, j’ai d’ailleurs toujours eu l’intuition que l’exigence d’égalité portait en elle la possibilité d’une dérive névrotique. Tocqueville le dit très bien dans sa « Démocratie en Amérique ». Je l’avais moi-même, plus modestement, évoqué dans un portrait que je faisais dans « Les vies enchantées » d’un homme à la fois très engagé dans sa vie quotidienne et conscient des paradoxes de cet engagement. Car il n’y a pas que l’exigence d’égalité, dans la vie : il y a aussi la beauté, l’amour, les voyages, autant de dimensions qui peuvent se laisser étouffer si l’on songe uniquement aux combats politiques.
« Abjection des utopies, la tragédie de la condition humaine excède de toutes parts la question politique. Je méprise toute personne qui réduit la détresse à sa dimension sociale, morale, politique. Le rapport aux autres, l’organisation de la cité, n’est qu’un aspect de l’existence… Cette femme de ménage m’est proche par l’incongruité de son apparition sur terre, et dès alors, parce qu’elle doit subir l’humiliation d’exister – qu’elle ne ressent peut-être pas –, elle n’est pas ma semblable parce que nous serions tous deux exploités par une société injuste. Toute organisation des hommes entre eux, selon le point de vue auquel on se place, tourne à l’injustice, génère l’inégalité. Je ne ressens pas le métier usant que je fais plus abusif et ingrat que la pluie, l’ouragan, le babil des fâcheux. Je n’assimile pas non plus tous les systèmes les uns aux autres, ce serait commettre la même erreur que les démocrates qui égalisent tous les esprits : un système politique est d’autant plus estimable qu’il respecte les solitudes, d’autant plus haïssable qu’il consacre les rassemblements. La civilisation la plus douce protège les solitaires de la foule, promeut l’inutile comme le souverain bien. »
(« L’homme surnuméraire », page 222)
Les parcours de Philip Roth et de Romain Gary se ressemblent beaucoup par le contraste entre une vie sensuelle intense et une fin crépusculaire. Les derniers romans de Roth sont hantés par la maladie, les dernières années de Gary par l’obsession de l’impuissance. On en viendrait presque à se demander s’il n’est pas risqué de trop miser sur la sensualité… A privilégier l’extase physique au détriment de soucis plus traditionnels ou simplement plus variés – mais l’écriture devrait précisément représenter ce contrepoids ! – on se condamnerait à une fin pathétique.
J’aime la page de Freud où ce dernier compare les choix pulsionnels à des investissements boursiers : la prudence consiste à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Au fond Roth et Gary, selon Freud, auraient péché contre un certain bon sens existentiel.
Par voyeurisme, j’ai prolongé ma lecture de « La familia grande » de Camille Kouchner (2021) par le roman que sa mère, Evelyne Pisier, avait publié quelques années plus tôt, bien avant les aveux de son fils violé par Olivier Duhamel. « Une question d’âge » (Stock, 2005) est un roman terrifiant sur le thème de l’adoption ratée. Rien que pour ça, le livre m’a arraché des frissons d’horreur : quelles souffrances, de part et d’autre… C’en est presque invraisemblable.
Mais on décrypte aussi dans le texte le drame de l’inceste à venir. Très vite, on comprend que le roman n’est qu’une autobiographie déguisée. On se prend au jeu des indices. Alors j’ai ressenti la même chose qu’avec un roman de Stephen King : de l’épouvante, littéralement, devant les refus de voir l’évidence et le gouffre de désespoir dans lequel s’enfonce cette femme.
Au fond, le plus pathétique n’est pas son alcoolisme, ni le recours à des passe-droits, ni la violence des rapports entre enfant et parents, mais l’incompréhension du mal-être de la fille adoptive alors même que tant d’indices nous sautent aux yeux. On dirait que la narratrice s’acharne à ne pas comprendre des signes toujours plus nombreux. Et, refermant le livre, on trouve difficile de ne pas en tirer la conclusion qu’Olivier Duhamel a pu faire d’autres victimes que le fameux Victor. L’auteure devient une sorte de monstre romanesque, tout entier dans la douleur et le déni. L’épouvante-réalité, voilà ce qui pourrait définir un genre nouveau !
« Nicole Réglisse [la directrice de la DDASS] nous prend un flagrant délit d’erreur. Nous avons oublié de fournir les témoignages de bonnes mœurs. La loi exige deux témoignages écrits. Une formalité essentielle. « Mais la DDASS ne les lira pas. Compte tenu de votre « situation sociale », vous ferez dire n’importe quoi à vos amis. » La remarque n’est pas fausse, pas très aimable non plus. Elle déplaît à Thierry [le nouveau mari]. Il n’aime pas que l’on se moque ni de lui ni des lois. De plus en plus nerveux il prend Nicole Réglisse en grippe. »
Les toits de tuiles brunes, rousses, noires ou moussues donnent le ton de la région – même si vers le sud, c’est l’ardoise qui domine / Les bocages, les pommiers, les façades à pans de bois soufflent aux paysages un petit air de Normandie / La basse montagne évoque le Massif central ; les prairies verdoyantes l’Irlande ; le granit la Bretagne / Je n’ai jamais vu tant de rivières, de ruisseaux, de marais ; la plupart des champs sont creusés de rigoles pour faciliter l’écoulement / J’ai croisé des chevreuils, des écureuils, des aigrettes, des sangliers, des hiboux / Je trouve que les charolaises ont du charisme / J’ai bêtement écouté le titre Sirupeux de Roxy Music, Avalon, en allant voir Avallon, de même que je me suis rendu à Poil puisque je suis velu / Un peu partout poussent en rangs serrés les Nordmann qui porteront bientôt les guirlandes dans nos salons / Une ville moyenne comme Autun, autrefois prospère d’un point de vue industriel, ne vit plus que des revenus du tourisme… J’imagine la pauvreté qui s’installe / La moitié des commerces des petites villes ont le rideau fermé / La présence beaucoup plus marquée de vieilles pierres qu’en Champagne me rappelle que celle-ci a décidément beaucoup souffert des guerres / Cependant les monuments aux morts dans les moindres villages du Morvan rendent sensible la saignée qu’a représentée malgré tout la guerre de 14 / La politique de préservation de l’habitat épargne aux visiteurs la présence de ces lotissements si fades que l’on voit essaimer partout ailleurs / Les odeurs de sous-bois, d’étables et de pommes fermentée surgissent un peu partout / Le joli maillage d’églises, de châteaux, de ruines romaines et de vestiges gaulois donne l’impression d’une terre saupoudrée par l’Histoire / Les parcelles de Chablis sont sèches et blanches, ce qui me paraît indiquer le moindre développement du bio qu’en Champagne où les parcelles enherbées sont nombreuses / La faible notoriété du Morvan semble offrir aux habitants l’occasion de jouir en toute impunité de ses beautés secrètes / Cette vie de basse montagne, avec ses habitants sympathiques hors des modes, m’a curieusement fait penser au Twin Peaks de David Lynch / Dans ce genre d’atmosphère, la musique appropriée me paraît être le blues rock et la country de Creedence Clearwater Revival.
Le prénom Aymeric connaît un certain regain d’intérêt chez les romanciers. Et les deux dernières occurrences à ma connaissance ont le don de me faire sourire. Houellebecq propose un personnage d’aristocrate dépressif dans « Sérotonine » (Flammarion, 2019), renonçant à sa carrière d’ingénieur pour devenir agriculteur et manifestant sa colère jusqu’au sacrifice. A l’inverse, on découvre chez Bruno Lafourcade dans son roman pamphlétaire « L’Ivraie » (Léo Scheer, 2019) un professeur singulièrement ridicule par son impatience à « faire jeune ». Le conservateur contrarié d’un côté, l’épouvantable progressiste de l’autre… J’aime l’idée que ce prénom cristallise des fantasmes aussi variés.
« « Déjà, moi, lui avait dit devant la machine à café un certain Aymeric, un jeune professeur de français coiffé d’une casquette rouge et d’un tee-shirt qui laissait voir, à la naissance du coup, un tatouage où se croisaient des pointes en forme de virgules, de cornes, de faux, je leur fais un speech sur le respect et tout, genre : on est là pour faire du bon boulot tous ensemble, alors ceux qui sont pas là pour bosser, je veux pas les entendre… Comme ça, pendant dix minutes. Crois-moi, ça sera pas du temps perdu. » » (L’Ivraie, p. 55).
« « J’ai un droit de garde, évidemment, mais en pratique elles sont à Londres, ça fait deux ans que je ne les ai pas vues ; qu’est-ce que tu veux que je fasse, ici, avec deux petites filles de cinq et sept ans ? »
Je jetai un regard sur la salle à manger, les boîtes de cassoulet et de cannellonis éventrées qui jonchaient le sol, l’armoire abattue qui laissait échapper une vaisselle de porcelaine en miettes (et c’était probablement Aymeric lui-même qui avait renversé cette armoire, au cours d’une crise de rage éthylique) ; en effet, on ne pouvait pas lui donner tort, c’est étonnant à quel point les hommes se laissent sombrer rapidement. J’avais remarqué la veille que les vêtements d’Aymeric étaient franchement sales, et même qu’ils puaient un peu : déjà, à l’Agro, il ramenait son linge à laver à sa mère tous les week-ends, enfin moi aussi mais quand même j’avais appris à faire fonctionner les machines mises à disposition des étudiants dans le sous-sol de la résidence, et je l’avais fait deux ou trois fois, lui jamais, il n’en avait même pas soupçonné l’existence je crois. Peut-être en effet est-ce qu’il valait mieux laisser tomber, pour les petites filles, et se concentrer sur l’essentiel, après tout des petites filles il pourrait en refaire d’autres. » (Sérotonine, p. 207).
En octobre, j’ai pleuré Samuel Paty / J’ai purgé ma colère dans quelques tribunes / J’ai rattrapé chez Ruquier mon précédent ratage chez Taddéi / J’ai regardé les films de Xavier Dolan comme autant de documentaires sur le Québec / J’ai découvert chez Paolo Sorrentino la même ambition plastique que chez David Lynch / J’ai goûté les romans vigoureux de Virginia Bart, la plume facétieuse d’Olivier Liron / J’ai découvert qu’il existait un courant post-punk revival avec le groupe Interpol / Je me suis gavé de navets testostéronés comme Fast and Furious / Je me suis rattrapé avec les pages distinguées de Ramuz, les atmosphères ombreuses de Pelléas et Mélisande, la prose roborative de Taine.
Un petit homme tient sagement une pancarte. Conscient d’attirer les regards, il avance joliment un pied de travers, sans doute un peu gêné. Pourtant la pancarte ne propose qu’un slogan banal en ce jour d’hommage au professeur assassiné : « Je suis Samuel et prof d’H.G. » Tout juste arrivé là pour les vacances, je rejoins la foule réunie sur la place emblématique de la ville. Je suis soulagé que l’épouvantable assassinat de la veille soulève un mouvement d’indignation. J’espère y trouver du réconfort, tout au moins des raisons de me sentir combatif. Je me prépare à épancher ma colère avec quelques compagnons de hasard. Et pourtant, c’est le découragement qui me saisit au spectacle de cette population que je trouve, en fin de compte, assez résignée.
Serait-ce le souvenir d’avoir pleuré de rage, deux jours plus tôt, à l’annonce de la décapitation ? J’ai été sonné par le surgissement de cette violence que tout annonçait, et qui m’a d’autant mieux glacé le sang que mes points de ressemblance avec la victime sont nombreux – comme Samuel, j’ai toujours aimé parler avec mes élèves des sujets les plus brûlants, que ce soit avec mes premiers lycéens de Seine-Saint-Denis ou mes étudiants de classe préparatoire aujourd’hui, trouvant même dans ce dialogue la source d’un appétit renouvelé pour le métier.
Serait-ce au contraire le pressentiment que ma tristesse commence à se tarir ? Depuis quinze ans la litanie des tragédies s’abat sur la France et je me lasse des bougies, des discours convenus, des irénismes mensongers. A quoi laissent donc place les larmes quand elles s’assèchent ? Je me méfie de la colère comme je redoute l’insensibilité.
Serait-ce la conscience du paradoxe intime du métier de professeur ? Celui-ci ne saurait se plaindre de la brutalité des jeunes gens dont il a la charge. Pris en tenaille entre ces deux puissances que sont l’adolescence turbulente et la froide hiérarchie, il est tenu de retenir ses émotions. Faisant le pari de la culture, il sait qu’on n’attend pas de lui qu’il s’émeuve.
Serait-ce la conscience que tout n’est pas dit lors de ces hommages, et qu’on y dénonce le terrorisme sans admettre que l’institution n’a rien fait, ou pas grand-chose, pour protéger ses serviteurs ? En 2011 j’avais écrit un livre pour dire la violence faite aux professeurs par le silence qui leur était imposé. En 2018 j’avais été heureux que l’omerta soit enfin brisée par le hashtag PasDeVague. En 2020 je me rends compte que les choses ont empiré, que la violence est désormais paroxystique et que parmi ceux qui paradent en tête de cortège on trouve beaucoup de ceux qui se sont appliqués, depuis plusieurs décennies maintenant, à étouffer l’expression des peurs et des souffrances.
Serait-ce la conscience qu’il existe bien des lâchetés, bien des compromissions dans la façon dont le système scolaire a traité la pauvre Mila, voilà quelques mois, renonçant à la défendre et à punir ceux qui se rendaient coupables, au sein même de l’établissement, d’insupportables harcèlements ? L’abandon de la jeune femme par la classe politique a rendu possible la mort de Samuel. Ce qui aurait pu arriver à Mila, c’est Samuel qui l’a finalement subi, et c’est peut-être ce que je lis sur les visages : une part de renoncement jusque dans la souffrance, une prise de conscience trop tardive pour être tout à fait satisfaisante.
Et pourtant je l’aime, ce métier. Je le trouve sublime, cet esprit d’abnégation. Je les admire, ces collègues qui partout persévèrent dans un contexte qui ne les ménage pas. Et c’est à cette image idéale du métier que je me rattache pour supporter la démission collective dont je crois voir partout le spectre. Alors je quitte la manifestation bien avant qu’elle ne s’achève, ayant épuisé ce que je pouvais y ressentir. Et je salue discrètement le petit homme dérisoire avec sa pancarte, sans qu’il sache exactement ce que recouvre mon salut : sympathie, fraternité, vœux de bonne chance ? Moi-même, je serais bien en peine de le lui dire."
Mon passage chez Ruquier, samedi soir, dans un débat sur la liberté d'enseigner.
Je l'avoue, j'ai mis les pieds dans le plat.
Je trouvais qu'il régnait un étrange consensus mou sur le plateau, alors que je m'attendais à un climat de colère une semaine après l'assassinat de Samuel Paty.
A partir de 1h10.
Tribune publiée dans Le Monde le 20 octobre 2020, pour réagir à l'assassinat de Samuel Paty, présentée sur internet sous le titre "Comme tous les professeurs, j'ai honte d'appartenir à une institution si faible", et, dans la version papier, sous le titre "Refuser l'omerta dans les salles de classe":
"C’est une qualité que réclame le métier mais dont on parle peu. Qui parmi les pédagogues aurait l’idée de faire l’éloge de ce dont l’actualité nous offre le spectacle chaque jour, à savoir le courage des professeurs ?
Je ne parle pas seulement du courage intellectuel mais du courage physique, sans lequel le premier n’aurait aucun sens. Tout professeur ayant enseigné dans ce que j’appelais en 2011 « les territoires difficiles » a forcément affronté un jour ou l’autre le spectacle de dégradations, de bousculades, de coups subits par des élèves ou par des collègues. Ce climat de brutalité fait partie de son quotidien. Il pourra s’en émouvoir, s’en accommoder ou en faire un motif supplémentaire de fierté pour son sacerdoce.
A l’heure où le fascisme islamiste a forcé les portes de l’institution, comme il menaçait de le faire depuis des années sans qu’aucune de ces organisations syndicales ou humanitaires paradant aujourd’hui dans les manifestations n’agissent en conséquence, une réflexion sur la violence subie par les professeurs devient indispensable.
Tout d’abord, il faut insister sur la solitude du professeur face à l’institution, qui ne sait pas ou ne veut pas le protéger. Les affaires d’enseignants mis en difficulté par des classes où joue l’excitation de mettre un homme à terre, et à qui la hiérarchie n’apporte pas de support élémentaire, sont légions, parfois soldées par la mort honteuse des victimes, dont le seul tort est la maladresse ou la faiblesse. Ne parlons pas de ces diplômés de fraîche date que l’on envoie depuis des décennies dans les pires établissements, au mépris de leur santé comme de la réussite des élèves.
Le hashtag PasdeVague, surgi spontanément en 2018 après les menaces par arme à feu subies par une enseignante, a révélé la profondeur du malaise. Mais rien n’a été fait, en dépit des promesses. On a trop espéré d’un système pourtant miné par la paresse, la peur et le manque de moyens. On a refusé de nommer les réflexes d’omerta.
Plus grave, l’affaire Mila nous a démontré jusqu’à la nausée que l’institution renonçait à protéger une adolescente menacée dans son intégrité physique pour des paroles certes malheureuses mais légales. Il n’est pas exagéré de parler d’infamie, de la part d’une part importante de la classe politique et d’une administration qui s’est tout de suite couchée devant la meute. Comme de nombreux professeurs, je me sens honteux d’appartenir à une institution si faible. Pour le coup, la seule personne courageuse est restée Mila : la terreur a fait taire tous les autres.
Cette réticence d’un corps de métier à nommer la violence dont il est victime, réticence qui fait son courage paradoxal, j’ai mis du temps à la comprendre. Je crois pouvoir maintenant avancer deux raisons principales.
Tout d’abord, si les professeurs ont tendance à trouver des excuses aux jeunes gens brutaux, c’est que le sens de leur métier est de les accompagner, de les mener patiemment hors de l’adolescence. Au fond, le professeur s’inscrit dans une forme de compagnonnage avec l’élève, à l’écart du monde adulte et pour l’y préparer. Il ne conçoit pas l’élève comme un adversaire mais comme un protégé, presque comme un ami. Dans ces conditions, les réticences du corps professoral à dénoncer les écarts de conduite de ses ouailles seront toujours très fortes.
La seconde raison tient à une compréhension partielle du phénomène de la violence. Pour la gauche dite sociale, la violence est avant tout le fruit de la pauvreté : elle doit donc s’attirer la compassion plus que la sévérité. Jusqu’à maintenant, les syndicats n’ont toujours avancé que cette explication. Pour une gauche plus radicale, qu’elle soit marxiste ou non, la violence suscite de la fascination pour la charge révolutionnaire dont elle est porteuse. Or, c’est oublier qu’il existe des formes de violence impardonnables, dont notre société démocratique et libérale ne peut s’accommoder, des violences crapuleuses et criminelles que le contexte ne suffit pas à expliquer, voire des violences fascistes, comme celle à laquelle nous venons d’assister, qui ne méritent aucune complaisance. A cet égard, nous payons aujourd’hui la sous-estimation de ce que l’islamisme a de singulier, et que la pauvreté ne suffit pas à éclairer – rappelons que certains terroristes viennent de classes éduquées.
Pour conclure cet article trop rapide, le drame que subit aujourd’hui la communauté éducative me rappelle celui que subit précisément Charlie Hebdo, et l’ensemble de la gauche avec lui, celui d’une fracture terrible et sanglante au sein d’un même camp politique, partagé désormais en deux factions : une gauche universaliste, clamant l’existence de droits individuels transcendant toute appartenance communautaire – dont celui de la critique et de la moquerie – et une gauche plus en phase avec l’époque, préférant aux droits individuels les droits des identités collectives à ne pas être bafouées.
Samuel Paty s’inscrivait nettement dans le premier camp, il l’a payé de sa vie. J’ai bien peur que la volonté collective de rétablir la simple sécurité pour ceux qui voudraient se prévaloir de valeurs qu’on croyait acquises, comme le droit à la critique, soit plus faible qu’on ne l’imagine. Il suffit de se rappeler que madame Belloubet, Garde des Sceaux, interprétait les saillies de Mila contre l’Islam comme une attaque contre la liberté de conscience, contresens indigent. C’est un triste constat qui s’impose : la nécessité du courage pour les professeurs a de beaux jours devant elle.
Aymeric Patricot est enseignant, essayiste et romancier. Il a publié deux livres sur le métier de professeur, « Autoportrait du professeur en territoire difficile » (Gallimard, 2011) et « Les bons Profs » (Plein jour, 2019)."
Depuis plusieurs semaines maintenant j’achète Charlie Hebdo pour suivre le compte-rendu du procès. L’humeur n’y est pas à l’humour, c’est le moins qu’on puisse dire… Ce n’est plus un journal satirique mais un journal tragique, coulé dans un bain glacial, avec quelques blagues pour le principe mais auxquelles plus personne ne croit. Il faut dire qu’on perdrait l’envie de plaisanter pour moins que ça…
Evidemment, le curieux titre de la double-page d’ouverture du numéro du 16 septembre sonne comme une épouvantable antiphrase : « L’autre survivant du 7 janvier : le rire ».
Yannick Haenel se charge avec talent du compte-rendu du procès. Il décrit bien la misère morale des complices et le pathétique du témoignage des victimes, au point qu’on a désormais l’impression de lire une sorte de Nouveau détective version NRF.
Il m’arrive cependant d’être frappé par ce que j’estime être de véritables erreurs d’interprétation – bien que je reste éloigné des événements – comme dans le paragraphe suivant publié le 16 septembre :
« Honoré dessinait pour dénoncer les conditions de vie en prison. Tignous dessinait pour dénoncer les injustices sociales. Les dessins de Charlie Hebdo donnent la parole à ceux qui n’ont pas la parole. Et c’est eux, les dessinateurs de Charlie, qui sont tués. Ils sont tués par des gens que leurs dessins, politiquement et socialement, défendent : des enfants des banlieues que leur frustration sociale aveugle, et que le fanatisme religieux capture et rend monstrueux. Franchement, on n’appelle pas ça se tromper de cible ? A l’abjection du meurtre s’ajoute la bêtise consternante, et l’on sait que la bêtise conduit au crime, la preuve. »
Je pense que Yannick Haenel se trompe. Les assassins connaissaient ceux qu’ils visaient. Ils agissaient non pas en victimes de la pauvreté mais en fanatiques religieux. Toujours réduire la dimension culturelle à ses causes sociales conduit à de sacrés aveuglements. La question des identités, des croyances et des traditions n’est décidément pas soluble dans la question des salaires et des sujétions économiques – comme nous l’a d’ailleurs récemment rappelé Jean Birnbaum avec son « Silence religieux – la gauche face au djihadisme ». Elle existe en soi, distincte de la question sociale, à laquelle elle se mêle parfois pour compliquer la donne.
En somme, Yannick Haenel oublie que le Français d’origine immigré n’est pas défini par sa seule pauvreté. Quand on prend sa défense en tant que pauvre, il ne nous aimera pas forcément en tant que croyant. Et s’il peut avoir tendance à voter à gauche pour des raisons d’ordre économique – et même historique – il pourra penser à droite quand il s’agit de questions sociétales. Est-il utile de rappeler que l’opposition au mariage pour tous n’était pas l’apanage des seuls catholiques ?
Il est assez curieux que cette naïveté se perpétue dans les pages d’un journal qui en a déjà payé le prix du sang. Cette naïveté que je relevais précisément dans « La révolte des Gaulois » chez un célèbre écrivain américain, Russel Banks, qui déclarait eu substance dans un entretien publié par la revue America dirigée par François Busnel que les Démocrates avaient intérêt à favoriser l’immigration dans la mesure où celle-ci gonflerait mécaniquement les réserves de voix de la gauche. Quel calcul de court terme ! Il est fréquent que les populations immigrées proviennent de pays plus structurellement conservateurs. Il n’est que de penser à la population d’origine mexicaine, beaucoup moins portée à voter démocrate que les Afro-américains.
Le cri du cœur de Yannick Haenel a ceci de pathétique qu’il est assez candide, en même temps qu’il témoigne de la fracture qui partage désormais la gauche française, entre une gauche dite universaliste, estimant que le droit de caricaturer et le devoir d’accepter de l’être valent quelle que soit son origine ethnique et sociale, et une gauche plus radicale estimant que l’humiliation sociale vaut un certain passe-droit en la matière : il devient interdit de se moquer de la culture d’une personne si celle-ci fait partie des humiliés du capitalisme moderne.
Les tueurs de Charlie ne se sont donc pas trompés de cible : c’est Charlie qui persiste – en partie, car dans l’équipe on trouve notamment Riss, qui se montre lucide et combatif à ce sujet – à se tromper d’ennemi, refusant de voir qu’il existe des réactionnaires dans toutes les parties du monde et dans toutes les couches de la société, et des complices de ces derniers dans les rangs de gens qui prétendent les combattre.
"Entre élèves et professeurs, le gouffre du temps qui passe
Le professeur avance en âge et chaque année, chaque rentrée scolaire, grandit le fossé qui le sépare de ses élèves. Dans leurs discours, il entend quelque chose d’étrange et de nouveau. Mais c’est précisément l’un des charmes du métier que de rester en contact avec ces adolescents. Face à la classe, le professeur éprouve un certain état de la jeunesse – après tout, la centaine d’élèves qu’il pratique en moyenne chaque année représente un bel échantillon. Il peut alors mesurer ce qu’il partage avec elle comme ce qui l’en sépare.
Par la force des choses, cet écart grandit à mesure que la carrière se déroule. Et l’amusement le dispute à l’angoisse : amusement de découvrir chaque année de nouvelles expressions, de nouvelles passions, de nouveaux réflexes ; angoisse devant les différences de perception, que le professeur a tendance à interpréter comme de nouvelles formes d’ignorance ou d’indifférence par rapport à des valeurs qu’ils jugent essentielles.
Deux mondes
Après tout, quand il fait cours, le professeur en apprend autant que ses élèves. Si ces derniers tirent quelques leçons de son enseignement et du spectacle de sa personnalité, le professeur lui-même s’enrichit du contact avec les classes. Mais il se pourrait bien que la leçon soit amère : il réalise que la morale évolue. Ses élèves sont désormais là pour lui rappeler que deux mondes différents vivent en parallèle, deux mondes qui se confrontent dans la classe.
Sans surprise, c’est à l’occasion d’événements graves que j’ai pu prendre conscience de ce gouffre. Puisque les questions d’actualité me taraudent, j’ai toujours aimé aborder certains thèmes par le biais d’articles ou d’exposés, que ce soit au lycée, en BTS ou en école préparatoire. A ce moment-là, je guette les attitudes des élèves autant que ma propre façon d’aborder les choses, révélatrice de l’attitude que l’époque me suggère.
Les événements de Charlie Hebdo ont été l’un des jalons de cette prise de conscience. A vrai dire, j’avais abordé la question bien avant les attentats. En BTS, quelques années plus tôt, dans le cadre d’un cours où le débat servait de prétexte à des travaux écrits, j’avais soumis à une classe de Seine-Saint-Denis des articles de Charlie Hebdo, afin d’ouvrir une discussion sur le thème de la liberté d’expression. A l’époque, le journal satirique avait fait le choix de publier les fameuses caricatures de Mahomet, et je n’avais pas hésité à en proposer l’examen à la classe.
Les réactions avaient surtout été de surprise. Aucun élève ne connaissait le journal, certains avaient entendu parler de l’affaire sans avoir vu les caricatures. Personne n’avait l’idée de ce que pouvait signifier Mai 68 ni anarchisme, liberté de conscience, anticléricalisme… En tant que musulmans, la plupart des élèves désapprouvaient la publication de tels dessins, sans pour autant marquer d’agressivité. « Ils vont loin, quand même ! » s’était exclamé l’un de ceux que cela faisait plutôt rire. En fait, ils découvraient surtout un univers, celui de la presse, celui d’une certaine liberté de ton gauloise dont ils étaient curieux de savoir ce que j’avais à en dire. Pour ma part, je profitais de mon poste dans le 93 pour tâter le terrain comme peu de journalistes pouvaient espérer le faire.
Indifférence
Quelques années plus tard surviendraient l’attentat, puis les manifestations, puis les débats, jusqu’à ce jour où débute le procès des complices. Et, comme j’ai pris l’habitude de le dire aux élèves sans que cela ne les émeuve, je pense que « Charlie Hebdo a perdu » – le signe le plus sûr de cette défaite étant précisément l’indifférence que je perçois dans les classes à propos de ce genre de considération, et même l’hostilité qu’elles manifestent à l’égard des critiques ou des provocations vis-à-vis de la religion musulmane : qu’ils soient musulmans ou non, tous les élèves prenant la parole à ce sujet considèrent comme inconvenant, voire condamnable, d’avoir des mots stigmatisant l’Islam ou de dessiner Mahomet dans des postures ridicules.
Et pourtant, mon public a changé : des classes en difficulté de Seine-Saint-Denis, je suis passé aux classes préparatoires de l’Aube. On aurait pu imaginer que ces dernières développent une certaine réflexion sur la nécessité de la liberté d’expression, ses limites, ses brutales remises en causes. Or, pas du tout : la gêne, le silence, le renoncement à prendre la parole m’incitent à penser que, décidément, l’idéal d’une démocratie du débat viril s’est éclipsé au profit d’une vision plus irénique, où le respect des cultures perçues comme minoritaires devient la valeur cardinale et où chacun s’accorde le droit de se retrancher, avec l’accord des autres, derrière l’épaisseur de ses propres principes.
Tout cela non pour me plaindre que les temps changent ou que la morale républicaine se perde, affaiblie par un certain principe de prudence appliqué à la prise de parole publique, mais pour prendre acte de ce temps qui passe et qui bouleverse si profondément la donne que le professeur, par son contact privilégié avec la jeunesse peut ressentir un vertige. Dans quelle mesure doit-il changer ses discours ? Dans quelle mesure doit-il s’accommoder de l’époque ou lutter contre ses tendances profondes ? Pour ma part, je m’en sors en soulignant précisément le contraste entre la morale du jour et celle qui prévalait hier encore, suggérant quelle pouvait être la mienne sans faire de prosélytisme pour autant.
Ce qu’il y a par ailleurs de fascinant dans ce gouffre, c’est qu’il a été creusé par la génération à laquelle appartient le professeur lui-même. Par ses actes, par ses pensées, par son éducation, celle-ci a forgé la génération suivante, tout au moins dressé le cadre sur fond duquel celle-ci se définit. Dialoguer avec la jeunesse, c’est découvrir ce que notre passé contenait en germe, et l’impensé qui le travaillait.
D’une certaine manière, le trouble qui saisit aujourd’hui le professeur ressemble à l’angoisse ressentie par les Gaullistes devant la jeunesse qui se soulevait en 68 : cette dernière se plaignait de s’ennuyer, un comble pour des adultes estimant qu’elle avait la chance de grandir au sein d’une prospérité chèrement acquise.
Aujourd’hui, ce n’est plus la surprise d’aînés trop sérieux ne comprenant pas l’oisiveté de leurs enfants, mais l’amertume de républicains devant ce qui leur paraît être, chez des jeunes bousculés par la société multiculturelle et s’adaptant à elle, un renoncement à certains principes universalistes.
Bien sûr, l’énergie foncière des élèves reste une source inépuisable d’inspiration pour le professeur, et force son optimisme. Mais il devra éviter les deux pièges qui le menacent en tant que professionnel vieillissant : le fatalisme et la crispation. S’il résiste à la double tentation du « Nous ne pouvons rien aux temps qui changent » et du « Ces enfants n’ont décidément rien compris », alors il trouvera le principe d’une pratique accueillante et ferme de son métier, toute en modestie par rapport aux effets du temps."
... J’ai découvert avec « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse qu’on pouvait encore aujourd’hui écrire des romans gothiques / J’ai été heureux d’apprendre que Michel Legrand avait composé un disque pour Sarah Vaughan / J’ai comparé les premiers films de Truffaut et de Demy et force est de reconnaître que le second l’emporte haut la main / J’ai réalisé que Pierre Jourde avait écrit un livre dont je mûrissais précisément le projet, « La littérature monstre » / Je me suis remis à lire de la belle critique littéraire comme au temps de mon agrégation avec Marc Fumaroli ou Patrick Dandrey / J’ai visité quelques châteaux de la Loire en buvant du Saumur-Champigny
Par admin,
vendredi 31 juillet 2020 à 09:14 ::Voyages
Dans les paysages bavarois, les villages ressemblent aux villages français du Grand Est avec leurs agrégats de toits ocre autour d’une église, même si les clochers diffèrent par le style et que les maisons sont plus grandes, plus orgueilleuses, sans le côté parfois misérable et perdu que l’on trouve en France / Les jardins ouvriers ressemblent à de petits parcs / Les toilettes sont toujours impeccables, que ce soit dans les gares, les parcs ou les bistros / Je me demande quelle est la part exacte des Allemands ayant lu les pavés du patrimoine littéraire (Mann, Döblin…) – sans doute extrêmement faible / Quand j’habitais au Japon, j’ai souvent entendu les Japonais dire qu’ils se sentaient proches des Allemands ; au spectacle du civisme, de la propreté et de la discrétion des Münichois, je m’en suis rappelé / Je me suis fait plusieurs fois rabrouer parce que je ne portais pas le masque sur le nez, la seule personne à me dire que je pouvais le retirer était un restaurateur italien, ne parlant pas anglais / De Paris à Münich en train, c’est curieusement sur les lignes intérieures allemandes qu’il y avait des retards et qu’il manquait des prises / J’avais une image des Allemandes comme irrémédiablement gâtées par un esprit pratique rétif à toute élégance ; or, j’ai davantage vu de robes, de jupes et de mini-short à la mode qu’à Paris, où l’on voit surtout des jeans – l’effet sans doute du calme, du niveau de vie et de l’absence probable de harcèlement / De retour à Paris ce qui frappe sont les détritus le long des voies, la densité urbaine et les aperçus de misère dès la sortie de la gare / Dans les boucheries de Münich on trouve davantage de saucisses que de viande proprement dite
Par admin,
jeudi 23 juillet 2020 à 08:32 ::Voyages
Le mot qui définit le mieux l’Allemagne à mes yeux : cossu / Dès qu’on franchit la frontière, les maisons paraissent massives et propres / Sans être chics, les gens sont plutôt grands et beaux / Pas de tourniquets dans le métro, signe d’un niveau élevé de civisme, ce qui pince le cœur quand on pense à la France / L’accueil est sympathique et même assez chaleureux / Un tiers des restaurants et cafés est italien ou d’inspiration italienne / Dans les restaurants fins, en revanche, de nombreux plats sont français / Les Bavarois boivent beaucoup de bière mais apprécient aussi les vins blancs et le champagne, même s’ils confondent parfois celui-ci avec de simples mousseux / Dans le centre-ville pas de tags ni de papiers gras ni d’agressivité
"Pour l'auteur de "La révolte des Gaulois", la question d'une "communauté blanche", qui heurte notre surmoi républicain, devient inévitable à l'ère du multiculturalisme.
En 2013, Aymeric Patricot jetait un pavé dans la mare républicaine avec Les Petits Blancs. Cet agrégé de lettres et diplômé d'HEC osait esquisser le portrait d'une "communauté que l'on ne nomme jamais" : les Blancs qui, dans des sociétés occidentales, prennent de plus en plus conscience de leur couleur de peau. L'auteur, longtemps professeur en banlieue et peu suspect de sympathies pour l'extrême-droite, y décrivait avec sensibilité le malaise d'une France d'en bas en rupture avec une élite, elle, parfaitement à l'aise avec la mondialisation.
Depuis, il y a eu l'élection de Trump et le Brexit, des votes que des chercheurs comme le Canadien Eric Kaufmann de l'université Birkbeck ont analysé comme un "whitelash", ou "retour de bâton blanc". Dans La révolte des Gaulois(Léo Scheer), Aymeric Patricot poursuit son analyse, et s'étonne qu'on n'ait pas assez souligné la dimension culturelle du mouvement des Gilets jaunes, cette révolte des "Gaulois réfractaires" comme les a baptisés Emmanuel Macron. Alors que nous sommes entrés dans une époque obsédée par les identités, la France, où les statistiques ethniques représentent toujours un tabou, se refuse pourtant à considérer cette "communauté blanche" autrement que sous la forme de privilèges. Entretien.
L'Express : Sept ans après Les Petits Blancs, pourquoi revenir sur la question de l'identité blanche?
Aymeric Patricot : Dans Les Petits Blancs, j'esquissais le portrait d'une population que personne ne voyait parce qu'elle n'entrait dans le champ d'aucun radar idéologique : trop blanche pour intéresser la gauche, trop pauvre pour intéresser la droite. Puis le mouvement des Gilets jaunes est survenu, manifestant un retour de l'impensé racial. Tous les analystes ont ramené cette fronde à sa dimension sociale et politique, tout en écartant la dimension culturelle. Or ces Gilets jaunes sont en partie ces petits blancs que personne ne veut voir. On a tendance selon moi à sous-estimer en France cette dimension culturelle. D'autant que le fameux mépris macronien s'adressait à cette frange de la population que je décris dans le livre, qu'il s'agisse des "illettrés" ou des fameux "Gaulois réfractaires", cette parole malheureuse prononcée le 29 août 2018 au Danemark. On a commenté ces mots-là comme une forme de mépris social. Mais on a oublié de souligner que Macron se montrait par ailleurs très séduit par la population issue de la diversité, comparant par exemple la Seine-Saint-Denis à la Californie. De manière implicite, il opposait ainsi une France jugée archaïque, celle des Gaulois, à une France d'avenir décrite comme métissée. Il ne s'agit bien sûr pas de critiquer le métissage, mais il y a ce clivage auquel tout le monde pense sans vraiment se l'avouer.
Selon vous, la question raciale "tape du poing sur la table", et sera inévitable même dans la France républicaine. Pourquoi ?
Quand j'aborde le sujet, j'ai souvent droit à cette objection : pourquoi parler de tout ça? On me dit que les ethnies, les cultures, c'est du passé. Mais je crois que l'inverse est en train de se produire. Quand on regarde les pays multiculturels comme le Brésil, l'Afrique du Sud, le Canada, les Etats-Unis, ces questions sont devenues obsessionnelles. On pouvait penser que le métissage diluerait la question des identités. Or, plus les pays sont divers, plus la question des cultures s'invite sur le devant de la scène. En France, nous sommes en pleine contradiction entre un discours républicain - d'ailleurs très noble - et la réalité multiculturelle de la société française. Il y a d'ailleurs une vraie fracture à gauche entre républicains et "diversitaires", comme on les appelle. Je pense que cette branche républicaine - dans laquelle je me reconnais en partie, et qui a ses variantes de gauche et de droite - est en difficulté et en voie de minorisation. Je pense qu'on va parler de plus en plus des différences ethniques car l'idéal de la diversité diffuse partout dans la société, contredisant au passage certaines valeurs républicaines. Et je ne parle même pas des évolutions démographiques. Au passage, remarquons que certaines personnes affirmant que la couleur de peau n'est pas un sujet sont les premières à porter un regard méprisant sur des populations blanches qu'elles jugent attardées.
" Les Gilets jaunes sont la première manifestation d'un 'whitelash' à la française"
Le sujet demeure-t-il tabou en France ?
Il commence à être abordé, mais il suscite encore beaucoup de résistances. A cet égard, L'Archipel français de Jérôme Fourquet a été perçu comme un pavé dans la mare. En recourant à l'étude des prénoms, il propose en fait des statistiques ethniques qui ne disent pas leur nom. Sur ce point-là, il est assez courageux, même s'il ne fait que mettre une caution scientifique sur des constats établis depuis longtemps. Mais ce qui m'a surtout frappé, c'est que dans la deuxième partie du livre, quand il évoque les Gilets jaunes, Fourquet revient à une analyse purement économique. Il n'assume plus la première partie du livre. Je précise bien sûr que je ne suis pas un essentialiste : il ne s'agit pas de revenir à une quelconque généalogie raciale, mais de considérer la race comme un jeu de perceptions et de contre-perceptions. Quoi qu'il en soit, il y a en France un tabou sur les statistiques ethniques. C'est d'une grande hypocrisie, car il existe en entreprise des chartes sur la diversité ethnique et le mot diversité s'est invité dans de nombreux textes législatifs. Quant aux médias, on les veut plus représentatifs des couleurs de peau. Il y a ce double discours permanent. Tout le monde se dit républicain et universaliste, mais il existe en sous-main un véritable marketing communautaire. On voit le clin d'oeil de la France Insoumise aux banlieues, chez LREM aussi. Les Républicains eux s'adressent à une France plus traditionnelle et blanche, sans l'assumer vraiment non plus.
Le politologue canadien Eric Kaufmann assure dans "Whiteshift", qui sera bientôt traduit en France, que l'élection de Trump comme le Brexit s'expliquent d'abord par des angoisses identitaires, avec un "whitelash", ou "retour de bâton blanc". Partagez-vous son analyse ?
Dans le livre, j'utilise effectivement cette expression de "whitelash" que je traduis par "contrecoup blanc". Après avoir mis en avant les minorités depuis plusieurs décennies, on crée forcément chez ceux qui sont "non-divers" le sentiment d'appartenir à un nouveau groupe. Le fait que se développent des sociétés multiculturelles provoque une prise de conscience raciale, dans un premier temps chez les minorités, dans un second temps dans les groupes considérés comme majoritaires. Il y a ainsi une nouvelle "blanchité" qui est une réaction. Et je pense qu'on n'en est qu'au début de cette prise de conscience. Pour moi, les Gilets jaunes sont la première manifestation d'un "whitelash" à la française. Personnellement, avant l'âge de trente ans, je n'avais jamais réfléchi à ma couleur de peau. Mais quand je me suis retrouvé en tant que prof en banlieue face à une forte majorité d'élèves noirs, j'ai pris conscience d'être blanc. Le même phénomène est en train se jouer dans la société française. Je précise que ma thèse représente une sorte de cauchemar pour certaines franges de l'extrême droite, puisqu'il existe chez elles un désir que la France garde une colonne vertébrale blanche. Je pense comme Eric Kaufmann que les blancs vont, au cours de ce siècle, progressivement prendre conscience qu'ils ne sont plus seuls en France, et qu'ils sont même une majorité en voie de minorisation, condamnés à renoncer à leur statut de "communauté de référence".
Vous évoquez dans le livre des jalousies vis-vis de populations immigrées jugées favorisées par l'Etat providence...
Beaucoup d'articles ont expliqué que les Gilets jaunes n'étaient pas obsédés par l'immigration. Mais quand on épluche la presse régionale, on voit fréquemment exprimée chez eux l'idée que l'Etat français s'occupe plus des banlieues que des campagnes. Il y a une concurrence implicite sous-estimée dans beaucoup d'études. Prenez le dédoublement des classes de CP et CE1 décidée dans le réseau REP+ en 2017, puis REP l'année suivante. En tant qu'enseignant, je trouve que c'est une excellente mesure. Mais cette mesure a tout de suite été interprétée comme une volonté d'aider une nouvelle fois les populations de banlieue. Pourquoi tel village éloigné des centres universitaires comme des bassins d'emploi ne serait-il pas considéré, lui-aussi, comme prioritaire ? Pourquoi ne serait-il pas visé par des mesures qui lui seraient spécifiques ? Mon propos n'est pas d'affirmer que campagnes et banlieues s'opposent, mais qu'elles ont, à leurs yeux, un adversaire commun qui est l'Etat centralisé qu'elles jugent méprisant, et dont elles essaient d'obtenir une reconnaissance. Un des personnages centraux du livre, c'est cette femme, Pauline, vivant en Champagne, mais qui se sent intimidée en allant à Paris. Elle m'a confié qu'elle sentait cela comme une trahison : Paris accueille à bras ouverts des jeunes gens qu'on présente pourtant comme discriminés. Elle m'a aussi fait part de la différence entre blancs parisiens et blancs de province. A Paris, les blancs lui semblent intégrés dans la diversité, alors que Pauline perçoit sa propre blancheur comme le stigmate d'un retard et même une forme de ringardise. L'opposition entre Paris, à la mode, et la province, à la traîne, existe depuis des siècles, mais il me semble que cette opposition s'est aujourd'hui aussi racialisée.
Que faudrait-il faire politiquement à destination de cette population ?
Ce n'est sans doute pas un hasard si le gouvernement a en 2019 pris une série de mesures en faveur des zones rurales. On peut croire en la diversité et au métissage. Mais il ne faut pas que cela s'accompagne d'un mépris pour une partie de la population qu'on jugerait archaïque. Si l'on veut la diversité, il faut que tout le monde ait voix au chapitre. On ne peut pas défendre la diversité sans reconnaître aux blancs une existence particulière, sinon le mot même de diversité perdrait son sens.
Que pensez-vous du concept de "privilège blanc"?
Je suis évidemment d'accord pour dire qu'il faut lutter contre toutes les discriminations. J'ai été prof en banlieue pendant dix ans, je suis sensibilisé à ces questions-là. Mais l'expression me paraît excessive, en tout cas pas généralisable. S'il existe un "privilège blanc", il est surtout le propre de bourgeois qui jouissent de certains avantages parce qu'ils ne sont discriminés ni socialement ni racialement. Mais quand je vois un SDF blanc, j'ai du mal à le considérer comme un "dominant". Sans doute ne subit-il pas de discrimination raciale proprement dite, mais son soi-disant privilège blanc se dilue d'une certaine façon dans la catastrophe de sa situation personnelle. Par ailleurs, la crise des Gilets jaunes me semble montrer que la couleur de peau blanche peut devenir à son tour un stigmate. Le mépris qu'ils ont ressenti de la part du pouvoir central pouvait s'interpréter comme une forme de mépris racial, par sa profondeur et par les clichés dont il était l'occasion.
Enfin, quand on parle du "privilège blanc", on estime surtout qu'il s'agit de la chance de ne pas avoir constamment à se poser la question de la couleur de peau, ce qui peut se concevoir. Cependant ce privilège est en voie de régression - c'est en partie le thème de mes deux livres. Difficile aujourd'hui pour qui que ce soit en France de faire abstraction de ces questions-là.
"On ne pourra pas éviter ce passage identitaire, le mouvement de fond mondial est trop puissant"
Selon vous, il y a deux écueils : soit entretenir un discours de fierté de son appartenance ethnique - il est ridicule de se targuer d'un héritage dont en n'est en rien responsable -, soit avoir un discours culpabilisateur, telle l'actrice Rosanna Arquette se disant "dégoûtée" d'être "née blanche et privilégiée"...
Je distingue trois grands types de discours sur la question. Il y a le discours de fierté blanche, posture raciale d'ailleurs exclue du champ médiatique. Il y a un discours accusateur que l'on voit chez une partie de la gauche et chez les indigénistes. Et puis il y a la posture républicaine (de gauche ou de droite) qui est celle de l'évacuation de la question ethnique. Je pense qu'il faut être capable, à mi-chemin de ces trois discours, de parler des ethnies, des cultures, des regards croisés entre communautés de manière neutre et apaisée. Il faut reconnaître qu'il y a des situations où l'on peut se sentir blanc, sans essentialiser pour autant une posture blanche, ce que je définis dans le livre comme une posture authentique.
Qu'avez-vous pensé du discours aux Césars de l'actrice Aïssa Maïga, qui a recensé les noirs dans l'assistance ?
Ce genre de posture heurte notre sens de la méritocratie républicaine puisqu'on est censé recruter les gens en fonction de leur talent, non pas de leur couleur de peau. Mais ce qu'elle a dit correspond à une tendance forte. Je ne suis pas pour les quotas, mais il y a désormais un consensus sur le fait qu'il faut des couleurs de peau et des visages plus variés dans toutes les sphères de la représentation. C'est ce qui me distingue d'un certain républicanisme de gauche : je pense qu'on ne pourra pas éviter ce passage identitaire, le mouvement de fond mondial est trop puissant. Les paroles d'Aïssa Maïga étaient un peu caricaturales et brutales. Malgré tout, elles correspondent à leur époque.
Mais l'universalisme, qui consiste à dépasser les notions de différences ethniques, ne reste-t-il pas le meilleur antidote face aux crispations identitaires ?
Nous sommes nombreux à rêver que ces questions soient enfin dépassées. Mais les thématiques identitaires sont en train de s'imposer. Il faudra sans doute plusieurs décennies pour que les questions ethniques se dissolvent, si elles se dissolvent un jour. Par contre, je suis agacé par le fait que tout le monde n'ait pas le même droit à s'identifier à des groupes ethniques ou culturels. Je réclame aussi le droit de pouvoir parler librement de ces sujets. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de la diversité. On ne pourra pas le dépasser en le mettant sous un couvercle. Les blancs sont aujourd'hui pris dans ce paradoxe qui veut qu'ils soient porteurs à la fois de valeurs universelles (dont on conteste parfois les méfaits) et d'une culture particulière, décrite également comme oppressive. Quand Barack Obama s'est fait élire, il a eu l'intelligence de dire que les ouvriers blancs souffraient. Il a tenu compte des identités (comme Trump) mais en les incluant dans un projet commun (ce qui a manqué à Clinton). Quoi qu'il en soit, les Américains savent tenir compte du fait que les gens ont des ressentis différents. Macron, dans la première partie de son quinquennat, n'a pas compris qu'il blessait une partie des blancs en situation de malaise. Si Sarkozy s'est mis à dos la France des banlieues avec son Karcher, Macron s'est attaqué à la majorité du peuple français ! Les Gilets jaunes ont été dans la protestation d'existence. Au-delà des revendications légitimes sur le pouvoir d'achat ou la présence des services publics, ce qu'ils voulaient, c'est moins telle ou telle réforme - d'où les contradictions parfois pointées de leurs revendications - que la reconnaissance de leur dignité. Il manque d'ailleurs un mot pour désigner ces Français qui n'ont pas d'origine identifiée autre que française depuis plusieurs décennies. L'expression "Français de souche" reste contestée, pour des raisons valables. Je propose dans ce livre "franco-français", ou Gaulois. Sans volonté polémique, il faut bien des mots pour décrire une réalité. En banlieue, quand j'étais prof, tout le monde parlait des origines sans que cela ne pose problème. Et d'ailleurs, les adolescents utilisaient bel et bien le terme de "gaulois"."
Il y a un rayon dans ma bibliothèque – une bibliothèque dispersée sur plusieurs étages, et dans plusieurs lieux – qui prend peu à peu de l’importance, celui de la littérature de genre : policier, science-fiction, aventure, épouvante. C’est un rayon qui n’a pas la place éminente, il se fait chiper la vedette par la littérature générale et la philosophie, et pourtant c’est vers lui que je vais souvent avec le plus de plaisir, un peu comme s’il maintenait vivant le cœur battant de la jeunesse.
Ce rayon que j’aimerais le plus sympathique et le plus beau vient de gagner un volume de choix : Le Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper. Je n’avais jamais encore pris le temps de lire ce grand classique de la littérature d’aventure et je le découvre avec ravissement. Peinture substantielle d’un contexte historique complexe, scènes épiques avec leurs lots de batailles et de massacres, morceaux de bravoure en termes de suspense et de rebondissements parfois cocasses, portraits tour à tour tendres et malicieux… Tout Hollywood en 300 pages ! Le Dernier des Mohicans est directement entré dans mon panthéon, à côté de L’île au Trésor, de Frankenstein ou de Robinson Crusoe – autant de romans qui excèdent, bien sûr, le seul cadre d’un genre.
Voici le meilleur livre à propos des Gilets jaunes que j’aie pu lire : « Une Colère française » (L’Observatoire, 2019), écrit par Denis Maillard en partenariat avec le think tank L’Aurore lancé par Gilles Clavreul. Révolte contre l’impôt ? Révolte sociale ? Révolte des « bouseux » contre les « parigots » ? Rien de tout cela, ou plutôt tout cela ensemble mais dans le cadre d’une réalité plus profonde et que personne ou presque n’a saisie : l’émergence d’une véritable « société de marché » succédant à la traditionnelle social-démocratie, supprimant les pouvoirs intermédiaires pour installer un dialogue plus direct entre l’Etat et la société civile. Loin d’être antilibéraux, les Gilets jaunes seraient d’ardents défenseurs de l’épanouissement individuel, rejetant l’autorité trop paternaliste de l’Etat.
« Cette modernité prend la forme d’un rapport inversé entre société et politique : l’intérêt général n’est plus incarné par l’Etat, mais juste déduit de l’écoute des différentes revendications de la société civile entre lesquelles il s’agit d’arbitrer. » (page 38)
Tout cela nous fait furieusement penser à Tocqueville qui, dès la première moitié du 19ème siècle, prophétisait déjà le rejet des pouvoirs intermédiaires par la société démocratique, tout en redoutant l’emprise de l’Etat sur la vie privée des citoyens, emprise contre laquelle les Gilets jaunes ont exprimé semble-t-il un rejet épidermique.
Quand on survole la France puis l’Angleterre, on passe d’un paysage de parcelles jaunes (céréales, fortes chaleurs) à un paysage de parcelles vertes (prairies, pluie) / Au Royaume-Uni les champs sont encore délimités par des haies / Les Irlandais semblent passer une part considérable de leur existence à jouer du violon, de la guitare et de la flûte, et à boire de la bière / Les îles britanniques sont vraiment les seuls pays d’Europe où de la très bonne musique populaire (en l’occurrence, de la folk et du rock) se fait entendre un peu partout / En Irlande du Nord les jeunes hommes et les garçons sont tous coiffés de la même façon : nuque et côtés rasés, longue mèche lissée vers l’avant / A Stockholm l’année dernière les gens m’avaient semblé plus grands, plus élancés, plus beaux que la moyenne européenne ; en Irlande, sans vouloir paraître grossier et en dépit de la sympathie que je voue à ce peuple, je dois bien admettre que c’est l’inverse / L’accent irlandais doit faire rire les Anglais mais, les premières jours, il m’a semblé bien adapté à l’oreille française ; curieusement, les jours suivants je n’y ai plus rien compris / La plupart des gens s’habillent sans élégance, à l’exception notable de certains hommes arborant des chemises ou chemisettes très chics et plutôt rock, aux motifs colorés / Pourquoi les Anglo-saxons ont-ils développé des rythmes de repas si différents ? Petit déjeuner copieux, déjeuner maigre, dîner généreux – il me faut toujours vingt-quatre heures pour m’adapter / Les Irlandais mettent beaucoup d’orgueil à entretenir leurs pelouses – des maisons médiocres présentent d’impeccables parterres, l’Université de Belfast affiche un immense et merveilleux gazon
(…)
Insatisfait par les explications qu’on donne habituellement à l’explosion de haines qu’a connue la France ces dernières années, Marc Weitzmann retrousse ses manches de journaliste et d’écrivain pour tenter de proposer quelques hypothèses et cela donne Un temps pour haïr (Grasset, 2018), vaste enquête qui se lit comme un thriller et qui multiplie les analyses : tendances antimodernistes françaises, fascination de la gauche pour un certain exotisme islamique, imposture de la prétendue « déradicalisation », désinformation massive à propos de la guerre civile algérienne… On finit étourdi par tant de causes qui se conjuguent et le livre s’achève sur un fort sentiment de déréliction. L’auteur donne l’impression que le pays se défait, impression qui avait déjà marqué certains de ses romans comme Fraternité (Denoël, 2006). Les dernières pages, évoquant la mort du père en banlieue, sont crépusculaires, et l’on y retrouve le souffle désespéré du romancier :
« En plus de sa phlébite, il avait presque toute sa vie trop fumé, il était en surpoids, souffrait d’hypertension, n’avait jamais fait de sport : tout ceci s’ajoutant à l’anxiété de ce coup de fil faisait de lui un candidat idéal pour l’AVC. Donc, non, mon père n’est pas tombé victime collatérale de la croix gammée de Drancy – n’importe quel moment de tension aurait aussi fait l’affaire. Mais tout de même. Dans quel autre pays, à quel autre moment, le contexte dans lequel il passa ses dernières semaines d’existence l’aurait-il ainsi renvoyé à cette époque de sa jeunesse, avant même la guerre, dès les années 30, où l’on avait surnommé lycée juif le lycée Janson-de-Sailly en face duquel habitait ma famille paternelle et où étaient inscrits mon père et mon oncle, si bien qu’à la sortie des classes, tous deux pouvaient régulièrement tomber sur les militants de l’Action française dont un groupe avait pris l’habitude de se réunir devant les grilles pour scander Mort aux Juifs – cette époque où il avait appris à se taire et où planait la haine. » (p 492)
"Aymeric Patricot s’appuie sur son expérience de professeur dans le secondaire et sur sa passion de la littérature pour questionner, dans son livre, ce qui fait ou non un « bon » enseignement."
Par Luc Cédelle, Le Monde, 18.06.2019
"Le livre. Aymeric Patricot appartient à l’espèce utile à l’intelligence collective des « profs qui écrivent ». Certains ne le font que sur leur expérience d’enseignement, ce qui est déjà appréciable et nourrit le débat public. D’autres, au-delà du vécu ou de l’essai, se situent sur le terrain de la littérature. Lui écrit sur tout. Auteur de plusieurs romans, il a aussi donné dans l’enquête ethnographique avec Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas (Plein jour, 2013), et, auparavant, dans le témoignage avec un Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011), où il rendait compte de ses affres et consternations d’enseignant débutant jeté dans le dur de la banlieue.
Cette fois, la distance parcourue lui fait tenir un propos qui ne doit rien au pittoresque éducatif et tout aux interrogations qu’un professeur à la conscience professionnelle aiguë est conduit à se poser sur son métier en général, et sur sa façon de l’incarner. Cette introspection est maintenue sous tension par l’élégance du style, le goût de la subtilité et la capacité à décortiquer les situations complexes du rapport professeur-élèves.
Elle part de son parcours initial d’élève modèle, bachoteur jusqu’à la névrose, qui, étudiant, se compose un pot-pourri de diplômes tout en parachevant son cursus à HEC. Le futur professeur et écrivain, mû par une pulsion libératrice, va en fait virer de bord et décrocher l’agrégation de lettres modernes, qui lui ouvre les portes de l’enseignement. Il exerce aujourd’hui dans le cadre particulier des classes préparatoires.
« Une énergie folle »
Aymeric Patricot est conscient des limites de cette boucle qui relie le bon élève d’hier à ceux d’aujourd’hui, mais il parvient à les subvertir. S’appuyant sur son expérience et sa passion de la littérature, multipliant les allers-retours entre grands principes et scènes de classe, il développe un questionnement acharné sur ce qui fait – ou non – le bon enseignement.
S’il est souvent tenté par la déploration au parfum « réac », c’est un chemin que sa lucidité l’empêche de suivre plus avant. Chez lui, pas de réquisitoire contre le « collège unique ». Et s’il peste contre le règne des « méthodes » et des « compétences » ou encore la mauvaise réputation faite à la dissertation et autres exercices classiques, c’est aussi pour montrer qu’il en a saisi les raisons et qu’il les partage, au moins en partie.
Son éloge appuyé du professeur charismatique se retourne en devenant, finalement, celui celui d’un « charisme sans charisme », marqué par le sérieux, la rigueur, voire l’effacement. Ses réflexions sur le métier ne portent pas de doctrine mais se resserrent sur l’enseignant « passeur de feu », pris dans « une extraordinaire activité d’extraction d’énergie chez les autres, réclamant elle-même une énergie folle ». A chacun de faire son choix parmi les outils pédagogiques disponibles, tant que la flamme est présente."
Un professeur dont je fais le portrait dans « Les bons Profs » a lu le livre – je n’imaginais pas qu’il le ferait – et m’a fait parvenir un long message en partie pour se justifier de ce dont je lui tenais apparemment rigueur.
Voici le portrait en question, dans le tout premier chapitre :
« Il s’agissait d’un homme que j’admirais, le professeur qui m’aura le plus marqué dans mon adolescence, un petit homme au regard fuyant, souriant à peine. Il nous avait superbement préparés pour le bac. Ses cours avaient été précis, substantiels, nourris par un amour authentique de la littérature. Il avait su faire passer les nuances de la critique sans préciosité ni verbiage. Longtemps, j’ai gardé religieusement les fiches que j’avais tirées de ses cours, y revenant même pour m’en inspirer lorsque je cherchais un étalon pour élaborer les miens. Période bénie où l’amour des lettres m’était transmis de manière dense et fluide, la figure de ce professeur se confondant avec son art des digressions. J’allais parfois le voir en fin de séance afin de recueillir son sentiment sur tel aspect de l’histoire littéraire, mais ce n’était qu’un prétexte pour avoir la sensation de prolonger la transmission spontanée de la connaissance, qui était en fait l’amour de la connaissance, comme je le comprendrais plus tard.
« Quoi qu’il en soit, ce professeur m’a curieusement déconseillé de devenir professeur à mon tour. J’avais cru qu’il souffrait de sa position sociale modeste, étant donné la teneur de ses discours très explicites sur la liberté que procurent de bons salaires. Après tout, on pouvait bien cantonner la littérature aux loisirs. Ses quelques mots ont été décisifs : c’était la voix même de la littérature qui me déconseillait de la suivre. L’année suivante, en terminale, j’apprendrais que mon professeur de philosophie exprimerait son désaccord vis-à-vis de mon choix d’orientation, mais le mal était fait. J’avais intériorisé la contrainte. Il me faudrait presque dix ans pour parvenir à me persuader que ce professeur de lettres avait finalement tort. Les années se perdent par poignées. Le luxe de la jeunesse permet qu’on puisse en rattraper certaines. Mais il faut un peu de chance, et beaucoup d’obstination. »
Et voici sa réponse :
« Bonjour M. Patricot,
« Je suis ce « petit homme au regard fuyant, souriant à peine » – au sens le plus strict et sans la moindre nuance métaphorique –, ce professeur que vous évoquez dans les premières lignes de votre dernier ouvrage. Je me souviens encore très bien de certaines de nos conversations de fin de classe et vous me voyez rétrospectivement vraiment désolé que mes paroles vous aient fait perdre des années précieuses avant d'entrer dans l'enseignement. Mais si je vous prie en toute sincérité de m'en excuser aujourd'hui, je peux aussi essayer de vous éclairer – n'écrivez-vous pas « curieusement » ? – sur ce qui m'a amené à les prononcer, ou tout du moins sur ce que je ressentais au moment de les prononcer, ou peut-être bien sur la façon dont aujourd'hui je « reconstruits » ce que je ressentais. Mais vous êtes écrivain, et enseignant, et vous savez déjà tout sur la difficulté de parler de soi.
« Peut-être vous en souvenez-vous, mais j'ai toujours aimé les paradoxes, et il m'arrivait régulièrement d'en proposer aux classes dont j'avais la charge au lycée ; j'avais le désir que la pensée paradoxale puisse nous amener, les élèves et moi-même, à dépasser les idées toutes faites (« J'aime mieux être un homme à paradoxes qu'un homme à préjugés », dit Rousseau, mon maître), à creuser la langue et à comprendre, par la grâce de l'impossible pourtant rendu envisageable par le biais des mots, en quoi le langage travaille le réel, l'instruit et peut le contester. Disons que c'était la façon dont, à l'époque, je m'efforçais de développer une pédagogie « zen », sans les claques que le maître zen doit donner régulièrement à ses disciples !
« L'un de ces paradoxes était qu'il valait mieux, pour préparer le bac, un mauvais professeur qu'un bon. Un « bon » professeur, disais-je en gros, crée de l'admiration pour son cours, et l'élève ne peut plus trouver de distance : pour préparer l'oral du bac, il tente d'apprendre par cœur le commentaire, le débite le jour même sans lui insuffler vie, se sent inférieur au modèle, bafouille, hésite, perd ses moyens, et finalement échoue. Mais un mauvais professeur crée sans le vouloir une attente : le médiocre commentaire qu'il propose, et dont on devine qu'on ne fera rien le jour venu, est comme une béance qui réclame d'être remplie ; s'il ne nourrit pas, le mauvais professeur aiguise l'appétit, même si cet appétit a pour nom, en 1ère, « une bonne note au bac ». Avec un mauvais professeur, les élèves deviennent plus coopératifs ; chaque trouvaille individuelle (et internet ne faisait à cette époque que commencer !) est partagée, dans l'urgence d'avoir quelque chose d'intéressant à dire, discutée, complétée ; et de la sorte le commentaire, bien qu'il n'ait pas été donné, ou peut-être parce ce qu'il n'a pas été donné, se constitue. Et comme il a été construit et non appris, le jour venu, c'est le résultat de cette quête personnelle et collective qui est présenté, parfois un peu gauche, mais dynamique et vivant.
« Ce n'était qu'une fable bien entendu, mais je terminais en général – si je me souviens bien – en expliquant que la résolution de l'énigme – j'ai le souvenir d'avoir donné plusieurs paradoxes sous forme d'énigmes le vendredi ou le samedi, afin de vous faire réfléchir le week-end – résidait évidemment dans l'usage des mots, et que cela obligeait à s'interroger in fine sur le sens qu'on voulait bien accorder à l'adjectif bon, quand on prend le parti de l'accoler au substantif professeur... Je suis heureux de voir que presque trente ans plus tard, cette question vous intéresse toujours !
« Mais, me direz-vous, quel est le lien avec nos entretiens et avec ce conseil si maladroit que je vous ai alors donné ? Il est dans cette peur que j'avais, que j'ai toujours, des effets de la « pédagogie » de l'admiration. Je peux vous l'avouer, parce que vous ai lu attentivement et que certains passages m'ont profondément touché, je suis également un ancien élève « brillant », mais aussi un fils de médecin. J'admirais mon père, autant que je le craignais et que parfois je le détestais, et c'est sur cette mauvaise base que j'ai accepté sans le vouloir vraiment de commencer des études de médecine. Je ne me suis pas même présenté aux examens – j'y ai repensé en lisant votre évocation de Jordan –, et probablement pour fuir tout ce que cet échec représentait, pour trouver une voie personnelle aussi éloignée que possible de ce que je voulais fuir, je suis entré sur un coup de tête à l'école normale de garçons, comme simple instituteur. J'ai été un bon instit, je le crois, et fort mal payé, ça j'en suis sûr ! Mais il m'a fallu plus de dix ans pour oser reprendre des études, en français, et finalement obtenir l'agrégation. Ma vocation n'a donc guère été plus directe que la vôtre. Cela aurait dû me rendre plus perspicace ou tout du moins plus circonspect, mais cela ne l'a pas fait.
« Quand vous êtes venu me voir, j'ai eu l'impression très nette – et je l'ai toujours – que vous étiez dans l'admiration, et, oui, cela m'a fait peur. Un choix fait dans cet état d'esprit peut-il être un bon choix ? N'étais-je pas bien placé pour en connaître les risques ? J'aurais certainement dû être plus clair, expliciter ce que je vous écris aujourd'hui, vous étiez capable de l'entendre, j'en suis désormais certain, mais je ne l'ai pas fait, et je vous prie encore de m'en excuser.
« Je n'ai jamais vraiment accepté – et c'est probablement dû à mon histoire personnelle, comme pour chacun d'entre nous – qu'en tant qu'enseignant, on puisse pour de jeunes esprits devenir des « modèles ». Même le choix de vouvoyer les élèves, qui surprenait certains élèves, était lié à l'instauration de cette « distance » que j'ai estimée consubstantielle à la relation pédagogique – je ne pensais pas cependant être si peu souriant ! Vous qui écrivez, vous l'avez appris aussi, j'en suis certain : il est impératif de faire taire en nous les voix qu'on admire, sinon comment faire émerger à travers les mots sa voix propre.
« Mon propos était donc destiné, maladroitement, j'en conviens, à vous faire comprendre qu'il fallait trouver votre voie personnelle, non suivre un modèle, et j'ai cru en toute bonne foi – à cause notamment de la grande intelligence avec laquelle vous abordiez les textes que vous lisiez – que votre intérêt principal était la littérature. Ceci explique pourquoi j'ai cherché à la distinguer si nettement de « l'enseignement de la littérature ». C'est là probablement ma plus grave erreur. Je n'ai pas su voir que l'enseignement était bien au cœur de vos préoccupations. Et par un retournement pernicieux que je n'ai pas voulu – peut-être ne joue-t-on pas impunément avec les paradoxes –, ce qui avait pour but de vous aider à trouver votre voie vous en a fait sortir, au moins pour quelques années.
« Mais en même temps – toujours mon goût des énigmes –, si vous vous en souvenez, je vous ai proposé de passer le concours général, et pour vous aider à le préparer, je vous ai donné des cours de Capes avec lesquels j'avais moi-même travaillé un temps. Il me semblait que par-là je vous envoyais un signal différent, sinon inverse. Mais la décision de l'interpréter vous revenait. Ou peut-être est-ce simplement ce que je veux croire aujourd'hui. A une autre brillante élève de François 1er, que j'avais connue comme élève en 2nde, et qui m'avait fait lire plusieurs années après son passage au lycée une copie de philo concoctée lorsqu'elle était en khâgne, copie bien évidemment toujours brillante mais farcie de citations, j'avais écrit : « Aude sapere », usant des mots d'Horace repris par Kant pour l'amener, par une citation, à se défier des citations et à construire son propre jugement. Je n'ai visé que cela, toutes ces années, (je prends ma retraite dans quelques semaines, après avoir, dois-je l'avouer à quelqu'un qui n'y a pas découvert grand-chose, enseigné les trente dernières années en IUFM puis à l'ESPE, mais c'est une autre histoire) : rendre les élèves, quel que soit leur âge, capables de construire leurs propres pensées, avec et sans les livres, avec et sans les professeurs.
« Voilà. Loin de moi l'idée absurde de me justifier à vos yeux. Je suis finalement heureux que vous ayez décidé contre moi de devenir enseignant, et pas seulement à cause de moi. C'est parce que j'ai aimé votre livre, autant voire plus pour ce qu'il dit de vous – j'ai beaucoup apprécié la fin – que pour la réflexion sur les professeurs ; c'est parce que je crois qu'il n'était pas forcément inutile que votre vocation passe par les flammes du doute avant que d'être forgée ; c'est parce que j'ai l'intime conviction que vous êtes et serez toute votre vie un bon prof et, surtout, quelqu'un de bien, que je voulais vous écrire ces quelques mots. Trente ans après, j'ai l'impression d'avoir repris ces discussions avec vous, dans les salles du lycée, et c'était fort agréable. Pour cela aussi, je vous remercie. Il me plaît de penser, au seuil de la retraite, que le flambeau est repris – à mon âge, j'ai bien le droit à un cliché, n'est-ce pas –, que la rigueur et la bienveillance peuvent coexister chez des enseignants. Je vous souhaite en tout cas une carrière aussi heureuse que celle que j'ai connue, car même en le devenant sur un coup de tête, jamais je n'ai regretté d'être un enseignant. »
Je lui ai répondu, bien sûr, que je n’avais aucun reproche à lui faire, que tout cela était de l’histoire ancienne et que j’étais heureux que nous puissions échanger à nouveau, tout en espérant ne pas l’avoir vexé par le portrait sans doute un peu cavalier que j’avais fait de lui.
Second message de la collègue et amie à propos des "Bons Profs" et de son ressenti :
Maintenant, s'il y a bien une chose dont je suis sûre, c'est que je n'écrirais pas un livre là-dessus. D'abord, il y a une foultitude de gens qui font ça beaucoup mieux que moi. Tu dois connaître le blog de Fabrice Erre, sur le site du Monde? Je pense que ce type est une sorte de génie: il arrive à faire passer tout un tas de choses dans un style qui paraît léger et dont la lecture fait sourire, ce qui le rend sympathique, ce que je ne saurais faire en l'occurrence. Et son blog vaut aussi, largement , par la pertinence des commentaires qu'il suscite.
De plus, je n'ai pas la moindre envie de me plonger moralement dans un ouvrage de cette sorte, qui m'amènerait à ruminer des choses désagréables un nombre considérable d'heures, alors qu'au contraire je travaille à résister à cela en cherchant des échappatoires. Vois-tu, je ne suis pas sûre que le "grand public" puisse se rendre compte de la violence des années Najat-Hollande sur les professeurs de lettres classiques. Cette discipline ne peut être épousée que par des gens passionnés, et la "réforme" a attaqué les personnes dans leur vif bien plus qu'elle n'a "changé le système". Ces cinq années ont été très dures pour moi, d'abord à cause de Najat et consort, mais aussi parce que ses années au ministère ont coïncidé avec les années qu'a passées à la tête de mon collège une chef complètement folle (pathologiquement, elle a un dossier très épais au rectorat, une cinglée dangereuse qui a voulu se faire un nom en dépassant les objectifs de la ministre quitte à s'en prendre personnellement au prof de LC en poste, moi en l'occurrence; heureusement que mon équipe m'a soutenue, c'est remonté haut, et elle a passé un week-end entier à se faire remonter sévère les bretelles par l'IG, l'inspecteur d'académie et le recteur. A la fin de l'année dernière, elle a été promue dans les Ardennes). Pendant ces années-là, j'ai terminé deux fois l'année scolaire à l'hôpital: la première fois parce qu'à la suite d'une chute je me suis cassé l'humérus en trois morceaux, j'y ai gagné deux opérations, une semaine d'hôpital, trois mois et demi d'arrêt, dix-huit mois de rééducation et un taux d'invalidité de 6%, l'année suivante on m'a trouvé une tumeur au cerveau (qui expliquait rétroactivement ma chute: je n'avais pas vu la marche pour cause de nerf optique attaqué), et j'ai fini à la Salpêtrière, où l'on m'a fort proprement ouvert le crâne pour me la retirer. Mon année scolaire s'est terminée à Pâques, et j'ai perdu la moitié de mon champ de vision de l'oeil droit. Pendant ce temps-là, mon père déclarait son troisième cancer, qui l'a enlevé, et une amie proche à moi, collègue de lettres de mon établissement, a déclaré à la suite un cancer du poumon d'une forme particulièrement dégueulasse, qui l'a tuée en 14 mois. Elle voulait se lancer dans l'écriture pour quitter l'EN, avait participé à des ateliers d'écriture à Paris et, quand tu as monté le tien, elle venait d'entrer à l'hôpital. Tous les mercredis, j'allais la voir pour lui raconter la séance, elle prenait des notes et essayait de faire les travaux demandés, et me disait que dès qu'elle serait guérie elle nous rejoindrait. Elle n'avait jamais fumé et vivait dans un environnement non fumeur et s'est beaucoup interrogée pour savoir pourquoi elle avait déclaré un cancer du poumon, pour arriver à la conclusion que la seule cause qui lui paraissait plausible était le stress lié aux conditions de travail, entre Najat et notre folle à nous.
Alors quand je te dis que pour moi, un bon prof est d'abord un prof vivant, ce n'est pas vraiment une plaisanterie. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai développé une tumeur au cerveau. Mais je sais comment faire pour que ça ne se reproduise pas. Crois-moi, quand on t'annonce ça, ça te fout les jetons et ton échelle des valeurs se recalcule toute seule.
Je sais très bien que la misère sociale était en grande partie le thème de ton précédent livre, que j'avais lu lui aussi. Je conteste juste un peu le fait qu'on puisse parler de la condition enseignante en laissant ce "détail" de côté.
Concrètement, que mes élèves soient pour partie d'entre eux dans la misère ne m'empêche pas de travailler. Chez nous, le père n'avait pas son bac et ma mère s'était arrêtée là, cela n'a pas empêché que le moins diplômé de ma fratrie ait bac +4 et vive largement bien: il travaille en free lance et monte des sites web à la demande pour des entreprises. Crois-moi, ça paye.
Mais nous avons, nous, été élevés dans l'idée que l'école nous garantirait de la mouise et j'ai même appris pendant mes études une loi de société, la "loi de la promotion sociale", qui disait que globalement, les enfants de "mon" époque avaient deux ans d'études de plus dans les pattes que leurs parents, grâce à l'école de la république. Soit. Moi j'en ai eu 13.
Ce qui me donne envie de gerber, c'est qu'aujourd'hui tout semble orchestré pour que ce soit le contraire. Mes élèves ne sont pas idiots du tout, et certains sont même motivés pour travailler et curieux d'apprendre. Mais le ministère et les programmes en décident autrement. Personne ne comprend rien aux programmes de Najat, pas même les inspecteurs, qui sont pharaoniques (je terminerai à la rentrée la deuxième partie d'un programme qui en compte 5, et je ne suis pas du genre à laisser branler mes élèves). Le nouveau ministre ne sert qu'à causer doucement pour apaiser la galerie mais, malgré ses bonnes paroles, il n'a rendu aucun des moyens disparus pour les langues anciennes (je n'ai toujours pas d'heures attribuées) et a RAJOUTE des choses aux programmes de Najat, qu'il n'a pas touchés.
Concomitamment, le temps de travail des profs en collège a explosé, nous nous épuisons en tâches inutiles pour les élèves et énervantes, qui ne servent à rien d'autre qu'à alimenter la machine à paperasse et la fabrique des statistiques. 6 réunions les soirs en deux semaines à la rentrée, alors que nous sortons des réunions le soir pour les conseils et les réunions parents, tout ça pour quoi???
J'ai appris que ces combats m'usent en tant que personne même dans ma chair, alors pour rester en vie et vivable j'ai entrepris de faire le deuil de tout ce qui a fait ma vie jusque là. Ma chef (la nouvelle, qui est très bien), me disait le jour des vacances que "plus personne n'en est à s'occuper des programmes", ça en dit long sur la gouvernance de l'EN, non?
Bon, toute cette lecture à laquelle j'avais essayé de te faire échapper mais tant pis pour arriver à dire que, si tu veux mettre mon mail sur ton site ou sur Facebook ça m'est égal si tu ne mets pas mon nom et que je ne me trouve mêlée à aucune controverse à la suite de tout ça. S'il y a des commentaires intéressants qui émergent, je veux bien que tu me le fasses savoir, mais je ne me battrai en aucun manière pour défendre quoique ce soit là-dedans, c'est trop tard. Ma vie à moi, ça reste la littérature, la culture antique et les arts. L'école de la République est morte. Tu n'as qu'à voir les jeunes profs que l'on recrute aujourd'hui ... "
Aiain Finkielkraut nous recevait, Mathilde Brézet et moi, le 4 Mai 2019 dans son émission Répliques (France Culture) à propos de ce que peut être un bon professeur :
Réaction frappante d'une collègue et amie de collège à la lecture des "Bons profs" :
"J’ai terminé la lecture de ton livre. Comme tu m’avais dit être curieux d’avoir l’avis d’une collègue, je te livre quelques réflexions en vrac par mail.
Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis sur la prépa, je m’étais fait exactement la même réflexion que toi à ce sujet. Je n’ai aucun souvenir des contenus que j’ai pu acquérir en hypokhâgne (encore qu’il doit y en avoir, mais ils sont agglomérés à la masse, sans doute). Ce que j’en ai retenu, c’est le rythme de travail et la vie qu’on y mène. On y apprend, en fait, que ses limites sont bien plus loin que ce qu’on s’imaginait, et qu’on est capable d’une résistance à l’effort que l’on n’aurait pas crue si on ne l’avait pas expérimenté personnellement. Et ça, je m’en suis bien souvenue, et ça m’a rudement servi dans la suite de mon parcours. (Sans vouloir être médisante, je vois bien la différence aussi en termes de capacité de travail par rapport à certains collègues, souvent, qui paniquent à l’idée de devoir corriger deux paquets de copies ou préparer seuls un cours qui n’est pas tout prêt dans le manuel ou sur le web). C’est même plus utile dans la vie que le reste de ce qu’on peut y apprendre, avec le recul.
Je n’ai pas le même ressenti que toi sur la Sorbonne. Il faut dire que j’y étais inscrite en lettres classiques, et que les deux matières les plus importantes étaient le latin et le grec. Là-dessus, les professeurs que j’ai eus étaient clairement des pointures, et c’est grâce à eux que j’ai compris ce que signifiait réellement l’expression « faire ses humanités ». Je me souviens de tous leurs noms, leurs visages, leurs voix, et pense souvent à eux avec émotion et regrets. Je payerais cher pour pouvoir m’offrir le luxe de repasser une année à travailler sous leur férule. Là, j’ai appris. J’ai peu de souvenir des professeurs de littérature française, bien que j’aie eu Michel Zink, récemment admis avec brio à l’académie française, mais il enseignait un siècle qui m’a toujours rebutée. Cependant, je ne dirai jamais de mal de la Sorbonne. C’est là que j’ai passé les années les plus épanouissantes de ma vie, débarquant de mon petit lycée de province que la moitié des élèves quittaient vers 15h par le bus de ville dont le terminus était la plage de Canet dès le début du mois de mai. Ce fut pour moi une révélation intellectuelle, et j’ai beaucoup de respect pour ses vieilles pierres et de vénération pour ses bibliothèques et ses maîtres.
Sur le reste de ton propos, j’ai un avis mitigé, essentiellement parce que j’avais l’impression de ne pas faire le métier dont tu parlais, contrairement à ce que le thème affiché par le livre laissait attendre. C’est dû au fait que tu y envisages le rapport au texte littéraire dans une perspective de cours pour des « grands » élèves normalement alphabétisés, ce qui te permet de te poser des questions qui me sont interdites, ce qui me pèse considérablement. Il y a clairement un peu de jalousie voire d’aigreur, dans mon ressenti, moi qui ai dû, pas plus tard qu’au début du mois, chercher sur internet des modèles de lettres cursives façon CP pour les imprimer pour mes 5èmes. Je voudrais bien, avec mon agrégation et mon doctorat, pouvoir élever le niveau de mes cours et dépasser parfois en lecture le stade de la compréhension littérale du texte. Et même ça …
C’est un luxe rare à mon avis de pouvoir enseigner de sorte de se poser les questions dont tu traites dans ton livre. Je considère pour ma part le métier de professeur comme étant extrêmement difficile psychologiquement, et pour avoir vu déjà mes collègues faire des tentatives de suicide, rester enfermés dans leur salle après les cours pour pleurer ou partir en burn-out, j’ai pris l’habitude de dire que, pour moi, un bon prof, c’est d’abord un prof vivant. Et pour rester un bon prof, il faut d’abord se donner les moyens de garder la santé. Clairement, la musique et l’écriture sont des stratégies très utiles pour cela. Tiens, si tu veux des idées pour un tome 2, tu peux toujours dire que c’est assez violent, quand on s’est engagé dans ce métier animé de l’idée que l’école et le travail sont un moyen de promotion sociale, de constater que d’année en année tes élèves s’appauvrissent. Tu le vois dans leur tenue vestimentaire: l’an dernier, un de mes élèves a passé tout l’hiver dans le même survêtement trop grand pour lui avec des baskets aux semelles trouées, par exemple (et ce n’est pas un immigré ni rien de tout cela, hein). Et tout le monde s’en fout, l’assistante sociale veut bien compatir mais ça s’arrête là. Globalement, ils sont visiblement de plus en plus pauvres. Et, par un mécanisme dont la logique m’a toujours échappé, cette pauvreté financière s’accompagne toujours d’un appauvrissement culturel, comme si apprendre une leçon dans un manuel scolaire gratuit ou emprunter un livre gratuitement à la Médiathèque coûtait de l’argent. Tu dois « mettre en œuvre » des programmes ahurissants de complexité et de difficulté devant des classes d’enfants dont tu sais que Untel a appris que son père n’est pas son vrai père, l’autre a découvert que sa mère tournait des pornos et que tous ses camarades l’ont vue se faire enc… sous ses yeux, l’autre a une mère alcoolique, et je t’en passe des meilleures, je pourrais en écrire des pages mais j’ai pas envie.
Le prof, c’est celui qui se ramasse toute la misère sociale galopante dans la gueule dès 8h du matin mais qui est payé pour la balayer gentiment et la dissimuler sous le tapis en évaluant positivement des compétences.
Le prof, c’est le fonctionnaire qui doit obéir à sa hiérarchie qui lui pond des programmes totalement déconnectés parce que c’est ce dont la France de demain aura besoin, et qui doit gérer des élèves qui ne sont en rien en capacité d’en intégrer le quart.
Il est coincé dans l’étau des injonctions contradictoires, avec des inspecteurs qui, en formation, disent qu’ils savent que c’est infaisable et qu’ils ne te reprocheront pas de ne pas en faire la moitié, et qui t’envoient des chargés de mission qui te démontent pour se faire mousser pour passer agrégés sur liste d’aptitude. Dans la masse foisonnante et ingérable des textes règlementaires qu’il doit chercher tout seul sur le web, il n’arrive même plus à comprendre exactement ce qu’il doit faire, ce qu’on attend de lui, et a toujours l’impression d’avoir mal fait son travail et se sent constamment en situation de pouvoir être réprimandé par l’inspection ou sa hiérarchie. Tiens, première question: le bon prof est-il celui qui se préoccupe des textes, de son chef d’établissement ou de ses élèves? Parce que ce n’est pas la même chose …
C’est celui qui est jeté en pâture à l’opinion publique parce qu’il ne bosse que 18 h 36 heures par semaine, ce gros fainéant, avec la bénédiction du ministère qui se dit qu’il pourra profiter de cette propagande pour bloquer son salaire et virer du monde.
Voilà. Avec tout ça, je serais bien incapable, moi, de me prononcer sur ce qu’est un bon prof ou un mauvais prof. Je pense qu’il y a une quantité énorme de points de vue possibles et différents sur la question, selon l’angle sous lequel on considère la chose. C’est courageux d’essayer de répondre à cette question, tu as eu ce courage et cela répond à un questionnement légitime. Je n’aurais pas ce même courage, tu auras peut-être observé que je ne prends jamais les sujets que tu proposes en lien avec le monde du travail, exprès. Je n’ai vu aucun des films dont tu parles dans ton livre, mais j’ai vu La journée de la jupe, avec Isabelle Adjani. Je trouve que c’est un excellent film. Criant de vérité, dans l’authenticité de la démarche de la prof de lettres qu’elle incarne. Je pense toujours à elle quand je fais Molière avec mes élèves, et suis toujours en jupe ces jours-là. (Mes élèves jamais, même quand je fais la promo de la journée de la jupe, qui existe réellement. Le mieux que j’ai pu faire, un jour: une élève est venue avec une jupe par-dessus son jean. Il y a du boulot).
Bon, comme prévu, c’est parti dans tous les sens. J’espère ne pas t’avoir froissé. C’est un sujet sensible, sur lequel j’ai aussi mes idées et mon vécu. Nos parcours ont des points communs (la prépa, la Sorbonne, des débuts dans des zones « sensibles », j’ai commencé à Pantin, un bon souvenir) mais aussi des divergences : mes parents à moi n’appartenaient pas à la bourgeoisie, à la maison les fins de mois commençaient le 5, comme disait Coluche, et pour moi l’école a été le moyen de la promotion sociale: mon père n’avait pas son bac, ma mère s’était arrêtée là. Cela m’écœure qu’à l’heure actuelle l’école ne joue plus du tout ce rôle et s’en foute royalement, quoi qu’en dise le ministre."
Quelques remarques en vrac sur le dernier Houellebecq, « Sérotonine » (2019) :
Je n’ai trouvé qu’une seule occurrence du mot « pénible », pourtant pléthorique d’habitude chez notre auteur ; en revanche « bite » et « chatte » restent assez présents, au détriment de d’ailleurs de « couille », quasiment absent dans l’ensemble de la geste houellebecquienne, me semble-t-il / Je suis ravi que le principal personnage secondaire s’appelle Aymeric, qu’il soit par ailleurs d’origine noble et normande ; j’avoue que sa fin tragique n’est pas tout à fait pour me déplaire / La scène de pédophilie passe plutôt bien, beaucoup mieux intégrée dans le récit que la scène de zoophilie qui tombe, elle, comme un cheveu sur le soupe (en l’occurrence, comme un poil canin sur un vagin nubile) / Cette scène de révolte de paysans bloquant un bretelle d’autoroute est évidemment stupéfiante, pour peu qu’elle ait vraiment été écrite avant le début de la crise des Gilets jaunes (ce qui du reste est probable) ; coup sur coup, Houellebecq a réussi le prodige d’anticiper à quelques jours près le surgissement d’une réalité à peine entrevue, rien que pour ça son œuvre fascinera encore longtemps / Je persiste à penser qu’il a livré quatre chefs-d’œuvre avec ses quatre premiers romans et que les trois suivants (dont « Sérotonine ») marquent un certain retrait, soit par la redite, soit par le sentiment qu’ils donnent de ne pas savoir exactement où aller ; à cet égard, les cent premières pages de « Sérotonine » m’ont fait l’effet d’une autoparodie poussive et assez gênante / Par la suite, le roman prend son rythme et la partie centrale décrivant la désespérance du monde agricole fonctionne très bien, même si l’on aurait aimé qu’elle soit développée, approfondie / Le narrateur est dépressif au dernier degré et j’avoue avoir eu du mal à croire à ce degré de désespoir, à 46 ans, pour une question d’échec amoureux ; je suis pourtant adepte des littératures de la dépression / J’ai cru noter une certaine inflexion du style vers une manière plus relâchée, avec des phrases sinueuses et volontiers répétitives : une manière d’épouser le lyrisme du propos, puisqu’il s’agit bien d’un roman dont le message ultime est romantique ? A moins qu’il ne s’agisse d’un mélange d’épuisement et de paresse ? / La photo de quatrième de couverture esquisse un sourire tellement évanescent que je me demande s’il n’est pas plus triste que n’importe laquelle des photos du Michel rêveur et accablé que nous connaissons / Enfin, le livre propose tellement de vannes, d’ailleurs souvent drôles, qu’on dirait le texte-support d’un véritable stand-up.
"Un scaphandre sur la tête relié à une bouteille d'oxygène, il corrige sans relâche ses copies. En apnée et sous pression. Si le dessin de couverture du dernier livre d'Aymeric Patricot (Les Bons Profs, Plein Jour) est un peu caricatural, le propos, lui, est plutôt nuancé et intelligent. C'est un objet rare et hybride, à la fois récit personnel d'une vocation tardive et réflexion générale sur le métier d'enseignant. Un métier – s'il en est un – « à la fois beau et un peu angoissant », résume l'auteur de Les Petits Blancs, qui enseigne les lettres en classe préparatoire. Celui qui avait déjà dépeint ses premières années de jeune prof de banlieue dans Autoportrait du professeur en territoire difficile (2011) prend le temps, à 44 ans, de faire un « bilan à mi-parcours », après quinze ans dans l'enseignement. Ni plaintif ni donneur de leçons, ni pédago ni réac, il tente de sonder « l'atmosphère » de la profession et de réfléchir à son essence alors que de nombreuses réformes sont en cours et que la violence au quotidien ne faiblit pas. Patricot conseille d'ailleurs aux pédagogues de lire un peu plus Houellebecq que Rousseau pour comprendre que le monde de l'enfance n'est pas « un monde enchanteur » peuplé de « petits esprits créatifs uniquement désireux d'apprendre »…
Cet ancien timide et « cancre à l'envers » (comprendre très, très bon élève) se demande encore 15 ans après comment il a « échoué là », lui qui ne voyait que « misère » dans cette profession avant de s'y jeter à corps perdu. Certes, le métier comporte son lot de frustrations pouvant entraîner parfois des dépressions (il compare le prof à « un Sisyphe pathétique, sans même le corps d'un héros »), mais Patricot a découvert avec l'expérience ses avantages : rester branché, grâce aux jeunes, à « une sorte d'énergie fondamentale » et ne jamais vraiment entrer dans l'âge adulte. Quel privilège ! (...)"
"En dépit de la sympathie que m’inspire Jean-Michel Blanquer, je redoute parfois de saisir la logique profonde de ses réformes. Et la loi tout juste adoptée par le Parlement n’y fait pas exception. Comment comprendre, notamment, cette notion d’ « exemplarité des personnels de la communauté éducative » contenue dans le premier article, notion qui fait déjà beaucoup parler d’elle et dont on annonce qu’elle pourra être invoquée dans le cadre de mesures disciplinaires ? Faut-il y voir, comme beaucoup, une volonté d’intimider les professeurs à l’heure où la réforme du lycée suscite des protestations ? Il s’agirait de rendre effectif ce fameux devoir de réserve aux contours jusqu’à maintenant si flous et qui interdirait désormais de dénigrer l’institution scolaire « par des propos diffamatoires ».
A moins qu’il ne s’agisse d’un gage donné aux élèves et aux parents d’élèves pour mieux leur faire accepter la deuxième partie de l’article, ce respect que l’institution scolaire attend d’eux, et dont on souligne souvent le redoutable affaiblissement. Dans un même mouvement, Blanquer chercherait ainsi à « responsabiliser », comme il le dit lui-même, les professeurs et les parents, de manière à retrouver le chemin d’un exercice plus serein du métier.
Il reste cependant permis de s’étonner que cette nouvelle exigence pesant sur le professeur survienne quelques semaines après le vaste mouvement PasdeVague, où les professeurs se plaignaient déjà de l’omerta qu’ils subissaient de la part de leur administration. Combien de violences passées sous silence depuis des années, depuis des décennies ? Combien d’humiliations minimisées, relativisées, finalement tues, sous prétexte de ne pas envenimer les choses mais pour mieux contenir, en réalité, la révélation d’une dégradation spectaculaire des conditions d’exercice ? Par le miracle de l’anonymat sur internet, la parole se déliait enfin. Peut-être attendait-on, par conséquent, un signe de compréhension de la part du gouvernement plutôt que cette défiance vis-à-vis de la liberté d’expression.
Quoi qu’il en soit, cette curieuse façon de commencer par exiger quelque chose du professeur au moment même où l’on déclare vouloir instaurer la confiance me paraît assez révélatrice du statut paradoxal de la parole dans le métier, statut dont je me plais à décrire les raffinements dans Les bons Profs.
En effet, le professeur est l’objet d’une injonction paradoxale. D’un côté, on lui demande de maîtriser l’art de la parole, d’en déployer avec force les effets devant son public ; on lui demande même d’éveiller chez l’élève une passion comparable. De l’autre, on exige de lui qu’il contribue au bon fonctionnement d’une institution par nature très hiérarchisée puisque tentaculaire et, qui plus est, hantée par le principe d’autorité. Par conséquent, au cours de sa carrière, le professeur devra surtout apprendre à se taire, du moins à canaliser sa parole. Non seulement il comprendra l’importance des silences dans son propre cours, non seulement il se retiendra de révéler certaines difficultés sous peine de ternir sa propre réputation, mais il devra surtout apprendre à jouer le jeu de cette hiérarchie que lui-même instaure dans la classe. D’une certaine manière, le professeur apprend à devenir le plus discipliné des élèves, lui dont le rôle est pourtant, si l’on se réfère aux ambitions humanistes du métier, d’enseigner les rudiments de la liberté. Au fond, l’article 1 de la nouvelle loi ne fait-il pas qu’entériner l’un des aspects fondamentaux de ce paradoxe ?
Je découvre le livre de François Beaune, « Omar et Greg » (Le Nouvel Attila, 2018), et je suis heureux d’y découvrir un véritable complément à la galerie de portraits des petits Blancs. Dans ce dernier, je croquais par exemple le personnage de Karim, tiraillé entre sa mère d’origine bretonne devenue folle et son père d’origine algérienne, ancien ouvrier. Discutant volontiers avec des Blancs pauvres, Karim n’allait pas jusqu’à se rapprocher du FN. Dans le livre de François Beaune (un dialogue entre un Arabe et un Blanc ayant sympathisé dans les rangs du FN avant d'en repartir, déçus), Omar, en revanche, franchit le pas et tente de faire admettre au parti de Marine Le Pen une ligne moins identitaire et plus strictement patriote, plus ouverte à l’intégration des minorités. Cette histoire peut paraître surprenante – en dépit de sa véracité –, elle ne l’est pas tant que ça quand on s’intéresse à la question des errances identitaire. Un beau livre, à la fois vivant et lourd en enseignements.
« Omar.
Mon attrait pour le FN, c’est plein de choses, une marmelade. Des fois je me dis, Omar, tu es maboul ou quoi ? Pourquoi tu es parti voir Jean-Marie ? Et là je me réponds, mais quand même, il fallait bien montrer la bonne image ! Mais de qui ? De moi ? Des musulmans ? des Arabes ? C’est un truc important cette reconnaissance.
Et puis il y a mon passé dans la délinquance. Je culpabilise pas, parce que la rue m’a forgé, merci la rue, grâce à elle j’ai connu des épreuves dans la vie, j’ai souffert ce qu’il faut, et sans elle, peut-être que je me serais suicidé, à quarante-six ans, j’ai toujours du mal à me positionner sur l’échiquier français. C’est un truc de malade, tu joues ou ?
Je fais partie de la génération sacrifiée. On n’a pas été Français, on n’a pas été émigrés, on avait le cul entre deux chaises. Le Front national c’était ça, il fallait que je trouve des réponses à mon questionnement. Est-ce que je suis ou pas un Français ? Marine m’a dit que non, Jean-Marie m’a dit que oui, et au final j’ai pas eu ma réponse. »
Omar et Greg, page 102
Quand j’étais professeur en banlieue, j’ai été frappé par la fréquence de l’Antigone d’Anouilh dans le choix des professeurs, sans doute motivé par le fait qu’ils constataient son succès auprès des élèves. De même, la pièce était souvent représentée par les troupes – amateurs ou non – qui travaillaient dans les environs. Je me l’expliquais par le fait que cette figure de jeune femme intransigeante, défendant le personnage de son frère en dépit de ses crimes, et cela contre l’autorité d’un Roi perçu comme tyrannique, représentait bien les dilemmes qui pouvaient se poser aux membres d’une communauté pris entre le respect d’une loi qu’ils n’ont pas choisie et la défense de leurs proches condamnés par cette même loi – au seul détail près que ces interprétations me semblaient faire peu de cas des raisons qu’avait précisément Créon de faire respecter l’autorité.
Je ne suis donc pas surpris de retrouver cette référence à Antigone dans le beau livre de Magyd Cherfi, « Ma part de Gaulois » (Actes sud, 2016). Dans une langue particulièrement sonore et fluide, sonnant fort et juste, le narrateur évoque l’ambivalence qui le lie à la culture française, à la fois perçue comme l’ennemie, parfois comme le sauveur – le discours devenant ici nettement plus nuancé, me semble-t-il, que dans les discours du leader de Zebda, un peu comme si la rage que réclame la musique s’apaisait dans l’espace plus feutré d’un livre.
« Depuis quelques semaines, Momo s’était donc mis en tête de préparer l’entrée au conservatoire de Toulouse, je me souviens que Samir l’avait approuvé et lui avait aussitôt conseillé de choisir Antigone (pièce politique, qu’il disait) d’Anouilh qui symbolisait la révolte des opprimés.
- Cette femme c’est un symbole de révolte, c’est nous, tu comprends, puis ça fera plaisir à Hélène, toi tu joueras le rôle de l’oppresseur, tu seras Créon et on choisira celle qui te donnera la réplique.
Momo avait tout de suite trouvé l’idée géniale d’autant qu’il avait déjà choisi sa partenaire. La pièce lui convenait : comment parler des Arabes sans qu’il n’y paraisse ? Antigone incarnait parfaitement la thématique.
- Et puis ça va plaire au jury blanc, qu’un Arabe s’attaque à un classique, disait Samir.
- Ça va faire intégré, alors que si t’interprètes Mahmoud Darwich, ça va sonner colère et pour peu qu’il y ait des juifs dans la salle, c’est mort. » (Actes sud, page 152)
« Leurs enfants après eux » (Nicolas Mathieu, 2018) est vraiment le meilleur Goncourt depuis 2006, année du coup de massue des « Bienveillantes » de Jonathan Littell. Il y en a pour tous les goûts : sexe, violence, sens de la formule, croquis bucoliques, beaux portraits, perspectives sociologiques, tension dramatique et cela jusqu’à un final qui a l’élégance de ne pas tomber dans le pathos ni le sanguinolent. Tout y est fort et juste : un travail que certains trouvent scolaire, mais si tous les écrivains rendaient de si bonnes copies il y aurait de quoi devenir fou.
Deux très légers doutes, cependant.
Le premier sur le titre, que je ne trouve pas très évocateur. J’ai le même doute à propos du titre du premier roman de l’auteur, « Aux animaux la guerre », dont le sens m’échappe et dont le côté précieux me surprend. Mais je dois me tromper : tout cela doit être bien pensé.
Le second à propos d’une seule réplique du livre, qui m’a semblé anachronique. Deux adolescente dialoguent et l’une d’elle répond à l’autre : « Mais tellement ! » (page 250). Le roman se passe dans les années 90, il me semble que cette phrase sonne terriblement années 2010. C’est un micro-détail, bien sûr. Mais ce sont curieusement les mots du livre qui m’ont le plus frappé – peut-être parce que j’ai vraiment cru entendre parler des gens que je connais, aujourd’hui, en 2018.
"Dans une tribune au « Monde », l’écrivain et professeur Aymeric Patricot estime que, comme les émeutes des banlieues en 2005, la colère des « gilets jaunes » est celle d’une France qui s’est sentie dénigrée par certains propos tenus par le pouvoir.
Il y a deux ans, je quittais Paris pour une petite ville de province, profitant d’une opportunité professionnelle pour laisser derrière moi le métro, la pollution, la vie chère, le climat de violence ethnique et sociale. J’espérais goûter quelque chose comme une vie tranquille et saine. Ce faisant, j’allais observer du point de vue des campagnes les dix-huit premiers mois du quinquennat de Macron. Le moins qu’on puisse dire est que le spectacle a été saisissant. Je vais retranscrire ici quelque chose de ce que j’ai perçu dans l’accueil qui lui a été fait.
La première année, déjà, les campagnes ont bruissé d’un certain mécontentement. Elles s’estimaient bousculées : limitation de la vitesse à 80 km/h ; suppression des emplois aidés ; menace à terme sur les finances locales ; recul persistant des services publics ; dédoublement des classes de primaire dans les quartiers au détriment des territoires. Mais on se contentait de bougonner. Certes, on estimait que l’élection de M. Macron n’était pas vraiment légitime : il était arrivé là par un prodigieux coup du sort. Mais on s’était habitué à cette confiscation du pouvoir par une classe qui parle fort au nom de principes qu’elle ne s’applique pas. On acceptait la fatalité parce que l’essentiel semblait préservé : l’ordre public, quoiqu’il ait été mis à mal sous M. Hollande ; l’ordre économique, quoique le taux de chômage soit resté douloureux.
Et puis tout a basculé pendant l’été 2018. On a parlé d’erreurs de communication mais le mal était plus profond : il s’agissait d’aveux. Pendant des semaines, pendant des mois, jour après jour, une série d’actes a révélé la vérité du quinquennat aux yeux des campagnes : M. Macron ne les connaissait pas. Pis, il les méprisait. Et cela, en toute innocence, en toute bonne foi. C’était avec une sincérité désarmante qu’il révélait le fond de sa pensée, à savoir que les provinciaux sont des gens simples, corvéables à merci, condamnés par l’Histoire et potentiellement dangereux pour le pouvoir central qui incarnerait, lui, la noblesse et même le Bien.
Qu’on en juge. Il y a eu la série des paroles condescendantes à propos de la désinvolture supposée d’une certaine population (« Tu m’appelles Monsieur le président de la République », « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] », les « gens qui ne sont rien », les « fainéants »…). Il y a eu la défense de proches et de collègues en dépit de toute décence démocratique (Alexandre Benalla, Agnès Saal, Philippe Besson…). Il y a eu ces étalages d’opulence. Il y a eu ces gestes terriblement maladroits, comme ces cadeaux aux chasseurs sous prétexte que ces derniers symboliseraient la ruralité.
Surtout, il y a eu des attitudes qui non seulement n’ont pas été jugées dignes, mais qui ont été tenues pour des insultes. Et ce sont deux incidents qui, conjugués, m’ont semblé proprement explosifs, alors même qu’ils ont été scrutés avec bonhomie par les médias.
Tout d’abord, cette parole malheureuse sur les « Gaulois réfractaires au changement », expression que l’on peut d’ailleurs comprendre tant la grogne semble parfois caractériser le pays. Le problème est que M. Macron, justement, ne désignait pas les Français mais les Gaulois, c’est-à-dire, dans l’imaginaire collectif et notamment en banlieue, les Français blancs, ceux des campagnes, ceux de la France profonde, ceux qu’on a l’habitude de moquer à Paris parce que ce serait des beaufs, des alcooliques et des rougeauds.
L’épisode des photos surprenantes de M. Macron à Saint-Martin, dans les bras d’un ex-braqueur et de son cousin faisant un doigt d’honneur, est la seconde séquence qui a scellé la détestation. Car après avoir signalé l’identité de ceux qu’il méprisait, M. Macron aurait ainsi révélé ceux qu’il aimait beaucoup. Et, cette fois-ci, ses paroles étaient douces. La boucle était bouclée : le banquier d’affaires aurait avoué plus d’amour pour les banlieues que pour les campagnes, pour les voyous que pour les « classes laborieuses », comme il les nomme lui-même. Amalgames ? Bien sûr ! Mais les ressentis, les susceptibilités sont toujours affaire d’amalgames, et le rôle des politiques est d’essayer de les désamorcer. Sans doute aurait-il fallu quelques mots pour trancher le nœud qui se nouait ici, quelques mots très simples pour assurer que l’Etat ne tombait pas lui-même dans ce genre de raccourci. Quoi qu’il en soit, l’idée s’est imposée que les impôts des classes moyennes servaient surtout à nourrir la classe politique et à tenir à bout de bras les classes défavorisées.
Cette dimension culturelle – pour ne pas dire ethnique – n’a pas vraiment été commentée. Elle reste en partie taboue mais elle sous-tend certains raisonnements, elle nourrit certains symboles. Dans l’esprit des campagnes, Macron passe désormais pour un Père Fouettard dur avec les siens, doux avec les autres, et le fait qu’il s’exprime souvent de l’étranger ne passe pas inaperçu.
C’est ainsi que le phénomène de détestation s’est enclenché : quand on ironise sur le physique des gens, quand on les tance alors qu’ils vivent difficilement le quotidien, on provoque des mouvements de rejet très puissants et, malheureusement, je le crains, irréversibles. La révolte des « gilets jaunes » n’est-elle pas le symétrique des émeutes de 2005 ? Mêmes colères de communautés qui se sentent humiliées… Après le banlieusard racisé qui ne supporte plus d’être relégué dans les marges des grandes villes, le Gaulois roulant au diesel qui n’accepte plus d’être ignoré, pressuré, moqué par l’élite.
Enfin, la fameuse goutte qui a fait déborder le réservoir n’est pas anodine non plus. Depuis des décennies, chaque président commence par augmenter les impôts, estimant que la pilule s’oubliera bientôt. Mais la technique devient voyante. Certaines études n’hésitent plus à prouver ce que le peuple pressentait depuis longtemps : le pouvoir d’achat des classes moyennes diminue. Quand, de plus, on se moque ouvertement d’elles en affirmant que c’est pour la bonne cause – à savoir, la transition écologique –, alors on fournit au peuple des raisons objectives de se soulever.
Elément supplémentaire de rancœur, la voiture constitue vraiment le nerf de la guerre en province. Je l’ai appris en venant m’installer en Champagne. Je fais désormais 1 000 kilomètres par mois pour me rendre au travail – autant de frais d’amortissement, d’entretien, d’assurance, de péages, d’essence, qui dépassent les économies réalisées sur le loyer. Comment les Parisiens pourraient-ils s’en rendre compte ?
La situation me paraît désormais celle-ci : à tort ou à raison, la classe politique est tenue pour incompétente, méprisante, illégitime et privilégiée. La plupart des formations politiques sont incluses dans ce rejet. Je ne sais pas comment le régime en place peut trouver une porte de sortie, mais le phénomène de la violence civile est enclenché. Une fois que la fièvre s’empare d’un corps, difficile de la faire retomber. Une chose est sûre : le remède doit être puissant.
Aymeric Patricot, professeur de lettres en école préparatoire, est notamment l’auteur d’Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011) et des Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas(Plein jour, 2013)."
Sam Mendes est l’auteur de deux beaux films sur le thème du naufrage des couples bourgeois : American Beauty (1999) et Les Noces rebelles (2008). Dans le premier, c’est le mari qui s’ennuie pour basculer dans le sarcasme et la rêverie érotico-romantique. Dans le second, c’est la femme qui est déçue, manifestant rancœur et colère. Je ne sais pas si cet effet de symétrie est voulu, et s’il y a quelque chose de significatif dans le fait que le premier film vire au burlesque alors que le second donne dans le pathos. Façon de souligner la légèreté des hommes ? D’insister sur la plus grande douleur ressentie par les femmes ? En tout cas, chacun des films s’achève par la mort de celui qui ne supporte plus son couple… Faut-il l’interpréter comme la condamnation du couple bourgeois ou bien comme la condamnation de ceux qui seraient trop faibles pour l’assumer ?
La désormais fameuse vidéo de l’élève braquant son professeur a été filmée dans le premier lycée dans lequel j’ai exercé : le lycée Edouard Branly à Créteil. Je me souviens que l’administration y était déjà beaucoup plus sévère avec les profs en retard qu’avec les élèves brutaux.
Ce genre de situation m’a inspiré un livre, « Autoportrait du professeur en territoire difficile » (Gallimard, 2010), dont peu de journaux ont parlé sinon Le Monde en dix lignes et le Figaro littéraire dans un article en tête de page de Yann Moix qui avait la bonté de m’accorder 10/20 tout en concluant par un cinglant : « Pour le reste, nous laissons à ces valeureux hussards noirs, désormais trouillards noirs, de la République, le respect que nous leur devons ; mais avec cette ironie légère qui autrefois les admirait beaucoup, qui maintenant les méprise un peu. »
Son prétexte était que les professeurs n’étaient décidément plus très enthousiastes. Le mépris de Moix ne faisait qu’entériner le mépris de tout un système politique envers une profession qui reste en première ligne de toutes les violences sociales et qu’on remercie par le silence et l’effondrement de son niveau de vie - à cet égard, le rapport pathétique de l’inénarrable Aurore Bergé, très condescendant à l’égard de la profession, restera longtemps en travers de la gorge des enseignants. Quelle tristesse. Dix ans plus tard rien n’a donc changé, la situation s’est même sans doute encore dégradée. Je ne vois rien qui se profile pour avoir des raisons d’espérer.
Extrait :
« A propos des relations entre les professeurs et leur administration, une anecdote me paraît révélatrice d’un certain climat de méfiances croisées. A huit heures du matin, la salle des professeurs bruissait de conversation à propos d’un incident survenu la veille dans un collège voisin. Le professeur de sport s’était fait tabasser dans le gymnase par la moitié de ses élèves. La principale a fait son entrée dans la salle – fait rare – pour nous demander de ne pas ébruiter l’affaire. « Vous comprenez, il ne faut pas que cela donne trop d’idées. Après, les groupes entrent en compétition. » Argument que je trouvais défendable, après tout, mais qui respirait ici la mauvaise foi. J’étais sûr, moi, qu’il s’agissait d’étouffer ce genre d’incident pour ne pas alerter les médias. Les directeurs d’établissements recevaient-ils des instructions précises à cet égard, sur le modèle des conseils que j’avais reçus pour mes propres classes ? La réputation de l’établissement devait entrer en jeu. » (« Autoportrait du professeur, page 20)
Me sera-t-il donné un jour d’écrire un livre qui suscite autant de réactions viscérales ? Des années après sa publication, « Les Petits Blancs » (2013) me vaut encore des messages du genre de celui que je reproduis ici. Certains lecteurs en seront scandalisés, mais ce courrier aurait très bien pu s’intégrer dans la série de témoignages que propose le livre. Ce dernier cherchait d’ailleurs à ouvrir autant que possible le spectre des réflexions sur le sujet – la pauvreté blanche dans un pays qui se métisse – et donc à accueillir toutes les sensibilités, des plus sombres aux plus heureuses.
Bien sûr, le livre n’avait pas pour ambition de cautionner le genre de paroles qui va suivre – il y eut de sérieux malentendus à ce propos – mais de noter le fait qu’elles existent et qu’il serait ridicule de les ignorer. Le pari était d’ouvrir les vannes d’un certain désespoir afin de le comprendre et, pourquoi pas, de commencer à l’exorciser. Le ressentiment, la haine sont des sentiments douloureux. En publiant « Les Petit Blancs » j’avais fait le choix de ne pas uniquement les condamner. N’y a-t-il pas quelque chose d’absurde, d’ailleurs, à condamner quelqu’un pour sa souffrance ?
« Bel effort sur "Les Petits Blancs", ça a été utile sur moi. Libérateur même. Merci. (…) Mon avis n'apportera rien de nouveau, j'en ai peur. En réalité, j'ai déjà beaucoup lu sur le sujet, et je suis donc trop « informé » pour être surprenant. Il suffit de surfer sur internet, sur twitter pour se rendre compte. Des milliers de petits blancs enragés, abandonnés, qui renouent avec la pratique du samizdat. Évidemment, beaucoup de violence, où cela s'arrêtera-t-il ? Je ne parle pas de haine, parce que si c'est de la haine rendue, ce n'est pas de la haine pure (contrairement à ce que sous-entend votre sous-titre). Je pense que la haine pure n'est provoquée par personne.
Justement, quand j'ai commencé à entrer dans la partie où vous retranscrivez les témoignages, j'étais comme aspiré par le livre. Impossible de lâcher, ça aurait pu durer des pages et des pages. C'est pour ça que je parle de libération. Je ressentais un sentiment curieux. Une fraternité retrouvée. Cette chape de plomb que l'immigration fait peser sur nombre de petits Blancs, qui divise, nous laisse tout ébaubis, personne n'en parle et d'autant moins quand on fréquente des milieux de gauche. Pourtant tout le monde la ressent et au moins depuis le collège. Pour moi, c'est LE tabou de ma génération. Moi comme d'autres, j'ai été victime de réflexions, brimades, moqueries, insultes racistes, jusqu'à l'agression physique (à plusieurs reprises...) Puis la fac, et j'ai oublié. Par la suite, j'ai travaillé dans le secteur social dans les quartiers Nord de Marseille et mon regard a changé à jamais. J'ai ressenti l'exclusion. On peut dire ce qu'on veut mais ce que j'ai appris c'est que les seuls qui veulent « vivre ensemble », ce sont les bobos. En réalité, personne ne se mélange.
On est devant un problème très étrange, diffus, insaisissable. Et finalement, le communautarisme s'installe, bientôt la sécession ? La manière dont les minorités sont traitées par les médias, sacralisées, fait naître en moi un profond sentiment de dégoût et d'abandon. Un peu comme Laurent. Il y a aussi Jody dont l'indifférence m'a glacé. Le « petit Blanc » rappeur aussi, qui ne connaît pas sa propre culture (comment pourrait-il en être autrement?). Il ne faut pas dénigrer le phénomène de déculturation. Et j'ai déjà lu et entendu beaucoup de témoignages ! Dans votre livre, c'est peut-être le fait que vous ayez réécrit les témoignages qui fait que ça a marché plus fort. Je ne saurais pas dire. En tout cas, j'ai réalisé mieux que jamais que je faisais partie d'un groupe, que je n'étais pas seul. Au-delà même des problèmes générés par l'immigration (parce que le recours à l'explication par le social n'est pas vraiment fausse bien qu’incomplète), il y a un lien rompu. Quelque chose d'incohérent. On a été élevé dans les valeurs de la république et, je reviens au témoignage de Laurent, tout ça n'a plus de sens aujourd'hui. Tout a changé trop vite. Je suis né en 1984 et 34 ans plus tard, c'est un autre monde. Qui peut avaler ça ? Ou alors rien n'a changé, mais c'était du pipeau depuis le début... On se sent poussé vers le communautarisme. Communautarisme d'un côté, agressivité économique de l'autre... Mais sans savoir où aller. Et votre livre, d'une certaine manière répond à cette question.
Des comme moi, des comme Laurent, il y en a partout, éparpillés, cellules dormantes, incapables de se fédérer car éduqué selon un logiciel totalement étranger à cette conception de la vie. Finalement, la république qu'est-ce c’est ? Un système auquel on se donne corps et âme, quand il disparaît, il ne reste plus rien. Mille et unes réflexions comme celle-ci... Dans le désordre. Parfois, j'ai eu l'impression que vous donniez des gages : « la haine », « c'est plus compliqué que ça »... Alors qu'en fait, la situation n'est pas si complexe. D'ailleurs elle s'envenime, la situation. La terre réclame du sang, dit-on. On vit notre guerre. Larvée, invisible aux yeux de tous, minimisée, banalisée. Elle est pourtant là sous nos yeux et fait beaucoup de dégâts. À coup de propagande, de novlangue. (…)
Je me remets souvent en question du point de vue psychologique. J'essaie de faire la part des choses. De ne pas me laisser avoir, par ma tendance à la dépression. Laisser la dépression trop influer sur ma vision des choses. Mais quelle que soit la couleur qu'on donne à la réalité, les faits restent les faits. C'est un problème lié à la question de l'objectivité, ou du point de vue, forcément biaisé. J'ai l'impression d'halluciner mais, en fin de compte, je pense que je vois juste. Reste une question : combien de France s'affrontent ? S'ignorent ? Se provoquent ? Alors le danger c'est de se focaliser sur certains problèmes qu'on croit avoir identifiés comme cause première et de se dire que s'ils étaient réglés on serait au paradis (blanc ! Ahah !)... Bien sûr c'est un piège ! La cause première... pensez-vous... En tout cas votre livre m'a aidé à voir qui j'étais un peu plus. Et ça c'est pas mal. Voilà, pour mes réflexions mi-témoignage, mi-critique.... En toute honnêteté. »
Au ciné-club, les étudiants n’ont semble-t-il pas été convaincus par deux films symptomatiques de la libération des mœurs dans les années 60 et 70. Les poses lascives de Bardot dans « Et Dieu créa la femme » les a plutôt laissés indifférents tandis que les virées picaresques de Dewaere et Depardieu dans « Les valseuses » ne les ont pas tant fait rire que ça. Surtout, ils ont été dérangés par la gifle que reçoit Bardot de la part de Trintignant à la fin du premier film, tout comme les scènes de harcèlement au cours du second. Finalement, la libération sexuelle a quelque chose d’archaïque à leurs yeux : ils pensaient découvrir des rapports outrageusement sexués, ils n’ont vu que des rapports sexistes. Femmes surjouant la femme, hommes surjouant l’homme… Au lieu de personnages révolutionnaires, des beaufs.
La plupart des livres de Dominique Noguez, toujours délicieux, proposent un alliage assez subtil de digressions littéraires et de scènes de dîners. Ses essais et ses romans se ressemblent d’ailleurs curieusement. Dans L’interruption (Flammarion, 2018), on suit le parcours d’un universitaire dans le jungle des postes de prestige. Dans Houellebecq, en fait (Fayard, 2003), on découvre le compagnonnage de l’auteur avec un Michel en butte à la méchanceté de la critique. Mais chaque fois la recette est la même – une saisie du quotidien des artistes au moment où naissent leurs idées. Saisie bienveillante : on sent l’amour de l’auteur pour les acteurs de cette vie-là, et si les conclusions sont parfois noires les récits qui auront mené à ce désespoir restent doux (sans doute l’effet d’une plume économe et pudique).
La force de Philip Roth tenait à deux choses, selon moi. L’ampleur de son inspiration, tout d’abord, la richesse de la matière qu’il charriait – osant mettre le doigt sur les paradoxes de l’époque – et le débit très impressionnant de ses trouvailles. La tension dramatique, ensuite. Il parvenait à électriser les histoires qu’il mettait en scène. Même dans ses fictions les plus élaborées, les plus longues, il y avait un sentiment d’urgence et de drame, sans doute assez artificiel – la vie atteint-elle toujours ces sommets ? – mais qui me semblait être la forme que prenait sa virtuosité. Pour paraphraser Malraux parlant de Faulkner, Philip Roth, ce n’était pas l’intrusion de la tragédie dans le roman policier, mais l’intrusion de la tragédie dans la vie banale.
Il faut avouer que Despentes a fait fort. Son Vernon Subutex se lit d’une traite. L’intrigue y sert de prétexte à une galerie de personnages tous plus pathétiques les uns que les autres mais à l’énergie communicative, au franc-parler tordant. J’y ai senti du Houellebecq (pourquoi compare-t-on si peu Houellebecq et Despentes ?) mâtiné d’Easton Ellis (pour les ambiances de drogue et de cynisme).
Ce qui me frappe, avant tout, c’est une certaine bienveillance envers les personnages – la même bienveillance qu’on sent chez Despentes devant caméra. La plume est acerbe mais les intentions sont douces. Et dans la profusion de portraits j’ai identifié deux types auxquels cette bienveillance semble particulièrement destinée, deux types peu habitués à ce genre de sollicitude.
Tout d’abord, les hommes en général. Et les hétérosexuels en particulier. Ils sont ici présentés comme de petites créatures assez pitoyables mais attachantes, à la fois victimes des femmes et de leur propre virilité. Despentes a pitié des couples hétéros. Comme les femmes ont l’air de s’ennuyer ! Comme les hommes se racornissent ! Comme tout ce joli monde s’entredévore ! Je trouve drôle que cette compassion provienne d’une auteure qui se présente comme lesbienne – d’autant qu’on la sent sincère. Oui, les héréros sont pathétiques et plutôt que de leur cracher dessus, pourquoi ne pas leur tendre la main ? J’ai toujours eu cette intuition que l’éventail des possibles était plus ouvert dans le camp homo… Despentes le confirme, et avec humour.
Ensuite, les réactionnaires. Plusieurs personnages tiennent des propos racistes, misogynes, ultra-libéraux… Mais la narratrice a l’intelligence de ne pas les juger. Elle les présente avec leurs faiblesses, leurs douleurs, leurs qualités. Quel bonheur, cette absence de morale ! Ça nous change des romans à message, des romans souvent tellement bêtes qu’on en viendrait à détester le progressisme.
(C’était aussi un pari des Petits Blancs : donner la parole à des souffrances, quand bien même elles seraient inaudibles pour certains).
Despentes va même jusqu’à mettre en scène un personnage indéfendable entre tous, un homme qui ne maîtrise pas sa violence – contre sa propre épouse, notamment. En quarante pages, on a droit à un véritable condensé de L’homme qui frappait les femmes ! Cela dit, Despentes a le culot de rendre le type presque sympathique en l’incluant dans des scènes de comédie, alors que mon texte tirait vers le sordide. Je pensais atteindre le comble de la provocation – Despentes va plus loin.
J’ai toujours été frappé par la différence de destin entre, d’une part, les colonies qui ont « réussi », dans le sens où les colons se sont imposés durablement aux indigènes tout en acquérant leur indépendance vis-à-vis de la métropole (USA, Australie…), et, d’autre part, les colonies qui ont échoué (l’Algérie française, l’Afrique du Sud…) dans le sens où les colons ont perdu le pouvoir. Ce qui me frappe, en l’occurrence, c’est que le crime, dans le premier cas, est beaucoup plus profond puisqu’il va de pair avec une forme de génocide.
S’il y a réussite (du point de vue des colons), c’est que la conquête a été totale, cruelle et sanguinaire. Et pourtant, paradoxalement, une fois la conquête acquise, ces colons-là subissent moins les foudres de l’Histoire. Les Etats-Unis, l’Australie ne jouissent-ils pas d’une forme de prestige ? N’ont-ils pas acquis le statut d’honorables nations ? La France, elle, en tant qu’ancienne puissance coloniale, est vilipendée. Sans parler des Boers en Afrique du Sud.
A cet égard, le beau livre de Roxanne Dunbar-Ortiz, « Contre-histoire des Etats-Unis », tout juste traduit et publié par les éditions Wildproject, est éclairant. Il entend montrer que la colonisation opérée par les Etats-Unis a été une véritable opération de conquête et de génocide (celui des Améridiens). Au lieu du melting pot tant vanté, la position d’un peuple qui en a soumis d’autres et cela sans scrupule, prétendant instaurer une démocratie au moment même où il exterminait les indigènes. Le livre entend renverser l’image traditionnelle que les Etats-Unis ont d’eux-mêmes. « L’histoire des Etats-Unis est la création d’un Etat fondé sur le suprématisme blanc, sur la pratique généralisée de l’esclavage, sur le génocide et le vol des terres. » (p 34). « L’Etat colonial anglo-américain est fondé sur le mythe suivant : les colons puritains ont fait alliance avec Dieu pour s’accaparer la terre. » (p 36)
Selon l’auteur, le déni reste encore tenace aujourd’hui, même dans la bouche des présidents les plus respectés de ce point de vue. Barack Obama, en 2009 à Dubaï : « Nous commettons parfois des erreurs. Nous n’avons pas été parfaits. Mais si vous regardez notre histoire, vous verrez que l’Amérique n’est pas née comme une puissance coloniale. » (p 169)
C’est un livre militant, sans concession, cependant fluide et documenté, à mi-chemin entre le livre d’histoire et le pamphlet, plutôt grand public. On lit avec une certaine surprise le véritable messianisme à l’œuvre dans la conquête américaine et les raffinements guerriers auxquels cela a donné lieu – le sujet reste assez méconnu en France. Un beau complément, en tout cas, à l’œuvre de Tocqueville, d’autant que l’auteur entrevoit un avenir meilleur pour la nation amérindienne. Affaire à suivre, donc.
A douze ans j’admirais Sartre – ses analyses sur la mauvaise foi, son écriture brillante. A vingt ans je comprenais certaines limites de son œuvre – ces idées qu’il empruntait à d’autres, cette façon de sur-écrire Les mots. A quarante je me suis mis à mépriser l’homme – ses mensonges, ses lâchetés, ses bassesses, ses éloges de la violence. Dans la guerre symbolique qui l'oppose à Camus, je suis vraiment passé du côté du second !
Livre terrible et beau que celui de Didier Eribon, « Retour à Reims » (2009). Le juste équilibre entre témoignage (celui d’un fils d’ouvrier fuyant son milieu), sociologie (réflexion sur l’articulation classe/genre) et littérature, puisqu’il s’agit bel et bien de littérature : le style est fluide, précis, tendu par une certaine urgence à dire et à nommer – y compris pour faire le portrait en vitriol de quelques figures du 20ème siècle (Raymond Aron, par exemple).
« Retour à Reims » forme une sorte de triptyque avec « La Place » d’Annie Ernaud (1983) et « En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis (2014). Il reprend le thème de l’élévation sociale douloureuse mais avec plus de chair et de matière que chez Ernaux. Et il l’enrichit du thème de la question gay, comme le fera Edouard Louis, mais en l’agrémentant de digressions sociologiques et politiques. D’une certaine façon, il englobe les deux autres par l’ampleur de son discours.
Il a par ailleurs l’honnêteté de se pencher sur plusieurs paradoxes apparents.
Tout d’abord, l’évolution du vote ouvrier, souvent communiste dans les années 70, fortement marqué par le FN ensuite, ce qui sidère l’auteur et l’amène à échafauder des hypothèses, dont aucune n’apaise sa tristesse et sa colère.
Ensuite, et ceci expliquera en partie cela, un certain amour de l’extrême-gauche pour les prolétaires immigrés, doublé d’un mépris pour les prolétaires français jugés vulgaires et mal-pensants. (« Quand je manifestais contre les succès électoraux de l’extrême-droite, ou quand je soutenais les immigrés et les sans-papiers, c’est contre ma famille que je protestais ! »).
Eribon ne s’appesantit pas sur ces paradoxes. Il refuse d’aller jusqu’à prêter des circonstances atténuantes au vote ouvrier blanc, comme de chercher à atténuer le mépris qu’il porte à certains pauvres. Cela dit, il affronte ces questions avec une lucidité, une franchise assez rares.
Plusieurs fois, il évoque en termes assez croustillants le journal Le Monde, accusé par les ouvriers d’être un journal bourgeois et par conséquent de se détourner de leurs intérêts. Ça m’a fait sourire, et j’ai repensé précisément aux mésaventures des « Petits Blancs » (2013) avec ce quotidien. Comme j’aurais été curieux de recueillir le sentiment du père d’Eribon à la lecture de mon essai ! Peut-être m’aurait-il répondu quelque chose du genre : « C’est trop tard, de toute façon le mal est fait. »
Le seul point sur lequel je me dissocie du livre est celui d’une certaine remise en cause de l’idéal démocratique. Au terme de pages où l’auteur montre les limites du système (« La position des individus dans le monde social ne suffit pas à déterminer l’« intérêt de classe » (…) sans la médiation de théories (…) qui donnent forme et sens aux expériences vécues »), il conclut : « Une philosophie de la démocratie qui se contente de célébrer l’ « égalité » première de tous avec tous et de ressasser que chaque individu serait doté de la même « compétence » que tous les autres n’est en rien une pensée de l’émancipation ».
En d’autres termes, on ne peut se contenter de laisser les gens voter comme ils le souhaitent. Il faut accompagner ce vote par l’éducation, la théorie, la formation de partis politiques respectables. J’éprouve toujours une forme de répulsion vis-à-vis de ces mises en cause de la démocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui – tout en pestant contre ces mêmes dysfonctionnements. Mais je persiste à penser que toute sortie de la démocratie représenterait un danger plus grand que ses dérapages ponctuels – et cela, quelle que soit la nature du vote populaire. J’aime le pari qu’il y ait une somme positive des libertés individuelles. L’auteur me répondrait sans doute que je trahis de cette façon mon éducation petite-bourgeoise… Ce qui ne serait pas tout à fait faux.
Pas facile d’écrire sur l’attente, l’angoisse, la suspension – le rien. Quand un roman s’attache à décrire l’inanité de nos conditions, il faut qu’il le fasse avec talent ! C’est tout un art d’entreprendre une narration qui tresse autour du vide des sortes de volutes narratives – cercles concentriques de Dante au-dessus de l’Enfer – sans être ennuyeux.
Il y a quelques grands maîtres du genre – au premier rang desquels Kafka. Et parmi ceux qui, aujourd’hui, parviennent à créer de la tension romanesque à propos de personnages cernés par les gouffres, je pense à Sophie Divry qui, dans « La condition pavillonnaire » (2014), excellait à rendre palpitante la médiocrité des vies petites-bourgeoises. Plus récemment, elle s’est attachée à évoquer le quotidien dérisoire d’une jeune femme au chômage (« Quand le diable sortit de la salle de bain » (2015)). Ce dernier livre a un peu de mal à relancer le rythme à mi-parcours, mais il installe dès les premières pages une atmosphère saisissante d’humour noir et d’angoisse. Qui a dit que le malheur n’était pas jouissif ?
La fameuse phrase de Brigitte Lahaie était sans doute maladroite (« On peut jouir lors d’un viol »), qui plus est dans un contexte de débat tendu sur la question des violences faites aux femmes. Mais elle ne méritait pas les tombereaux d’injures qui se sont abattus sur elle, surtout de la part d’activistes dont la bêtise et l’agressivité font souvent froid dans le dos.
Bien sûr, je suis d’autant plus enclin à trouver des circonstances atténuantes à Brigitte Lahaie qu’elle a été la seule, je dis bien la seule (avec Radio Nova) à oser parler de « L’homme qui frappait les femmes » (Léo Scheer, 2013) – c’était sur les ondes de RMC. Et alors que le roman ne s’attirait qu’indifférence ou hostilité, la plupart des critiques confondant l’auteur et le personnage, le thème et le propos, Brigitte Lahaie seule comprenait que la description d’un psychopathe n’était pas une façon de le célébrer, mais de prendre le mal à la racine pour – qui sait ? – rêver un jour de l’éradiquer. Ne faut-il pas que le débat contemporain soit misérable pour qu’une ancienne actrice porno montre plus d’intelligence et de sensibilité que tous nos procureurs médiatiques autoproclamés !
Comme d’habitude, le dernier livre d’Emmnanuel Todd part un peu dans tous les sens et son goût pour la provocation l’amène à tenir des propos hâtifs, parfois peu convaincants – pour ne pas dire plus. Mais il y a des fulgurances, et le plaisir d’un regard assez libre sur les réalités contemporaines. Dans « Où en sommes-nous ? » (Seuil, 2017) – titre étonnamment vague, qui ne rend pas justice au côté brûlant du contenu – deux thèses se dégagent à mes yeux.
La première est surprenante. Il s’agit de l’idée que les sociétés occidentales, et notamment la nord-américaine, loin d’incarner par leurs familles cellulaires un progrès dans l’organisation sociale, proposent au contraire une forme de régression par rapport à la famille patrilinéaire d’autres civilisations qui ont mis des siècles, des millénaires à se mettre en place – régression qui nous fascine autant qu’elle nous agace. Faire l’éloge de formes très traditionnelles d’organisation patriarcales : il fallait oser ! Et on sent le plaisir d’un chercheur pourtant identifié à gauche à donner un coup de pied dans la fourmilière du politiquement correct.
La seconde est plus classique, mais elle n’en constitue pas moins l’autre pilier du livre : l’accès d’une part importante de la population aux études supérieures, loin d’insuffler de l’égalité dans la société, n’a fait que conforter le sentiment d’une supériorité de classe, contredisant au passage un certain progressisme de façade.
Je ressens profondément la justesse de cette théorie-là, profondément agacé depuis longtemps par les professions de foi humanistes de gens très éduqués mais qui manifestent dans leurs propos et dans leur comportement un mépris parfaitement avéré pour la plupart de ceux qui n’ont pas eu la change – ou même l’envie – de faire autant d’études. Curieuse inversion du paysage politique depuis une trentaine d’années : le mépris du peuple de la part de ceux qui prétendent parler en son nom. Quand donc la politique retombera-t-elle sur ses pieds ?
Dans son Royaume, Emmanuel Carrère précise qu’il existe dans Limonov un « cœur du livre, la phrase méritant d’être retenue (…) quand les 500 pages où elle est enchâssée se seraient depuis longtemps effacées. » (Folio, p 592). J’ai toujours eu cette intuition qu’il existait effectivement dans chaque livre une page, un paragraphe ou même une phrase qui me semblaient rayonner dans le volume entier.
Parfois, c’est un passage qui paraît détenir l’esprit de l’ouvrage, en proposer le sens secret, quitte à ce que le reste du livre s’engloutisse dans ces quelques mots.
Parfois, et l’un n’est pas exclusif de l’autre, c’est un passage simplement plus dense, éclipsant en partie les pages adjacentes. C’est par exemple ce que j’ai ressenti en lisant le beau livre de Victor Pouchet, qui se taille un joli succès en ce moment : Comment les oiseaux meurent. Trois pages se détachent à mes yeux, celles qui dressent le portrait du père en « beau parleur fatigué, qui n’avait jamais osé se révolter contre lui-même et son abyssale tristesse. » (Finitude, page 49-51). Et c’est ce passage grave qui me fait l’effet d’une tache de couleur très vive à côté de laquelle les pérégrinations pourtant cocasses du narrateur perdent un peu en relief.
Sans doute mon impression est-elle d’ailleurs accentuée par la propre structure de deux de mes livres. Dans Suicide Girls et dans Les petits Blancs, je consacre une page à mon père (pas la même dans chacun des deux) et celle-ci me paraît si déterminante que si le reste devait disparaître, cela m’attristerait à peine si je pouvais garder celle-là. A propos des Petits Blancs, quelques journalistes ne s’y sont pas trompés, me posant rapidement des questions à propos de cette sorte de vision centrale. C’était à mes yeux la preuve qu’ils avaient réellement lu le livre.
Schopenhauer, Houellebecq… Quel bonheur ! Au fond, les auteurs les plus pessimistes m’ont toujours fait rire. En énonçant le pire ils nous rassurent sur notre propre état mental et nous donnent envie de les rassurer eux-mêmes. Ceux qui ne partagent pas ce plaisir-là sont des gens qui ne comprennent sans doute rien au principe de l’humour noir. C’est une sorte d’hygiène mentale, un grand décrassage.
Je viens de comprendre pourquoi tant d’hommes développent un intérêt fulgurant pour la musique après l’âge de trente ans. C’est que la musique est le seul art que vous pouvez cultiver tout en vous occupant d’un enfant. Allez donc essayer de lire, de regarder un film, de visiter une exposition avec des marmots dans les pattes… Alors qu’il est parfaitement possible de fréquenter la discographie des Beatles en préparant des biberons, de torcher des nouveaux nés en peaufinant votre connaissance de Verdi. Ce genre de tâche peut même prendre une dimension épique, pour peu que vous soyez doués pour la double écoute.
A partir du 3 octobre 2017, je proposerai chaque mardi à la Maison des Arts d'Epernay une séance d’apprentissage des techniques d’écritures. Travail du style, poésie, fiction, journal… Les genres et les thèmes seront aussi variés que possible, chaque séance débutant par l'étude rapide d'une oeuvre ou d'un point théorique. Je m'adapterai aux goûts éventuels des personnes présentes.
De 18 à 20 h chaque mardi à la Maison des Arts d'Epernay, 15 euros la séance. Inscription par mail à l'adresse suivante: aymeric_patricot@hotmail.com
Le « Crash » de Ballard (1973, adapté au cinéma par Cronenberg en 1996) me fait vraiment penser à un mélange de Baudelaire pour la sexualité mortifère sur fond d’angoisse moderniste et de Sacher-Masoch pour la peinture inédite d’une déviation sexuelle singulière. On ne peut pas dire que cette évocation d’une très improbable jouissance provoquée par les accidents de voiture soit séduisante, mais elle fait selon moi de ce livre un vrai chef-d’œuvre en paraissant résumer de quelques formules foudroyantes quelques-unes des réalités obsessionnelles du 20ème siècle.
Bilan de la deuxième saison de mon ciné-club en prépa : après calcul du taux de satisfaction des étudiants, le Psychose d’Hitchcock emporte haut la main la mise face à des concurrents pourtant corsés, tous excellents dans leur domaine : le Scarface et le Carrie de De Palma, le Quai des Brumes de Carné ou le Trainspotting de Boyle. Amusant comme l’ancêtre lointain des slashers qui ont aujourd’hui envahi nos écrans continue à séduire, en dépit du côté dépassé, presque archaïque, de la scène mythique du meurtre sous la douche. Amusant aussi de se rappeler que l’année dernière, c’était également un film construit autour d’une agression dans une salle de bain qui avait remporté les suffrages, l’indémodable Shining de Kubrick, d’ailleurs grand champion des deux années écoulées.
Il y a quelques années, j’animais un atelier d’écriture sur le campus havrais de Sciences-Po. Edouard Philippe venait d’être investi comme maire et nous avons été présentés. Il m’a dédicacé son deuxième thriller, « Dans l’ombre », et je lui ai dédicacé mon « Suicide Girls » (Léo Scheer). S’est-il dit en découvrant ce petit roman noir, très noir, qu’il avait eu raison de préférer à la vie littéraire l’univers autrement plus pragmatique de la politique ?
Quelques semaines plus tard, je l’ai invité à intervenir devant mes étudiants et il m’a gentiment rendu visite. Pendant une heure il nous a parlé de ces deux activités qu’il menait de front. Et, au terme de la séance, il n’a pas hésité à flirter avec la provocation en répondant avec malice à la question « Quelle est selon vous la principale qualité d’une femme ? » par un elliptique : « La beauté ». Après qu’il a quitté la salle, plusieurs étudiantes en pâmoison ont avoué l’avoir trouvé singulièrement charismatique – sans doute n’osaient-elles pas dire devant leurs camarades : « séduisant ». Manifestement, sa posture d’homme d’action faisait un effet renversant. Et, pour la seconde fois, il a dû préférer les arcanes de la vie politique à celles de l’écriture.
J'ai toujours eu du mal à me faire un avis tranché sur le "Cyrano" de Rostand: véritable chef-d'oeuvre ou bien simple oeuvre populaire parfaitement réussie ? Sachant que l'un n'est pas exclusif de l'autre...
Dans le beau livre d’Enrique Vila-Matas, « Mac et son contretemps » (Christian Bourgois, 2017), que je lis pour le Prix Rive Gauche de Laurence Biava, le narrateur considère comme un « défaut des romans » leur tendance à présenter de manière dramatique des événements qui, dans la vie réelle, passent souvent de manière anecdotique. C’est la réflexion que je me fais chaque fois que je lis un roman de Philip Roth, mais pour en tirer la conclusion inverse : à mes yeux, le grand talent de Roth est précisément de présenter la réalité sous un angle démesurément dramatique. Chaque minute est une tragédie, chaque existence un destin. C’est peut-être un peu faux, mais c’est impressionnant pour le lecteur. Et ça l’oblige à vivre lui-même de manière un peu plus intense que ce à quoi le quotidien paraît le condamner.
« Les romans donnent parfois un caractère trop dramatique à des événements qui, dans la vie réelle, se produisent en général de façon plus simple ou plus insignifiante, événements qui adviennent et disparaissent, se chevauchent, se succèdent sans trêve, se superposent, circulant comme des nuages que le vent déplace entre de trompeuses pauses se révélant en définitive impossibles, parce que le temps, dont tout le monde ignore ce qu’il est, ne s’arrête jamais. Ce « défaut » des romans est une raison de plus de leur préférer les nouvelles. » (« Mac et son contretemps », page 231)
En France, on est souvent abreuvé – à raison – de récits sur l’horreur nazie. Bien moins souvent, sur l’horreur stalinienne. Et cela explique en partie la stupeur qu’on peut ressentir à la lecture du livre-somme de Soljenitsyne, cet Archipel du Goulag qui avait eu un retentissement mondial en 1974. C’est un livre monstrueux par son volume et par son contenu, et qui se dévore aussi rapidement que le système des camps de concentration dévorait des millions de koulaks et d’opposants politiques.
Le plus monstrueux n’est d’ailleurs sans doute pas la cruauté épouvantable des supplices mais l’absurdité de la désignation des victimes, comme si le système s’affolait et qu’il se mettait à engloutir toute forme de dignité humaine, toute forme de vie. A cet égard, il peut paraître légitime de se demander lequel des deux systèmes, du nazi ou du soviétique, était précisément le plus ignoble, l’un se choisissant des ennemis qu’il décidait d’exterminer, l’autre se mettant à exterminer à peu près n’importe qui – à part le Guide suprême, bien sûr.
J’avoue que cette lecture me rend triste. Elle rend palpable une monstruosité très récente, une monstruosité que tellement de belles âmes parmi nous se sont évertués à minimiser, voire à défendre. Comment, avec un tel volume dans sa bibliothèque, ne pas se faire du genre humain une vision pour le moins dérangeante ?
Et c’est précisément l’autre aspect du livre qui me frappe : la très grande magnanimité de l’auteur lui-même qui, témoin de meurtres de masse et de cruautés infinies, fait délibérément le choix de ne pas condamner fermement les responsables des massacres. A la rigueur, il pardonnerait presque aux bourreaux leur faiblesse. « Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. » (page 594 de l’édition poche). Une magnanimité d’autant plus surprenante qu’en Europe, face aux Nazis, nous avons plutôt été dressés à voir en eux l’incarnation du Mal absolu.
"Avant, l'homme était un loup pour l'homme, maintenant c'est une caméra."
La meilleure phrase (mais pas la seule qui soit la bonne) du dernier roman en date de Jérôme Leroy, "Un peu tard dans la saison" (La Table ronde, 2017)
En bon remake de l'Iliade et de l'Odyssée, l'Enéide de Virgile a les défauts et les qualités du genre: il n'a pas la fraîcheur de ses inspirateurs mais il a franchement gagné en efficacité. Est-il possible de considérer que Virgile a surpassé Homère ?
Bukowski avait le génie des titres. "L'amour est un chien de l'enfer", "Au sud de nulle part", "Journal d'un vieux dégueulasse"... Rien que pour eux, je garde ses livres dans ma bibliothèque. Comme je garde le précieux "Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie", titre sublime de Nick Flynn pour un récit certes attachant mais un peu trop dispersé à mon goût, à propos de son père devenu SDF. Je me demande si cinquante pour cent du travail d'un écrivain ne consiste pas à trouver un bon titre...
Piochant dans ma bibliothèque quelques petits livres que j’avais eu la flemme de lire vraiment car je les soupçonnais d’être insignifiants et bien décidé à les jeter, je suis tombé sur un volume qui m’a littéralement happé, me donnant le sentiment de découvrir un auteur à la force évidente et manifestement sous-estimé – y compris par moi-même : Christian Garcin, dont « Du bruit dans les arbres » (Gallimard, 2002) m’a fait l’effet d’une petite fiction redoutable, joliment écrite et surtout d’une noirceur enchanteresse, le même genre de noirceur que celle de Thomas Bernhard, à vrai dire : une noirceur bougonne, pas vraiment méchante mais incisive.
« Et l’autre, qui croit que je l’ai oublié sans doute. Mais il se trompe, c’est lui qui m’a oubli, conditionné par ce que l’on a pu dire sur cette histoire entre sa mère et moi, une histoire on ne peut plus banale mais que certains ont gonflé jusqu’à la faire exploser en bulles de gaz empoisonné, n’hésitant pas à travestir odieusement les faits, m’accablant sans vergogne simplement parce que j’étais moi, et le père défunt un sous-secrétaire d’Etat à je ne sais quoi, une personnalité corrompue jusqu’à la moelle comme toute cette engeance politique, mais un homme poli, aimable, onctueux, qui présentait très bien, quelqu’un d’extrêmement bien vu par ceux qui nous gouvernaient, nous gouvernent et nous gouverneront, car ils sont interchangeables. » (Folio, page 27)
J’ai rencontré Michel Déon lors de la sortie d’Autoportrait du professeur chez Gallimard en 2010. Nous signions dans la même salle notre service de presse et après quelques paroles aimables je lui ai offert le livre. Quelques jours plus tard, il m’écrivait un petit mot dans lequel il s’effrayait de mon constat sur l’éducation nationale et me suggérait des solutions politiques à peine avouables ici. A plusieurs reprises, je l’ai croisé par la suite dans les environs de chez Gallimard ou à diverses séances de dédicace. Toujours affable, d’une exquise politesse assez rieuse, il détonnait par son grand âge dans des cénacles où l’on finissait toujours par louer sa jeunesse d’esprit.
J’avoue l’avoir découvert à ce moment-là, et je préfère d’ailleurs ses derniers livres (Cavalier, passe ton chemin), que je trouve plus denses, plus ciselés, à ceux qui ont fait son succès (comme Un Taxi mauve), dont le romanesque assez délié a tendance à m’ennuyer. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas été étonné qu’il reçoive tant d’éloges après sa mort. Il est finalement assez rare que des écrivains qui ont eu leur heure de gloire, et qui incarnent un moment dans l’histoire littéraire française, restent aussi sympathiques. Que Pierre Bergé, qui devait avoir en horreur ses idées politiques, et qui n’a pas pour habitude de serrer la main de ses ennemis, se fende d’un message admiratif, cela n’est d’ailleurs pas banal !
« L'Amérique les nomme hillbillies, rednecks ou white trash. Moi, je les appelle voisins, amis et famille. » Phénomène éditorial de ces derniers mois aux États-Unis, l'émouvant Hillbilly Elegy raconte l'enfance de J. D. Vance chez les « péquenots blancs » du Kentucky et de l'Ohio. Après être passé par les marines, l'auteur, aujourd'hui âgé de 31 ans, a intégré la prestigieuse université de Yale et est devenu investisseur dans la Silicon Valley. Mais, à l'image d'un Édouard Louis, ce transfuge de classe se souvient des siens et de son enfance chaotique dans une autobiographie qui est avant tout le portrait d'un « groupe en crise ». Avec empathie mais sans complaisance, J. D. Vance décrit la crise des valeurs, les addictions (alcool et drogues), la peur du déclin, le fatalisme social et la méfiance absolue envers les élites qui font de cette classe la plus pessimiste, de loin, aux États-Unis. « Bien plus de la moitié des Noirs, Latinos et Blancs ayant fait des études s'attendent à ce que leurs enfants réussissent mieux qu'eux. Mais parmi les classes populaires blanches, seuls 44 % partagent cet espoir. Encore plus surprenant, 42 % de ces Blancs pensent que leur vie est moins prospère que celles de leurs parents », écrit-il.
C'est cette Amérique, et notamment celle de la Rust Belt (une partie du nord-est des Etats-Unis) abritant les « reliques de la gloire industrielle américaine », qui aurait propulsé Trump à la Maison-Blanche, enterrant l'Amérique post-raciale de Barack Obama. Un véritable « whitelash » ou « retour de bâton blanc », selon l'expression d'un chroniqueur de CNN devenue virale. Dès le lendemain de l'élection, Hillbilly Elegy s'est à nouveau hissé en tête des ventes sur Amazon, confirmant la critique prophétique de The Economist : « Vous ne lirez pas un livre plus important cette année sur l'Amérique. » « Trump a bien cerné cet électorat, en tapant à la fois sur la classe politique et en proposant un refuge identitaire face à l'immigration », décrypte Corentin Sellin, agrégé d'histoire et auteur d'une analyse clairvoyante pour l'Ifri (Institut français des relations internationales) sur le vote de la classe ouvrière blanche. « Et en plus, Trump s'est affranchi du politiquement correct et des règles de bienséance que cette working class juge imposés par les élites. »
L'américaniste Sylvie Laurent a consacré un livre, Poor White Trash, à l'archétype de la « raclure blanche » qui traverse la littérature (William Faulkner, Harper Lee), le cinéma (John Boorman) ou la musique (Eminem) US. Elle se méfie des discours hâtifs qui veulent que les petits Blancs aient couronné Trump. « La figure du petit Blanc est un mythe, ça ne correspond pas à une réalité sociologique. Les salaires les plus faibles aux États-Unis ont majoritairement voté pour Clinton. Les supporteurs de Trump, ce sont les classes moyennes blanches qui stagnent et ont peur de la relégation. Ceux-là s'identifient à cette figure du petit Blanc, dans le sens où ils appartiennent à une culture dominante qui a l'impression qu'elle va perdre son statut de norme. » « Le groupe social-racial qui pense qu'il ne pourra plus vivre le rêve américain, c'est la classe populaire blanche, ce ne sont pas les plus pauvres qui sont afro-américains », confirme Corentin Sellin. « Ils ont une lecture mythifiée du passé et déformée du présent. Aujourd'hui, il y a certes une vraie Amérique très pauvre, white trash, comme chez les Blancs ruraux de la région minière des Appalaches. Là-bas, Trump y a fait des scores de dictateurs à plus de 80 % des voix. Sauf que ce sont des régions extrêmement peu peuplées. Ce n'est pas cette Amérique miséreuse qui a été la clé des élections, mais la classe moyenne blanche, où le discours de Trump a trouvé un écho important. Il a réussi à séduire sur une peur. Ce n'est pas forcément un déclassement vécu, mais craint pour les générations futures ».
Sous-entendus racistes
Si les États-Unis, nation d'immigration, se sont fondés sur les statistiques ethniques, le sujet a longtemps été un tabou dans une France se fantasmant en République indivisible. En 2013, c'est non sans hésitation que l'écrivain Aymeric Patricot publiait le précurseur Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d'en bas (Plein Jour), où il partait à la rencontre de l'ouvrier d'Hénin-Beaumont, du paysan normand se sentant comme un « bouseux » quand il est de passage en ville ou des « visages pâles » en banlieue. Un livre sensible, sans caricatures, traversé par cette question : une conscience raciale se substituerait-elle à la conscience de classe ? Aymeric Patricot, de tendance sociale-démocrate, se souvient aujourd'hui de la gêne de certains médias. « Un mois après la publication, j'ai eu un entretien de deux heures avec Le Monde. La journaliste m'a dit : « Vous avez osé franchir le Rubicon. » Mais deux jours après, elle m'a rappelé pour me prévenir que la direction ne souhaitait pas en parler… À l'extrême gauche, tout est résumé par la question sociale. À l'extrême droite, tout est culturel et ethnique. Les partis modérés devraient aborder les deux questions. »
Pourquoi ce terme de « petits Blancs » ? « Hillbillies et rednecks peuvent se traduire par bouseux ou péquenots. Mais white trash n'a pas d'équivalent chez nous. Le meilleur, je pense, c'est petits Blancs, qui est plus doux. Ce qui m'a convaincu, c'est qu'il est largement utilisé en banlieue. » Prof en région parisienne pendant dix ans, Aymeric Patricot raconte avoir lui-même pris conscience de sa couleur de peau en salle de classe. « Pour paraphraser Beauvoir, on ne naît pas blanc, on le devient. Quand les Blancs représentent 95 % dans un pays, on ne se pose pas la question. Mais, en banlieue, quand vous avez seulement trois élèves blancs, on ne parle que de ça. Ce n'était d'ailleurs pas agressif, ça permettait au contraire d'apaiser les tensions. »
Depuis l'enquête d'Aymeric Patricot, l'expression a fait florès. Dans La France périphérique (Flammarion), le géographe Christophe Guilluy explique que « désormais, les politiques peuvent aussi prendre en compte une communauté qui n'existe pas, celle des petits Blancs. Officiellement, cet ensemble n'existe pas, puisque les Blancs ne sont pas une catégorie, mais les politiques sont conscients du poids électoral potentiellement majoritaire de ces catégories populaires d'origine française ou d'immigration ancienne. » Patrick Buisson ne l'a pas attendu. Dans La Cause du peuple (Perrin), il décrit comment en 2007 il a abreuvé le candidat Sarkozy d'études pour lui faire entendre « la voix du white trash » : « Ouvriers menacés par le déménagement de leur usine, techniciens déclassés, artisans et agriculteurs au bord de la faillite ou du suicide, mères célibataires surendettées, petits employés et néoprolétaires du tertiaire, précaires et temps partiels, il y avait là un éventail à peu près complet des gueules cassées de la mondialisation, dont les fameux petits Blancs et autres souchiens suivant la taxinomie établie par les médias. »
Aux États-Unis, l'électorat populaire blanc, traditionnellement démocrate, a commencé à émigrer vers les républicains à partir de la fin des années 1960, à la suite des luttes pour les droits civiques. « Nixon met en place la stratégie sudiste en envoyant des messages codés sur le fait qu'on va faire une politique économique et culturelle pour eux », rappelle Sylvie Laurent. « Il y a ainsi eu des sous-entendus racistes avec la critique des politiques de redistribution ou en répandant l'idée que les travailleurs blancs, eux, ne demandent pas d'assistance sociale. On ne le dit pas clairement, mais tout le monde comprend le message. » Longtemps, sur le plan de l'économie, il y a eu une convergence entre l'élite républicaine et la classe populaire blanche autour du libéralisme et du « moins d'impôts ». « Tant que l'Amérique était dominante, la classe populaire blanche était favorable au libre-échange, car il y avait l'idée qu'elle en sortirait gagnante. Mais, désormais, elle pense qu'en bas l'ouvrier mexicain lui pique les emplois et qu'en haut la multinationale chinoise est responsable des délocalisations. » Contrairement au millionnaire Mitt Romney qui avait un programme libéral classique, le milliardaire Trump a ainsi habilement surfé sur le protectionnisme.
« Ce qu'elle leur reprochait, c'est d'être laids »
En France, le divorce entre la gauche et ces « petits Blancs » daterait des années 1980. « Le petit peuple avait voté pour Mitterrand. Trente ans après, la séparation avec le PS est totale. La gauche s'est choisi un nouveau héros, l'immigré, elle s'est embourgeoisée culturellement et le coup de grâce a été porté en 2011 avec la fameuse note de Terra Nova estimant que le PS doit se baser sur une « France de demain, plus jeune, plus diverse, plus féminisée » », assure Aymeric Patricot. Conséquence : « Les petits Blancs sont trop blancs pour la gauche et trop pauvres pour la droite. » Les « sans-dents » de François Hollande n'ont pas arrangé les choses. « C'est un cliché sur les dents des pauvres Blancs. Il ne se rend même pas compte de son mépris social », estime Patricot. Mais le PS n'a pas le monopole des préjugés. Un Patrick Buisson vengeur raconte ainsi comment la première dame Carla Bruni était obsédée par les « ploucs » et « péquenots » : « Il s'agissait d'une appellation générique qui, dans son esprit, recouvrait différentes populations, dont le dénominateur commun était de partager des goûts pathétiques, des mœurs archaïques, ainsi qu'un regrettable attachement à leurs racines. À l'intersection des inquiétants « petits Blancs » et des caricatures sorties de l'imaginaire bienveillant de la gauche, les « ploucs » ne pouvaient cependant être rangés dans la sous-catégorie définie par Philippe Muray sous le terme de « ploucs émissaires ». Car la ploucophobie de Mme Bruni n'était en rien vindicative. N'ayant pas eu à se déprendre du messianisme prolétarien, elle ne partageait pas cette détestation libératrice du peuple-classe comme du peuple-nation, ce racisme anti-pauvres si répandu parmi les élites progressistes. Elle était simplement navrée que tant de Français fussent restés tributaires de l'instinctuel, du pulsionnel, du tribal. Elle ne leur en voulait même pas d'être les surgeons d'une longue histoire un peu trop chrétienne, un peu trop patriotique à son goût. Non, ce qu'elle leur reprochait, c'était d'être laids. »
Après la victoire Trump, les appels du pied envers ces « petits Blancs » qui n'ont aucune existence officielle dans les sondages devraient se multiplier. Marine Le Pen a été la première à saluer sa victoire sur Twitter, Nicolas Sarkozy se dit fier d'un électorat qualifié de « plouc » et le pourtant rocardien Manuel Valls s'est soudain souvenu qu'il « y a encore une majorité d'ouvriers et d'employés en France », expliquant qu'« il n'y a pas de mondialisation heureuse ou naïve »… Reste cette question essentielle : en ethnicisant le peuple, ne met-on pas encore plus en berne l'idéal républicain ? Pour Aymeric Patricot, le communautarisme est une réalité inévitable dans une société métissée : « Les universalistes nient ça. Mais plus les pays sont divers, plus les questions des races et communautés se posent. En Afrique du Sud, au Brésil ou aux États-Unis, c'est obsessionnel. Peut-être que, dans cent ans, on aura dépassé ça. Mais, en France, on découvre ça. C'est naïf ou hypocrite de penser que les gens ne vont pas se reconnaître en communautés. On ne peut pas à la fois vouloir la diversité et refuser d'en parler. Il faut nommer les choses sans agressivité et de manière apaisée. » Et comment s'adresser à ces petits Blancs sans verser dans le populisme nauséabond et jouer sur la concurrence communautariste ? Consulté tel un oracle par les médias américains désemparés de se découvrir si coupés d'une Amérique rurale, J. D. Vance avance plusieurs pistes. Il préconise une hausse des salaires comme l'incitation à la mobilité des travailleurs. Mais l'effort devra avant tout être culturel et pédagogique envers une population « socialement plus isolée que jamais ». Il faudrait, selon lui, la responsabiliser en ne la confortant pas dans l'idée fataliste que tout est de la faute « des politiques ou de multinationales sans visages ». De ce point de vue, Clinton et Trump ont été, aux deux extrémités, les pires des exemples. La première a affiché son mépris en qualifiant la moitié des partisans de son adversaire de « ramassis de gens pitoyables ». L'autre a, selon J. D. Vance, vu « ce qu'il y a de pire dans l'humain et a encouragé le pire chez les gens. » Aux politiques français de trouver le juste milieu...
Je suis un grand fan de Riad Sattouf, un fan de la première heure - je me souviens du plaisir profond que j'ai éprouvé à la découverte de son "Retour au collège". Je suis heureux qu'il rencontre un succès international avec sa série "L'Arabe du futur" - même si je ne peux m'empêcher d'éprouver une sorte de TERREUR devant ce qu'il nous décrit de la réalité quotidienne en Syrie et en Lybie...
Je ne peux m’empêcher de relier ces deux grands classiques anglo-saxons, si différents d’apparence, que sont « Moby Dick » (Melville) et « L’amant de Lady Chatterley » (D.H. Lawrence). Le narrateur du premier s’élance furieusement sur tous les océans du monde quand l’auteur du second s’en tient aux amours des classes privilégiées anglaises. Mais je leur trouve trois points communs d’importance : l’ampleur (des centaines de pages dans un style très dense), le souffle (histoire, philosophie, drame étroitement mêlés) et la précision (du lyrisme, certes, mais soutenu par une plume vigoureux qui n’hésite pas à multiplier les détails). Force et souplesse… Des sortes de géants de la sensibilité.
Enfant, j’avais été très impressionné par l’attaque du fortin dans L’île au trésor (Stevenson). Sur l’écran de mon imaginaire je me représentais les pirates grimper sur une sorte de côte, de gauche à droite ; la peur que cette attaque avait suscitée restait mon unique souvenir. En relisant l’œuvre aujourd’hui je me laisse tout autant impressionner par la scène mais, curieusement, je vois les pirates arriver par la droite et sur un terrain plutôt plat.
Par ailleurs, je suis attentif à des détails qui devaient m’assommer, enfant – notamment ces termes techniques ponctuant la description de combats maritimes et qui participent activement du sentiment de merveilleux. Car Stevenson arrive à rendre sensible une sorte de suspense naval qui pourrait être obscur aux lecteurs mais qui, parce qu’il a le sens de l’image et qu’il rend familier les univers exotiques, provoque la fascination. Au fond, le vrai trésor de l’île ce sont les océans qui les entourent et le talent de l’auteur pour nous les rendre sensibles.
Marianne révèle dans cet article que Nicolas Sarkozy, pour cette nouvelle campagne, s’est trouvé une cible électorale de choix : les petits Blancs. C’était précisément l’une des thèses des « Petits Blancs » (2013). Selon moi, les partis traditionnels avaient tout intérêt, comme l’avait compris Obama lors de sa première campagne, d’intégrer dans leurs discours la frange marginalisée de la population blanche plutôt que de l’abandonner aux partis d’extrême-droite. Sarkozy le fait maintenant, mais des partis de gauche auraient tout aussi bien pu l’imiter. Rendez-vous pour le test grandeur nature dans quelques mois…
"Pendant de longs mois, une conviction a mu l’équipe sarkozyste : il fallait le moins de votants possibles à la primaire de la droite et du centre. Pour que seul le noyau dur du parti, le « fond de cuve », comme on dit joliment Rue de Vaugirard, réputé le plus acquis à l’ancien chef de l’Etat se déplace dans les 10 000 bureaux de vote disséminés sur le territoire français les 20 et 27 novembre prochains. Làs, les sondages l’ont montré : la primaire, processus de désignation inédit pour la droite française, emprunté au parti socialiste, attire avant tout les CSP +, cette droite des affaires ou patrimoniale séduite par le programme ultra-libéral de François Fillon ou la modération affichée d’un Alain Juppé. Machine arrière toute.
Pour l’emporter, Nicolas Sarkozy sait désormais qu’il doit surmobiliser les catégories populaires, attirer par exemple le plus possible d’anciens électeurs de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle 2012. Attendu dans les librairies le mercredi 24 août, le nouveau livre de Nicolas Sarkozy Tout pour la France (Plon), fait dans un premier temps office de véhicule pour la candidature à sa présidentielle. Mais dans le fond, il est entièrement destiné à ce public particulier. Issu des classes populaires ou de la classe moyenne paupérisée. Mais aussi les « Petits Blancs », selon le terme importé en France en 2014 par Aymeric Patricot, professeur en banlieue parisienne dans un ouvrage éponyme.
« Petits Blancs », ou « un blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de métissage et se découvrant aussi misérable que les minorités tenues pour être a priori moins bien traitées que lui », selon la définition de ce chercheur passé par l’EHESS. Ces catégories à qui Laurent Wauquiez désormais patron de Les Républicains faisait un grossier clin d’œil sous le quinquennat précédent en évoquant le « cancer de l’assistanat ». A l’époque, en privé, le ministre assurait qu’il s’appuyait sur des tensions relevées dans sa ville, le Puy-en-Velay entre travailleurs pauvres blancs et leurs voisins, d’origine immigrée s’accommodant selon lui des diverses allocations versées par l’Etat.
C’est aux premiers que Nicolas Sarkozy s’adresse quand il fustige « l’identité heureuse » défendue par Alain Juppé. « Il n’y a pas d’identité nationale heureuse quand la politique menée conduit à ce qu’il n’y ait plus qu’une seule France, mais une agrégation de communautés, d’identités particulières », écrit-il. Quand il assure qu’il faut « mettre fin à la situation dans laquelle le travail paye moins que les revenus de l’assistance ». Mais à eux également qu’il promet « la société du plein emploi ».
Le chapitre le plus controversé de l’ouvrage et construit pour résonner dans les médias, « le défi de l’identité », leur est aussi clairement destiné. « L’identité d’un pays n’est rien moins que le ciment de son unité. Moins on détient de patrimoine ou de biens matériels et plus on y est attaché. Car, en définitive, c’est la seule chose qui reste quand on ne possède rien », lance-t-il. Plus loin, il évoque « l’immigration de masse » :
« Nos procédures d’intégration sont frappées d’une embolie compète depuis que nous avons été submergés par le nombre », « Dans certains de nos quartiers, les habitants ont parfois le sentiment de ne plus être en France ».
Pour complaire à cet électorat, Nicolas Sarkozy promet donc « un nouveau pacte d’assimilation » avec report à 10 ans (contre 5 aujourd’hui) de la durée de résidence sur le territoire national dans le but d’obtenir la nationalité française. Il réclame également un délai de 5 ans « avant qu’un étranger puisse bénéficier en France d’une allocation sociale non contributive ». Comme il l’avait confié à Valeurs actuelles cet été, il confirme qu’il veut faire « évoluer le droit du sol », et assure aussi qu’il veut « restreindre les conditions du regroupement familial » qui menacerait selon lui « notre cohésion sociale et nationale ». Une victoire à la primaire de la droite et du centre vaut bien selon lui cette entaille dans le droit européen.
Un souvenir particulier me lie à cette figure éminente de la littérature française, tout juste décédée. Au début des années 2000, j’officiais de manière très approximative au Bureau du Livre de Tokyo, intégré au service culturel de l’Ambassade de France. Jeune homme un peu perdu, davantage porté vers les livres et l’écriture que vers l’organisation de conférences et de le démarchages de traducteurs, j’ai été chargé d’organiser la venue au Japon, pendant une dizaines de jours, de ce Michel Butor dont je n’avais pas lu grand-chose mais qui me paraissait sympathique avec sa grande barbe blanche et sa salopette.
Quelques heures à peine après son arrivée, et après les inévitables approximations dans le planning causées par la maladresse qui était la mienne dans ce pays que je découvrais et à ce poste qui ne me convenait pas, Michel Butor n’a pas pu s’empêcher de me déclarer, sur un ton qui masquait mal sa colère : « Mais enfin, sur quelle planète vivez-vous ? » J’ai compris ce jour-là que les plus grands littérateurs, tous poètes qu’ils soient, n’aiment pas trop la distraction poétique quand ils la repèrent chez ceux dont dépend leur bien-être.
"Manifeste en faveur des classes moyennes", co-écrit avec Fabien Verdier, secrétaire nationale du Parti socialiste chargé du pôle "Production et répartition des richesses", sur le site du Huffington Post:
"Nous avons longtemps supposé que les classes moyennes étaient privilégiées et qu'elles devaient constituer la cible principale d'une politique fiscale exigeante. Or, force est de constater qu'elles sont en voie de paupérisation. Menacées par le déclassement, elles vivent de plus en plus mal la baisse de leur qualité de vie. A ce propos, nous entendons beaucoup cette phrase: "On paye toujours plus, mais on ne reçoit rien." Ce sentiment d'injustice fait des ravages dans un électorat pourtant enclin à voter à gauche. Le Parti socialiste, dont l'ambition a toujours été d'apporter son soutien à ceux qui souffrent, devrait tenir un discours fort en direction de ces classes-là.
Le problème est à la fois de nature économique (chômage, intérim, temps partiel subi, lourde imposition, perte de mobilité, crainte du déclassement...) et de nature identitaire, dimension dont la gauche a du mal à s'emparer: cela concerne autant les tensions liées au multiculturalisme que les mutations du monde rural ou encore les fortes difficultés liées au logement (coût des loyers, éloignement des pôles urbains...). Un tiers des Français sont "à l'euro près" en termes de dépenses lorsqu'ils vont faire leurs courses dans un supermarché!
Ainsi les classes moyennes commencent-elles à se sentir exclues des considérations politiques. A propos des questions culturelles, elles se déportent de plus en plus vers l'extrême droite (plus de 30% des inscrits) ou l'abstention (près des 40% des inscrits aux dernières élections régionales). A propos des questions économiques, elles éprouvent le sentiment de payer trop d'impôts et de ne pas bénéficier des aides publiques (municipales, départementales, régionales, nationales...).
Quant aux classes populaires censées être l'objet exclusif des attentions du Parti socialiste, elles ne se réduisent pas aux minorités ethniques comme beaucoup ont été tentés de le croire. Il est temps de considérer qu'il existe d'autres classes paupérisées -ouvriers, artisans, monde paysan- non exclusivement issues de l'immigration. Il ne s'agit certes pas d'opposer "petits Blancs" et enfants d'immigrés. Les deux groupes, aux frontières d'ailleurs floues, ayant chacun des raisons légitimes de protester. Mais plusieurs campagnes de communication ont laissé croire que les Blancs pauvres ne subissaient jamais de violences ni de discriminations. Mis en position d'accusés, ils se détournent naturellement d'un parti qui paraît les mépriser.
Par conséquent le Parti socialiste a tout intérêt, comme les démocrates américains ont par exemple eu l'intelligence de le faire avec Barack Obama (et son fameux discours de Philadelphie), de tenir compte de toutes les difficultés, de toutes les souffrances. C'est d'ailleurs le sens même du combat qu'il entend mener.
Quelques précisions sur les classes moyennes: il est possible de les définir comme les "50% des ménages dont le revenu brut disponible n'appartient ni aux 30 % les plus modestes, ni aux 20% les plus aisés" (Jörg Muller, CREDOC). En France, cela peut représenter jusqu'à environ 38 millions de personnes, recouvrant un ensemble de catégories professionnelles très variées, et surtout très nombreuses : enseignants, employés (plusieurs millions de personnes), personnel soignant, ouvriers, petits artisans, petits commerçants, chargés d'études, chargés d'affaires...
En politique, les ressentis comptent au moins autant que la réalité, si ce n'est davantage. Or, ces classes moyennes éprouvent durement le fait d'appartenir à une strate intermédiaire qu'elles perçoivent comme menacée. "Bientôt, il n'y aura plus que des riches et des pauvres" entend-on. Une intuition d'ailleurs validée par nombre d'études pointant la tendance profonde, dans les pays les plus développés, à une ventilation des classes moyennes vers le haut et vers le bas, sous l'effet d'une mondialisation souvent féroce. Ces deux phénomènes (difficulté à s'élever, menace du déclassement) nourrissent la défiance vis-à-vis des partis traditionnels, partis qui ont longtemps refusé de considérer les effets négatifs de la mondialisation.
Selon l'économiste Alain Lipietz, les classes moyennes ont commencé à se disloquer au milieu des années 1970. Une partie a accédé aux classes supérieures, mais la majorité s'est trouvée reclassée vers les couches populaires. Certains spécialistes (économistes, sociologues...) ont l'habitude de répondre, quand on les interroge à ce sujet: "Il est difficile de définir les classes moyennes puisqu'elles sont en voie de disparition..." Ce fatalisme explique une large part de la désaffection de ces classes moyennes. Et dit tout sur l'objet politique, économique et social, dont elles doivent faire l'objet.
Parfois difficiles à définir, elles constituent pourtant le creuset de notre société. Sans elles, point de démocratie. Sans elles, point de développement économique. Sans elles, point de redistribution. A l'écoute des classes moyennes, nous retrouverions l'élan qui nous fait défaut, la solidarité qui nous caractérise historiquement, l'idéal d'égalité que nous proposons depuis 1789, l'ambition de la fraternité dont nous avons tant besoin dans notre société moderne.
Nous pensons que le Parti socialiste a tout à gagner à redonner espoir à ces classes moyennes -qui constituent le pivot de toute démocratie- et à épauler les classes populaires pour qu'elles rejoignent ces rangs-là. Il convient de réfléchir à une politique fiscale moins négative à leur endroit; à une politique économique favorisant l'initiative; à une politique des mobilités (économique, sociale, culturelle...); à une politique des transports qui, couplée à celle du logement, améliore les vies quotidiennes (qui souffrent par exemple de trop longs trajets).
Retrouvons le sens du peuple! Car le cœur de la gauche, c'est le peuple. Et, par conséquent, d'abord et avant tout les classes moyennes."
Le grand livre de Maurice Dantec reste à mes yeux son « Laboratoire de Catastrophe générale » (2001), bouillonnante chronique politique à tendance certes assez délirante mais charriant une prose incroyable de fluidité, de rage et de puissance. Peu importent, au fond, les approximations, les propos outrés… Le plaisir du lecteur en sort grandi. Je me rappelle avoir dévoré ce volume dans une sorte d’immense soulagement. Ce genre de colère, ce genre de liberté étaient donc possibles en France à l’aube des années 2000 ? Puisse Maurice avoir ouvert un boulevard pour les pamphlétaires à venir… RIP corbeau noir et psychédélique, il y en avait peu dans ton genre. Pas étonnant que Michel Houellebecq t’ait rendu hommage dans les Inrocks… J’imagine qu’il se sent aujourd’hui assez seul dans le paysage littéraire français.
Bilan d'une première année de ciné-club en classe préparatoire - cinq films projetés tout au long de l'année, devant un public d'une cinquantaine d'étudiants en moyenne. Je leur ai demandé de noter chacun des films sur une échelle de 1 à 5.
Sans surprise, le thriller horrifique de Stanley Kubrick, "Shining" (1980), est arrivé en tête avec près de 4 de moyenne. Beaucoup l'avaient déjà vus, et le film semble avoir peu vieilli à leurs yeux - du moins, cela ne remet pas en cause l'interprétation sidérante de Jack Nicholson.
Suit d'assez près le fabuleux "Excalibur" (1981) de John Boorman, que j'étais bien obligé de projeter puisque nous étudions au lycée Chrestien de Troyes et que la geste arthurienne doit beaucoup à cet auteur. Puis le "Lost Highway" (1997) de David Lynch, sans doute le plus clivant puisqu'il a suscité tour à tour l'enthousiasme et l'exaspération, et le "Manhattan" (1979) de Woody Allen, dont certains ont apprécié l'humour et d'autre ont détesté l'inaction - aucun ne le trouvant émouvant, à ma grande surprise.
Enfin, bon dernier, le "Taxi Driver" (1976) de Martin Scorsese (avec une note moyenne de 3,3), dont on m'a dit que je l'avais "survendu": il n'a pas été à leurs yeux le chef-d'oeuvre hallucinant que j'avais annoncé. Est-ce un hasard si c'est aussi le plus ancien des cinq ?
Dans le genre très en vogue des accusations croisées de racisme, l'affaire qui oppose aujourd'hui Eric Cantona et Didier Deschamps est un cas d'école. Non seulement on y voit un accusateur progressivement placé en position d'accusé à mesure que ses propos, faciles et bas, sont placés sous les projecteurs, mais on y découvre aussi combien certaines formes d'antiracisme relèvent d'un racisme certes apparemment inoffensif, puisque sanctifié par la doxa, mais néanmoins virulent.
Je ne m'étendrai pas sur les compétences effectives de Benzema et de Ben Arfa, que je suis incapable d'évaluer. Qu'ils aient été écartés de la sélection nationale sur des critères ethniques, comme le suggère Cantona, semble en tout cas improbable, du moins si l'on en juge par le passé de Deschamps lui-même. De toute façon, là ne me paraît pas constituer la dimension la plus brûlante de l'affaire.
Non, ce qui me sidère est qu'Eric Cantona, après avoir lancé ses accusations de manière irresponsable - on sait comme l'étiquette de racisme est infâmante - puisse se permettre, pour appuyer ses allégations, de dauber sur les origines de Deschamps lui-même. On assiste alors à un discours effrayant de bêtise et de mépris de la part d'un homme qui se présente pourtant comme un antiraciste convaincu.
Qu'on en juge: «Deschamps a un nom très français. Peut-être qu'il est le seul en France à avoir un nom vraiment français. Personne dans sa famille n'est mélangé avec quelqu'un, vous savez. Comme les Mormons en Amérique.»
Tout d'abord, ce que monsieur Cantona sous-entend, plutôt que «français», c'est «franco-français» puisqu'il utilise plus loin dans sa déclaration le mot français pour désigner Ben Arfa. Sans la rendre tout à fait explicite, Eric Cantona établit donc une distinction, parmi les Français, entre ceux qui ont au moins une origine extra-européenne et ceux qui n'en ont pas, avalisant une notion, celle de Français de souche, qu'il serait sans doute le premier à dénoncer dans la bouche d'un autre.
Ensuite, on sent tout ce que les origines franco-françaises sont méprisables à ses yeux. La remarque sur le fait que Deschamps soit le seul à détenir un nom français est d'une ironie outrée, presque absurde, mais sous-entend bel et bien l'idée que Deschamps serait le dernier d'une race vouée à disparaître et qu'il y a quelque chose d'honteux dans cette position. Il est également permis de se demander si cette saillie n'est pas inspirée à Cantona par un jeu de mot implicite sur ces «champs» dont serait issu Deschamps, c'est-à-dire ces campagnes symbolisant, dans l'imaginaire collectif, la source fantasmée du peuple français blanc.
La réflexion, enfin et surtout, sur le fait que la famille du sélectionneur français ne se soit jamais mélangée. Ce serait donc une tare, aux yeux de Cantona, que de ne pas avoir eu la chance, un jour ou un autre, de croiser la route sexuelle et procréatrice d'un membre d'une autre communauté. Pour le dire autrement, selon Cantona, il existerait une hiérarchie entre les métisses et les «races non mêlées». A ce propos, il ne s'agit pas bien sûr de critiquer la notion de métissage. Simplement, jeter l'opprobre sur ceux qui ne seraient pas encore assez métissés me paraît à la fois imbécile et dangereux. Se permet-on d'ironiser sur le fait que d'autres que les Blancs, eux non plus, ne se métissent pas forcément?
On devine que l'insulte «consanguin» a dû venir aux lèvres de Cantona, celle-là même qui avait fleuri sur certaines banderoles dans un stade de football à propos des Chtis. La consanguinité est récemment devenue l'un des clichés courant sur les Blancs. Certes, Cantona préfère faire référence aux Mormons «qui se reproduisent entre eux», mais cette curieuse comparaison ne cherche pas moins à dénoncer le caractère sectaire et dégénéré de la famille Deschamps, ainsi que son ancrage dans un christianisme perçu comme mortifère.
Passons sur l'absurdité de telles attaques puisque «Eric Cantona» ne sonne pas moins français, en tout cas pas moins européen, que «Didier Deschamps». En fait, du haut du couple qu'il forme avec Rachida Brakni, Eric Cantona s'estime sans doute en position de pouvoir distribuer les bons points de diversité raciale, se réservant le droit d'insulter ceux qui, malgré eux, ne disposent pas dans leurs veines de suffisamment de sangs mêlés. C'est, par une inversion courante des critères raciaux du fascisme, la race métisse élevée au rang des races maîtresses. C'est aussi, tout simplement, et avec l'effarante bonne conscience de celui qui se croit incarner l'homme de demain, un excellent témoignage de ce que peut être, précisément, la haine raciale.
Espérons donc que Didier Deschamps maintiendra sa plainte et que le procès, s'il se tient, ne se contentera pas de juger l'éventuelle calomnie mais se prononcera bien sur le deuxième aspect de l'affaire, moins commenté mais plus grave à mes yeux: le racisme caractérisé de celui qui se fait une profession de dénoncer les racistes. D'autant que les prétendues justifications de Cantona, deux jours plus tard, n'ont fait que révéler un peu plus la laideur de sa pensée - s'il en y a une.
C’est une étonnante réussite que "La Vie pavillonnaire" de Sophie Divry (J’ai Lu, 2015). On pourrait s’ennuyer ferme en lisant cette histoire de femme qui a tout pour être heureuse dans son village mais qui s’engourdit jusqu’à traverser de sévères périodes de dépression. Or, les effets de légère ironie nous font tenir le livre jusqu’au bout et l’ensemble est rythmé comme un bon polar.
Certains critiques ont évoqué Madame Bovary. Mais je trouve que l’ennui qui s’abat sur la protagoniste relève moins de sa personnalité que de l’environnement lui-même. La fatalité de l’ennui n’en paraît que plus terrible. Par ailleurs, j’ai beaucoup pensé au célèbre livre de Perec, "Les Choses", où l’on découvrait aussi le plaisir mêlé de lassitude propre à la société de consommation. Je trouve cependant Divry beaucoup plus douée que Perec : je m’étais fortement assoupi à la lecture des Choses alors que cette Condition pavillonnaire m’a sidéré.
Dans ce passage, on retrouve les géraniums précisément évoqués par Flaubert pour moquer le romantisme dévoyé de Madame Bovary :
« Cette maison était une ascension ; on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique ; tes grands-parents avaient été fiers de leurs enfants. Votre famille avait bonne réputation. Ton père ne buvait pas. Il y avait des géraniums côté rue. Les pièces de la maison étaient maintenues propres, notamment le séjour, souvent fermé à clef. C’était rare que tes parents invitent des amis, vous restiez le plus souvent tous les trois. » (page 94)
- Prince a réalisé un certain nombre d'albums maudits, méprisés par la critique et boudés par le public. Certains, à juste titre - je pense à "New Power Soul" (98), dont on ne peut raisonnablement sauver qu'un seul titre. Mais pour les autres, il s'agit de véritables injustices. "The Vault" (99), critiqué pour n'être qu'une série de fonds de tiroirs, est un merveilleux ensemble de balades jazz-pop parfaitement rôdées, et même particulièrement émouvantes. Quant à "Come" (94), qui signe son divorce avec le public, il propose une étonnante série d'électro-funk à la fois glaciale et sensuelle, et souvent brillante.
- Le véritable rival de Prince n'aura pas été Michael Jackson, qui a par ailleurs largement gagné le duel commercial en oeuvrant dans un genre comparable, mais David Bowie qui, par l'amplitude de sa carrière, son talent, sa créativité multiforme, a toujours représenté pour moi comme son frère jumeau. L'un dans le funk, l'autre dans le rock, ils ont multiplié les formules, les albums et les visages, et s'ils ne se sont jamais croisés, je les ai toujours mis sur un pied d'égalité. Leurs morts à quelques semaines d'intervalle signent d'ailleurs véritablement la fin d'une époque.
- L'une des choses qui me frappe à chaque écoute, c'est que les titres de Prince ont quelque chose de très net. Les mélodies sont franches, les arrangements distincts, les chansons parfaitement reconnaissables. On est loin de la sorte de brouillard dans lequel tombent bien des groupes de pop-rock avec leurs albums qui ont l'air de se fondre les uns dans les autres. Même dans ses pires compromissions, Prince savait proposer des œuvres propres. Il n'y a qu'au plus fort de sa créativité des années 80, lorsque son funk atteignait un niveau d'énergie proprement délirant, que certains titres devenaient brouillons. Mais on lui pardonnait, parce qu'il avait l'air ici de créer un genre.
- Les derniers concerts de Prince m'ont ennuyé. Devenu une institution, il attirait surtout un public qui le connaissait mal et attendait donc surtout les classiques des années 80. Cela décevait forcément les fans authentiques, guettant les dernières perles de sa discographie. "You don't know the new songs", se plaignait-il au micro, sourire aux lèvres, avant d'enchaîner des medleys que je trouvais indigestes. Il y a deux ans, j'étais ressorti de son concert à la Villette en me promettant de ne plus venir l'écouter... Aujourd'hui, j'en entends regretter de ne l'avoir jamais vu, mais ils n'auraient fait que gonfler les rangs de ces amateurs de la dernière heure, contribuant à transformer l'icône en momie.
Il y a trois ou quatre ans de cela, au salon littéraire L’ïle au livres (Ile de Ré), j’ai discuté presque tout un soir avec Mathieu Simonet à propos de nos pères respectifs et, alors que les autres buvaient et se trémoussaient dans l’atmosphère tamisée, j’ai beaucoup parlé d’amour filial, de difficultés à communiquer et de suicide. Ce fut un moment dense, assez lumineux.
Quelques années plus tard Mathieu publie un livre sur son propre père, évoquant avec la justesse et la précision qu’on lui connaît un homme taraudé par la folie et les relations douloureuses et passionnées qu’il nouait avec son fils. Ce "Barbe rose" (Seuil, avril 2016) me fait l’effet d’une confidence dite dans le noir, et confirme tout le bien que je pense de l’écriture de Mathieu – dans le genre si galvaudé de l’autofiction, elle me paraît bel et bien la meilleure, extrêmement dépouillée, sans complaisance ni effet de manche.
Dans son précédent livre, Aymeric Patricot brossait le portrait de « petits blancs ». Des vies souvent pleines de désillusion, de déception. Des êtres qui avaient l’impression de n’être pas à leur place dans un monde qu’ils croyaient le leur. Avec cette « enquête sur le bonheur », ces descriptions de « vies enchantées » on pourrait penser que l’auteur s’est intéressé à des êtres totalement opposés. Ces gens heureux ne sont pourtant pas des nantis, certains certes vivent bien, dans des villes ou quartiers agréables, avec une excellente situation mais d’autres ont des vies bien modestes comme Mehdi qui vit du RSA au Havre, Sylvie bibliothécaire ou encore la punkette et cet ancien communicant qui a plaqué son travail pour une année sabbatique et vit depuis de petits boulots et d’aides sociales. Certes, il y a aussi Julien, directeur financier d’une grande entreprise ou François, profession libérale qui vit confortablement avec sa famille à Compiègne mais la question du bonheur est d’abord une question intime, qui ne tient pas au confort matériel, au lieu d’habitation mais à la façon de percevoir la vie, de la remplir et par-là d’accepter ou d’oublier la mort. « Le bonheur est le franchissement des obstacles » comme l’écrit l’auteur en préambule. Tous les gens heureux décrits dans ce livre ont trouvé un moyen de s’arranger avec la vie, de s’arranger avec le temps, de s’arranger avec le monde et l’infini qui n’a que faire d’eux, pour atteindre une forme de bonheur.
Aymeric Patricot rapporte les paroles de ces gens heureux, nous les présente dans leur jus, souligne des traits physiques ou des caractéristiques permettant en quelques mots de s’imaginer devant eux. S’imaginer comme l’auteur qui a lui aussi laissé son imagination travailler pour ces portraits. Il en résulte une impression d’intimité et de familiarité étonnante et réjouissante.
Ces gens ont compris que le bonheur est avant tout une question de volonté et de discipline. Une discipline exigeante mais qui récompense ceux qui s’y tiennent. Ce n’est en rien un bonheur factice, forcé comme l’explique François père de famille comblé, cette discipline à ses yeux fait justement partie du bonheur.
Le bonheur c’est aussi accepter d’être en marge au quotidien, en marge d’une société qui a vite fait de nous abrutir entre les exigences et pressions du milieu professionnel, les exhortations à la consommation et les normes sociales. Plusieurs des gens heureux décrits ici ont même fait le choix de peu travailler ou tout au moins de s’arranger pour que le travail ne soit pas un poids dans leur vie comme le dilettante, le voyageur ou cette jeune femme qui travaille dans la communication de groupes musicaux et lieux de divertissement parce qu’elle tire sa félicité de la vie de la nuit et de la fête.
Le bonheur réclame également de bien se connaître (heureux sont déjà ceux qui sont capables de cette introspection) et de la persévérance pour savoir aller vers ce qui nous hausse, nous comble, nous habite ou nous permet de déjouer ce qui nous éloigne de la félicité.
Tous ces gens ont une vraie volonté, une vraie résistance par rapport aux autres qui pourraient les critiquer (comme le maniaque et le cynique), une vraie résistance aussi face aux tentations de l’éparpillement (il y a finalement un côté monomaniaque chez presque tous de la paysagiste à l’activiste en passant par le baiseur). Une vraie résistance face à ce qui nous afflige même s’ils ne sont pas à l’abri des soucis et le reconnaissent bien volontiers. Le bonheur est pour eux une sorte de caractère qui perdure même dans les moments difficiles. A chacun ses moyens et certains peuvent paraître discutables, étranges, égoïstes. Mais le cynique ou la punkette, chacun dans leur genre, cherche à se protéger aussi et libres aux autres de faire de même. Résistance ou « folie » comme le dit l’auteur.
Le temps, la mort apparaissent comme deux ennemis du bonheur. La liberté, elle, est une alliée mais qui demande un certain art de vivre, car elle est souvent liée à une forme de solitude ou de détachement à l’égard d’autrui.
Le bonheur est donc aussi une question d’équilibre toujours fragile.
Face à la mort comme face au temps, ces gens usent de « stratagèmes ». Il y a par exemple le système du maniaque qui « s’épargne l’angoisse du temps » en classant, archivant toute sa vie comme les livres lus, les films vus, les objets jetés mais au préalable photographiés, le tout agrémenté de notes de satisfaction qui lui permettent d’établir des statistiques sur le taux de félicité d’une année. Toute cette maniaquerie le rassure. Il a trouvé le bonheur dans « la synthèse », l’une des catégories de bonheur déterminées par l’auteur. Le même type de bonheur que l’activiste qui voit dans les causes pour lesquelles il agit le point autour duquel tourne sa vie. A part Julien, le riche, et encore, aucun ne trouve la félicité dans une satisfaction purement matérielle ou professionnelle, cela s’accompagne toujours d’une réflexion à la fois plus approfondie et détachée de leur situation. Par exemple, Sylvain, ancien de la brigade anticriminelle qui accède au bonheur par « sublimation » : pendant ces dix années dans ce service, il se percevait comme un « preux chevalier » défendant les faibles, ceux qui sont agressés. L’action, et maintenant son souvenir, ont comblé sa vie.
Comme l’auteur lui-même qui se sent plus d’affinités avec tels de ses personnages plutôt qu’avec d’autres, certaines de ces vies enchantées m’ont davantage touchée ou interpellée.
Il y a d’abord la paysagiste qui ouvre le livre. Elle prend soin de son jardin, s’émerveille de fenêtre la vie des fleurs, brèves, belles, sans cesse renouvelées. En les admirant elle a l’impression de se « fondre dans une sorte de flux de vie perpétuelle », de se fondre dans ce grand tout qui nous survit. C’est sans doute une façon pour elle d’être encore avec son fils mort. Car elle explique qu’elle est parvenue à cet état de bonheur (grave et esthétique) alors qu’elle a perdu son fils. Son attitude me semble incroyable, impossible. Comment être capable d’éprouver encore du bonheur de vivre quand on survit à son enfant (peut-être qui plus est son enfant unique) ? Même après des années, il me semble que c’est le deuil dont on ne peut pas se remettre parce qu’une part de nous-même nous est arrachée. Il y a chez la paysagiste une forme d’orgueil qui non seulement la sauve de l’inacceptable deuil mais la fait grandir comme si tout son jardin vivait en elle et son fils avec.
François, le père de famille qui voit dans la paternité une forme d’accomplissement m’a aussi touchée. Etre père comme il l’explique était d’ailleurs une sorte de vocation, dès sa jeunesse. Il est heureux de participer à l’avenir à travers ses quatre enfants. Il leur construit de bonnes bases en se montrant positif avec eux, il leur montre l’exemple de la félicité et par-là en profite aussi. Cela peut sembler banal, un peu simpliste mais en même temps si juste. Le bonheur d’être parent rend l’enfant heureux d’être là ; l’enfant ne peut être heureux de vivre que si on lui montre l’exemple. C’est également ce que semble faire Sylvie la douce bibliothécaire qui ne couve pas son enfant mais lui montre tout simplement qu’il « est aimé ». Se sentir aimé ne suffit pas à être heureux mais apporte à l’enfant un sentiment de sécurité et de confiance qui participeront plus tard à son accomplissement. Bien sûr, il y a peu de parents qui n’aiment pas leurs enfants mais combien négligent de manifester cette affection qui certes va de soi ? Ils ne pensent pas à manifester leur amour parce qu’ils sont pris dans le quotidien, le travail, bref tous ces corps étrangers qui, si on n’y prend pas garde, nous éloigne de nous-mêmes et donc du bonheur.
Jean-François l’érudit accumule les livres, les sources de savoir sans se sentir écrasé par la quantité accumulée et la quantité qu’il lui échappe. Aymeric Patricot le décrit faisant des listes de mots pour les connaître, se les approprier. Un exemple de monomanie qui pourrait paraître pathétique et vain. Mais cet érudit ne regarde pas le verre à moitié vide des connaissances qu’il n’a pas avec désespoir, il tâche de remplir de plus en plus son verre de connaissance sous l’œil admiratif de son épouse. Cette femme, esthète, trouve de la beauté dans l’attitude de son compagnon. Une admiration qui participe aussi au bonheur de Jean-François puisqu’il vit dans le partage de la culture, du savoir. Cette attitude m’a fait penser à celle de mon père qui, dans sa bibliothèque, sous les combles, accumulait des papiers, des documents sur tout, il gardait même des choses en double, en triple. Il était trop secret pour que je le sache mais peut-être qu’à l’instar de Jean-François il éprouvait une vraie satisfaction dans cette accumulation et ce même si, hélas, il ne partageait pas ou peu sa bibliothèque avec sa famille.
L’auteur a déterminé six catégories d’accès au bonheur. Un classement poétique qui résume les différentes manières d’aborder l’existence, de se placer dans la vie, par rapport au monde. Par exemple, les représentants des deux premières formes, le bonheur par extension (où figurent la paysagiste et l’érudit) et par dispersion (où l’on trouve Mehdi au RSA ou un expert-comptable qui cultive le dilettantisme comme un art de vivre) cherchent comme dit l’auteur à repousser les enveloppes de leur moi jugées trop étroites.
Pour chaque catégorie, outre quatre exemples rencontrés au hasard de la vie, Aymeric Patricot convoque un écrivain dont l’œuvre, la philosophie de vie lui paraissent correspondre à ce type de bonheur.
L’attitude de l’écrivain qui se rapproche du bonheur par « synthèse » est ainsi selon lui Simone de Beauvoir qui « croit au pouvoir du mot juste et à ceux de l’action ». L’auteur parle de son œuvre autobiographique, qui demeure la plus intéressante, le plus vivante aujourd’hui. Dans ses mémoires, Beauvoir fait preuve de générosité, de sens de l’amitié, de sensualité, en somme de goût pour la vie et l’humain que ne partageait pas Sartre dont on ne peut dire qu’il soit un exemple de bonheur de vivre.
On peut s’étonner de trouver Céline qui ne paraît vivre que pour vitupérer. Mais justement cette attitude, en opposition perpétuelle, lui procure une forme de jubilation, une force vitale qui n’a rien à voir avec les petits bonheurs à la Delerm mais qui peut s’apparenter à une sorte de bonheur, de satisfaction à la pensée qu’il est dans le vrai, qu’il n’est pas dupe. On est moins surpris de trouver Montaigne, Colette ou Aragon tant ces écrivains se distinguent par leur façon de sentir la vie, avec une certaine sensualité, une certaine conscience épanouie qu’ils parviennent ensuite à exprimer sur le papier.
On aurait pu aussi trouver Stendhal, je crois, même s’il a sans doute était davantage en quête du bonheur qu’il n’en a joui. Il a éprouvé des moments de félicité, notamment dans l’écriture, dans l’amour et dans les œuvres d’art plastiques et musicales. Un bonheur tantôt par « expansion » tantôt par « sublimation ».
Au fil de ces portraits, comme dans ses autres ouvrages, Aymeric Patricot évoque avec discrétion sa vie, ses origines, ses choix d’existence et ici sa position par rapport à ces « vies enchantées » comme il l’avait fait par rapport aux « petits blancs ». Un portrait en pointillé de l’auteur qui cherche également sa façon d’être heureux. Il clôt d’ailleurs son livre par Colette « cette papesse de la jouissance », qui incarne pour lui l’écrivain du bonheur par excellence. Aymeric Patricot ne cherche pas à imiter Colette ce serait vain et stérile mais il déguste son œuvre pour y puiser, peut-être l’inspiration afin de construire à son tour son œuvre « à [s]a manière, c’est-à-dire hésitante » dit-il. Une modestie qui pourrait bien aussi le mener sinon sur la voie de son bonheur particulier, du moins le mener, paradoxalement, à oser écrire pleinement peut-être en continuant justement à observer, à sentir le monde autour de lui mais en y ajoutant plus fortement sa présence.
Je termine sur les « Les Vies enchantées » par Sylvie, la douce dont je me suis sentie proche. Elle prend la vie avec douceur, aime se fondre pour « s’inscrire dans le grand flux majeur ». Elle a assez de force pour tenir dans la douceur, une force de conviction qu’elle fait manifestement partager à son enfant. Tous les bébés sont naturellement dans la douceur, l’émerveillement, l’affectif ; c’est au fil du temps qu’ils devront se durcir. Sylvie, elle, persévère dans la douceur pour les autres mais aussi un peu contre les autres tant comme le souligne l’auteur « la douceur est interprétée comme une faiblesse, un refus de s’intégrer » ou une source de mépris. Dommage que la société des adultes soit d’abord un monde dur, un monde où l’on passe en force, où l’on se bat, où l’on se concurrence. La douceur n’est pourtant un frein ni à l’action, ni à l’intelligence, elle est seulement une perception du monde différente. Pour Sylvie, la méchanceté est inutile, elle la voit comme un divertissement à l’ennui. Une façon aussi sans doute d’asseoir sa puissance, sa position face aux autres. La douceur ne triomphera jamais mais réjouissons-nous qu’elle existe et qu’elle se repende parfois dans nos existences.
Dans le beau premier livre d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, le thème de la race n’apparaissait que de manière incidente. Le narrateur, homosexuel picard, n’évoquait le racisme de sa famille que pour mieux suggérer la misère intellectuelle de cette dernière. Le racisme était ainsi décrit comme l’un des stigmates de la pauvreté blanche – non que le narrateur se décrive comme blanc, mais il montrait que les pauvres restent engoncés dans des schémas de pensée simplistes et que l’ascension sociale consiste précisément à se dégager de ces clichés.
Dans le deuxième livre d’Edouard Louis, tout aussi marquant, Histoire de la violence (2016), le thème de la race devient central – et il y a quelque chose d’ironique à voir le narrateur, évoluant désormais dans une sphère distinguée (celle d’intellectuels parisiens s’offrant des Pléiade) et pensant avoir échappé au marigot des stigmatisations sexuelles, sociales et raciales, les affronter à nouveau mais de manière plus brutale. Car il ne se contente plus d’observer, mal à l’aise, ses parents se perdre en insultes contre les Noirs ou les Arabes : il subit lui-même un viol de la part d’un dénommé Réda.
Le plus intéressant n’est cependant pas ce retour de flamme des rancœurs entre classes et communautés. Mais le fait que le narrateur se sente des scrupules à nommer la race de l’agresseur. A bien y réfléchir, le cœur du livre consiste moins dans le viol d’un Blanc devenu bourgeois par un Kabyle, que dans la mauvaise conscience d’une victime à décrire ce qui constitue l’identité même de l’agresseur. Autrement dit, et pour employer un vocabulaire crûment politique, le livre pose la question suivante : comment résister, quand on est petit Blanc, à l’appel du Front national ?
Devant ce dilemme – ne pas nommer la dimension raciale au risque de perdre en richesse descriptive, ou bien nommer cette part raciale au risque de passer, précisément, pour un raciste –, l’auteur tranche en faveur de la seconde solution. Mais, afin de parer toute accusation de racisme, il désamorce le mal qu’on pourrait penser de l’agresseur en le présentant, in fine, comme la véritable victime – une victime de la violence ancestrale de la société française sur la société algérienne.
Le narrateur établit donc une hiérarchie victimaire implicite : les plus victimes, donc les moins coupables, quels que soient leurs actes, seraient les membres des minorités ethniques ; ensuite viendraient les petits Blancs, coupables d’être blancs mais victimes de pauvreté ; enfin, les bourgeois blancs, coupables de toutes les turpitudes. Cette distribution des rôles permettrait d’établir les droits et les devoirs de chacun. Par exemple, le petit Blanc pourrait se plaindre du regard méprisant du bourgeois ou des brimades sexistes exercées par les siens, mais pas de la violence physique exercée par « plus victime » que lui.
Par ailleurs, le narrateur déclare très explicitement mieux supporter cette dernière violence, quand bien même elle a failli le tuer, que le racisme exprimé par les policiers lorsqu’il leur raconte son agression – suggérant, sans tout à fait le dire, que la première agressivité reste avant tout d’ordre social alors que celle des seconds s’apparente bel et bien à cette horreur absolue qu’est le racisme.
J’ai relevé quelques mots particulièrement symptomatiques à propos de ces hiérarchies. Ainsi la sœur du narrateur déclare-t-elle, page 64 :
« C’est là que l’autre a voulu savoir si Edouard il avait des origines anglaise ou allemandes (…) et Edouard lui répond : Malheureusement ni l’un ni l’autre, il dit en riant la phrase de notre père qu’il disait à propos de la famille. Comme disait mon père, français pure souche, sans mélange, parents français, grands-parents français, arrière-grands-parents français, arrière-arrière grands-parents français, arrière-arrière-arrière grands-parents français. »
Le narrateur est très clair-là-dessus : il regrette, même sous forme de boutade, de ne pas avoir d’autre origine que française, feignant d’utiliser une expression pour s’en moquer, « française de souche », mais l’utilisant malgré tout parce qu’il n’en a pas d’autre à disposition. La fulgurance du passage tient au fait que la honte est comme redoublée : honte d’être blanc, mais honte aussi de n’être porteur que d’une seule origine parmi les dizaines d’origines possibles dans le cas de la « blanchitude ». De manière cruelle, le père se glorifiait de cette chose dont le fils a aujourd’hui honte.
En fin de compte, on voit le paradigme raciste s’inverser : à la pureté raciale considérée comme désirable se substitue le métissage ou même la pureté raciale mais « autre », c’est-à-dire non blanche, si bien que le fils du petit Blanc, en plus d’être pauvre, loin de se sentir privilégié par sa couleur de peau, la perçoit comme une forme de déchéance. Comment s’étonner dans ces conditions que, violé par un Kabyle, le narrateur résiste au long du livre à désigner ce violeur comme coupable ? Un peu comme si la victime n’avait pas assez d’épaisseur existentielle pour avoir l’arrogance de se constituer en victime.
Pour conclure, je suis à peu près sûr que le narrateur d’Edouard Louis refuserait de se voir accoler l’étiquette de petit Blanc, considérant précisément qu’il se situe au-delà des catégories raciales. Mais cette pudeur, ou cette inconscience, me paraît tenir précisément aux paradoxes de la situation du petit Blanc (la terminologie sartrienne me paraît ici appropriée), souffrant de la racialisation qu’on lui impose mais d’autant plus rabattu vers elle qu’il espère s’en émanciper – le tout dans une société où il ne sera sans doute plus possible, et pour longtemps, de le faire.
"Le casting fait tout le charme de ce petit guide du bonheur pas tout à fait consensuel, pas du tout mièvre et surtout pragmatique. Une potentielle source d’inspiration. Et si jamais le bonheur se révélait contagieux, qui sait…
Le constat est rude. «On a un moi très limité. On ne comprend pas tout. On meurt assez vite ». Le drame immémorial de la condition humaine. Aymeric Patricot le jure, il n’avait jamais lu les divers traités publiés sur le bonheur ou multiples manuels de développement personnel. Pas envie de se laisser «phagocyter ».
Pour aborder la question ressassée du bonheur, ce professeur de lettres à Troyes, agrégé, la jeune quarantaine, est allé tout simplement à la pêche aux gens heureux, qu’ils soient restés tenaces dans sa mémoire ou irradient son quotidien. «Avec ce bouquin, j’ai essayé de fabriquer une théorie du bonheur », confie l’auteur des Vies enchantées, enquête sur le bonheur (éditions Plein Jour).
«Ils ont un côté obsessionnel. »
Au commencement, sa «surprise» comme facteur déclenchant de l’écriture. «Je n’imaginais pas qu’on puisse être heureux ainsi ». Il pense notamment à ce gars croisé il y a vingt ans, à qui il consacre un long chapitre intitulé :«Le baiseur ». Il trouvait sa félicité dans le «sexe immédiat », décomplexé et butineur. «Il avait un côté un peu fou, un peu maniaque aussi. La plupart de mes personnages ont ce côté obsessionnel. Ils vont au bout d’une sorte de délire. On n’est pas dans le côté serein, bouddhiste à la Frédéric Lenoir, mais plutôt dans la folie douce ».
Il y a ce collègue qui entasse et classe compulsivement ses livres jusqu’à tapisser son plafond, cette femme qui a misé toute sa vie sur sa forte poitrine, cette autre qui oublie ses cheveux gris dans la contemplation de son jardin. Ou encore ce père de famille pour qui «le bonheur est une discipline » et une obligation paternelle.
Aymeric Patricot s’est toujours méfié des gens qui se disent heureux. Toujours suspects en plus d’être passablement agaçants.Sans compter leur légère tendance à se la raconter, à «en imposer aux autres et à se mentir à eux-mêmes ». Alors il leur a préféré ceux qui «donnent l’impression d’être heureux », et a cherché à extirper de leur vie la recette de cette béatitude renouvelée. Sans les interviewer. Il les observe parfois comme des objets curieux, mais sans jugement. Lui revendique un petit côté Schopenhauer, pas franchement connu pour son optimisme à toute épreuve. Mais cette idée négative que le bonheur n’est rien d’autre qu’une absence de malheur lui parle. Toutefois, il se dit bien moins pessimiste. «Pour ma part, je pense qu’il est parfaitement possible d’être heureux si on entretient une part d’illusion. J’ai une vision assez ludique des choses. L’idée, c’est d’oublier notre finitude ».
«O nsublime, on s’excite de petites choses. On est dans la folie douce »
Ce que réussissent à merveille ses personnages. Pas parce qu’ils manquent de lucidité, au contraire, mais parce qu’ils parviennent à «trouver une astuce pour la surmonter ». Ils ne sont pas seulement dans le trip «Profitons du café qu’on boit, là maintenant », mais dans l’exaltation. «Regardez la femme au jardin, elle ne se contente pas d’admirer les petites fleurs. On n’est pas dans un hédonisme cool. Non, on sublime, on s’excite de petites choses ».
Au milieu des anonymes, l’auteur invoque quelques écrivains. Dont Colette. «J’en suis jaloux. J’aurais aimé être elle. Elle va à fond ». Mais, au fait, est-il un homme heureux ? «Disons que j’ai réussi à identifier ce qui pourrait me rendre heureux, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Mais il me faut juste éliminer encore une ou deux choses dans ma vie pour y parvenir ». L’Homme, cet éternel insatisfait, toujours quelque chose qui cloche…
Comme l’écrivait Jules Renard, «si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce en serait la salle d’attente »."
"Aymeric Patricot ne nous livre pas un (énième) livre de recettes, de philosophie, de modes de vie pour atteindre le bonheur. Car à la vaste question qu’est-ce que le bonheur, chacun a ses réponses. Et quoi de mieux que donner la parole à des anonymes aussi différents par leur style de vie et qui expliquent ce qu’est le bonheur pour eux. Mais avant l’auteur différencie six groupes : le bonheur par expansion, par dispersion, par opposition, par sublimation, par synthèse, par dilution.
De celle qui s’occupe de son jardin avec amour et s’y épanouit au dragueur insatiable amoureux de l’amour physique en passant par le poète, le réactionnaire à une jeune fille dont la foi la rend heureuse mais aussi celui dont les billets de banque procurent une satisfaction sans nom.... Vous l’aurez compris, tous ces personnages si différents en quelques pages nous expliquent leur bonheur.
On peut être surpris ou trouver des fragments qui résonnent ou qui nous touchent, mais ce livre nous ouvre les yeux sur les autres et sur nous-mêmes. Il y a ceux qui ont changé de vie, d’autres pour qui le chemin était tout tracé, d’autres qui se remettent en question mais tous autant qu’ils sont par leur sincérité et leur témoignage ne nous laissent pas indifférents. Et forcement on se pose des questions sur notre façon de concevoir le bonheur. Au fil des personnages rencontrés, Aymeric Patricot dépeint des portraits d’écrivains célèbres comme Montaigne, Aragon, Beauvoir, Céline, Proust et Colette et leur rapport au bonheur ( un régal!).
Certains de ces anonymes puisent leur bonheur dans la mise en avance de soi ou dans le vice ou le cynisme. Ces personnes existent comme celles pour qui le bonheur personnel passe par celui de l’autre (en tant que personne humaine) ou par la liberté. Pour ces anonymes, le bonheur prend différents aspects et est souvent au final non figé (car dans une vie beaucoup de choses peuvent changer).
C’est vivant, surprenant également et j’ai beaucoup aimé comment Aymeric Patricot de façon très subtile glisse quelques réflexions toujours très appropriées.
Hyper intéressant, cet essai joyeux et gai nous amène à nous interroger sur nos bonheurs et c'est très réussi ! A lire et à relire.
L'humaniste
Quelque chose est toujours possible, d'autant plus si nous travaillons en groupe. Fort de cette foi dans l'œuvre commune des hommes, je cherche toujours à entrevoir chez autrui la part essentielle d'humanité, la part excellente avec laquelle échanger.
Le maniaque
L'effet est magique. Travaillant perpétuellement sur ma vie, je la connais : je la trouve sous mon stylo, sous mon clavier, dans mes fichiers… Elle a cessé de m'angoisser pour me fasciner tout à fait. Je la dissèque comme un bel animal ressuscitant chaque jour sous mon scalpel. Je ne ressens plus ni tristesse ni nostalgie. Les jours défilent et je m'en réjouis : je m'approche d'une vision plus globalisante - et donc presque parfaite- de ma propre vie.
Le poète
La réalité me pose problème. Je ne vous dirai rien sur l'histoire de ma famille car cela n'expliquerait pas le rapport très particulier que j'ai au monde, ou ça l'expliquerai mais sans restituer la nature exacte de ce que je ressens. Quoi qu'il en soit, à mes yeux, le quotidien ne va pas de soi.(...) Je n'en reviens toujours pas que l'homme puisse réduire son comportement, dans certaines circonstances qui ont tendance à se multiplier, à quelque chose d'aussi dépourvu de bienveillance. Nous jouons tellement de rôles ! Moi-même, je donne des cours pour acquérir un statut social. Je séduis beaucoup pour me prouver des choses à moi-même et montrer à tous comment je comprends les règles qui nous régissent et comme je peux réussir à les transcender – croyez-moi, je suis très lucide à cet égard. Mais ce qui m'a toujours peiné, c'est que la plupart des gens n'arrivent pas à marquer de distance par rapport à ces masques. Ils les prennent très au sérieux. Jamais d'ironie de leur part, jamais d'élan vers un autre domaine que la plus reproduction des codes, cette espèce de machine.(...) Alors la poésie c'est la grande échappatoire. Non pour fuir la réalité mais pour la trouver. Ce sont des élans travaillés pour produire le même effet sur le lecteur, c'est-à-dire la sensibilisation d'entrer en communication avec les courants essentiel de nos vies, la vie pleinement comprise et pleinement vécue.
Le cynique
Chaque jour, je m'abandonne. Je me laisse aller à vivre et j'accepte le grand affaissement vers la mort. Que voulez-vous, je n'arrive pas à mentir. Je souffrirais de trop jouer le jeu. On me dit cynique, je me considère comme réaliste. Personne ne me croit lorsque je me déclare heureux; je suis profondément heureux, pourtant. (....) Ma pensée caustique est une cure de jouvence.
La paysagiste
Je n'ai jamais été déçue. Je pensais me divertir, les jardins sont entrés dans ma vie. Leur fanfare m' a fait oublier certaines déconvenues. Mieux, elle a pris la place d'autres passions.(...)Encore une fois, je ne m'oublie pas dans ce jardin : je grandis mon corps à ses dimensions et je les laisse entrer en moi. C'est un bonheur instinctif, comme privé de parole."
Où trouvons-nous notre bonheur ? Réponses d'anonymes à Aymeric Patricot. Savoureux.
Quoi de plus déprimant que les traités sur le bonheur ? On oscille entre copie de bac philo et manuel de développement personnel. Saluons donc le dernier livre d'Aymeric Patricot, qui renouvelle le genre en présentant une série de témoignages anonymes sur ce qui leur procure du bonheur dans la vie. Concept tout simple, mais diablement efficace.
Le casting est excellent. Il y a Camille-la-paysagiste, qui oublie ses cheveux gris dès qu'elle arpente son jardin, sécateur en main. Jean-François-l'érudit, qui accumule compulsivement les étagères de livres, ambitionnant de rivaliser avec Wikipédia. Ou encore le control freak, qui photographie tous ses objets et archive le moindre ticket d'entrée à une exposition.
Imperceptiblement, ces témoignages, consignés chacun en quelques pages, amènent à nous interroger sur nos propres bonheurs. Quel espace leur ménageons-nous encore dans la routine de nos vies ? Et quelle est la part de notre libre arbitre ? A ces questions métaphysiques, la "femme-à-forte-poitrine" apporte une réponse claire: "Ma poitrine a forgé ma vie bien plus que je ne l'ai façonnée." Avec Patricot, le bonheur est toujours une idée neuve en Europe."
"Après des essais sur des sujets moroses, Aymeric Patricot a relevé le défi d’aller à la rencontre de gens que l’auteur sentait heureux dans le monde d’aujourd’hui. "Je ne les ai pas fait beaucoup parler, j’ai préféré laisser vaquer mon imagination, je craignais les discours forcés, les répliques convenues", précise-t-il. Pour lui, le bonheur s’observe par un tiers et ne s’évoque pas par soi-même, ça ne serait pas crédible. C’est ce qu’il a fait pour ce livre, en fin observateur, il nous retranscrit ses différents échanges en proposant des portraits épatants composés d’anonymes et d’écrivains célèbres comme Montaigne, Aragon, Beauvoir, Céline, Proust et Colette. Construite en six parties, l’enquête dévoile aux lecteurs différentes formes de bonheur, le bonheur comme une sorte de dialogue entre le "moi" et le monde.
En promenant le lecteur dans les différentes formes de la joie de vivre, Aymeric Patricot nous démontre avec ces différents témoins que finalement le bonheur ne répond à aucune recette, mais que chacun d’entre eux l’a trouvé en cultivant ses vices ou ses défauts. C’est avec ce regard subtil que l’auteur restitue ici une radiographie précise du bonheur ancré dans notre réalité. Les vies enchantées est le livre qui va à contre-courant de ceux qui nous expliquent comment être heureux. Et c’est en cela que sa démarche résonne. À travers ces témoins qui forcent l’admiration, Aymeric Patricot exprime un regard joyeux, réel et inattendu sur le bonheur, avec un souci de véracité qui rendra service au lecteur en quête de bonheur."
"Je suis jaloux de Colette. J’aime sa façon d’aimer, forte et sensuelle. Et je suis effaré par son assurance. Elle ne doute ni du génie de la vie pour la combler ni de son pouvoir pour en jouir – et cela passe en partie par le langage qui est préparation, délimitation puis saisie de ce même plaisir.
Le bonheur de Colette, c’est la jouissance comprise et systématisée. Pas de morale, mais l’exigence de toujours saisir les frémissements de vie pure. Colette est dure ; elle ne pardonne ni les mesquineries ni les à-peu-près. Mais c’est une façon de répondre à son désir impérieux, son souci de dire, sa lucidité sans scrupule. On s’en voudrait de ne pas obéir à sa loi : ce serait manquer quelque chose comme l’érotisme même."
Dommage que la presse – et plus particulièrement la presse féminine – ne se soit pas emparée du beau livre de Marie L. Barré, "Ephémère, vénale et légère" (Plein jour, 2015) .Sans doute parce que le propos de la prostituée qui prend du plaisir à son métier, du moins le considère comme une activité comme un autre avec ses joies, ses servitudes, passe difficilement à une époque où l’on considère la prostitution comme une une activité dégradante – ce qui reste vrai la plupart du temps mais peut malgré tout donner lieu à des destins singuliers quand il sont assumés, et même recherchés.
C’est du moins la conclusion que semble tirer l’auteur, qui se prostitue depuis de longues années dans son pavillon de zone périurbaine. Elle y dresse un certain nombre de clients réguliers – certains auraient d’ailleurs pu figurer dans mon livre "Les Vies enchantées" – et cela donne une série de textes saisissants, parfois pathétiques, souvent émouvants, toujours criants de vérité.
Ces deux paragraphes proches de la fin résument bien la tension à l’œuvre dans l’ensemble du livre :
"(...)Des mains brusques qui triturent mes seins, un menton rugueux qui râpe avec insistance mon bas-ventre, une forte odeur de sueur qui goutte sur moi, ce n'est pas si difficile. Une goutte de sueur n'est rien de plus qu'une goutte de sueur, je m'essuierai, je me laverai, je l'oublierai. Même dans la brutalité d'un geste, il n'y a pas de méchanceté, juste de la maladresse ou de l'ignorance. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas si difficile.
Le plus difficile, c'est d'entendre une vie qui se confie: Jacques et les cancers qu'il a pu enrayer, René dont le fils s'est suicidé, Michel et son garçon qu'il n'a pas revu depuis le départ de sa femme pour une destination inconnue, Simon et sa fille anorexique en phase terminale (...)"
Argumentaire du service de presse des "Vies Enchantées" :
"Quand l’auteur des Petits Blancs débarque dans le feel good book, le résultat détonne. Prenant à rebours les livres qui tentent de nous expliquer comment être heureux,
il est allé à la rencontre de ceux qui n’ont eu besoin d’aucune recette,
et surtout d’aucune sagesse, et ont trouvé le bonheur en cultivant leurs vices,
leurs défauts, leurs vertus parfois, mais qui ne ressemblent en rien à celles
dont les Lenoir, Ricard ou Rabhi donnent le mode d’emploi.
Le réel balaye toutes les règles.
Aymeric Patricot en restitue ici le souffle anarchique et joyeux."
Sortie en format poche, chez Points, des Petits Blancs, le 21 janvier prochain.
Le livre proposera une postface inédite, dont voici les trois premiers paragraphes:
"Il peut être utile, pour comprendre une partie des réactions que le livre a suscitées, de faire référence à la notion d’intersectionnalité telle qu’elle est employée en sociologie et en philosophie politique, notamment aux Etats-Unis.
L’intersectionnalité se propose d’étudier les effets de cumuls de discriminations. Si l’on considère qu’il existe dans nos sociétés contemporaines plusieurs lignes de fracture – parmi lesquelles, notamment, celles de la race, de la classe, du sexe et du genre – en vertu desquelles certains individus se verront ou se sentiront discriminés, alors il est logique que certains se voient discriminés en fonction de plusieurs critères. Il existerait ainsi des sortes de coefficients d’oppression. Par exemple, une femme noire et lesbienne subirait trois formes de discrimination quand un homme noir hétérosexuel n’en subirait qu’une. Et l’on suppose que la situation de la première serait ainsi plus complexe, plus douloureuse que celle du second.
C’est dans le cadre de ces privilèges et dominations qui se croisent, se cumulent ou s’annulent que naissent les débats. On comprend ainsi qu’il faille plaindre un individu subissant plusieurs formes de discriminations… Mais que penser de celui qui subit une forme de discrimination tout en jouissant, face un autre, d’une forme de privilège ? Victime d’un côté, oppresseur de l’autre ; discriminé le matin, discriminant le soir. Faut-il par conséquent tenir certaines formes d’oppression comme plus fondamentales que d’autres ? Cela permettrait de clarifier les choses et de ramener le faisceau des oppressions à une ligne essentielle. Ou bien doit-on s’efforcer de rester vigilant vis-à-vis de chaque forme de discrimination, tenant une sorte de comptabilité de celles que l’on subit et que l’on fait subir tour à tour ? (...) "
Vies enchantées, bonheurs paradoxaux, les personnes qu’Aymeric Patricot a rencontrées pour ce livre ont réussi une chose exceptionnelle : être heureuses. Et pourtant, elles ne diffèrent d’aucun d’entre nous. Toutes se sont simplement focalisées sur leurs goûts les plus intimes, et si leur bonheur est souvent inattendu, s’il peut parfois ressembler à une lubie, c’est qu’il coïncide avec ce qu’elles ont de plus singulier.
Un détail contamine leur vie, qui vient les combler. Que ce soit Camille ravie par son jardin, Jodie nourrie par sa colère, Denis content de son cynisme ; que ce soit l’idiot du village, la femme douce, l’oiseau de nuit ; ou encore des écrivains aussi divers que Montaigne et Céline, Proust et Beauvoir, aucune satisfaction extérieure n’aurait suffi à leur accomplissement : c’était à eux de l’inventer, selon des méthodes qu’Aymeric Patricot recense avec humour et admiration dans cette nouvelle enquête, qui est aussi un traité du bonheur conçu comme « ce qui nous permet d’étendre notre moi aux confins de l’univers ».
Depuis que je s’enseigne à Troyes, j’entends parler du romancier Jean-Philippe Blondel. Il travaille dans un lycée voisin et ses livres rencontrent un certain écho. J’avais notamment repéré son dernier en date, Un hiver à Paris (Buchet Chastel, 2014), évoquant l’univers parfois difficile des écoles préparatoires – que je connais comme étudiant et comme professeur, désormais. La prépa, l’enseignement à Troyes, l’écriture de romans… Cela nous fait décidément des points communs et je me suis finalement décidé à lire Un hiver à Paris.
J’en suis ressorti séduit. Cette chronique douce-amère se lit d’une traite, bien écrite, sensible, impeccablement construite. Un certain art du romanesque à l’économie, proche de l’autofiction mais plus classique dans la forme, à mille lieux de l’héroïsme parfois épuisant des pavés américains.
« Clauzet était l’un des pires spécimens d’enseignants que j’avais rencontrés. Convaincu de son importance, lui qui n’avait rien publié d’autre que de petits articles dans d’obscures revues universitaires et dont la Grande Ambition se limitait à un éventuel « Que sais-je ? » sur le classicisme – projet sur lequel il ne cessait de gloser. Persuadé aussi d’enseigner à l’élite mondiale qui devait néanmoins être traitée comme tout étudiant de classe préparatoire, voire comme tout élève de collège ou de lycée : avec un dédain affiché et, de temps à autre, une syllabe de reconnaissance ou d’encouragement, telles des miettes négligemment lancées à des pigeons. Il était célèbre pour ses reparties blessantes, ses saillies drolatiques qui crucifiaient ses victimes. Cela aurait été amusant s’il s’était adressé à des gens de son âge – la petite quarantaine. Cela ne l’était pas du tout, parce qu’il s’adressait à des encore adolescents souvent fragiles. Vomir la jeunesse pour son inculture n’est qu’une ultime preuve de la détestation de soi. » (page 49)
Bilan mitigé pour ma première intervention dans l'émission de Taddéi, "Ce soir ou jamais", sur le thème de la mixité : on m'a souvent coupé la parole et j'ai eu de la peine à la reprendre puis à me lancer dans un de ces couloirs rhétoriques qu'affectionnaient les autres, manifestement rompus à l'exercice. J'en avais, pourtant, des choses à répondre - notamment à Thomas Guénolé ! Je saurai sans doute mieux m'y prendre, si l'on m'en redonne l'occasion...
("Pour débattre de la mixité sociale, Frédéric Taddéï réunit l'économiste et sociologue Eric Maurin, l'essayiste Hacène Belmessous, la présidente du Conseil national de l'Evaluation du Système scolaire Nathalie Mons, le politologue Thomas Guénolé et l'écrivain Aymeric Patricot. Nicolas Godin, dont l'album «Contrepoint» sort le 18 novembre, se produit en live au cours de l'émission.")
C'est à l'occasion de mon sixième livre (et quatrième roman) que Le Monde des Livres (édition du 29 mai 2015) me fait l'honneur de quelques lignes - certes peu nombreuses, mais agréables.
"Spéculations insulaire
21 kilomètres carrés, 10 000 habitants : c'est l'île de Nauru, dans le Pacifique. Après son indépendance en 1968, ce minuscule territoire devint l'un des pays les plus riches du monde grâce à ses réserves de phosphate ; trente ans plus tard, l'Etat a fait faillite. Si ces faits sont réels, Aymeric Patricot a choisi de les raconter à travers le personnage fictif de Willie, Philippin immigré sur l'île, qui en deviendra le président, guidé par Erland, un Occidental qui l'initie au libéralisme. Grisé par ses premiers succès, Willie se laisse entraîner dans des placements hasardeux. Entre épopée et conte philosophique, c'est un livre profond et poétique sur les ravages de l'économie de marché et l'apprentissage de la liberté." (Virginia Bart)
Mon nom est (...). A la foire du livre de Limoges, je vous ai acheté un livre "Les petits Blancs", nous avons évoqué les "tabous" actuels et nous avons convenu qu'après lecture, je vous donnerais un avis.
Globalement, la lecture est agréable, alors que le sujet n'est pas de ceux qu'on cherche puisqu'il préconditionné par des procès en sorcellerie défiant toute cohérence. Et quand on évoque le racisme, le niveau d'instruction ne se rapproche ni de la Raison, ni de l'esprit scientifique, ni de l'humanisme.
A mes yeux, ce livre indique déjà clairement votre générosité, ce qui n'est pas si courant aujourd'hui, non qu'elle soit rare. Mais il faut du courage et une véritable empathie pour aller chercher, dans les multiples portraits que vous proposez, ce qui reste de sens à la vie de chacun, puis relier ces diverses expériences pour tenter de comprendre quelque chose qui serait à comprendre entre politique, pauvreté, couleur de peau, racisme, et pire, misère morale et tristesse, voire angoisses profondes et justifications de la violence.
Il est déjà important de dire que les rencontres que vous avez faites pour nous (pour moi), sont un vrai cadeau que j'ai apprécié, puisque c'est précisément le type de rencontres qu'on fait peu. Celles qu'on fait, on ne les approfondit que rarement. Et quand on les approfondit, elles gardent un caractère isolé qui n'apporte pas cette excellente variété de situations que vous avez su juxtaposer. Ainsi, on ne peut se défiler devant une réalité produite en série par notre société et dont les différences apparentes ne proviennent que des personnalités, des circonstances et d'un hasard débridé.
Vous exprimez clairement les sentiments et ressentiments de ceux qui se retrouvent sans avenir à construire puisque tout leur échappe. Les décisionnaires sont loin d'eux, tellement loin qu'à l'évidence ils n'habitent pas le même pays et ne font pas partie de la même communauté!
La partie que vous avez étudiée est bien analysée et les idées que vous proposez ont toujours de l'intérêt. Elles méritent d'être dites.
Cependant, je ne suis pas sûr de comprendre l'objectif de votre livre. C'est le constat de situations humaines, avec des ressentis qui n'ont rien de réjouissants et je ne vois pas de causes, donc pas de solutions et pas d'espoirs.
Ce qui m'a posé problème, c'est ce vous écrivez à propos de votre idéal familial "principes rigides, finalement mortifères...",
"je ne suis pas loin d'être un déclassé" et autres doutes que je n'étais pas sûr de comprendre... Et puis voilà que vous écrivez quelque chose qui me touche et m'intéresse et m'éclaire: "il existe un grand nombre de personnes qui dressent une barrière de feu entre elles et ces miséreux, les méprisant avec un sens redoutable de la bonne conscience .... Ils se considèrent comme distincts, exprimant leur opinion avec une brutalité, une candeur confinant au racisme...".
Pris par la lecture des portraits, je n'ai pas, en première lecture, accordé à ces pages l'importance qu'elles avaient et j'ai dû les rechercher et les relire pour en comprendre la réelle portée et réévaluer l'ensemble du texte.
J'ai l'impression que vous dites les choses avec mesure mais qu'au delà, tous ces portraits heurtent profondément à la fois votre intelligence et votre humanité, si tant est que les deux soient séparables. Et les deux ont effectivement été séparées pour parvenir à ce fiasco d'une civilisation qui a cassé ces valeurs qui étaient ses valeurs fondatrices.
C'est le sujet que je traite selon une position quelque peu complémentaire à la vôtre. Je suis un petit blanc par la pauvreté et le milieu social, sans en faire vraiment partie sur le plan moral. Ce petit blanc écrit à propos de l'élite, de sa pauvreté morale, de son incohérence intellectuelle, et essentiellement de son pitoyable racisme légalisé, entériné par la culture qui l'a intégré sans rien voir passer. Le portrait n'est pas individuel, il est général. La démonstration est simple, dure et redoutable.
Je peux vous envoyer quelques pages qui fondent la démonstration. Si vous voulez échanger avec moi à des fins d'intérêt général, toute critique est bienvenue puisqu'elle permet d'affiner le sujet. Moi qui avait placé beaucoup d'espoir dans le mérite, je le place aujourd'hui dans le revenu de base qui permettrait de rendre leur dignité à beaucoup d'exclus plus ou moins définitifs et remplacerait tout ou partie du social et de ses dossiers administratifs à déposer aux pieds des collaborateurs du système.[...]
La trajectoire nihiliste et ratée des ambitieux à tête de vent
Une île du Pacifique dotée, malheureusement pour elle, de ressources minières. Un peuple alangui,
vaguement consanguin, cancanier, de religion mal stabilisée, et perpétuellement renvoyé à lui-même par
l'océan. L'histoire qui passe, de temps en temps : les Australiens débarquent et exploitent la mine, puis les Japonais
l'envahissent, puis l'île est libérée et devient indépendante. Le narrateur, qu'on suit de l'ascension à la chute, n'est pas
tout à fait natif de l'île ; il y a été importé, certes jeune, mais l'écart avec les vrais îliens est suffisant pour qu'il y puise un
désir de s'intégrer à eux et de les dominer. Désir qu'il va assouvir en entrant dans l'administration de la compagnie
minière gérée par les Australiens, principale pourvoyeuse de fonds de l'île, puis en faisant une carrière politique qui le
mènera à la présidence, l'indépendance venue.
Trois pôles dans l'existence de ce narrateur : sa carrière politique, son adultère, sa femme. Et une sorte dalter ego fascinant et fatal, de modèle à moitié détesté inconsciemment, à moitié adulé : le directeur financier de la compagnie pour laquelle il travaille. Cet homme qui initie le narrateur aux ressorts du capitalisme est le portrait type du jouisseur libérallibertaire,
au cynisme occidental, au relativisme moral, au détachement, et à la prédation décontractée.
C'est un roman de destin : on prend le narrateur jeune, on le quitte à l'agonie. Il aura raté sa vie entière
parce qu'il l'aura orientée vers une réussite qui n'était pas la sienne. Heureusement pour lui, sa déchéance sera suffisamment
longue et complète pour qu'elle prenne un sens précis. Il échouera à se faire réélire aux présidentielles face
à son rival, qui est, lui, un pur îlien ; il perdra sa femme (et ses enfants au passage) ; il perdra sa maîtresse ; il perdra
son ami. Il entrera dans l'éternité sans avoir rien accompli qui lui soit propre, et abandonné de tous. C'est un homme
remarquable tout en étant sans bilan et sans rayonnement ; un homme méprisé, y compris par lui-même, qui a eu son
heure de gloire. Où est l'explication de ce qui n'a pas marché ? Il a simplement commis une grosse erreur d'interprétation
de la vie : la prendre pour un appel à une réussite empruntée. Ce roman suit au fond la trajectoire nihiliste et
ratée de tous les ambitieux à tête de vent. Ça fait du monde.
Sur le dossier « femmes », le narrateur se met dans le pire des cas : il trompe sa femme tout en l'aimant. Dans ce cas
extrême, la loi veut qu'il ne suffise pas de tromper sa femme avec sa maîtresse, encore faut-il tromper sa maîtresse avec sa
femme : double ration d'hypocrisie et donc de travail psychique, auquel peu de cerveaux d'homme sont capables de
résister durablement sans développer une pathologie chronique. Celle-ci a pour nom le syndrome de l'adultère sans
cause : l'homme flotte bêtement entre deux femmes, et finit par flotter sur tous les sujets.
Il choisit sa maîtresse sous le mince prétexte qu'il la désire depuis longtemps, qu'elle n'a rien contre les rapports
sexuels dans les sous-bois et qu'elle est très belle. Sa maîtresse n'est que sa faiblesse, et il ne le voit même pas.
Comme il est lâche, là aussi sans le savoir, cette aventure devient consubstantielle à sa vie ; pas moyen de la maîtriser
; et donc c'est elle qui le maîtrisera.
Sur le dossier politique, il profite de la vague de modernisation qui suit l'indépendance et de la pluie d'argent qui
tombe de l'exploitation des mines pour engager son pays dans la voie de la modernité occidentale. Le peuple souverain marche dans la combine, jusqu'au moment où les revenus cessant avec la fermeture de la mine épuisée, le budget
devient intenable, et le président se retrouve dans l'obligation, impossible à tenir, de financer ce qu'il a créé : beaucoup
de services publics, plombés par des syndicats autistes. Et c'est la faillite. La naïveté du narrateur, dans le choix de ses attachements personnels comme en politique, est la conséquence d'une personnalité qui est restée à l'état de projet, tandis
que son masque social est au contraire sophistiqué, abouti. Il s'est façonné sur le modèle de cet Australien qui lui
apprend tout, qui lui désigne tous ses désirs. La personne du narrateur est une friche, son mensonge est une oeuvre.
C'est un roman frappant, profond, avec quelque chose de déterminé, de calmement ambitieux qui prévient en sa
faveur. Je dirais même plus : il est très calmement très ambitieux. Rauque comme Conrad (la cruauté reptilienne dans un monde hostile et étrange), inexpiable comme Maupassant
(l'art de la trajectoire).
Sur le blog Appuyez sur la touche lecture
, une recension très complète de "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" :
"Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs" (Daniel Defoe).
J'aurais parfaitement pu prendre comme titre de ce billet la phrase mise en exergue de notre livre du jour, également tirée de "Robinson Crusoë", mais je suis allé en chercher une autre. Coquetterie de blogueur, disons. Mais, vous verrez que le roman de Defoe va revenir dans le courant de ce billet, c'est certain. En attendant, préparer vous à voyager dans un endroit paradisiaque, une de ces fameuses îles dont quelques images nous feraient automatiquement rêver, surtout en ce gris et froid hiver. Mais, comme souvent, quand il y a paradis, l'enfer n'est jamais très loin. Aussi voisin que le rêve l'est du cauchemar. Aymeric Patricot s'empare d'une histoire vraie, qui aurait pu s'appeler "Grandeur et décadence de l'île de Nauru", mais qu'il raconte, en y incluant une trame romanesque sous le titre "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" (en grand format aux éditions Anne Carrière). Et, au coeur de tout cela, un personnage dont le rêve était l'exact symétrie des nôtres...
Je présenterai "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" à la librairie La Manoeuvre, le mardi 27 janvier 2015, à partir de 19 heures - 83 rue de la Roquette dans le 11e. La présentation sera suivie d'un verre sur place puis d'un dîner dans le quartier.
Quelques remarques, en vrac, sur le dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission.
- Dans le premier tiers du livre, Houellebecq renonce à son adjectif fétiche, « pénible », pour adopter « dense » et « intense ». Le mot « chatte », quant à lui, reste assez présent.
- D’un point de vue dramatique, c’est son roman le plus tenu : l’intrigue ne se disperse pas, le propos est clair, l’auteur se permet même un certain suspense. Rien à voir avec le côté vague du précédent, La carte et le territoire, qui m’avait fait l’effet d’une sorte d’édulcoration générale de l’art houellebecquien.
- Le livre n’est pas vraiment islamophobe : il est plutôt critique vis-à-vis d’un Occident fatigué, prêt à renoncer à ses grands principes. L’Islam est présenté comme une religion conservatrice, prenant le relai du catholicisme qui se décompose. La grande originalité du livre est d’ailleurs de décrire un Islam jouant le jeu de la démocratie, conquérant le pouvoir par une alliance avec le PS. Assez peu crédible, l’hypothèse n’en est pas absurde pour autant. Après tout, le PS doit aujourd’hui sa place au fait que l’électorat musulman se porte vers lui à une écrasante majorité – ce qui pourrait un jour se retourner contre ce même PS dans la mesure où cet électorat, par la force des choses, reste conservateur.
- Le personnage le plus attaqué dans le livre s’appelle François Bayrou, présenté comme un homme lâche et bête. Plus généralement, le livre est une satire – des mondes politique, journalistique et universitaire. Certains personnages sont sympathiques, la plupart assez mous, voire assez vils. Le narrateur exprime une sorte de misanthropie light qui fait son charme.
- Dans La carte et le territoire, Houellebecq faisait l’éloge d’une certaine gastronomie trash (escargots, tripes…) assurant à la France une partie de son succès. Ici, il enfonce le clou. Le narrateur s’intéresse beaucoup au terroir. Et s’il décrit la gastronomie comme un substitut aux plaisirs sexuels, il ne lui réserve pas moins une place de choix – celle de la tendresse, celle du raffinement, ce qui est rare après tout dans l’univers de Houellebecq.
- Quelques scènes de sexe explicite, cependant moins provocantes que d’habitude – ici, pas d’histoires de femmes sortant de partouze en civière. J’ai appris une jolie expression : la feuille de rose, l’autre nom de l’anulingus.
- Un nouveau venu dans les gimmicks qui définissent l’art de Houellebeq, à côté des scènes de sexe ou de supermarché : l’évocation des phénomènes météorologiques. Il est beaucoup question de dépressions ou de pression atmosphérique. Reflet amusé de l’importance que revêt la météo dans les bulletins d’information ? Métaphore sur le côté dérisoire des destinées humaines ?
- De belles pages sur Huysmans, de longues citations de Péguy, quelques vannes sur Paulhan… C’est l’aspect que je préfère désormais chez Houellebecq, la très grande justesse avec laquelle il parle d’autres écrivains – ce qui ne le retient pas, bien sûr, d’en insulter quelques-uns, ce qui me fait rire.
"Je ne sais pas vous, mais je n'ai pas réussi à lire depuis le 7 janvier. Quelques centaines d'articles, quelques dizaines de tribunes, de points de vue, de désintox et de décentrages; beaucoup trop de cette infobésité qui nous a submergé, englouti, sans que nous puissions nous en détacher. J'ai essayé, en vain. J'ai lu un livre sur les luttes des intermittents du spectacle, mais un livre de travail, Stabilo en main et notes à venir. Aisé. Mais s'échapper avec de la fiction, impossible. J'ai bien tenté de suivre le grand Ian Mc Ewan, mais ce livre que j'ai fini mardi dernier m'a filé entre les doigts. D'un point de vue technique, on peut considérer que je l'ai lu puisque j'ai atteint la dernière page, mais il n'en restera rien. Qu'il me pardonne.
Et puis je suis tombé sur le livre d'Aymeric Patricot. Ces deux derniers livres étaient des essais, où l'on trouvait par petites touches sombres des pans de l'horreur actuelle. "Portrait du professeur en territoire difficile" parlait notamment des tensions dans certains quartiers, des tensions ethniques, sociales surtout, identitaires. Un livre sans excès qui n'en était que plus fort. Puis les "petits blancs", une plongée passionnante dans la France hors caméra où l'on avait assimilé, à tort, Patricot a un émule de Zemmour. J'imagine que comme pour Charlie, ça doit être dur d'être aimé par un con. Et que cela lui a donné l'envie de s'évader.
Après avoir terminé le roman, j'apprends qu'il s'agit d'une histoire en partie vraie. Il y a vraiment eu une île d'Océanie devenu la plus propsère au monde grâce à la richesse de ses roches, pleines de phospate. Cela m'a vraiment surpris, non que ça ait existé, mais que Patricot s'en soit inspiré tant ce texte souffle l'évasion et la liberté fictionnelle. Un vrai roman. Et ça fait du bien.
Un vrai roman avec un protagoniste pauvre et humble, mangé par l'envie d'échapper à sa condition, à ses shorts déchirés. Il y a des figures pleines de vies, mentor économique, opposant politique, la femme et la maîtresse, tous vivent parfaitement, mais autour de ce protagoniste, Willie, passionnante figure. Passionnant car il incarne la traduction la plus absolue du bon type au bon moment. Quand il arrive sur l'île, il s'agit d'un rocher sans intérêt. Et l'économie débarque sans coup férir, comme dans la fable de Lordon (j'ai oublié le titre, mais c'est bien et dans la République des Idées). Ils avaient des carrières, ils se découvrent nababs et aspirent au consumérisme. Willie a de l'ambition et va négocier pour tout. Classiquement et en accéléré, l'obésité succède à la malnutrition. Tout va trop vite mais personne ne se pose pour réfléchir, comme l'écrit Patricot "les salaires ont doublé. Même les oisifs vivaient de ce que leur transmettaient familles et amis. Les inégalités s'accroissaient, mais l'euphorie générale gommait tout ressentiment". Quel parfait résumé des 30 glorieuses. Plus dur fut la chute que l'on vit de façon factuelle avec l'arrêt des pelleteuses, et métaphorique avec la déchéance de Willie, prostré, interdit devant une déchéance qu'il n'a pas vu venir, grisé qu'il était par les courbes sans cesse en hausse.
Parce que ça se lit comme un roman et que ça donne à réfléchir sur l'absurdité de la matrice dominante avec un décentrement géographique suffisant pour ne pas y voir un roman à clé, "j'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" fait beaucoup de bien à l'âme. En ce moment ce sont les soldes, période pendant laquelle pour 18 euros on ne parvient pas à se procurer du bien être. Pour le même prix, on peut s'offrir ce livre, sans doute une bien meilleure affaire."
Une brève dans Ouest France du 14/01/2015 à propos de "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure".
"Quand le jeune Willie débarque sur l'île de Nauru, en Océanie, dans les années trente, il est loin de se douter que la petite colonie britannique deviendra bientôt la république la plus prospère du monde, et qu'il en sera le maître Pour l'instant, fuyant la misère qui a tué son père aux Philippines, il compte bien s'intégrer au système de production occidental, entreprise
prométhéenne d'extraction du phosphate qui, tout en enrichissant l'île, la ravage. Ce roman raconte, sur plusieurs décennies, son irrésistible ascension et sa chute, épopée dérisoire et brutale d'un homme confronté aux vertiges du pouvoir a l'ère des décolonisations. Comment, quand on veut dominer le sort, rester fidèle a soi-même comme aux autres ? Une vie peut refléter toutes les vies, et le destin des peuples. En concentrant dans l'histoire de Willie, incarnation fulgurante de celle de Nauru
les espoirs et les angoisses qui dominent le monde, Aymeric Patricot donne une traduction romanesque, pleine de souffle
et de beauté, aux questions de notre temps."
Dans la plupart des romans de Balzac, le protagoniste est un homme pur, au cœur bon, souffrant dans l’adversité, prêt au sacrifice – j’achève tout juste ma lecture de La Recherche de l’infini. Et c’est finalement l’impression que me fait Balzac lui-même : je suis persuadé maintenant qu’il était un homme généreux, bienveillant. Du moins, qu’il avait cette image de lui-même.
En fin de compte, c’est une chose rare que l’écrivain soit un personnage sympathique. Et cette sorte d’ethos compte, à mes yeux, dans l’appréciation que je me fais d’une œuvre. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec Proust sur ce point : la rupture n’est pas si grande entre l’auteur et son personnage. Souvent, la biographie éclaire des aspects mystérieux d’un livre. Et puis, soyons honnête : la part d’admiration que l’on porte à une œuvre, on la porte aussi et surtout à la femme ou à l’homme qui l’incarne.
En décembre 2013, Eric Zemmour publiait dans Le Figaro un compte-rendu de mon livre "Les petits Blancs" dans lequel il me reprochait notamment de rester "politiquement correct". Le paragraphe suivant allait causer quelques remous :
"Misère financière, misère sociale, misère psychique, misère familiale, misère sanitaire même, Patricot laisse parler ses interlocuteurs qui lui confient leurs malheurs, leur sentiment de déchéance, leur haine des autres et de soi ; jusqu'à la misère sexuelle des jeunes prolétaires blancs qui, éduqués dans l'univers du féminisme occidental, ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes, qui séduisent nombre de jeunes femmes blanches, blondes de préférence, comme le prouve le succès du site blanchablacks.com, que Patricot interprète comme la revanche symbolique de la colonisation, sans voir qu'il exprime aussi l'antique attrait des femmes pour le mâle dominant, le vainqueur, à l'instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la Seconde Guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains."
Philippe Corcuff, pour Rue 89, non sans tacler le livre, a très vite pointé le fait qu'Eric Zemmour me faisait endosser ses propres obsessions, caricaturant des propos qui se voulaient nuancés. Il s'est par ailleurs étonné que je ne condamne pas sur ce blog les amalgames de l'article en question.
Le Monde, en revanche, n'a pas jugé bon de pointer ce qui me différenciait d'Eric Zemmour. Dans l'édition du 9 novembre 2014, la journaliste Ariane Chemin a publié un long article à charge contre Eric Zemmour, à l'occasion du succès phénoménal de son livre "Le Suicide français". Elle y égrène notamment un certain nombre de références et de lectures de Zemmour - les "Petits Blancs" se trouve alors inclus dans une litanie visant Alain Soral, Renaud Camus... Manifestement, le livre n'a pas été lu. L'article reprend le même paragraphe analysé par Courcuff, mais en laissant croire qu'Eric Zemmour et moi tenons les mêmes propos. Il est notamment difficile de savoir quel est l'auteur de telle ou telle phrase :
"Il [Eric Zemmour] continue (...) à creuser le sillon de ses obsessions. Dans Le Figaro, il chronique Les Petits Blancs, d'Aymeric Patricot, un livre qui décrit « la misère sexuelle de [ces] jeunes prolétaires qui ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes ». Les étrangers qui nous prennent nos femmes ! Pour Patricot, c'est « la revanche symbolique de la colonisation ». Pour Zemmour, bien davantage encore : le signe de « l'antique attrait des femmes pour le mâle vainqueur, à l'instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la seconde guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains ». La version mainstream, en somme, des Années érotiques 1940-1945, de Patrick Buisson (Albin Michel, 2008), une histoire de la « collaboration horizontale », où les femmes n'ont pas souvent le beau rôle - comme dans les « essais » de Soral et de Zemmour."
C'est d'autant plus dommage qu'il s'agit de la seule mention que Le Monde aura fait des "Petits Blancs".
Mes éditeurs de chez Plein Jour ont protesté, estimant que l'article, pour le moins ambigu, prenait la lecture de Zemmour pour argent comptant, sans se soucier de la réalité du livre. Le Monde a finalement publié le correctif suivant, dans son édition du samedi 15 novembre 2014 - coincé sous une grande publicité pour un déstockage massif de canapés convertibles :
"Eric Zemmour. Sybille Grimbert et Florent Georgesco, directeurs de Plein Jour, la maison d'édition qui a publié en octobre 2013 l'essai d'Aymeric Patricot, Les Petits Blancs, tiennent à signaler que la lecture faite par Eric Zemmour de cet ouvrage (Le Figaro du 5 décembre 2013), reprise dans le portrait du polémiste publié dans Le Monde daté 9-10 octobre, "travestit" gravement la pensée de M. Patricot. "Tout l'objet de son travail intellectuel est, précisément, de rendre possible une analyse objective et équilibrée, loin de la radicalisation, dont M. Zemmour est le symbole, des crises identitaires qui traversent notre société."
Comme beaucoup, je tiens Simone de Beauvoir pour la plus grande diariste française du 20ème. Sa pensée doit beaucoup à Sartre, mais son autobiographie vibre d’une vie que le maître existentialiste peinait à rendre : plume fluide, ample, nourrie, précise.
Le premier volume, Mémoires d’une jeune fille rangée, débute pourtant de manière assez fastidieuse. Dans la première partie, notamment, l’auteur cherche à trop bien écrire… Et les détails étouffent un peu l’ensemble. On dirait que Beauvoir écrit d’une manière aussi bourgeoise que son milieu. Malgré tout, l’écriture s’allège au fil des ans – collant davantage aux émotions, décrivant des faits plutôt que des sentiments. Cela tient sans doute au fait que Beauvoir évoque des événements de plus en plus récents.
Ainsi les Mémoires du Castor se calquent-ils, les années passant, sur le journal dont ils s’inspirent. Et c’est particulièrement frappant dans l’avant-dernier volume, Tout compte fait, qui se lit d’une traite. Voyages, amours, débats… Beauvoir passe sans transition d’un aspect à l’autre d’une vie qui se veut à la fois romanesque et intellectuelle – c’est ce qui fascine.
Malgré tout, la formule devient assez mécanique. Beauvoir alterne dissertations de khâgneuse et journal de jeune fille, sans lisser l’ensemble. Les détails sont charmants mais ils virent à l’anecdotique. Ce que l’auteur gagne en naturel, elle le perd en force. Et elle finit par laisser au lecteur une impression assez regrettable : celle d’une femme mûre qui n’a finalement pas tellement grandi, appliquée comme une élève, laissant filer le quotidien avec la naïveté d’une adolescente qui attend d’en savoir davantage.
Par ailleurs, n’y a-t-il pas de la complaisance à raconter par le menu ses rencontres, ses repas, ses soucis, comme si chacun d’eux contenait une part de vérité ? Comme si le moindre détail participait du prestige de la grande dame ?
Dans le tout dernier volume, La cérémonie des adieux (1981), plus court que les précédents et retraçant les dernières années de Sartre, l’impression se confirme. La complaisance flirte avec le voyeurisme : Beauvoir ne nous épargne pas grand-chose des supplices de Sartre – problèmes de vue, d’étourdissements, de divagations, d’incontinence… Beauvoir ne cède-t-elle pas à des effets faciles, trop faciles pour une œuvre qui se veut exigeante ? Elle-même annonce d’ailleurs en préambule que le livre retrace « la fin de Sartre »…
L’écriture calquée sur celle du journal donne quelques paragraphes assez faibles.
« En un jour le soleil était devenu un soleil d’été ; les bourgeons éclataient, les arbres verdoyaient, dans les squares les fleurs éclosaient et les oiseaux chantaient ; les rues sentaient l’herbe fraîche. »
Toujours cette impression de vie, d’optimisme, mais avec un goût nouveau, cependant, celui du demi-mensonge : Beauvoir soigne le maître, lui dresse un véritable monument, relève le moindre de ses mouvements mais dresse un voile de pudeur devant certains aspects plus problématiques de sa biographie comme sa liaison supposée avec sa propre fille adoptive. Toute à son admiration, elle oublie de se montrer ironique, comme on aimerait qu’elle le soit de temps en temps.
Ce qui ajoute d’ailleurs au malaise que peut susciter l’attitude de cette grande prêtresse du féminisme : elle donne plutôt l’image ici d’une épouse modèle, d’une amante dévouée, d’une midinette agressivement protectrice, d’une véritable dame patronnesse veillant sur un héritage. L’ultime contradiction de ce témoin privilégié des passions du siècle ?
Il n’y a pas une semaine sans qu’un événement relayé par les médias ne mette en scène ces petits Blancs qu’on s’évertue pourtant, chaque fois, à ne pas nommer. Plus leur image crève l’écran, moins on le signale. Plus la singularité de leur situation semble criante, moins on l’analyse.
Je me contenterai d’évoquer trois exemples récents, du plus anecdotique au plus terrifiant.
Tout d’abord, l’expression que Valérie Trierweiler prête à François Hollande, à tort ou à raison – ces fameux « Sans-dents ». Qui sont-ils au juste, sinon ces pauvres des campagnes, ces familles que la Sécurité Sociale, depuis longtemps déjà, renonce à soigner correctement ? Les soins dentaires restent chers, hors de portée d’un nombre grandissant de foyers. On rétorquera qu’il s’agit d’un problème social, et qu’il y a des Sans-dents parmi toutes les communautés. Seulement, et c’est là que le bât blesse, les clichés de la misère ne sont les mêmes d’une communauté à l’autre. Non seulement François Hollande, si l’on en croit Valérie Trierweiler, pensait à de toutes autres personnes que des membres des minorités ethniques, mais les « dents pourries » sont bien l’un des éléments visuels les plus récurrents de la représentation des White Trash. Que l’on songe à Josette dans Le Père Noël est une ordure, aux mercenaires dégénérés de Tarantino dans Django unchained ou encore au personnage effrayant de Merle Dixon dans la série Walking Dead. Cette sorte de cliché visuel, on ne le trouve que très rarement dans la représentation de la pauvreté chez d’autres communautés. Les dents blanches y sont même parfois mises en scène comme le signe d’une cruauté particulière du destin, réduisant à la misère des gens pourtant beaux.
Si François Hollande – tel que le met en scène Valérie Trierweiler – avait ironisé sur des pauvres autres que blancs, nul doute que le scandale aurait été bien plus considérable. Mais il est significatif qu’il ne l’ait précisément pas fait, tant on sait que la principale cible électorale du PS reste, depuis des années maintenant, les minorités ethniques. Le Blanc pauvre est tenu, lui, pour un beauf, et on a toute légitimité pour se moquer de lui.
Le succès public et critique de la série P’tit Quinquin, d’autre part. Je n’ai pas encore eu le temps de la regarder, mais je connais les précédents films de Bruno Dumont et il n’est pas difficile de remarquer comme il creuse le sillon, entre autres, de cette étude des Petits Blancs français. Encore une fois, ce genre d’expression n’affleure pas dans son travail, ni dans les articles qu’il suscite, et c’est bien dommage. Dans La vie de Jésus (1997), le thème du racisme était pourtant présent – celui qu’exprimaient ces jeunes garçons frustes, brutaux mais attachants, contre un Kader accusé de séduire la petite amie de Freddy. La tension raciale était ainsi le thème central du film. Certes, les « méchants » restaient les Blancs, mais le cinéaste leur accordait de l’attention.
Encore une fois, on nous dit qu’il ne faut pas parler de ces gens-là – pire, qu’il faut bannir les mots qui les désignent. Dire qu’ils existent, dire qu’ils sont humains, ce serait faire le jeu du Front national, stigmatiser les autres ou montrer de l’intérêt à une population qui ne le mérite pas.
Enfin, et là nous touchons au cœur du problème – ce moment où le déni de réalité accentue les douleurs et suscite de nouveaux drames –, je pense à l’affaire des pédophiles de Rotherham, en Angleterre, une affaire explosive et saisissante. Je n’ai pas la place ici d’entrer dans les détails, mais on pourrait résumer l’affaire comme suit : Des hommes d’origine pakistanaise ont violé pendant des années plus d’un millier d’enfants ou adolescents blancs, en rupture familiale, sans qu’interviennent les services dédiés à l’enfance ; ces derniers avaient peur de passer pour racistes.
Séisme national, peu d’échos en France. Les journalistes de l’hexagone doivent ressentir la même gêne que les acteurs sociaux anglais de l’époque. En tout cas, ils préparent le terrain pour des affaires comparables, puisqu’ils s’apprêtent à taire des faits qui pourraient ébranler leur conviction foncière : celle que les petits Blancs n’existent pas et que leur souffrance de toute façon ne mérite pas notre attention puisque, en tant que Blancs, ils ne peuvent être victimes.
Si je compilais, en annexe de mon livre Les Petits Blancs, tout ce que l’actualité charrie de faits divers à leur propos, mon éditeur m’en voudrait beaucoup : le livre deviendrait une encyclopédie.
Un bel article, intelligent et documenté, d'Ismaël Ferhat, sur le blog Trop Libre de la Fondation pour l'Innovation Politique :
"Si avant 1981 l’ouvrier était l’archétype du dominé, tant socialement, qu’économiquement et politiquement, l’élection de François Mitterrand coïncide avec une profonde transformation de cette perception. C’est cette mutation qu’Aymeric Patricot, enseignant et écrivain, écrit avec succès dans Les petits blancs, voyage dans la France d’en bas.
1981 ne constitue pas uniquement un changement politique. L’année constitue une ligne de partage dans la perception des classes populaires. Avant, l’ouvrier était l’archétype du dominé, tant socialement, qu’économiquement et politiquement. L’élection de François Mitterrand coïncide avec une profonde transformation de cette perception. Depuis les émeutes, en 1981, dans la cité des Minguettes, dans l’agglomération lyonnaise, l’image de la misère et de la marginalisation sociale a en effet été symbolisée, de manière croissante, par la figure de « l’immigré de banlieues ». Les dispositifs sociaux (RMI puis RSA, CMU), urbains (naissance du Ministère de la ville en 1990), culturels (installation du Haut conseil à l’intégration en 1989), éducatifs (création des Zones d’éducation prioritaires en 1981) ont été largement orientés vers les catégories sociales marquées par le double sceau des quartiers HLM et de l’immigration. C’est en creux cette mutation qu’Aymeric Patricot, enseignant et écrivain, étudie dans un ouvrage au titre provocateur, Les petits blancs, voyage dans la France d’en bas. Le livre a suscité un succès et un malaise tous deux révélateurs.
En effet, la « France d’en bas », pour reprendre une expression établie par l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin à son arrivée à la tête du gouvernement français en 2002, ne se limite pas au nouveau damné de la terre que représenterait l’immigré (ou la personne issue de l’immigration) de banlieue. Plusieurs auteurs (le politiste Laurent Bouvet et le géographe Christophe Guilluy étant en pointe), ont souligné le danger d’une minoration, dans tous les sens du terme, des classes populaires traditionnelles. Ils ont montré qu’elles étaient géographiquement repoussées dans les périphéries, économiquement assommées par les mutations de l’appareil productif, socialement marginalisées, culturellement méprisées.
Aymeric Patricot souligne, quant à lui, un constat d’une grande violence, dont plus aucune force majeure ne se saisit véritablement : l’ouvrier blanc fut longtemps « locomotive de l’histoire » selon l’expression de Marx et Engels, fer de lance des gauches européennes, drapeau (alternativement craint ou espéré) du progrès. Il est désormais perçu comme un groupe en déclin, un membre du « lumpenproletariat » (le « prolétariat en haillons » dans le vocable marxiste), voire le symbole même de l’archaïsme. En effet, n’est-il pas la figure même du « beauf », caricaturé pour son absence d’ouverture, de tolérance, de métissage, de libéralisme culturel, et toujours soupçonné de voter FN ? N’est-il pas devenu le contre-symbole de la modernité et du progressisme?
Les vaincus de la société française ?
De nombreux mois furent nécessaires à l’auteur pour étudier les « petits blancs ». L’expression elle-même, précise-t-il, n’a rien de neutre. Elle renvoie le membre des classes populaires blanches à l’expérience des colonies ou de la ségrégation aux Etats-Unis. Pourtant, ce rattachement constitue un non-sens, autant qu’une manière de les discréditer. Ces catégories sont, en effet, les grandes victimes des mutations que la France connaît depuis les années 1970. Toutes les institutions (usine, PCF, syndicalisme, sociabilité ouvrière et paysanne, nation) qui lui avaient conféré une certaine fierté sociale et culturelle ont été érodées.
De plus, ces petits blancs sont souvent les premiers à vivre dans des univers multi-ethniques et multiculturels (et comme le montre l’auteur, l’expérience est souvent réussie), alors que les élites tendent parfois, dans les faits, à des stratégies d’évitement de la « diversité » à l’école, par le logement ou à travers leurs loisirs. A la différence des minorités ethniques urbaines, dont l’influence culturelle (musique, sport, style, télévision, langage) imprègne la société française, la culture des classes populaires blanches est au mieux ignorée, au pire synonyme de fermeture et de fadeur. En lisant Aymeric Patricot, les amateurs de cinéma penseront à l’image souvent peu flatteuse du petit blanc au cinéma: Seul contre tous de Gaspard Noé en 1998, Rosetta des frères Dardenne en 1999, Flandres en 2006 de Benoît Dumont. Si une minorité en France est quasi-systématiquement dénigrée en France, c’est hélas bien ces « petits blancs ». Même politiquement, cette marginalisation parachève la honte sociale d’une catégorie qui avait tant cherché à préserver sa dignité.
Aymeric Patricot le résume dans une formule cruelle. Le petit blanc n’intéresserait que peu la droite, car il est trop pauvre. Il serait sorti des priorités de la gauche, étant trop peu exotique. Désormais, il n’aurait plus le choix qu’entre l’abstention et le vote frontiste. Effet pervers de la mise en avant d’une « fracture ethnique » ou « postcoloniale » depuis les années 1990, toute une fraction de la France plonge à la fois pour des raisons sociales, mais aussi culturelles, dans une invisibilité lourde de dangers. Cette marginalisation crée des tensions, des frustrations, et des aigreurs. L’ouvrage pose de ce point de vue un constat aussi brutal qu’inquiétant dans les conséquences à termes des souffrances méconnues des petits blancs."
Mail collectif d'un auditeur de ma conférence à Marseille pour NDL :
Une question qui m’a étreint au point d’aller la poser à l’auteur et de nous la poser ici et de la lui poser : Que faire ?
La force de sa conférence, c’est le parallèle entre ses « petits blancs » exclus du monde économique solvable, et lui-même l’auteur, et je me sens complètement comme lui, « petit blanc intellectuel », exclu aussi. De quoi ? par qui ? rejeté où ? mais surtout, que faire ? qu’est-ce que le petit blanc peut faire ? ou plutôt qu’est-ce que nous, citoyens pouvons faire pour eux, et pour nous, car nous partageons le même monde, qui ne résume pas à un mode économique solvable : il n’y a qu’une planète, qu’un espace vital vivable… et qu’est-ce que nous, petit blanc intellectuel, pouvons faire pour ne pas faire comme le petit blanc qu’il nous décrit…
Mais justement, revoyons d’abord ce qu’il nous décrit dans sa conférence,
Aymeric, l’auteur conférencier, nous a retracé le portrait de gens qu’il appelle « petits blancs ». Des gens pauvres, exilés chez eux, prenant de ce fait un beau jour conscience de leur blanchitude et de leur exil irrévocable, non pas quelque part, mais hors de leur groupe majoritaire d’origine.
Il fait le parallèle aux Etats-Unis où il voit les mêmes « petits blancs » qui eux se revendiquent « white trash », « raclure de blancs ». Là-bas, il a identifié que leur comportement tend à une forme de désir d’intégration locale. Intégration qui a minima s’exprime par l’acceptation de leurs voisins d’infortune et non pas par la haine envers ces minorités communautaires qui sont son univers et l’en auraient virtuellement exclus (virtuellement car le pauvre blanc white trash est bien obligé d’y vivre quand même). Intégration à ses voisins en communautés pourtant excluantes, mais Intégration quand même et qui s’exprime surtout par le rejet… du blanc bourgeois qui l’ont exclu, lui, petit-blanc white trash effectivement de la pseudo-communauté majoritaire, rejet hors de toute communauté qui va se traduire jusqu’à la violence revendiquée à l’encontre des blancs-bourges telle d’un Eminem (rappeur qui vaut le détour, 8 mile, très beau film qu’Aymeric aurait pu citer dans ses nombreuses références à cette culture US).
Chez nous en France, plutôt que Violence, il constate une certaine Léthargie : le « petit blanc » renonce et s’enfonce là où il est, en y trouvant sa place, avec résignation, n’y trouvant pas sa vie car il y a nulle part où aller, n’y exprimant plus aucune voix, le contraire donc d’une FN-isation dont certains bien-pensants se disent qu’elle devrait ou risquerait être leur expression naturelle, phénomène dont ils craignent qu’elle ne soit récupérée comme « cette souffrance blanche en terre envahie » et que ce risque de FN-isation suffit selon eux à justifier le voile pudique, pardon, la chape de plomb dont ils veulent incarcérer la pensée autour de ce thème.[...]
Après la soirée NDL, j'ai lu votre livre la plume à la main, ce qui ne manquera pas d'exaspérer ceux à qui je vais le faire lire.
Pour que vous me situiez, je suis gilles à qui vous avez dédicacé le livre à la fin de la soirée, j'étais intervenu, comme ancien IA de l'Ariège, en donnant des exemples de petits blancs.
Avant d aller plus loin, je vous en transmets un exemple qui peut vous interesser :quand on a créé des postes précaires de 18 ou 24 mois pour servir de secrétaire aux directeurs d'école ou d'accompagnateurs de certains handicapés, on a apporté dans chaque village un poste à une personne,toujours une femme,qui n avait plus l autonomie et la capacité d aller chercher du travail. J'ai vu clairement ces personne jusque là invisibles dans la verdure, la solitude et la pauvreté, reprendre gout à la vie et à la dignité.
18 mois ou 2 ans apres on les a renvoyées à l invisibilité car ce type de poste est à durée limitée .D autres dans les memes villages ont pris leurs places,vous avez raison,ils sont nombreux.
Sur votre livre
d abord une impression de remarquable maitrise:il n est pas simple de construire un essai par le montage d entretiens,vous y réussissez en décortiquant positionnements, significations et langage pour eclairer les non dits sans apparaitre ,c est à dire sans faiblir dans l analyse de vos objets(sauf une fois par rapport à Michea)au point qu il faut attendre le bout du bout du suspense,à la page 155,pour que vous indiquiez au milieu de toutes ces attitudes ambigues quelle posture progressiste est possible.ouf!
Votre travail n est pas seulement remarquable parce qu il met en evidence ce groupe social , les modes et raisons de son occultation,mais parce que ce groupe ,fond ultime du panier,constitue la crainre ,réelle ou fantasmée, de tous ceux qui se sentent oubliés ,non défendus , encerclés ,en perdition ou en risque de le devenir, c est à dire des 38 pour 100 prets à toutes les aventures politiques parmis lesquelles le front national et l abstention sont les variantes en vogue
Si l on pense que les profits capitalistes pour devenir de plus en plus grands doivent détruire de plus en plus d emplois,montrer le point le plus bas de la chute devient une contribution essentielle à la problématique du moment(qui va durer)
On utilise souvent le mot déclassement pour traduire ce sentiment de chute ou de déchéance.c est un concept difficile à établir car ceux dont on voudrait évoquer la chute ne sont souvent jamais montés bien haut.J ai ,fort utilement,eu recours à l explication de Clair Michalon qui distingue les sociétés de précarité et les sociétés de sécurité comme une succession d états .lla crainte ou le sentiment de déclassement devient alors la peur de la regression au stade précédent avec tous les comportements sociaux que cela implique.
Je signale son nom à votre curiosité
Je voudrai savoir pourquoi,dans cette sociologie des ressentis,si juste et si actuelle,vous etes passé au large de l économie parallèle dans les citées et de l islam dans sa forme menaçante ,réelle ou fantasmée,comme s ils n intervenaient pas dans la conscience de soi au milieu ces autres dans les banlieues.
avez vous pensé que ces deux éléments brouilleraient votre sujet plus qu ils ne l éclaireraient?
Merci donc pour ce livre,tenez moi au courant d une suite éventuelle,car j ai l impression que le lièvre que vous avez levé risque de vous suivre
Un mot plus personnel:je vous ai dit essayer de rédiger 50 ans d entretiens avec moi meme sur le sujet de l école.je retire de votre lecture la certitude qu il faut se départir de l envie de commenter pour laisser parler les témoignages.
Article publié dans l'édition papier du Figaro, mardi 18/03/2014:
Les Etats-Unis l’ont compris depuis longtemps. Dans un pays multiethnique, il est une catégorie de citoyens à laquelle on n’a pas le réflexe de penser : les Blancs pauvres. En effet, si ces derniers appartiennent à une communauté que l’on tient pour privilégiée, leur niveau de vie les apparente davantage aux minorités généralement considérées comme les plus mal loties. Par conséquent, ils occupent ce qu’on pourrait appeler un angle mort de la sociologie politique.
C’était en partie le sens d’un beau discours de Barack Obama, prononcé en 2006 et publié sous le titre De la race chez Grasset, dans lequel il déclarait : « La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche n’ont pas eu le sentiment d’avoir été particulièrement favorisés par leur appartenance raciale. » Ce genre de considérations, tenues par un homme peu susceptible de dérives racistes, relève d’un certain pragmatisme. Mais il n’arrive pas à franchir la barrière des pudeurs politiques françaises – et de leurs grands principes.
Depuis quelques décennies, la France tient pour une régression la prise en compte de l’ethnie : nous rêvons d’une société post-raciale où toute référence à l’origine serait bannie, voire inutile, et où la couleur de peau disparaîtrait du langage – ce qu’on appelle, aux Etats-Unis, la color-blindness. Mais le contexte évolue : chaque jour, la France devient plus diverse. Les origines, les cultures essaiment sur le territoire. Le processus est d’ailleurs appelé à s’accentuer. Dans ces conditions, parler du phénomène n’est pas faire marche arrière. Au contraire, c’est prendre à bras le corps cette France dont le visage se métamorphose.
Malgré tout, la diversité reste à l’état de slogan. Les discours politiques réclament de la « différence » mais ils interdisent d’en décrire les facettes. Surtout d’ailleurs lorsqu’il s’agit de Blancs : nommer les Blancs, ce serait reproduire le racisme que l’on accuse d’avoir présidé à toutes les entreprises malheureuses du vingtième siècle.
Les Blancs pauvres sont pris au piège de cette inconséquence sémantique. En tant que Blancs, ils n’ont pas le droit de se plaindre ; en tant que pauvres, on les tient pour moins pauvres que d’autres, les « non-Blancs » comme les appelle par exemple le CSA. Pour le dire autrement, ils sont à la fois trop blancs pour intéresser la gauche – qui s’est fait une spécialité, depuis les années 80, de la défense ces minorités (du moins sur le papier) – et trop pauvres pour intéresser la droite – redevenue bourgeoise, aux yeux du peuple, depuis le tournant « bling bling » de Sarkozy.
Une démocratie véritable n’aurait-elle pas le courage de donner la parole à toutes les composantes de l’opinion ? Ne se ferait-elle pas un devoir d’assurer une représentation du peuple aussi précise, aussi exhaustive que possible ? Nous en sommes loin. La très faible confiance accordée à l’exécutif – qui doit bien faire rire, cela dit en passant, d’autres pays que l’on tient pourtant pour moins démocratiques – en est sans doute un des signes. En France on aime interdire : on réprime, on étouffe, on lance des oukases. Parfois, c’est à se demander si nous sommes vraiment attachés à une notion que nos Lumières ont pourtant contribué à forger : celle de démocratie libérale.
Certes, je ne suis pas sûr que l’on soit encore mûr pour introduire dans les débats politiques, à propos des communautés, un vocabulaire aussi franc qu’aux Etats-Unis. Cela est-il même souhaitable ? Cependant les sujets ne manquent pas concernant « la diversité », même à cette échelle locale que les élections municipales viennent éclairer : abstention massive, révélatrice d’un décrochage du peuple par rapport aux discours officiels ; pauvreté des campagnes aussi profonde que celle des « quartiers difficiles » ; villes relativement scindées, d’un point de vue ethnique, comme Marseille, Lille, Paris ; répartition plus ou moins organisée à l’échelle nationale des « populations nouvelles »… Sur chacun des sujets, on ne perçoit que gêne, euphémismes, agressivité. Des questions passionnantes deviennent matière à scandales fantaisistes – je pense à la fameuse affaire de la « rumeur du 93 ». Les questions sont dans toutes les têtes, mais sur aucunes lèvres – du moins, pas celles de nos édiles.
Un grand pas vers la sérénité serait effectué si l’on arrêtait de traiter par le mépris des inquiétudes pourtant légitimes. Par exemple, s’il est difficile de nier certains bienfaits de la mondialisation, il me paraît absurde de refuser de considérer les tensions qu’elle génère. A cet égard, nous pourrions compléter la définition que je donne des « petits Blancs » dans mon livre (« Blancs pauvres prenant conscience de leur couleur de peau dans un contexte de métissage ») : les Blancs aisés feraient leur miel de la mondialisation lorsque les petits Blancs, plus fragiles, en verraient surtout les méfaits.
Le jour où la classe politique prendra vraiment la mesure de cette fracture, il est à supposer qu’une certaine recomposition du champ politique aura lieu. J’entends souvent dire que parler des origines, des identités, des angoisses suscitées par l’époque serait faire le jeu du Front national. Je pense le contraire. N’est-ce pas laisser un singulier monopole à ce parti que de lui abandonner des franges parfaitement identifiées de l’électorat ? Une erreur que ne commettent, aux Etats-Unis, ni les conservateurs ni les démocrates.
La belle et significative enquête publiée par Le Monde « Génération quoi » m’attriste et me fait sourire à la fois. Le Monde a le mérite de pointer du doigt l’amertume de la jeunesse. N’est-il pas cependant savoureux de voir la presse constater des envies de révolte, s’étonner que les gens se sentent incompris, tout en pratiquant par ailleurs, et de manière assumée, le déni de réalité ?
Un terreau favorable à la révolte, c’est la rupture du dialogue. C’est le mépris qu’on oppose aux inquiétudes et le refus de relayer, auprès des puissants comme du reste de la population, les souffrances relevées sur le terrain.
L’aventure du livre « Les petits Blancs » m’a permis de mesurer ce décalage entre le ressentiment d’une partie de la société et l’ironie, voire le mépris qu’il inspirait à certaines élites. Pour l’écrire, j’ai précisément donné la parole à une partie de la jeunesse qui se sent absente des radars politiques ; une jeunesse qui s’enfonce dans un désespoir, une rage qui lui donnent le sentiment de ne plus rien avoir à perdre.
Au moment d’assurer la promotion, et malgré l’accueil globalement positif reçu par le livre, j’ai été stupéfait d’entendre, de la part de journalistes chevronnés – mais comment ne pas m’y attendre, le titre même du livre ayant provoqué des crispations : « Nous avons trouvé votre enquête passionnante. Vous avez franchi le Rubicon, à mettre un mot sur une réalité sensible. Cependant nous avons fait le choix de ne pas écrire d’article. Nous ne sommes pas encore prêts à aborder ce type de sujet. Surtout en période pré-électorale… » Et les mêmes s’étonnent qu’un grand nombre de Français se sentent ignorés !
L’article du Monde se clôt par quelques phrases lourdes de sens :
« Autre valeur classique de la jeunesse, la tolérance demeure forte (70 % estiment que l'immigration est une source d'enrichissement culturel) mais semble s'éroder. « A l'image de ce qui se passe dans l'ensemble de la société, une grosse minorité campe sur des positions autoritaires et xénophobes. Une véritable bombe à retardement, craint Mme Van de Velde. Ce sont les jeunes invisibles, dans des vies d'impasse, perdants de la mondialisation. Beaucoup de ruraux et de périurbains, en difficulté, déclassés. Ils sont souvent tentés par le Front national. » »
Ce passage me semble confirmer l’idée qu’en fait de jeunesse, il en existe deux. Celle qui tire parti de la mondialisation, et celle qui en souffre. Celle qui fait son miel de l’ouverture aux autres, des opportunités de voyage, du bouillonnement multiculturel, et celle qui en constate les méfaits : chômage pour les moins diplômés, tensions ethniques. Non que la mondialisation soit mauvaise en soi, mais comme tout phénomène elle a sa face problématique, son revers de médaille – il serait aussi absurde de supposer l’inverse que de considérer, par exemple, que le progrès se fasse toujours sans heurt ni tâtonnement.
Et c’est sans doute ici que résident les tentations de révolte : dans le fait qu’il soit interdit de se plaindre. L’Europe promettait l’emploi mais prodigue chômage, précarisation, déficit démocratique ? Ne vous plaignez pas, vous passeriez pour des nationalistes. Le multiculturalisme a des qualités mais il a ses défauts, qu’il faut savoir reconnaître ? Taisez-vous, le Front national est aux aguets. L’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social, le bac ne signifie plus grand-chose et dans certains collèges il est devenu impossible de faire cours ? Vous devriez avoir honte, car les plus beaux principes sont aux commandes : il est tout simplement impossible d’envisager que la qualité de vie, dans certains domaines, puisse régresser.
Interdire de décrire la réalité, ce n’est pas faire œuvre de progressisme. Pour qu’une société libérale déploie ses vertus, il faut jouer le jeu du contrat qu’elle suppose : respecter les craintes, donner du crédit aux discours, permettre le débat. A cette condition, l’équilibre se fera. Le progrès pourra s’enclencher. Mais pointer du doigt les pauvres, leur faire croire que leur souffrance est une faute, c’est effectivement réunir toutes les conditions de la révolte.
Isolés dans une société plus multi-ethnique que jamais, abandonnés par ceux qui réussissent, les « petits Blancs » constituent l’angle mort de la sociologie française, selon Aymeric Patricot. Son livre nous plonge dans l’enfer ordinaire du quart-monde.
Pas de futur et encore moins de présent… Quel a été le point de départ de ce livre ?
J’enseigne depuis dix ans en ZEP (zone d’éducation prioritaire), dans la région parisienne, et je suis au contact de la réalité du métissage. J’y ai constaté le décalage entre l’omniprésence des questions ethniques, des différences d’origine et de couleur de peau parmi mes élèves et le mutisme médiatique sur ce thème. Issu d’une ville normande pas du tout métissée, je me suis découvert blanc dans un environnement où, étant minoritaire, ma couleur de peau avait une importance. En France, on refuse de parler de ce sujet. Comparativement, et même si l’expression de « white trash » est parfois méprisante, ce n’est pas un non-dit aux États-Unis.
Qui est ce petit Blanc dont vous parlez ?
C’est un Blanc pauvre. La pauvreté économique est évidemment essentielle ici mais avec cette particularité que la misère et les comportements qu’elle engendre n’ont pas l’« excuse » de l’esclavage ou de la discrimination. S’il est pauvre, c’est de sa faute et il n’a pas le droit de se plaindre. S’y ajoute, aujourd’hui, une fracture chez les Blancs, entre ceux qui s’en sortent et ceux que la mondialisation n’aide pas, qui se sentent abandonnés.
Leur ressentiment est économique, plus à l’égard des bobos que d’une minorité ethnique. Ils en souffrent d’autant plus que les gens à l’abri les considèrent comme des beaufs racistes, alors que ce sont eux qui vivent le métissage de près.
Comment ce sujet ultrasensible est-il accueilli ?
J’avais peur d’être récupéré par l’extrême droite, même si mon propos, nourri par une enquête de terrain, est modéré, pas du tout politique, l’idée étant de cerner des faits et de souligner une nouvelle réalité dans notre pays. Voici trente ans, je ne me serais pas caractérisé comme Blanc mais c’est ainsi, la société se diversifie. Je ne pense pourtant pas que le racisme se développe en France. C’est la diversité qui augmente et donc les questions qu’elle pose qui se multiplient.
Certains propos, cependant, sont terribles…
Des paroles dures, haineuses, sont prononcées mais le plus troublant est d’entendre le discours de gens modérés qui se sentent mal parce qu’ils n’ont pas le droit d’exprimer leur souffrance. J’ai rencontré des paysans pauvres qui m’ont dit : « Nous, on ne brûle pas de voitures, on ne nous écoute pas ». La misère s’approfondit dans notre pays et la classe politique n’en a pas conscience : l’augmentation des SDF, dont de plus en plus de femmes, les problèmes de fin de droit, l’usage de la drogue dans les campagnes, l’isolement ethnique en sont des signes.
Comment expliquez-vous cette indifférence politique ?
Le petit Blanc est ce que j’appelle un angle mort de la sociologie. Il n’intéresse pas la gauche parce qu’il est blanc et pas la droite parce qu’il est pauvre, il n’entre pas dans les bonnes cases. Le Parti socialiste s’est coupé de ces classes populaires.
Le vrai danger n’est pas que ces personnes votent pour le Front national mais qu’elles ne votent plus. Car il y a de la résignation. Pour eux, la révolution n’est pas pour demain matin, ni la semaine prochaine. Une chanson des Clash, « White riot », parle bien de cela et évoque ces Blancs qui aimeraient se révolter comme les Noirs mais sont paralysés par l’apathie.
Ce livre a-t-il été reçu comme une provocation ?
Non, je n’ai pas fait un pamphlet, j’ai voulu montrer quelque chose qui n’a pas été dit. Ceux qui se sentent choqués refusent de voir la réalité. Beaucoup de gens m’ont remercié parce qu’ils se retrouvaient dans l’ouvrage. J’ai eu des réactions de gens du Maghreb qui, même si je ne parle pas directement d’eux, ont apprécié ma manière bienveillante d’évoque les classes populaires.
Pour LeFigaro.fr, j'ai dialogué avec Thomas Legrand, auteur de La République Bobo, à propos des différences entre "petits Blancs" et bobos. Une confrontation lourde de sens !
Petits Blancs contre bobos : la nouvelle lutte des classes
Par Alexandre Devecchio
DEBAT - À l'occasion de la sortie de La République bobo, un essai original et enlevé de Thomas Legrand, nous avons confronté sa vision à celle d'Aymeric Patricot, auteur il y a quelques semaines d'un livre qui a fait mouche, Les petits Blancs.
Thomas Legrand est éditorialiste politique à France Inter. Il habite dans une surface atypique au coeur d'un quartier mixte aux portes de Paris
Aymeric Patricot est un écrivain français. Il nourrit son oeuvre de son expérience de professeur en banlieue difficile. A priori, il ne brunche pas rue Montorgueil…
Vos deux livres, «la République bobo» et les «petits Blancs» qui sortent à quelques semaines d'intervalle, décrivent deux visages de la France très différents et semblent se répondre. Mais qui sont vraiment «ces petits Blancs» et «ces bobos» que vous dépeignez? Comment les définiriez-vous?
Aymeric Patricot: «Les petit Blancs» sont des Blancs pauvres qui prennent conscience de leur couleur dans un contexte de métissage. Il y a 10 ou 20 ans, ils ne se posaient pas la question de leur appartenance ethnique car ils habitaient dans des quartiers où ils étaient majoritaires. Ce n'est plus forcément le cas aujourd'hui. Certains votent à l'extrême gauche, d'autres basculent à l'extrême droite. Mais ce qui définit les petits Blancs politiquement, c'est souvent l'abstention. La plupart d'entre eux ne se sentent plus appartenir au «système» et expriment parfois de la rancœur à l'égard des minorités ethniques, par lesquelles ils se sentent menacés. Cependant, leur principale source de ressentiment reste dirigée contre les bobos qu'ils accusent d'exprimer du mépris de classe à leur égard. A tort ou à raison, les petits Blancs ont le sentiment qu'ils sont regardés comme des «beaufs» par les bobos. Il y a aussi une fracture d'ordre raciale: le petit Blanc est celui qui n'a pas les moyens de quitter les quartiers très métissés et qui souffre du métissage alors que le bobo peut vivre dans des quartiers populaires, mais a des stratégies d'évitement face aux situations les plus critiques.
Thomas Legrand: Les bobos constituent une partie de la population pour qui le capital culturel à plus d'importance que le capital économique. Le premier est souvent très élevé, tandis que le second est très variable. Le bobo peut être aussi bien un travailleur social doté d'une maîtrise de sociologie, qu'un webmaster qui gagne 10 000 euros par mois. La principale force du bobo est d'être en phase avec la mondialisation, avec la société, et aussi, contrairement au petit Blanc, avec la représentation du monde qu'il voit à la télévision.
La différence entre le bobo et le petit Blanc, c'est aussi effectivement le fait que le bobo peut choisir où il habite. S'il n'a pas beaucoup d'argent, il peut aller habiter dans des quartiers où il y a une importante mixité, mais il n'ira jamais habiter dans une cité du 9.3.! Et ce faisant, il va créer une mixité qui est selon moi bénéfique pour la société. D'ailleurs dans les quartiers où les bobos sont implantés, le Front national est très peu représenté. Les gens se connaissent et s'apprécient. Tout n'est pas rose, mais le bobo essaie d'inventer une nouvelle manière de vivre ensemble. Il est vrai que pour lui, le petit blanc qui vit dans la France périurbaine est un peu «un beauf». C'est l'un des aspects négatifs du bobo qui est assez content de lui, il faut bien le dire!
Libéral sur le plan économique aussi bien que sur les questions de société, les bobos, qui habitent les centres-villes apparaissent comme l'exact opposés des «petits Blancs», souvent conservateurs sur le plan sociétal, relégués à la périphérie, et souffrant des conséquences de la mondialisation. Est-ce vraiment le cas? Est-il opportun de les opposer?
Thomas Legrand: Lorsqu'on lit les témoignages qui sont rapportés dans le livre d'Aymeric Patricot, on s'aperçoit qu'il y a effectivement deux mondes. Lorsque le bobo s'intéresse aux circuits courts et à l'environnement, le petit Blanc prend ça comme une trahison et une violence. Il ne peut pas le comprendre. Néanmoins, la dernière enquête du CEVIPOF sur les fractures françaises, qui a intégré les travaux de Christophe Guilluy, nous permet de nuancer. Plus qu'entre bobos et petits Blancs, les vraies différences se situent entre riches et pauvres. L'appartenance culturelle ou ethnique compte moins que l'appartenance sociale.
Aymeric Patricot: D'un point de vue économique, le petit Blanc n'est effectivement pas très libéral car il a le sentiment de perdre son travail à cause de la concurrence mondialisée. Si le bobo aime la mondialisation, le petit blanc en souffre et s'en sent exclu. Il y a aussi la question des études qui peuvent coûter cher. J'ai de plus en plus d'élèves qui sont obligés de travailler pour financer leurs études. Le petit Blanc aimerait lui aussi être connecté, mais ne le peut pas toujours et en conçoit du ressentiment. D'autant plus que contrairement aux immigrés, on ne lui reconnaît pas d'excuse pour ses échecs. Sur le plan sociétal, j'ignore s'il est réellement conservateur. Je crois que le mariage gay n'est pas son problème. Pour lui, c'est un débat de riches. Il veut du travail et s'agace que la gauche ne paraisse s'intéresser qu'aux homosexuels et aux minorités ethniques.
La question du style est également importante. Je suis prof de banlieue et j'ai des élèves qui se considèrent comme petits Blancs. Ce sont de bons élèves qui ont un capital culturel important, mais ils portent des t-shirts larges, boivent de la Kronenbourg et sont agacés par le snobisme des bobos. Il y a une esthétique «White trash» qui n'est pas celle du bobo. Renaud, ancien petit Blanc qui se moque des bobos, incarne à son corps défendant l'archétype du petit Blanc précisément récupéré par les bobos
Dans votre livre Thomas Legrand, vous expliquez que les bobos ont également contribué à «redynamiser le vivre ensemble». En quoi ont-ils pu créer du lien social?
Thomas Legrand: Le bobo représente une catégorie de la population qui veut bien aller habiter dans des endroits où il n'est pas forcément majoritaire. Il aime bien la culture populaire, l'altérité et les mélanges. Les bobos ont inventé le covoiturage, les jardins partagés et poussé les maires de grandes villes à aménager celles-ci autrement, y compris les villes de droite comme à Bordeaux avec Alain Juppé. Ils sont favorables à la construction de logements sociaux dans les quartiers chics, très actifs dans la vie de la commune, et très attentifs à tout ce qui est social. Les bobos sont paradoxalement à la fois hédonistes et altruistes. Un quartier de bobos se reconnaît au fait qu'il y a beaucoup de boucherie et de fromagers. Le bobo permet ainsi à de nombreux artisans de s'enrichir autour de lui. Enfin, contrairement à une idée reçue, les bobos ne sont pas toujours opposés à la mixité scolaire. Doninique Voynet explique que des bobos à Montreuil se sont réunis à 20 dans une école difficile pour y inscrire leurs enfants. Cela a permis de sauver des classes… Il faut parfois qu'y ait une dose de bobos blancs pour que la mixité soit respectée. En revanche, il est vrai que le bobo, très à l'aise dans la mondialisation ou à l'échelle locale, comprend moins bien l'échelon national envers lequel il a une méfiance politique
Les classes populaires semblent pourtant disparaître des grandes villes. Dans son livre, «Paris sans le peuple», la sociologue Anne Clerval refuse d'employer le terme bobo qu'elle considère comme un «mot piège» préférant celui de bourgeoisie ou de gentrificateurs. «La mixité sociale souvent lue comme un mélange culturel, est très valorisée par les gentrificateurs même s'ils la pratiquent peu dans les faits» explique-t-elle. Derrière l'apparence de l'ouverture, la boboitude n'est-elle pas en fait le nouveau visage de la classe dominante?
La classe bobo est dominante dans le sens où elle est active et où elle est aux manettes de tout ce qui montre le monde. En revanche, elle n'est pas forcément dominante sur le plan économique. Anne Clerval, qui a une vision très marxiste, considère que la mixité n'existe pas. Et lorsqu'elle la constate, elle considère que ce n'est pas une bonne chose. Les sociologues marxistes parlent du retrait résidentiel des bobos et leur reprochent de mettre des digicodes. Mais les bobos ont tout de même le droit de ne pas se faire cambrioler! Et s'ils ne mettaient pas de digicode, la droite les traiterait d'angélistes!
Aymeric Patricot: N'y a-t-il pas malgré tout une forme d'hypocrisie avec le digicode? Les bobos aiment la diversité sans reconnaître que celle-ci pose parfois problème! Les petits Blancs reprochent d'ailleurs aux bobos de leur faire la morale et de ne pas s'appliquer les principes qu'ils prônent. Enfin, il n'est pas toujours vrai que plus il y a de mélange, moins il y a de tension. Je pense par exemple à une société comme le Brésil qui est à la fois très hétérogène et très violente.
En poussant les classes populaires dans les zones périphériques et en employant des sans-papiers par solidarité intéressée, les bobos participent tout de même à l'organisation d'une société inégalitaire qui les arrange… Peut-on aller jusqu'à parler de nouvelle lutte des classes?
Thomas Legrand: C'est la critique des bobos qui est portée par la gauche de la gauche avec l'idée sous-jacente
que lorsqu'on défend la mixité c'est qu'on accepte les inégalités. Lorsqu'on refuse l'idée d'inégalité, comme la gauche radicale, on ne défend pas la mixité sociale, mais la lutte des classes. La gauche marxiste considère ainsi les bobos comme une nouvelle bourgeoisie qui prend les atours du progressisme. Il est vrai que dans bobo, il y a bien «bourgeois».
Aymeric Patricot: L'extrême droite fait exactement le même reproche au bobo, mais en terme d'inégalité raciale.
Aymeric Patricot, pourquoi préférez-vous le terme de «petits blancs» à celui de classes populaires. Est-on en train d'assister à une ethnicisation des rapports sociaux?
Aymeric Patricot: Je ne renie bien sûr pas le terme de «classes populaires». Cependant j'utilise le terme de «petit Blanc» car je n'évoque pas seulement les pauvres, mais aussi la question raciale qui est réapparu depuis les années 2000 avec les émeutes de 2005, le débat autour de la discrimination positive ou encore le fait que les minorités s'organisent en associations. Certains politiques ne raisonnent qu'en termes sociaux, d'autres qu'en termes raciaux. Je crois, au contraire, que les deux questions sont désormais mêlées. Les petits Blancs sont situés dans ce qu'on pourrait appeler «l'angle mort de la sociologie politique. Ils intéressent moyennement la gauche parce qu'ils sont blancs et moyennement la droite parce qu'ils sont pauvres.
Thomas Legrand: Notre République ne reconnaît pas les races, ni les ethnies, mais reconnaît paradoxalement le racisme. La République laïque et non raciale est un bien commun, mais il ne faut pas être hypocrite lorsqu'on aborde ces questions.
Par leur fascination pour le métissage et leur refus de voir les conséquences parfois néfastes de l'immigration, les bobos sont-ils en partie responsable du sentiment d'insécurité culturelle qui taraude les classes populaires?
Aymeric Patricot: Je répondrais par une anecdote, j'ai rencontré une jeune fille qui était la seule blanche de sa classe en seconde et qui m'a dit être tombée en dépression. Tous les profs demandaient en début d'année à chaque élève d'où ils venaient. La jeune fille avait le sentiment d'être nulle et s'est inventée des origines pour ne pas se sentir exclue. Cela traduit bien l'angoisse du petit Blanc qui se sent menacé et qui n'arrive pas à vivre les bouleversements ethniques récents de manière apaisée.
Le petit blanc ne se sent pas aimé des autres blancs plus aisés. Il se dit: «En face de moi, il y a des minorités soudées, tandis que moi je ne suis pas aidé par le bourgeois ou le bobo.» Il n'y a pas de solidarité ethnique entre Blancs puisque le bobo considère qu'il ne faut pas parler de race.
Thomas Legrand: Le bobo a du mal à comprendre la question du racisme anti-blanc qui est une réalité dans certaines banlieues. Mais en ce moment, il y a une véritable tempête sous son crâne. Pour le bobo, le réac, le méchant n'est plus tellement le bourgeois traditionnel avec lequel il ne vit plus, bien qu'il n'aime pas tellement le voir manifester sous ses fenêtres contre le mariage gay, mais plutôt le barbu, le petit caïd qui traite sa femme et ses enfants en bon macho. Le bobo a du mal à le reconnaître et se demande s'il n'est pas en train de devenir raciste. La laïcité et la République lui permettent heureusement de se sauver lui-même et de gueuler contre le barbu sans avoir trop mauvaise conscience!
Malgré leurs différences, la «République bobo» et la «France périphérique» peuvent-elles se réconcilier ou une partie du peuple est-elle en train de faire sécession?
Thomas Legrand: A partir du moment où le bobo est une population en phase avec la mondialisation et en phase avec le mélange, il peut très bien vivre avec des gens venant de tous les horizons du moment qu' il ne se sent pas trop minoritaire. Ce sont des équilibres très difficiles à trouver et les politiques d'aménagements publics, de transport et de logement, auront une importance de plus en plus capitale à l'avenir.
Aymeric Patricot: On peut éviter la fracture définitive, mais à condition qu'il y ait une parole libre autour de ces sujets. La notion de «white flag» est peu évoquée en France. Il s'agit du fait que dans les quartiers qui se métissent fortement, les blancs qui sentent qu'ils vont devenir minoritaires partent. C'est ce qui s'est passé aux États-Unis à Detroit lorsque la ville a chancelé économiquement et c'est un phénomène qui pourrait se développer en France.
De l'inconvénient de publier un article le lendemain de l'interdiction du spectacle de Dieudonné et le jour même de l'affaire Gayet... Ou comment passer complètement inaperçu sur la Toile. Cet article de ma part sur le Huffington Post n'a pas suscité le moindre commentaire, contrairement aux précédents billets publiés sur le net à propos des "Petits Blancs".
Les Blancs sont-ils toujours coupables ?
Lorsqu'il est blanc, un SDF mérite-t-il notre mépris ? C'est au fond la question à laquelle se proposent de répondre deux livres parus cet automne, deux livres qui partagent en partie leur sujet d'étude mais diffèrent par leur méthode et leurs réponses.
Dans le premier, "Les petits Blancs" (Plein jour, octobre 2013), je cherche à cerner une figure assez nouvelle sur l'échiquier social français, celle du Blanc pauvre, prenant conscience de sa couleur de peau dans un contexte de métissage. Véritable angle mort de notre sociologie politique, il a le défaut d'être blanc pour les partis de gauche et d'être pauvre pour les partis de droite. Du point de vue social, il est difficile de le tenir pour un privilégié. C'est d'ailleurs en partie le constat de Barack Obama lui-même qui a su faire place aux Etats-Unis, dans ses discours, à la question de la rancœur, parfois légitime, des classes modestes blanches. Et j'ai cherché à recueillir, sur le terrain français, un certain nombre de discours et de ressentis chez ces personnes qui se sentent "petits Blancs" ou que l'on désigne comme tels.
Dans le second livre, "De quelle couleur sont les Blancs ?" (La Découverte, novembre 2013), un aéropage de sociologues, d'auteurs et d'artistes se sont également interrogés sur l'identité paradoxale du Blanc dans la France d'aujourd'hui. Le volume entend faire le point sur une notion que l'on croyait périmée mais que l'actualité récente a remis sur le devant de la scène, et c'est en creusant notamment dans le passé colonial que les auteurs cherchent des pistes. Il est d'ailleurs frappant que cette publication ait suivi de quelques jours celle des "Petits Blancs". Cela révèle quelque chose, me semble-t-il, des bouleversements à l'œuvre dans la société française.
Certes, il y beaucoup de choses passionnantes dans ce volume. Les articles de Sylvie Laurent, notamment, dont j'ai d'ailleurs cité dans ma bibliographie le très beau livre "Poor white trash", établissent un certain nombre de constats sur la notion de white trash aux Etats-Unis. Ils décrivent par exemple la situation complexe qui est faite à ces Blancs considérés comme dégénérés à la fois par les minorités ethniques et par l'establishment blanc.
Historiens, sociologues, écrivains dressent par ailleurs dans le livre un assez vaste tableau de ce que la notion de Blanc a pu charrier de fantasmes dans les colonies françaises et en métropole. Ils rappellent à bon escient comment la France a racialisé bon nombre de rapports sociaux, parfois jusqu'à l'absurde, et qu'il est difficile de réfléchir à cette notion aujourd'hui sans faire appel à l'histoire. Je partage avec ces auteurs la conscience qu'il devient urgent de parler de ces thèmes-là, ainsi qu'un certain nombre de considérations, par exemple sur le fait que la notion de "blanchitude" varie avec les sociétés, les époques, et sur le privilège qui peut être parfois celui des Blancs. Ce privilège, étudié depuis quelques années par les whiteness studies américaines, donnerait aux Blancs le droit de faire abstraction de leur couleur de peau et de se croire porteurs de valeurs universelles - un privilège, cela dit en passant, que s'arrogent précisément certains auteurs du volume.
Il y a cependant des partis pris dans ce livre qui le distinguent assez nettement du mien, et qui me paraissent pouvoir être discutés.
Tout d'abord, le point de vue adopté par le volume de La Découverte est surtout celui de l'histoire. Il fait le pari d'évoquer rapidement la question des "petits Blancs" d'aujourd'hui sans prendre la peine de donner la parole à aucun de ceux qui se sentent appartenir à cet embryon de communauté, ni même à aucun désigné comme tel par les médias. Le point de vue est réellement surplombant. Il interroge l'expression mais surtout il la remet en cause : il ne serait pas juste de l'utiliser car elle relèverait d'une stratégie d'inversion, renversant le racisme institué par le système colonial en victimisation des descendants de criminels.
Ensuite, à ce point de vue surplombant, le livre ajoute quelques textes militants qui, par leur virulence, donnent leur sens à l'ensemble. Selon ces textes, il n'y aurait d'une part de "blanchitude" que coupable. D'autre part la seule posture digne pour un Blanc serait, selon l'un des auteurs, d'être "traître à sa race". Le vocabulaire est excessif, proche de la révolte, et des expressions comme "domination blanche" y sont perpétuellement utilisées. Or elles ne me semblent pas rendre justice de la situation réelle de la France contemporaine. Si les discriminations ne sont pas à sous-estimer, il est en revanche impossible d'associer la République française actuelle à un système d'apartheid ou de ségrégation, l'Etat lui-même prenant à bras le corps, avec des résultats certes à discuter, la question des inégalités. Dans ces conditions, proférer qu'il faut, quand on est blanc, se montrer "traître à sa race", c'est à la fois s'interdire de penser la réalité dans toute sa complexité et faire preuve d'un esprit d'intransigeance qui, je dois l'avouer, me fait froid dans le dos.
Et puis, qu'est-ce que cela signifie au juste qu'être "traître à sa race"? Comment se comporterait l'auteur de cette expression, par exemple, face à un SDF blanc ? Lui signifierait-il qu'il doit faire un acte supplémentaire de contrition ? Qu'il devrait expier davantage encore le racisme d'ancêtres qui ne sont d'ailleurs pas forcément les siens ? J'ai du mal à me dire que ce SDF reste un privilégié. C'est pourtant ce que sous-entendent - et parfois, expriment - la plupart des auteurs du volume de La Découverte. A leurs yeux, le SDF blanc ne serait pas à plaindre par rapport au bourgeois métissé ; la "domination blanche" voudrait qu'un Blanc, aussi pauvre soit-il, reste détenteur d'un pouvoir symbolique dont serait dépourvu tout membre, aussi riche soit-il, d'une minorité. Mais ce pouvoir symbolique me paraît bien maigre, à moi. Comment ne pas voir que des brimades quotidiennes en font un piètre privilège ? Qu'on se rappelle une récente affaire de groupe de visiteurs "défavorisés" refoulé du Musée d'Orsay à cause de leur odeur : sinistre inversion d'anciennes obsessions racistes.
Si je m'en tiens à l'une des hypothèses de mon livre - hypothèse que d'autres auteurs publiés par La Découverte font eux aussi depuis des années, notamment Eric et Didier Fassin dans leur passionnant livre "De la question sociale à la question raciale" -, à savoir que depuis le milieu des années 2000 il est venu s'ajouter en France à la question sociale une question raciale, alors "être traître à sa race" revient à réduire toute question sociale à la question raciale. Inversement, il arrive à certains de vouloir "diluer" toute question raciale en réduisant par exemple tout conflit à des questions économiques. Il me paraît plus juste d'essayer de tenir compte, en général, et autant que les circonstances nous y autorisent, dans la société française d'aujourd'hui, de ces deux grilles d'analyse.
Dans le livre de La Découverte un chanteur du groupe Zebda parle avec une candeur stupéfiante des coups de poing que recevait dans son école un fils d'ouvrier blond. "C'était un fils d'ouvrier, modeste comme nous, mais il nous semblait parfait: beau, blond, blanc.On était sous sa botte. Jusqu'au moment où quelqu'un de notre bande est venu l'affronter; quand le blond a pris son premier coup de poing dans la gueule, il a été démystifié. Il est tombé, il a demandé pardon..." Eh bien c'est lui, le Petit Blanc ! Ce fils d'ouvrier qui se fait tabasser sans que personne n'y trouve à redire, pas même des sociologues qui se contentent d'opiner de la tête : "Retour de bâton..." Certes, on comprend d'où vient cette violence ; elle n'en reste pas moins inacceptable, surtout quand elle s'abat sur des enfants.
Je me demande ce que répondrait Eminem, habituellement tenu pour un archétype du white trash, aux auteurs de La Découverte, s'il arrivait dans une France sur laquelle on aurait soufflé davantage encore sur les braises de la rancœur. Peut-être répéterait-il un discours tenu dans une chanson de 2002, une chanson qu'il adressait à l'"Amérique blanche" - entendez, non pas celle des white trash en caravane mais celle de l'establishment, "White America", qui disait en substance : "Fuck you ! Vous me crachez à la figure mais vous avez peur de moi. Vous dîtes que nous n'existons pas ! Mais vous pourriez avoir une mauvaise surprise, bourgeois : un jour nous débarquerons dans vos salons pour vous mettre une raclée."
Un bel article de Laurence Biava sur le site BSC News :
Aymeric Patricot a publié son dernier livre en octobre 2013. Il s’agit d’un essai, ponctué d’analyses, de témoignages, de portraits, et de monologues livrés sans tabous. Patricot est allé à la rencontre des « petits blancs » les blancs pauvres oubliés qui évoluent dans un contexte de métissage et il se demande tout au long du livre si comme aux Etats-Unis, on peut ou non parler de «White Trash», c’est-à-dire évoquer ces personnes dont l'angoisse être d’être pris entre deux feux: entre d’une part, historiquement parlant, « les anciens esclaves », qui se font un malin plaisir de lui cracher dessus parce qu'il représente, par sa couleur de peau, l'ancien maître; et d’autre part, les « bourgeois blancs » qui le méprisent pour son comportement et sa saleté. L’auteur réfléchit à ce que peut être la «situation du jeune homme blanc» dans la société française d'aujourd'hui et à cette nouvelle misère qui se dresse devant lui comme un mur impossible à escalader. Le tableau ou plutôt les tableaux protéiformes dépeints dans l’essai évoluent au gré des situations personnelles à chacun ; ils sont souvent chaleureux, parfois froids, tristes, déprimés, saisissants de réalisme divers, d’où filtre parfois de la violence, celle-ci s’exprimant avec des mots crus. Le récit plonge donc dans la France d’en bas, celle des quartiers pauvres de la République, où le racisme, les préjugés, la haine des autres et la haine de soi, se concentrent autour de la tentation permanente de rompre, de basculer, d’en finir.. Fort de ses expériences personnelle et professionnelle d’enseignant en banlieue, l’auteur s'intéresse à la double peine souvent ressentie par ceux qui sont méprisés des élites et se sentent quelquefois étrangers dans leur propre pays. Il raconte ces gueules cassées, humiliées souvent et le texte, au-delà des exemples qu’il cite (l’auteur « pioche » dans la musique et le cinéma) se souvient de ces témoignages télévisuels ou ruraux parmi les plus émouvants. Les jeunes, méprisés, retranchés à regret dans leur campagne, traités de « beaufs » et de « bouseux », complexent à l’idée de venir « en ville », et s’ils ne sortent pas, c’est parce qu’il n'y a rien, pas d'offre culturelle quand il y en a beaucoup dans les quartiers populaires. L’enquête d’Aymeric Patricot est passionnante en ce qu’elle aborde l’évolution des discriminations depuis les années 70, l’accroissement de la brutalité physique et morale, la cristallisation des rancoeurs de jeunes gens littéralement coupés des mondes économique et politique, l’aspect politisé du débat, ou plutôt de tous les débats, sans jamais tomber dans le rigorisme fragile, l’approximation ou la mésinterprétation. Il est d’abord question d’« identité » et de sa dimension universelle mais également de problématiques « raciales » surajoutées aux questions déjà soulevées, c’est-à-dire « sociales», ainsi que des tensions nouvelles entre les communautés nées dans un climat délétère. Au-delà de la description de l’aspect sociologique de tous ces désirs et ces frustrations croisés, au-delà de la fantasmagorie qui les incarne, est ensuite mis en relief une autre forme de mépris: celui qui s'exerce dans les élites, en ce que la fracture et la discrimination qui existent désormais entre la bourgeoisie blanche et les «petits Blancs» sont si ancrées qu'elle relève d'une différence raciale: Aymeric Patricot précise que certains membres autoproclamés de l'élite n'hésitent pas à voir dans les plus pauvres des gens dégénérés, pour lesquels on ne pourrait plus rien.
L’opus livre quelques pistes de réflexions à partir de ces éléments qui contribuent à forger la prise de conscience d'une classe pauvre et blanche, blanche parce que «n'appartenant pas aux publics qui intéressent la classe politique». L’auteur énonce : « De même que le Noir était auparavant le Non-Blanc, le petit Blanc est aujourd'hui le «non-minoritaire. Une conscience « raciale » est-elle en train de se substituer à une conscience de classe ?».
Il est important de lire sans hésitation ce livre acéré et très littéraire qui fait également la part belle à quelques écrivains parmi lesquels Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre, Norman Mailer, Dany Laferrière. Ou comment essayer sans faux fuyants de cerner des approches inattendues, des visages bouleversants, des réalités méconnues qu’il est urgent d’appréhender, pour éviter l’escalade de la violence.
Cette semaine, une page sur le thème "Les Français ne croient plus en leur avenir" dans L'Echo belge signée Isabelle Repiton, qui m'a interviewé à propos des Petits Blancs:
Qui sont ces «petits
Blancs» sur lesquels vous
venez de publier un livre, mi-essai,
mi-recueil de témoignages?
En enseignant 10 ans en France
dans des quartiers très métissés,
j’ai constaté que la question
raciale est venue s’ajouter à la
question sociale.
Les «petits Blancs» sont divers
comme les témoins de mon livre:
ancien ouvrier, paysan, SDF,
chômeuse, gardien d’immeuble,
employé… Le trait commun,
c’est qu’ils se sentent abandonnés,
exclus. Ils ne rentrent dans
aucune case, ils sont dans un
angle mort. La pauvreté n’intéresse
pas la droite. La gauche
socialiste a délaissé les questions
sociales, pour celles des
minorités ethniques et
sexuelles. Cela génère une rancoeur:
«je suis pauvre mais je
passe pour un privilégié (parce
que je suis Blanc)».
Aux Etats-Unis, la notion de
white trash (déchet blanc), dont
le chanteur Eminem est un représentant,
a pignon sur rue.
Des universités ont des cursus
de whiteness studies.. En
France, il y a un déni, c’est un
thème interdit.
Quelles conséquences politiques?
Certains votent pour les extrêmes,
Front National ou extrême
gauche, mais beaucoup
ne votent plus. Les «petits
Blancs» se sentent pris entre
deux fronts: les minorités ethniques
d’une part, et la bourgeoisie
bien pensante d’autre
part. Celle-ci leur fait la morale,
les accuse de racisme, bien
qu’ils se métissent plus qu’elle.
Le spectre du déclassement
hante une partie des classes
moyennes, qui a peur de retomber
dans la pauvreté dont leurs
parents avaient pu s’extraire.
D’où leur mépris pour les petits
Blancs.
Pourquoi parlez-vous de
«déculturation» des petits
Blancs?
J’ai été frappé lors d’une visite
au Louvre, que des élèves musulmans
connaissent Jésus, sa
place dans le Coran, et se sentent
plus à l’aise avec la présence
du Dieu chrétien dans la
peinture, qu’un «petit Blanc»
élevé sans religion. Celui-ci n’a
pas «d’épaisseur culturelle», face
à des gens qui revendiquent des
traits culturels affirmés. Or il est
censé représenter le pays d’accueil:
cette inversion des schémas
provoque un déséquilibre,
une angoisse existentielle. La
Nation, la République, sont des
notions disqualifiées, qui ne
comblent plus ce vide culturel.
Bel article d'Ariane Charton sur son blog Les âmes sensibles à propos des Petits Blancs :
J’ai lu le livre Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot en partie dans le métro, profitant de longs trajets que j’avais à effectuer. Une fois, station place d’Italie, station où se croisent « petits blancs » et immigrés de différentes origines, je suis tombée sur cette affiche. D’abord j’ai pensé que ces tags allaient bien avec Cocteau parce qu’ils symbolisaient une sorte de spontanéité qui plaisait à Cocteau. Hélas, ces tags n’avaient rien de créatif. Je suis restée devant cette affiche pour tout lire. Quelques passants se sont arrêtés pour regarder à leur tour, notamment une vieille dame en manteau de fourrure qui avait une mine un peu outrée par ce qu’elle devait considérer comme une dégradation. Certains se sont étonnés de me voir photographier l’affiche (d’autant que je n’avais pas l’allure d’un photographe reporter travaillant sur un sujet de société ni d’une touriste). Je me suis dit que cette affiche était une illustration possible de mon billet.
L’ouvrage Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot a été commenté par plusieurs journalistes et chroniqueurs sans doute plus compétents que moi pour juger du livre du point de vue sociologique et politique. Je ne dirais pas que le monde actuel ne m’intéresse pas, au contraire, je l’observe. Mais j’ai du mal à ne le considérer que dans son immédiateté. Je le relis généralement à la lumière de l’Histoire voire dans une perspective intemporelle. Ce qui m’intéresse dans le présent c’est ce qui éternel ou qui a déjà existé. En lisant donc le livre d’Aymeric Patricot, j’ai songé que ces petits blancs de 2013 dont il rapporte avec intelligence et sensibilité les propos éprouvaient des sentiments ressentis par bien des hommes avant eux. Sauf que ces hommes d’hier n’avaient pas eu un écrivain pour les écouter et traduire le récit de leurs états d’âme. Que ressentent ces petits blancs dans les banlieues ou zones sinistrées telles certaines campagnes désertées et villes industrielles ? Un sentiment de vide, de non existence. Le malaise de l’homme qui ne se sent accepté nulle part et qui craint la même chose pour sa progéniture. Tous ces « petits Blancs », ces pauvres qu’on n’écoute guère sauf s’ils ont recours à la violence (hélas mauvaise conseillère), ces pauvres qui ne se sentent pas légitimes dans leur propre pays ne se plaignent pourtant pas tous, soit parce qu’ils sont résignés, soit parce qu’ils tentent de garder espoir.original
Un article de Philippe Corcuff, sur Rue89, qui attaque zemmour et tacle le livre au passage, mais pas pour les mêmes raisons. Zemmour taclait le livre également, mais pas pour les mêmes raisons non plus... Vous me suivez ?
"La dernière chronique d’Eric Zemmour dans Le Figaro du 5 décembre, « Petits Blancs et bonnes consciences », a dépassé de nouveau le mur du çon.
Le niveau d’insanitude du gourou médiatique des temps qui puent, dans une double diabolisation dont il a le secret (des « femmes » en général et de « l’immigration arabo-africaine » en général), a été encore une fois explosé.
Dans cette chronique, Zemmour commente le récent livre de l’écrivain et enseignant Aymeric Patricot, « Les petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas » (éd. Plein Jour, octobre 2013). Il écrit ainsi :
« Patricot laisse parler ses interlocuteurs qui lui confient leurs malheurs, leur sentiment de déchéance, leur haine des autres et de soi ; jusqu’à la misère sexuelle des jeunes prolétaires blancs qui, éduqués dans l’univers du féminisme occidental, ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes, qui séduisent nombre de jeunes femmes blanches, blondes de préférence, comme le prouve le succès du site Blanchablacks.com, que Patricot interprète comme la revanche symbolique de la colonisation, sans voir qu’il exprime aussi l’antique attrait des femmes pour le mâle dominant, le vainqueur, à l’instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la Seconde Guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains. »
Zemmour, qui a été condamné le 18 février 2011 par la XVIIe chambre du tribunal correctionnel de Paris pour provocation à la discrimination raciale suite à une plainte de la Licra, emboîte ses habituels stéréotypes xénophobes et sexistes.
Sachant tout de la prétendue « nature féminine » à travers les âges, il nous explique en un claquement d’idées choc le lien nécessaire entre leur supposée attirance pour les soldats allemands et américains hier et pour les Noirs aujourd’hui.
Aucun ethnologue, historien ou sociologue n’y reconnaîtra la complexité de faits changeants au cours des siècles et des civilisations ? Que diable ! Zemmour lutte justement contre « les œillères idéologiques et la légèreté médiatique » des « pseudo-savants » s’efforçant de « nier la réalité »… au moyen d’œillères idéologiques et de légèreté médiatique à la manière d’un pseudo-savant prenant ses fantasmes pour la réalité.
Dans le passage cité, Zemmour fait d’ailleurs endosser à Patricot ses propres obsessions. Certes, ce dernier ne convainc pas, dans ce qui se présente comme un essai impressionniste et non une enquête rigoureuse de sciences sociales, de la pertinence explicative de la notion de « petit Blanc », à cause de l’amalgame d’expériences disparates opéré dans une catégorie générale à partir d’un nombre de cas fort restreint.
"Un sujet qui dérange : le petit Français blanc qui rame, selon Aymeric Patricot
Le nouveau livre d’Aymeric Patricot n’a pas fini de faire parler. Dans Les Petits Blancs (ed Plein Jour), il dessine le portrait d’une catégorie « socio-ethnique » dont ni les sociologues ni les historiens ne se sont encore sérieusement emparée, « le petit blanc ». Une réflexion sincère et intègre, appuyée sur des témoignages les plus divers possibles. Une manière de se faire une idée nouvelle des transformations sociologiques du pays, en s’armant fermement contre les inévitables récupérations à venir.
Il fallait un profil atypique comme celui d’Aymeric Patricot pour oser un tel sujet et savoir le décrire tout en nuances, sans aucun refrain idéologique. Professeur de lettres, ainsi qu’il le décrit dans Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard), romancier subversif parfois (L’Homme qui frappait les femmes (Leo Scheer)), Aymeric Patricot est un ancien HEC, qui, au retour d’une mission à l’ambassade de France au Japon, décide de passer l’agrégation de Lettres. Le reste se lit dans sa bibliographie, peu nombreuse mais sans futilité. Les Petits Blancs sont son dernier texte en date, entre document, récit et essai.
Entretien.
-Vous consacrez un livre à ce que vous appelez « Les Petits Blancs ». Qui rangez-vous dans cette catégorie ?
J'appelle "petits Blancs" des gens qui sont à la fois pauvres et blancs. Mais j'insiste sur le ressenti : il est difficile, voire impossible, de définir des critères objectifs pour ce genre de choses. Je me base sur ce qu'on appelle une définition "constructiviste" de la race, c'est-à-dire qu'elle est avant tout perçue comme une construction sociale. Les "petits Blancs" seront donc des Blancs qui se perçoivent comme tels ou bien que l'on désigne comme tels - que ce soit pour les valoriser ou les stigmatiser.
-Il faut beaucoup de subtilité pour prendre en compte cette population qui n’est pas homogène, y a-t-il un socle commun à ces petits Blancs et quelle part de la population française représentent-t-ils ?
Il me semble que l'émergence d'une conscience "petit Blanc" pourrait être identifiée dans trois groupes, au sein de la société française actuelle : les paysans pauvres, les ouvriers ou anciens ouvriers, les citadins en grande précarité. Trois groupes évidemment très différents, très éloignés parfois. Mais qui partagent néanmoins certains ressentis, certaines difficultés. Par exemple, le sentiment d'une certaine misère qui vous menace ou qui vous rattrape. Ensuite, celui d'avoir une histoire distincte de celle de ce qu'on appelle les "minorités ethniques". Le petit Blanc ne s'oppose pas forcément aux membres des minorités. Souvent, même, il vit dans une précarité comparable et se sent solidaire. Mais, par la force des choses, il ne vivra pas les mêmes expériences. Les regards croisés, les vécus forgeront une expérience particulière. C'est un simple effet mécanique : si l'on admet que les populations d'origine immigrée vivent des parcours singuliers (par exemple dans le sentiment d'être parfois relégué), alors il faut admettre que l'expérience des "non-immigrés" est également distincte.
Article d'Eric Zemmour dans le Figaro du 5/12/2013, à propos des "Petits Blancs" et "De quelle couleur sont les Blancs ?" (La Découverte, novembre 2013) :
"Un voyage dans la France d'en bas des petits Blancs et un voyage dans la France d'en haut des consciences antiracistes. Entre souffrance et arrogance.
Traduire, c'est trahir. Et se trahir. Là où les Américains parlent de White trash, les Français traduisent « petit Blanc ». Là où les Américains assument deux fois, et la race et la déchéance, les Français adoucissent, euphémisent, aseptisent. Là où les Américains décrivent un des effets majeurs de la modernité multi-culturelle, les Français se croient obligés de passer par un terme désuet de la période coloniale. Tout au long de son « voyage dans la France d'en bas », écrit dans un style soigné d'agrégé de lettres et une prudence politiquement correcte de prof, Aymeric Patricot décrit avec empathie mais sans fard la condition désespérée de ces chômeurs, précaires, femmes élevant seules leurs enfants, vivant d'aide sociale et d'ex-pédients, tout cet univers que les œillè-res idéologiques et la légèreté médiatique ont exclusivement accolé aux populations issues de l'immigration arabo-africaine.
Misère financière, misère sociale, misère psychique, misère familiale, misère sanitaire même, Patricot laisse parler ses interlocuteurs qui lui confient leurs malheurs, leur sentiment de déchéance, leur haine des autres et de soi ; jusqu'à la misère sexuelle des jeunes prolétaires blancs qui, éduqués dans l'univers du féminisme occiden-tal, ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes, qui séduisent nombre de
jeunes femmes blanches, blondes de préférence, comme le prouve le succès du site blanchablacks.com, que Patricot interprète comme la revanche symbolique de la colonisation, sans voir qu'il exprime aussi l'antique attrait des femmes pour le mâle dominant, le vainqueur, à l'instar de ces Françaises qui couchèrent pendant la Seconde Guerre mondiale avec des soldats allemands puis américains.
Quand on quitte Les Petits Blancs et qu'on ouvre De quelle couleur sont les Blancs ?, on change d'univers. On passe des dominés aux dominants, des ignorants aux sachants ; le ton humble devient arrogant ; certains se vantent de leur statut de « traître » à la France, traître aux « Blancs » ; d'autres veulent poursuivre le combat de la décolonisa-tion cinquante ans après les Indépen-dances. Brusquement, on vire de la réalité à l'idéologie, du témoin au militant.
Qu'ils soient historiens, sociologues, journalistes, tous les intervenants nous expliquent que le blanc n'est pas une couleur, que les races n'existent pas, mais que les racistes sont haïssables, qu'un Blanc, même petit, peut être un opprimé, mais est condamné pour l'éternité à être un dominant, alors qu'il est la grande victime de l'époque, que c'est sur son dos que s'est faite la mondialisation, ses emplois ayant été délocalisés en Inde ou en Chine, qu'il doit supporter la promiscuité de familles d'immigrés vivant comme « là-bas », pour lequelles il n'est plus un modèle à suivre, et qui lui imposent l'incroyable condition d'être minori-taire dans son propre pays ; et qu'il subit de surcroît les leçons de morale des bourgeois antiracistes qui ont seu-lement les moyens de se protéger, eux et leurs enfants, des ravages du multi-culturalisme. La triple peine.
Mais aux yeux de nos brillants esprits, tout cela n'existe pas ; ou plutôt, tout cela existe au niveau individuel (on peut se faire traiter de sale Français et de sale Blanc) mais pas au niveau idéologique et politique, car le Blanc est à tout jamais le colon raciste qui fait suer le burnous à l'Arabe et met des fers à l'es-clave noir. On sim-plifie ? Non, on synthétise. Chacun son style, chacun son discours. Mais ces pseudo-savants s'obstinent à voir dans la colonisation un universalisme blanc, alors que c'était un universalis-me français ; une domination qui préfi-gure la hiérarchie raciale des nazis, alors que c'était un Empire romain, où tous avaient vocation - un jour mais pas à n'importe quel prix - à endosser la toge. Même Charles Maurras a toujours rejeté avec dédain les délires racistes des nazis. Trop catholique, trop romain, trop politique.
Mais ils sont tellement enivrés d'idéologie qu'ils croient tout le monde à leur image ; ils ont tellement l'habitude de « déconstruire » pour nier la réalité, qu'ils prêtent aux autres leurs propres turpitudes. Les lire l'un après l'autre, c'est plonger dans notre malheur. D'aujourd'hui et de demain.
L'obsession de la colonisation - encore un passé qui ne passe pas - a entraîné le refus véhément de l'assimilation, vue comme un insupportable héritage de cette période, et une preuve indélébile du racisme des « Blancs » à l'égard des « basanés », alors qu'elle fut - il faut relire Braudel - le moyen le plus efficace pour favoriser « l'intégration sans douleur » de générations de Belges, Italiens, Espagnols, Polonais, et même de Kabyles ou de Sénégalais. Le rejet de l'assimilation entraîna l'échec de l'intégration - et non l'inverse -, puis la multiplication des discours victimaires et l'émergence des politiques de discrimination positive, c'est-à-dire une préférence accordée uni-quement en raison de ses origines : le retour du principe aristocratique dans la République.
Enfin, le refus de l'assimilation, joint à l'effet de masse de la démographie, provoquait dans de nombreux quartiers l'instauration d'un mode de vie étranger sur le territoire français, forçant les petits Blancs à se soumettre (jusqu'à la conversion à l'islam) ou à se démettre (c'est-à-dire fuir dans le fameux pé-riurbain). En clair, la référence obsessionnelle à la colonisation - de ses injustices, de ses souffrances, et de ses humiliations - a conduit à une contre-colonisation sur le territoire français menée au nom d'un projet « décolonisateur ». Des militants arabes d'extrê-me gauche ont même eu le culot de se qualifier d'« indigènes de la Républi-que », comme si les descendants des colonies nord-africaines de la France étaient à jamais des « indigènes » -c'est-à-dire des victimes - confinant les Français, même sur leur propre sol, celui de leurs ancêtres, dans le rôle éternel de colons - c'est-à-dire des exploiteurs racistes. Rien n'aura été épargné aux petits Blancs."
Mon tout premier débat télévisé, au Soir 3, le 28/11/2013, sur le thème "La France est-elle raciste ?" Autres intervenants: Rokhaya Diallo et Toumi Djaïdja.
LE FIGARO. - Que vous inspire le succès en librairie des livres sur la question de l'identité et sur l'histoire de France?
Aymeric PATRICOT. - Ils me paraissent traduire une certaine inquiétude. Certes, l'«identité de la France» n'est pas chose figée. Mais on la présente aujourd'hui comme un simple réceptacle à d'autres cultures, d'autres populations. Sans doute faudrait-il trouver un juste milieu entre sa dimension universelle, ouverte, et le fait qu'elle présente une épaisseur, celle de l'histoire, celle des régions, celle des «territoires». Il est dommage qu'en France les deux extrêmes se regardent en chien de faïence sans parvenir à dialoguer.
Dans votre livre, vous montrez que l'appartenance à une communauté a progressivement remplacé l'appartenance à une classe sociale...
Pas exactement. J'explique, et en cela je m'inspire de travaux de nombreux sociologues, que depuis le milieu des années 2000 une «question raciale» s'est ajoutée à la «question sociale». En d'autres termes, on ne peut plus se contenter d'analyser les rapports dans ce pays en termes de richesses relatives, de pouvoirs d'achat, de relégation sociale… Les émeutes, la question de la discrimination positive, les tensions autour de la question du voile, les luttes antiracistes, autant de symptômes d'un retour en force des questions ethniques. Non pas que les secondes se substituent aux premières, mais elles viennent s'y ajouter, compliquer le jeu. Certains voudraient qu'au nom de la «République universelle» on taise délibérément ces tensions. Je ne pense pas que ce soit une solution - en tout cas, plus maintenant. Une société multiraciale, pour être viable, doit se confronter à la question
des regards croisés entre communautés. De toute façon, a-t-elle vraiment le choix?
Que signifie l'expression «White Trash» que vous utilisez à plusieurs reprises ?
«White Trash» est un terme américain désignant les Blancs si pauvres qu'ils se sentent à la fois méprisés par les minorités ethniques - en l'occurrence, les Noirs - et par l'establishment blanc. Il pourrait être traduit par «déchet blanc» ou «raclure blanche». C'est un terme extrêmement insultant, mais qui peut être revendiqué dans un deuxième temps par ceux qui le subissent - comme le fait Eminem dans nombre de ses chansons.
L'angoisse que ressent le White Trash, c'est celle d'être pris entre deux feux: les anciens esclaves se font un malin plaisir de lui cracher dessus parce qu'il représente, par sa couleur de peau, l'ancien maître ; et les bourgeois blancs le méprisent pour son comportement, sa saleté. D'une certaine manière, on considère qu'il a déchu de sa position de Blanc… La question, c'est de savoir s'il est possible ou non de parler de «White Trash» à la française.
Le racisme anti-Blanc existerait donc, selon vous ?
Ce n'est pas quelque chose dont je parle beaucoup dans mon livre. Cependant, pour répondre à votre question, les débats actuels sur la question pointent l'idée que le «racisme anti-Blanc» serait moins grave que d'autres parce qu'il répondrait à un premier racisme subi, et qu'il serait ainsi moins significatif. Je ne sais pas s'il faut vraiment raisonner de cette manière, en hiérarchisant les racismes par cette sorte de prééminence historique. En tout cas, je mets en relief une autre forme de mépris: pas celui qui s'exerce dans la rue, mais celui qui s'exerce dans les élites. Car la fracture qui existe désormais entre la bourgeoisie blanche et les «petits Blancs» est désormais si profonde qu'elle relève, à bien des égards, d'une différence raciale: certains membres autoproclamés de l'élite n'hésitent pas à voir dans les plus pauvres des gens dégénérés, pour lesquels on ne pourrait plus rien. C'est ce racisme-là dont je parle surtout.
Les associations antiracistes entretiennent-elles un conflit entre les Français?
Le raisonnement des associations antiracistes est le même depuis trente ans: les discriminations sont le fait des Blancs. Le prétendu «racisme anti-Blanc» serait une notion forgée par le Front national, qui plus est très peu significative sur le terrain. Il est vrai que nous manquons de statistiques. Mais, au-delà de la question des chiffres, je pense que nous avons changé d'époque. Depuis le début des années 1980 et la création de SOS Racisme, les temps ont changé. Les minorités ne sont plus si minoritaires. Les violences, les discriminations ont évolué. Les «ratonnades» anti-maghrébines, par exemple, ont disparu, ce qui est très bien. Mais il faut précisément prendre acte de ces progrès et rester attentif aux nouvelles formes de tensions. La politique de ces associations, pour la plupart, était de sceller une alliance entre les différentes composantes minoritaires françaises contre une majorité perçue comme blanche et catholique. Je ne suis pas sûr que dresser cette barrière-là, de manière aussi tranchée, soit de nature à apaiser le débat aujourd'hui.
Vous dîtes que les «petits Blancs» seraient interdits (moralement) de s'interroger sur leur identité...
Dans le dernier chapitre du livre, j'essaye de réfléchir à ce que peut être la «situation du jeune homme blanc» dans la société française d'aujourd'hui. J'établis un parallèle, sans doute assez osé, entre celle-ci et la «situation du Juif» dans les années 1930 telle que l'analyse Sartre dans son fameux livre Réflexions sur la question juive. Elles me paraissent opposées sur un point notable: de même que, nous explique Sartre, le Juif souffrait du fait d'être mis à l'écart, même symboliquement, de la communauté nationale en dépit de tous ses efforts pour s'aligner sur une sorte de norme commune, de même le Blanc ressent une certaine angoisse, au contraire, à se voir interdire de nommer sa différence au nom du fait qu'il serait membre de la majorité. En tant que tel, il lui faudrait accueillir toute la diversité du monde sans prétendre lui-même avoir une quelconque épaisseur. Le Juif de Sartre était constamment renvoyé à ses particularismes ; l'Européen blanc d'aujourd'hui se voit constamment ramené dans le giron d'une majorité sans visage.
Les «petits Blancs» se sentent-ils abandonnés par l'État ?
Il serait sans doute possible de marquer quelques dates clés dans ce processus: le «tournant sociétal» du PS dans les années 1980, le portant à se désintéresser en partie des questions sociales pour privilégier la question des minorités ethniques et sexuelles - ce qui n'est pas un mal en soi, bien sûr, mais change l'ordre des priorités et suscite la frustration ; l'aveu d'impuissance face au chômage, proféré par Mitterrand ; l'exhortation par le think-tank Terra Nova, adressé au PS, à laisser de côté les ouvriers parce que moins significatifs, d'un point de vue démographique - et politique.
Autant d'éléments qui contribuent à forger la prise de conscience d'une classe pauvre et blanche, blanche parce que «n'appartenant pas aux publics qui intéressent la classe politique». De même que le Noir était auparavant le Non-Blanc, le Blanc est aujourd'hui le «non-minoritaire».
Craignez-vous à terme que certains, ne se sentant pas écoutés, basculent de plus en plus dans la violence ?
C'est ma crainte, effectivement. Je pense que nous observons déjà les symptômes d'une société dont la brutalité s'accroît. Les débats font rage autour des chiffres, et je ne m'avancerai pas sur ce sujet-là, mais il existe de nouvelles formes de misère, des rancœurs qui cristallisent. Tout dépendra, me semble-t-il, de l'évolution économique: mais si nous tombons à des niveaux de pauvreté que connaît la Grèce, je ne vois pas ce qui empêcherait le pays de renouer avec des violences d'un autre âge.
"Ils sont des « visages pâles » en banlieue, des ex-ouvriers d’Hénin-Beaumont ou des paysans moqués par l’émission « Strip-Tease ». Aux Etats-Unis, on les désignait par le terme white trash. En France, dans une République qui aime se fantasmer comme indivisible, le sujet demeure tabou. Dans sa passionnante enquête « Les petits Blancs », l’écrivain Aymeric Patricot ose esquisser le portrait d’une « communauté qu’on ne nomme jamais » : les Blancs pauvres prenant conscience de leur couleur dans un contexte de métissage. « On a des scrupules à dire qu’une personne est blanche, alors même qu’il est admis qu’il existe des minorités ethniques », s’étonne-t-il. Ce diplômé de l’EHESS est ainsi parti à la rencontre d’une France d’en bas estampillée « beauf » et « dégénérée ». Il y a trouvé un fort sentiment de déclassement et de paupérisation par rapport à l’élite. Mais il y aussi croisé rancoeurs, voire haines, vis-à-vis des populations immigrées que certains estiment mieux considérés qu’eux… Grand oublié de la France postcoloniale, le « petit Blanc » serait délaissé par les partis traditionnels depuis les années 80. « Le PS est passé des questions sociales aux questions sociétales. Il a abandonné symboliquement la classe ouvrière, estimant qu’elle diminuait en nombre. » Résultat : « Le FN prospère sur ce marché qu’on lui laisse, alors qu’aux Etats-Unis tous les partis se disputent cet électorat. » En mettant des mots sur les maux des « petits Blancs », l’écrivain fait le pari que dissiper les malaises autour des questions raciales est le meilleur remède au racisme. A l’image de Barak Obama qui, dans son célèbre discours « De la race en Amérique », expliqua comprendre la rancœur des classes moyennes et pauvres blanches."
"Ainsi donc, ce serait ça, le terrible brûlot qu'il conviendrait de ranger dans les bibliothèques quelque part entre Maurras et Hitler ? Un brûlot dont l'auteur, Alain Finkielkraut, ne serait, toujours à en croire la rumeur, qu'un sous-marin de Marine Le Pen ? Disons-le d'emblée au risque de décevoir les amateurs de sensations fortes, cette "Identité malheureuse", qui caracole en tête des ventes, s'apparenterait plutôt à l'un de ces essais didactiques à la Raymond Aron, où l'histoire des idées tente d'éclairer notre présent. (...)
Il est un autre auteur, plus discret, que cite également Finkielkraut : Aymeric Patricot. Hasard éditorial, ce jeune agrégé de lettes publie ces jours-ci une enquête passionnante sur les "petits Blancs", ces Français déclassés vivant dans les territoires perdus de la République, angle mort de notre sociologie politique. Sur un ton toujours très juste, Patricot dresse ce portrait d'une France frappée par le chômage, l'obésité et la rancœur. Un tableau qui fait étrangement écho à l'un des passages les plus controversés de l'ouvrage de Finkielkraut : "Les autochtones n'ont pas bougé, mais tout a bougé autour d'eux. Ont-ils peur de l'Etranger ? Se ferment-ils à l'Autre ? Non, ils se sentent devenir étrangers sur leur propre sol.""
J'en profite pour faire une précision : la toute dernière phrase de l'article, présente dans le livre d'Alain Finkielkraut, certains des témoins de mon livre pourrait la faire leur. Mais elle n'est pas le sens ultime des "Petits Blancs"...
Au passage, j'apprends qu'Alain Finkielkraut cite mon précédent essai, "Autoportrait du professeur en territoire difficile" (Gallimard, 2011), dans son Identité malheureuse. Il le fait à la page 194 :
"Alors que le narrateur de L'Irrévolution se plaignait d'avoir des élèves "fort propres, fort polis et fort convenables" qui se levaient de leurs sièges quand il entrait dans la classe et qui l'appelaient "Monsieur", c'est la plainte ou, plus exactement, la stupeur inverse qui se fait entendre de toutes parts. Je citerai trois exemples. Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile : "Trente enfants qui ne craignent pas l'autorité parce qu'ils ne savent tout simplement pas ce que c'est. Trente enfants dont le plus grand plaisir est la provocation, l'agressivité, le chahut. (...) Comment voulez-vous les tenir lorsqu'ils bavardent en chœur et qu'ils refusent de répondre aux injonctions même discrètes autrement que par des formules aussi lapidaires que "Lâche-moi" pour les plus distinguées.""
Un beau billet - avec la pointe d'humour qui n'aurait effectivement pas été superflue dans le livre (quoi qu'elle y soit en pointillé...) - sur Le Blog du Castor : "Grandes réflexions sur les Petits Blancs" :
"J'aime les petits blancs, surtout à l'apéro. Bien fruités. Quelle déception de ne pas trouver une seule fois mention de ce type de boutade dans le livre d'Aymeric Patricot. Je plaisante, bien sûr, car une bouffée de rire libérateur est essentielle avant une plongée en panée dans un univers noir de noir. Chez les petits blancs. Ceux de la France d'en bas, dit le sous-titre en couverture.
J'avais lu du même auteur le très beau, car très juste, Autoportrait du professeur en territoire difficile, où l'auteur racontait sa vie de prof de lettres en ZEP. De prof de lettres blanc dans des classes très colorées. Une langue d'une justesse remarquable et un ton toujours distancié sans être froid. On retrouve ces qualités précieuses dans le nouvel opus.
On connaît la sentence de Camus, "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde". Une exigence particulièrement nécessaire dans le cas des enquêtes portant sur les sujets sensibles des rapports sociaux. Rien de plus vomitif que la langue pleine de clichés d'un Rioufol ou d'un Zemmour qui perdent toute crédibilité avec une surenchère verbale et catastrophiste. Les quartiers populaires sont ainsi des "zones de non droits" ou "la mort rôde, tenus par des caïds" etc etc... Mais dans le même temps, les écrivains et autres artistes plein de bons sentiments qui encensent la pauvreté par mauvaise conscience de leur propre situation sont aussi ridicules et desservent la cause qu'ils défendent. Patricot, lui, dépeint la violence sociale et morale sans pathos ni mensonge enjoué.
Le livre est un OVNI scientifique. Ni édito libre, ni véritable étude sociologique, il se présente comme un recueil de fragments de vies, de vies brisées ou amères de ne pas être ce qu'elles pourraient être. Et où la couleur de peau joue un rôle dans cette amertume, en plus ou à côté de la condition sociale. A cause de ces péchés originels formels, le livre est attaqué par les scientifiques doctes qui ne voient pas d'échantillonage crédible. Il est évidemment accusé par les belles âmes de faire le jeu du Front National (cette expression...) et par les purs de chez purs de dévier le problème social qui, seul, explique tous les maux. Je ne me situe dans aucune de ces catégories. Je ne comprends pas les détracteurs d'un livre à la force tranquille, aussi douce que le sujet est âpre.
Patricot raconte des gueules cassées, humiliées parfois, mais pas haineuse. Personne n'appelle au meurtre des noirs et des arabes, mais hurle le fait de ne jamais être entendu. Les témoignages ruraux sont parmi les plus émouvants. Les jeunes ne sortent pas car il n'y a rien, pas d'offre culturelle ou de programme spéciaux quand il y en a beaucoup dans les quartiers populaires. Christophe Guilluy montre cela dans "Fractures françaises" sur les inégalités d'investissements folles. Une analyse corroborée par Laurent Davezies dans "la crise qui vient" où l'auteur montre que les quartiers périphériques bénéficient des investissements colossaux des métropoles. Même si cela reste insuffisant, impossible de dire qu'il n'y a rien. D'autres témoignages sont violents, non pour le malaise social, mais le gouffre culturel qui séparent ces petits blancs des autres. Ceux qui n'aiment pas le rap et font semblant, ce garçon fluet qui rêve d'aborder une fille black mais explique que ça ne marchera jamais car elles projettent toutes des envies de mecs musculeux comme dans les clips de rap. Ces deux écorchés vifs de la Beauce, qui voudraient être intellos mais n'ont pas passés leurs examens de sociologie car ils ne voyaient pas l'intérêt. Leur histoire m'a ému aux larmes. Ils vomissent leur haine des "bouseux" autour de chez eux et vont à Paris où ils ne maîtrisent pas les codes et s'aventurent vers les quartiers qu'ils imaginent pour eux, plus bohèmes. Ne pas être adoptés d'emblée, ne pas ressentir de fraternité artistique les irritent et ils font des conneries.
Il y a encore ce témoignage d'une fille qui dit que sa famille a toujours refusé les HLM auxquels ils avaient le droit "car être logé par l'Etat c'est pire que tout. C'est bon pour les bougnoules". Gloups. Il y a ce jeune homme à la licence de marketing qui préfère vivre de RSA plutôt que de bosser. Même plus amer "on peut vivre ici. Pas dans les zincs mais avec de l'alcool low cost où on finit à poil. Le corps exulte. Si on fait un coma et qu'on a tout oublié, c'est parfait, ça veut dire qu'on s'est vraiment lâché". Re gloups.
On referme le livre en ayant envie d'écraser un parpaing sur le prochain politique qui vient vanter le "vivre-ensemble" en méprisant toute une culture populaire traditionnelle, celle de ces petits blancs à qui personne ne parle et qui se sentent humiliés. L'une des personnes qui a bien voulu répondre à Patricot dit cela aussi. Elle n'a plus de haine, mais veut aller en Australie. Là où on ne la jugera pas. Merci à ce livre d'avoir donné la parole à ceux que personne n'écoute, mais qui disent si bien le besoin d'égalité réelle."
Un billet de ma part à propos de la réception des "Petits Blancs", dans le Huffington Post :
Avant même la publication des Petits Blancs (Plein Jour, 2013), l'annonce du titre suscitait la réaction suivante : "Vous allez parler du Front national ?" Mes interlocuteurs ne pouvaient s'empêcher d'établir un rapport entre Blancs pauvres, situés tout en bas de l'échelle sociale, et un parti considéré comme raciste. Or je m'emploie précisément à montrer dans mon livre que ce penchant raciste est un cliché : les "petits Blancs" ne sont pas plus racistes que la moyenne et c'est précisément un des aspects de leur condition que de subir ce genre d'a priori.
M'apprêtant à publier Les Petits Blancs, je craignais donc que ses thèses soient purement et simplement assimilées à celles de l'extrême-droite. Soit que celle-ci se les approprie comme elle a pu le faire avec La France Orange Mécanique (un pamphlet, genre dont ne relève pas mon livre), soit que des journalistes, n'appréciant pas que j'aborde ce thème, à savoir l'émergence d'une conscience blanche parmi les classes défavorisées, me rejettent dans ce camp.
Quelques jours après la publication, je suis rassuré. La plupart des libraires se montrent intéressés. Le Huffington Post, France Culture, Marianne ont fait des comptes-rendus équilibrés, voire enthousiastes, et m'ont semblé pointer une certaine urgence à rendre compte du phénomène. Leurs articles comprennent la nature du projet, sans y voir malice : éclairer l'existence, longuement occultée dans le paysage médiatique français, d'une frange de la population qui prend conscience, depuis quelques dizaines d'années, du fait d'être à la fois pauvre et blanche, ce qui génère un éventail de dilemmes, de questionnements, voire de cristallisations culturelles. J'ai notamment été amené à parler de petits Blancs sur le territoire français parce que, grand consommateur de culture américaine, je constatais combien la figure du white trash (ce "Blanc dégénéré", cordialement méprisé) hantait les arts aux Etats-Unis. Je trouvais étonnant qu'elle soit ignorée de ce côté-ci de l'Atlantique, et je suis parti à sa recherche.
Du côté des lecteurs, fébrilité plus marquée. Les réactions sont immédiatement visibles sur le net où la diffusion des articles suscite une flopée de commentaires. Ils ont l'avantage d'être francs. En quelques jours, j'ai pu cerner les grandes lignes de discorde que suscitait le livre - tout au moins, que suscitaient les articles rendant compte du livre, les réactions au livre lui-même se faisant encore assez rares.
Une bonne partie des commentaires exprime du soulagement à l'idée que la question soit enfin soulevée. Parlons de la pauvreté, disent-ils ; parlons de la prise de conscience d'être blanc, parlons de ces détresses que les classes bourgeoises refusent de considérer, parlons du sujets sur lesquels le Front national ne devrait pas avoir de monopole. Ou bien de la curiosité, mêlée d'inquiétude : Pourquoi donc parler de ces choses-là ? Qu'est-ce que le white trash ? N'y a-t-il pas du mépris à utiliser ce genre de mots ?
Parmi les critiques, deux fronts.
Sur ma gauche, les détracteurs considèrent qu'il est insupportable d'évoquer des questions ethniques, surtout quand il s'agit de Blancs. Les problèmes sont d'ordre social, tous les pauvres se ressemblent. Quel intérêt de mettre les gens dans des cases, des cases dans lesquelles eux-mêmes ne se reconnaissent pas ? Un argument que je comprends, bien sûr. Rappelons simplement que le livre constate, à côté de questions sociales, la réémergence de questions raciales. Et celles-ci viennent singulièrement compliquer le jeu. Il serait absurde de ne pas les étudier - surtout lorsqu'on se targue, comme certains commentateurs, d'incarner l'avant-garde de l'antiracisme.
Sur ma droite, on me reproche principalement deux choses. Tout d'abord ma position bourgeoise, surplombante, tenue pour méprisante. Je ne serais qu'un bobo, passé par les Grandes Ecoles, parfaitement condescendant avec des classes populaires auxquelles je me mêlerais le temps d'un livre. Pire, je ne serais qu'un "journaleux", l'un de ceux qui auraient soigneusement caché les réalités françaises pendant des décennies. Les avis changeront-ils quand le livre sera lu ? J'y parle précisément de ma posture de petit bourgeois, mais aussi de la révolte que j'éprouve lorsque l'on méprise les plus pauvres et même de mon sentiment de fraternité - voire du vertige qui peut être le mien à me sentir si proche des plus démunis. Les commentaires deviennent par ailleurs comiques lorsqu'ils supposent que je gagne grassement ma vie avec ce genre d'écrit. Rirait-on si l'on connaissait le montant des à-valoir ?
Ensuite, on me reproche de ne pas critiquer l'immigration elle-même, ou l'islamisation supposée de la France. Il est vrai que je m'attache à décrire certains effets du métissage sans émettre de doutes sur l'opportunité d'une telle immigration. Mais ce n'est pas le sujet du livre. Et je fais l'hypothèse, de toute manière, que rien ne pourra remettre en cause les récents mouvements de population. L'émergence d'une conscience blanche (surtout parmi les pauvres) me semble acquise. J'ai reçu quelques lettres anonymes me reprochant amèrement cette absence de critique de l'immigration : j'aurais aimé leur répondre qu'elles me paraissaient, concernant mon livre, en partie hors sujet.
En fin de compte, j'ai été relativement surpris par la teneur prérévolutionnaire de nombreux commentaires - qu'ils me soient adressés ou qu'ils expriment une colère proprement stupéfiante vis-à-vis des élites. Mais ils confirment après tout la faille constatée dans le livre entre classes populaires blanches et bourgeoisie blanche, une faille si profonde qu'elle présente tous les stigmates d'une véritable différence raciale, certains bourgeois ne se privant pas d'animaliser ceux qu'ils estiment indignes. "Le jour où ça chauffera, je prendrai les armes." "Je suis un petit Blanc, je me sens méprisé. Quand il y aura révolte, j'en tuerai quelques-uns." "Qu'on les pende !" Le nombre de ces appels à la violence me semble justifier à lui seul qu'on soulève des questions si brûlantes.
Plusieurs journalistes m'ont demandé si ce livre ne faisait pas le jeu du Front National. Je ne le crois pas. Tout d'abord parce que j'y montre une population loin d'être entièrement acquise aux discours nationalistes ou racialistes. Ensuite parce que je montre combien tous les autres partis, à l'image de ce qui se passe aux Etats-Unis, devraient précisément s'intéresser à cet électorat-là sous peine de perdre bien des suffrages mais surtout de laisser se dessiner une véritable ethnicisation du vote. Celui-ci, faisant suite à l'ethnicisation partielle des rapports sociaux, nous en voyons d'ores et déjà les prémices. J'aimerais précisément contribuer à crever certains abcès... Lutter contre les risques de conflits ethniques, ce n'est sûrement pas nier qu'ils puissent exister.
On ne parle plus que de lui en France depuis quelques années, sans jamais oser vraiment le nommer. Le « petit Blanc », équivalent du white trash américain popularisé par le rappeur Eminem, c’est le Blanc pauvre de la Courneuve, relégué socialement et isolé ethniquement. C’est aussi la femme seule de la banlieue d’Amiens qui hait les « putes blondasses qui se font sauter par des Nègres ». C’est le vieux garçon qui n’ose pas mettre les pieds au havre, aussi bien dans le centre bourgeois que dans les HLM métissés, où il redoute les mêmes regards moqueurs. Le romancier Aymeric Patricot, 39 ans, est allé à leur rencontre et en a tiré un livre : Les Petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas (Plein Jour).
A ces « gueules cassées de la misère », il a posé toutes les questions qui ne se posent pas. Image de soi, perceptions raciales, fantasmes sexuels, envie sociale, rêves enfuis. Il l’a fait et il a eu raison de le faire, car peu d’études permettent à ce point de sortir de la terrible bataille rangée des clichés en train de se mettre en place dans le pays. Un face-à-face insoluble opposant une partie de la gauche, de plus en plus terrifiée par ces classes populaires qu’elle n’arrive plus à envisager autrement que comme du gibier frontiste, des ploucs racistes et menaçants, à une droite hypocrite qui, profitant de l’absence d’un grand parti plébéien populaire autre qu’extrémiste, depuis l’effondrement du PC, a fait de ces anciens « prolétaires » ses nouveaux héros, ses enfants chéris.
Car telle est bien l’alternative perverse en train de se mettre en place dans le pays. Ou vous glorifiez niaisement ce peuple redécouvert, comme le firent les communistes des années 50, et décrétez qu’il faut le justifier jusque dans son ressentiment le plus suicidaire, le vote FN par exemple. Ou vous le décidez irrécupérable, comme le fit en 2011 la fondation Terra Nova, et considérez que tels les rednecks, les culs-terreux mis en scène dans Massacre à la tronçonneuse, il ne saurait avoir d’autre sentiment profond face à une France en train de changer que celui de Meursault chez Camus : « tirer sur un Arabe ».
Le livre d’Aymeric Patricot montre le non-sens d’un tel clivage. Il décrit la complexité des situations sociales, l’ambivalence des sentiments aussi, entre Noirs – ou Maghrébins – et petits Blancs paupérisés, qui peuvent facilement passer de la défiance à l’identification. Extrêmement dure ici est la parole raciste quand elle s’exprime, mais superficielle en définitive, dès que la discussion s’approfondit. On referme au contraire le livre avec le sentiment que c’est décidément par la tête que le poisson aura pourri en France, où les socialistes, exécuteurs des basses œuvres du capitalisme à partir des années 80, auront livré le peuple à toutes sortes d’idéologues aux buts très éloignés de ceux des smicards qu’ils prétendre défendre.
Toute la bourgeoisie intellectuelle qui feint aujourd’hui de s’émouvoir du sort des « petits Blancs » devrait pourtant se le rappeler : quand le pays était ethniquement plus homogène, les oppositions de classes étaient beaucoup plus apparentes et dangereuses pour elle qu’aujourd’hui. Il n’est pas interdit d’y voir la véritable raison de sa passion nouvelle pour les problèmes de voisinage du Blanc pauvre, son ancien ennemi héréditaire.
« Aymeric Patricot fait œuvre utile, il met des paroles sur un fantasme et par là même il le dégonfle. Tous les politiques devraient lire son livre. » Sébastien Le Fol consacre sa chronique des « Matins » de France Culture, mercredi 30 octobre, aux Petits Blancs.
Qu'est-ce qu'un petit Blanc ? Dans les chansons du rappeur Eminem, ce sont les "white trash" (littéralement "déchet blanc", NDLR). Mais en France ? Sur toutes les lèvres, le sujet est tabou. "Un Blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de métissage et se découvrant aussi misérable que les minorités tenues pour être, a priori, moins bien traitées que lui." Ainsi le définit l'écrivain Aymeric Patricot, 39 ans, dans le passionnant livre qu'il consacre au sujet, aux éditions Plein Jour.
L'expression "Petits Blancs" charrie tellement de fantasmes - elle est utilisée par certains pour ethniciser les problèmes sociaux -, que l'on peut hésiter avant de se plonger dans son ouvrage. Aymeric Patricot, qui se présente comme social-démocrate, n'est pas suspect de sympathies sulfureuses. Sans bonne conscience ni condescendance, il est allé à la rencontre de ces Français déclassés. Il en rapporte une saisissante galerie de portraits, un ouvrage d'atmosphère qui en dit long sur l'état de la France.
De la défiance à l'identification
Le petit Blanc n'est pas un groupe homogène, comme certains essaient de le faire croire. Il prend plusieurs visages. C'est Estelle, professeur vacataire d'anglais à Amiens, qui a "la haine de l'Arabe". C'est Agnès qui déclare : "On nous oblige à accepter l'immigration sous un prétexte moral, et ça m'angoisse." Mais c'est aussi Laurent, l'étudiant timide de la banlieue parisienne, qui, traversant les beaux quartiers, se dit : "Je suis terne, ma vie ne me plaît pas."
C'est Damien, le paysan pauvre filmé par l'émission Strip-Tease, qui "recherche désespérément une bergère". Et c'est encore Irène, secrétaire, mère d'un garçon de 7 ans, qui a besoin de temps en temps de "mettre une racaille dans son lit", de préférence "black". Les sentiments des petits Blancs oscillent entre amour, indifférence, rancoeur et fraternité. Vis-à-vis des Français d'origine maghrébine ou subsaharienne, ils passent de la défiance à l'identification.
"Population rancie"
La classe politique est désarçonnée par ces "gueules cassées de la misère". La droite inspirée par Buisson court après en les idéalisant de manière ridicule. Quant à la gauche, elle s'est depuis longtemps détournée d'eux. Ces "culs terreux" font tache dans les salons bobos. "Tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref "franchouillard" ou cocardier, nous est étranger, voire odieux", proclamait le magazine Globe, dès son premier numéro, en 1985. En 2013, Jean-Luc Mélenchon renchérissait : "Je ne peux pas survivre quand il n'y a que des blonds aux yeux bleus. C'est au-delà de mes forces."
Aymeric Patricot décrit avec force ce qu'il appelle "la mise à l'index d'une population rancie". Il va même jusqu'à parler d'"animalisation d'une partie de la population". Selon lui, "ces Blancs déchus ont le mérite de donner bonne conscience à ceux qui les rejettent : ces derniers donnent en effet des gages de leur éminente hauteur de vue. Ils prouvent même leur absence de racisme." Ce faisant, ils suscitent cependant une nouvelle forme de racisme dans la mesure où ce Blanc misérable, figé dans son archaïsme, est si distinct d'eux que sa nature n'a plus rien à voir avec la leur." Avec son livre, Aymeric Patricot fait oeuvre utile. Il met des paroles sur un fantasme et par là même le dégonfle. "Il dissipe la gêne en éclairant les fantômes", comme il dit. Tous les politiques devraient lire son livre.
Le site Atlantico.fr m'a interrogé, ainsi qu'un autre auteur, sur un thème d'actualité. Beaucoup de commentaires sur la page en question, ainsi qu'après l'article tel qu'il a été repris (et tronçonné) sur le site Fdesouche.com, habituellement classé à l'extrême-droite - commentaires d'ailleurs assez agressifs, comme je le montrerai dans un prochain billet consacré aux réactions suscitées par le livre.
"Atlantico : La "rumeur du 9-3", selon laquelle des maires recevraient des subventions pour faire venir des populations de Seine-Saint-Denis, semble traduire une peur des grands mouvements de population et des transformations des modes de vie qui y sont liés. Aux terrasses des cafés ou dans les réunions de famille revient de plus en plus souvent cette phrase : "On ne se sent plus chez nous." Comment faire la part des choses entre les fantasmes et la réalité que revêt cette préoccupation ?
Guillaume Bernard : Certains territoires de la République ont démographiquement basculé avec le changement de nature de l’immigration entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 : de travail, elle est devenue familiale. L’INED a pu établir qu’entre 1968 et 2005, les jeunes d’origine étrangère étaient passés, par exemple, de 19 à 57 % en Seine-Saint-Denis, de 22 à 76 % à Clichy-sous-Bois ou de 20 à 66 % à Sarcelles.
Ce changement radical d’environnement social a créé, pour les autochtones, une insécurité culturelle qui les a poussé, pour ceux qui en avaient les moyens, à quitter ces quartiers et, pour d’autres, à mettre en place des stratégies d’évitement (par exemple pour l’inscription de leurs enfants dans les établissements scolaires). Il est raisonnable de penser que des Français vivant dans des lieux qui ne sont pas encore concernés par ce bouleversement démographique et culturel le craigne.
Aymeric Patricot : Ces rumeurs traduisent une grande peur, fondée sur un fantasme, celle de voir débarquer en province les populations d’origine africaine que l’on croyait cantonnée, jusqu’à maintenant, à certaines villes et à certaines régions – notamment Marseille, Lyon, l’Ile de France. Elles traduisent un décalage, appelé à se réduire, entre des régions fortement métissées (la population blanche est devenue minoritaire, par exemple, en Seine-Saint-Denis) et une province, notamment à l’Ouest, encore à l’écart, bien souvent, de ce phénomène de brassage.
La peur est à la fois suscitée par ce que l’on voit à la télévision – émeutes, échos de la délinquance, présence de l’islam – et par la rapidité des phénomènes. Il suffit de quelques années pour que le métissage change le visage d’une ville. La nouveauté, c’est que ces changements sont plus visibles que lors de métissages intra-européens : Italiens, Polonais, Espagnols, certes discriminés en leur temps, pouvaient espérer « se fondre dans la masse » en deux générations. La couleur de peau rend les choses plus complexes : un Français d’origine africaine aura le sentiment d’être regardé de travers en dépit de sa carte d’identité française et de sa bonne maîtrise de la langue ; de même, les populations blanches de province auront du mal à s’ôter de l’idée qu’un noir, qu’un arabe sont arrivés récemment sur le territoire.
Quoi qu’il en soit, ces mouvements de population bousculent le quotidien des populations concernées, qu’elles se déplacent ou qu’elles observent les mouvements. Comme le dit Claude Askolovitch, qui s’exprime beaucoup en ce moment sur la mésestime dont souffrent les musulmans : « Il faut être le dernier des bisounours pour croire qu’une société peut devenir multiculturelle sans heurt. » La plupart des journalistes le reconnaissent aujourd’hui : la société multiculturelle, multiethnique peut certes représenter un idéal, il n’en faut pas moins admettre qu’elle suscite des tensions. Et le meilleur moyen de lutter contre elles, c’est d’abord de les reconnaître, d’apprendre à en parler. L’affaire actuelle des rumeurs est l’un des visages de ces heurts.
A l'occasion de la parution de son voyage étonnant auprès des Petits blancs, un voyage dans la France d'en bas, Aymeric Patricot donne dix bonnes raisons de ne pas lire son texte :
"Il tacle quelques figures de notre petit monde médiatique et c’est mal.
Il parle de misère économique ou culturelle et c’est déprimant.
Il cite de grands auteurs et c’est ennuyeux.
Il cite Eminem et c’est vulgaire.
Il propose une bibliographie et c’est poussiéreux.
Il propose en couverture une belle photo mais elle est floue.
Il aborde un sujet relativement tabou en France et c’est incorrect.
Il cite Obama en exergue et c’est opportuniste.
Il précise sa propre bibliographie en début d’ouvrage et c’est prétentieux.
Stanislas Kraland ouvre le bal pour "Les Petits Blancs" (17 octobre) dans le Huffington Post:
"Et si l'un des antidotes au racisme était justement de parler de la couleur de peau? Alors que l'élection partielle de Brignoles s'impose comme un nouveau symbole de la montée du FN, c'est l'hypothèse sous-jacente d'un ouvrage au titre provocateur, Les Petits Blancs (éd. Plein jour).
Attention, sujet tabou: "C'est avec pudeur qu'on utilise, en France, l'expression petit blanc," débute cet ouvrage entre enquête journalistique et essai, "si l'on devine ce qu'elle recouvre, on n'aime pas la définir." Dont acte.
On l'aura compris, tout est dans ce titre qui ne s'attache qu'à nommer, bêtement, simplement, ces petits Blancs dont le livre dresse les portraits, raconte les parcours et les discours. Mais qui sont-ils?
Pour le savoir, Aymeric Patricot, 38 ans, agrégé de lettres, diplômé d'HEC et de l'EHESS, est parti à leur rencontre, et à cette question, il apporte une réponse simple: "Un petit Blanc est avant tout quelqu'un qui se perçoit comme tel ou que l'on désigne ainsi."
Blancs et pauvres
Les petits Blancs, ce sont donc autant de visages que de situations. Ce qui les rassemble? Le fait d'être désignés ou de se ressentir en tant que blanc et pauvre, que ce soit dans leur regard ou dans celui des autres.
Le petit Blanc, c'est par exemple ce jeune blanc qui en traite un autre, plus aisé, de "sale blanc" rejetant ainsi sur lui le mépris qu'il ressent. C'est aussi cet adolescent de banlieue, ce "visage pâle" qui, "vivant d'expédients, fragilisé socialement, se découvre aussi pauvre que ces minorités qu'on dit occuper le bas de l'échelle. C'est encore cet ouvrier au chômage qui évoque autant sa "fêlure" que les "délires racistes" de sa tante.
Les petits blancs, ce sont également ce paysan pauvre moqué dans Striptease, cette enseignante vacataire qui a basculé dans la haine, mais aussi cet étudiant fatigué noyé dans sa rancoeur qui dit travailler "beaucoup pour pas grand chose" et qui a "le coeur serré quand il voit "tous ces gens que le système aide alors qu'ils lui crachent dessus."
Autant de mots parfois violents, cruels et lourds, que l'auteur a choisi de regarder en face.
Une réalité
Un propos politique? Aymeric Patricot refuse toute récupération et préfère parler de réalité. "S'il existe une spécificité de l'expérience de populations récemment immigrées, victimes de discriminations, de difficultés économiques et culturelles, alors il existe, mécaniquement, une spécificité de l'expérience de populations paupérisées et non récemment émigrées."
On ne naît pas blanc, on le devient, pourrait-on dire. L'auteur raconte en avoir d'ailleurs fait l'expérience, Aymeric Patricot s'étant lui-même "découvert blanc", lorsqu'il est devenu professeur de lettres en banlieue parisienne.
"On ne peut pas accepter l'immigration sans accepter qu'il y ait des regards croisés," explique-t-il au HuffPost. En d'autres termes, il faut assumer les mots. "Sur le terrain, ceux que j'ai rencontré se disent 'petits blancs'. Il y a une spontanéité du langage chez les plus pauvres ou chez les jeunes que l'on ne retrouve pas dans les médias."
De la race en France
À l'heure où certaines personnalités politiques agitent opportunément le spectre d'un "racisme anti-blanc", Aymeric Patricot entend davantage témoigner de la richesse de ces regards, au-delà de la haine et du ressentiment.
Politiquement incorrect? C'est pourtant aux États-Unis qu'il est allé chercher l'inspiration. En témoigne cette citation en exergue de l'ouvrage, extraite d'un discours de Barack Obama devenu célèbre, De la race en Amérique: "La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche n'ont pas l'impression d'avoir été spécialement favorisés par leur appartenance raciale."
Nombre de Français blancs pourraient en dire autant, ce qui n'implique pas de nier les discriminations et le racisme dont peuvent être victimes les populations issues de l'immigration. Mais en France, ce discours est difficilement tenable. En cause? Un paradoxe: "les Blancs sont considérés comme majoritaires, tout en n'ayant d'existence qu'incertaine et même précaire. Un élément neutre, décidément, dont on ne peut rien dire, et dont on n'a le droit de rien dire."
Mépris
La figure du petit blanc apparaît dès lors comme oubliée par les politiques et notamment par le Parti socialiste. À cet égard les années 1980 marquent un tournant. "La gauche renonce alors à lutter contre le chômage, tourne le dos à l'économie pour investir le sociétal," analyse l'auteur. Le coup de grâce sera porté par une note du think tank Terra Nova, proche du PS.
Effondrement démographique de l'électorat ouvrier, divorce des valeurs entre un monde ouvrier fragilisé et une "Nouvelle France", le programme est clair: pour gagner, le PS doit aller chercher les voix de la "France de demain", "plus jeune, plus diverse, plus féminisée". "Rejetés par la gauche, mais aussi par la droite parce qu'ils sont trop pauvres, le FN rafle le marché électoral des petits blancs," explique Aymeric Patricot.
Mais les petits blancs ne se sentiraient donc pas si petits sans le mépris des "nantis", ces grands blancs qui, ne voulant pas leur ressembler, les mettent à distance, au risque d'aboutir à une forme de racisme inversé.
"Ces Blancs déchus ont pourtant le mérite de donner bonne conscience à ceux qui les rejettent: ces derniers donnent en effet des gages de leur éminente hauteur de vue. Ils prouvent même leur absence de racisme. Ce faisant, ils suscitent cependant une nouvelle forme de racisme dans la mesure où ce Blanc misérable, figé dans son archaïsme, est si distinct d'eux que sa nature n'a plus rien à voir avec la leur."
Symétries
Mis à l'index par les élites, décriés de toute part, déchus de leur humanité, les petits Blancs s'imposent, à leur corps défendant, comme les récipiendaires d'une rancoeur postcoloniale qui les place du côté des oppresseurs. "Ils représentent ceux des Blancs que l'on voit, ceux des Blancs à qui l'on peut s'adresser et que l'on considère, en dépit de leur modestie sociale, comme détenant les clés d'un système qui vous humilie."
Perçus à tort ou à raison comme "le fond du peuple français", ils symbolisent la colonisation tout en proposant une figure symétrique de l'échec. Alors que le petit Blanc est stupéfait de se découvrir "aussi pauvre que les plus pauvres", "de même le Français d'origine immigrée se trouve étonné de constater qu'il existe des Blancs aussi peu diplômés que lui, aussi isolés socialement, en souffrance aussi manifeste." Double mépris.
Mais cette symétrie peut aussi être source d'une connivence qui témoignerait davantage d'une solidarité de situations, que de classe. Grand Blancs et petits Blancs se fuient alors que petits Blancs et immigrés peuvent s'identifier. Voilà comment le "rappeur sous testostérone" Booba rend un hommage inattendu au chanteur Renaud, figure culturelle du petit Blanc s'il en est. "On se serait attendu à ce qu'il préfère Gainsbourg, sexuel et clinquant," écrit Patricot, "non, Booba se sent plus proche du petit Blanc que du dandy."
Considération
Ce qu'il ressort de ces portraits autant que de la réflexion de l'auteur, c'est avant tout l'absence cruelle de considération pour ces petits Blancs. Damnés de l'époque, leur malédiction est bien d'être blanc, et donc de faire partie d'une majorité dans laquelle ils perdent "tout trait identifiable".
La situation du petit Blanc s'impose alors comme l'exact inverse du Juif tel que le définissait Jean-Paul Sartre: "Le Juif de Sartre reste juif en dépit de ses inlassables efforts pour se fondre dans la masse," écrit l'auteur, "le Blanc d'aujourd'hui reste anonyme dans un vaste ensemble en dépit d'une expérience qui lui rappelle, chaque jour, à quel point il est particulier."
Et c'est sans doute ce qui explique pourquoi le petit Blanc penche du côté des adeptes de la pensée magique, de ceux qui instrumentalisent son sentiment d'appartenir à une communauté qui exclurait ceux qui le renvoient à sa propre condition. D'où, peut-être, la nécessité de nommer et donc d'accepter de voir une réalité qui sans cela demeurerait silencieuse, contiendrait sa rancoeur, au risque qu'elle n'explose dans la haine."
Le site Atlantico.fr m'interroge, avec d'autres, sur le thème : "Politiques, syndicats, médias : Qui comprend encore les "vrais gens" ?
Invité dans "Des paroles et des actes", Jean-François Copé a été violemment pris à partie par Isabelle Maurer, une demandeuse d'emploi de Mulhouse (voir ici). "Je suis désolée Monsieur Copé, ce soir je ne peux pas être calme", a commencé la femme. Et de poursuivre : "Les Français vous regardent. Ils vous écoutent. Et malheureusement il y a beaucoup de paroles et pas beaucoup d'actes !". Déstabilisé, le président de l'UMP n'a pas su quoi répondre. Au-delà de cette séquence et de la gêne de Jean-François Copé qui aurait pu réellement comprendre et répondre aux questions d'Isabelle Maurer ?
Jean Spiri : Mais que voulez-vous répondre ? Qui aurait pu répondre ? Aucun élu national ne vit cette réalité de tenter de vivre avec le RSA socle en cherchant du travail – aucun élu national, car la situation des élus locaux est très variée, et il ne faut pas oublier les milliers d’élus locaux qui exercent leur mandat bénévolement. Mais beaucoup – voire tous – y ont été confrontés, dans leurs fonctions d’élu local, lors de leurs permanences. Une situation comme celle-ci ne peut laisser insensible. Un élu local a des solutions particulières, mais un élu national se doit de proposer des solutions générales. C’est le problème de confronter des responsables politiques à des interventions de ce type : soit ils restent dans le pathos et ne peuvent rien dire, car oui, ils ne vivent pas cette situation, soit ils proposent des solutions qui sont sans commune mesure avec la détresse de leur interlocuteur immédiat. Cela n’est ni de droite ni de gauche : on se souvient de Christiane Taubira confrontée à la mère d’une victime d’un multirécidiviste. Que voulez-vous répondre face à une telle douleur ? Le responsable politique qui répondra en généralité paraîtra froid, insensible, technocratique ; cela qui répondra sur le registre personnel paraîtra déconnecté et démuni, sans réponse.
Mais nous ne devons pas nous arrêter à ce niveau d’analyse. Premièrement, il y a en effet des propositions systémiques pour répondre à un cas particulier. J’irai même plus loin : ce sont souvent des décisions macroéconomiques qui changent, sur le long terme, les destins individuels. Mais qu’il est difficile de faire comprendre que telle ou telle mesure représentera demain de l’emploi en plus, du pouvoir d’achat en plus, si l’on n’est pas capable de répondre à l’urgence d’une situation. Deuxièmement, il y a, comme l’a rappelé Jean-François Copé, des élus, qui eux accomplissent un vrai travail de développement territorial, de solidarités locales. Ce n’est pas un hasard si, malgré la baisse globale de la cote des élus, c’est encore le maire qui inspire le plus confiance à nos concitoyens. Enfin, je rappelle que le cas particulier est toujours dangereux pour l’analyse globale (désolé pour ceux qui voulaient une réponse dans le pathos). Je prendrais un seul exemple : aujourd’hui, le niveau de vie des retraités dépasse celui des actifs. C’est inédit. Mais chaque fois que vous le rappellerez, vous aurez aussitôt l’exemple de la veuve de marin-pêcheur fort mal lotie qui surgira. C’est vrai, il faut le prendre en compte. Est-ce une raison pour balayer d’un revers de manche tout discours général sur un rééquilibrage entre les générations (avec par exemple l’alignement de la CSG) ? Je ne le crois pas. Mais face à la veuve qui a une petite pension de réversion, que ce discours devient dérisoire et difficile à entendre ! Dans une certaine mesure, ce type de procédés empêche le débat de fond, celui de l’intérêt général qui transcende la somme des intérêts particuliers – même s’il ne doit pas oublier les cas concrets !
Raphaël Liogier (auteur de Ce populisme qui vient, Textuel, septembre 2013) : Il me semble que la vraie question n’est pas qui aurait pu répondre, mais quoi répondre. Si la plupart des hommes politiques, et non seulement Jean-François Copé, peuvent être paralysés par ce genre d’intervention de "simples citoyens", c’est qu’ils ont fondé toute leur tactique politique sur l’empathie. En réalité ils ne sont pas plus éloignés de la vie populaire que les hommes politique de jadis, parce que c’est le principe même du pouvoir politique de créer une distance. La spécificité de notre époque, c’est qu’il y a une crise du récit collectif, et corrélativement une perte de confiance non seulement dans la politique en tant que telle mais dans le sens du vivre ensemble.
Une telle situation se traduit par le développement du populisme : une sorte de politique de l’empathie, vide de tout programme, qui cherche sans cesse à suivre les courants d’une opinion versatile. En réalité, cette façon de faire de la politique est la véritable trahison des aspirations populaires profondes. C’est ce que Baudrillard appelait la "politique du signe" : les dirigeants ne cherchent plus à faire sens, mais à montrer au peuple qu’ils comprennent leurs angoisses, qu’ils les éprouvent aussi. Ils vont même faire des lois, prendre des mesures qui ne seront destinées qu’à faire signe et non pas à faire sens, non pas à résoudre un problème réel.
Copé a été pris au dépourvu parce que cette femme le met face à ses contradictions, autrement dit face au fait évident qu’il ne peut pas ressentir ce qu’elle ressent, tout simplement parce qu’il fait partie d’un autre monde. Et s’il n’avait pas été populiste, entière voué à la politique du signe, mais authentiquement politique, à mon avis il aurait dû répondre : "oui, tout à fait je ne ressens pas ce que vous ressentez, et je ne cherche pas à le ressentir, ce serait hypocrite de ma part de prétendre le contraire. En revanche, je défends un programme politique que j’entends appliquer sans me laisser distraire si j’arrive au pouvoir, y compris sans me laisser distraire parce que vous ressentez à l’instant, justement pour qu’un jour vous vous sentiez durablement mieux".
"Aux Etats-Unis, où le
melting-pot est la règle, les termes white trash,
« déchet blanc », sont utilisés pour désigner ces
Blancs plus pauvres que les Noirs et les Latinos,
ces Blancs qui ont raté le coche du progrès social.
Si, en France, la référence à la couleur de la peau
peut choquer (...), elle traduit une réalité tout à fait
concrète sur le terrain. (...) Aymeric Patricot a fait ce voyage dans "la France d'en bas"."
Nous nous sommes rencontrés lors du salon du livre à l'île de Ré, j'ai acheté votre livre Suicide girls et vous avais promis de vous donner mon avis sur ce roman!
J'ai d'abord été surprise par le style parce que j'ai l'habitude de lire de la littérature classique. Finalement j'ai eu l'impression de lire un journal intime, et d'être à la meilleure place pour comprendre les préoccupations du narrateur.
Le suicide, la dépression et la "folie" sont des sujets qui m'ont toujours interrogée.
J'ai pu agréablement me retrouver dans le personnage principal, fasciné par ses "suicide girls", ("suicide boys" pour moi!) Il recherche à comprendre comment fonctionne ces filles, ce qu'elles ressentent.
Comment interpréter le personnage de Laurence? ne représente t-elle pas les gens "normaux" qui nous entourent? Elle vie avec le personnage principal, elle est censée le connaitre mais finalement elle est incapable de comprendre l'homme avec lequel elle vie. Un gouffre se crée entre elle et lui, le "faible". Et pourtant on l'excuse!
À propos du personnage de Manon, je pense que vous retranscrivez de manière juste la situation de malêtre que tout adolescent ou adolescente peut rencontrer au collège. Le regard des autres, la peur d'être différent. Avec son passé on comprend le besoin de chasteté qu'elle éprouve lorsqu'elle est avec son "ange noir".
J'avoue avoir été un peu perplexe par la fin du livre, les deux personnages se séparent, semblent chacun aller vers une vie plus lumineuse. Ils sortent des ténèbres mais je n'ai pas bien compris ce qui leur a permis de sortir de l'obscurité, de lui dire adieu et d'aller sereinement vers une vie apaisée. Est ce le fait de savoir que quelqu'un les comprend? Pour le personnage principal de s'être accepté tel qu'il est? d'avoir donné une explication à l'hypothèse du suicide de son père?
En définitive, j'ai apprécié votre livre, il m'a permis d'aborder la question du suicide d'une autre façon. Il me semble que vous vous attachez plus à l'expérience, au passé de la personne tandis que j'avais l'habitude de l'aborder d'un point de vue plus existentialiste, plus théorique par rapport au sens de la vie."
« Moi, je peux toujours crever dans mon quartier pauvre, me dit Laurent. Et plus ça va aller, plus mon quartier va s’appauvrir parce que les bourgeois blancs vont partir et les bourgeois noirs et arabes aussi et il ne restera que les déchets de la France, avec moi dedans. »
Comment vivent les « petits Blancs » des quartiers pauvres de la République ? Les Américains utilisent, pour désigner ces oubliés du progrès social, méprisés d’être plus pauvres encore que les Noirs ou les Latinos, l’expression white trash. Se vit-on, dans la France métissée d’aujourd’hui, comme un « déchet blanc » ? Une conscience raciale est-elle en train de se substituer à la conscience de classe ?
Loin des préjugés qui empêchent de s’intéresser à ces hommes et ces femmes, Aymeric Patricot est allé à leur rencontre. Récits, analyses, portraits, conversations libres, approfondies, sans tabou : il trace le tableau précis et vivant d’une réalité plus diverse que l’idée qu’on en a, une réalité certes brutale, parfois cynique, souvent désespérée, mais qu’éclairent la générosité et la lucidité de certains de ses interlocuteurs. Le racisme, la violence, la haine de soi et du monde sont une tentation permanente quand, pauvre et sans horizon, on se sent relégué. Beaucoup s’y abandonnent, d’autres non. Tous offrent, sous le regard acéré d’Aymeric Patricot, un visage inattendu de notre société, qu’il est urgent de regarder en face.
Sybille Grimbert et Florent Georgesco veulent donner la parole aux gens, ceux que l’on entend peu, par le biais des écrivains. Ils créent donc les éditions Plein jour, dédiées aux documentaires littéraires. « Les écrivains ont une force de dévoilement de la réalité plus grande que celle que peuvent avoir les journalistes », estime Florent Georgesco, lui-même journaliste, notamment au Monde des Livres, et qui a été éditeur pendant dix ans chez Léo Scheer, où il était également rédacteur en chef de la Revue littéraire, il y aura aussi des documents journalistiques plus classiques. Mais, pour l’instant, pas de romans. « Il est très difficile de commencer avec de bons romans, et nous ne voulions pas ajouter à la surproduction romanesque. Surtout, nous avions envie de proposer quelque chose de nouveau », explique Sybille Grimbert, écrivaine. Son huitième roman paraîtra à la rentrée chez Anne Carrière, maison avec laquelle le couple a signé un contrat commercial qui permet à Plein jour d’être diffusé et distribué par Interforum et de bénéficier de la fabrication. « Notre indépendance éditoriale et financière est totale », soulignent-ils. Les premiers titres paraîtront le 17 octobre : Avant de disparaître, dialogue avec les ouvriers de PSA-Aulnay, de Sylvain Pattieu, et Les Petits blancs, un voyage dans la France d’en bas, d’Aymeric Patricot. Viendront ensuite une enquête de Claire Berest avec les policiers de la brigade des mineurs, et une autre d’Yves Mamou sur le Hezbollah. Dix titres sont prévus en 2014."
Des femmes vengeresses achèvent un macho dans un duel de voitures (Boulevard de la mort). Un groupuscule juif scalpe des nazis puis massacre des collabos dans un cinéma parisien (Inglorious Basterds). Un Noir libéré de ses chaînes règle son compte à un esclavagiste pervers et fait un carton parmi les petits Blancs qui lui servaient de sbires (Django unchained).
Dans chacun de ses trois derniers films, Tarantino semble appliquer la même recette : choisir un personnage honni de la morale contemporaine (le macho, le nazi, le raciste) et, profitant du blanc-seing que lui confère la doxa, laisser libre cours à ses appétits de violence. Pas de pitié pour les figures répulsives de l’époque, pas d’hésitation même à les massacrer – du moins, à l’écran. C’est une catharsis autorisée, l’accomplissement d’une pulsion destructrice que la morale, pour une fois, approuve, et tout cela dans une sorte de grand rire libérateur.
Au-delà de la qualité de ces films (sens du dialogue, visuels puissants, scenario léché), comment ne pas ressentir une certaine stupeur ?
Certes, les débauches finales de violence, comme il en existe souvent dans le cinéma américain, peuvent également susciter le malaise : que l’on pense aux vigilant movies, ces films mettant en scène la vengeance de citoyens à qui la police ne vient plus en aide et qui décident de se faire justice eux-mêmes, massacrant les voyous dans un accès de rage qui, le plus souvent, les perdra. Chez le spectateur il y a le plaisir d’imaginer dézinguer de purs méchants, mais aussi la tristesse de voir le protagoniste seul dans sa quête, perdu par la colère qui le dévore, et la mélancolie consistant à se dire que la vengeance personnelle reste un pis-aller, moralement, politiquement condamnable.
Dans Scarface, le héros massacre à tour de bras les mafieux venu le déloger parce qu’il aura été trop loin dans son appétit de puissance. Si l’on jouit de son incroyable résistance, en revanche on le sait condamné. On comprend sa défaite en dépit de la sympathie qu’il nous inspire. C’est un massacre qui ne débouche sur rien, sinon la disparition d’un homme et de l’univers qu’il portait en lui. Il avait ses raisons, mais il avait choisi la mauvaise voix. Catharsis à vide, rage contre le destin, violence tout azimut et sans avenir.
Dans les films d’horreur, même logique : l’homme sage qui, ne supportant plus la cruauté des agresseurs, se met à les massacrer (La colline a des yeux) ; la fille mal dans sa peau qui, parce qu’elle doit survivre, démembre et réduit en poussière les forces maléfiques (Evil Dead). Mais il s’agit de repousser des monstres, des poupées dégoulinantes. Les agresseurs sont des cauchemars. Quand on achève des zombies, on ne fait que réduire en bouillie des marionnettes spécialement crées pour l’occasion, désignées comme le support idéal à fantasmes d’agression – des marionnettes sans visage, sans épaisseur, sans correspondance bien établie avec le monde réel.
Tarantino reprend cette logique, mais en l’inscrivant dans l’Histoire : le cinéma vous offre, en toute bonne conscience, la jouissance de laisser libre cours à votre agressivité, et Tarantino dirige celle-ci vers les figures archétypiques du « méchant idéologique ». Un peu comme si James Bond, du temps de sa splendeur, ne s’était pas contenté de lutter contre les communistes, mais s’était employé à les torturer puis à les éliminer de la surface du globe par quelques bombes H bien ciblées.
Ainsi Tarantino semble-t-il bien avoir trouvé, dans ses trois derniers films, une formule inédite : le « trash politiquement correct », ou « politiquement correct trash ». Une formule qui fait mouche, tout au moins quand on a son talent. Une formule que l’on accusera d’attiser les rancœurs, voire la violence, entre groupes qu’opposent les idéaux de l’époque, ou bien à laquelle on attribuera le mérite de la catharsis – Django Unchained viderait le sac des haines raciales, éviterait à quelques Noirs de tuer des Blancs parce qu’ils auraient purgé leurs pulsions dans les salles obscures.
Quoi qu’il en soit, il est permis de se demander quelle nouvelle déclinaison nous prépare Tarantino s’il compte poursuivre sur cette voie : des gays massacrant des couples hétéros ? Des petits garçons tuant par dizaines des pédophiles ? Des Sud-Africains noirs éliminant les Blancs de leur territoire ? Des Irakiens débarquant aux Etats-Unis pour réduire en cendres des villes entières ?
A moins que la prochaine étape ne soit, logiquement, l’inversion de cette tendance : le politiquement INcorrect trash… Mais on n’ose imaginer l’horreur que cela pourrait donner.
Des échos de lecteurs, également, comme ce beau message d'un éditeur alsacien :
"L’autre dimanche, nous avons bavardé à votre stand à Saint-Louis où je vous ai fait signer un tiercé de vos livres, que j’ai lus dans la semaine, à commencer par ceux destinés aux amis (et dédicacés pour eux), en prenant garde à n’en point casser le dos (je suis un lecteur parfois compulsif). Mais ça s’est bien passé, les Suicide Girls et l’Autoportrait sont restés propres et lisses (je parle de leur surface !), et j’ai terminé ce week-end par L’homme qui… Nous y reviendrons.
Mais d’abord des excuses : j’ai découvert votre blog et vu qu’à Saint-Louis vous avez dû – par ma faute – jouer au gardien de basse-cour, suppléant les auteurs des « Petites Poules », que nous avions détournés du stand de ce libraire colmarien (...) pour les enchaîner à notre stand de La Nuée Bleue sur lequel ils dédicaçaient, avec un succès de foule qui vous aurait fait de l’ombre s’ils étaient restés à votre côté, leur adaptation en dialecte alsacien de ce best-seller mondial (5 millions d’exemplaires vendus en Chine ! et vingt autres langues !) Nous nous enorgueillissons du plus petit tirage de départ de cette saga, 4.000 ex. pour l’alsacien. Donc, au fond, vous l’avez échappé belle, remerciez-moi.
C’est bien de lire dans un même élan trois ouvrages très différents d’un auteur dont on avait entendu causer, et trois livres si différents. J’ai terminé, comme dit, par L’homme qui… et, donc, par votre petit traité/confession sur L’Insoutenable. En deux mots, écho fort et sensible chez moi, pour plein de raisons perso. L’entrelacement de « l’ordinaire » et du « hors-normes » est excellemment mis en scène, trituré, jusqu’au malaise, ligne de crête vertigineuse qui côtoie les précipices. Le personnage est crédible, exigeant dans sa lâcheté, et j’aime bien l’accélération du temps, la décomposition de tout son être « normal » pour ne laisser subsister que le noyau central, la boule de révolte et de malheur, incandescente jusqu’à l’implosion.
J’aurais pas mal de choses à vous livrer après ces trois lectures, mais ne veux point vous importuner. Sachez que je me suis senti très proche de vos approches de ces divers sujets. Souvenirs, expériences, rencontres, réflexions, travaux d’écriture : mille échos et vibrations ont clignoté sur l’écran radar de mes perceptions.
"Avec L’Homme qui frappait les femmes (Léo Scheer), Aymeric Patricot signe une tragédie silencieuse et terrifiante dont le lecteur peut rester meurtri longtemps.
Pourquoi on aime "L’Homme qui frappait les femmes"
Si ce conseil de lecture est l’un des plus enthousiastes de l’année 2013, il tient aussi à rester l’un des plus prudents en commençant par mettre en garde le lecteur. L’Homme qui frappait les femmes, quatrième livre d’Aymeric Patricot, n'a rien d'apaisant ou de réconfortant. Il nous fait vivre quelques heures au côté d’un personnage ultra-violent qui n’hésitera pas à nous poursuivre dans une persécution silencieuse jusque bien après le mot "fin". C'est peut-être d'ailleurs pour conjurer ce sort qu'Aymeric Patricot fait suivre son histoire d'un bref essai intitué "L'Insoutenable" où il explique les raisons de son geste et ses inspirations littéraires - Georges Bataille, Hubert Selby Jr entre autres - et personnelles.
Le narrateur, qui n’est jamais nommé dans le roman, est tout aussi trouble et contradictoire que "L’Homme qui aimait les femmes" de Truffaut, sauf qu’il est son exact opposé. L’un aime les passantes inconnues, l’autre les frappe. Elevé dans un bon milieu à Deauville, le narrateur traverse une enfance sans encombre quoique marquée par un certain ennui et une attitude dubitative vis-à-vis de son avenir. Un jour, il tombe par hasard sur la seule et unique activité qui puisse enfin mobiliser en lui des émotions intenses : la violence. Non pas l’envie de se battre, non, notre narrateur est trop "douillet, (il) déteste l’idée d’une blessure" et fuit dès qu’il le peut "les circonstances qui l’obligent à se battre contre un adversaire à (sa) hauteur". Ce sont les filles qu’il aime frapper. Il les frappe et déguerpit. Particulièrement si elles sont douillettes elles aussi, fragiles, si leur peau fine et transparente fait jaillir le sang et les bleus presque instantanément.
Cet homme nous parle tout le long du livre, non par envie de se repentir ou de se justifier – il est très clair là-dessus - mais pour définir le plus précisément possible les contours de sa personnalité qu’il cerne mal et dont il ne parvient pas à regretter les "dérapages". Un manque de chance selon lui, ou bien un penchant fatal, dont il ne peut qu’observer les terribles ravages sur sa propre vie, année après année.
Jamais freiné, ni par le remord ni par la loi, cet homme pousse sans effort son vice jusqu’à son paroxysme en s’engageant au côté de Clarisse, sa future femme, dans une association de lutte contre les violences conjugales, en l'épousant et en la battant. Puissant et pourtant médiocre, coupable et pourtant habité, comme Hernani, par une "force qui va", le héros de ce livre ne trouve matière à vivre que dans l’attirance irrépressible du néant. Ce néant dont les femmes qu’il frappe portent toutes la trace lorsqu’elles succombent si facilement à son charme et s’abandonnent naïvement dans ses bras, lorsqu’elles reçoivent un coup de poing à la mâchoire et s’effondrent ou lorsque leur tête valse et frappe un coin de table avant de perdre connaissance.
Les filles tabassées ? Elles ne se plaignent jamais. Certaines semblent à peine lui en vouloir. Clarisse, sa femme, signe un pacte tacite avec lui en jouant le couple parfait tandis que les autres disparaissent le plus souvent, avec leurs hématomes et leurs traumatismes, le laissant tout à sa bestialité et à ses mensonges. Et c’est dans ce silence, cette disparition que réside le don d’Aymeric Patricot. C’est là que commence ce qui ressemble à une tragédie grecque et pourrait bien faire de ce livre un grand morceau de littérature. Ce que Patricot saisit avec tant de justesse, c’est l’os qui perce à travers la peau sans l’ouvrir, les dents qui claquent contre le carrelage sans se briser et le pacte qu’un homme signe silencieusement avec le monde en n’ayant l’air de ne pas y toucher. Car perdre la raison peut tout à fait se produire sans un bruit.
La page à corner
"Sur le coup, je ne voyais jamais le sang de ma femme. Je découvrais Clarisse, quelques heures plus tard, couverte d’hématomes. Mais cette couleur rouge, pendant les scènes elles-mêmes, ne m’atteignaient pas. Peut être y avait-il comme un filtre dans mon regard ? Ou bien j’oubliais ce que j’avais vu… Cela m’angoissait beaucoup de surprendre ma femme désinfectant ses plaies, car j’y voyais un nouvel effet de ma folie. Si j’oubliais tant de choses, au fur et à mesure, alors tout finirait dans une atroce confusion…
Une seule fois j’ai pleuré, battant ma femme, et c’est arrivé lorsque notre fils, âgé de quatre ans, a voulu s’interposer. Il s’est emparé d’un camion de plastique pour chercher à le lancer contre ma jambe. J’ai dû surprendre mes gestes, l’interrogeant du regard : « Que veux-tu dire à ton père ? »
C’était atroce que la rage et la tristesse se mêlent à ce point, et qu’une main cherche à m’extraire du chaos. Je me suis mis à gémir, saisissant ma femme par le bras pour la traîner dans une autre pièce. Avait-elle seulement remarqué la présence de Matthieu ? Elle avait sa part de responsabilité dans ce naufrage. Je voulais la frapper comme j’aurais moi-même mérité d’être frappé". (p. 67)
"L’Homme qui frappait les femmes" critiqué par la presse
"Le roman de Patricot est peut être l'une des plus belles découvertes de ce début d'année. On ne ressort pas indemne de cette lecture. A lire absolument". Omri Ezrati – Blog Psychologies
"C’est un coup de cœur particulier, c’est troublant, dérangeant et politiquement très incorrect". Europe 1
"C’est très bien écrit, c’est un joli roman même si le sujet est effroyable". Brigitte Lahaie, RMC
"Entre roman et analyse, c'est un livre qui éclaire et qui a surtout le mérite de s'attaquer à un phénomène de société millénaire à l'exponentielle.
C'est très bien écrit, court, intense, sans voyeurisme, les mots sonnent juste". Dominique Bouchard, Unwalkers.com"
Il y a plein de belles choses dans le dernier roman de Benoît Duteurtre, A nous deux Paris ! – récit de la montée à Paris d’un Normand de bonne famille, cherchant à percer dans la musique. L’histoire de ce Rastignac en mode mineur réserve de belles digressions sur les révolutions musicales des années quatre-vingt, les plaisirs et les amertumes de la vie nocturne, les surprises de l’initiation sexuelle. C’est bien observé, fluide, plutôt drôle. Le roman se clôt sur des pages mélancoliques, tournant presque au pamphlet contre le Paris d’aujourd’hui, comme dans cet échange avec Delanoë :
« - Il me semble quand même que Paris est beaucoup plus vivant qu’autrefois.
Evidemment, s’il parlait des animations organisées par les pouvoirs publics, de la « Nuit des musées », de la « fête de la Musique », de la « Nuit blanche », de « Paris Plage » et de tous les rendez-vous festifs qui jalonnent le calendrier, il avait probablement raison. Mais, lorsqu’on aime modérément ces bains de foule ; lorsqu’on préfère déambuler d’un café à l’autre et découvrir en secret les mystères d’une ville, il me semble bien qu’on pourrait affirmer exactement le contraire : la capitale que j’ai découverte, voici trente ans, me donne parfois l’impression de s’être transformée en chef-lieu de province allemand. »
Dans Les pieds dans l’eau, le plaisir de lecture tenait au charme d’une prose élégante mais sans prétention, dressant le portrait d’une aimable bourgeoisie de province – j’en parlais ici-même. Dans A nous deux Paris !, le plaisir se mâtine d’un soupçon de cruauté : l’auteur donne dans la satire, se moque gentiment des pères de famille comme des artistes prétentieux. D’un point de vue formel, il propose un final osé : le lecteur découvre plusieurs fins possibles, dont celle de la mort sans gloire du protagoniste dans un lit d’hôpital. Quoi qu’il arrive, les destins restent cependant dérisoires et le roman se clôt par quelques mots désabusés – quoi que sans pathos :
« Ce n’était là qu’une poignée de destins perdus dans l’infinité du temps ; quelques points minuscules dans l’éternelle solitude. »
Mine de rien, Benoît Duteurtre prolonge avec ce livre une véritable fresque, celle des rêves de plaisir et de grandeur que la France a pu inspirer à la charnière des deux siècles – et c’est une fresque tragi-comique.
Article paru dans TGV Magazine du mois d'avril, dans la page Livres à la rubrique Perversion :
"Le narrateur de cet étrange roman annonce la couleur dès les premières pages. Nonobstant sa fonction de président d'une association de défense des femmes battues, il confesse sa duplicité comme son auteur avoue, lors d'une longue et lumineuse post-face, son trouble paradoxal à l'heure de cette publication. Ce roman évoque magistralement l'écueil du racolage, comme de la complaisance. Il intrigue, plutôt, et séduit dès les premières lignes."
Sur MyBoox, une interview par Lauren Malka à lire ICI.
Par ailleurs, un article signé Yv :
Ce roman n'est pas simple à aborder puisque l'auteur se met à la place d'un homme violent. Un homme dominé par ses pulsions qui ne peut y résister au point parfois de se mettre en danger, lui et sa réputation. Dans sa postface intitulée l'Insoutenable, Aymeric Patricot explique son angle de vue : "Ce qui m'a tenu, dans l'écriture de ce texte -et de quelques précédents-, c'était l'envie de saisir l'instant même du traumatisme, l'instant où le monde vous dépasse, vous écrase, outrepasse les capacités de votre esprit. Folie pure où les lignes de force sont bouleversées, où le monde quitte son visage habituel, ou vous perdez tout moyen d'appréhender ce qui vous arrive." (p.160) Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de lire cette postface pour mieux comprendre les raisons qui poussent un écrivain à se mettre dans la tête d'un homme violent.
Dans le roman, A. Patricot démarre à l'adolescence du narrateur, lorsqu'il se sent invisible, ni beau ni laid et que la première gifle donnée à une fille lui donne confiance et pense-t-il une certaine aura, sans doute de lui seul visible. Puis, sa vie avance, ses coups augmentent auprès de femmes connues ou inconnues, rencontrées parfois au cours de soirées. Il se marie et vit une vie de couple paisible, sans encore frapper Clarisse sa femme, car aucun point de sa personnalité ne lui est encore insupportable : "J'éprouvais cependant de grandes lassitudes. Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça, le bonheur ? Certains jours, l'excitation de mes dérapages me paraissait désirable. Je l'imaginais se répandre sur ma vie. Mais il fallait tenir, car il était impensable de me livrer en pleine lumière à mon penchant." (p.41)
La violence ira crescendo et cet homme se livre en toute sincérité. Une sorte de confession totalement incroyable lorsqu'il parle de sa souffrance et qu'il implique sa femme qui, le temps avançant, n'échappera pas aux coups, dans ses accès de colère : "Je me suis alors enfermé avec ma femme, et ma fureur a fini de s'en donner à coeur joie. J'espérais que mon fils oublie tout ce qu'il avait vu. Nous devions nous-mêmes être suffisamment forts pour surmonter ces cauchemars, et c'était un cri qui perçait en moi, sans auteur ni destinataire, un cri terriblement puissant que personne n'entendait mais qui me blessait, infiniment." (p.67) Il écrit aussi comment ses crises ont été pour lui l'espoir d'être enfin reconnu comme quelqu'un, par ses parents, les femmes mais il se rend compte qu'elles ne lui apportent rien quant au regard des autres : "[ses] accès de violence [lui] ont semblé plus désespérants qu'à l'ordinaire... Ils ne [lui] servaient donc à rien." (p.93)
Roman court et très bien écrit, maîtrisé, qui ne déborde jamais sur des scènes insoutenables, dures, certes, mais elles servent l'angle de vue de l'auteur. Un roman pas du tout reposant sur un sujet oh combien délicat, important (pour rappel environ 120/130 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs maris ou conjoints). Il est toujours insupportable d'entendre, tous les ans, que des femmes sont agressées physiquement ou psychiquement par leurs conjoints, il n'est pas forcément inutile de lire ce roman qui à sa juste place tente d'apporter un éclairage sur les raisons de cette violence. Ce n'est pas un rapport psychiatrique, juste des questions posées.
Parce que l’auteur a lui-même été choqué en relisant certains passages.
Parce que c’est la crise et que personne n’a besoin de lire des romans si durs.
Parce que nous avons déjà été servis, en 2012, par une histoire sombre et sublime avec Amour, de Haneke.
Parce que le titre est un décalque éhonté du titre de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes, et que nous préférons largement l’atmosphère élégante et bon enfant du film, qui plus est si représentative de la bonne humeur créative des années soixante-dix – aussi désuète soit-elle, aussi précocement vieillie –, que le climat implacable régnant dans ce roman.
Parce que nous en avons soupé des personnages de psychopathes. Easton Ellis, Ellroy, Simenon, Camus : assez avec les tueurs, assez avec les hommes brutaux ! Nous voulons des sentiments, nous voulons de la tendresse.
Parce que nous n’avons pas besoin que l’auteur, par une postface mêlant didactisme et justification, fasse son professeur et nous précise de quelle manière il faut lire son livre. Quel besoin de préciser qu’il n’a jamais frappé quiconque ? Cet excès de précaution diminue le trouble à lire un roman si pervers.
Parce que nous n’apprendrons jamais le nom du narrateur, ce qui est agaçant.
Parce que le narrateur frappe les femmes sans les violer et que ça rend le texte beaucoup moins croustillant.
Parce que la beauté du papier, de la mise en page et de la couverture font un contraste provocant avec le contenu d’un livre qui se complaît dans les tréfonds de l’âme humaine.
Parce que l’auteur aurait pu se trouver un pseudonyme. « Aymeric Patricot », les syllabes se ressemblent et se confondent, on serait tenté de dire « Patrick Aymerico ». Ces confusions ruinent le crédit du texte.
"L'homme de tout temps n'a jamais été clair avec sa propre conscience, il se bat perpétuellement contre lui-même, combat ses propres démons, cherche des explications, sinon des excuses à ses actes. Dans son dernier roman, Aymeric Patricot, un jeune professeur de lettres de 38 ans, qui exerce dans une banlieue populaire de Seine-Saint-Denis, aborde avec courage la violence à l'égard de la femme. L'homme qui frappait les femmes est son troisième roman. Un roman choc qui bouscule les consciences, d'une noirceur fascinante qui n'est autre qu'une confession, celle d'un maudit. Dès l'adolescence, un désir irrépressible de frapper les femmes l'a emporté dans une chute sans fin. La première gifle sera pour une de ses camarades de lycée. Cette première gifle, raconte Patricot, résonne chez lui comme une sorte d'assurance retrouvée, qui lui fait prendre conscience que c'est finalement comme cela qu'il aura du succès et de la reconnaissance sociale.
Cet homme finalement très ordinaire, tout au long de sa vie fera cohabiter deux visages. D'un côté, il fait de brillantes études de sciences politiques, intègre l'assemblée nationale comme administrateur, possède un bel appartement dans le XVe arrondissement de Paris, s'investit au sein d'un grands parti politique, devient même président d'une association féministe. Il vit en couple avec Clarisse avec qui il aura un fils. Mais le soir venu, l'homme se transforme en monstre. Il ne peut s'empêcher de frapper des femmes. Il en viendra même à brutaliser sa propre femme, chose qu'il n'avait jamais imaginé. Une gifle, puis deux, puis trois. L'homme a de la chance, il aura pu voir Clarisse le quitter... Au contraire, elle lui réclame un autre enfant... Ses amis, parfois se détournent de lui, d'autres continuent de le fréquenter car au fond, c'est un homme "bien".
L'homme sait pourtant qu'il est malade, en a conscience, ne sait plus comment stopper la machine infernale qui le conduit à des actes odieux. Il vivra désormais face à l'horizon indépassable du malheur d'autrui et de l'horreur d'être soi, sans échappatoire, comme prisonnier de lui-même et de la force inconsciente qui le gouverne. Quand l'heure de payer sera venue et que la violence se retournera contre lui, il n'aura d'autre solution que d'accepter cette terrible justice, de bénir ce qui le débarrassera enfin de lui-même. Aymeric Patricot approfondit les questions que soulève ce roman choc, d'une noirceur fascinante. Quelle part d'humanité demeure quand le mal emporte une vie ? Quelle est cette zone de nous-mêmes d'où sortent les pires pulsions ? Il prouve ainsi, à la fois en confirmant qu'il est un des romanciers les plus puissants de sa génération et en se montrant capable de prolonger son travail sur le plan théorique, que la littérature demeure un des instruments les plus féconds de connaissance de l'humain."
Le nouveau roman d’Aymeric Patricot aurait dû s’appeler L’Insoutenable, titre de la postface du livre (L‘Homme qui frappait les femmes fait parodie de Truffaut, mais peu importe). L’insoutenable ici c’est la violence. Mais il s’agit moins de la violence que le narrateur exerce sur les femmes que celle qu’il exerce sur lui-même. Et c’est cette violence contre lui-même qui m’a « touchée », qui pour moi est le vrai sujet du roman et en fait sa belle fragilité.
Aymeric Patricot a sans doute eu peur, en écrivant à la première personne, que le lecteur prenne son roman pour un autoportrait ou, tout au moins, qu’on puisse le soupçonner d’être trop fasciné par la violence. L’autofiction est tellement à la mode que l’on finit par la voir partout. La postface a pour but de lever toute ambiguïté.
Je me sens obligée de préciser à mon tour que si je ne vois aucune réalité dans la violence qu’exerce le narrateur cela ne signifie pas du tout que j’excuse les hommes (ou les femmes d’ailleurs) violents. Mes propos ne concernent que l’impression que m’a donné la lecture de ce livre. Je peux tout à fait admettre que d’autres lecteurs soient mal à l’aise en lisant ce déferlement de violence.
Pour moi la violence dans ce roman n’existe donc pas : je n’en fais pas le reproche à l’auteur, ce n’est pas une faiblesse dans les descriptions ou la construction. L’auteur me fait simplement voir plus loin que les coups assénés à une fille de passage dans les toilettes d’un bar ou contre son épouse. A la lecture du roman, ces femmes frappées par le narrateur me semblaient ne pas exister. À aucun moment, je n’ai été gênée ou prise de malaise. Sentiment presque opposé à celui que j’ai ressenti en lisant (sans parvenir à le finir) American Psycho qui est, à mes yeux un roman intolérable fait de sadisme et de crimes gratuits.
Le narrateur d’Aymeric Patricot est un être passif : il a commencé à battre des femmes un peu par hasard, au collège, en s’en prenant à une petite peste qui l’avait giflé. Et même si ensuite il chasse pour céder à sa pulsion, il cherche des femmes de hasard, il laisse donc toujours la vie le porter. Le mépris qu’il a pour lui-même et tel que dit-il c’est avec « le plus grand des regrets» qu’il se défendrait si quelqu’un voulait le « réduire au silence ». Il a des doutes sur « la légitimité de (s)a personne. »
Pour moi les femmes ici ne sont pas battues en vrai, comme si tout restait à l’état de fantasme. D’ailleurs, si le narrateur éprouve un certain plaisir à frapper, il ne voit pas non plus les traces de ses coups. Son fantasme, le seul dont il se dit être capable, le fait souffrir car même s’il finit par assouvir une pulsion lorsqu’il frappe une femme il n’en tire qu’une jouissance médiocre, une jouissance qui est comme un miroir dans lequel se reflète son visage d’être fade, « insignifiant » pour reprendre un terme dont le narrateur use lui-même pour se qualifier. Ce narrateur a conscience qu’il est un salaud de taper sur les femmes, a conscience qu’il est hypocrite (et encore le mot est faible) en faisant carrière comme président d’une association de défenses des femmes. « Ma vie toute entière semble tenir dans ce pied de nez à la morale » : tel est le seul héroïsme dirais-je dont le narrateur puisse se vanter.
La force troublante du roman est la capacité de l’auteur à nous faire voir son récit par les yeux de son narrateur. Le style classique, musical, maîtrisé d’Aymeric Patricot (qui n’est pas sans me faire penser à celui de Philippe Vilain), participe à la force du livre, participe à créer une intimité entre le lecteur et le narrateur. Nous avons tous au fond de nous de « misérables petits tas de secrets », de misérables petites médiocrités et nous nous révoltons contre cette insignifiance, contre notre statut de grain de sable dans l’immensité du monde. Nous avons en nous une violence qui est comme une affirmation de nous-mêmes. Notre éducation, notre sagesse, notre capacité à trouver d’autres moyens de nous affirmer, heureusement, nous permettent la plupart du temps de canaliser cette violence, cette révolte. Le narrateur d’Aymeric Patricot, lui, pauvre de lui, n’a trouvé que les coups pour se donner le sentiment de vivre, d’être. En même temps au moment où il exerce une force sur l’autre, sur une femme (car il a peur des hommes), le narrateur sent le mépris de lui-même monter en lui comme une nausée, ce qui ne fait que redoubler son ardeur à frapper. Ensuite, il oublie. Il faut peut-être le regard de son fils de 4 ans (mais un homme quand même) pour qu’il prenne momentanément conscience de son acte. Lorsqu’il a peur d’être dénoncé ou peur d’être châtié par ses victimes, il éprouve aussi le sentiment d’exister. Vers la fin du livre, il se terre chez lui. Cette déchéance, cette peur d’être puni est une sorte de libération. Le narrateur voit dans sa chute une façon d’expier. Un thème que l’on retrouve souvent chez les Russes, notamment Dostoïevski. La souffrance, la peur, les privations qui accompagnent l’expiation lui procurent même une sorte de jouissance. Le narrateur, à la fin, est apaisé, capable de s’accommoder de sa personne jusqu’à ce que sa mort le délivre de lui-même
La violence du narrateur est un prétexte comme un autre pour décrire le mal-être d’un homme qui peut être chacun de nous. La clé du mal-être se trouve à la fin du roman : l’homme ne peut s’aimer s’il n’a pas été aimé enfant, il faut lui montrer l’exemple.
Dans ce roman, ce sont les femmes qui triomphent, au bout du compte. D’ailleurs, la partie est facile à gagner tant ce narrateur se méprise, se hait. J’étais en sympathie avec le désespoir de ce dernier qui est même trop lâche pour se suicider, qui ne croit à rien ni en un dieu ni en l’homme, qui ne voit dans les rapports sociaux que fausseté. Je ne sais pas si l’auteur a songé à l’Etranger d’Albert Camus. Il me semble en tout cas que ce n’est pas un hasard si la clé du roman se révèle au moment où il apprend que sa mère est morte. Il l’apprend par des cousins, comme un événement qui ne devrait pas vraiment le concerner. Il ne savait même pas qu’elle était malade. Comme l’acte de Meursault tuant un Arabe sur la plage, les coups donnés par le narrateur ne sont que des révélateurs d’une réalité plus violente : il ne trouve pas de sens à sa vie, elle est vaine. Aymeric Patricot décrit avec beauté cette absurdité. « Je trouvais parfois la vie d’une tristesse insondable, d’une épouvantable matière noire, et tout m’y apparaissait à la fois répétitif et tragique. J’avais la désagréable impression que mes gestes se reproduiraient à l’identique, et pour toujours, avec une dose supplémentaire de lassitude à chaque fois. Je ne voyais pas de solution. Sans cette chose qu’était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j’étais angoissé chaque fois que j’imaginais ce que j’aurais été sans elle. Paradoxalement, c’était cette vacuité qui me déprimait. »
La violence ici c’est le destin de Sisyphe.
La postface, comme un bref essai, élargit la question de la violence ou plutôt se déporte sur une autre question : la difficulté de vivre. Cette difficulté qui s’apparente à une violence que nous éprouvons intérieurement.Vivre est bel et bien un métier, un difficile métier. Notre façon de le rendre plus doux, c’est d’accepter la vie. Mais cette douceur ne peut venir que de nous-mêmes, pas de l’extérieur. L’auteur évoque différents aspects de ce sentiment d’insoutenable existentiel, je lui conseillerai d’en exploiter certaines. D’oser le faire. Il en est capable.
A la fin de sa postface, Aymeric Patricot dit rêver de passer à « une littérature parfaitement apaisée (…) décrivant un monde unifié, beau, séduisant, aimable, point d’aboutissement d’efforts millénaires ». Je rêve de bonheur mais en littérature, je le crois difficilement exprimable sur la durée sans être ennuyeux ou bon pour la ménagère de moins de 50 ans des écrans publicitaires. Tout juste peut-on décrire les effleurements du bonheur, toujours fugitifs car toujours menacés. Je pense à José Cabanis (hélas trop oublié) et à Alain-Fournier, dans certains passages de ses lettres à Jacques Rivière. Dans les deux cas, ces caresses du bonheur qu’ils décrivent sont liées à la nature. Peut-être est-elle le cadre le plus rassurant pour notre repos, plus rassurant peut-être qu’un bel édifice ?
Mais, penser que nous pourrions aujourd’hui aboutir à une littérature apaisée, c’est croire que l’humanité progresse. Je ne le crois pas. L’homme d’aujourd’hui est le même que le voisin d’Homère. Mais tant que la Terre existera, il se trouvera des hommes pour écrire sur l’humanité, dans ses grandeurs, ses petitesses, ses malheurs et ses joies.
L’Homme qui frappait les femmes est un chant désespéré, humain et intemporel dont nous avons grand besoin dans notre société matérialiste où tout va vite, où l’on peut se donner l’illusion d’exister en tweetant, où l’on n’accepte si peu son anonymat, où il faut du plaisir, du bien-être à tout prix. Un chant dans une époque qui pèse « sur les individus d’une manière particulière » comme l’écrit l’auteur dans sa postface. « (I)l y a des compromis, des pressions, des souffrances provoquant, même de manière ponctuelle ou localisée, cette sensation d’Insoutenable. » Et quand nos angoisses existentielles se rappellent à nous, étourdis que nous sommes par cette société multimédias, elles le font peut-être avec d’autant plus de violence, justement."
Très heureux d'apprendre, par le biais d'un article sur le site Froggydelight.com, que "L'homme qui frappait les femmes" s'apparente à un mouvement dont je ne connaissais pas le nom mais dont je connaissais les oeuvres et qui me séduit déjà, le splatterpunk :
"L'homme qui battait les femmes" : titre choc et accrocheur pour le quatrième roman de Aymeric Patricot qui présente la particularité de produire un double effet, celui de l'arbre qui cache la forêt et de la partie émergée de l'iceberg.
En effet, il évoque immédiatement le phénomène sociétal particulièrement sensible de la violence conjugale, alors qu'il vise plus largement la violence contre les femmes, thématique qui, au demeurant, sert de véhicule, voire d'illustration, à ce qui paraît le vrai sujet du livre, le malaise existentiel d'un psychopathe.
Aymeric Patricot livre, dans le registre du splatterpunk à la française, l'autoportrait d'un homme ordinaire et apparemment bien sous tous rapport qui, sans raison psychologique, familiale, sociologique voire physiologique évidente, a laissé libre cours à son penchant addictif à la violence.
Et ce uniquement à l'encontre des femmes qui constituent des victimes plus faciles que les hommes, tout en devenant, comble de l'ironie, président d'une association de défense des femmes battues, engagement qu'il considère comme un véritable défi.
Ce qui rend la lecture de cette confession sans regrets ni remords particulièrement éprouvante, confinant parfois au malaise, tient, en premier lieu, à la crédibilité du personnage et à l'absence de circonstances atténuantes.
Ensuite, et surtout, parce que le quidam, qui est cultivé et intelligent, conscient de cette pulsion, qu'il qualifie de vice, de colère, d'amie perverse ou de rage, va l'instrumentaliser de manière délibérée ("J'avais suffisamment fréquenté l'animal que j'étais pour savoir, d'une part, comment tenir en bride mes pulsions, d'autre part, comment les assouvir sans prendre de risque") allant jusqu'à l'élaboration de scénarios-type pour parfaire et diversifier son mode opératoire.
Car être "un petit bourgeois brutal qui bat sa femme" est insuffisamment gratifiant pour celui qui ambitionne d'être "considéré du côté des psychopathes, ces grands malades inassimilables, que leurs accès de rage isolent mais qui les rendent uniques".
Conscience malheureuse fermée au principe de plaisir ("Je trouvais parfois la vie d'une tristesse insondable, d'une épouvantable matière noire, et tout m'y apparaissait à la fois répétitif et tragique") et indifférente au monde comme à l'altérité à la manière de "L'étranger" de Marcel Camus dont l'auteur reconnaît l'influence ("Tout m'apparaissait nimbé d'un brouillard d'indifférence..."), il est immergé dans une mélancolie pathologique.
Une mélancolie qui se constitue autour d'un moi dévalorisé ("le sentiment d'être totalement insignifiant" considéré par ses parents comme "un garçon réservé, sans confiance ni charisme", "Au fond, j'étais un homme humilié") et d'une vacuité tant spirituelle qu'émotionnelle ("Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça le bonheur ?") pour laquelle la brutalité constitue un exutoire ("Sans cette chose qu'était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j'étais angoissé chaque fois que j'imaginais ce que j'aurais été sans elle. Paradoxalement, c'était cette vacuité qui me déprimait").
Rédigé d'une plume clinique sans affect et ressortissant au genre de la fiction transgressive, ce roman bref est tout aussi dérangeant qu'inquiétant dans la mesure où il substitue à l'image du "monstre", relativement rassurante par son exceptionnalité, celle de la perversion ordinaire.
Il est suivi d'un essai totalement dispensable, voire incongru, par lequel l'auteur, par ailleurs professeur agrégé de lettres modernes, cède à la tentation du didactisme en expliquant sa motivation quant à la pratique d'"une littérature prenant en charge l'insoutenable".
"Après « Suicide Girls » (2010), la plume à la fois dérangeante et classique d’Aymeric Patricot est de retour aux éditions Léo Scheer. Dressant le portrait d’un citoyen lambda qui ne peut résister à ses pulsions de violence à l’égard des femmes, « L’homme qui frappait les femmes » frappe un grand coup de pied dans la fourmilière de la nature humaine. En librairies depuis le 6 février 2013.
Le narrateur revient sur la face cachée d’une vie préoccupé par les femmes, mais pas par leur beauté ou leur douceur, plutôt par les bleus infligés. Éducation sentimentale, régime d’équilibriste, puis chute inévitable, le roman détaille avec art le parcours de cet homme qui ne connaît que le plaisir de frapper les femmes, quitte à puncher son coup incognito dans une arrière-cour avant de fuir lâchement, la peur d’être démasqué au ventre…
Extrêmement bien écrite, cette confession sans gants, ni refoulements a à la fois quelque chose de suranné dans le ton. Sorte de pastiche de monologue de libertin du 18ème siècle, qui serait esclave d’un vice particulièrement choquant, le texte grésille cependant de toute l’énergie de cette violence enfin défoulée. le contraste entre cette forme traditionnelle et le fond complétement tabou et actuel renforce d’autant l’impression de malaise. Il semble donc dommage que l’auteur se sente obligé de philosopher après s’être montré si bon littérateur, dans une postface où il tente de se disculper de tout lien d’inspiration direct. On aurait encore préféré la traditionnelle préface disant que le journal de cogneur de femmes a été retrouvé par le narrateur quelque part sur un banc public dans un parc… Mais à ce détail près, le texte se tient, dense et noir, et nous tenons là un roman de très grande qualité."
Un article de Loïc Di Stefano sur le site Salon-litteraire.com :
"[…] la brutalité […] cette amie perverse »
C'est un roman assez dérangeant que celui d'Aymeric Patricot, au point où il estime nécessaire de le faire suivre d'une manière de justification consacrée à "l'Insoutenable", sujet même de son roman. Cette démarche étonne, à moins que l'auteur ne se prenne pour Molière...
Le sujet de cet insoutenable ? L'homme qui frappait les femmes raconte la vie d'un homme obsédé par un besoin de violence envers les femmes, la sienne, celles qui passent, celles sur lesquelles il peut taper, d'abord des baffes puis, dans un désir de destruction, des coups de poings...
« Je ne voyais pas de solution. Sans cette chose qu'était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j'étais angoissé chaque fois que j'imaginais ce que j'aurais été sans elle. paradoxalement, c'était cette vacuité qui me déprimait. »
Découvert par hasard quand une jeune fille le frappe au lycée et que, contrairement aux usages, il lui rend sa baffe, cette brutalité devient vite consubstantielle au narrateur. Il organise toute sa vie en fonction de la possibilité d'assouvir cette pulsion. Comble de l'ironie, c'est comme président d'une association de lutte contre la violence faite aux femmes qu'il atteint son plein épanouissement personnel.
« […] J'avais suffisamment fréquenté l'animal que j'étais pour savoir, d'une part, comment tenir en bride mes pulsions, d'autre part, comment les assouvir sans prendre de risque. »
Le roman est le parcours d'un homme rongé par sa pulsion, et cette pulsion est ce qui rabaisse l'homme aux yeux de toute la société, l'acte le plus vile et le plus méprisable qui soit. Pourtant, frapper une femme ne lui confère aucun pouvoir sur elle, ce n'est pas pour lui un acte de puissance machiste, ce n'est même pas cela, c'est juste un besoin, une pulsion maladive... Le ton assez neutre pose un climat presque technique, pour éviter toute empathie, mais laisse sourdre la souffrance du narrateur qui comprend que ce qui le détruit lui est nécessaire.
Ce qui est vraiment dérangeant dans ce roman, c'est que le lecteur, au fur et à mesure, oublie la violence faite aux femmes, en fait une anecdote dans le parcours d'un homme dont on ressent la tristesse et qui, malgré tout, nous émeut"
La violence faite aux femmes fait l’objet de bien des publications, bien des études, bien des statistiques, de façon à trouver des solutions pour protéger les victimes, voire enrayer ce fléau. Mais peu de romanciers ont considéré les choses sous l’angle fort et inattendu retenu par Aymeric Patricot, en se mettant dans la peau de l’agresseur et en décortiquant le mécanisme qui l’entraîne inéluctablement vers les coups.
«Je ne chercherai pas à me justifier, ni même à présenter les choses sous un jour avantageux pour moi»… Ainsi débute la narration et le début d’une longue analyse froide des faits. Le personnage, attaché parlementaire à l’Assemblée nationale, Président d’une association de défense des femmes battues, marié, obéit à des pulsions qui le mèneront loin et détruiront sa vie. Ce qu’il y a d’impressionnant dans ce texte, outre le style quasi universitaire, c’est la distance que met le narrateur entre les actes, leur déroulement et la façon d’en parler. Une lucidité toujours présente et une recherche sans complaisance d’une explication sont les fils conducteurs de ce livre réaliste et cruel.
«Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d’insupportable : ce n’était donc que ça le bonheur ?... l’excitation de mes dérapages me paraissait désirable». (…) «Sans cette chose qu’était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j’étais angoissé chaque fois que j’imaginais ce que j’aurais été sans elle»…
La lecture est cependant, bizarrement, agréable. Nous sommes loin des faits divers sanglants et misérabilistes, plus proches de ces médecins légistes de séries policières qui portent sur les cadavres une regard neutre et il est fascinant de suivre cette déchéance lucide, impossible à éviter, accentuée par la vengeance des femmes.
En homme de littérature et de réflexion, l’auteur termine par L’Insoutenable, essai sur le choix du livre, comme sur ce qui est insoutenable dans la vie, avec un parallèle étonnant entre l’écriture de ce type de sujets et la musique, l’exercice musical impliquant le corps et donc entraînant l’expression d'un cri.
Sur le site Unwalkers, cette critique de "L'homme qui frappait les femmes":
"Comme dit le proverbe : "Bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi ? Elle, elle sait »
Un bon proverbe à la con à ranger à côté de :
« Mets du guano sur ton crâne, tes cheveux repousseront »
Ah, taper les femmes, là n’est pas tout à fait le sujet du livre, mais une analyse d’un homme qui aimait frapper les femmes, et de sa déviance pathologique.
Sujet casse-gueule par excellence ou on pourrait osciller entre atermoiment et haines, ce qui n’est pas le cas ici. Nous se somme pas non plus dans l’amour avec notre « héros », juste spectateur de cette tragédie humaine et sociale. Quelques indices en fin de livres, nous amènent à penser à une certaine solidarité masculine d’une bêtise crasse, qui doit bien exister.
Et fin des clichés on n’est pas chez dédé qui sort de l’usine passe au bar et…
On est dans la haute, là ou on pète dans la soie. On suit donc notre homme sur une longueur de sa vie, de sa première claque donnée à ses coup de poings à sa femme enceinte, au passantes dans la rue frappées en anonyme.
Entre roman et analyse, c’est un livre qui éclaire et qui a surtout le mérite de s’attaquer à un phénomène de société millénaire à l’exponentielle.
C’est très bien écrit, court, intense, sans voyeurisme, les mots sonnent juste.
A la fin du livre, on retrouve un court texte de l’auteur où il se met à poil, et nous raconte ce livre, sa génèse. En un seul mot : magnifique."
« Je tiens à m’excuser pour la véritable
indécence que constitue
ma vie. Je ne tirerai cependant
pas de conclusion, ni sur le plaisir
que certaines femmes tireraient
de mes dérapages, ni sur
l’éminente utilité de la violence…
Je me souviens parfaitement
du premier jour où j’ai giflé
une fille ». Aymeric Patricot
aborde un sujet difficile et répulsif,
la violence faite aux femmes.
Si les témoignages des victimes
sont favorisés par les
romanciers, lui a choisi d’entrer
dans la tête d’un homme violent.
Dès l’adolescence, il ne
peut réprimer le désir obsessionnel
de frapper les femmes.
Il raconte son parcours au rythme des coups qu’il assène à des proies
chassées toute sa vie. Il bat sa femme et finit par tout perdre. Famille,
travail, réputation jusqu’à la déchéance. Perversion, maladie
psychiatrique, monstruosité ? Le roman ne donne pas de réponse,
mais il ouvre un débat qui dérange." F.K.
Première critique négative par le blogueur Noann :
"Avec ce court roman, l’auteur fait un pari risqué. Il mise tout dans la psyché d’un seul personnage, un pervers à qui le lecteur aura peine à trouver la moindre circonstance atténuante. L’auteur nous le livre sans fard, sans tenter d’atténuer sa responsabilité. L’homme dont il est question est détestable au plus haut point. On aura du mal à le comprendre, quand, dès les premières pages, il frappe tout à coup une femme qui l’aime. Alors que tout auteur normalement constitué tente d’émouvoir le lecteur, en lui présentant des personnages qui peuvent être mauvais mais s’amendent d’une façon ou l’autre, se remettent en question, ou sont rattrapés par la justice ou par les victimes, celui-ci poursuit ses violences purement gratuites tout au long d’une vie, sans quasiment être jamais inquiété.
La question : est-ce que ça le fait ? comme on dit. Je dois vous avouer que chez moi la méthode n’a pas vraiment marché, mais que le texte a suscité mon intérêt, mon effroi même… Et puis, en annexe, l’auteur nous livre quelques pages d’un « essai », où il nous dévoile sa motivation et ses craintes à la publication de son ouvrage. Et finalement, ces quelques pages absolvent un peu cette histoire accablante… Dans le fond, son personnage serait un phantasme, une projection des idées lugubres de l’auteur, de son trop plein d’adrénaline, qu’il ne parvient pas à canaliser. Alors je me suis quelque peu retrouvé, j’ai pensé qu’on avait tous un surplus de hargne qui errait en nous et qu’il suffisait d’un accroc pour que le contenu se déverse. Il reste que le personnage de « l’homme qui frappait les femmes » est déroutant, voire décevant, parce qu’il frappe trop, trop vite, trop souvent, sans véritable raison, trop jeune, avant même que la vie, la boisson ou la drogue ait pu l’affecter. Toutefois le sujet est consensuel, et j’aimerais un peu plus de bouquins sur la violence de la femme, et un peu moins sur le leitmotiv rabâché et très à la mode de l’homme violent. Je ne me suis pas reconnu dans le personnage de l’auteur, et je n’ai reconnu aucun homme, peut-être par un a priori. Il me semblait que la violence, si elle est innée, ne peut s’épancher que dans certaines circonstances."
Très belle lecture de Richard Gaitet, mardi 15 janvier dernier, dans son émission Nova Book Box, d'extraits de "L'homme qui frappait les femmes" : il est allé directement à la page la plus dérangeante avant de passer à deux passages beaucoup plus littéraires, plus théoriques, tirés de l'essai "L'Insoutenable" - avec, en fond musical d'ambiance, une alliance très réussie d'atmosphère angoissante et de notes gillerettes...
Un ami - ancien collègue d'HEC - m'envoie un mail pour me raconter une scène drôlatique à propos de mes livres à la librairie La Procure :
"La scène se déroule quelques jours avant Noel, à La Procure, place Saint Sulpice, librairie religieuse notoirement connue pour sa clientèle de grenouilles de bénitier en loden et ses vieilles rombières momifiées. On y trouve une ambiance paisible propice à feuilleter ses achats avant de passer en caisse.
Rarement de passage en France où je ne vis plus depuis un moment, et bien décidé à reconstituer mon stock de livres français, je m’approche d’une vendeuse pour demander de l’aide :
- « Bonjour Madame »
- « Bonjour Monsieur », me répond fort urbainement la responsable du rayon Romans Français, réconfortée par la veste Barbour des plus versaillaises que j’arbore avec une bourgeoise courtoisie
- « Je cherche le roman d’un ami, « Amour chien », que je ne trouve pas dans vos rayons »
Petit temps de surprise de mon interlocutrice, femme que je qualifierai d’entre deux âges pour être poli, toute de grise vêtue, de l’anthracite charbonneux au souris léger.
- « Quel titre ? »?
- « Amour chien » !
- « Amours chiens » ? me répète-t-elle avec le nez un peu pincé par la surprise du titre.
- « Oui, c’est un court roman d’Aymeric Patricot. P…A…T….R… »
- « C’est cela, oui, c’est cela. Laissez-moi regarder dans ma base de publications »
- « C’est le romancier de « Suicide Girls », lui précise-je
Le sourire de façade s’effondre : la vendeuse se demande quel monstre se cache vraiment sous l’apparence du gendre idéal bon tient dont j’avais pourtant tous les attributs extérieurs. Je commence a saisir le décalage de la situation.
- « Amour chien » répète-t-elle en parcourant son écran. « Nous n’avons pas en stock mais…» la voix se fige et elle se tourne vers moi mortifiée « Nous aurons bientôt « l’homme qui battait les femmes » du même auteur »
- « Merci beaucoup » dis-je dans un susurrement a mi-chemin entre l’excuse de collégien pris en faute et le fou rire étouffé.
Avec l’envie de filer au plus vite, alors qu’elle ne quitte pas des yeux, je m’éloigne bredouille de mes envies d’achats mais riche d’une anecdote amusante a te raconter."
Sur le site de 20 Minutes, quelques questions à propos de "L'Homme qui frappait les femmes":
1) Qui êtes-vous ?
Je suis professeur de français en lycée, en BTS et à Sciences-Po et je publie des romans et des essais depuis 2006.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Le thème central pourrait être celui des violences conjugales, mais il est plus précisément celui de la pulsion : le narrateur est un homme possédé par ses pulsions de violence envers les femmes. Il est écrit dans une veine réaliste, celle de Simenon par exemple, et il est suivi par un essai qui évoque la question du traumatisme en littérature et définit ce que pourrait être un roman punk.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
La toute première : «Je ne chercherai pas dans ce livre à me justifier, ni même à présenter les choses sous un jour avantageux pour moi.»
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une chanson punk, comme «I wanna sniff some glue» des Ramones, ou bien une chanson de rock sombre et mélodieuse comme «Sympathy for the devil.»
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le sentiment d'une certaine énergie, d'une certaine beauté du désespoir radical.
6) Avez-vous des rituels d'écrivain ? (Choix du lieu, de l'horaire, d'une musique de fond) ?
J'écris beaucoup dans les cafés - je prends en moyenne trois ou quatre cafés par jour dans les bistrots parisiens.
7) Comment vous vient l'inspiration ?
Je puise dans ce que je ressens, et je travaille beaucoup pour l'organiser dans une matière romanesque.
8) Comment l'écriture est-elle entrée dans votre vie ? Vous êtes-vous dit enfant ou adolescent «un jour j'écrirai des livres» ?
J'écris depuis le plus tendre âge - huit ou neuf ans. C'est quelque chose que j'ai fait spontanément. J'ai aussi essayé la musique et le dessin, mais je ne suis pas doué pour ces choses-là...
9) Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lecteur) ?
Mon premier choc littéraire a été celui des nouvelles et romans de Sartre, à propos desquels je faisais des exposés en classe de cinquième. Mes premiers vrais plaisirs, au même âge, étaient cependant tournés vers l'aventure et la science-fiction...
10) Savez-vous à quoi servent les écrivains ?
A transmettre des émotions, à aider à mieux comprendre le monde, à créer de la beauté et à garder trace de ce qu'il est advenu dans l'histoire humaine.
11) Quelle place tiennent les librairies dans votre vie ?
Une grande place, puisque j'y passe presque tous les jours. Cependant elles me plaisent et m'angoissent à la fois parce qu'elles me rappellent que je ne pourrai jamais lire tout ce qui existe - encore moins m'en souvenir...
"Aymeric Patricot revient chez Léo Scheer avec "L'homme qui frappait les femmes", un superbe roman qui raconte la vie d'un homme 'bien sous tout rapport" qui ne peut résister à ses violentes pulsions. Un roman, à l'écriture très directe, qui peut choquer, avec des cènes de violences inouïes décrites sans détours par Patricot. Son premier roman "Suicide girls", déjà, nous transportait dans un univers glauque, celui d'une prof, obsédée par le suicide.
L'homme qui frappait les femmes ou comment un homme peut mener une vie bien rangée, travailler au contact quotidien des députés, fonder une famille, avoir des enfants, présider une association féministe, et le soir venu devenir un psychopathe sans scrupules qui rôde dans Paris à la recherche de femmes à frapper, parfois jusqu'à la mort. Patricot nous décrit avec justesse cet homme, depuis son adolescence en Normandie jusqu'à l'aine de sa vie sur la même plage normande qu'il fréquentait gamin.
Contrairement à ce qu'on pourra facilement croire, cet homme aux pulsions violentes à l'égard des femmes n'aura pas vécu une enfance de maltraitance, bien au contraire. Il fera des études, fera de la politique, deviendra un militant socialiste apprécié... Comme nous tous, il aura aussi des amis, même si l'un d'entre eux finira par s'en éloigné, choqué par son obsession ou un autre qui se taira. Le roman de Patricot est peut être l'une des plus belles découvertes de ce début d'année. On ne ressort pas indemne de cette lecture. A lire absolument."
Il y a presque deux ans, j'évoquais déjà la publication de ce roman : j'avais eu l'honneur d'être l'un des favoris du Prix Virilo - la seule parution du titre sur internet avait suffi à l'inscrire sur les listes.
Cette fois-ci, il sort pour de bon, agrémenté d'un petit essai, L'Insoutenable, qui donne un sens à sa violence et définit ce que pourrait être une "littérature punk" - j'ai vraiment ressenti le besoin de prendre tout ce temps pour mûrir ce petit texte.
La quatrième de couverture:
"« Je ne chercherai pas dans ce livre à me justifier ni même à
présenter les choses sous un jour avantageux pour moi. Je ne ferai
pas non plus l’apologie de ce que j’ai commis. Je comprends
qu’on m’en veuille et, dans une certaine mesure, je comprends
qu’on fantasme ma mort. (…) Je tiens d’ailleurs à m’excuser
pour la véritable indécence que constitue ma vie. Je suis bien
obligé de constater que ce défaut dans mon caractère m’a valu
des succès…»
Le narrateur est un homme dominé par ses pulsions. Des
plages normandes aux boulevards parisiens, du collège à
l’Assemblée Nationale, il poursuit les femmes de sa passion
destructrice. Ironie du sort, il deviendra pourtant responsable
d’une association féministe. Mais pourra-t-il cacher indéfiniment
ses penchants ?
Comment mener sa vie, comment fonder une famille lorsque
des actes inavouables rythment et défigurent votre quotidien ?"
Livre très impressionnant que ce Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann : un livre massif, qui se lit d’une traite et comme dans une sorte de souffle. L'auteur y semble emporté par le récit de sa propre vie, passant rarement à la ligne et préférant la fluidité, le rythme trépidant de la lecture à des formules trop ramassées, trop pensées.
On y trouve tout ce qui a fait du parcours de Claude Lanzmann une destinée proprement romanesque : le récit du tournage de Shoah, placé à la fin de l’ouvrage comme pour ménager le suspense, son histoire d’amour avec Simone de Beauvoir, son amitié passionnée pour Sartre, sa bouillonnante activité de journaliste, ses innombrables rencontres avec artistes, penseurs, politiques… Une sorte de modèle de ce que pouvait donner, au vingtième siècle (et au début du siècle commençant), une vie puissamment investie dans son époque.
Comme tout lecteur plongé dans une telle somme, j’y ai bien sûr guetté certains détails – et par exemple le portrait qui pouvait se dégager de Sartre. Tout premier des mes dieux littéraires, au collège, Sartre m’a définitivement impressionné avec ses nouvelles, sa nausée, ses analyses littéraires spectaculaires. Mais il m’inspire aujourd’hui des sentiments plus que mitigés, d’un point de vue humain : plus brillant que Camus, il me semble beaucoup moins aimable – je le ressens à de petites choses comme son arrogance, la dureté de ses opinions politiques, voire ses erreurs, la médiocrité de certains de ses sentiments (la jalousie qu’il aurait éprouvée, par exemple, pour la séduction de Camus).
Et, plus que tout, la sorte de volonté de puissance que je décèle tout au long de sa carrière, cette envie de tout posséder, de réduire l’adversaire, de séduire toute chose et toute personne : admirable, sans doute, d’un point de vue littéraire, éminemment peu sympathique à mes yeux d’un point de vue humain – pour peu que les deux soient distincts.
J’attendais du livre de Lanzmann qui m’éclaire en partie sur ce point-là.
Et il me semble que Lanzmann arrive précisément à peser le pour et le contre, avec un certain sens de la mesure, dans la personnalité de Sartre : très admiratif de sa puissance intellectuelle, de son goût pour le dialogue, de son ouverture d’esprit, de son refus de la richesse et des honneurs, il se montre plus réservé sur ses colères, son envie de ne jamais dépendre de qui que ce soit et sur certaines positions politiques.
J’ai par exemple été frappé par ce passage où Lanzmann décrit chez Sartre ce qu’on pourrait appeler une véritable « maladie de la liberté » :
"La loi d'airain qui régissait le coeur et les actions de Sartre commandait en effet qu'il ne dépendît de personne, qu'il tînt tout de lui-même, dans une extraordinaire suspicion ontologique à l'égard d'autrui. "L'enfer, c'est les autres", la célèbre réplique de Huis clos, était, par lui, je l'atteste, vécue et incarnée au quotidien. Pour trouver l'hôtel, dans des rues aux plaques illisibles et peu éclairées, le Castor, armée d'un plan, sur le siège du passager, et Sartre, d'un autre, sur le siège arrière, inventaient chacun l'itinéraire et la coïncidence de leurs trouvailles était rare. Le ton montait, chacun voulait avoir raison, je conduisais, obéissant à des injonctions contradictoires, nous tournions, tournions sans fin, en perdition si près du but, dans une fatigue grandissante qui rendait Sartre particulièrement hargneux. Au cours des premiers voyages, je lui disais naïvement : "Je vais demander", cette seule idée le mettait hors de lui." (Le lièvre de Patagonie, Folio, page 382)
Dans le bistrot le plus sympa de Belleville, le Folies, je noircis quelques pages qui m'amusent assez. Sur ma gauche, il y a deux types d'une trentaine d'années que j'avais à peine remarqués - sinon pour leur style : le premier, notamment, avec son catogan, sa chemise noire boutonnée jusqu'au col, ses grosses chaussures montantes, a l'air sympathique mais un peu perdu - on dirait un gothique qui ne s'assume pas.
Un moment, il s'adresse à moi alors que j'ai le nez collé sur ma feuille.
- Je te fais rire ?
- Pardon ?
- Je te fais rire, c'est ça ? Tu te fous bien de ma gueule ?
Interloqué, je regarde l'autre et lui demande s'il s'agit d'une plaisanterie. Mais ce dernier me fusille du regard, l'air mauvais. Mal à l'aise, je fais mine de ne pas comprendre. Ils reprennent de plus belle.
- Tu nous observes, c'est ça ? Tu écris des trucs sur nous ? Et on te fait bien marrer ?
- Pas du tout. Je n'écrivais pas sur vous. Lisez, si vous voulez.
- Tes pattes de mouche, là ? Illisible... J'ai bien vu ton sourire en coin, en permanence depuis une demi-heure. On te dérange, c'est ça ? Tu veux qu'on te foute la paix ? J'ai du mal à comprendre où ils veulent en venir, je bafouille quelques phrases pour m'expliquer mais je comprends que ça ne sert à rien. Je finis par lever les yeux au ciel et leur faire un petit geste qui signifie: "C'est bon, on arrête là, lâchez-moi." Ce qui me trouble chez le type au catogan est son grand calme, son sourire, le fait qu'il ait pourtant bu quatre ou cinq bières et qu'il a l'air de se maîtriser. Pense-t-il sincèrement que je me moque de lui ?
L'autre surenchérit:
- Eh, t'es agressif, là! Avec ton regard, là! C'est pas comme ça que t'auras le Nobel, il faut que tu améliores tes relations publiques!
J'ai le regard plombé, à la fois par la gêne et l'agacement.
Le premier me dit très calmement:
- Tu veux qu'on règle ça dehors ? Ici ?
Je suis vraiment désarçonné, il n'a pas l'air d'être un dur et pourtant je m'attends à ce qu'il casse son verre et qu'il me le balance au visage. Il a des tatouages aux avant-bras, sur la nuque, je me demande si tout ça ne va pas très mal finir - j'ai un rendez-vous avec une nourrice dans une demi-heure, je ne peux pas me permettre d'arriver avec un filet de sang au front !
Au bout de quelques minutes, je me lève et vais payer mon café. Le temps de recevoir la monnaie, le type au catogan se lève et pose son verre bruyamment sur le comptoir. Il fait quelques centimètres de plus que moi. Les deux ricanent, ironisent sur mon prénom - "ça doit être Loïc, hin hin !" - et le prix de Flore - je dois vraiment, à leurs yeux, représenter le bobo dans toute son horreur. Je meurs d'envie de les insulter mais je ne ferais pas le poids dans une baston et je sors en leur assénant une parole méprisante. J'en ai le coeur qui bat pendant un quart d'heure.
Un article d'une camarade de promo HEC à propos d'Autoportrait du professeur. Je ne donnerai pas son nom, son blog est anonyme...
"En quittant HEC Aymeric n’a pas choisi les voies classiques du conseil ou du marketing pour ses premiers pas, ni l’ENA ou Sciences Po pour poursuivre ses etudes. Ayant l’ecriture inscrite dans sa vie depuis tres longtemps et souhaitant y consacrer du temps, il cherche un metier compatible avec cette passion, a la fois par son emploi du temps que par sa vocation « ethique » et sa composante intellectuelle. Ce sera l’enseignement, ce noble metier ancestral. Il passe ses concours et se retrouve donc à demarrer sa vie professionnelle avec des remplacements dans des colleges et lycées d’Ile de Fance.
Ce livre est le temoignage – dur – de ces premières années de travail, dans des milieux defavorisés, dans des structures depassées par la realite de ce qui se vit dans les villes-ghettos de certains departements ou certaines viles. C’est un constat d’echec, une deception par rapport au système qui ne peut pas combattre cette realite (qui semble meme l’occulter), l’amer constat de la solitude des professeurs en cas de difficulte (il voit a quel point il y a une absence de solidarite entre colegues ou de soutien dans la hierarchie). Le constat que le probleme n’est pas quel bord politique est au pouvoir car l’origine est ailleurs, et que les victimes sont a la fois ces enfants violents, seuls, cruels, sans reperes, mais aussi les profs, sombrant dans la depression, la peur…
Il y a bien sur aussi des observations positives, des petites victoires personnelles, des rencontres, un face a face necessaire avec la realite qu’il ne connaissait pas du tout. Mais le but de ce livre est d’attirer l’attention sur ce qui est alarmant et scandaleux, inacceptable.
Le systeme semble ne pas laisser de place a ces enfants qui n’ont pas d’encadrement a la maison, et dont les seuls reperes sont par la negative : ce qu’ils ne sont pas, la difference, l’isolement, la fuite. Jamais l’assimilation, le groupe, la notion d’appartenance. Et leur sort s’incarne par l’abandon du système scolaire, ou par l’expulsion de celui-ci, les excluant des statistiques de succes ou d’echec mais les excluant aussi du coup de la societe.
Aymeric denonce aussi que la formation des professeurs n’aborde jamais ce genre de sujet (comment l’affronter ? d’où vient-il ? quelle est la position de l’Ecole en tant qu’institution ? quels sont les recours… ?), et c’est un vrai probleme, car c’est loin d’etre un sujet ponctuel et isole. Il a plutot tendance a s’etendre, du fait du desarroi et de la solitude croissants des enfants et des ados…
C’est un livre dur a lire car il nous renvoie beaucoup d’entre nous à une realite qui n’est pas la nôtre, et que nous fuyons certainement. La regarder en face n’est pas facile si l’on croit un minimum a l’ecole republicaine, ce qui est mon cas… C’est aussi un livre qui permet de voir les profs sous un angle plus humain et moins favorise qu’on n’en a l’habitude, comme une population peu soutenue et dans certaines circonstances livree a elle-meme.
Je vous conseille cette lecture qui je pense va vous ouvrir les yeux sur un sujet passe sous silence car tres derangeant. Et pour le completer, regardez si vous ne l’avez pas encore fait le sublime film « la journee de l a jupe », de JP Lilienfeld, grace auquel Isabelle Adjani gagna son dernier Cesar (bien merite). Attention, c’est un film tres dur mais merveilleux de verite et de sincerite…"
J’ai du mal à trouver des livres drôles, sans tomber dans l’humour poissard ou futile. C’est chose faite avec le dernier roman de Philippe Jaenada, La femme et l’ours (Grasset, 2011), que je m’étais promis de lire en découvrant le titre. Et je me suis régalé...
Dans le chapitre d’ouverture, je trouve cet excellent portrait d’un pilier de bar, Jésus. En grand fan de littérature punk (Kathy Acker, Wojnarowicz…) et en praticien d’une certaine littérature de la déglingue, je ne pouvais que tomber sous le charme de ce genre de page :
« Il parlait souvent de la mort, qu’il estimait proche, inéluctable ou souhaitable selon les jours et les moments desdits jours (souhaitable surtout le matin), et ne vivait plus que pour deux choses : la bière et les filles. La bière, ça allait, mais les filles, des clous. Il ne pouvait rien faire d’autre que de les regarder passer, légères, jambes, seins, cul, cheveux, distantes, sur le trottoir devant le bar, sur le passage piéton, les clous, il écarquillait les yeux, bougeait spasmodiquement les bras et jurait entre ses quelques dents : elles étaient là, proches, magnifiques et moelleuses, et il ne pouvait même pas leur toucher une oreille.
La dernière avec qui il avait eu la chance de coucher s’appelait Myriam, c’était la femme de sa vie. Elle n’était plus très jeune ni très belle, elle avait une bonne trentaine de kilos en trop, elle était irascible et malade, elle boitait, criait souvent, portait une perruque – mais il l’aimait. Ils se disputaient sans cesse, à toute heure, pour des choses aussi graves qu’une cigarette, un fond de bière ou une part de pizza, ils semblaient se haïr mais ne pouvaient se passer l’un de l’autre. Un jour de printemps, elle avait un peu plus de quarante ans, elle est partie se refaire une santé dans les Alpes (ce n’était pas du luxe), où elle est morte. »
L’intrigue relativement épurée (le narrateur est un homme usé, écrivain au succès relatif, lassé de sa vie de famille, partant courir les routes pour retrouver la trace d’une conquête) donne prétexte à de nombreux épisodes picaresques. Jaenada fait preuve d’une certaine maestria dans l’humour pince sans rire et l’amertume polie. Son sens de la formule fait mouche dans les scènes de bar comme dans les récits annexes, souvent brillants, parfois dignes de scénarios pour Hollywood – comme cette histoire, au chapitre 6, d’un génial jouer de cartes persévérant à gâcher sa fortune à coups de paris malheureux sur les champs de course.
« C’est à ce moment-là que se produit un premier glissement anormal (mais prévisible : un enfant, presque un bébé, qui se passionne ardemment et exclusivement pour les jeux de cartes à peine son doudou mis de côté, a forcément un problème – il y a toutes sortes de problèmes, graves ou bénins, utiles ou nuisibles, mais quel qu’il soit, il en a un, c’est clair comme deux et trois ne font pas quatre) : il donne mille dollars à ses parents, bon fils, et, mauvais garçon, joue et perd les neuf mille autres en une semaine sur un champ de courses. C’est moche, à quinze ans. » (page 79)
Le roman s’achève par un réjouissant bouquet final de comique pornographique, démentant l’assertion de narrateur au chapitre 5 : « La mesure est le secret de l’élégance littéraire ». Prostituée vieillissante, amant vicelard et déboires sexuels viennent clore un roman dont la morale pourrait être : « Rentrez vite à la maison, piteux hommes vieillissants… »
Trois questions à l'auteur.
1)
Philippe, le narrateur semble très proche de toi… Le terme t’agacera sans doute, mais penses-tu pratiquer une forme d’autofiction – un fond de faits réels à partir desquels broder des choses plus fantaisistes ?
Le terme ne m’agace pas du tout, c’est l’interprétation qu’on lui a donnée qui ne me plaît pas. Dans le langage courant, c’est devenu quasiment péjoratif et ça désigne, pour simplifier, « un auteur qui raconte sa vie » (sous-entendu : surtout ses mycoses entre les orteils et sa souffrance quand il a été accusé à tort d’avoir lancé un chewing-gum dans le dos du prof de maths). Mais l’autofiction, c’est de la fiction à partir de soi, de sa vie, non ? Donc c’est à peu près exactement ce que je fais (du moins jusqu’à maintenant – je vais changer, là, je n’ai plus rien à raconter, j’ai à peu près la vie d’une méduse) : je me sers de choses que j’ai vécues (ou qu’ont vécues des proches, ou que j’ai entendues – je rapine un peu partout autour) comme d’une sorte de charpente, de moelle, et ensuite je modifie, je brode, je transforme, je compose et tout le toutim. Un peu comme quand on fait fondre les bijoux de sa grand-mère pour en faire un bracelet, disons.
2) Le bar est un lieu privilégié de tes romans. T’inscris-tu dans une certaine tradition littéraire, celle qui, par exemple de Blondin à Bukowski, met en scène des buveurs et leur confère une certaine force subversive ?
Oui. Bon, d’abord, le bar est un lieu privilégié de mes romans parce que j’y passe à peu près tout mon temps libre. Pour te donner une idée : dans une journée, je reste environ vingt-et-une heures chez moi et trois au bar en bas (quand je te disais que j’avais une vie de méduse). Et puis le bar a quand même deux avantages appréciables. D’abord, c’est un des rares endroits où des gens qui ne se connaissent pas ou peu, dont toi (moi, je veux dire), se côtoient et discutent, entre eux ou pas – ce qui permet de leur parler, ou même simplement, l’air de rien, à la fourbe, de les écouter. C’est tout de même plus simple que d’aller sonner chez quelqu’un qu’on ne connaît pas en demandant si on peut s’installer dans un coin du salon, promis je ne vous dérangerai pas. L’autre avantage, bien sûr, c’est l’alcool. « In vino veritas », je ne suis pas sûr du tout, mais l’alcool, s’il n’est pas révélateur, et au moins désinhibeur, accélérateur, dynamiseur – source d’action. Dans La femme et l’ours, par exemple, si le narrateur n’avait pas fait de nombreux passages dans les bars au cours de son petit périple (comme une voiture de course fait des arrêts au stand), il n’aurait pas été propulsé de déboire en déboire (c’est intéressant, d’ailleurs, l’étymologie de ce mot), de maladresse en mésaventure, de Paris à Monaco, il serait rentré chez lui dès le lendemain matin.
3) Portes-tu sur ta carrière le même regard que Bix, ton personnage, sur la sienne ?
A peu près. Pas tout à fait. (On rejoint ce truc d’autofiction.) Je fais le même constat que lui (on se donne beaucoup de mal pour presque rien), comme lui j’aimerais avoir dix fois plus de lecteurs (mais je connais des tas d’auteurs dépités ou frustrés, perplexes et impuissants, pour ne pas dire tous : quand on a 3 000 lecteurs on se dit que ceux qui en ont 10 000 ont bien de la chance, quand on en a 40 000 on ne comprend pas pourquoi d’autres en ont 100 000, quand on est Houellebecq on est jaloux de Bret Easton Ellis – et quand on vend un million d’exemplaires on aimerait bien être aussi estimé par le « milieu », ou par ses amis, que celui qui en vend 3 000), je patauge comme lui mais ça ne m’abat pas, ne me décourage pas (je suis fort), ne me pousse pas au désespoir – du tout. Je continue à écrire et voilà. Si l’autofiction était ce qu’on entend par là, il n’aurait pas été si déprimé, il ne serait pas parti en sucette, il serait, là aussi, rentré chez lui dès le lendemain matin. Je suis rentré plein de fois chez moi dès le lendemain matin, ça ne fait pas un livre. Or l’important, c’est le livre, quand même, non ?
J’ai lu plusieurs Simenon sans en retenir grand-chose – Maigret et le clochard (qu’on présente parfois, à mon grand étonnement, comme le Simenon le mieux écrit), Trois chambres à Manhattan, d’autres dont j’ai oublié le titre… J’avais chaque fois la même impression qu’avec les films de Chabrol : des intrigues bien ficelées dans un environnement de caractère, mais laissant le sentiment de ne pas savoir trop qu’en penser.
Quartier Nègre (1936), en revanche, a changé mon regard sur Simenon. Curieusement, la notice Wikipedia précise que Simenon l’a « écrit rapidement » (sur quels critères se basent-ils donc ?) alors qu’il m’a semblé tellement plus dense, tellement plus troublant que les autres.
Dans un décor exotique (les deux villes jouxtant le canal de Panama en Equateur), un bourgeois français piégé sur place se laisse aller à la paresse et à l’abandon, délaissant son épouse et flirtant avec une très jeune prostituée noire. On dirait du Chabrol, vraiment, égaré dans le monde de Le Clézio : Simenon porte un regard assez tendre sur cet univers misérable, son personnage est sympathique malgré son errance existentielle, le tout saisi par une série de scénettes parfois glaçantes.
Je suis bluffé. Je trouve l’art de Simenon très jazzy, très contemporain : sa palette est réaliste, il ne donne pas dans l’esbroufe stylistique ni la construction monstre, mais dresse une sorte d’esquisse littéraire sonnant juste – quelque chose comme un court solo brillant, une blue note perdu dans un siècle prétentieux.
« Elle continuait à rythmer les mouvements de Dupuche qui ne s’était jamais senti aussi gauche. Il se passait quelque chose de déroutant. Sans un mot, en souriant toujours, c’était cette gamine qui prenait la direction de leur étreinte et qui épiait l’apparition du plaisir dans les yeux de son compagnon.
Or, sa chair à elle n’était même pas émue. Non ! Véronique s’amusait. Elle jouait à l’amour. Elle utilisait toute la gamme de ses connaissances et elle contemplait Dupuche avec un regard à la fois tendre et narquois. » (Quartier Nègre, Folio, page 81)
Par admin,
vendredi 21 septembre 2012 à 22:45 ::"L'amour chien"
En ce mois de septembre, sortie d'une nouvelle intitulée "L'amour chien" chez Storylab, spécialisé dans la fiction publiée en format numérique.
Pour l'occasion, je me suis lancé dans une nouvelle veine pour moi, celle de la satire - et j'ai fortement pensé à celle que pratiquait Maupassant, c'est-à-dire d'un réalisme sobre, épuré, se moquant légèrement des contemporains tout en laissant entrevoir les abîmes qui les habitent, parfois, - ou qui ne les habitent pas du tout, souvent.
L'éditeur présente la nouvelle de la manière suivante:
"Elle est élégante et cultivée, il est réfléchi et honnête. Rien ne laissait présager la passion soudaine et envahissante d’Amandine pour les chiens, ni les conséquences que celle-ci allait avoir dans leur vie bien huilée…
L’air de ne pas y toucher, Aymeric Patricot donne une vision à la fois amusée et satirique de la haute bourgeoisie."
J'ai déjà parlé ICI, à propos de l'affaire DSK, du problème de déni que suscitaient si souvent les agressions sexuelles.
Ces jours-ci, la terrifiante affaire Nina révélée la presse me semble de même assez symptomatique. Lorsque j’ai publié Azima, je me souviens des réactions de lecteurs qui disaient : « C’est horrible, ce que tu décris. Un peu exagéré, quand même… Et puis, dans un collège. On n’y croit pas ! Ça ne peut pas exister, ce genre de chose. D’ailleurs, ça n’existe pas ! »
Ça existe tellement peu que les journalistes décrivent ici des queues de garçons devant les toilettes de filles d’une école… primaire.
Réactions du même ordre à la sortie de Suicide Girls. « Qu’est-ce que c’est glauque ! Et puis cette fille qui subit tant d’agressions… C’est trop ! »
Trop pour la victime, oui, sans doute…
« Ecris sur autre chose, on n’a pas envie de lire ce genre de truc.
– Vous ne voulez pas lire « ce genre de truc », de même que vous détournez la tête quand vous en entendez parler, ou pire, quand vous le voyez. »
L’article de Libération précise que la mère de Ninon (je ne veux pas l’accabler ici) voyait sa fille prendre dix douches par jour sans comprendre ce qui se passait. Les viols se sont prolongés pendant des mois... Que penser au juste d’un tel aveuglement ?
1) Je branche mon netbook sur une prise dans un café dans le port de Palais, pendant vingt minutes. Au moment de payer mon café, on me facture 50 centimes pour l’électricité. La patrone, très désagréable, devance mon étonnement en maugréant : "Bah oui, y'en a qui restent une heure. Déjà que le wifi est gratuit, faut pas abuser!"
2) Promenade le long des cotes pour étudier mouettes et goélands. Le guide explique la capacité des goélands à dormir sur l'eau : une moitié du cerveau reste en éveil... Un promeneur fait une intervention dont ne sait que penser le reste du groupe : « C'est comme les femmes, quoi ! Un cerveau qui fonctionne, l’autre qui dort… »
3) Dans un café de Palais, sur la table d'à côté, un homme scrute pendant une heure, sur l'écran de son ordinateur, des photos de grenouilles qui copulent.
4) En bord de mer, un père de famille au torse tatoué voit son fils s’asperger d’eau la nuque.
« Bah, qu’est-ce que tu fais ?
– J’essaye d’éviter l’hydrocussion…
- L’hydro quoi ?... T’en utilises souvent, toi, des drôles de mots… Où c’est que tu les apprends ? C’est comme l’autre fois, là, avec ton mot bizarre…
- Métaphore.
– Ouais, c’est ça.
– Une métaphore, papa.
– Ouais, ça doit être ça, méta qu’est-que chose… »
Le premier roman de Solange Bied-Charreton, Enjoy (Stock, 2012), se présente comme une belle satire de la net generation et des comportements pathologiques découlant d’une fréquentation assidue des réseaux sociaux.
Mais j’y vois bien plutôt le portrait, tout en mélancolie, tout en retenue, tout en douceur, d’une génération désabusée, cultivant une savante indifférence pour le monde.
Par exemple, ce portrait touchant du père du narrateur en homme n’ayant pas profité de la vague d’euphorie des Trente Glorieuses :
« Mon père avait avalé ces décennies de travers, et celles d’après, de force. On ne s’expliquera pas, par ces lignes, les causes de sa rigidité, on s’échinera uniquement à exposer le contexte euphorique et la réaction contre-euphorique qu’il développa. Des Trente Glorieuses, il avait gardé les dents serrées, comme après un divorce ou le suicide d’un ami. Un antibiotique gobé de force, une pilule contraceptive rendant impossible la régénération des rêves, quelques joies avortées, des cigarettes jamais achetées, jamais fumées, jamais consumées dans le cendrier que lui avait offert sa fille en maternelle à l’occasion de la fête des Pères dans les années 80 » (Page 40)
Ou encore, l’évocation du contexte social actuel, marqué par le désenchantement, notamment chez tous ceux qui espéraient trouver un sens dans la vie professionnelle – éditeurs, écrivains, professeurs…
« Les journalistes ne réussiraient pas tous. Les places seraient chères et le talent rare ; on souhaiterait qu’ils écrivissent pour informer ; cela serait rapide, enjoué, mais pas analytique. Certains, reporters en province pour la télé régionale, seraient heureux de chroniquer des chiens écrasés. (…) Les enseignants, quant à eux, constitueraient groupés les statistiques navrantes d’une perte de romantisme éperdu. Armés du maigre prestige de la réussite au concours, ils tenteraient avant tout d’embrasser le confort. (…) Leurs élèves ne sauraient pas parler le français et ils étudieraient pourtant L’île des esclaves de Marivaux en seconde générale. » (page 174).
Le roman se clôt sur un élégant constat d’indifférence vis-à-vis du monde, sans doute accentué par la consommation névrotique d’images et de virtualités, mais qui me semble trouver ses racines dans un mal-être plus profond, lié à l’époque toute entière :
« Je n’ai pas vieilli. J’ai assiste au théâtre du monde sans parvenir à m’en dégoûter pleinement, l’enfer comme le paradis tenus à distance. Je n’ai pas réussi à me détruire comme je le voulais, à ne plus aimer la vie ou à l’aimer intensément. Cette fièvre je l’aurais désirée de mon sang. Cet amour ou cette haine, je ne les possédais pas. »
Trois questions à l'auteur :
1) Quelle description ferais-tu de ta génération ?
Je n’en ferais pas une mais plusieurs, je ne parviens pas à trouver d’unité entre ses membres. Nous n’avons ni les mêmes rêves ni les mêmes regrets. Il y a des castes, sans doute. Des efficaces pragmatiques, des paumés retardés romantiques. Notre point commun ? On télécharge de la musique et on se fait des playlists qu’on écoute dans le métro, on a un compte Facebook... Cela suffit-il pour autant à nous caractériser ? Ce serait si simple ! Dans Enjoy, j’ai fait une description assez négative de ma génération. Il m’a fallu noircir le tableau pour en sortir quelque chose tout à la fois comique et triste. J’ai décrit une génération de jeunes gens ennuyés (ennuyés par leur boulot, ennuyés par leurs loisirs), avec des repères familiaux incertains. C’est souvent ainsi que je nous vois. Le personnage principal, par exemple, est à la fois fasciné et effrayé par son père … et un jour tout s’effondre, ce malheureux devient fou et part à l’asile. Il y a une perte de direction globale que je voulais décrire (pour le dire précisément : perte de repères familiaux, perte du sentiment d’utilité au travail, avec des relations et des loisirs de plus en plus virtuels).
2) Quel rapport est-ce que tu entretiens avec le monde du web ?
J’entretiens de bons rapports avec ce petit monde ! Mais ce sont des rapports de plus en plus lointains. Blogueuse durant cinq ans, j’en ai été une exploratrice à mon échelle, une flâneuse sans répit. Aujourd’hui je me tiens en retrait mais l’intérêt reste le même, j’ai conscience de la force du média, du pouvoir viral des liens, de l’influence que peuvent avoir des blogs fréquentés, des réseaux sociaux. Je suis pour ma part retirée du jeu mais je ne néglige rien de ce qui se passe sur la Toile. Je lis beaucoup la presse sur le web, je lis des blogs (le blog de Pierre Assouline, le blog littéraire de l’Obs, par exemple) et j’utilise Facebook (contrairement à ce que certaines personnes ont cru après avoir lu Enjoy, j’aime Facebook !).
3) Pourrais-tu nous citer quelques auteurs dont tu penses qu'ils proposent une vision intéressante du web ?
Je vais avoir un peu de mal à répondre à la question, car je ne lis pas beaucoup d’auteurs qui évoquent Internet. Je garde tout de même en mémoire La Grande Intrigue (Stock, 2005-2010), de François Taillandier, avec l’épisode de la « Web Mamy », une grand-mère qui ouvre un site internet sur lequel elle raconte tout des membres de sa lignée. Cela part d’un bon sentiment et ça finit par exaspérer tout le monde dans la famille ! Ce tome de La Grande Intrigue (Telling) est sorti je crois avant l’explosion de Facebook mais on trouve déjà en germes, dans le chapitre de la « Web Mamy », ses travers principaux : exhibitionnisme et voyeurisme. Pour le reste, il y a récemment La Théorie de l’information d’Aurélien Bellanger (Gallimard, 2012), dont l’ambition documentaire impressionne justement à propos d’Internet, des raisons de son succès, de sa destinée économique, de la manière dont le réseau écrit l’histoire des hommes depuis une trentaine d’années. Cette entreprise m’a paru intéressante et à la date d’aujourd’hui une quasi nécessité. Continuons ainsi de courir les champs (magnétiques) : la « vraie vie » est partout, y compris ailleurs.
1) Place d’Italie, dans un café très justement nommé « Le Parisien » (vous allez voir pourquoi), je commande un déca. Quelques minutes plus tard, les deux serveurs et la patronne s’expriment à voix très haute (le font-ils délibérément ?) :
- Franchement, ça sert à quoi de demander un déca ? Aucun intérêt ! Les gens, ils ont vraiment que ça à foutre !
- Un déca, putain ! Mais pourquoi ils viennent dans un café pour boire un déca ? Autant demander un verre d’eau.
- Moi je te dis que c’est pour faire chier le monde qu’ils demandent un déca.
- Quand je vois tous ces gens qui commandent des décas – ou pire, des décas allongés –, je me dis : Pauvre France…
- Un déca allongé, putain !
2) Je traverse le cimetière du Père Lachaise et je passe à proximité d’un groupe de visiteurs écoutant un guide leur parler de la tombe de Colette – des admirateurs y laissent souvent des croquettes pour que les chats viennent y manger. J’écoute, à quelques mètres, cherchant à glaner quelques anecdotes.
Le guide m’interpelle de manière vigoureuse, sur un ton de fausse amabilité : « Vous désirez, Monsieur ? Je vois que vous tendez l’oreille… – Oui, j’aime beaucoup Colette, et… - Bonne promenade, Monsieur ! » (Il reprend ses explications sur un mouvement du menton qui signifie mon congé).
1) Un jeune SDF marche à mes côtés, sur le boulevard Saint-Michel, m’interpellant sur un ton proche de la révolte :
« Vas-y, dis-moi tout ! Raconte-moi ta vie, lâche-toi, balance ! Vas-y, dis-moi tout, dis moi-tout !»
Je n’ai pas envie de l’ignorer complètement, puisqu’il reste sympathique. Alors je me tourne vers lui :
« Tout ! »
Déstabilisé, mais calmé tout à coup, il s’arrête et me laisse partir, grommelant :
« Bonne réponse… »
2) Un pilier de bar, dans un bistrot de Montmartre, joyeux et aviné, s’adresse bruyamment à la serveuse : « Eh, Chérie, ça te ferait marrer si je te disais qu’on m’a fusillé le cerveau ? Hin hin hin… » (Rire sardonique de grand timide).
3) Deux hommes se font servir deux verres de vin blanc, à huit heures du matin. « Doucement, dit l’un d’eux. Remplis pas le verre à ras-bord ! Faut commencer mollo, quand même… »
Dans cette interview délicieuse (déjà postée sur ce blog), Houellebecq parle du côté revigorant de la littérature « négative ». Il fait sans doute référence aux romans dépressifs, aux constats pessimistes des œuvres réalistes, mais on pourrait étendre son raisonnement à la littérature de genre – je pense notamment aux romans d’horreurs (beaucoup moins en vogue, en France, que leurs équivalents cinématographiques).
Dans cette veine-là, je viens de me régaler en lisant 10 000 d’horreur pure, de Thomas Gunzig. Le titre en lui-même justifierait que le livre figure dans mes rayons, la couverture aussi (sans parler des quelques illustrations émaillant le texte), merveilleusement dégoulinante d’effets de chairs mêlées, de sueurs, de sangs, de larmes et de reflets douteux.
L’auteur s’amuse avec les clichés du genre (cabane isolée, adolescents fougueux) et les compile dans un savant crescendo vers une sorte de summum d’horreur absolue – on voit bien qu’il a cherché à concevoir le pire imaginable et cela donne de réjouissantes visions de corps monstrueux, entassés dans des lieux cauchemardesques. Tout cela croqué par une écriture malicieuse qui rend l’ensemble franchement drôle.
Le passage suivant donne une bonne idée des effets recherchés par l’auteur – bien sûr, ce serait plus spectaculaire au cinéma, mais les images vieillissent plus vite et la vision qui nous est donnée là pourrait ne passer que très mal à l’écran :
« Devant lui, dans le frigo ouvert, éclairé par la petite ampoule de 15 watts, il y avait la plus horrible chose qu’il ait vue de toute sa vie. C’était un paquet de chairs à vifs, de pattes, de doigts, de pieds. Il y avait des yeux, à différents endroits, des bouches, des dents, des nez, des extrémités pointues et d’autres griffues qui poussaient là-dessus comme des champignons sur une carcasse d’animal mort. La chose occupait presque tout l’espace du frigo, en épousant ses contours rectangulaires, semblable à un morceau de viande dans un Tuperware trop petit.
Mais ce n’était pas le pire.
Le pire, c’est que cet amas, luisant d’une sorte d’huile rose, avait l’air… vivant. »
En lisant ce roman, j’ai pensé à l’ Anatomie de l’horreur, un agréable essai (quoi que bavard) dans lequel Stephen King propose quelques aperçus de ce qu’il comprend du genre de l’horreur (dont il est le maître mondial).
L’idée la plus intéressante du livre est la distinction de trois niveaux de l’horreur : la terreur (dans laquelle la peur est provoquée par l’imagination), l’horreur proprement dite (« elle entraîne une réaction physique en nous montrant quelque chose de physiquement anormal ») et la révulsion (« dont relève la scène d’expectoration d’Alien »). Manifestement, c’est un effet de révulsion qu’a recherché Gunzig – même si l’on rit sans doute plus qu’on ne frissonne.
Même ambiguïté qu'une la plaisanterie citée par Stephen King : « « Quelle est la différence entre un camion plein de boules de bowling et un camion plein de bébés morts ? » (Réponse : on ne peut pas décharger le premier avec une fourche… cette blague, je le précise, m’a été racontée par un gamin de onze ans.) » (Anatomie de l’horreur, J’ai lu, page 252)
J’ai beaucoup de mal à finir les polars : passés les premiers chapitres où l’auteur campe l’atmosphère, distille les premiers éléments de l’intrigue, dépeint les caractères, l’histoire se disperse bien souvent en complications inutiles, en digressions multiples.
Agatha Christie, je me suis toujours ennuyé ferme en la lisant. Stieg Larsson, je n’ai pas été suffisamment pris par ses intrigues pour supporter les centaines de pages de digressions financières.
Dans le domaine français, j’ai eu le plaisir de découvrir récemment Jean-Patrick Manchette, dont j’ai dévoré la brillante adaptation en bandes-dessinées par Tardi, La position du tireur couché, et dont j’ai ensuite lu l’alléchante Affaire N’Gustro, racontant la dérive criminelle d’un petit fasciste de la deuxième moitié du 20ème siècle, embarqué dans des intrigues politiques qui le dépassent. J’ai été vivement séduit par les premiers chapitres, gouailleurs en diable, d’une noirceur revigorante. Puis, comme d’habitude, je me suis désintéressé des ramifications de l’intrigue, pourtant peu complexe, et j’ai poursuivi ma lecture d’un œil distrait qui m’a retenu de bien comprendre.
Même effet avec La vie est dégueulasse de Léo Malet.
Simenon est bien l’un des rares auteurs du genre dont j’arrive à lire ses livres, mais c’est parce qu’ils sont courts, qu’ils vont à l’essentiel et qu’ils relèvent davantage de l’étude de mœurs.
Dernière découverte en date dans le domaine, l’étonnant Les vrais durs ne dansent pas de Norman Mailer (parodie de polar), un auteur que je n’avais encore jamais lu et qui m’a enthousiasmé pendant les trois cents premières pages. En général, je fuis les livres qui se présentent comme des polars comiques, les pires dans le genre des livres aux intrigues alambiquées, sans grand intérêt. Mais la puissance narrative, ici, emporte la mise – on dirait du Philip Roth sans prétention métaphysique, ni volonté de peindre l’Amérique dans ses pires obsessions. Le pitch (un écrivain alcoolique, dans une petite ville de la côte Est, se réveille un lendemain de cuite en découvrant dans son jardin la tête d’une femme) laissait augurer du pire, mais il annonçait en fait un roman au style souvent brillant, à la noirceur réjouissante.
Dans ce livre, Norman Mailer fait preuve d’un talent ébouriffant dans trois exercices de style :
- La peinture d’atmosphère, de lieux hantés par une histoire complexe : « Une bonne moitié de nos poutres, chambranles, seuils et linteaux, et jusqu’à notre charpente, était ainsi venue en bac voilà plus d’un siècle, et faisait donc de nous, très matériellement, une partie intégrante d’Enferville la disparue. Quelque chose de ce Klondike de putains, de contrebandiers et de baleiniers pressés de dépenser leur paye vivait à l’intérieur de nos murs. Il y avait même eu d’innombrables brigands qui, par les nuits sans lune, construisaient de grands feux sur le rivage pour tromper les grands voiliers, qui, croyant doubler un phare, viraient trop tôt vers le port et s’échouaient sur les haus-fonds. Ce que les naufrageurs mettaient à profit pour les piller. Patty Lareine prétendait entendre encore les cris des matelots massacrés en essayant de repousser les chaloupes des maraudeurs. » (Les vrais durs ne dansent pas, page 91)
- Les scènes de sexe épique, comme dans cette description vaginale qui se veut un pastiche d’un morceau de bravoure de John Updike : « Excité, le con de Madeleine semble surgir d’entre ses fesses et la petite bouche reste rose aussi large qu’elle ouvre les cuisses, tandis que la chair extérieure de son vagin – la grande bouche – révèle une lubrification boudeuse et que le périnée (que nous appelions nique, quand j’étais gamin à Long Island – ni con ni cul, ha ha) est une plantation luisante. On ne sait plus s’il faut la manger, la dévorer, la révérer ou s’y planter. J’avais l’habitude de lui dire dans un souffle : « Ne bouge pas, ne bouge pas, je te tuerai, je suis sur le point de jouir. » Oh, les bruits innombrables qu’elle faisait en réponse. » (page 203)
- Et, point fort de Mailer, la comparaison grotesque : « Son visage exprimait quelque chose de la frayeur muette que doit ressentir un mur de pierre sur le point d’être abattu. » (page 461)
Las, Norman Mailer ne déroge pas à la règle, et les cent cinquante dernières pages de son roman sont épuisantes de vains rebondissements et d’explications sans fin… Malédiction du genre ?
Jolie conférence, mardi dernier, sur le thème des Journaux d’écrivains (organisée par la joyeuse équipe des « rendez-vous littéraires », Ariane Charton et Lauren Malka) : Michel Braud, notamment, y a évoqué le journal de Benjamin Constant, un journal que j’aime beaucoup par le contraste entre ses premières pages, amples et romantiques (quoi que très cruelles avec les femmes) et les dernières, se réduisant à des séries de chiffres : Constant avait dressé la liste d’une petite vingtaine de choses revenant constamment dans sa vie (le travail, l’envie de renouer ou de rompre avec telle personne, les soucis de tel ordre…) et il se contentait, lassé par les confidences littéraires, de noter chaque jour les chiffres correspondant à ce qu’il faisait.
Ce système m’a toujours fait rire. J’aime beaucoup ce mélange de désinvolture et de cynisme (légèrement désespéré).
Il faut dire que je ne suis pas loin d’être aussi fou – je vais même plus loin que Constant dans la folie maniaque et l’amour des statistiques : depuis deux ou trois ans maintenant, j’ai pris l’habitude de noter rapidement ce que je fais chaque jour, tout en précisant le nombre de pages écrites. Je fais un bilan chaque semaine, chaque mois, chaque année, poussant la perversité chiffrée jusqu’à mettre une note (de une à cinq étoiles) mesurant chaque mois mon degré de bonheur. Puis j’établis une moyenne mensuelle par année – ainsi qu’une moyenne du nombre de pages écrites.
Réfléchissant au sens de cette démarche, je pense qu’elle me permet à la fois d’apaiser le sentiment d’une vie qui s’écoule sans qu’on en retienne rien, et de m’obliger d’une certaine manière à être heureux. Cette décision de parvenir à toujours plus de sérénité s’est faite en moi il y a quelques années maintenant. Cela peut paraître mesquin, dérisoire, pathologique, cela ne m’aide pas moins à peaufiner comme un petit art du bonheur quotidien – ce qui n’a rien de superflu quand on s’est intéressé bien trop tard, comme moi, au simple fait de bien vivre.
Le site Culture Chronique, qui édite quelques-uns des billets de mon blog, vient de publier un entretien mené par Bertrand Jullien dans lequel j'évoque certaines questions soulevées par Autoportrait du professeur en territoire difficile. Je le reproduis ici.
"AUPORTRAIT DU PROFESSEUR EN TERRITOIRE DIFFICILE est un beau livre sur l’expérience d’Aymeric PATRICOT jeune professeur qui débuta dans ces établissements qu’on dit “sensibles”. Livre sans concession qui montre la réalité vécue par les enseignants dans ces postes avancés que sont les établissements scolaires au coeur de quartiers basculant dans la misère. Témoignage poignant d’un écrivain qui fait un récit réaliste de sa condition d’enseignant mais qui, à aucun moment, ne sombre dans la caricature et la polémique. Bertrand JULLIEN fondateur du site CULTURE CHRONIQUE et lui-même professeur de Lettres dans un lycée de banlieue portant le label “prévention de la violence” s’entretient avec l’auteur sur cette expérience partagée.
Bertrand JULLIEN : On vous connaît en tant que romancier. Au fond pourquoi avez-vous eu envie d’aborder la question de votre métier de professeur ?
Aymeric PATRICOT : Après quelques années d’expérience dans l’Education Nationale, j’avais le sentiment d’avoir vécu des choses suffisamment romanesques, suffisamment fortes pour constituer la matière d’un livre. Et puis je ressentais le besoin de faire le point sur ce que cette expérience m’avait apporté, et ce qu’elle avait changé en moi.
Bertrand JULLIEN : Vous avez choisi le terme d’autoportrait pour décrire votre expérience de professeur dans ces zones qu’on dit sensibles. Ce n’est évidemment pas indifférent.
Aymeric PATRICOT : Le livre se veut effectivement moins un essai – je ne suis pas un grand spécialiste du système éducatif – qu’un témoignage, et qu’une sorte de bilan sur la personne que je suis (disons, pour reprendre l’expression sartrienne, la « situation » qui est la mienne) dans la France d’aujourd’hui.
Bertrand JULLIEN : Vous expliquez que les élèves réclament de l’autorité, ils jugent d’ailleurs rapidement un professeur sur ce critère. C’est pour moi un constat objectif. Mais quand on a posé ce constat, force est de reconnaître que l’autorité est désormais une notion fort complexe. Même un professeur chevronné dans un collège ou lycée sensible n’est pas à l’abri d’une perte de contrôle aussi soudaine qu’inattendue ?
Aymeric PATRICOT : Oui, bien sûr, il y a des éclats parfaitement imprévisibles, même pour un professeur chevronné. Mais j’évoque plutôt dans le livre l’expérience vécue par bon nombre de professeurs débutants, celle qui consiste à « perdre une classe », c’est-à-dire à ne plus savoir que faire lorsque les menaces et les cris ne contiennent plus un groupe d’élèves.
Comme souvent dans les livres d’Ariane Charton, le destin des personnages se déroule avec une sorte de tranquille et comique assurance. Ils évoluent dans un monde parfois mystérieux, ou même franchement inquiétant, mais réservant des moments d’une drôlerie inattendue, drôlerie dont les personnages ne sont pas conscients mais dont le lecteur perçoit, lui, toute l’ironie, tout le grotesque.
Dans Le roman d’Hortense j’avais senti, déjà, le côté vaguement ridicule de ces hommes fréquentés par Hortense Allart (impression très personnelle, cependant, car l'auteur avait été surpris par mes remarques...). Dans la biographie de Debussy qu’Ariane Charton vient de publier (Debussy, chez Folio Bio), j’ai trouvé aussi qu’il y avait matière à sourire à certains épisodes de la vie de Debussy. Par exemple, ces rencontres inabouties avec le compositeur Liszt que le jeune Claude admirait pourtant :
« Le 8, Debussy et Vidal interprétèrent devant Liszt sa Faust-Symphonie transcrite pour deux pianos. Le compositeur hongrois s’endormit pendant l’exécution. Même si, en 1915, Debussy rendit hommage à l’art de Liszt utilisant la pédale comme une respiration, on ne peut pas dire que ces rencontres marquèrent le jeune compositeur. » (Debussy, page 61)
Au-delà de l’atmosphère délicieuse et distinguée des milieux artiste et des salons parisiens, le livre aborde plusieurs aspects passionnants de la vie de Debussy.
Son rapport à la critique, tout d’abord. Tout au long du livre Ariane Charton égrène de nombreux extraits d’articles, des critiques parfois élogieuses de l’œuvre de Debussy mais souvent dubitatives ou franchement hostiles, et c’est une manière originale pour le lecteur de suivre l’évolution de la carrière du compositeur. Serait-ce une fatalité, chez les artistes de talent, de devoir affronter ces tombereaux de critiques, cette violence verbale quasi-perpétuelle ? Debussy semble avoir eu la force ou l’intelligence pratique, en tout cas, d’apprendre à les ignorer.
Un critique écrivait par exemple en 1903 :
« Tout se perd et rien ne se crée dans la musique de M. Debussy… Un tel art est malsain et néfaste… Cette musique nous dissout parce qu’elle est en elle-même la dissolution… Elle contient des germes non pas de vie et de progrès, mais de décadence et de mort. »
Belle et terrible critique, au demeurant, non pas forcément dénuée de raison, mais reprochant à la musique de Debussy ce qu’on peut précisément aimer en elle.
Autre aspect à m’avoir intrigué : le souci de Debussy d’inscrire son œuvre dans une certaine tradition française. Je sais combien ce genre de considération peut paraître aujourd’hui daté – la variété des productions nationales, la richesse des influences croisées, l’émergence d’une véritable scène artistique mondiale –, pourtant les réflexions de Debussy en la matière m’ont semblé particulièrement éclairantes. Attentif à trouver un juste milieu entre l’art pompier des Allemands et l’art trop lyrique des Italiens, il fait l’éloge d’une manière toute française d’écrire la musique. Qu’en aurait pensé Nietzsche, par exemple, lui qui aspirait précisément à quitter les brumes mythologiques du Nord pour se tourner vers les partitions solaires d’un Bizet ?
« Deux ans plus tard, il redonnera une définition de la musique française, principalement en opposition avec l’allemande : « C’est la clarté, l’élégance, la déclaration simple et naturelle. » Sa chronique dans Gil Blas lui sert de tribune pour mettre en valeur le patrimoine musical français dont il se sent l’héritier :
« Nous avions pourtant une pure tradition française dans l’œuvre de Rameau, faite de tendresse délicate et charmante, d’accents justes, de déclamation rigoureuse dans le récit, sans cette affectation à la profondeur allemande. (…) »
« Couperin, Rameau, voilà de vrais Français ! Cet animal de Gluck a tout gâté. A-t-il été assez ennuyeux ! Assez pédant ! Assez boursouflé ! Son succès me paraît inconcevable. Et on l’a pris pour modèle, on a voulu l’imiter ! (…) Je ne connais qu’un autre musicien aussi insupportable que lui, c’est Wagner ! » » (page 205)
Un art français de la musique qu’il ne me paraît d’ailleurs pas absurde de distinguer parfois en littérature – il m’est arrivé d’en parler ici-même. Il m’a toujours semblé qu’il y avait en effet une manière très française d’écrire des romans (manière dont je ne prends vraiment conscience qu’aujourd’hui et dont je perçois les mérites comme les limites), une manière assez économe, soucieuse de mesure, de belle langue et de spiritualité.
Une manière qui perdure quelque peu en ce début de 21ème siècle puisqu’en dépit, encore une fois, d’une certaine homogénéisation mondiale des inspirations, il persiste quelques tendances – que l’on pense simplement au volume moyen des romans américains, visant le plus souvent la puissance narrative et l’imagination débordante lorsque les Français – et peut-être plus généralement les Européens – parient davantage sur le regard juste et l’œuvre économe.
Quoi que le 19ème français ait été, sur le plan littéraire, également celui des ambitions prométhéennes…
1) Dans un bistrot de la rue de Belleville, à dix heures du matin, le patron en grande conversation avec un client, au zinc, tous les deux sirotant un verre de vin rouge :
« Faut jamais prêter à quelqu’un qui joue ! Jamais il te rendra ton argent, ça c’est sûr… A la rigueur, je préfère prêter à quelqu’un qui boit. Tu auras plus de chance de revoir ton argent. »
Plus tard dans la conversation :
« Avec l’alcool, faut savoir s’arrêter. Bon, j’aime bien boire un peu, mais l’essentiel, c’est de savoir s’arrêter. – Le pire, c’est le vin blanc. Un petit verre ça fait pas de mal, mais après ça attaque. Ça fait vraiment du mal. – Je te le dis, faut savoir s’arrêter ! Faut pas boire toute la journée quand même ! »
2) Je commence chaque cours (quel que soit le niveau des étudiants) par l’étude d’un « mot du jour », et jamais aucun mot n’a provoqué autant d’hilarité que « rasséréner », devant des étudiants en BTS Communication. Parmi les hurlements de rire (le climat printanier devait y être pour beaucoup), j'entends :
« Wouah, Monsieur, vous imaginez vraiment qu’on utilisera un jour ce mot ? Rassénénérer je sais pas quoi… Ça existe ce mot ? Vous voulez nous faire croire que des gens l’utilisent ? »
De même que le 17ème siècle flamand (celui qu’on appelle souvent L’âge d’or hollandais) mettait à l’honneur la peinture du quotidien, ce que Todorov appelait « le genre du quotidien », de même il me semble que le 19ème européen (et particulièrement français) a développé un art de la description (lieux comme personnages) poussé à un degré jusque-là inégalé – par sa précision, son ampleur, sa portée symbolique. N’allait-il pas se perdre quelque peu par la suite ? (Si l’on excepte certaines œuvres comme celle de Marcel Proust, Aragon, Colette…).
C’est frappant chez Zola, Balzac, Hugo, Flaubert, mais on retrouve cet art de la notation précise, savante et documentée chez un auteur qui passe pourtant pour moins talentueux que ses collègues, ou moins précis, plus superficiel : Maupassant.
Même dans ses nouvelles, cultivant pourtant le trait rapide et l’ellipse, on trouve de somptueux passages dont le bonheur de lecture tient à la justesse des mots, leur inventivité, et même une certaine ampleur de le développement – le 20ème siècle, pour simplifier à l’extrême, aimant concentrer son attention sur l’intensité narrative, l’expressivité, la portée métaphysique, autant de choses qui l’éloignent du plaisir pur de la description (ces descriptions que l’on tient souvent pour ennuyeuses et qui sont peut-être, pourtant, l’essence même du dix-neuvième en littérature).
Dans l’une des plus belles nouvelles de Maupassant, Une partie de campagne, que Renoir avait voulu adapter au cinéma, on trouve ainsi l’étonnante description d’un chant de Rossignol (motif éminemment romantique), accompagnant l’union charnelle de deux personnages que l’auteur aura l’habilité de pas dépeindre. Le passage vaut autant pour l’humour des sous-entendus que pour la qualité de la description elle-même :
« L’oiseau se remit à chanter. Il jeta d’abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d’amour, puis, après un silence d’un moment, il commença d’une voix affaiblie des modulations très lentes. (…) Une ivresse envahissait l’oiseau, et sa voix, s’accélérait peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.
Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe. »
Dans un autre de ses chefs-d’œuvre, La Maison Tellier, Maupassant enchaîne plusieurs portraits et l’on sent par exemple dans celui de la tenancière le plaisir de brosser un petit paragraphe bien senti, truffé de détails « bien vus » :
« Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait, comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu : et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier. » »
Je poursuis ma découverte des « auteurs maudits » du 20ème siècle, tous ceux qu’un mauvais positionnement politique a rendus sulfureux, tous ceux dont on ne peut prononcer désormais le nom sans provoquer un regard de désapprobation.
Après Drieu la Rochelle et les bordées haineuses de son journal (mais également ses minutieuses préparations mentales à l’idée du suicide, qui ne sont pas sans rappeler celles de Mishima), je me plonge dans Maurice Barrès et sa fameuse Colline inspirée, roman puissamment admiré pendant la première moitié du 20ème siècle, tombé dans l’oubli depuis, sinon même cordialement détesté pour la personnalité de son auteur (un des grands nationalistes de l’époque) ou pour sa vision « droitière » de la France – la détestation forçant aussi l’oubli, sans doute.
C’est un roman terriblement daté par son thème et par son double postulat théorique : d’une part il existerait des « lieux où souffle l’esprit » (Barrès prend pour exemple la colline de Sion-Saxon, en Lorraine), d’autre part il y aurait dans cette région française une lutte, et un équilibre, entre deux types de forces : les forces païennes, forces d’énergie pure, et les forces chrétiennes, forces de pacification, de maîtrise… Les secondes couvrent les premières, les organisent, mais les première sont indispensables pour insuffler de l’énergie vitale dans le roman national.
Sans aller jusqu’à trouver nauséabondes ces théories-là, on peut se sentir très éloigné, et même totalement étranger, à ce genre de considérations sur les forces germaniques en latence dans certaines régions française. Et pourtant, le débat n’est pas jamais loin de renaître de ses cendres. Récemment, les polémiques sur les « racines chrétiennes de l’Europe » abordaient précisément ces questions-là – je ne suis d’ailleurs pas vraiment d’accord avec cette idée des « racines chrétiennes » : imprégnation, sans doute, puissante influence, sans aucun doute (une influence dont nous sentons surtout aujourd’hui l’influence esthétique), mais quelques maigres connaissances en Histoire m’inclinent à penser qu’il s’agit surtout d’une greffe (parmi d’autres), une greffe ayant merveilleusement pris, sur un immense terreau de croyances et de mœurs bien plus ancien que celui du simple christianisme.
Bernard-Henri Lévy, dans son Génie du Judaïsme (une partie significative de son volume Pièces d’identité (Grasset, 2010)), posait également la question du nazisme et de la complicité du christianisme dans cette horreur : contrairement à l’idée reçue voulant que l’Eglise ait contribué, par des siècles d’antisémitisme, à l’émergence du cauchemar allemand, il semblerait qu’il aurait été préférable qu’elle s’enracine davantage dans le peuple allemand pour mater, pacifier autant que possible les forces païennes et le fantasme d’un peuple aryen.
On comprend que BHL déteste Barrès et qu’il en fasse l’un des inspirateurs de ce qu’il appelle souvent « la période la plus sombre de notre Histoire ». Il lui réserve d’ailleurs quelques passages cinglants, dans Le Génie du Judaïsme, allant jusqu’à célébrer l’idée qu’il soit préférable, après tout, de ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée : « La France comme idée ? Il faut, pour penser cela, être imperméable à cette peste qu’a été, dans la littérature française, la pensée de Maurice Barrès. Il faut, si possible, contrairement à l’essentiel du XXe siècle, contrairement à Aragon, contrairement à Malraux lui-même, ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée et le reste. C’est fou l’influence qu’a pu avoir, en France, La Colline inspirée ! C’est incroyable, presque impensable aujourd’hui, l’écho que le barrésisme a pu avoir ! Eh bien c’est un autre mérite de Gary de ne jamais avoir trempé là-dedans. Et je ne saurais dire s’il détestait Barrès un peu, beaucoup, passionnément – le fond de l’affaire c’est qu’il ne l’avait sans doute pas lu. Et cela lui donnait – même si personne ne le dit, même si on ne le cite jamais – un avantage, une force, considérables par rapport à la plupart de ses contemporains. » (Pièces d’identité, page 439).
Ce qui est intéressant, quand on compare cependant les positions de Barrès et de Bernard-Henri Lévy, c’est qu’ils font référence aux mêmes entités, aux mêmes forces, sans leur attribuer cependant les mêmes « quotients de positivité » : Barrès appelle à l’équilibre entre forces païennes et forces chrétiennes, BHL condamne fortement les premières et reconnaît la puissance civilisatrice des religions monothéistes.
Je n’en suis qu’aux premières pages de la fameuse Colline, et si le propos peut prêter à sourire (voire à frémir), il est indéniable cependant que la plume de Barrès soit splendide, que ce soit :
- dans les descriptions (« En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse. »)
- dans les passages de lyrisme politique (« Ce lieu nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective, et comme un esprit participe à l’immortalité d’une énergie qu’il a beaucoup aimée. »)
- ou même dans les affirmations philosophico-lyriques les plus à même de susciter l’indignation de nos contemporains – qu’on en juge par la phrase suivante, presque comique tellement elle concentre d’idées jugées détestables aujourd’hui : « Voilà notre cercle fermé, le cercle d’où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. »
En dépit de ce préambule somptueux, j’ai peur que la suite soit à la fois trop longue et monotone (je crois me souvenir avoir essayé, en vain, de lire ce roman adolescent)…
1) Dans un bistrot près du Louvre, 15h : « Un déca ! » Le serveur me regarde d’un œil à la fois affligé et indigné, repart vers le comptoir. Pris d’un doute, je le rattrape : « Pas un Ricard, hein ! Un déca ! – Ah, d’accord… »
2) Le patron, à un client qui vient tout juste de s’accouder au zinc : « Eh, mais c’est mon verre de vin rouge que vous buvez, Monsieur ! – Oh, excusez-moi… Vous savez, je sors juste du boulot, je n’ai pas encore décroché… »
3) Un serveur à son patron : « Eh, patron, vous me donnez trop envie de rigoler ! Juré, vous me faites trop rire ! Sans vous offenser ! – Tu sais, je peux aussi te donner des raisons de pleurer. »
4) Une pizzeria hallal qui projette Trace TV. Cinq femmes voilées regardent le dernier clip de LMFAO (cf vidéo) dans lequel le chanteur exhibe un string en agitant complaisamment ce qu’il y a dedans… L’une d’elles va voir le patron pour lui demander poliment de changer de chaîne.
Dans un article intitulé La guerre des respects (lui-même intégré dans un dossier « Sommes-nous encore un Nous ? » publié dans le numéro de novembre 2011 du magazine Causeur), Alain Finkielkraut cite Autoportrait du professeur pour illustrer la disparition, dans l’école d’aujourd’hui, de ce qu’il appelle l’aidos – mot grec signifie « réserve » ou « pudeur » et correspondant assez bien à ce que Kant appelait lui-même la « restriction de l’estime de soi-même », permettant à l’enfant de se rendre disponible à l’écoute et à l’apprentissage.
Dans le passage cité, je décris ce que représente « perdre une classe », c’est-à-dire se laisser déborder par trente élèves qui se lèvent, s’agitent et poussent des cris. Expérience assez rude, je dois l’admettre, et dont j’explique qu’elle a remis en cause beaucoup de mes a priori sur l’enseignement. Alain Finkielkraut, lui, tire de ce genre de descriptions des conclusions radicales sur la démission de l’institution : « Ces jeunes dont elle ne sait que faire et sur lesquels elle n’a pas de prise, c’est elle qui, dans un grand élan démocratique, les a dispensés d’aidos, en les accueillant comme des « jeunes », c’est-à-dire comme sujets déjà constitués, comme des personnes de plein droit, des individus à part entière, et en choisissant de composer avec la culture de leur classe d’âge. »
Je ne suis pas toujours d’accord avec Alain Finkielkraut – il attribue par exemple dans ce dossier l’effondrement de l’aidos à l’avènement d’une société plus radicalement démocratique ; les facteurs sociaux me semblent devoir être pris davantage en compte, et notamment la spectaculaire et récente confrontation, sur le sol français, de populations que séparent de grands gouffres économiques et culturels. Mais il est indéniable que dans la sphère des penseurs médiatiques (BHL, Badiou, Onfray…) il est l’un des rares dont la sincérité, l’honnêteté et même l’élégance (celle qui consiste à ne pas avoir recours, ou le moins possible, à la censure et à l’intimidation ; celle qui consiste aussi à tenir compte, autant que faire se peut, de la pensée d’autrui, par exemple en invitant ses adversaires dans le cadre de sa propre émission radiophonique) forcent le respect.
Il y a même quelque chose de touchant dans l’inquiétude perpétuelle dont Finkielkraut fait preuve – et que je partage assez souvent –, une inquiétude relevant à mon avis précisément de cet aidos ou de cette modestie dont il nous parle. Une modestie qui me semble d’ailleurs infiniment précieuse sur une scène médiatique où règnent plutôt l’arrogance et le manque de scrupule. Je ne connais pas beaucoup d’intellectuels réalisant cet exercice d’équilibre, encore une fois, consistant à affirmer des idées fortes tout en tenant compte des arguments de l’adversaire, des arguments provoquant pourtant chez Finki, comme le surnomment certains de ses admirateurs, de manifestes accès d’impatience.
Pour le dire autrement, je suis finalement moins sensible à la pensée de Finkielkraut (en dépit de ses questionnements, souvent courageux, sur certaines évolutions de notre société) qu’à la forme de ses prises de parole, son ethos (pour employer un mot prétentieux), ou encore son dispositif rhétorique - sans parler de la grande qualité littéraire de ses écrits, dont le dossier en question est un bon exemple. On pourrait employer à son égard le beau mot d’« intranquillité » (titre célèbre d’un livre de Pessoa), l’« intranquille » pouvant désigner l’opposé du « salaud » tel que le définit Sartre, c’est-à-dire un homme pétri de certitudes, convaincu de son bon droit et se cherchant des excuses pour définir son action, pourtant de mauvaise foi.
(Cela dit, est-il jamais possible d’échapper à cette position de « salaud » quand on prend position ? Les pires salauds ne sont-ils pas, aujourd’hui, certains de ceux qui dénoncent les salauds d’en face pour mieux se gargariser de leurs propres convictions ?)
Terrifié parce que l’obsession antisémite, décelable dans son roman Gilles (1939) et s’épanouissant de la plus pathétique des façons dans son Journal (1939-45) (précédé dans sa publication de 1992 par un avertissement de Pierre Nora qui s’achève de la manière suivante : « Son personnage est devenu mythique. On l’acquitte sans trop y aller voir. Eh bien, allons-y ! Ce journal en donne l’occasion. A chacun d’y vérifier son jugement ») devient glaçante à mesure qu’elle répète les mêmes phrases, les mêmes visions.
Il y a dans ce journal de très belles phrases (« J’ai vécu frissonnant de doute dans l’ombre d’un autre homme que je n’ai jamais été », page 97), des confidences pathétiques (« J’ai toujours en moi un goût de la catastrophe, de la défaite. J’ai reporté sur la France la défaillance de l’être en moi », page 171) et beaucoup de rancœur contre les Juifs, la France décadente, le Paris cosmopolite et sans vigueur (« Tout cela c’est l’infect milieu parisien où se mêlent étroitement la juiverie, l’argent, le gratin dévoyé, la drogue, la gauche. Petit milieu plein d’arrogance et de suffisance qui pense tenir le monopole de l’intelligence, de l’art et de tout. Un certain nombre de préjugés y règnent de la façon la plus indiscutable et la plus indiscutée. Ces préjugés forment le ramassis le plus contradictoire, le plus cocasse et le plus odieux », page 107).
Ebahi parce qu’il y a des pages superbes, malgré tout, dans cette œuvre marquée par la souffrance et par la détestation.
J’avais lu Le Feu follet, il y a plusieurs années, sans être ébloui par cette prose dense mais alambiquée – le thème aurait dû me séduire, pourtant, mais la magie n’avait pas opéré. En revanche, Rêveuse bourgeoisie m’a bouleversé. C’est un long et beau roman, au réalisme fin, dont l’argument est proche de celui de Gilles : un jeune homme sans caractère mais viveur, intéressé par l’argent mais peu carriériste, concluant un mariage d’intérêt – voué, par la force des choses, à l’échec.
Je connais peu de romans français du 20ème siècle aussi bien ficelés – du moins, dans cette veine sage, dans ce genre de réalisme mesuré. On compare souvent Gilles à Aurélien d’ Aragon, et il est vrai que les protagonistes de Drieu, dans Gilles et Rêveuse bourgeoisie, sont étonnamment proches de celui d’Aragon (les deux auteurs ont d’ailleurs été proches, avant de se brouiller – le Journal de Drieu réservant quelques piques savoureuses contre l’auteur des Beaux quartiers) : des hommes indécis et rêveurs, plein de charmes et que leurs velléités rendent agaçants.
Drieu est moins brillant qu’Aragon, moins clinquant, ses pouvoirs créateurs sont moins étendus, moins incroyablement vastes. Mais ses romans, plus modestes, sont plus tendus, mieux organisés autour de quelques idées forces – Aurélien, sublime par moments, se perd souvent dans d’interminables brumes romanesques.
Refermant Rêveuse bourgeoisie, j’ai eu le sentiment d’avoir mis la main sur une Colette moins précieuse, un Montherlant moins rigide, un Mauriac moins souffreteux, un Proust plus accessible, un Balzac moins fantaisiste, un Zola débarrassé des longueurs… Un modèle d’art français (dans le sens d’art décrivant les réalités françaises), une référence d’artisanat romanesque, un peu daté par ses moyens (il est de bon ton d’ironiser sur le réalisme au 20ème siècle) mais indéniablement raffiné.
La dernière partie, donnant la parole à la fille du protagoniste, constatant l’ampleur du désastre et choisissant de vivre malgré tout, est tout simplement magnifique : plus lyrique, pleine de passion charnelle et de constats graves (« C’est de la mort des nôtres que nous mourons », p 525), elle achève d’emporter l’adhésion du lecteur, qui pouvait craindre que la désillusion ne finisse par assécher l’œuvre.
Parmi les nombreuses et belles pages de ce roman sur la bourgeoisie normande déclinante :
« C’était pendant l’été que la famille Ligneul reprenait le sentiment de sa dignité. On louait une villa au bord de la mer et l’on jouissait pleinement de l’illusion d’avoir une maison, une terre. Bien que beaucoup moins aisés que M. et Mme Ligneul, les parents de chacun d’eux avaient eu des champs, des maisons pas des plus grandes, mais bien solides – transformés en valeurs mobilières – balayées par l’évolution des fortunes. Nos gens ressentaient cette déchéance imposée par la marche des choses et ils avaient rêvé jusqu’à ces derniers temps de revenir au point de départ et d’acheter une propriété. Mais les folies de Camille avaient contrecarré ce vœu profond. » (Rêveuse Bourgeoisie, Folio, page 283).
Les essais, pamphlets, témoignages, vieillissent mal en général.
Et puis il y en a qui restent et même brillent d’un éclat particulier, avant de devenir légendaires. C’est le cas de la merveilleuse Etrange défaite, de Marc Bloch. Elle se distingue par sa clarté, son intelligence, sa beauté, mais aussi par la personnalité exceptionnelle de l’auteur : courageux jusqu’au sacrifice, fin moraliste, brillant pamphlétaire, modeste qui plus est.
Résistant de la première heure, intellectuel ayant su prendre de véritables risques (et les ayant payé de sa vie), Marc Bloch jette une ombre singulière, je trouve, sur la gloire de certaines autres figures d’intellectuels prompts, eux, à donner des leçons mais beaucoup moins vaillants dans les faits.
Dans les premières pages de ce témoignage, écrit en 1940, sur la débâcle de la même année, Marc Bloch livre une page redoutablement belle sur ses valeurs et son identité, une page émouvante à lire aujourd’hui pour ses multiples échos avec les brûlants débats d’aujourd’hui – et pas seulement sur la question de l’antisémitisme. La petite fille de Marc Bloch s’est d’ailleurs offusquée récemment que Sarkozy puisse instrumentaliser ce genre de texte, pour en changer, dit-elle, le sens profond.
Certains s’élèvent d’autre part contre la figure du « Juif franco-judaïque » qu’incarnait alors Marc Bloch par ce genre de page, le genre de Juif, nous explique Bernard-Henri Lévy dans son Génie du Judaïsme (chapitre inclus dans son volume Pièces d’identité), à « raboter tout ce qui pouvait rappeler, trahir, le judaïsme en lui », marque d’un « judaïsme peureux, obsédé par la peur de créer ou faire renaître l’antisémitisme, presque honteux. » (page 247)
Cette page d’une actualité brûlante, donc, cette page à laquelle on continue à faire référence pour la revendiquer ou pour s’en moquer, est la suivante :
« Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière-grand-père fut soldat, en 93 ; que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion au IIè Reich ; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »
La suite du texte livre de fines analyses de la défaite (conçue comme le résultat d’une somme de faiblesses particulières) et réserve plusieurs phrases devenues des références : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse » (à propos de l’amour conjugué de l’internationalisme et de la patrie) ; « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » (Phrase récitée plusieurs fois par Sarkozy).
Sans parler d’un beau texte, dans le même volume, intitulé « Pourquoi je suis républicain », assénant ses principes avec force et sérénité dans un contexte de résistance à l’occupant nazi. Difficile de ne pas adhérer à ce genre de passage, à l’heure où il devient de bon ton, parfois, de se moquer de la notion même de République :
« La cité étant au service des personnes, le pouvoir doit reposer sur leur confiance et s’efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l’opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidée, mais elle ne doit être ni violentée ni dupée, et c’est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle la conviction. »
(…)
« Qu’on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. (…) La République, au contraire, apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C’est elle qui en 1793 a chassé l’invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l’ennemi le sentiment français, c’est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l’unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs.
Suicide en direct, accident grave de scooter, mort sur le trottoir d’une sdf, incendie non loin de là des locaux de Charlie Hebdo, tout cela sur un lit copieux d’ordures et de papiers qui traînent… Le quartier de Jourdain (Paris 20), pourtant réputé pour son atmosphère de village bobo, réserve bien des surprises, et la dernière en date vaut son pesant de feux d’artifice : dans la nuit de vendredi à samedi (10 décembre 2011) derniers, la petite rue Constant Berthaut s’est entièrement embrasée. Dix voitures brûlées, deux magasins détruits, façades noircies, quatre blessés. Tout le week-end, c’est un spectacle de désolation qui s’est offert aux yeux des habitants.
Les langues se délient, on dit que des flics en civil rôdent pour attraper les rumeurs. Certains ironisent sur le fait que l’incident annoncerait de bien joyeuses festivités de Noël et du Nouvel An – l’année dernière, une vieille dame est morte carbonisée dans son appartement qu’un pétard avait atteint. J’entends une femme murmurer qu’ « il faut quitter Paris, pendant qu’il en est encore temps », pendant qu’une autre vitupère contre « cette époque de voyous, sans valeur ni courage ». Ambiance… Le même soir, j’avais fait boire quelques amis plumitifs dans mon appartement. Le petit groupe cacherait-il un dangereux pyromane ?
Discussion sympathique à bâtons rompus avec Philippe Robichon sur Beur FM, le 1er septembre 2011, à propos d' Autoportrait du professeur en territoire difficile :
Sophie Adriansen signe une belle critique d'Autoportrait du professeur sur le site La cause littéraire :
"Aymeric Patricot enseigne la littérature dans des établissements situés dans ce que l’on nomme des quartiers sensibles – des Zones d’Education Prioritaires, selon l’appellation officielle. Il y découvre un monde à mille lieux de tout ce qu’il a connu lui-même en tant qu’élève, un monde, surtout, auquel rien ne l’avait préparé.
« Je crois pouvoir affirmer qu’il existe ainsi deux métiers : dans les collèges favorisés, le professeur transmet des connaissances, identifie les progrès à faire, exerce les élèves ; dans les défavorisés, le professeur contient la violence, lutte contre le bavardage, œuvre pour ce qu’on appelle la vie de classe, égrène les principes du « vivre ensemble » et s’estime heureux lorsqu’il fait apprendre, pendant l’année scolaire, quelques maigres notions comme le présent de l’indicatif ou les grandes lignes de l’Odyssée. Certains redoutent l’avènement d’un système à deux vitesses. Il me parait évident qu’il existe déjà » (page 28).
Après quelques années d’expérience, il tente un premier bilan, mettant en regard ses désillusions et les promesses qui ont jalonné sa formation, pointant aussi les inepties du système et la double peine dont sont victimes les enseignants malmenés par les élèves, et qui ne trouvent aucun soutien de la part des directeurs d’établissement.
Quand l’enseignement se limite à la discipline, quand la transmission est davantage celle de quelques valeurs fondamentales que du savoir, comment conserver foi en ce que d’aucuns considèrent comme une vocation (l’auteur lui-même, diplômé de HEC, a réorienté sa carrière par goût des lettres et envie de les partager) ? Comment ne pas se sentir trahi par l’institution ?
Dans cet Autoportrait bref et percutant, Aymeric Patricot ne cède pas à la facilité de la généralisation ni de la complainte. Il se base sur son seul parcours pour faire sa démonstration, amener ses réflexions plus globales sur la fracture sociale sensible dès l’école, et, malgré le constat amer, révèle ce qui le maintient la tête hors de l’eau du désespoir : la littérature et la possibilité de partager, par petites touches, des textes forts avec les élèves. Les œuvres de Molière, Baudelaire, Corneille, La Fontaine sont de ceux-là.
D’une plume aiguisée et maîtrisée, choisissant toujours le mot juste et percutant, Aymeric Patricot rend avec cet essai un hommage à la littérature salvatrice et se pose en ardent défenseur de la cause littéraire."
"Le clin d'oeil à l'oeuvre de notre grand escroc littéraire est volontaire. Dans son premier livre, Houellbecq donc nous présentait un informaticien frustré qui ne pense qu'à des fantasmes étriqués et dont la vie pue le céleri rémoulade oublié dans le frigo depuis dix jours. Mais quand le sentiment de réel transpire à ce point des pages (pas du céleri rémoulade évidement), ça fait mouche. Or, Autoportrait du professeur en territoire difficile d'Aymeric Patricot embarque avant tout son lecteur par sa puissance réaliste extrême. Ce n'est pas le cas de toutes les autobiographies, car nombre d'écrivains sont mythomanes soit en se panthéonisant (Hemingway qui d'après lui est le plus grand amant, le plus grand soldat et le plus fin lecteur) soit en se détruisant avec une fausse haine de soi pénible (Nourrissier).
Or Patricot dans ce court récit de ces premières années de sa vie de prof trouve le ton juste, joue juste. Ni victime, ni héros. Ni déconnecté par une jeunesse dorée, ni préparé car issu de la cité, Aymeric avance dans la vie de jeune prof de ZEP sans préparation et cette absence de mise en garde rend la gifle d'autant plus violente. Dans le premier chapitre, il prend des gants sociologiques pour relativiser ce qui lui est arrivé. Il revient sur la violence de l'expérience. Comme pour tout professeur il parle du déclassement, du manque de compassion. Surtout, il évoque très justement le double médiatique du professeur qui complique tout. Dans les médias, on parle des profs de ZEP pour évoquer les agressions ce qui alourdit le climat quand lui raconte n'avoir jamais été agressé mais y avoir toujours pensé. On parle sinon des profs en termes de privilégiés ce qui, quand on connaît la réalité ne prête même plus à sourire...
La vraie violence tient à la ZEP elle même. Ces "5% d'établissements français qui ne sont plus dans la norme". Où on te demande un autre travail, avec d'autres conditions. Interdiction de virer les élèves car il n'y a pas de surveillants. Caractère équivoque des sanctions: les mômes s'en foutent, les parents s'en foutent, la hiérarchie ne veut pas savoir. Objectif: tenir votre classe... Après, on peut te tenir tous les discours du monde sur les Hussards de la République, on voit bien que cela confine à la mauvaise plaisanterie et que ceux qui parlent de ça sont hors sols.
Difficulté supplémentaire: la ségrégation ethnique: 95% de profs blancs pour 95% d'élèves non blancs. Patricot le dit très bien, l'incarnation du ghetto c'est le collège. C'est là véritablement ou se cristallise au plus fort les inégalités. Au lycée, on respire déjà mieux. Il enseigne aujourd'hui à la Courneuve dans un lycée et les classes sont beaucoup plus assidues (en filière générale, en technique c'est autre chose) car les plus violents sont partis. Les filles noires sont lycéennes, pas les garçons. Que vont-ils devenir ? Le livre ne le dit pas par lassitude de dire tout ce qui ne va pas mais on sent poindre les pages des faits divers du Parisien...
Pour ne pas accabler son lecteur, Patricot finit son récit sur une note positive: comment il s'en est sorti. D'abord, il a l'humilité de le reconnaître, en restant 3 ans. L'amour dure trois ans, la dévotion ordinaire aussi. Pour les autres, ceux qui prolongent leur engagement au-delà de la garantie décennale, l'auteur tire son chapeau et on le comprend. L'écriture, aussi, qui lui a permis de transcender son quotidien pendant. Après, il a pu se replonger dans la réalité et trouver cette parfaite distance de l'opus. L'écriture au quotidien, c'est aussi ce qui a poussé mon amie Titcheure a créer son blog, http://inglichetitcheur.canalblog.com/ qui est d'une drôlerie sans pareil. En créant un avatar blogesque d'elle même, elle a su se tourner en dérision et aimer ses élèves d'autant plus. Elle a changé la charge de la pierre qui pèse sur Sysiphe et en s'imaginant heureuse, elle a réussi. Patricot aussi, il est heureux de pouvoir transmettre via les mots, son quotidien qui est celui de tous les professeurs débutants. Ce n'est pas toujours rose, mais ça va mieux en le disant et encore mieux en l'écrivant. Reste à le faire lire."
Par admin,
mercredi 9 novembre 2011 à 22:46 ::Vie littéraire
Les membres du Prix Virilo ne manquent pas d’humour : ils remettent un prix chaque année, la veille de la remise du Fémina, pour un livre qui met en scène les hommes, et plus généralement les représentations contemporaines de la virilité. Les membres du jury et les personnes présentes à cette occasion sont priés de porter une moustache, une façon de se moquer du féminisme incarné par le Prix Fémina, qu’ils estiment daté.
Pour l’anecdote, une autre marque de leur humour (sans doute involontaire, cette fois-ci) a été d’inscrire dans leurs titres sélectionnés l’un de mes romans, L’homme qui frappait les femmes. Le livre a même été considéré, sur le site Bibliobs, comme le grand favori du second volet du Prix Virilo, le prix Trop Virilo, récompensant "la poussée de testostérone littéraire la plus vivace de l'année". Le problème est que le texte existe bien, mais que le livre n’a jamais été publié ! Tout juste le titre est-il apparu sur le net lorsque j’ai envisagé sa publication cette année chez Léo Scheer, pendant quelques semaines, avant d’y renoncer pour diverses raisons – notamment l’envie de limiter la publication de textes courts (en l’occurrence, une centaine de pages) pour éviter la dispersion et me concentrer sur des projets plus conséquents.
Il faut dire que le titre paraissait fait pour l’intitulé du prix ! Peut-être aurait-il fallu prévoir un prix pour le titre le plus Virilo de l’année ? J’aurais pu concourir !
Précisons que le palmarès a finalement été le suivant : Eric Chevillard pour le Prix Virilo avec Dino Egger, et Eric Reinhardt pour le Prix Trop Virilo avec Le Système Victoria.
1) Une élève de BTS, s'accordant une pause en regardant des clips sur un ordinateur du lycée, s'étonne que la dernière vidéo de Rihanna (ci-dessus) utilise des coloris vieillots. "C'est comme dans un vieux film... - Comme dans un vieux film ? - Bah oui... Des films de votre époque, quoi..." (Rires gênés)
2) Au cours de cette même pause, je parle de rap avec un élève : Snoop, Lil Wayne, Drake, Booba... " Et JoeyStarr, tu as écouté son dernier album ? - JoeyStarr ? Oh, très peu pour moi... " (Sous-entendu, sans doute : ce rappeur d'une autre époque, écouté maintenant par les vieux... Pire : par les bobos...)
3) Dans un café parisien, le patron fait passer un entretien d'embauche à un jeune homme à piercing. Il examine le cv du candidat.
- Je vois que vous avez quitté votre travail de 2002, et que vous n'avais pas travaillé pendant un an.
- Oui, c'était un chagrin d’amour… J'ai été très malheureux à cause d'une fille... Il valait mieux que j'arrête.
- Et en 2004, vous n'êtes aussi resté que deux mois pour ce poste ?
- Celui-là, euh… Management à l’américaine… Insupportable ! J'aime pas trop ça, les petits chefs qui pressent les salariés comme des citrons... Vous savez, c’est l’histoire de l’œuf et de la poule… Un moment, la poule, elle peut plus, quoi…
- Vous ne supportez pas la pression ?
– Euh, non ! J’aime la pression ! Mais bon, quand c’est constructif, quoi… Ce que je supporte pas, c’est vraiment ceux qui abusent de leur pouvoir…
- Les connards ?
– Oui, c’est ça, les connards !
– Je vous rassure, on n’est pas des connards ici… Et ce poste, là ?
– Euh… J’étais arrivé en retard… Rien qu’une fois ! Je vous jure… Ils m'ont viré pour cinq minutes de retard !
- C’étaient des connards, eux aussi ?
– Euh, en fait, oui.
– Votre principale qualité ?
– La ponctualité. Mais aussi, je suis honnête, je suis franc.
Par admin,
lundi 24 octobre 2011 à 22:23 ::L'école
Je connais Bénédicte Heim depuis que nous avons, l’année dernière, enregistré quelques entretiens à propos de Suicide Girls. Elle-même a publié de nombreux livres aux éditions des Contrebandiers (dont le dernier en date, Nues, qui a rencontré un certain écho critique et public), forgeant progressivement une œuvre singulière et forte, fondée sur une écriture incandescente, torrent baroque où les adjectifs rares, les phrases en cascade, les sentiments passionnés forment un vaste autoportrait flamboyant.
Parmi la dizaine de titres disponibles, Aly est grand propose un singulier et double récit : l’auteur y évoque à la fois ses années d’écolière et ses années de professorat. Dans le genre foisonnant des témoignages sur l’école, il s’agit vraiment du plus puissant qu’il m’ait été donné de lire (ex aequo avec Requiem pour un émeutier, dont j’ai parlé ICI).
Qu’on en juge par cette déclaration :
« Je n’ai rien appris à l’école, rien. Dès l’origine, j’ai manifesté pour cette vénérable institution une aversion totale, irréversible. Ma première expérience fut désastreuse et prémonitoire : la première année de maternelle je l’ai passée debout, face au mur, dos à la classe, scène primitive chaque jour rééditée et ô combien significative. La maîtresse m’avait assigné cette place en désespoir de cause, ne sachant que faire de cette gamine absolument rétive et terrifiée qui sanglotait continûment à fendre l’âme, à épuiser les plus saintes patiences. Je ne voulais pas y aller, je ne voulais pas être là, le groupe déjà, cet assemblage hétéroclite de mômes jacasseurs et enragés, m’inspirait une horreur insurmontable et inlassablement, jour après jour, je criais mon désaccord, mon impuissance, mon dégoût. » (Page 12)
Evidemment, Bénédicte Heim va mettre au service de ses propres élèves, plus tard, sa sensibilité d’écorchée vive, et si le métier lui réservera son lot d’angoisses, de crucifixions et de malheurs, il lui offrira également nombre d’expériences sublimes. Elle prendra le risque d’autoriser la parole libre dans ses classes, le brouhaha, la créativité, n’hésitant pas à braver les consignes de sa hiérarchie et à mettre en péril, parfois, sa propre santé. Mais la récompense sera l’amour inconditionnel de certains élèves et le sentiment quasi-mystique de faire corps avec certaines classes.
« Je ne me suis pas remise de mon bouleversement. Ce flux torrentiel d’amour que les élèves firent déferler sur moi. Non, ce n’est pas une juste rétribution mais une récolte pharaonique. Ces enfants, j’ai tellement aimé les regarder vivre, vivre avec eux (oui, sur le même plan exactement et bien souvent c’était eux qui m’enseignaient à être juste, qui me guidaient vers la lumière), j’ai tellement aimé les aimer ! Je m’aperçois ce soir qu’avec eux j’ai donné corps à la ligne de conduite, la devise qui s’est inscrite en moi l’année de mes quinze ans : aimer et créer. Jour après jour, j’ai façonné mon idéal dans le vif de la matière humaine et, de la glaise originelle a surgi le nombre d’or, la pluie de feu, le miracle alchimique. Je suis transpercée, émiettée par une joie qui excède mes forces, par le glaive sacré qui départage l’ordinaire et le divin. » (Page 167)
Une autre dimension du livre à laquelle je suis également sensible, celle de l’illumination provoquée par l’écriture :
« Je me suis jetée dans l’écriture parce que la parole m’était interdite. Dans la maison paternelle, la parole était réquisitionnée, monopolisée par le père, mes mots à moi s’étranglaient en travers de ma gorge, ils ne disposaient d’aucun espace pour s’éployer à l’extérieur, ils se sont retournés vers l’intérieur. Peut-être suis-je redevable à mes parents. Peut-être leur dois-je reconnaissance éternelle. Peut-être est-ce cette parole vive mutilée qui m’a inoculé la rage, le démon de l’écriture. Si c’est le cas, merci à vous deux de m’avoir mise au secret, merci pour ces cures de silence forcé. L’écriture est venue, elle a poussé comme des ailes compensatoires, comme l’hyperesthésie aux aveugles. » (Page 72)
(Une vidéo rare, Prince jouant en live un titre de son brillant troisième album, Dirty Mind)
Les carrières musicales sont injustes. Certains artistes percent au moment où leur art se dégrade – je pense par exemple à Beyoncé qui m’épatait, les premières années, par sa virtuosité, les mille facettes de son talent, et qui maintenant explose au niveau mondial avec des gesticulations frénétiques, des vocalises hystériques, des albums sans âme… On dirait qu’elle singe les attitudes d’une star, qu’elle y parvient à merveille mais qu’elle se contente, après tout, d’imiter en quelque sorte la véritable star qu’elle aurait pu être.
D’autres carrières s’essoufflent au moment même où l’artiste en question gagne en talent et en maturité. Les années 90 ont par exemple été fatales à Prince parce qu’on lui reprochait de se disperser, mais surtout de suivre une voie hip-hop mâtinée de pop indigne du glam-rock-funk dont il avait eu le secret. Pire, il est carrément devenu confidentiel au début des années 2000 avec un virage jazz-rock suscitant l’indifférence.
Et pourtant, ce sont bien ces deux décennies fatales qui me séduisent particulièrement, avec des titres hallucinants de maîtrise et des albums en partie débarrassés des nombreuses scories kitsch des années 80 (bien que Parade, Sign’O the Time et Purple Rain brillent d’un éclat particulier). Je pense notamment à Rainbow Children, son album le moins vendu à ce jour et le plus réussi à mon goût. A l’aube de la décennie 2010, Prince paraît avoir retrouvé le chemin d’un certain succès commercial (du moins, en concert), mais pour le coup ses albums sentent les recettes éculées. Lui-même admet ne plus vouloir vraiment écrire pour le studio.
Quant à Jamiroquai, il semble avoir mérité le déclin de son audience. Ses trois premiers albums, pépites de jazz-funk mégalomane, ont été suivi de trois autres inégaux, flirtant avec les facilités, mais celui de l’année dernière, le septième en date, propose un travail léché, lyrique en diable, percutant, mûrissant une formule électro-funk que Jay Kay rôdait depuis quelques années. Or son public se raréfie. Certes, il remplit encore Bercy, mais c’est en surfant sur le souvenir des années d’or. Aucun tube ne s’est imposé cette année sur les ondes, et le grand public se met à l’oublier doucement. Il est sans doute en train de subir, comme Prince au milieu des années 90, et toutes proportions gardées, un retour en seconde division.
Ce n’est pas Houellebecq, pourtant un habitué du Monoprix, que j’ai croisé dans le supermarché de mon quartier la semaine dernière, mais Virginie Despentes, que je n’ai pas voulu déranger pour lui dire que je venais de lire sa préface à la réédition du classique de Lydia Lunch, Paradoxia, au Diable Vauvert, une hallucinante descente dans les arcanes autobiographique de l’auteur. Sexualité débridée, volontiers brutale et scatologique, atmosphères urbaines déjantées, portraits de junkies pathétiques ou flamboyants… Lydia Lunch est un Bukowski au féminin, un Burroughs rageur et jouisseur.
Elle annonce la couleur dès la page d’ouverture :
« J’ai été tellement malmenée par les hommes – un homme : mon père – que je suis devenue comme eux. Tout ce que j’adorais en eux, ils le méprisaient chez moi : le caractère impitoyable, l’arrogance, l’obstination, la distance et la cruauté, ma nature froide et calculatrice, qui n’entendait que ma propre raison. Inconsciente de ma brutalité et de mon égoïsme à l’égard des autres, j’étais incapable d’assumer les conséquences de mon comportement. J’étais égoïste et égocentrique, sans remords. Un animal mû par l’instinct, marchant à l’intuition, toujours à la recherche de la prochaine proie juteuse, insouciante ou crédule. Mon but était rarement de mutiler ou de tuer, mais toujours de satisfaire. De ma satisfaire. Si c’était aux dépens de la fierté, de la vanité ou même de l’existence d’autrui, tant pis. Mes intentions étaient toujours sincères. Envers moi-même. » (Paradoxia, page 19)
Elle enfonce le clou avec ce genre de passage :
« Ces deux blacks-là savaient ce qu’ils voulaient, et ils avaient payé pour ! Une fois qu’ils se furent enfilé une douzaine de lignes, ils bandaient ferme et avaient faim de nos chattes. Des chattes de Blanches, roses et bonnes, des chattes qui cognent, montent et descendent, se farcissent des queues longues et dures en un va-et-vient monotone, un martelage sans fin. Des chattes qui savaient comment gagner ce dollar. Une déferlante, un travail de sape qui durerait jusqu’à ce que bite et chatte soient tellement à vif qu’on ne puisse plus les toucher ; trop à vif pour baiser, tellement à vif qu’on ne pouvait même plus les regarder. » (page 82)
Lydia Lunch n’est sûrement pas l’une de ces féministes à condamner la prostitution !
Pour en revenir à Virginie Despentes, un passage de l’interview qu’elle a donné dans les Inrocks du 12 octobre 2011 en compagnie d’Orelsan m’a singulièrement interpellé :
« On [les enfants de fonctionnaires] n’est pas tant représentés que ça, dans l’art. Quand je dis enfants de fonctionnaires, je le pense vraiment, je l’entends quand j’écoute ce qu’écrit ou rappe Orelsan. Nos parents avaient des valeurs très fortes et elles ne veulent plus rien dire : la politique, une certaine vision du monde, la morale, l’éthique, le mérite aussi. Si tu travailles bien et que t’es honnête, eh bien, oui, tu pourras progresser. Nos parents n’avaient pas peur et ils ont eu raison, vu leur génération. Nous, ça ne nous servira à rien. Je pense qu’il existe un spleen du fils de fonctionnaires (rires). »
Ce blues de la classe moyenne, son lancinant sentiment d’échec, je l’ai rapidement évoqué dans Suicide Girls et j’ai bien l’intention d’y consacrer un autre livre.
Il est assez courant de considérer Marc Weitzmann comme un digne représentant du style de Philip Roth en France. Il est vrai que les deux œuvres ont en commun l’interrogation sur l’identité juive, bien sûr, mais surtout un ton, un genre, qu’on pourrait définir comme une sorte de réalisme hypertendu : débarrassées de toute préciosité, de tout marqueur stylistique, les intrigues se déploient avec une redoutable fluidité, comme pressées par un sentiment de crise, les personnages constamment suspendus sur leurs gouffres existentiels, souvent incapables de comprendre leur existence et débordés par des forces insondables.
Ils partent pour des quêtes, cherchent à résoudre des mystères, tout cela dans une atmosphère de tragédie perpétuelle – l’humour et le délire érotique permettant parfois de survivre.
De Weitzmann, j’ai dévoré à sa sortie Fraternité (Denoël, 2006), dont le souffle noir m’avait envoûté (le tableau de la déliquescence des banlieues françaises est effrayant). Mariage mixte (Stock, 2000), je n’en ai curieusement rien retenu (il m’arrive, parfois, d’oublier complètement certains livres lus trop vite).
Quant à Chaos, son second roman (Grasset, 1997) (correctement résumé ICI), le plus réussi des trois à mon goût, on dirait un véritable décalque de Roth, dans le bon sens du terme : un narrateur tiraillé par des questions d’identité, fasciné par des membres de sa famille aux tempéraments différents… Des règlements de compte tous azimuts (avec Serge Doubrovsky, notamment, présenté sous son vrai nom)… Des postures apparemment paradoxales mais s’expliquant par une histoire familiale refoulée (figure du juif trouvant des circonstances atténuantes au révisionnisme)… Des raffinements narratifs et des mises en abîme diverses, comme ce frère du narrateur ayant le même nom que l’auteur du livre lui-même…
Le passage suivant est représentatif des ambiguïtés de Chaos. Le narrateur y fait part de ses impressions à la lecture du livre de Doubrovsky, et il est difficile de ne pas supposer que Marc Weitzmann se substitue en grande partie à son narrateur :
« Bien que toutes les critiques se soient concentrées sur l’aspect « chronique conjugale » du livre de Doubrovsky, ce que racontait Le livre brisé, en fait, ce n’était pas seulement la déchéance d’un couple, c’était aussi la liaison d’un Juif obsédé par ses souvenirs de l’Occupation, avec une Autrichienne, dont le grand-père avait été flic, le père, soldat de la Wehrmacht, et l’oncle, SS. Une Autrichienne qui, comme l’écrit mon cousin dans la reconstruction de l’éloge funèbre qu’il improvisa au cimetière, « souffrait dans son cœur, d’une souffrance très vive, très personnelle, du mal que son pays a fait aux juifs ». Que mon frère soit venu jouer les satellites mondains, autour de ce drame, dix ans avant de basculer dans le révisionnisme, me semblait tout sauf anodin.
(…) Un chef-d’œuvre d’ambiguïté. Ce qui se présentait comme un éloge de la prise de conscience pouvait être lu, en sous-main, comme l’aveu d’une liaison sadique, basée sur une effrayante culpabilité intime. « Bien qu’elle ne fût pas née à l’époque, continuait-il, elle se sentait responsable des crimes de ses compatriotes, le passé de sa terre natale était pour elle un cruel tourment. » » (Chaos, Folio, page 151)
Cet exercice de style, parfaitement réussi, s’achève cependant sur une fin trop pathétique pour être vraiment crédible (le narrateur part vivre dans un quartier exagérément dangereux du Brésil), alors que Roth préfère achever ses romans, lui, sur des chapitres en suspension, des semi-fins pleines de mystère, décevantes parfois mais qui ont le mérite de préserver après la lecture un peu de la tension ressentie par le lecteur.
Un lecteur alsacien m'écrit une lettre, suivie d'un courrier, commençant de la manière suivante :
"Monsieur,
Votre livre "Autoportrait du professeur en territoire difficile" m'a beaucoup intéressé. J'ai reconnu des situations vécues par ma fille N., qui enseigne maintenant en lycée après avoir enseigné en collège.
Devenu vieux, je souhaiterais laisser quelques souvenirs à mes enfants, sous forme de textes qui ne seront pas publiés.
L'un d'eux, ci-joint, traite de problèmes d'identité auxquels j'ai dû faire face et qui sont très différents de ceux que l'on observe aujourd'hui. Je vous l'adresse à titre d'information historique.
Je n'habite pas en régions (on ne dit plus en province). Je n'habite pas dans l'Est. J'habite en Alsace, je suis français et en plus, je suis alsacien. Question d'identité.
Il est des Alsaciens qui vivent dans le vignoble, dans le Sundgau, dans les vallées. Ils sont plus proches de moi que les Parisiens ou les Corses, qui sont pourtant des Français aussi.
Parmi mes quatre arrière-petites-filles, deux sont des jumelles d'origine éthiopienne adoptées à l'âge de quelques mois. Je tiens à leur transmettre une tradition à laquelle je suis très attaché. Si elles ne descendent pas de ma lignée d'ancêtres par le sang, elles en descendent par l'amour puisque tous ces ancêtres ont beaucoup aimé leurs enfants et qu'elles sont très très aimées par leurs parents (et par moi). (...)"
L'auteur de cette lettre m'a autorisé à reproduire ici-même une partie d'un document qu'il a intitulé "Mon identité nationale, 2009". S'il a eu l'idée de me l'envoyer, c'est que mon livre contient un chapitre où je dresse une sorte de liste de toutes les identités qui me composent.
Voici de larges extraits du document, passionnant à bien des égards :
Monsieur le Président de la République a lancé un débat sur notre identité et créé un Ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration.
Nicolas Sarkozy est lui-même un fils d’immigré.
Barak Husein Obama est lui aussi un fils d’immigré.
Les questions d’identité nationale et d’immigration ne sont pas forcément liées : comme Alsacien, j’ai dû faire face personnellement à des problèmes d’identité nationale très graves mais tout différents de ceux des immigrés récents.
On lit souvent des articles claironnant la fin d’un certain intimisme à la française, d’un minimalisme consistant à parler, par phrases courtes, de sa propre histoire. On a ainsi présenté le roman de Maylis de Kerangal, l’année dernière, Naissance d’un pont, comme appartenant à cette nouvelle veine de la fiction française qui, s’inspirant des ambitions américaines, prendrait à bras le corps la réalité.
Les qualités stylistiques du livre de Kerangal sont indéniables (j’avais déjà beaucoup aimé Ni Fleurs ni Couronnes), mais je trouve étrange qu’on le compare à ce qui se pratique couramment dans la littérature américaine. Il me semble que son projet reste en fait très français (ce n’est qui n’est pas péjoratif). Cette idée de mettre en scène la véritable épopée que constitue la construction d’un pont, dans un endroit imaginaire (bien que situé en Californie), et dans un style hautement lyrique, relève à mes yeux d’un exercice de style certes brillant, mais loin de l’appétit de réalisme qui se donne si souvent à lire chez les Américains. Kerangal a l’ambition des anglo-saxons, sans avoir leur souci de l’ancrage historique. En fin de compte, ses précédents livres me semblaient bien plus américains, de ce point de vue.
Le dernier roman de Fabrice Pataut, tout juste sorti chez Pierre-Guillaume de Roux, Reconquêtes, me semble plus directement inspiré de ce qui se fait en général de l’autre côté de l’Atlantique. L’intrigue, notamment, me fait penser à DeLillo – même si la mélancolie de Pataut n’a pas grand-chose à voir avec les froids développements, presque inhumains, de l’auteur new-yorkais.
L’intrigue propose un point de départ intriguant : en Californie (décidément), les journaux révèlent qu’une femme cherche à ce que sa propriété reconstitue fidèlement les contours du territoire américain, et cela provoque un curieux emballement médiatique en ces temps de guerre en Irak. Plusieurs personnages, côtoyant cette femme de près ou de loin, chercheront à mettre à jour ses motivations.
Atmosphères de secrets politiques, lentes recherches existentielles… Je me souviens que DeLillo, dans Outremonde, décrivait la recherche obstinée menée par un grand nombre de personnages d’une balle de baseball mythique, disparue après le match, une balle de base-ball de la taille exacte d’un noyau de bombe atomique… C’était une bien curieuse histoire, mais riches de suggestions politico-métaphysiques (exactement le genre de pitch peu séduisant sur le papier, mais passionnant à lire chez DeLillo).
Pataut emboîte le pas de son homologue new yorkais pour investir, lui, le territoire californien, et le semer de ces destinées mélancoliques à souhait, gracieuses, comme dans ce beau passage où Dorothy, la propriétaire autour de laquelle gravitent les autres personnages, rêve langoureusement à son absence de descendance :
« Le soir venait doucement à elle, la saveur sucrée se promenait partout, jusque sur ses dents. Ses pieds quittèrent l’oreiller et glissèrent d’eux-mêmes sous la couverture. Vladimir aurait pu être là avec un bol de fruits rouges fraîchement cueillis et un verre de vin de Napa. Ils auraient pu être assis dans son jardin, et la couverture aurait pendu de chaque côté de ses jambes. Dorothée – elle s’efforça de prononcer le th à la française – les aurait posées sur ses genoux. Ils auraient bu ce vin doux, respiré les fleurs de l’été et levé la tête vers la cime immobile des arbres. Ils auraient ri d’être seuls au monde : trop vieux pour avoir encore leurs parents, bien trop égoïstes pour avoir fait des enfants. Rien que des amis pour entourage, des adultes qu’ils auraient choisis, et la certitude que leur vie avait pris une direction qui excluait le lavage de vêtements déchirés et les soucis scolaires. »
Pour clore cette saison 2010-2011, et avant de laisser ce blog en friche pendant deux mois, je reproduis ici quelques extraits du bel article de Marin de Viry (cinq pages), à propos d'Autoportrait du professeur..., dans la Revue des Deux Mondes de cet été :
"Education Nationale : Il faudrait peut-être que quelqu'un fasse quelque chose.
Aymeric Patricot fut d'abord un petit bolide scolaire - HEC, agrégation de lettres modernes - puis devint professeur et enseigna trois ans durant les lettres dans des quartiers "difficiles", doux euphémisme qui désigne ces territoires français aussi dévastés qu'abandonnés. Cet Autoportrait n'est toutefois pas un de ces nombreux ouvrages, à la fois respectables et déprimants, analysant le choc culturel puis psychique ressenti par des professeurs pétris des trésors de la tradition littéraire, brutalement mis face à une salle de sauvageons. Le récit de Patricot relève en effet moins de l'exercice égotiste que d'une réflexion sur les ressorts de l'éducation des classes paupérisées. C'est un bilan prospectif bourré d'intelligence et de sensibilité, dénué de préjugés comme d'illusions lyriques, aussi éloigné du cynisme que de l'irénisme. Je l'ai lu comme un excellent livre politique sur l'éducation, qui allie une grande capacité polémique à un calme charisme de sympathie.
(...)
Patricot pointe l'écrasante responsabilité des politiques. Le fatalisme est une politique, le fatalisme est un pouvoir, et il a naturellement des conséquences en chaîne, comme une politique volontariste en aurait. Il faut aimer les conséquences des causes que l'on veut : ne rien faire, c'est lâcher dans la nature des élèves qui deviendront, sous une forme ou une autre, des ennemis de la société.
Cet ouvrage très sain propose aussi une belle réflexion sur l'identité française. Celle du narrateur a été bousculée face à ces classes de jeunes gens très majoritairement noirs de peau, ou d'origine familiale maghrébine. Il médite sur son réflexe identitaire, consistant à coller à ses origines régionales par réaction, ne se satisfait pas ce mezzo termine, cherche une définition de la France compatible avec ce qu'il voit, et finit par s'en tirer par le haut, en appelant à la rescousse son métier qu'il aime, et sa mission pédagogique à remplir. Au fond, se dit-il, les gamins, ils sont en face de lui, ils sont un morceau de la France de demain. C'est comme ça et c'est bien comme ça.
Cela m'a rappelé soeur Emmanuelle voyant arriver de nouveaux enfants pauvres dans son refuge du Caire, s'écriant : "Remercions le Seigner de nous donner toutes ces occasions d'aimer !"
Il faut aimer avoir les bras chargés, par les temps qui courent."
Plusieurs site et blogs ont également parlé du livre depuis sa sortie.
La terrible Wrath, qui s'est fait une spécialité de la dénonciation des petits arrangements entre amis dans le milieu des lettres, n'a pas lu le livre mais s'intéresse ICI au jeu des passages d'un éditeur à l'autre.
Le site AutreMonde fait un compte-rendu assez complet du livre, ICI , expliquant combien la démarche est salutaire tout en taclant légèrement l'auteur sur un certain esprit de renoncement.
Le Blog de Morlino déclare vouloir voter pour moi si je me présentais à la présidentielle ICI.
Joli compte-rendu, également, sur le site VOUSNOUSILS.
Dans Libération du 25 juin, Michka Assayas raconte sa semaine et titre, pour le lundi, "Au coeur du mal français". On y lit :
Quand j'entends la plupart de mes compatriotes s'adresser en anglais au réceptionniste d'un hôtel à l'étranger, je suis partagé entre la honte et le fou rire. (...) Je suis sûr qu'au moins 50% des candidats au bac n'ont rien compris. Une bonne partie du reste a dû errer dans le brouillard. Pourquoi ce niveau irréaliste ? Pourquoi les humilier ? On est au coeur du mal français : idéalisme et déni de la réalité (c'est pareil). Un jeune écrivain et enseignant, Aymeric Patricot, a écrit là-dessus un livre d'une grande intelligence et surtout d'une rare franchise, drôle en plus, Autoportrait du professeur en territoire difficile.
Après dix ans d'enseignement
dans des lycées de la banlieue
parisienne, Aymeric Patricot a
éprouvé le besoin de faire le
point sur son expérience, réfléchir
sur le métier de professeur.
Originaire d'une ville ouvrière,
sans histoires et formé
comme tous les jeunes titulaires
du Capes (certificat d'aptitude
professionnelle à l'enseignement
secondaire), il ne
s'était pas attendu à rencontrer
de telles difficultés en occupant
ses premiers postes –
à l'époque, il remplaçait des
enseignantes parties en
congé maternité et des professeurs
absents pour cause
de dépression.
Que demande-t-on à un prof
d'un lycée de banlieue populaire?
La réponse évoque le
malaise social: tenir une classe
(première règle avant celle
d'instruire), et aiguiller les élèves
vers des filières d'apprentissage…
Pour les jeunes diplômés
de l'Éducation nationale
qui étaient arrivés avec
de grandes espérances, la
réalité a un goût amer.
GUERRE D'USURE
Aymeric Patricot livre une réflexion
sur la violence et le climat
délétère qui s'immisce
dans les classes. Le problème,
c'est que non seulement les
jeunes professeurs n'y sont
pas préparés – et les conséquences
sont désastreuses
quand des humiliations et de
la guerre d'usure auxquelles
s'adonnent certains élèves la
violence devient physique,
coups et blessures… – mais en
plus on leur laisse la charge
de régler des problèmes d'insertion.
«Aucune structure n'existant
pour inculquer à ces enfants
quelques principes élémentaires
de sociabilité, ou pour
apaiser le sentiment de rage
qu'ils développent à l'égard
de toute contrainte, les professeurs
laisseront souvent filer
le problème en ignorant
ces enfants jusqu'à ce qu'ils
sortent du système scolaire –
gonflant les rangs de centaines
de milliers d'adolescents
quittant l'école sans diplôme.
»
Un mal-être que les politiques
de droite ou de gauche répugnent
à traiter pour des raisons
différentes: «La droite ne
traiterait pas la question parce
qu'au fond elle ne s'y intéresse
pas, ne jugeant pas nécessaire
de dépenser de l'argent pour
des populations qu'elle accepte
à peine […], quant à la
gauche, elle ressentirait une
certaine gêne devant une réalité
moins docile qu'elle ne
l'aurait souhaité.»
Puisant dans son vécu personnel,
Aymeric Patricot réfléchit
sur la société française
telle qu'elle est devenue – «Le
mot français suffisait-il à définir
ma situation?» –, rappelle
les chocs et les expériences
émouvantes d'une décennie
passée parmi les moins privilégiés
du système. Il a le courage
de proposer certaines
pistes de réflexion dans lesquelles
«[il] invest[it] un enthousiasme
rageur». Il a le mérite
de regarder la réalité en
face. Ce texte porte la marque
de son courage.
Yann Moix a souvent la dent dure, voire l'insulte facile, quand il parle des livres dans sa chronique du Figaro Littéraire. Cette semaine, il égratigne gentiment Autoportrait du professeur... Il admet mettre la moyenne à l'opuscule, ce qui, de sa part, équivaut à un éloge. Je reproduis ci-dessous l'article en question (je me permets d'ajouter quelques alinéas). J'apporterai quelques objections très bientôt - sachant qu'au fond, je suis assez d'accord avec ce qu'il écrit, titre de l'article compris !
Les trouillards noirs de la République
On écrit mal, souvent, sur
l'école: les élèves, les préaux,
les différents crachats. Les
pupitres tagués, la malédiction
d'enseigner. Transmettre aux autres renvoie
à soi - la peur du ridicule, de la cuistrerie,
de l'imposture. La terreur, aussi, de
paraître intolérant ou raciste (ne jamais
prononcer le mot de « race », cela va sans
dire, et pourtant Obama l'a fait ; lui préférer
le mot « ethnie »). Savoir, face aux parterres
d'origines variées, définir ce que
signifie « la France » sans vexer ni exclure.
Tenter, via Césaire qui tombe à pic, dè
réfléchir (sans trembler ni s'excuser) au
concept, tellement complexe, d'identité :
et si l'identité n'était pas exactement ce qui
se trouve sur la carte éponyme ? Être professeur,
cet art de marcher sur des oeufs, et
les crânes de ces oeufs. Avoir de l'autorité,
ce n'est jamais la même chose qu'être
autoritaire : mais comment obtient-on le
respect ? On ne renvoie pas les élèves : qui
s'en occuperait hors de la classe ? Les surveillants
ne sont-ils pas en nombre insuffisant
? Être professeur, c'est s'inscrire sur
un îlot solitaire, perdu dans un drôle
d'océan : la peur existe, de se faire dévorer
par ces ados semblables aux requins qui
guettent. Rien n'est plus terrifiant, sur cette
planète inconnue munie d'une cour
bruyante et de quelques salles en lambeaux,
qu'un adolescent. Une complicité
(pas une complicité de collabo, une sincère complicité, générationnelle) s'établit, ici, entre le jeune prof et ses élèves : par le rap.
«Je voyais dans mes classes les visages de
ceux à qui ces textes étaient destinés, de
ceux qui vivaient dans leur chair chacun des
mots soufflés sur platine, de ceux mêmes qui
râpaient d'ores et déjà dans leur chambre, le
soir, pour reprendre le flambeau de leurs
aînés. » Adolescents entre eux ; mais un
jour, l'école rendra le professeur adulte : il
est inadmissible d'accepter les responsabilités,
de passer des devoirs au
devoir. De passer, cette fois, et
pour toujours, de l'autre côté. "
Aymeric Patricot écrit simplement
; il rend une copie digne ,
et claire, un petit rapport sans
faute d'orthographe morale.
C'est du bon travail, je mets la
moyenne. Pour la vision, on
ira chercher Péguy, Daudet, Vallès. Et José Lezama Lima ! Je vous
recommande, pour l'été, les scènes d'école
de Paradise (1967). Il manque à Patricot la
folie : mais peut-on encore enseigner par le
délire et la subversion ? Débouler dans les
classes avec Céline et Gombrowicz, Kafka
et Lautréamont, saint Paul, le Talmud,
Artaud, Bloy, plutôt qu'avec le génial mais
trop inévitable Molière ?
L'auteur déroute
un peu : on ne pourrait, jusqu'à la fin des
temps, qu'être condamné à répéter, en
boucle, les réflexes passés. Enseigner, ce
n'est pas faire apprendre, ni même faire
connaître : c'est faire comprendre ; et
même, c'est transmettre non le savoir,
mais la transmission elle-même. Petit
opuscule agréable, gentillet, honnête,
qu'on prêtera aux amis concernés, bien que
nous ayons l'habitude, désobligeante, de
ne fréquenter point les professeurs. Être
cancre, ce fut une carrière pour nous ; un
devoir - et surtout, une manière de destin.
Pour le reste, nous laissons à ces valeureux
hussards noirs, désormais trouillards noirs,
de la République, le respect que nous leur
devons ; mais avec cette ironie légère qui
autrefois les admirait beaucoup,
qui maintenant les méprise un
peu. Amen."
Chez les auteurs que travaille leur identité juive (et qui mettent volontiers en scène les questionnements que cela provoque), on rencontre inévitablement la scène-type de la confrontation avec les goys.
Le tour peut être comique (et volontiers grotesque), comme chez Frédéric Chouraki dont les romans aiment dresser le portrait d’un narrateur revendiquant son identité juive, sans oublier de s’en amuser. Dans La Guerre du Kippour, le garçon présente à ses parents, très portés sur le respect des coutumes, son ébouriffante maîtresse, Popeline, une jeune femme rousse au caractère bien trempé. La rencontre fait bien sûr des étincelles, comme dans cette page où Popeline ne masque pas sa débordante sensualité devant le parterre de Juifs pratiquants :
« Popeline, lascive, se languit de plus belle. Le monde est pour elle une scène qu’il convient d’embrasser. Maintenant qu’elle est parvenue à capter l’attention, elle est bien décidée à pousser son avantage. Les monstres sans cou, dessillés, reluquent cette étrangère à la séduction ostentatoire. Ils la désirent de toute leur perversité polymorphe. David fulmine encore à cause de mes méfaits. Pour lui, je suis l’incorrigible. Popeline, il en est certain, est la nouvelle roquette affûtée en vue de l’éclipser. Lui qui suit scrupuleusement tous les commandements, dont les enchères à la synagogue lui valent le respect des autorités, qui n’a jamais trompé Myriam malgré l’avachissement des chairs et la vacuité exponentielle des échanges conjugaux, ne sera-t-il jamais payé de retour ? Le judaïsme édicte-t-il des règles contraignantes pour mieux mettre en valeur ses transgresseurs ? » (La guerre du Kippour, page 87)
Chez Philip Roth, dont toute l’œuvre est imprégnée par la question douloureuse de l’identité juive – même chez les Juifs qui s’estiment aussi éloignés que possible de leurs racines – la confrontation prend volontiers un tour dramatique, comme dans la brillante Contrevie, l’un de ses livres les plus réussis à mon goût. Le narrateur, qui trouve ridicule son frère parti vivre en Israël, se trouve confronté à l’antisémitisme de la bourgeoise britannique, antisémitisme dont il ne pensait pas qu’il était si virulent et dont il n'imaginait pas souffrir à ce point. L'hostilité latente de la part de sa belle famille l’oblige à reconsidérer l’amour qu’il porte à sa belle Anglaise. Ce faisant, il règle ses comptes avec la religion catholique, comme dans les passages suivants, particulièrement éloquents :
« Ça ne rate jamais. Je ne me sens jamais aussi juif que quand je suis dans une église et que l’orgue se met à jouer. Je peux bien éprouver un certain décalage au mur des Lamentations, je n’y suis pas un étranger ; sur la touche, mais pas derrière la porte ; et la plus ridicule, la plus désespérée des aventures me sert à jauger plutôt qu’à rompre mon affiliation avec un peuple auquel je ne pourrais pas moins ressembler. Entre moi et la pratique chrétienne, au contraire, il y a un infranchissable fossé de sentiment, une incompatibilité naturelle totale. J’ai les émotions d’un espion dans le camp adverse, et je crois être en train d’observer les rites mêmes qui incarnent l’idéologie à l’origine de la persécution et des mauvais traitements infligés aux Juifs. » (La Contrevie, Folio, page 357)
« A quoi ça sert, tout leur bazar ? A quoi ça leur sert, ces mages, et tous ces chœurs angéliques ? Comme si la naissance d’un enfant n’était pas assez extraordinaire en soi, et même plus mystérieuse sans ce bazar. Quoique pour moi, franchement, ce soit à l’occasion de Pâques que le christianisme se laisse le plus dangereusement capter par le miracle, la nativité m’a toujours semblé à peine moins vulgaire dans cette façon qu’elle a de combler le besoin le plus infantile. Les bergers à auréole, les cieux étoilés, les saints anges et le giron d’une vierge, l’incarnation ici-bas sans s’essouffler, sans gicler, sans les odeurs et les sécrétions, sans la satisfaction fauve du frisson de l’orgasme – en voilà du kitsch sublime et infâme, avec son dégoût fondamental du sexe. » (La Contrevie, page 360)
Réfléchissant à ce qu’il en est dans l’œuvre de Woody Allen, je ne me souviens pas de scène décrivant explicitement cette confrontation Juifs-goys, sinon peut-être sous la forme d’une paranoïa diffuse, d’une angoisse perpétuelle.
« D’un côté, le désir d’enseigner ; de l’autre, la tension et la violence du terrain. D’un côté, une foi de principe dans « l’école républicaine » ; de l’autre, une question de survie face aux permanentes provocations. L’écrivain Aymeric Patricot nous livre son expérience d’enseignant dans les quartiers « sensibles », en banlieue parisienne. Son texte parfois cruel mais plein d’humanité, s’apparente à une découverte de la réalité, au-delà des illusions lyriques et des fumées idéologiques. Dans cet environnement pas forcément solidaire, celui qui craque devant les élèves devient facilement un mouton noir. De son parcours désabusé, il veut tirer une analyse critique, une réflexion constructive et quelques enseignements… pour lui-même ! »
C’est un cri. Un de plus. Sera-t-il aussi peu entendu que tous ceux qui l’ont précédé en librairie ? Ou reçu un peu à la manière dont un certain PDG qualifia d’effet de mode la vague de suicides qui sévissait dans son entreprise ? Aymeric Patricot a 36 ans. Il est agrégé de lettres (et romancier). Pendant six ans, il a navigué comme remplaçant dans les collèges et lycées de Seine-et-Marne et Seine-Saint-Denis, avant d’obtenir un poste fixe à la Courneuve. Débarquant en terrain inconnu, il a découvert le réel ou plutôt comme il dit « une partie conséquente d’une réalité française que je m’étais appliqué à ne pas voir » : la pauvreté, l’immigration, les « quartiers sensibles ». Confronté à des insultes mais aussi à une violence physique pure et dure : il a même vu, dit-il, des adolescents lancer des boules de pétanque sur les professeurs.
Dans Autoportrait du professeur en territoire difficile, il relate, décrit, analyse la violence de son expérience, à laquelle rien ne le préparait. Ni sa propre éducation, ni l’apprentissage de son métier puisque les formateurs s’évertuaient à ne pas inquiéter les nouveaux diplômés, à taire ce qu’ils avaient eux-mêmes enduré. « Ce serait un signe d’échec que d’admettre avoir connu le désespoir », avance l’auteur. Autre découverte : l’éducation nationale ne défend pas les profs en difficulté. Aucun soutien de la part de la hiérarchie qui, en général, préfère les tenir pour responsables de ce qui leur arrive. On minimise l’incident (comme s’il était isolé et sans signification) et on met en doute les compétences de l’enseignant agressé. A cela, il convient d’ajouter la terrible dégradation des conditions de travail depuis vingt ans. Et l’on se retrouve avec un taux de suicide effarant chez les professeurs, victimes d’humiliations répétées.
Face à la profondeur des problèmes, Aymeric Patricot met en cause l’indigence des réponses, la volonté d’aveuglement et l’inertie générale. Misère culturelle de l’enseignement : élèves abandonnés, profs relégués dans un quotidien misérable. Au lieu de débattre de « l’identité nationale », il vaudrait mieux se concentrer, plaide-t-il, sur l’idée de cohésion. Aymeric Patricot alerte, appelle à l’aide (dans le désert ?) : ce qui se passe « entre les murs » détermine notre avenir. Inévitablement. »
"Le livre s’ouvre sur une phrase d’une étudiante affirmant : « A l’école j’ai perdu l’habitude de réfléchir… ».
Cet aveu pourrait être le fil rouge de cet autoportrait. Un enseignant y découvre que son rôle n’est pas d’enseigner et que les enfants ne vont plus à l’école pour réfléchir. La mission de l’institution scolaire n’est plus de transmettre un savoir, mais de rapiécer le tissu social. « Certains redoutent l’avènement d’un système à deux vitesses. Il me paraît évident qu’il existe déjà » (p. 28). Ce dont nous parle l’auteur, c’est donc bien de ces collèges français relégués, défavorisés, de ces Zones d’Education Prioritaire où le but du professeur est réduit à contenir la violence de sa classe. Dans ce livre biographique, il est question de la honte du professeur qui n’arrive pas à tenir sa classe pourtant intenable, il est question de la mauvaise conscience d’un professeur contraint d’aiguiller tel ou tel dans la filière qui lui correspond, en fonction et en raison des ses handicaps socioculturels. Mais il n’est pas seulement question de la souffrance du corps professoral, puisqu’il est aussi et surtout question de la France et de son Histoire. L’Histoire de France vues par le prisme d’un enseignant, autrefois candide.
« C’est à vingt-neuf ans, débutant comme enseignant, que je me suis posé pour la première fois la question de l’ethnie – tout au moins de l’ethnie en France ». (p. 61). Il est donc aussi question d’un jeune français, un jeune normand nouvellement agrégé, qui découvrit qu’il est blanc lorsqu’il débarqua dans un collège de la région parisienne ou 95% de ses élèves ne le sont pas. Et oui, messieurs les Républicains, la couleur de peau, la ségrégation colorée, la color line comme disent les américains, et bien cela se voit. Et cela s’entend comme ce professeur qui entend ses élèves lui dire : « On n’est pas comme vous, M’sieur. On n’est pas Français, nous ». Dans ce livre il est question de collégiens et de lycéens qui sont manifestement « blessés de la race » et d’un professeur qui découvre que le mot « français » qui lui servait autrefois à définir son identité, lui fait aujourd’hui l’effet d’une « coquille vide ».
C’est un livre violent car il y est question de violence, d’une double violence même car la violence quotidienne est redoublée par le silence sur cette violence. Le grand mérite d’Aymeric Patricot est de briser ce silence. Est-ce un mérite ou une nécessité ? Comment en effet survivre sans crier cette violence sans voix ? L’auteur semble nous dire : « ouh… ouh… savez-vous qu’il existe des métiers, à savoir celui de professeur en territoire difficile, où le quotidien est fait d’insulte, de crachat, de coup, d’humiliation, de solitude, de dépression, et de suicide . Savez-vous que le malaise des professeurs n’a d’égale que le silence de l’Institution, l’indifférence cynique des supérieurs hiérarchiques et la détresse des collégiens ? ».
Il n’y a pas que de la colère dans ce livre, il y a aussi de l’admiration. D’une part de l’admiration pour la sincérité des lectures d’adolescents qui découvrent Jean-Baptiste Poquelin ou James Ellroy, ou admiration pour l’authentique talent littéraire de certains de ses élèves qui, quoique nés hors de France, ont épousé sa langue. D’autre part, écrit l’auteur, « j’éprouve une véritable admiration pour les dizaines de milliers de professeurs qui persistent à travailler dans ces endroits-là, parce qu’ils font preuve d’un courage, d’une abnégation, d’une force dont je n’aurais pas été capable » (p. 93).
Aymeric Patricot a en effet quitté le collège unique pour le lycée général qui lui n’est plus unique, et cela par instinct de survie. Cela demande du courage que de dire à voix haute qu’on n’a plus le courage d’aider ces collèges en difficulté, qu’on préfère laisser de coté ces « adolescents invisibles » qui n’auront pas la chance d’accéder au lycée, et cela, car il y va de notre santé. Le lecteur passe lui aussi de la colère à l’admiration. Si ces professeurs pouvaient être admirés par d’autres que des professeurs, si ces professeurs pouvaient ne pas être méprisés par le gouvernement, alors, peut-être, que notre colère s’en trouverait soulagée. Merci à eux donc, ces professeurs en territoire difficile, et merci à Aymeric Patricot de les avoir remerciés.
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Ce qu’il y a de fort dans Mes parents, de Hervé Guibert, c’est la grande neutralité du ton qui, appliquée à une matière incandescente, en multiplie les pouvoirs évocateurs. Il y a de longues pages faites de phrases courtes énonçant des faits simples mais qui, cumulés, dessinent de spectaculaires destinées, comme dans ce passage (la fin d’une longue page) où Guibert propose un des portraits possibles du couple de ses parents :
« (…) Elle s’est acheté un collant noir épais. Elle se rend compte qu’elle est encore souple. Elle fait des sauts de lapin. Une fois par mois le club organise une fête, avec un buffet garni et une projection de film. Ils trouvent ça sympathique. Ils se lient avec d’autres couples mais refusent toute invitation personnelle, « pour ne pas avoir à rendre », « pour ne rien devoir à personne ». Puis en lisant une annonce dans un journal, il décide de maigrir en appliquant la méthode Weight-Watchers. Il achète une petite balance et elle doit lui peser tous ses aliments avant de les faire cuire. Il arrête le régime car il s’aperçoit que perdre du poids lui donne un visage inquiétant, presque osseux. Ils rangent la petite balance au fond du buffet. Ils lui disent qu’ils ont peur du communisme, peur de ne pas toucher leur retraite, peur d’être renvoyés dans des camps de vieillards, peur peut-être même d’être séparés l’un de l’autre. » (Mes parents, Folio, page 113)
Cette neutralité me fait penser à l’écriture blanche d’Annie Ernaux, qui ressemblait à celle de Camus dans L’Etranger, même si les projets différaient évidemment beaucoup.
Dans le cadre de cette neutralité, le moindre effet de style (phrase plus longue, absence de ponctuation, anacoluthe…) prend un relief particulier, signalant un trouble puissant, une distorsion du sens.
A mesure que le livre approche de sa fin, les scènes raccourcissent, le trait se fait plus dense, les remarques plus cinglantes, et l’émotion naît de ce rétrécissement très progressif vers une sorte de chute hallucinée. Voici le dernier paragraphe, séparé par un blanc :
« Le père partit en mer et se livra à la tempête, son chapelet autour du cou. Il se décharna. Un squelette barrait son bateau, un chapelet en écharpe. »
C’est fou comme l’économie de moyens fait parfois d’un livre une petite œuvre infiniment plus forte qu’un pavé prétendument génial.
Dans l'édition du samedi 14 avril du monde, un article de Mattea Battaglia à propos d'Autoportrait du professeur... dans la rubrique Le livre du jour (en ligne ICI).
"On ne compte plus les témoignages de jeunes professeurs meurtris par les conditions de leur "prise de fonctions" - ces "bleus" qui vivent dans leur chair l'écart entre un concours d'élite et le niveau du travail demandé en classe. La réforme dite de la "mastérisation", entrée en vigueur en 2010, a exacerbé le malaise, privant ces enseignants débutants de leur année de stage.
Internet, depuis plusieurs mois, s'est fait l'écho de leur désarroi : sur les blogs et les forums de discussion, la parole des enseignants se libère, pointant la difficile transition entre la formation et le terrain.
C'est ce passage, cette mise à l'épreuve que raconte Aymeric Patricot, agrégé de lettres modernes, débarqué, en 2003, dans une banlieue parisienne dont il ignorait tout - ou presque.
Le jeune homme de 29 ans, originaire du Havre, va assurer durant trois années des remplacements - de deux à trois mois - dans des collèges et lycées. Là, il se confronte à ces "zones sensibles" auxquelles, dit-il, ni les médias ni surtout l'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) ne l'ont préparé.
Première destination : Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ses barres HLM où plane le souvenir de la jeune Sohane, brûlée vive dans le local à poubelles de sa cité... à quelques centaines de mètres de l'établissement où il est affecté. Et premier conseil asséné par la principale : "Votre travail consiste à tenir vos classes, autant qu'il vous est possible." Quid de la transmission des savoirs ?
VIOLENCE MORALE ET PHYSIQUE
Le jeune homme s'interroge sur un métier qu'il doit, chaque jour, improviser, où la violence - morale et physique - le dispute à l'épuisement. "Je crois pouvoir affirmer qu'il existe deux métiers, écrit-il, dans les collèges favorisés, l'enseignant transmet des connaissances, identifie les progrès à faire, exerce les élèves ; dans les défavorisés, il contient la violence (...) et s'estime heureux lorsqu'il fait apprendre, pendant l'année scolaire, quelques maigres notions comme le présent de l'indicatif..."
On ne sait s'il éprouve de l'admiration ou de la compassion, sans doute les deux, face à cette frange de professeurs qui cultive l'abnégation - "ces personnes aux épaules voûtées, rasant les murs, les joues creuses et tirant nerveusement sur une cigarette à la moindre pause, ces personnes que j'avais pour fonction de remplacer, précisément"...
Il est sévère à l'égard de l'institution, le ministère, l'administration, les politiques qui laissent les enseignants aller au casse-pipe.
Aymeric Patricot est tout aussi intraitable pour lui-même, ou pour le "débutant" qu'il a été : manque d'autorité, recours à la menace et à l'exclusion... "Je me suis imaginé donner des coups." Il insiste sur la "mauvaise conscience" du professeur en zone d'éducation prioritaire (ZEP), qui n'ose plus se plaindre d'élèves cumulant déjà toutes les difficultés.
Admettre le désespoir n'est pas nécessairement signe d'échec. L'auteur évoque aussi des "expériences lumineuses", l'orgueil de former les adultes de demain, la joie de se confronter à cette "pâte humaine" pas encore formatée par l'idéologie et la morale. La spontanéité contagieuse des adolescents, leur enthousiasme pour Molière, Corneille, Maupassant. Les talents qui se révèlent.
Selon une enquête menée par la Société des agrégés, plus de 45 % des professeurs du secondaire ont un jour songé à démissionner.
Aymeric Patricot n'en fait pas partie, mais il a tourné la page des remplacements il y a trois ans pour enseigner en poste fixe dans un lycée de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). "Les classes deviennent gérables (...). C'est que les éléments les plus brutaux n'y accèdent pas, et même parfois quittent le système", note-t-il, sans langue de bois.
Autoportrait du professeur en territoire difficile, Aymeric Patricot, Gallimard, 113 p., 9,50 €
Je relis le beau livre de Camille de Toledo, Archimondain Jolipunk, et je trouve qu'il n'a pas pris une ride. Dans cet essai au titre trompeur (la réflexion se veut beaucoup plus sérieuse que ce qu'il laisse entendre), l'auteur dit sa mélancolie, sa colère à vivre dans un monde qui s'uniformise et où tout a déjà été pensé, y compris la dissidence, un système qui intègre la contestation pour mieux se renouveler lui-même. Comment ne pas se sentir désespéré lorsque tout mouvement de révolte se trouve récupéré, de manière quasi-instantanée, par le divertissement ? Inévitablement, on pense à La société du spectacle, mais Toledo réserve quelques piques à Debord auquel il reproche d'avoir finalement donné des armes à ceux qu'il prétendait combattre.
C'est une prose lumineuse, sans effet de lyrisme ou d'artificielle obscurité, comme dans le passage suivant, qui résume assez bien le propos général du texte :
"Au cours des années 90, deux récupérations ont achevé ce festin de charognards. Grâce à elles, le capitalisme s'est approprié pleinement l'esprit de la révolte. Il l'a installé en son coeur. En calquant la rhétorique de la "nouvelle économie" sur l'utopie communiste d'une société sans classes et en revendiquant le métissage comem norme esthétique, il a imposé ce que nous avons appelé, avec quelques amis, "l'Economie de la révolution permanente". Peut-être aurions-nous pu inventer un terme plus marketing : "Rebellionomics", l'économie à l'âge rebelle. Ou bien écrire un traité sur "Les Profits de la dissidence". Comme il était déjà tard et qu'aucun de nous n'avait l'étoffe d'un consultant, nous en sommes restés là, à ces trois mots qui expliquaient notre désarroi. "L'économie de la révolution permanente", un système d'accumulation du capital fondé sur la révolte et la contestation. De ces quelques intuitions, il était possible d'extraire un principe plus déroutant encore : le capitalisme est désormais, et pour les siècles des siècles, le seul régime authentiquement révolutionnaire. Tous ceux qui s'y opposent sont des réactionnaires." (page 71)
La dernière partie, consacrée aux moyens de résister à cette impasse, je la trouve moins convaincante... Il y a de belles idées, comme celle des TAZ (Zones Autonomes Temporaires) ou celle d'un anonymat revendiqué pour retrouver l'épaisseur des corps (Toledo prend l'exemple des zapatistes qui prenaient un malin plaisir à se masquer), mais elles n'ont pas la puissance du mouvement premier de révolte. Le romantisme de Toledo sonne plus juste dans la mélancolie que dans le passage à l'acte, me semble-t-il (la vidéo ci-dessus témoigne d'ailleurs d'une inquiétude, presque d'une blessure, porteuses d'une poésie plus forte que la recherche de solutions concrètes au sentiment d'enfermement).
Belle chronique d'Audrey Pulvar ce matin sur France Inter à propos de "Autoportrait du professeur en territoire difficile" (podcast sur la page de France Inter).
En fin de billet, j'apporte quelques précisions pour dissiper les malentendus auxquels pourrait donner lieu la lecture de l'article...
"Une fois de plus Aymeric Patricot nous parle de ce qu’il connaît bien : les collèges de ZEP, où il a travaillé pendant trois ans.
Mais cette fois, pas sous une forme romanesque. C’est bien d’un témoignage qu’il s’agit et j’avoue que le ton utilisé peut parfois mettre mal à l’aise. A moins, à moins qu’on n’accepte de lire ce livre à plusieurs degrés. Par exemple, on pourrait sourire devant la façon dont il évoque ces « jeunes femmes d’une vingtaine d’années… persévérantes, travailleuses, animées d’une foi véritable en l’enseignement, prête à se sacrifier pour les élèves » et semble-t-il lâchées parmi des fauves tendus vers un seul but, les lacérer -on s’attend presque à ce qu’il emploie l’expression « sexe faible ».
On pourrait aussi s’étonner que cet enseignant semble regretter l’interdiction faite au personnel scolaire de riposter physiquement aux agressions physiques perpétrées par des collégiens. Des profs qui se feraient justice eux-mêmes, en quelque sorte !
Il est vrai qu’à lire Aymeric Patricot, ils ne peuvent pas vraiment compter sur leur administration pour cela, même dans les cas très graves. On pourrait aussi tiquer sur ce qui semble être une justification des discriminations pratiquées à l’égard d’étrangers ou de Français de parents étrangers, lors d’un parallèle bizarre avec la propre expérience d’Aymeric Patricot au Japon, mais l’essentiel est ailleurs.
Dans la dénonciation intransigeante de la violence scolaire, quotidienne, répandue, presque érigée en dogme, au sein de ces établissements dits difficiles. Pas de transaction donc, avec l’inacceptable, au motif qu’il serait le fait d’élèves en grandes difficultés personnelles ou mis, injustement, au banc de la société. Patricot ne trouve pas d’excuse non plus, à une administration dont il pointe les lâchetés tout en reconnaissant qu’il est souvent bien difficile de compenser le manque de moyens et de personnel.
A quoi rime le métier d’enseignant, quand on n’obtient parfois pas une seule minute d’attention de sa classe sur toute une heure de cours ? Quand on ressort lessivé d’une journée passée à hurler, en vain, pour se faire obéir et que l’on chemine la peur au ventre jusqu’à son train ? Et quand surtout, on n’ose s’en plaindre ou partager ses angoisses, parce qu’un bon prof doit savoir en toutes circonstances « tenir sa classe » et se faire respecter ?
De victime, c’est donc le prof qui devient l’accusé, s’il ne parvient à discipliner trente adolescents rétifs à toute idée d’autorité. Et pendant ce temps, c’est bien l’école à deux vitesses qui s’installe. Celle des quartiers bourgeois et celle des quartiers pauvres, « relégués », c’est le mot à la mode.
Aymeric Patricot en veut aux politiques. Il accuse la droite de ne pas traiter la question, par manque d’intérêt pour des populations qu’elle accepte à peine et estime perdues. Il reproche à la gauche son « optimisme » devant une réalité, « moins docile qu’elle ne l’aurait souhaité ».
Patricot rêve, comme beaucoup, d’une société où les mots « égalité des chances » sonneraient moins creux, où il n’aurait pas une impression de les tromper, quand il essaie de convaincre ses élèves que non, l’origine ethnique ou sociale ne sont pas un frein à leurs ambitions.
Une France où, si le concept d’Identité nationale ne veut plus dire grand-chose, au moins pourrait-on essayer celui de « cohésion nationale » avec Baudelaire, Molière, Voltaire ou Corneille pour ciment ? Il a essayé, ça marche !
Allez, malgré la peur, l’épuisement, le désarroi, enseigner, nous dit-il, reste un métier exaltant. A La Courneuve, où il exerce aujourd’hui, il sait être en immersion dans ce qu’il nomme « la matière même de la France », le cœur d’une Nation qui se prépare. Il y a pire, comme horizon !"
A propos de cette chronique, quelques précisions :
- Certes, j'ironise sur le contraste entre le dévouement de certains jeunes professeurs et la dureté des conditions de travail. Mais loin de moi l'idée d'un "sexe faible" mal armé pour un tel contexte ! Je suis au contraire très admiratif de la persévérance et de la force morale de la plupart de mes collègues - et je le dis dans le livre.
- Loin de moi aussi l'idée de justifier le principe de la discrimination (même d'un point de vue "philosophique", comme a pu le faire Eric Zemmour). J'évoque simplement dans le livre une série de petits événements vécus sur le thème du racisme, et quelques pointes de mépris dont j'ai pu être victime au Japon. J'explique comprendre, au fond, certains mouvements de xénophobie japonaise, mais je n'en tire bien sûr aucune conclusion sur la nécessité de la discrimination. J'explique ne pas avoir été blessé par ces marques de mépris, tout en comprenant parfaitement qu'on puisse l'être, dans d'autres contextes.
- Quant à l'autodéfense, il va de soi qu'elle est à proscrire... Je me contente de décrire la détresse qui peut être celle de professeurs dont personne ne garantit la sécurité.
Ces quelques précisions faites, merci à Audrey Pulvar pour sa chronique, qui fait un relevé judicieux des quelques thèmes abordés par le livre.
(Le sublime Parc des Moutiers, près de Dieppe, où j'ai passé deux jours)
1) Un homme se fait légèrement bousculer, à la Fnac, par une femme d'un certain âge. Il se retourne et lance à la cantonade : "Achète-toi un char, tu te sentiras mieux !"
2) Un jeune homme parle à un autre, dans la rue : "Tu veux, ces animaux, on les traitait vraiment comme des animaux... C'était honteux ! Enfin, comme des animaux... Tu vois ce que je veux dire... C'était pas humain, quoi... Je te jure, un être humain, on l'aurait pas traité comme ça ! Enfin, êtres humains, animaux... Oh merde, c'est pas facile de trouver les mots, mais tu vois ce que je veux dire !"
3) A Fécamp, le patron d'un restaurant de la plage, chaînette en or et muscles saillants, écoute d'une oreille distraite un ami :
- Je connais un garçon des Antilles qui recherche une place de serveur... Un garçon très bien ! Il a travaillé pour de nombreux hôtels, là-bas... Et puis, ça va t'intéresser : il a deux soeurs... Hin hin hin ! (Rire sardonique)
- Oh, moi, je me retire du marché... Ca y est, je suis amoureux ! D'une jolie blonde... (L'air grave, tandis qu'il essuie des verres). Elles s'appellent comment, les deux soeurs ?
J'en profite pour évoquer le choix des exergues, exercice à la fois délicat et plutôt plaisant.
Pour Azima la rouge, j'avais choisi deux citations, l'une de James Ellroy ("Mes cauchemars possédaient une force brute d'une pureté absolue"), l'autre de Ryû Murakami ("Le danger, c'étaient les types psychologiquement fragiles"). Je me sentais proche de ces deux auteurs, à la fois pour leur univers (très contemporains, très sexués et brutaux) et pour leur sens de la formule (Azima était écrit dans un style très concentré, avec phrases courtes et sonores).
Pour Suicide Girls, j'ai choisi une phrase de Poppy Z. Brite ("Une douleur exquise, occultant la moindre pensée, le moindre souvenir, la moindre notion d'identité..."). Je trouvais qu'il y avait des parentés entre mon roman et ceux de Poppy, par le choix d'un univers sombre mais romanesque, racheté par l'espoir et l'énergie (une forme de "littérature punk", d'une certaine manière).
Pour Autoportrait du professeur en territoire difficile, j'ai quitté le genre romanesque pour lorgner vers le récit, et je devais trouver une citation qui traduise le sentiment général du livre. J'ai voulu puiser dans l'abondante sociologie française qui traite du thème des banlieues et j'ai choisi un extrait de l'ouvrage qui reste mon préféré en la matière, Ghetto Urbain (Didier Lapeyronnie) : "Avec l'école, comme avec d'autres institutions de la République, à l'évidence, une cassure s'est opérée pour les classes populaires." Mon livre s'achève sur une note plus optimiste que ce que cette phrase laisse entendre, mais je trouvais qu'elle condensait beaucoup de problématiques et résumait assez bien la situation générale...
Très belle exposition Odilon Redon au Grand Palais. J'ai toujours été séduit par la grande originalité des thèmes qu'il traitait - cette façon de fouiller son propre imaginaire, de partir à la recherche d'images fondamentales, de présenter la matière de ses rêves, sans craindre de paraître étrange ou inquiétant.
Le curieux syncrétisme qui est le sien, aussi, mêlant les symboles de plusieurs religions, les mythes de plusieurs civilisations.
Puis sa conversion à la couleur, Redon renonçant en partie au monde des rêves le temps de quelques oeuvres plus décoratives (encore que ses fleurs soient souvent purement imaginaires), adoptant une palette de couleurs vives, chaudes et contrastées proche de celle de Gaughin, à qui il rend hommage dans plusieurs toiles.
J'ai ressenti face à ses toiles la même chose qu'avec quelques autres artistes : l'envie d'écrire une sorte d'équivalent littéraire aux oeuvres que j'ai devant les yeux. Qu'est-ce que cela pourrait donner, dans le cas de Rodon ? Des poèmes dans la veine de Baudelaire, bien sûr, ou Mallarmé. Plus difficile de concevoir une fiction... Peut-être des nouvelles du style de Hoffmann, angoissantes et fantastiques ? Une prose "artiste" à la manière de Huysmans (qui admirait Rodon, d'ailleurs) ? Une écriture puissante et raffinée comme celle de Poe ?
Je n'ai jamais rien écrit qui puisse me faire penser moi-même à Rodon. Il faudrait quelque chose de somptueusement contemplatif... Très difficile de ne pas être ennuyeux quand on est contemplatif, tout en ayant l'ambition d'une prose riche et maîtrisée. Gracq, peut-être, à cet égard, pourrait-il être un digne équivalent de Rodon ?
De Jean Dutourd, je ne connaissais qu’une poignée d’ articles et un petit livre de souvenirs, que j’ai lu voilà plus de quinze ans - ainsi que des pages que j’ai grappillées ici ou là et que j’ai trouvées enlevées, notamment lorsqu'il s’agissait d’incipits.
Il avait semble-t-il ses admirateurs, comme ses détracteurs, qui lui reprochaient notamment (je pense aux Inrocks) d’être un sévère réactionnaire (ce que paraissait confirmer ses interventions sur Radio Courtoisie).
Aussi je suis assez surpris, me décidant à lire un de ses plus grands succès, Au bon beurre, de découvrir une satire corsée des « Français moyens de droite sous l’Occupation » - c’est du moins ce que je crois décrypter de son projet. On a droit à tous les clichés : antisémitisme, délation, médiocrité crasse, avarice, laideur… Il n’y a pas jusqu’à la couverture qui ne souligne méchamment toute l’horreur que ces personnages nous inspirent : un homme gras, sardonique, avec la même moustache que Hitler, arborant un tablier aux couleurs de la France et faisant le signe nazi… Impossible, en l’occurrence, d’insister davantage sur l’ignominie d’un certain type d’homme.
Dans ces conditions, comment interpréter ce roman ? Dutourd rejetait-il ses personnages avec d’autan plus de hargne qu’il s’y reconnaissait en partie ? A-t-il évolué dans sa carrière ? Est-il possible d’être à la fois réactionnaire, au début du 21ème siècle, et d’accabler de son mépris la figure du lâche et du veule dans la France de Vichy ?
Dans la préface (de loin la meilleure page du livre), Dutourd se plaint d’avoir été accusé de ressembler au crémier collabo qu’il dénonce… Bien curieuse polémique, en définitive, tant le trait de Dutourd me semble dénué de toute ambiguïté (d'autant que lui-même a été résistant et s'est évadé après sa capture). Le problème est même inverse : Dutourd dénonce avec tant de rage que le procédé finit par être louche. Il n’y aurait donc pas complaisance du romancier vis-à-vis de son personnage, mais caricature tellement poussée qu’elle en deviendrait douteuse.
Le premier paragraphe de la préface fait mouche : Dutourd se moque de ceux qui identifient le romancier et son personnage. En l’occurrence, il a raison. Le seul problème, et cela complique singulièrement la donne, c’est que certains de ses écrits annexes ont apporté de l’eau au moulin de ceux qui l’accusaient d’être complice de son personnage.
« Corneille a tué son beau-père puisqu’il a peint Le Cid, et ensuite assassiné sa sœur puisqu’il a écrit Horace. Joli monsieur ! Cervantès se prenait pour un chevalier du Moyen Age car il a fait Don Quichotte. Victor Hugo était bagnard, sinon comment aurait-il eu l’idée de Jean Valjean ? Quand (sic) à Goethe, c’était le diable ; la preuve : il a imaginé Méphisto. » (Au bon beurre, préface)
Quoi qu’il en soit, il me paraît assez sain, en général, de poser comme préalable à la lecture d’un roman le fait que le romancier soit distinct de son personnage (la question ne pouvant jamais être tranchée, en fin de compte, autant prendre au pied de la lettre la mention : roman). N’écoutez pas Flaubert disant « Madame Bovary, c’est moi ! » Ce genre de propos ne réduit-il pas considérablement l’espace de liberté que représente encore le roman ?
J’ai lu plusieurs livres sur la question des quartiers difficiles en France, ces quartiers que les sociologues n’hésitent plus à appeler ghettos, même s’ils tiennent à les distinguer des ghettos à l’américaine ou à la brésilienne, qu’ils estiment encore bien plus durs que les français – souvent, on souligne le fait que l’Etat français persiste à préserver un système scolaire public dans ces quartiers-là.
Ces livres sont de genres très variés. Les plus percutants, les plus profonds me semblent être les livres faisant la part belle aux témoignages. Non pas les livres fondés sur un témoignage unique, celui de l’auteur lui-même (je pense par exemple au J’étais chef de gang, assez décevant en la matière), mais les livres compilant un ou plusieurs témoignages, résultat d’un dialogue avec l’auteur du livre, souvent sociologue.
Deux ouvrages m’ont particulièrement marqué : l’étincelant Pays de malheur !, fruit du dialogue entre un sociologue, Stéphane Beaud, et un dénommé Younès décrivant ses douleurs, ses frustrations, ses colères de jeune banlieusard. Le témoignage est nourri, sensible, puissant. Il date de quelques années maintenant, mais il reste un classique à mes yeux.
L’autre à m’avoir impressionné, c’est Ghetto Urbain, de Didier Lapeyronnie (Robert Laffont, 2008), somme de 600 pages compilant témoignages et études extrêmement variées, classés par catégories – trafics, émeutes, chômage, rapport aux institutions, racisme… Je me rappelle l’avoir lu d’une traite, au moment de sa sortie, saisi par son puissant effet de réel et la fluidité de ses analyses malgré leur force et leur subtilité. Ce livre reste ma référence en matière de sociologie de la banlieue.
Je viens de finir La loi du ghetto (Luc Bronner, Calmann-Lévy, 2010), tout juste sorti en poche, et qui passe d’ores et déjà pour un autre classique. Il s’approche davantage à mes yeux d’un travail journalistique, moins fouillé, plus rapide que celui de Lapeyronnie (plus court aussi, et faisant la part belle aux citations d’articles et aux références à l’actualité), mais présentant une habile synthèse de tous les débats du moment.
Chacun de ces livres m’inspire au fond le même sentiment : celui que nous n’arrivons toujours pas à trouver des réponses appropriées à la pauvreté qui se développe, s’installe et s’approfondit chaque jour un peu plus dans certaines zones périurbaines – j’évoquerai d’ailleurs en des termes plus précis cette inquiétude dans le livre que je publierai en avril prochain, et dont je vais parler ici-même très bientôt.
Extrait de Ghetto urbain, page 226, à propos du rapport à l’institution scolaire :
« Dans tous les témoignages et dans toutes les discussions, chez les plus âgés des habitants comme chez les plus jeunes, l’école occupe la première place et constitue la première préoccupation. Elle est très lourdement investie pratiquement et symboliquement. Dans les discussions collectives, elle est le thème qui suscite le plus de passion et les débats les plus enflammés. Plus que le travail, elle est l’institution par excellence : fondée sur l’affirmation de l’égalité, elle est à la fois un lien étroit avec la société et une promesse de mobilité. Chacun exige de s’y voir reconnu, comme un citoyen, et espère réussir ou que ses enfants réussissent et pour cela réclame une véritable égalité des chances. Pour ces populations pauvres et discriminées, l’école est la seule véritable ressource. « On est obligés d’y aller pour s’en sortir. On n’a que ça. On n’a rien d’autre. Peut-être qu’un jour on va y arriver, que quelqu’un va nous ouvrir une porte. Mais cette porte, on ne l’ouvre pas à tout le monde. » (Mounir, 18 ans, lycéen).
1) J'ai fait ce rêve étrange, et pour le moins inquiétant, que deux professeurs assistaient à l'un de mes cours et me déclaraient de but en blanc, le plus sérieusement du monde: "Eh bien, sur une échelle de 1 à 10 millions, tu te trouves à 30..."
2) Une mère à ses deux enfants, devant un étal de poissons au marché de la Place des Fêtes: " Comme d'habitude, hein ? Vous touchez avec les yeux, pas avec les mains !"
3) De plus en plus souvent, des dames d'un âge plus que respectable s'adressent à moi dans les bars pour avoir quelques renseignements sur mon petit ordinateur. La dernière en date s'inquiétait beaucoup de savoir ce qui se passait quand la batterie se déchargeait... "Vos fichier ne s'effacent pas ? - Non, non ! Il suffit de les enregistrer sur l'ordinateur. Vous pouvez même les sauvegarder sur une clé USB ou un disque dur. - Les sauvergarder ? Ah bon... Mais vous êtes sûr que vous ne perdez rien quand ça se décharge ? Tout le travail que vous venez de faire, il ne se perd pas ? Si l'ordinateur n'a plus de courant..." Je n'ai pas eu la patience, ce jour-là, d'expliquer à cette dame ce qu'était un disque dur...
Edouard Glissant, présenté par l’édition du Monde du 4 février comme « le chantre éloquent de la diversité, du métissage », vient tout juste de décéder. J’aimais certains de ses livres, marqués par une poésie sensuelle et luxuriante qui me rappelait celle de Saint-John Perse.
J’aimais aussi une notion qu’il défendait souvent, celle d’opacité. René de Ceccatty y fait référence dans l’article qu’il consacre aujourd'hui au poète martiniquais dans Le Monde : Glissant défendait le processus de « créolisation », « opposé à toute légitimité autoproclamée, à tout système imposé, à toute identité enracinée dans le refus de l’autre, à tout pouvoir, à toute idéologie. L’ « opacité » même devient une caractéristique positive, en contraste avec « la fausse clarté des modèles universels » ».
Mais ce que je retiendrai surtout de Glissant, c’est ma rencontre avec lui lorsque, à Tokyo, j’étais « chargé du livre » à l’ambassade de France, aux alentours de l’année 2000. Jeune homme alors un peu perdu, très maladroit dans ma gestion des affaires quotidiennes, je l’ai reçu, lui, sa femme et son fils, pour une série de conférences, et nous avons passé quelques jours ensemble dans la capitale japonaise. J'étais chargé de ses déplacements et de l'organisation des journées. Malentendus sur les horaires, impression tenace d’être débordé par l’emploi du temps… J'ai été très reconnaissant à Glissant d’avoir pris le parti de rire de ces contretemps : « Aymeric Patricot, m’a-t-il dit dès le deuxième jour, c’est la catastrophe sympathique… » (ou la catastrophe tranquille, je ne sais plus).
Il se moquait par ailleurs volontiers de mon supérieur, qu’il trouvait prétentieux, et j’avais trouvé ça très drôle – je rencontrerais certains autres auteurs qui manifesteraient beaucoup plus de goût, eux, pour les gesticulations snobs du conseiller culturel que pour les maladresses de son subalterne…
1) Je ne comprends toujours pas la phrase lancée à la cantonade par un grand gaillard aux cheveux blancs, dans un bistrot du quartier de la Sorbonne, alors qu’il s’apprêtait à descendre vers les toilettes (et je me perds en conjectures pour essayer de comprendre un éventuel jeu de mot) : « Un petit café pour le haut, un petit café pour le bas ! »
2) Dans un bistrot de Bastille, je transporte mon barda pour changer de place et m’installer sur une table près de laquelle se trouve une prise. Le patron lève un doigt et me précise : « Attention, le café sera un peu plus cher, à cette place… » Très surpris, je lui lance un candide : « Ah bon, c’est vrai ? » Il lève les yeux au ciel.
3) Premier contact avec une classe de BTS. J’annonce aux élèves qu’ils devront faire, chacun leur tour, un exposé sur un livre qu’ils ont lu. Plusieurs s’inquiètent, déclarant qu’ils n’ont jamais lu de livre de leur vie. « Monsieur, un numéro de Closer, ça marche ? C’est un livre, ça, Closer ! »
Sur le site Buzz Littéraire, j'ai répondu aux questions d'Alexandra Galakof à propos de mes lectures (avec quelques photos, en prime, de ma bibliothèque...)
« Elle avait lu mon livre L’Adversaire, que Juliette lui avait conseillé en disant que j’étais le nouveau fiancé d’Hélène, et elle l’avait trouvé très dur. J’ai reconnu que oui, c’était dur, qu’il avait été dur pour moi aussi de l’écrire, et je me suis senti vaguement honteux d’écrire des choses si dures. Les gens que je fréquente, cela ne leur pose pas de problème qu’un livre soit horrible : beaucoup y voient au contraire un mérite, une preuve d’audace à mettre au crédit de l’auteur. Les lecteurs plus candides, comme la mère de Patrice, sont troublés. Ils ne jugent pas que c’est mal d’écrire ça, mais se demandent tout de même pourquoi l’écrire. Ils se disent que le type gentil et bien élevé qui les aide à couper en rondelles les concombres, qui a l’air de sincèrement prendre part au deuil de la famille, que ce type doit tout de même étre bien tordu, ou bien malheureux, en tout cas que quelque chose chez lui ne va pas, et le pire, c’est que je ne peux que leur donner raison. » (Page 89)
Dans ce livre, Carrère reprend un procédé comparable à celui qu’il avait utilisé dans L’Adversaire ou dans Un Roman russe : le récit de choses vues ou entendues (souvent dans le cadre de véritables petites enquêtes), suscitant des échos dans sa propre vie, que l’écriture cherche à saisir de la façon la plus juste possible.
(Au passage, on pourrait raisonnablement définir ce genre d’écrit par le terme si discuté d’autofiction – ce mot-là recouvre des définitions si variées qu’il ne veut finalement plus dire grand-chose, mais on peut s’amuser à le reprendre pour lui donner un sens qui nous paraît approprié. Ainsi, je pourrais m’en tenir dans le cas de Carrère à la définition suivante : l’autofiction serait un travail d’élucidation de soi-même dans le cadre même de l’écriture, à partir d’un matériau tenu pour réel (récit ou autobiographie). Elle serait légèrement différente de la simple autobiographie dans la mesure où la chronologie des faits passerait au second plan par rapport à l’exigence de densité, voire l’originalité du procédé pour rendre compte des faits.)
Passées les considérations d’ordre théorique, quelques remarques sur le livre lui-même :
- L’auteur-narrateur raconte la manière dont il s’est converti, d’une certaine manière, à l’amour, en observant autour de lui de fortes personnalités subir le malheur et garder pourtant quelque chose de lumineux en elles – il décrit en des pages saisissantes ce qu’il a vu du tsunami de 2005, puis s’attache au destin de quelques familles frappées par la maladie, le handicap ou la mort. C’est très touchant, et de nombreuses pages sont vraiment très belles.
- J’ai beaucoup aimé la référence à une pensée de Freud que je ne connaissais pas : « Freud définit la santé mentale d’une façon qui m’a toujours plu, même si elle me semblait inaccessible, comme la capacité d’aimer et de travailler. » (page 322).
- C’est à mon goût le livre le plus réussi de Carrère. Il prolonge une sorte de longue réflexion autobiographique, gagnant en ampleur tout en évitant les incursions, parfois moins convaincantes, vers un ton de provocation sexuelle qui jurait un peu dans le tome précédent (je n’avais que moyennement apprécié l’ouverture d’Un Roman russe, qui me semblait inutilement crue, bien qu’assez courageuse).
- Il y a de longues pages sur le système juridique français (et quelques-unes de ses récentes évolutions), passionnantes en soi, mais qui me font l’effet d’un exercice de style. Elles m’ont rappelé les pages de Balzac sur le système financier dans Illusions perdues : morceau de bravoure réaliste, certes réussi, mais quelque peu fastidieux (quoi que plus fluides et plus tendues chez Carrère).
- Dans le genre autofiction intelligente et sensible, D’autres vies que les miennes me semble ainsi représenter comme un modèle. Mais c’est aussi sa limite : on a parfois l’impression d’un exercice (même brillant) ou de quelque chose d’un peu contraint. En refermant le livre, je me suis demandé si Carrère n’allait pas maintenant évoluer vers des formes plus fantaisistes ou plus ébouriffées…
Je lis un certain nombre d’auteurs sud-africains (parmi lesquels des auteurs de bd comme Joe Dog) et je crois remarquer de vraies similitudes dans leurs parcours : en gros, virulente dénonciation de l’Apartheid avant 1991, grands espoirs placés dans la « Nation arc-en-ciel », puis sérieux doutes quant aux intentions des nouvelles équipes dirigeantes – voire douloureuse dénonciation de leurs insuffisances. On se souvient par exemple de l’article révolté d’ André Brink contre le pouvoir en place (l’un des plus célèbres dénonciateurs de l’Apartheid en son temps, certains de ses romans étant même interdits), écrit après l’assassinat d’un de ses proches (excellente interview ICI).
Je viens d’achever ma lecture d’Une saison blanche et sèche, le roman qui aura fait son renommée internationale. L’histoire d’un professeur blanc prenant la défense d’un Noir assassiné par la police et subissant à son tour les agressions d’un système qui finira par avoir sa peau. Roman redoutablement efficace, sans grande invention stylistique (réalisme fluide, quoi que longuet sur la fin), minuté comme un film hollywoodien, dont on dirait la structure directement inspirée des manuels d’écriture de scénario.
Difficile de ne pas chercher à établir des comparaisons avec l’œuvre de J.M. Coetzee, dont les thèmes sont comparables mais dont l’écriture est très différente (et qui a obtenu, lui, le Prix Nobel de littérature). Ce qui est frappant, c’est que Brink fait le pari d’une grande clarté, d’une grande fluidité romanesque là où Coetzee privilégie l’ombre et l’ambiguïté. Chez Brink, les ennemis sont clairement désignés (les défenseurs de l’Apartheid, puis certains dirigeants actuels) ; chez Coetzee, le malaise se diffuse chez les personnages, dans l’écriture elle-même, et on ne sait jamais vraiment qui est coupable, qui est victime (dans Disgrace, par exemple, la couleur de peau des personnages n’est jamais précisée alors même que le roman met en scène les haines raciales après l’Apartheid). Toutes ses œuvres baignent dans le même éclairage étrange et inquiétant, quelle que soit la période qu’elles décrivent. Peut-être y gagnent-elles en force, s’élevant de cette manière sur une sorte de plan métaphysique qui lui a valu les honneurs. Mais elles y perdent en valeur documentaire – et à ce propos j’attends avec impatience la sortie poche des mémoires de Brink, dont j’espère qu’elles vont m’apporter de précieux éclairages sur l’évolution de la société sud-africaine actuelle.
Lorsque nous avons choisi cette photo d’Irina Ionesco pour la couverture de Suicide Girls, mes éditeurs et moi, j’étais convaincu de sa beauté, mais aussi de sa parfaite correspondance avec la teneur du texte. Relations sulfureuses, obsessions noires, romantisme érotique… Tout y était, et j’interprétais la beauté plastique de la photo comme une transcription graphique de la teneur toute classique du roman.
Je me doutais que l’effet sur le lecteur puisse être saisissant. Mais cela ne pouvait occulter, à mes yeux, la classe et le mystère de l’image. Je crois bien m’être trompé. Maintenant que le succès, disons, mitigé, du roman semble confirmé, je me rends compte qu’il y a de grandes chances que la couverture ait joué contre lui.
Qu’on en juge par deux anecdotes : tout d’abord, des amis de province m’ont confirmé le fait que certains libraires avaient rangé le livre au rayon « érotisme », loin des tables de nouveautés… Ensuite, quelle n’a pas été ma surprise de constater que Dailymotion avait classé « Contenu explicite » une vidéo contenant un entretien audio, tout ce qu’il y a de sérieux, sur laquelle j’avais affiché la fameuse couverture. Ce classement supposait que les mineurs ne pouvaient plus avoir accès à la vidéo, et qu’elle n’était plus référencée sur le site. Rien de bien grave, au demeurant, si ce n’est que l’incident révélait les crispations que l’image provoquait. On lui reprochait moins, me semble-t-il, son atmosphère sombre que la sexualité trouble qu’elle mettait en scène. L’accusait-on, même, de lorgner vers la pédophilie ?
Je me souviens maintenant de la couverture d’un livre célèbre d’Anaïs Nin, Venus Erotica, dont la version poche exhibe le même genre de photo, pour le coup ouvertement érotique – une très jeune femme à la poitrine dénudée, dans une atmosphère embrumée. Je pensais que ce genre de couverture pouvait susciter l’intérêt. J’ai sans doute très nettement sous-évalué la méfiance, voire la répugnance que cela pouvait inspirer. Les libraires chercheraient-ils à promouvoir essentiellement des livres optimistes, des livres joyeux ? Le parfum de scandale n’est-il supportable qu’avec des auteurs dont le succès est déjà confirmé ?
Je discute avec des gens qui ont lu Suicide Girls, et certains me confirment qu’ils ont été heurtés par la couverture, qu’ils trouvaient violente. « Le titre est brutal, déjà… Cela fait surenchère. Et puis le contenu n’est pas aussi trash. Le thème est dur, mais l’écriture plutôt douce et pudique. La couverture rebute, finalement, alors que le texte a de quoi séduire. »
Bien sûr, je ne suis pas dupe de ces interprétations après coup. Le livre aurait davantage rencontré de succès, on aurait loué sa couverture. Et je ne regrette pas un choix que j’estime toujours être le bon. Je me rends simplement compte, de manière un peu plus aigüe qu’auparavant, que le souffre n’a pas très bonne presse – ou que son public reste, dans la plupart des cas, confidentiel.
La bande-dessinée représente pour moi comme le monde perdu de l’enfance. Il m’a souvent semblé qu’il était impossible, adulte, de retrouver la magie pure des heures où vous vous laissez emporter par des histoires de vaisseaux spaciaux, d’épopées dans des mondes imaginaires, de personnages rocambolesques. Vous pouviez, de temps en temps, céder à l’émerveillement devant un film d’aventure ou de science-fiction, mais c’était une forme de régression qu’il fallait quelque peu circonscrire.
Or depuis quelques mois je retrouve enfin le plaisir pur de la bande-dessinée, dénuée de cette tristesse consistant à se savoir adulte dans un monde enfantin. Il suffisait, au fond, de trouver des auteurs qui s’adressaient à l’adulte que je suis plutôt qu’à l’enfant que j’aimerais redevenir, sans renoncer à la part de délire et de fantasmagorie.
Il y a quelques semaines je découvrais ainsi avec émerveillement cet American Splendor dont le volume deux va sortir dans les jours qui viennent. Et je viens de me plonger avec délices dans les étranges et remarquables volumes de la série Inside Moebius, dans lesquels le génial Moebius, dessinateur/scénariste, entre autres, de L’Incal ou de Blueberry, se met en scène lui-même, perdu dans son propre univers, croisant ses personnages et cherchant à trouver un sens à tout cela. Réflexion sur le métier d’auteur, mais surtout virtuoses digressions graphiques, dont on aimerait qu’elles ne s’arrêtent jamais vraiment. Je suis soulagé : je retrouve mon âme d’enfant, et par miracle c’est aussi mon âme d’adulte.
Sympathique moment passé avec deux étudiants de Radio Sciences-Po (RSP pour les intimes), au cours de la toute première émission littéraire "L'échappée belle". Nous y avons notamment lu de larges extraits de "Suicide Girls"...
Quelques jours dans les bistrots havrais pendant ces vacances de la Toussaint :
1) Un homme bedonnant clame à la cantonade : "J'vous dis pas, si j'étais une femme, j'serais une sacrée salope !" (Rire général)
2) Au Chiquito (le même nom que le bar en bas de chez moi à Belleville). Une femme d'une soixantaine d'annéees, manifestement en manque d'affection, portant ce qui doit être sa plus jolie robe, adresse la parole avec une certaine fébrilité à tous les hommes qui passent dans un rayon de dix mètres. Elle commence toujours par justifier le petit verre de rosé qu'elle sirote méthodiquement par: "Je bois ça parce que ça me rafraîchit..." Dehors, il pluviote et la température est passée sous la barre des cinq degrés.
3) M'apprêtant à quitter le même bar, la patrone m'interpelle de façon peu amène : "Monsieur, je ne me trompe pas, vous avez branché votre ordinateur sur la prise qui est là-bas ? - Euh, oui... - Eh bien permettez-moi de vous dire que ça ne se fait pas, Monsieur ! Qu'est-ce que vous diriez, vous, si je venais chez vous et que je branchais mon sèche-cheveux dans votre salon ? Hein ? Vous ne seriez pas content, n'est-ce pas ? Et bien c'est exactement la même chose dans mon bar ! Il y a des choses qui ne se font pas, Monsieur ! - Euh... J'ai l'habitude de le faire dans d'autres bars et ça ne pose pas problème, habituellement... - Au revoir, Monsieur !"
Vendredi dernier, je suis allé dans la librairie L’Arbre à Lettres (Paris 12) faire signer mon exemplaire du dernier roman de Don DeLillo, tout juste sorti, Point Oméga (Actes Sud), avec d’autant plus de curiosité que l’homme est connu pour être farouche et n’apparaître que rarement en public. Faut-il s’en étonner ? Les thèmes privilégiés de son œuvre ont toujours été la paranoïa, le culte du secret et l’impossibilité pour les mots de recouper la réalité…
En la matière, je n’ai pas été déçu. Je m’attendais naïvement à quelques échanges du libraire avec l’auteur (que j’aime placer parmi les dix plus grands auteurs vivants), au pire à la lecture d’une petite série d’extraits, mais le grand homme (de petite taille et d’allure chiche, quoique souriant et fort aimable) s’est contenté de faire savoir qu’il ne voulait pas qu’on le photographie, avant d’enchaîner la série des signatures – s'en tenant pour chacun à un modeste « To Untel »…
A propos de DeLillo, génial auteur cérébral et froid, j’aimerais d’ailleurs raconter une anecdote : un bon ami me disait avoir été touché par son avant-dernier livre, L’homme qui tombait – très bon titre pour un roman que l’on attendait au tournant, puisqu’il abordait le thème du 11 Septembre et que DeLillo s’était précisément fait une réputation internationale pour ses premiers livres obsédés par le thème des attentats sur le sol américain.
Surpris qu’on puisse être touché par un DeLillo (excellent à bien des égards mais, disons, peu porté sur le sentimentalisme), je m’étais résolu à acheter ce livre qui ne m’avait pas attiré jusqu’alors – j’avais la sensation que DeLillo tournait en rond depuis quelques temps déjà. Et j’ai retrouvé ses belles considérations glacées sur l’image ou le traitement de l’information, mais sans la moindre once de frémissement pathétique.
Revenant vers l’ami : « Avons-nous vraiment lu le même livre ? J’ai du mal à croire qu’on puisse être touché par ce roman… - Maintenant que tu le dis, je dois t’avouer que je ne l’ai pas fini. Je n’en ai même lu qu’une vingtaine de pages… Le thème me touchait, ces gens dont la vie est bouleversée par le 11 Septembre. Mais bon, disons que ça me suffisait de savoir que ça parlait de ça. Je n’ai pas eu le courage de poursuivre… »
Les mauvaises langues diront que nous venions de faire une bonne synthèse des romans de DeLillo : dix pages qu’on lit avec un certain sentiment de surprise, et puis un effort perpétuel par la suite, assez comparable à mes yeux à une ascèse – une ascèse qui peut être sublime, cependant, et assez génialement connectée à toutes les obsessions de l’époque. Mais j’y reviendrai…
Quelques remarques sur le dernier roman de Houellebecq (Flammarion, septembre 2010) (premières remarques ICI) :
- Les première et deuxième parties donnent toute leur ampleur au roman. On y suit les étapes de la carrière du peintre Jed Martin (de l’invention de Houellebecq, semble-t-il, et constituant ce qu’on pourrait appeler une autobiographie par projection). Deux phases notamment ont fait son succès : son travail photographique à partir des cartes Michelin, ses grands tableaux consacrés aux métiers contemporains et aux grandes figures de l’art et de l’économie.
Ces pages-là sont d’une excellente facture, et l’on retrouve l’ironie de l’auteur de Plateforme, son désespoir latent, son « manque d’attache à la vie », souvent évoqué dans le roman, mais dilués dans une vaste série de digressions sur le sens de l’art, l’évolution économique de la France, l’importance des objets manufacturés dans nos vies… A cet égard, comme on peut le lire en abyme dans la dernière page du roman, une page qui fait la synthèse du travail de Jed Martin mais dont on devine qu’il pourrait s’agir du travail de Houellebecq lui-même, « l’œuvre (…) peut être ainsi vue comme une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe ».
Et c’est la grande force de ce roman que de traiter d’un sujet aussi peu glamour, en apparence, que le déclin industriel, mais de le faire avec un sentiment si poignant de désespoir. Peut-être un Houellebecq plus jeune n’aurait-il pas osé s’attaquer à ce thème-là. Peut-être a-t-il fallu quinze ans de carrière sulfureuse, de scandales divers et d’installation progressive dans le paysage littéraire pour qu’une audience maximale puisse être réservée à un projet si audacieux.
- A cet égard, j’ai du mal à ne pas penser à DeLillo (que j'ai récemment vu en signature à la librarie L'Arbre à Lettres), dont l’écriture et les thèmes sont différents, bien sûr, mais qui a lui aussi le culot d’aborder des thèmes à première vue rebutants, ou bien étonnamment sérieux et cérébraux – je pense par exemple au traitement des déchets abordé dans Outremonde.
- Autre tour de force : le portrait de quelques figures du paysage médiatique français, comme l’éloge de Jean-Pierre Pernaud, génialement à contrepied de tout ce qu’il est en usage de penser dans les « milieux de bon goût ».
- A propos de goût, Houellebecq commet d’ailleurs quelques fautes, comme on en a l’habitude. Je pense par exemple à ce court passage, « Jed décida, finalement, de sortir les profiteroles. (…) Il en prit une, la fit tourner entre ses doigts, la considérant avec autant d’intérêt qu’il l’aurait fait d’une crotte de chien ; mais il la mit, finalement, dans sa bouche. » Ou bien à une scène de beuverie chez TF1, qui s’achève par la vision d’un Patrick Le Lay rampant au sol, le front en sang, à laquelle on a du mal à croire (page 247).
- Je me suis amusé à relever deux occurrences du mot « pénible », mot si fréquent dans les précédents romans de Houellebecq, et qui me semble être le mot le plus représentatif de son œuvre (désignant non pas l’effet sur le lecteur, bien sûr, mais un certain mal de vivre dont tous les personnages de Michel sont emprunts).
- En revanche, je suis nettement moins convaincu par la troisième et dernière partie, qui bascule dans le roman policier (l’atroce assassinat du personnage Houellebecq lui-même). J’avais déjà remarqué la difficulté qu’avait Houellebecq à finir ses romans, et son plaisir à proposer des conclusions sanglantes, voire apocalyptiques : la pathétique tentative de meurtre raciste dans Extension du domaine de la lutte (peu crédible), l’attentat islamiste de Plateforme (inutile ?). Là nous avons droit à une enquête, à l’apparition d’un nouveau personnage sous les traits d’un policier désabusé, comme il se doit, et je trouve que cela donne des pages plus banales et qui souffrent de la comparaison avec les maîtres du genre. Je me suis surpris à être tenté de passer des paragraphes, un comble pour un auteur dont je quête par ailleurs fébrilement chacune des interventions. Je serais très curieux de savoir ce que Houellebecq lui-même, dont je trouve par ailleurs le goût littéraire très sûr (il est souvent brillant dans ses analyses), dirait des chutes de ses propres romans. De quelle manière les justifierait-il ?
- Attendre cinq années pour le prochain opus (l’écart entre La possibilité d’une île et La carte et le territoire), ce sera long…
Critique de "Suicide Girls" sur le site Livres-addict, écrit par Bénédicte Heim, à lire ICI, suivi d'un lien vers une heure d'entretien radiophonique, à propos du même roman, dans les locaux des éditions Les Contrebandiers (lien à la fin de l'article).
"Un roman. Deux voix. Le narrateur et Manon. L’un est professeur, trentenaire, suspectant son père de s’être suicidé, l’autre, une jeune femme violée, traumatisée par la vie.
Tout les oppose aussi : il est issu d’une famille intellectuelle et bourgeoise, elle provient des bas-fonds, racle le sol de café en café. Pourtant, au travers de ces dialogues parallèles, le lecteur percevra rapidement qu’une chose les réunit. Ce qui a de plus élémentaire, d’essentiel, de fondamental dans la vie : l’authenticité.
Dans le récit, la mort rôde autour du narrateur, caresse sa peau en entourant ses chevilles, remonte le long de ses cuisses par touches successives, presse son sexe, le contourne ensuite, pour continuer son avancée, plus haut, plus loin encore, là où elle peut s’affaler sur son buste, plonger dans son cou, avant de percer son cœur et pénétrer ses lèvres entrouvertes pour dévorer son âme.
Cet article, à propos du dernier livre en date du Prix Nobel sud-africain, sera bientôt publié dans la Revue littéraire:
"Certains livres de J.M. Coetzee sont d’âpres romans réalistes (son fameux Disgrâce raconte la descente aux enfers d’un professeur, en Afrique du Sud, qu’on bannit de son Université pour un flirt avec une élève et qui voit sa propre fille se faire violer). D’autres livres du Prix Nobel 2003 sont plus analytiques, plus abstraits, comme ce Journal d’une année noire dont la plus grande part se compose de courts essais de philosophie politique, apparemment détachés du contexte sud-africain. La plupart du temps, cependant, on retrouve dans ses œuvres le regard distancié du narrateur, cette façon qu’il a de vivre les pires tragédies sans se révolter, d’étouffer ses propres sentiments sous une chape d’indifférence et presque de cynisme.
Dans L’été de la vie (Seuil, 2010), le troisième volume de son autobiographie, Coetzee renoue avec cette veine atone en adoptant un procédé qui radicalise cette désincarnation. S’il choisit d’évoquer l’homme qu’il était autour de la trentaine, en revanche il fait parler cinq personnes qui ont compté dans sa vie – une maîtresse, des collègues, une cousine… Elles s’expriment au cours d’entretiens prétendument réalisés par un étudiant cherchant à percer le mystère de l’écrivain. Chacune relate plusieurs épisodes de sa relation avec l’auteur, et l’on cerne de cette manière son personnage, progressivement, sans jamais avoir la certitude de le comprendre vraiment.
La célèbre blogueuse Wrath, connue pour son démontage en règle du copinage germanopratin dans le monde de l'édition, ouvre le bal des critiques négatives de Suicide Girls, dans son billet à lire ICI.
Ne pas manquer les commentaires, au moins aussi savoureux que l'article.
Très belle lecture, hier soir, d’Olivier Cadiot à la librairie L’Atelier (Jourdain, Paris 20). Le poète-romancier-dramaturge (comment se désigne-t-il lui-même ?) a présenté son dernier livre, Un mage en été (P.O.L., …) (par ailleurs adapté pour la scène, il y a quelques semaines, au festival d'Avignon), expliquant sa genèse avant d’en lire quelques extraits de manière très drôle et inspirée.
Pour une raison dont le souvenir m'échappe, Olivier Cadiot a évoqué dans sa courte introduction, savamment improvisée, l’effet de surprise que lui réservaient parfois les photos dans Libération : dans une page c’est une photo d’actualité, dans la suivante une photo d’art et pendant quelques secondes le lecteur a le réflexe de penser que cette seconde photo, plus étrange, plus originale, et même parfois plus délirante, se rapporte également à l’actualité. Erreur ! C’est une vision d’artiste, et l’immersion de ce fantasme coloré dans un quotidien consacré à l’actualité lui confère une curieuse poésie, lui donne comme une patine de réalité.
La lecture fut ensuite un régal, et j’ai eu le plaisir de découvrir une dimension qui m’avait échappé chez Cadiot, ou que je n’avais pas soupçonnée si profonde : la poétisation de la technique, la révélation de la magie du quotidien, l’utilisation d’un vocabulaire délicieusement mécanique dans le cadre de rêveries sur le bonheur, le bien-être, l’ubiquité… Je n’avais jamais connu de manière aussi précise et jouissive la sensation que la poésie pouvait s’emparer des aspects les plus aboutis de notre modernité pour la célébrer, se l’approprier, jouir des possibilités presque infinies de rêve qu’elle nous offre.
Mais j’avoue n’être qu’aux balbutiements de ma découverte de l’œuvre de Cadiot (j’ai vu deux pièces adaptées de ses textes et parcouru quelques petits livres)
"Le cinéma c'est bien.
(...) Allons-y. Quelle souplesse. Adaptabilité. Modernité. Efficacité. On fait ce qu'on veut, filmer les angles, plonger sous la peau, on va partout, on peut avoir des yeux derrière la tête, et sortir de soi pour se voir... du dessus. Comme ça. C'est très pratique, on voit un paysage plus grand qu'on ne l'imaginait, ah je ne savais pas qu'il y avait tant de vert ici ! On dirait un paysage abandonné. Un énorme fouillis végétal. On s'installe, on tourne, on regarde. Un bord de rivière. Un vrai labyrinthe." (Un mage en été, page 19)
"Autant le dire tout de suite, Suicide Girls est un livre malsain.
Il est question de fascinations macabres, d’amours délicieuses parce que sans issue, de roman familial foireux, de beautés glauques à souhait. En soi, rien de dramatique sans doute, un zeste de moralisme compassionnel ou une louche de complaisance permettrait de rassurer le lecteur : ah un roman pédagogique / ah du voyeurisme cynique, tout va bien, j’ai bien affaire à de la littérature contemporaine.
Seulement voilà, Aymeric Patricot en a décidé autrement. Ni rentre-dedans obscène avec mini-succès de mini-scandale à la clé ni voix doucereuse pour arrondir les angles, mais une écriture au classicisme vénéneux, nette et cruellement sensible. L’entreprise est ambitieuse et sans pitié : descendre dans les bas-fonds de la conscience, scruter les entrailles des êtres les plus tangents, avec un souci d’exactitude peu commun, et, poussée jusqu’à un certain point – un point sans cesse reculé – l’envie de comprendre, voire de célébrer ce que tout individu dit équilibré fuit spontanément.
Au début on ne se méfie pas, on commence avec une voix familière, un trentenaire qui fait part d’un malaise raisonnable. Il ressasse la disparition suspecte d’un père rongé par ses contradictions, se dit parfois assailli par des images suicidaires, déplore sa relation compliquée avec la trop saine (?) Laurence, conscient de leur « parfaite inadéquation » – relation tortueuse évoquée non sans subtilité et mélancolie sobre, à la manière d’un Benjamin Constant dans Adolphe. La structure du roman, fondée sur le principe de la double voix narrative, est toute aussi rassurante : une jeune femme, Manon, s’exprime parallèlement, évoquant sa sinistre trajectoire de fille trop désirée, meurtrie, violée, en guerre et en fuite. Cette seconde voix, plus juvénile, plus crue et moins réfléchie, complète parfaitement la première. On sait bien que ces deux solitaires sont appelés à se rencontrer un jour, pour le meilleur et pour le pire, l’angoissé et la cabossée, quelle belle idylle. D’ailleurs la 4° de couverture se fait fort de l’expliciter au cas où on serait étourdi, et de fait à la mi-roman, paf la rencontre. Bref, nous voilà en route pour du romantisme ténébreux, à coup sûr Eros va encore se ruer sur Thanatos, et réciproquement.
J’ai pris l’habitude de lire chaque roman d’Olivier Adam depuis que son recueil de nouvelles Passer l’hiver m’avait fait forte impression – je l’avais trouvé d’une surprenante densité émotionnelle. Depuis, il a rencontré un succès croissant avec des textes plus amples, des romans graves et sensibles. La qualité de l’écriture est toujours là, mais on y perd en tension romanesque à mon goût (je n’ai même pas fini ma lecture de A l’abri de rien). Je ne peux pas m’empêcher de penser à Maupassant, génie du texte court mais plus à la peine dans le roman (je m’apprête cependant à lire Fort comme la mort, le dernier roman de l’auteur de Bel-Ami, dont le titre m’ensorcelle).
J’achève ma lecture de l’avant-dernier livre d’Olivier Adam, Des vents contraires (Editions de l’Olivier, 2008 / Points, 2010) (le narrateur retourne dans la ville de son enfance, Saint-Malo, après la disparition de sa femme...), et je suis frappé par la permanence de certains thèmes obsessionnels comme ceux de la dépression, de l’absence, de la rupture… A cet égard, Olivier Adam mériterait davantage que Houellebecq encore le qualificatif de romancier dépressif (ce n’est pas un défaut, loin s’en faut). Les plus belles pages sont presque systématiquement consacrées à la tristesse, à l’angoisse, aux sentiments d’échec et d’absurde, à l’absence d’espoir, à l’alcool et à la solitude.
Une page m’a fait sourire : celle qui parle de l’angoisse du dimanche soir, une angoisse largement partagée, et que je connaissais, de manière aigüe, collégien – j’ai la chance d’en être débarrassé depuis que je ne travaille plus le lundi…
« La sourde angoisse des dimanches soir est retombée sur tout ça comme un voile. Ca ne m’a pas alarmé. Le lendemain l’école reprenait et ce serait mon premier jour, c’était même rassurant d’être pris à la gorge par un sentiment si familier, identifiable et dont on connaissait la source. Une sensation qui vous remontait de l’enfance, en pyjama les cheveux mouillés on dînait devant la télévision, après les frites du samedi midi les hot-dogs du soir et le rôti du dimanche le repas lui-même avait quelque chose d’austère et indiquait qu’on reprenait le cours des choses, devant notre assiette tout nous paraissait soudain rétrécir, nos poumons la dimension des pièces, le temps lui-même. Une tristesse diffuse nous collait aux pattes jusqu’au coucher et des années plus tard, alors même que je n’aurais plus à me rendre nulle part, ni dans aucun bureau ni dans aucune classe, alors que rien de précis ne permettrait de différencier le lundi du dimanche, le même sentiment me viendrait, d’air raréfié et de ventre noué. » (p 41).
Une phrase, plus loin, m’a particulièrement touché :
« Le concret nous cimente, le quotidien nous lie, l’espace nous colle les uns aux autres, et on s’aime d’un amour étrange, inconditionnel, d’une tendresse injustifiable et profonde, qui ne prend pourtant sa source qu’aux lisières. » (p 54)
J’aime cette expression d’ « amour étrange, inconditionnel », même si tout amour garde sa part d’étrangeté, bien sûr.
Une critique de Suicide Girls sur le site CultureCie, signée Anne-Laure Bovéron.
"Suicide Girls" d'Aymeric Patricot : Je de miroirs.
"Avec son deuxième roman, Aymeric Patricot bascule dans l’univers de la tentation de la mort. Un roman noir ? Pas exactement : à travers les figures d’adolescentes et de jeunes femmes suicidaires, Patricot pousse son narrateur à comprendre le vertige qu’il éprouve face à la disparition de son père, et face à sa propre existence. Quelques passages corsés certes mais au final un roman d’une réelle beauté, et aux accents sociologiques éclairants.
L’esquisse…
La dépression et les pensées suicidaires sont-elles héréditaires ? C’est ce que se demande le narrateur de « Suicide Girls », professeur parisien sans histoires. Depuis toujours, il est persuadé que l’accident de son père masque un suicide. Il en parle peu, de peur de peiner, mais la sensation ne le quitte pas. En remontant le fil de ses souvenirs, avant ce tragique décès, il récolte ce qui lui semble être des preuves, des signes avant-coureurs. Très vite, il ne peut plus contrer son attirance pour ces ténébreuses pulsions, qui tiennent de l’obsession. Le narrateur sans nom, "personne" autrement dit, se met alors en quête de jeunes femmes anonymes ayant fait l’expérience du suicide.
Tentatives répétées, mode d’expression d’une souffrance indicible, comportements à risques… il veut comprendre. Il veut leur parler, découvrir leur passé, leurs actes dans les moindres détails, leurs sentiments avant, pendant et après... De recherches sur Internet en virée dans les cafés sordides, le narrateur touche du doigt ce monde parallèle. Il découvre peu à peu un univers angoissant, sanguinolent, où les histoires des unes et des autres sont plus terribles qu’il ne l’imaginait, et bien plus difficiles que la sienne. Pourtant, c’est auprès de ces âmes perdues, et non de son épouse, qu’il perd peu à peu, qu’il trouvera du réconfort et de la beauté.
Une nuit de la Saint-Sylvestre, expatrié à Cherbourg, il rencontre Manon. Cette jeune femme mal dans sa peau, continuellement agressée par les hommes et étrangère à son corps, est pour le narrateur la plus fascinante des ‘suicide girls’. L’amour naît entre eux. Mais l’amour peut-il sauver de tout ?
Douleurs adolescentes
Auteur de deux romans (« Azima la rouge » aux éditions Flammarion, 2006), Aymeric Patricot est intrigué par les femmes dont les vies basculent. Avec « Suicide Girls » il se penche davantage sur l’adolescence. Thème rebattu s’il en faut, mais toujours intarissable, d’autant que ce professeur de lettres en banlieue occupe une place de choix pour observer les failles de la génération de demain.
« Fondé sur l'expérience ou sur des témoignages de gens très proches » de l’auteur, ce roman sonne comme une radiographie des dérives actuelles des adolescents. Automutilation, comportements dangereux, dénégation de soi et de son corps ou jeux de la mort sont en effet des pratiques de plus en plus courantes chez les futurs adultes. Petit miroir d’une frange de nos sociétés, le livre a l’air de suggérer que la mort elle-même, ou du moins sa tentation, est à elle seule le reflet de la vie. Entre jeux de miroirs et « Je » anonymes, le narrateur sans nom tente bien de trouver son être à lui, à travers la « presque-mort » de quelques jeunes vivantes, à travers la mort réelle de son père disparu.
Et s'il trouve quelques réponses à son expérience à travers les tentations des autres, « ratages » qui les a laissées en vie, Patricot rappelle, en filigrane, le propos de Hegel selon lequel « philosopher, c’est vagabonder parmi les tombes ». Apprendre à mourir, apprendre à vivre, s'imaginer demain ou refuser le deuil d'hier : c’est à bien des égards la dynamique d’eros et thanatos qui est ici à l’œuvre, déployant tout à la fois les paradoxes et la complémentarité d’une vie humaine qui, par essence, est coextensive à sa finitude. Quête intime aux accents universels, « Suicide Girls » touche du doigt ce qui, dans les pratiques morbides des adolescents d'aujourd'hui, relève de l'atemporel.
Il ne s’agit donc pas de se rouler dans la boue des sentiments les plus noirs. Certes, certaines descriptions glacent le sang. Mais il se dégage une réelle beauté de ce livre, notamment des pages, magistrales, où Manon prend voix au chapitre, racontant sa vie et sa progressive descente aux enfers. Avec un sens aigu du corps et de la psychologie de ses personnages, Aymeric Patricot touche juste, livrant davantage une pensée de la vie qu'un roman mortifère. Jouant finement sur la gamme des sensations, il séduit jusqu’à l’envoûtement.
Pour la petite histoire…
La photo de couverture est une œuvre d’Irina Ionesco. Il a fallu bien des recherches au sein des éditions Léo Scheer pour trouver une image alliant la dimension tragique et fascinante des « Suicide Girls » sans tomber dans le sinistre, auquel ne se réduit aucunement le livre.
Aymeric Patricot déclare sur le blog de sa maison d’édition : « Je suis par ailleurs d'accord avec Léo, la première couverture (NDLR : un bras tendu d’où s’écoule deux traînées de sang sur fond bleu) me paraissait singulièrement glauque, et s'éloignait trop de la dimension littéraire du roman. C'est vrai qu'il y a un côté assez désuet dans cette photo... Mais c'est une forme d'élégance, et je trouve que cela correspond bien au style qui, malgré le thème très contemporain - voire trash par moments - reste classique ! »
Extrait choisi…
« A mon entrée en sixième, dans un collège du centre ville de Cherbourg, au début des années quatre-vingt-dix, je me suis sentie dans la peau d’un vilain petit canard. Mon rêve aurait été que personne ne me regarde jamais, et c’était avec beaucoup d’inquiétude que je voyais mon corps changer. Je ne cherchais pas à savoir ce qu’il allait devenir, je me contentais de baisser la tête. Ce fameux jour de la piscine, j’avais surtout peur d’être disgracieuse et que la moiteur et le spectacle de nos corps nus démultiplient les cruautés. Je trouvais les adultes vicieux de nous imposer cette épreuve. Je n’avais encore jamais subi de véritable méchanceté, mais je me doutais que j’aurais à en vivre l’expérience. » "
1. Savina : "Suicide Girls" un titre qui d'emblée surprend. Quelle en est la signification ?
Aymeric : Le titre du roman désigne un genre de filles que le narrateur va prendre goût à fréquenter, des filles aux pulsions suicidaires ou qui mettent en scène leur goût pour la mort. Il éprouvera pour elles un amour à la fois tendre et passionné. Mais il est également victime de tensions depuis que son père a disparu dans d’étranges circonstances, et cet amour l’aidera à les exorciser.
L’expression de Suicide Girls a par ailleurs été rendue célèbre par le site du même nom (voir ICI), connu notamment aux Etats-Unis, sur lequel de jeunes femmes tatouées et piercées mettent en ligne des photos d’elles plus ou moins dénudées. Mon roman se contente de reprendre l’expression, en lui donnant un sens plus littéral. Il ne fait qu’une brève référence à ce site.
2. Savina : Le suicide, un thème qui vous obsède comme le héros de votre roman ?
Aymeric : Bien sûr, et l’écriture du roman m’a sans doute aidé à m’en libérer. C’était une obsession liée à ma propre histoire – le père du narrateur est largement inspiré de mon propre père. Je n’ai pas un tempérament suicidaire, et je suis à peu près certain de ne jamais commettre l’irréparable, mais j’ai la sensation de comprendre intimement l’un des mécanismes pouvant mener à ce genre de désespoir. C’est un thème noir, qui peut rebuter le lecteur, mais également très riche d’un point de vue littéraire – il embrasse des thématiques puissantes et vastes.
J’ai lancé l’écriture de ce roman lorsqu’une amie m’a raconté son histoire, une histoire terrifiante qui m’a profondément touché – ce récit constitue l’essentiel de la seconde voix du roman. Outre son écho dans ma propre vie, j’ai trouvé qu’il constituait un matériau idéal pour un roman dense et tendu.
3. Savina : Une histoire qui s’ouvre aux âmes en détresse … Pourquoi avoir écrit sur ce sujet particulièrement ?
Aymeric : Comme je viens de l’expliquer, c’est un sujet qui me concerne en partie. Mais je suis également très frappé, en général, par certains destins de gens littéralement foudroyés par des coups du sort, et notamment ces jeunes femmes victimes d’agressions sur lesquelles j’ai parfois l’impression que la société ferme les yeux. Leur solitude, la profondeur de leur souffrance constituent pour moi un point de fascination, mais aussi l’incarnation de l’horreur absolue qu’il est possible aujourd’hui de subir. Mon précédent roman, « Azima la rouge », traitait également ce thème du traumatisme, et je suis encore loin d’avoir épuisé cet intérêt en moi – bien que je m’attaque aussi par l’écriture à des sujets moins graves !
4. Savina : Une histoire d’amour naîtra entre un professeur fasciné par cette souffrance, et une “suicide girl”. L’amour et la mort, intimement liés selon vous ?
Aymeric : Je n’en ferais pas une règle absolue. J’ai connu des périodes où ma vision de l’amour se révélait étonnamment pessimiste, mais je n’ai plus ce genre de conception. Choisir la mort, il me semble que cela corresponde précisément à un manque d’amour, à l’absence d’espoir. Vous me direz que « Suicide Girls » présente justement l’histoire d’un amour qui s’épanouit sur fond de pulsions noires. Mais il le fait aussi en dépit d’elles : il fleurira sur ces pulsions tout en permettant de s’en dégager.
Disons que l’amour et la mort peuvent être se lier de manière intime, mais qu’ils restent distincts, et que l’un peut prendre le pas sur l’autre – sans vouloir céder au refrain gnan-gnan de « l’amour plus fort que la mort ».
5. Savina : Plonger dans les zones d’ombres de l’être, est-ce finalement découvrir l’humanité et la lumière qui en découle ?
Aymeric : Je ne sais pas si c’est découvrir l’humanité, en tout cas c’est découvrir ce qu’elle a peut-être de plus intense. Disons que c’est la découvrir sous un angle différent. Je ne pense pas que nous ayons tous au plus profond de nous-mêmes des « fantasmes noirs » (rêves de destruction, d’autodestruction…) ; chez beaucoup d’entre nous, ceux-ci restent inconscients et je suis à peu près sûr qu’il existe à cet égard des différences de nature – certains être naissent plus doux que d’autres. En revanche, je crois beaucoup au rôle des circonstances et au fait que certains événements puissent transformer de fond en comble une personnalité. La haine, le désespoir, la jalousie peuvent entrer dans le cœur d’une personne qui n’avait pas l’air d’y être prédestinée. Ce sont des « zones d’ombre circonstancielles », d’une certaine manière, et parler d’elles c’est effectivement présenter l’humanité d’une façon plus complète, c’est-à-dire qui tient compte des contingences.
Quant à la question de la « lumière », je comprends ce mot sans parvenir à me l’approprier, tout au moins dans ce cas-là. Je parlerais plutôt d’intensité, d’incandescence. Je pense qu’il y a comme des « nœuds » dans les personnalités, des points clés, des enjeux brûlants desquels découleront des existences entières. Le plaisir du romancier, bien sûr, est d’identifier ces points-là pour les éclaircir, les mettre à plat, dévoiler leur richesse et même leurs paradoxes – je suis fasciné par cette question du paradoxe au cœur même des instants fondateurs de nos vies.
6. Savina : “Suicide Girls” met en scène ce tragique fait d’actualité chez les jeunes. Etes-vous touché par l’absence de désir de vivre qui caractérise notre époque ?
Aymeric : Je ne suis pas sûr qu’il y ait un manque de désir plus affirmé aujourd’hui. J’ai souvent l’impression, c’est vrai, que la société française traverse une véritable période de dépression – c’est frappant dès que l’on revient de l’étranger -, mais cela me paraît dépendre davantage d’une zone géographique (en l’occurrence, l’Europe de l’Ouest ? Ou bien seulement la France ?) que d’une époque. Le roman « Suicide Girls », par ailleurs, ne me paraît pas lié à une actualité précise… Il se fait l’écho d’un certain mal-être, mais ce genre de souffrance a sans doute toujours existé. Les violences qu’il décrit ne sont pas l’apanage non plus de notre époque – même si nous sommes plus sensibles, aujourd’hui, à la présence de la violence parmi nous, et que certaines formes de violence apparaissent ou s’accentuent. Je trouve globalement que nous vivons une époque plus dure qu’il y a, mettons, trente ans, traversée par des peurs en plus grand nombre – du moins, c’est ainsi que les gens le ressentent. Autant de thèmes qui m’inspirent pour l’écriture d’autres textes.
7. Savina : Après qu’un jeune ait lu votre roman, n’y a-t-il pas de risque qu’il soit tenté d’appartenir un groupe comme “Suicide Girls” ? Ne craignez-vous pas d’enfoncer davantage un lecteur fragile ?
Aymeric : Pas du tout. Tout d’abord parce que le roman se finit sur une note positive. Mais quand bien même il s’achèverait de manière tragique, je suis persuadé que la littérature, et l’art en général, ont une réelle fonction cathartique. Bien sûr, il y aura toujours des cas particuliers, des gens faibles, influençables, qui tireront prétexte d’une œuvre noire. Mais ce sont les exceptions. Je ne connais pas de lecteurs de polars – et encore moins d’auteurs de polars ! – qui deviennent serial killers par la seule magie des mots. Plus généralement, je ne connais personne à qui la lecture ait fait du mal. Elle participe d’un travail d’élucidation sur soi, sur le monde, forcément bénéfiques. A moins que l’on suppose néfaste le phénomène même de la prise de conscience…
A ce propos, il m’arrive souvent d’essuyer des remarques effrayées de gens qui s’étonnent que j’écrive sur un sujet si sombre. Mais la littérature n’est faite que de cela ! Que l’on pense à Shakespeare, à Racine… Les auteurs les plus académiques ne parlent que d’incestes, de viols, de meurtres, de trahisons. A côté de ces monuments, mes petites suicide girls me paraissent bien douces, bien rêveuses…
8. Savina : Que retirez-vous personnellement après avoir écrit ce livre ?
Aymeric : Il y a justement un effet cathartique indéniable. En tant qu’auteur, on accumule une certaine « tension » personnelle autour d’un thème, d’une obsession ; ce texte découle d’une réflexion que je mène depuis des années. C’était un texte qu’il m’était sans doute indispensable d’écrire, et je ne peux qu’être heureux d’avoir poussé à terme le processus d’écriture et de publication.
D’un point de vue plus strictement littéraire, je pense avoir fait de nets progrès par rapport à mon premier roman, « Azima la rouge », dont j’aime moins, maintenant, les phrases courtes et saturées de formules. Mon style s’est épanoui, a pris de l’ampleur. Je pense avoir atteint comme un palier, que j’assume davantage, d’une facture plus classique. Je relirai sans doute ce roman avec moins de déplaisir dans quelques années. J’ai aussi approfondi mon propos, affiné le trait. Pour toutes ces raisons, je suis heureux de pouvoir offrir ce texte au lecteur et partager leurs impressions, tout en m’appuyant dessus pour franchir l’étape littéraire suivante.
9. Savina : Un dernier message pour les lecteurs de ce blog ?
Aymeric : « Que la force de la littérature soit avec vous ! » N’oubliez pas qu’elle a ce pouvoir (elle et ses excellents ambassadeurs, comme le blog que vous avez la chance de lire) d’élucider nos vies et de les tirer vers leurs parts lumineuses. Nous parlions tout à l’heure de lumière, et si la littérature ne peut sans doute pas éteindre tout à fait la douleur, elle peut sûrement la convertir en lumière, oui, en une sorte de force vive d’évidence et de clarté. C’est le miracle des mots que l’on pose sur les choses : ils en annulent la pesanteur.
10. Savina : Merci beaucoup d’avoir répondu sans détour à ces questions et par conséquent, de nous éclairer sur ce thème si délicat.
Voici l'article que je publie dans le prochain numéro de la Revue Littéraire à propos de la sortie du nouveau livre de Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme, aux éditions Gallimard (collection L'Infini) :
"Dans Tokyo, petits portraits de l’aube (Gallimard, L’Infini, 2004), Michaël Ferrier s’appliquait à évoquer la mégapole japonaise dans une prose fluide et légère. Le narrateur y décrivait des lieux, des personnages et des situations sans fil narratif précis, ni trame psychologique appuyée, attentif à capter de Tokyo comme une musique de fond, un rythme intelligent.
Dans Sympathie pour le fantôme, il reprend le dispositif et lui donne de l’ampleur. Virées nocturnes, projets littéraires, séminaires ubuesques… Le narrateur évolue dans un Tokyo rapide, lumineux, sensuel, résolument moderne, résolument mouvant. Il en profite pour réfléchir à quelques figures historiques et culturelles françaises qui, malgré leur statut marginal, ou bien grâce à lui, représentent mieux que d’autres un certain peuple français : « Ce sont eux qu’on a enlevés de l’Histoire ou qu’on n’y a pas laissés entrer. Ce sont les oubliés du destin, les morts pour rien. (…) Ce sont des gens comme toi et moi, et en même temps de grandes figures de la rébellion : à eux trois, et chacun dans des domaines différents (le marché de l’art, la littérature, l’économie), ils ont fait entrer la France dans la modernité… » (page 80)
On suit par exemple le destin d’Edmond Albius, jeune esclave noir du 19ème siècle qui par son sens inouï de l’observation découvre le principe de la fécondation artificielle de la vanille. Rien ne le prédestinait à briller, tout lui promettait l’anonymat et la réclusion. Et le voilà pendant quelques années déployant son génie dans les jardins des plus grandes familles, sous l’œil admiratif et jaloux des autres botanistes – ce qui le tirera pas de la misère, loin s’en faut.
Michaël Ferrier se livre par ailleurs à une vive satire du monde universitaire, ridiculisé par ses discussions épiques et sa frénésie de réunions. Il y a des pointes céliniennes dans ces descriptions de vieux professeurs et de vains débats. « Mameda est toujours à côté de Nezumi comme un chien fidèle. Tout ce que Nezumi dit, il le répète. Mentalité : mollusque. Il opine désespérément du chef, il branlotte sans fin du collet, en attendant son tour. » (page 131)
Pas étonnant que le narrateur se livre, dans le dernier chapitre, à un éloge de Thelonious Monk : « Ah, Monk… Faire par l’écriture ce qu’il arrive à faire en musique… Il bouscule tout, la mélodie, le rythme. Perturbation radicale… Il ferme les yeux, respire et plonge, transperce, sillonne, déraille puis revient… » (page 257) Il y a du jazz, en effet, dans l’écriture de Michaël Ferrier. Digressions fantaisistes, mots rapides, notes enjouées… Goût pour le jazz que partage d’ailleurs Philippe Sollers, dont on sent l’influence ici par certains thèmes de prédilection (celui du Temps, grande affaire littéraire, le Temps dans lequel plonger pour en faire ses délices…), mais aussi par ce ton brillant et primesautier, discrètement satirique, truffée de dialogues incisifs et faussement nonchalants, très ironiques vis-à-vis de l’époque actuelle, accusée de se laisser dominer par un sentiment d’urgence vide, un terrible esprit de sérieux, l’oubli de la vie, la vraie, c’est-à-dire l’attention aux corps, à la musique…
Michaël Ferrier fait l’éloge de quelques fantômes qui ont marqué l’Histoire de France, et la font encore, mais il n’est pas un fantôme, lui, constamment en alerte, la plume vive et le sourire aux lèvres, mi-moqueur mi-jouisseur."
On entend souvent que la littérature française est moribonde, mais chaque rentrée littéraire me donne l'impression inverse, et même le sentiment d'une inquiétante prolifération – comment tout lire (près de 500 nouveaux romans français cette année !), comment lire même une bonne partie de ce que l’on désigne comme de la littérature valable, et poursuivre en même temps sa fréquentation des classiques ? (Je me suis promis par exemple cette année de lire enfin Moby Dick, de me plonger dans Thoreau, de poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart ainsi que l’œuvre de Philip Roth).
A propos de sélection des livres à lire, quelques bonnes nouvelles (modestes encore) sur le front des articles à propos des Suicide Girls, sorti le 18 août dernier : une dépêche AFP qui cite brièvement le roman, dépêche reprise et remodelée dans Libération (lire ICI) ; Le Monde des Livres du jeudi 19 août le cite également dans une recension de quelques romans classés par thèmes (lire ICI) ; le site Rue89, dans un article signé par Hubert Artus, Abécédaire de la rentrée littéraire, y fait également référence.
On peut lire par exemple dans Libération :
" (...) La mort rôde aussi, avec une prédilection pour le suicide. C’est le thème du huitième livre très attendu d’ Olivier Adam, Le coeur régulier (Editions de l’Olivier). Sarah, soeur cadette de Nathan qui s’est jeté du haut d’une falaise au Japon, effectue un pélerinage lugubre dans des paysages de bambous et de cèdres pour tenter de comprendre son geste. Alexandre Lacroix revient dans L’orfelin (Flammarion) sur la découverte, alors qu’il était enfant, de son père pendu à une poutre. Dans Suicide Girls (Léo Scheer), Aymeric Patricot retrace le parcours d’un jeune prof fasciné par le suicide. Le Seuil publie également Burqa de chair, roman posthume de Nelly Arcand qui s’est suicidée l’an dernier. (..)"
Brrrr...
Je me permets de reproduire également ici le mail d’un « ami facebook » racontant une anecdote sympathique à propos du livre :
" J'ai vu une personne dans la rue qui lisait votre roman, dans le marais. Je lui ai donc demandé de m'en parler.
Elle m'a dit qu'elle trouvait que le roman se lisait bien, qu'il était prenant, qu'elle le finirait probablement assez vite, et enfin qu'elle aimait particulièrement la description de la psychologie des personnages (extrait à l'appui).
C'était une libraire, qui avait lu un encart, m'a-t-elle dit, dans Libération, ou Télérama, elle ne se souvenait plus.
Détail amusant, elle m'a demandé ensuite si j'étais l'auteur. J'ai dû lui dire que non, mais je dois avouer que la tentation m'est venu de répondre oui ! Pour connaître, sans doute, la joie narcissique d'être pris pour un type talentueux...
« Le texte que j’ai fait pour le spectacle chorégraphique de 1997, (…), je l’ai vraiment écrit, je l’ai prononcé certains soirs avec une très grande violence, dans un mouvement de révolte contre la sexualité, quelle qu’elle soit, contre la fatalité sexuelle. Cette obligation à la sexualité qu’il y a en l’homme, c’est une des tâches les plus terribles de l’homme, à mon avis, contrairement à tout ce qu’on dit, bien entendu. C’est une hantise, une obsession. (…) Dans Progénitures, le peuple apparaît comme soumis à cette obligation-là. On y voit des figures contraintes, obligées de forniquer comme on bêche, dans ces bordels-là ; après, on entre et on refornique dans le foyer. C’est sans cesse qu’on travaille… il y faut beaucoup de semence, vaine dans le ou la putain, utile dans l’épouse. » (page 42)
Je n’avais jamais vraiment réfléchi à cette vision possible de la sexualité comme labeur, comme malédiction – sauf bien sûr dans le cas du viol ou de la prostitution. Cela m’a laissé d’autant plus songeur que je venais de terminer ma lecture du livre imposant de Coralie Trinh Thi (l’actrice porno française qui a participé à l’adaptation cinématographique de Baise-Moi, de Virginie Despentes), La Voie Humide, vaste autobiographie (l’auteur est pourtant jeune) dans laquelle elle raconte sa carrière dans le X, ses amours, ses douleurs… Je ne m’attendais pas à ce niveau d’exigence littéraire. Plus de sept cents pages assez denses, parfaitement fluides, jamais naïves, ne donnant jamais dans le pathétique ou le sordide – et pour cause, Coralie Trinh Thi défend l’idée d’une sexualité épanouie possible dans la pornographie, et sa compatibilité avec une vie personnelle riche, excessive, sincère, ainsi qu’avec une réelle ambition artistique dont ce livre est le témoignage (l’auteur a-t-elle eu recours à un nègre ? Je ne pense pas, vue l’ampleur du projet…)
La qualité du livre tient à la succession, comme on s’y attend, de scènes savoureuses sur le milieu de la pornographie, mais aussi de longues et belles pages sur la profondeur de la sensualité, la recherche du bonheur, l’attachement amoureux… Ce livre n’a pas à rougir, je trouve, de la comparaison avec l’œuvre d’une des grandes prêtresses des journaux érotiques, Anaïs Nin, que j’évoquerai bientôt.
Extrait (à propos du tournage de Baise Moi) :
« La pression morale devenait insoutenable. La réprobation muette de tous les membres de l’équipe, avant chaque scène hard, augmentait en même temps que leur attachement à Karen et Raf. Elles leur avaient dit qu’elles étaient sorties de l’enfer du porno, qu’elles ne voulaient plus en faire, sauf pour Baise-moi… Mon malaise se précisait. Elles ne nous avaient jamais dit explicitement que le hard leur coûtait tant, qu’elles détestaient le faire, qu’elles trouvaient cela mal, et pourtant… Elles faisaient le film en dépit du hard, un sacrifice, un dommage collatéral, alors que c’était un de ses centres. Nous n’avions jamais envisagé de corrompre l’innocence, de manipuler ou de faire pression, d’arracher quoi que ce soit, comme certains réalisateurs s’en croient le droit. Ce film était possible avec elles, ces filles parfaites qui étaient aussi hardeuses. Mais travailler avec des professionnelles aguerries ne suffisait pas à garantir un rapport sain à la sexualité. On ne pouvait échapper à la culpabilité. » (page 512)
N.b. : je pars deux semaines en Australie… Reprise du blog mi-août !
La couverture est enfin prête, le livre devrait nous arriver par cartons entiers dans une dizaine de jours... Cela fait deux mois que nous prospectons, Florent Georgesco, Léo Scheer et moi pour trouver la photo qui convienne et je suis très fier de celle que nous avons finalement choisie, un superbe cliché de la célèbre photographe Irina Ionesco.
Un premier projet de couverture avait été celui-ci, et je pense que c'est une bonne chose que nous ayons fait l'effort de chercher autre chose :
Vous pouvez décrouvrir ICI (blog des Editions Léo Scheer) une série de premières réactions de lecteurs du blog en question à propos du projet initial. Et LA (2nd billet sur le blog des ELS) une seconde discussion sur la couverture finalement adoptée.
Je passe un temps fou dans les cafés – d’une certaine manière, ils sont ma demeure, dispersée d’un bout à l’autre de Paris… Et j’ai remarqué combien chaque établissement menait une politique identifiable en termes de recrutement : les mois défilent, les serveurs se suivent et se ressemblent… La plupart des cafés proposent chaque fois le même modèle. Dans l’un, ce sont des types secs et vieillissants ; dans l’autre, de jolies filles de vingt-ans ; dans le troisième de belles trentenaires d’un mètre soixante, solidement charpentées. Je ne sais pas si les patrons sont conscients de leurs choix, je serais très curieux d’en parler avec eux.
Peut-être eux-mêmes établissent-ils des typologies de clients ? J’ai d’ailleurs repéré quelques clients obsessionnels des cafés du Marais, comme ce vieil américain, l’air un peu triste, perdu dans une grande gabardine de feutre beige, dévorant la presse avec inquiétude et nostalgie. Je pense qu’il m’a repéré, de son côté…
Toujours est-il que cette vie dans les cafés, menée depuis quatre ans maintenant, a sans doute influencé mon goût récent pour ce que j’appelle « la littérature du bonheur », tous ces livres à l’écriture paisible et contemplative, faisant le bilan d’une existence ou le portrait d’une famille, d’une ville, d’une époque, à distance raisonnable, et privilégiant la sage observation, la dissection des choses et des sentiments, le mot juste posé sur les sensations, les couleurs et les notes.
Il y a Colette, bien sûr, la merveilleuse Colette dont j’aimerais connaître par cœur certains des livres ; Proust dont les descriptions de paysages, de fleurs ou de tableaux restent sans équivalent ; et mille petits livres moins ambitieux mais parfois tout aussi touchants, parmi lesquels l'avant-dernier livre de Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, retraçant l’histoire de sa famille depuis l’accession d’un de ses membres, René Cotty, à la présidence de la République française. Atmosphère douce et nostalgique dans ces pages où l’auteur évoque son enfance normande, entre les usines havraises et les falaises d’Etretat, et tous ces étés qu’il a passés, et qu’il passe encore, sur les galets près de l’aiguille creuse.
J’ai d’autant plus été sensible à ce livre que j’ai moi-même grandi au Havre, connu Etretat, et que j’ai toujours autant de plaisir à retrouver les plages sévères et charmantes de Normandie. J’ai beaucoup aimé la prose complice et tendre de Duteurtre, sa chronique familiale ironique mais sans méchanceté. Et j’ai souri lorsque j’ai noté la fréquence du mot « charme » sous sa plume, un mot que je finissais par guetter et souligner (il y en a beaucoup, des auteurs qui reviennent sans avoir l’air de s’en rendre compte vers des expressions fétiches, comme Houellebecq qui ne peut s’empêcher d’écrire le mot « pénible » toutes les dix pages environ – ce qui me fait toujours rire).
« Devenu parisien, je compris soudain, pleinement, l’attrait des fraîcheurs normandes. Quand j’habitais au Havre, où le vent soufflait trop fort, je rêvais de contrées ensoleillées. J’avais passé quelques séjours étouffants à Aix-en-Provence, errant dans les rues brûlantes en me persuadant d’y prendre du plaisir… Depuis mon installation dans la capitale, je m’avisais que cette côté du pays de Caux, qui s’étend du Havre à Dieppe, était pour moi le plus aimable des rivages. J’aimais de plus en plus ses falaises tombant à pic, son eau grise ou turquoise au gré du ciel changeant, ses plages en pente raide, si bien adaptées aux plaisirs de la nage. A peine éloigné de cette région, il m’apparut même que j’adorais ces grands bains salés qui, enfant, me paraissaient détestables. » (Les pieds dans l’eau, Folio 2010, page 142)
Ce n’est pas tous les jours qu’on se reconnaît dans un chapitre entier de roman, phrase après phrase, avec le sentiment non seulement d’avoir pu écrire tout ce qu’on lit, mais même d’en avoir eu le projet.
Le roman de Fabrice Humbert, L’origine de la violence (Editions du Passage), très remarqué par la critique et le public en 2009, fait partie de ces textes qui m’ont fortement marqué les semaines dernières. Outre l’intrigue rondement menée (le narrateur croît identifier son père sur une photo prise dans un camp de concentration nazie, et découvre progressivement un pan caché de l’histoire de sa famille) et des pages magnifiques sur les tragédies collectives ou individuelles (certains chapitres ont la vivacité, la splendeur cruelle de Maupassant), c’est le personnage du narrateur qui m’a bouleversé.
Jamais je ne m’étais senti si proche d’un auteur, à la fois dans cette part de lui-même qu’il laisse transparaître (pour autant que l’on croit percer à jour certaines données biographiques dans le déploiement de la fiction) et dans l’approche du travail littéraire qu’il propose.
Le premier chapitre de la deuxième partie, notamment, m’a saisi :
« La violence ne m’a jamais quitté.
Je suis l’homme le plus gentil du monde. Avec mes élèves de sixième et de cinquième, au lycée franco-allemand, je suis l’homme le plus doux qui soit. En plusieurs années d’enseignement, je crois ne m’être jamais mis en colère. Ils me font rire et je les trouve incroyablement touchants et drôles, si merveilleusement enfantins, juste avant le grand départ de l’adolescence qui va les perturber pour des années. Dans la vie courante, je suis calme, presque lymphatique, marchant lentement dans la rue, le nez en l’air, comme un benêt.
Mais l’envers du décor, c’est l’autre homme. Celui qu’un mot agresse, qu’une élévation de la voix inquiète, met sur ses gardes, comme un animal. Celui qu’un geste trop brusque du bras alerte. Celui qui se réveille le matin plein d’angoisse et qui doit organiser ses pensées pour faire le bilan de sa vie et déclarer : « Il n’y a aucun motif d’inquiétude, calme-toi. » » (L’Origine de la violence, Livre de Poche 2010, page 169)
Je ne cite que ce passage, mais j'aurais pu reproduire le chapitre entier. Bien sûr, je ne pourrais reprendre à mon compte chaque détail (je suis à la fois plus colérique dans la vie quotidienne, et moins hanté par la question de la violence). Mais ce partage que le narrateur opère entre deux pans de sa personne, celui de la douceur et celui de l’obsession de la brutalité, ce partage-là je pourrais le revendiquer. J’en ai fait l’objet de certains écrits (non publiés), et Suicide Girls abordera d’ailleurs ce thème.
Le plus troublant est dans ce qui suit :
« J’ai tenté autrefois d’écrire un livre sur l’assassinat d’une jeune fille, dans une cité de banlieue. Comme on le voit, je suis spécialisé dans les histoires riantes. Pour diverses raisons, ce livre fut un échec et je l’abandonnai. Mais je me souviens très bien de l’obsession qu’était devenue pour moi, ainsi que pour le personnage principal, cette jeune victime, comme si nos vies se jouaient dans l’exhumation romanesque de ce corps adolescent, alors même qu’il s’agissait d’une parfaite invention, que je n’avais même pas pris pour appui un fait divers. Mais mon esprit – et plus encore celui du personnage que j’avais créé – ne vivait plus que pour ce fantôme, ce tissu de songes au corps détruit. » (Page 170)
Ce roman qu’il n’a pas écrit, je l’ai écrit ! C’est Azima la Rouge… Le meurtre a été remplacé par le viol, mais il semble que les alchimies créatrices aient suivi des chemins comparables. Nul doute que cette Origine de la violence (beau titre) va m’inciter à pousser plus loin l’exploration de cette piste romanesque, du moins m’encourager à plus de lucidité encore… En attendant d’écrire un jour un grand livre heureux, comme ce devrait être le rêve de tout écrivain !
Plusieurs fois, j'ai trouvé très pénible qu'une fille puisse me dire : "Ne t'inquiète pas, tu vas oublier... C'est vrai qu'on s'est aimé très fort, tous les deux... Mais ça passe... Tu verras... Laisse faire le temps... Tu m'oublieras, comme le reste..." (Sous-entendu : moi je t'ai déjà un peu oublié...)
Je trouvais ça révoltant... Et d'une tristesse ! Quoi, déjà si peu de romantisme après des semaines de sentimentalisme ? La même fille pouvait me dire, à quelques jours d'intervalle : "Je t'aimerai toute ma vie... Tu es celui que j'ai le plus aimé...", puis : "Je vais disparaître de ton esprit, tu vas disparaître du mien et ce sera très bien." Forcément, je ne pouvais être qu'en colère contre le personnage d'amoureuse folle qu'elle avait monté de toutes pièces.
A moins qu'on puisse concevoir des phases de sincérité successives et contradictoires... "Je t'aime absolument le jour J", puis : "Je t'oublie absolument le jour J + 1." Je le comprends, mais j'ai du mal à m'y faire. Quoi que, les années passant, effectivement... Mais alors il faudrait faire l'effort de ne plus utiliser de mots trop romantiques !
Je suis heureux de voir que Barthes éprouvait le même mouvement de répulsion contre cette sorte de fatalisme temporel. C'est avec un plaisir gourmand que je dévore ainsi les pages pourtant pathétiques de son Journal de Deuil (Seuil-Imec, en librairie depuis le 5/02/09), le journal qu'il a tenu depuis la mort de sa mère en 1977. On y découvre le constat pur et simple de la souffrance, et le refus d'en être consolé... C'est magnifique, comme à peu près toujours chez Barthes, avec ce miracle constant de l'intelligence lumineuse...
"20 mars
On dit (me dit Mme Panzera) : le Temps apaise le deuil - Non, le Temps ne fait rien passer ; il fait passer seulement l'émotivité du deuil."
"12 mai
J'oscille - dans l'obscurité - entre la constatation (mais précisément : juste ?) que je ne suis malheureux que par moments, par à-coups, d'une façon sporadique, même si ces spasmes sont rapprochés - et la conviction qu'au fond, en fait, je suis sans cesse, tout le temps, malheureux depuis la mort de mam."
(Court moment d'anthologie dans ce débat entre Zemmour et Wolton sur France O : observez bien les tics d'agacement du présentateur, Jean-Marc Bramy, qui montent en puissance à partir de 5'30" pour exploser vers la 6eme minute dans un coup de gueule très peu crédible ! J'ai vraiment cru me reconnaître lorsque je perds patience face à une classe... Je dois faire le même effet de colère pas du tout impressionnante)
Dans mes classes de seconde au lycée de La Courneuve (93) :
1) - Nous venons de voir quelques-uns des types que l'on retrouve souvent dans le théâtre classique... Le jeune premier... L'amoureuse... Le valet... La confidente... Comment appelle-t-on d'ailleurs le vieux monsieur qui veut épouser la jeune femme ?
Toute la classe, enthousiaste et d'une seule voix :
- Le pédophile !
- J'aurais préféré le barbon, mais bon...
2) - Monsieur, vous êtes trop gentil...
- Ah oui ? Pourquoi tu dis ça ?
- Vous laissez passer trop de trucs... Les retards, les bavardages, tout ça...
- C'est vrai, tu as raison... J'avais d'ailleurs l'intention de resserrer la vis... Je vais sanctionner beaucoup plus sévèrement le bavardage, maintenant...
Une élève habituellemet bavarde, à quelques rangs de là, me fait signe discrètement et murmure, penaude :
- Oh non, s'il vous plaît, Monsieur, restez gentil...
3) Des voisin de table dans un Starbuck's du Marais :
- Putain, mais qu'est-ce que tu te mets, là ?
- Rien...
- Putain mais c'est vert ton truc !
- Je te dis que c'est rien !
- C'est du maquillage, non ?
- C'est rien, putain, merde !
- Putain, tu te mets du maquillage à l'avocat, c'est ça ?
- Putain mais t'es vraiment trop con, toi, tu le sais ça ? T'es vraiment trop con putain...
- Putain, du maquillage à l'avocat...
Il est temps je crois d'arrêter là ce blog - du moins de changer le rythme des billets : depuis plus de deux ans maintenant, je m'efforce de présenter deux ou trois billets par semaine, un oeil rivé sur les statistiques, et j'aimerais ne plus me soucier de délais. Je vais me contenter désormais de billets plus rares, seulement quand le désir m'en viendra, l'envie d'écrire sur un sujet précis.
J'ai envie de réfléchir, aussi, à un autre blog, anonyme celui-ci, pour me livrer à des expériences plus radicales (d'un point de vue artistique). Je vais me laisser quelques semaines pour aboutir à la forme qui conviendrait à mes envies de tâtonnement, dans un domaine qu'on pourrait définir comme "l'association poésie-photo".
Rapide bilan des deux années passées derrière cet écran : un début maladroit, à la fois trop théorique et parfois véhément (lié notamment au fait que je débutais en collège dans le 94, et que l'expérience m'a heurté). Cela m'a valu quelques solides inimitiés - fruit de malentendus, à mon humble avis : cela ne m'empêche pas de le regretter...
Puis une vitesse de croisière, qui s'est mise en place après la première année, et qui a atteint sa (modeste) apogée dans la première moitié de 2008, avec 250 visiteurs uniques quotidiens. J'ai beaucoup aimé pratiquer ce mélange de chroniques littéraires et de discrets billets d'humeur, ponctués de perles de mes cours de français. Je remercie au passage les quelques internautes qui auront régulièrement enrichi le site de leurs commentaires.
Il me reste à vous souhaiter une excellente année 2009, saturée d'expériences littéraires de toutes sortes !
(En vidéo, la bande-annonce du meilleur film de 2008 à mon goût, parmi les 70 environ que je suis allé voir : No Country For Old Men, des Frères Coen)
Il y a des romans qui s'abattent sur vous dès les premières pages : c'est la sensation que j'ai ressentie quand je me suis plongé dans la lecture du classique de Carson Mc Cullers, cet écrivain surdouée, publiée si jeune : Le coeur est un chasseur solitaire, merveilleux titre pour un roman qui ne l'est pas moins, tout en tendresse, en subtilités psychologiques et en épaisseur humaine.
Force est de reconnaître cependant que le premier chapitre (récit de l'amitié de deux sourds-muets dans une petite ville du sud des Etats-Unis), éblouissant de densité romanesque et de fluidité, laisse attendre beaucoup de la suite, et qu'on est assez naturellement déçu quand on poursuit le livre (la chronique douce-amère, assez lente, des vies modestes que mènent les propriétaires et les clients principaux d'un petit bar), même si la douceur et la qualité de l'écriture restent au rendez-vous.
Même sentiment avec l'imposant roman de Norman Rush, Accouplement, acclamé par la critique et tenu par beaucoup pour l'un des livres les plus importants du siècle aux Etats-Unis : les premières pages sont impressionnantes, car on tient un pavé dans les mains et le monologue de cette jeune femme qui débarque en Afrique et tombe bientôt amoureuse d'un personnage romanesque de la savane vous emporte d'emblée par sa clarté, la richesse des informations fournies, le rendu des sentiments...
La force de cette première impression dépent évidemment de l'épaisseur du livre, car on devient curieux de savoir si l'auteur saura maintenir la pression pendant plus de 500 (grandes) pages. Mais il ne la maintient que très peu, justement, et le livre sombre (du moins dans ce que j'en ai lu pour l'instant) dans un savant bavardage qui n'est pas inintéressant, mais ressemble vraiment à une performance, celle d'un auteur qui cherche à écrire le plus possible et à épater le lecteur par son art de la digression permanente.
Je me rappelle d'ailleurs avoir été très déçu par un autre roman américain encensé par la critique, il y a quelques petites années de cela, Les Corrections de Franzen, interminable opus sur les déboires d'une famille qui part en vrille... Chaque page pouvait être considérée comme un beau morceau d'analyse sociologique mêlé de grotesque et d'anecdotes héroï-comiques, mais mises à bout cela devenait indigeste (il faudrait que je le relise, cependant). Difficile à trouver, l'équilibre entre digressions brillantes et pur et simple bavardage...
(Clip de la semaine : je découvre en ce moment la discographie du groupe Foo Fighters, formé par la batteur de Nirvana juste après la mort de Kurt Cobain. Leur dernier album en date, Echoes, silence, patience and Grace, sorti en 2007, est un savant mélange de pop-rock et de métal, à l'image de l'incroyable premier titre, The Pretender, dont le clip est une merveille de rage et d'énergie plus ou moins contenue.)
1) Toujours cette satanée politesse excessive :
quand un élève sur le chemin de la sortie de cours balance un chewing-gum ou une boule de papier dans la corbeille, j'ai fâcheusement tendance à lui dire merci.
Mais il m'arrive de croiser des personnes qui souffrent du même symptôme : tout à l'heure je cherchais à m'extraire péniblement d'une rame surchargée du métro, bousculant plusieurs voyageurs alors que j'aurais dû m'y prendre beaucoup plus tôt. L'un d'eux m'a dit, textuellement : "Je vous prie de bien vouloir me pardonner..."
2) "Baudelaire se compare dans ce poème à un gros meuble contenant des billets doux... Quelqu'un peut-il m'expliquer ce qu'est un billet doux ?
- Euh, c'est un billet de cinq cents Euros ?
- Comment ça ?
- Bah c'est doux, Monsieur, un billet de cinq cents Europs... C'est très doux, même, cinq cents Euros...
3) A 8h30, petit exercice de rédaction dans une classe de seconde. Il s'agit d'écrire un court poème, sachant que le ton peut être mélancolique, dramatique, euphorique, ou même comique. Mouvement d'humeur d'un élève :
"Vas-y, je suis pas comique, moi, à 8h du matin ! C'est pas possible, ça, Monsieur !"
"Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d'appeler la "gauche-caviar" (...). Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.
Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait encore me faire trop d'honneur que de me ranger dans la peau ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu'un beauf. Auteur plat, sans style, je n'ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d'une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolées. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser."
C'est ainsi que Houellebecq ouvre le feu dans cette correspondance avec BHL, publiée sous le titre Ennemis Publics et annoncée comme un des grands coups littéraires de cette rentrée. Maintenant on peut lire à peu près partout que les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances (tirage de 150 000 pour des ventes qui n'atteignent pas encore les 40 000), et je ne vois d'ailleurs rien de bien étonnant là-dedans : j'ai été surpris qu'on table sur un immense succès pour ce genre de livre, surtout de la part de deux écrivains qu'on voit souvent et qui s'attirent de nombreux commentaires sur leur vie privée. Comment espérer susciter dans ces conditions de véritable curiosité ?
Pourtant je me suis jeté sur le volume, en bon fan de Houellebecq et en lecteur régulier de BHL. Je l'ai lu d'une traite, à la fois saisi par l'évidence de leurs proses respectives (style fluide et solennel de BHL, celui qu'il a dû se forger dans ses copies de philo de Khâgne, et plume toujours aussi délicieusement désinvolte et pince-sans-rire de Houellebecq, avec des touches de gravité parfaitement bien senties), et impatient de voir où le livre nous menait exactement.
La réponse est qu'il ne mène pas vraiment quelque part, le titre indiquant un thème, celui de l'hostilité que tous les deux s'attirent, auquel les deux auteurs ne consacrent qu'une poignée de pages. Il s'agit en fait pour eux de préciser leurs positions philosophiques respectives, et de faire le point sur quelques données biographiques parfois malmenées par la critique. Certaines pages sont savoureuses, par exemple quand Houellebecq précise son rapport à la France :
"Jamais je ne me suis senti de devoir, ni d'obligation, par rapport à la France, et le choix d'un pays de résidence a pour moi à peu près autant de résonance émotive que le choix d'un hôtel. Nous sommes de passage sur cette Terre, je l'ai maintenant parfaitement compris ; nous n'avons pas de racines, nous ne produisons pas de fruit. Notre mode d'existence, en résumé, est différent de celui des arbres. Cela dit j'aime beaucoup les arbres, je les aime même de plus en plus; mais je n'en suis pas un. Nous serions plutôt des pierres, lancées dans le vide, et aussi libres qu'elles ; ou, si l'on tient absolument à voir les choses du bon côté, nous serions un peu comme des comètes. (...)
Il se peut que je revienne un jour en France, et ce sera pour une raison très simple : j'en aurai assez de parler et de lire en anglais, dans ma vie quotidienne. Ca m'énerve un peu de manifester cet attachement à ma langue, je trouve que ça fait posture d'écrivain ; mais c'est la vérité. (...)
Il y a aussi ce qu'on pourrait appeler la France de Denis Tillinac - départementales et confit de canard. (...) Nous avons affaire à un très beau pays. Ces paysages ruraux, avec la subtile alliance de champs cultivés, de prairies et de bois. Les villages au milieu, la pierre des maisons, l'architecture des églises. Tout ceci changeant vite, en cinquante kilomètres on découvre une autre composition, tout aussi harmonieuse. C'est incroyablement beau, ce qu'ont réussi à faire, au cours des siècles, des générations de paysans anonymes." (Extrait de Ennemis Publics, pp 122-124)
Mais le plus surprenant, le plus saillant reste bien la page d'ouverture... Quel est le degré de sincérité de ce double portrait qui doit ravir tous ceux que nos deux auteur exaspèrent ? Quelle part de jeu, de provocation ?
Ne fallait-il pas un vrai goût du risque pour que BHL laisse passer dès les premières lignes une satire aussi mordante ? Lui qu'on dépeint souvent comme un homme dépourvu d'humour fait preuve ici d'un détachement qui ressemble fort à un coup de poker, un pied de nez à toutes les moqueries. Le rêve aurait été que tout le livre soit de cet acabit...
(Clip de la semaine : sublime chanson que ce I love you golden blue, titre crépusculaire pour le groupe Sonic Youth, qui signait avec cet avant-dernier album, Sonic Nurse, son album le plus mélodique et le plus délicieusement mélancolique... Le son Sonic Youth, on le retrouve quasiment à l'identique sur chaque album, mais il est tellement efficace...)
Hier matin, conversation échevelée près de la photocopieuse : une collègue de mon lycée de la Courneuve, par ailleurs poétesse émérite (je connaissais son nom, j'avais d'ailleurs plusieurs volumes d'elle dans le rayon que je consacre à la poésie), publiée chez P.O.L, m'a remonté le moral après le coup dur qui m'était arrivé la veille. Extrait :
- Je m'en sors pas ! Depuis deux ans, tout ce que j'entreprends est un échec ! Hier, ce renvoi d'un boulot qui me tenait à coeur, comme un malpropre... Et puis tous ces manuscrits qu'on me refuse, encore et toujours, mois après mois... Et puis mon couple, qui s'est pété la gueule, et puis... Comment tu fais, toi, pour tenir le coup ? Franchement, cette manie d'écrire, j'ai l'impression qu'elle me bouffe la vie, et qu'il n'en reste pas grand chose... C'est dingue les sacrifices que ça implique !
- C'est sûr ! Moi je tiens parce qu'on est tout un petit groupe de poètes, chez P.O.L., une dizaine, et qu'on se sert les coudes à toute occasion ! Notre éditeur nous apporte un soutien considérable ! Il m'a souvent dit : "Je prendrai tout ce que vous m'apportez, ma chère ! Je veux tout de vous !"
- Tu as de la chance... Je suppose que tu ne gagnes pas grand chose ?
- Tu penses bien ! Rien du tout ! Mais ça me permet de voyager, malgré tout... C'est un grand bonheur, ça, les voyages pour faire des conférences ! A tel point que je n'imagine presque plus voyager si ce n'est pas dans ce cadre...
- J'imagine ! J'ai un autre problème, tu sais : le dernier manuscrit que j'ai écrit, c'est encore quelque chose de très sombre... J'ai peur d'être catalogué ! Il y a pas mal de lecteurs qui trouvent ce que j'écris trop pessimiste...
- Tu les emmerdes ! C'est pas eux qui vont te dicter ce que tu dois faire ! Même un éditeur, il ne doit pas s'immiscer dans ton travail ! Ca doit venir de toi ! Tu suis ton chemin, sans te préoccuper de ce qu'on te dit ! Jamais écouter les autres, c'est la base ! Ils ne comprennent rien ! C'est incroyable, ça, de dire à quelqu'un que ce qu'il fait est trop pessimiste... Merde, on est en littérature ! On n'est pas là... comment dire... On n'est pas là pour caresser les chats !
- Ah ah ! Tu as raison !
- Moi je fonctionne de la façon suivante : toujours présenter un travail nickel... Quitte à patienter six mois, un an, avant de présenter un livre. Je ne fais jamais lire à personne avant de donner le manuscrit à l'éditeur ! Mais quand je le donne, je sais qu'il n'y a rien à retoucher ! Et jamais mon éditeur ne m'a demandé la moindre correction !
- Tu as sans doute raison... J'ai le défaut d'être impatient... Il faut que je souffle un peu, que je ralentisse le rythme...
- Et surtout, je le répète, ne jamais faire lire quand le travail n'est pas achevé... C'est le meilleur moyen pour que le lecteur s'engouffre dans le livre, tu vois, un peu comme pour se l'approprier, et foutre tout ton travail en l'air... On ne sait plus où l'on en est, après, on ne sait plus pour qui on travaille ! Pour le lecteur ? Pour soi ?
- Bon, ça me requinque, cette conversation... Je vais arrêter de vouloir caresser les chats, en tout cas...
Décès de Soeur Emmanuelle, sacrée petite bonne femme au charisme stupéfiant.
Une anecdote : pendant l'hiver 93, je dînais avec mes camarades de Sainte-Geneviève (Ginette, pour les intimes), l'école préparatoire aux écoles de commerce, dans la sorte de crypte qui nous servait de cantine, chaque jour de cette interminable et morose année qui a suivi mon bac, losque Soeur Emmanuelle en personne a surgi d'on ne sait où, nous prenant à parti de manière particulièrement rude.
"Vous n'êtes que des égoïstes, nous a-t-elle dit en substance. Vous êtes ici pour vos petites personnes, vous ne pensez pas aux autres, vous vous empiffrez alors que des gens meurent de faim dans le monde ! Vous me faites honte !"
Puis elle a disparu aussi vite qu'elle était apparue. Nous n'avions pas été prévenus de son passage par les jésuites qui tenaient (et tiennent encore) les rênes de Sainte-Geneviève. J'avoue que, sur le coup, je ne l'ai pas trouvée très sympathique. Je me sentais mener une véritable vie de moine dans cet endroit retranché, sans jamais sortir le bout de mon nez de mes cahiers. Me faire traiter d'égoïste me paraissait complètement décalé. Maintenant je comprends mieux, bien sûr.
En tout cas son énergie redoutable me rappelle un livre dont le rapprochement avec le personnage qu'elle incarnait pourrait surprendre, au premier abord : Vous pouvez être ce que vous voulez être, de Paul Arden, petit livre composé de courtes techniques de travail destinées au publicitaires pour doper leur créativité, mais applicables à la vie de tout un chacun. Je me suis beaucoup amusé à le lire, le printemps dernier, même s'il est si représentatif d'une certaine combativité à l'américaine, dont la candeur peut paraître assez ridicule. Et je me suis surpris à retrouver une certaine foi dans mon acharnement à pondre des livres...
"ON A TORT D'AVOIR RAISON.
On estime avoir raison parce qu'on se réfère à un savoir et à une expérience. On peut souvent le prouver.
Le savoir vient du passé. C'est donc une valeur sûre. Mais périmée. C'est le contraire de l'originalité.
Quant à l'expérience, elle se bâtit sur des solutions apportées à des situations et à des problèmes du passé. Comme les situations d'hier étaient probablement différentes de celles d'aujourd'hui, on est obligé d'adapter les solutions d'hier (et elles peuvent s'avérer inadéquates) aux nouveaux problèmes. Si vous avez de l'expérience, vous serez sûrement tenté de vous en servir.
C'est de la paresse.
L'expérience est le contraire de la créativité.
Si vous pouvez prouver que vous avez raison, c'est que vous êtes sclérosé. Vous n'évoluerez pas avec votre époque ni avec les autres.
Avoir raison, c'est aussi être ennuyeux. Votre esprit est fermé. Vous n'êtes pas ouvert aux idées nouvelles. (...)" (Extrait de Vous pouvez être ce que vous voulez être, chez Phaidon)
Soirée particulière, hier soir. Certains la qualifieraient de sordide, d'autres d'étrange.
Il était 20h, je m'apprêtais à corriger des copies dans mon salon. De l'agitation dans la rue m'a tiré de ma concentration : j'entendais des exclamations, des bruits de course. Je suis allé à la fenêtre, pensant assister à des poursuites, une agression, de la baston...
J'ai clairement entendu quelqu'un s'exclamer "Reviens ! Reviens !" (sans que je sois sûr que ce soit les mots exacts...), et quand je me suis penché de mon cinquième étage vers la rue Levert, une rue tranquille sans beaucoup de passage, j'ai vu le corps de cette fille au sol, une fille splendide d'environ 25 ans, blonde et longiligne, tombée sur le dos, jambes sur le trottoir et buste sur le bitume, inanimée.
En scrutant les fenêtres qui la surplombaient, il était facile de comprendre qu'elle était tombée du 5ème étage. J'ai d'abord spontanément pensé à un meurtre, puis en repensant à ce que j'avais entendu, et au fait que je ne l'avais pas entendue crier, elle, j'en ai conclu qu'il s'agissait d'un suicide.
Les gens accouraient dans la rue, certaines femmes pleuraient, deux hommes ont approché la fille pour voir si elle vivait encore. Pendant dix longues minutes, voire un quart d'heure, les secours se sont fait attendre. Je suis descendu dans la rue, spontanément, et je me suis joint aux passants qui s'amassaient dans les environs. Je n'ai pas approché le corps, mais j'attendais comme tout le monde les secours, voyant les chances de survie de la fille (qui vivait peut-être encore) s'amenuiser de minute en minute.
Les secours sont arrivés, ont tenté de la réanimer. Une demi-heure plus tard le corps était couvert, et un étrange ballet de police a duré près de quatre heures. La rue a été bloquée, un type manifestement bouleversé est entré dans un fourgon pour se faire interroger (le petit ami de la fille ?), une vingtaine de policiers se présentant sur place en attendant diverses équipes qui allaient et venaient.
De petits groupes se formaient dans la foule pour discuter de ce qui venait de se passer, et des informations qui circulaient dans le quartier. J'ai ainsi appris qu'un homme s'est suicidé au même endroit il y a quelques mois, qu'une femme enceinte de 8 mois s'est jetée du 18eme étage d'une tour de la Place des Fêtes il y a dix jours, et qu'il y a trois mois, une femme d'origine asiatique, tenant à la main son petit garçon, s'est fait assassiner de 17 coups de couteau parce qu'elle refusait de donner son portable à un groupe de 5 adolescents. Bien que la discussion ait été charmante, j'ai rebroussé chemin vers mon appartement, frigorifié, et j'ai continué à observer le ballet du haut de mon balcon.
Vers 22 heures l'autopsie a commencé : ils ont tendu un grand drap blanc tout autour de la victime, pour que la foule ne voie pas, ont déshabillé la fille, ont étudié son corps et relevé des empruntes. J'ai eu le temps de glisser un oeil discret, jusqu'à ce qu'un policier, armé d'une lampe torche, se mette à balayer les façades environnantes pour rappeler à l'ordre les curieux, et leur demander de rentrer chez eux - entendez : faire disparaître des façades leurs faces hébétées.
Puis ils ont définitivement couvert la fille, avant qu'un corbillard ne l'emmène. Vers minuit et demi, deux types en tenue verte et blanche, désormais seuls dans une rue qui s'était vidée, sont sortis de leur camionnette de nettoyage pour passer au kärcher les traînées de sang qu'avait laissées la fille - une rigole rejoignant le caniveau, d'autres traces au niveau du crâne. Puis tout s'est éteint dans la rue.
J'ai mauvaise conscience à parler de toutes ces choses, prenant le risque de passer pour un voyeur, ou pour un complaisant morbide. Pourtant la tenue de ce blog perdrait un peu de son sens si je n'évoquais parfois ce genre de scène très frappante. Je parle peu de moi sur ce site, ou je ne le fais qu'à travers des compte-rendus de lectures ou d'impressions esthétiques : ce soir, pour une fois, j'inverse le processus, et je pars d'un morceau de vécu particulièrement brutal.
Evidemment, je précise que mon intérêt pour ce genre de scènes dépend d'une histoire personnelle que je garderai secrète ici.
Je suppose aussi qu'il n'est pas mauvais d'en parler, d'une manière ou d'autre autre.
Pendant les deux heures que j'ai passées dans mon appartement, quasiment en présence du cadavre, puisque j'allais y jeter un oeil toutes les cinq minutes, j'ai cherché dans ma bibliothèque des livres qui pourraient évoquer des choses proches de ce que je venais de voir. J'ai pensé au Feu Follet, le roman de Drieu La Rochelle dont Louis Malle a tiré son excellent film. Mais je ne l'avais pas en rayon, aussi j'ai feuilleté Malone meurt, de Samuel Beckett, étrange et beau livre funèbre :
Extrait de Malone Meurt :
"Je mourrais aujourd'hui même, si je voulais, rien qu'en poussant un peu, si je pouvais vouloir, si je voulais pousser. Mais autant me laisser mourir, sans brusquer les choses. Il doit y avoir quelque chose de changé. Je ne veux plus peser sur la balance, ni d'un côté ni de l'autre. Je serai neutre et inerte. Cela me sera facile. Il importe seulement de faire attention aux sursauts. Du reste je sursaute moins depuis que je suis ici. J'ai évidemment encore des mouvements d'impatience de temps en temps." (Minuit, p 8)
Je me suis souvenu aussi de I.G.H., le roman méconnu de J.G. Ballard, génial auteur britannique de Crash (adapté par Cronenberg au cinéma) et spécialiste des ambiances urbaines apocalyptiques. Je me rappelais de la scène d'ouverture, où le protagoniste vivant dans un gigantesque ensemble de tours constatait qu'une bouteille était venue s'écraser sur son balcon. Le rapport est lointain, sans doute, avec ce que j'ai vécu hier soir, mais relire le passage m'a tout de même donné des frissons, allez savoir pourquoi :
Extrait de I.G.H. :
"Mais curieusement, malgré les efforts prodigués par Laing pour rester à l'écart de ses deux mille voisins et de l'ordinaire de querelles futiles ou de sautes d'humeur qui constituait la seule forme de vie communautaire, c'était ici, à n'en pas douter, qu'avait pris place le premier incident significatif - sur ce même balcon où il se tenait à présent, accroupi devant un feu allumé à l'aide d'un annuaire, avec son cuissot de berger alsacien rôti, avant d'aller donner son cours à la faculté de médecine." (Denoël, 3 romans de J.G. Ballard, p 360)
Troisème et dernière série de remarques à propos du film Entre les Murs de Laurent Cantet :
Tout d'abord, la grogne des profs contre le film se poursuit, avec par exemple l'article de Libération du Jeudi 6 Octobre écrit par six professeurs, intitulé "Professeures de zones sensibles entre les murs" : l'article dénonce notamment le fait que le film soit centré sur les "moments de dérapage". "Laurent Cantet ne met en scène que les moments durant lesquels "il se passe quelque chose". Cette facilité dramatique finit par dire que le cours n'a de valeur que dans ses dérapages. Sous couvert d'une fausse égalité, le professeur piège ses élèves en faisant mine de les prendre au sérieux, d'ignorer les sanctions auxquelles les réactions les exposent." Je comprends ce point de vue de certains professeurs, même si je ne le partage pas : force est de reconnaître que ces "moments de dérapage", ou en tout cas ces moments où la parole se libère un peu, où le dialogue s'instaure, sont souvent très fructueux, et restent les plus savoureux d'une année. Je ne pourrais donc pas critiquer cet aspect du film.
On a pu lui reprocher également de mettre en scène un professeur en difficulté, qui ne saurait donc être instauré en exemple pour les autres. Je me souviens de cette réaction, assez drôle, de la part d'une amie qui a vu le film en avant-première : "Franchement, je dois t'avouer que je ne savais pas qui c'était, Bégaudeau... Et pendant tout le film je me suis dit qu'il s'agissait d'une oeuvre qui mettait en scène un prof qui se plantait complètement, débordé par ses élèves... Après coup j'ai compris que non, la star du film était bien le professeur, et Bégaudeau lui-même, et qu'il se présentait comme un exemple à suivre ! J'ai halluciné..."
Contrairement à beaucoup, j'ai trouvé que la richesse du film était précisément de montrer un prof en difficulté, mais l'unique reproche que je lui ferais serait justement de ne pas aller assez loin dans cette dimension. Si l'on y réfléchit bien, les élèves sont finalement très sympathiques dans le film. Même le "gros dur" est en fait un "gros dur au coeur tendre", qui ne frappe une fille que par maladresse...
Cela n'a rien à voir avec les classes vraiment difficiles de certains collèges, les agressions physiques qui ont parfois lieu contre les professeurs, la violence verbale beaucoup plus radicale entre élèves eux-mêmes. A cet égard, le film élude un peu le problème. Il suffit de voir le documentaire ci-dessus (Envoyé Spécial, Ecole, la violence entre les lignes) pour se rendre compte que la tension peut monter beaucoup plus haut que ne le laisse sous-entendre le film, même si les scènes de ce genre sont très bien rendues.
Une scène est d'ailleurs symptomatique, et c'est l'une des premières (la seule scène assez ratée, à mon goût) : celle où un professeur dérape et s'emporte en salle des profs contre ces élèves qu'il veut "laisser à leur merde"... Il a vraiment l'air d'un demeuré, d'un extrêmiste ! Le problème est qu'on ne voit pas la violence psychologique qu'il a subie et qui le pousse à bout... La suite du film rattrape largement ce passage qui m'a, sur le coup, vraiment crispé.
Autre remarque de détail : une scène est invraisemblable (beaucoup d'articles l'ont fait remarquer), celle où le professeur accompagne un élève chez le principal en laissant la classe seule. A la fois impensable et irréaliste, car ce serait un joyeux (ou terrible) bordel... Je pense qu'il s'agit même d'une faute professionnelle !
Une de mes scènes préférées est celle où l'adolescent d'origine asiatique avoue la honte qu'il ressent "pour les autres" quand ils sont trop agités... Moment très juste où la parole de l'élève trouve l'expression adéquate, presque fine...
Enfin, et ce sera la dernière remarque, un des moments-clés du film se trouve aussi dans la première moitié, lorsque l'une des adolescentes avoue sa honte d'être française, et que le professeur répond quelque chose du genre : "Je te rassure, moi aussi j'ai honte d'être français..." On pourrait disserter pendant des heures sur ce genre d'échange, et j'imagine à la fois la consternation d'Alain Finkielkraut et les acquiescement silencieux du camp adverse, affirmant qu'effectivement il y a des raisons aujourd'hui d'avoir honte d'être français.
En y réfléchissant un peu, je me dis qu'il y a problème, en tout cas, lorsque des professeurs, censés dresser le cadre par rapport auxquels les élèves définiront leur identité, sapent d'emblée ce cadre en le déclarant honteux... Je ne condamne pas cette réalité, je la constate, et je réfléchis souvent à cette véritable crise d'identité qui me paraît traverser la France depuis quelques années maintenant, sans avoir encore trouvé toutes les réponses - y en aura-t-il seulement jamais ?
Pour conclure sur cette série de billets, le film de Laurent Cantet a l'immense mérite de montrer la réalité, ou certains aspects de la réalité, et de soulever le débat. C'est un mérite, en soi, qui vient compléter ses grandes qualités cinématographiques. De toutes façons, sur ce genre de sujet, quoi qu'on dise et qu'on qu'on veuille montrer, la polémique paraît inévitable...
Samedi, Libération consacrait son portrait de 4eme de couv au grand Edouard Glissant (par la taille, par l'oeuvre et par l'âge), réputé pour ses puissants livres de poésie-philosophie-roman, mêlant réflexions sur la "créolisation du monde", descriptions baroques de paysages à la Pablo Neruda ou à la Saint-John Perse, et références à des concepts comme celui de "rhizome" théorisé par Deleuze...
Inlassablement, et s'appuyant par exemple sur l'histoire des Caraïbes, il a fait l'éloge de ce qu'il appelle les "identités-relations" par rapport aux "identités-racines", s'opposant à la fois à une certaine idée de la France telle qu'elle peut avoir cours en ce moment, et à d'autres concepts pourtant moins contestés comme celui de la "Négritude" cher à Césaire.
L'article m'a replongé dans de lointains souvenirs... Effectivement, j'ai rencontré cet écrivain lorsque j'officiais à Tokyo, il y a plus de huit ans, en tant que CSN au Service Culturel de l'Ambassade de France. On me chargeait alors d'organiser pour quelques représentants de la littérature française des séries de conférence dans les universités japonaises. A l'époque je ne savais pas trop que faire de ma vie, et cela devait se ressentir dans mon comportement : d'une part je n'arrivais pas à m'acquitter de mon travail avec un minimum de sérieux, d'autre part il m'arrivait de me planter dans les rendez-vous, et d'organiser avec maladresse les rencontres entre universitaires et grandes figures de la culture.
Un autre grand écrivain, dont je ne citerai pas le nom, m'avait d'ailleurs sorti, de la manière la plus sèche qui soit : "Vous êtes sympathique, jeune homme, mais on ne sait vraiment pas sur quelle planète vous vivez !"
Edouard Glissant s'était montré beaucoup plus diplomate et chaleureux : il s'était contenté de me dire, après vingt-quatre heures que j'avais passées avec lui, sa femme et son fils, et d'un air détaché, très inspiré, que "Patricot, c'était la catastrophe tranquille..." Il avait l'air de trouver ça presque agréable, et d'ailleurs je garde un excellent souvenir de ces huits jours avec sa famille, et son très jeune fils dont j'avais l'impression de devenir l'ami. Tous les trois n'avaient sans doute pas été dupes de mes talents d'attaché culturel (du moins, d'assistant d'attaché culturel), mais ils avaient pris le parti d'en rire.
Quelques années plus tard, les choses ont bien changé. J'ai remis les pieds sur terre (du moins, me semble-t-il), je fonce dans une voie précisément identifiée, et j'arrive même à mener la barque, et avec plaisir, dans les eaux parfois turbulentes des classes du 93... Mais j'ai gardé le souvenir de cette belle expression, "catatrophe tranquille", en me demandant parfois si la terrible lucidité de l'écrivain ne déjouera pas toutes mes tentatives pour émerger de la débandade alors qu'était ma vie...
Réaction à chaud après avoir vu Entre les Murs, le film de Laurent Cantet tout juste lauréat de la Palme d'Or à Cannes, adapté du roman de François Bégaudeau (qui joue d'ailleurs dans le film) :
Tout d'abord, évidemment, l'effet d'exotisme n'a pas joué pour moi : j'ai travaillé dans des collèges sensibles du 94 et j'enseigne maintenant à la Courneuve (93), aussi j'ai déjà fait face, à peu de choses prêt, à toutes les situations présentées dans le film. Je n'étais pas l'objet de cet étonnement, de cette surprise qui tenaient en haleine toute la salle, mais j'étais impatient de mesurer sur l'écran, scène après scène, les éventuelles différences avec ma propre perception du métier.
J'avais surtout peur qu'au simple compte-rendu des faits soit superposé tout un discours sur l'école, et qu'on veuille nous inculquer quelques principes bien sentis.
J'ai vite été soulagé : bien sûr, des points de méthode ou de comportement du professeur incarné par Bégaudeau diffèrent de ce que je peux moi-même mettre en oeuvre, mais dans l'ensemble je me suis retrouvé dans le point de vue donné sur la vie d'un professeur en collège. On a vraiment l'impression d'un journal en images, sans pathos, sans commentaire, sans même de musique, le tout serti dans une forme qui laisse place au doute, à la suspension du jugement. Parfois certains personnages (notamment parmi les profs) frisent le ridicule, mais ils n'y tombent jamais tout à fait.
En sortant de la salle j'ai pensé à la fameuse blue note, en jazz, cette note si juste qui fait la fierté des improvisateurs quand ils mettent le doigt dessus... Je me suis dit que Cantet et Bégaudeau avaient peut-être trouvé leur blue note - et celle de pas mal d'enseignants ou d'élèves...
J'ai même trouvé le film assez courageux, parce qu'il nous présente un prof en porte-à-faux, responsable de quelque dérapages qui suscitent des remous. On le voit souffrir, encaisser, louvoyer dans un univers semé d'embûches, et sans avoir toujours le beau rôle. C'est ce pari-là qui fait la valeur du film à mon goût, cette prise de risque.
L'autre jour, pour la première fois de ma vie, j'ai été réellement bouleversé par un SDF (quelqu'un qui en avait l'allure, en tout cas) : non pas que je ne sois jamais touché par le spectacle de la misère, mais cette fois-ci j'ai eu le sentiment que le type en question, d'une trentaine d'années, replet, l'air complètement ahuri à la station de tram de La Courneuve, rougi par l'alcool, pataud dans son survêtement, les cheveux ébouriffés, patientant là comme s'il attendait que quelqu'un descende du prochain wagon, pouvait encore être sauvé.
On aurait dit qu'il était sur le point de basculer corps et âme dans le désespoir, ou que, déjà désespéré depuis des lustres, il s'apprêtait à lâcher complètement prise. On lisait vraiment la détresse dans son regard, dans ses poses maladroites, quand beaucoup d'autres sont déjà murés dans une attitude distante, ou plus endurcie.
J'ai failli sortir du tram pour aller lui parler, quitte à ne pas aller travailler. C'est la pudeur, et la peur du ridicule, qui m'en ont retenu. Et puis, qu'allais-je lui dire exactement ? Attendait-il vraiment de pouvoir parler à quelqu'un ?
Le rapport est lointain, mais cela m'a rappelé le livre d'Alexandre Soljenitsyne que j'avais lu cet été, juste après sa mort, le petit roman qui a fait sa gloire, Une journée d'Ivan Denissovitch (Pocket), décrivant la journée type d'un homme qui vit depuis des mois dans le goulag : misère absolue de ces fantômes ambulants qui ne comprennent pas forcément ce qu'ils font ici, se préparent à mourir ou survivre sans but pendant des années. Ce qui fait la force de ce livre fait d'ailleurs aussi sa faiblesse : l'absence de structure dramatique, le côté brut du compte-rendu peuvent être assez saisissants, mais le risque est de rendre l'ensemble assez statique, et même ennuyeux...
"Dans son dossier, Choukhov est au camp pour trahison de la Patrie. Il a fait tous les aveux qu'il fallait : il s'est rendu aux Allemands parce qu'il avait envie de trahir l'Union Soviétique, et s'il s'est, soi-disant, évadé parce qu'il avait reçu une mission des services de renseignements de l'ennemi. Quelle mission ? Choukhov n'était pas assez futé pour en trouver une. Ni non plus l'officier du contre-espionnage. Alors c'était resté comme ça : "Une mission."" (Pocket, p87)
Prise de poste à La Courneuve, cette année, dans un lycée très défavorisé socialement, mais qui m'a réservé des classes très sympathiques au premier abord.
(La ville est célèbre notamment pour la Cité des 4000, mais aussi pour son grand parc, dans lequel se déroule chaque année la Fête de l'Huma, où se produira cette année NERD, le groupe de Pharrell Williams...)
Dans l'enthousiasme des premières heures de cours, certains élèves avaient tendance à lever la main à tout bout de champ, répondant aux questions par de surprenantes associations d'idées ou de sonorités - un peu comme s'ils participaient à un jeu télévisé pour lequel il fallait deviner des mots secrets :
1) - "Chandail", à la ligne 7, vous savez ce que ça veut dire ?
- Euh... Un chandelier ?
- Non !
2) - Et "oisif", à la ligne 39 ?
- Euh... C'est un oiseau ?
- Non !
3) - "Désoeuvré", à la ligne 52 ?
- Euh... C'est le contraire d'une oeuvre ?
- Tu peux m'expliquer ce que veut dire "le contraire d'une oeuvre" ?
- Euh... Bah, c'est le contraire d'une oeuvre, quoi !
Il y a une nette évolution dans ce qu'écrit Christine Angot : les premiers livres étaient heurtés, plein d'une rage et d'une urgence fiévreuses, chargés parfois de références psychanalytiques - certains trouvaient l'ensemble parfaitement novateur, d'autres indigeste. L'Inceste a marqué les esprits, Quitter la Ville a enfoncé le clou (avec une dimension réflexive nouvelle, puisque l'auteur y parlait essentiellement de la manière dont elle avait accueilli le succès du précédent livre).
Puis la prose s'est déliée : les récits se sont structurés de manière plus linéaire, plus fluide, le livre médian à cet égard me paraissant être Les Désaxés, mon préféré à ce jour (même si certains lui reprochent d'avoir quitté la voie de l'autofiction pure), parce qu'il y avait une tension romanesque, un parfait équilibre entre le côté poisseux de l'atmosphère et la limpidité du récit. Rendez-Vous, sorti chez Flammarion en 2006, prolongeait cette veine en la déliant encore (plus de 400 pages), et le succès critique atteignait des sommets puisque Christine Angot fut présentée pendant l'été 2006 comme la grande championne des Lettres Françaises.
Retournement complet en 2008, non pas de l'écriture de Christine Angot, puisque Le Marché des Amants reprend la formule d'une sorte de journal pris sur le vif, parfaitement sincère, assez brut, qui était déjà celle du précédent livre, mais de l'accueil critique, puisque le nouvel opus, racontant notamment l'histoire d'amour de l'auteur avec Doc Gynéco, s'est attiré les foudres d'à peu près tous les journalistes. Peut-être le thème était-il périlleux ? Qui n'avait envie de se moquer d'un livre qui parlait le plus sérieusement du monde d'une idylle avec le chanteur de Ma Taspé à moi ?
(N'empêche qu'en bon amateur de rap, je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de trouver certains titres du Doc joliment troussés)
Il est vrai qu'on peut etre dérouté par la relative minceur de la matière narrative, et puis par l'annonce, en quatrième de couverture, qu'il s'agit d'une histoire d'amour qui "déjoue les prévisions" :"Une femme blanche rencontre un homme métis, Bruno. Ils n'ont a prori rien à faire ensemble." Je ne suis pas sûr qu'un amour entre une Blanche et un Noir soit très subversif, aujourd'hui... Malgré tout l'ensemble se lit sans déplaisir, avec quelques pointes de belles envolées d'écriture, comme la première page qui est aussi l'une des plus réussies.
"Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça : sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. (...) (p 7)
(Clip de la semaine : Fin octobre j'assisterai au concert à la Cigale d'une artiste que j'attends de voir depuis des années, Ani Difranco, chanteuse folk encore assez méconnue en France, aux albums très inégaux, mais capables de morceaux absolument sublimes, d'une sensibilité déchirante. Véritable icône lesbien, et connue pour ses engagements féministes (certains lui reprochent de faire un véritable fonds de commerce de ses discours anti-Bush), elle s'est parfois associée à Prince dans sa dénonciation des méfaits de l'industrie du disque... J'attends beaucoup de sa prestation scénique ! Je sortirai les mouchoirs (et les cannettes) :
Pause estivale pour ce blog qui mine de rien fête ses deux ans...
Programme de l'été : lecture de classiques (Madame Bovary, Moby Dick...), de pavés contemporains (Gass, Vollmann...), 15 jours en Californie (s'il reste quelques arbres) et 10 jours en Sicile... Sans compter l'écriture, évidemment, avec plusieurs projets que j'entame ou que je poursuis.
En attendant de vous retrouver en Septembre, quelques jolis néologismes des copies toutes fraîches du Bac de Français 2008 :
1) "Bouvard et Pécuchet mènent ennuyeusement leur vie..."
2) "Cette phrase démontre la passabilité de cette femme face aux nouvelles tendances des villes..."
3) "Nous montrerons l'importance de l'aspect échapatoir de la réalité dans un roman..."
4) "Bouvard et Pécuchet veulent recommencer ailleurs une vie ambitieuse et prospérante..."
Quelques passages d'anthologie dans le film JVCD qui vient de sortir au cinéma. C'est l'interview de Jean-Claude Van Damme dans le Parisien d'hier qui m'a décidé à aller le voir, et notamment le passage suivant :
"Ca va mieux. J'ai 47 ans, beaucoup plus de maturité. Sans le faire à l'américaine, il y a aussi une question de "chemical balance". Je fais partie des gens qui ont des hauts et des bas dans une journée. Alors, pour rester d'humeur neutre, je suis un programme très spécial. Car je suis un mec qui pense un peu trop vite. J'ai beaucoup de petits cubes de pensée, et je dois me concentrer pour rester conscient, "aware" comme on dit (rire)."
Personnage sympathique que ce Jean-Claude, sans doute en voie de mythification rapide grâce à ce film d'un genre nouveau pour lui (il y met en abyme sa carrière, et une partie de sa vie privée).
Mine de rien, j'aime beaucoup cette image des "petits cubes de pensée" (même si je ne la comprends qu'à moitié...)
J'aurais été très curieux d'assister à l'oral du bac de français de JCVD, si cet oral a bien eu lieu... Peut-être que l'examinateur l'aurait trouvé fin, après tout.
« Tu sais, le monde de l’édition, c’est vraiment des gentils par rapport au monde de l’art contemporain. Si tu savais comme les coups bas, parmi les éditeurs et les écrivains, sont bon enfant ! Des bisounours, vraiment ! » me confie Marc Molk dans l’appartement du 16ème qui présente un de ses montages vidéos (à l’occasion du surprenant et sympathique Vidéo-appart 2008).
Sur ces bonnes paroles je m’assois face à l’écran, je branche les écouteurs et j’écoute, subjugué, la lecture d’un passage de son livre Pertes Humaines (Arléa, 2006) (recueil très fin, très polisson, de courts récits des amours et des attachements du narrateur):
« Il me faut toujours une bonne heure d’explication pour obtenir la fin des récriments dans une conversation sur l’avortement. Je navigue la plupart du temps dans des milieux dits de gauche. Dire dans ces conditions toute l’aversion que l’on peut ressentir à l’idée d’avortement passe pour le chausse-pied d’une remise en cause de la loi Veil. Quand ma bouche articule que je suis prêt demain à manifester pour le droit à l’avortement, on ne m’écoute déjà plus, on ne me croit plus. Il n’est pourtant pas difficile à comprendre le cloisonnement entre l’espace public et la répulsion intime. En tant que citoyen, je défends la liberté de chacun à disposer de son corps ; en tant que personne, la simple idée d’être à l’origine ou impliqué dans un avortement me donne un vertige tel qu’il me faut m’appuyer ou m’asseoir (…) » (p 51)
Tout au long de mon écoute, j’adresse à Marc, en pleine conversation à l’autre bout de l’appartement, des signes de félicitation. Je me sens parfaitement en phase avec ce genre de texte prenant le contre-pied de vérités trop facilement admises, du moins pas assez discutées, et cherchant à faire la part des choses avec le moins d’esprit partisan possible.
Je me souviens d’ailleurs avoir fait face à une situation inverse à celle que décrit Marc Molk : il y a quelques années de cela je me suis trouvé le seul à défendre l’avortement autour d’une table d’une dizaine de personnes. Je suis passé pour le sectaire de service, stupidement attaché à son idée de tuer des fœtus, malgré mes efforts désespérés pour exprimer mon opinion de la façon la plus mesurée possible, et de choisir les exemples les plus éloquents. En vain. Mes interlocuteurs restaient absurdement bloqués sur des arguments que je trouvais sidérants, du genre : « Non, les accidents de pilule ça n’existe pas… »
J’étais sorti extrêmement troublé de ce repas. J’étais bien obligé de constater que la plupart des débats, malheureusement, ne font pas changer les positions d’un iota. On n’a pas la chance d’avoir tous les jours à sa table une dizaine de Marc Molk.
En cette fin de vacances je suis en phase active d'élaboration de scénars (quelques projets pour les mois à venir), et certaines lectures n'en sont que plus difficiles pendant les heures creuses : c'est comme si j'étais à l'affût de chaque idée qui pourrait me venir, ce qui rend problématique toute concentration prolongée sur un autre objet que ces histoires que j'ai dans la tête.
Il aurait été logique, dans ces conditions, que j'en profite pour avancer l'un de ces livres qui ne tiennent que par l'intrigue, et dont les pages défilent sous vos yeux sans douleur, sans effort particulier. J'ai donc voulu reprendre la lecture du premier tome de Millenium, ce thriller du Nord dont tout le monde vous dit en ce moment qu'il a été incapable de le lâcher. J'avais aimé les 100 premières pages, efficaces et sympathiques, et si délicieusement fluides (l'auteur (décédé depuis) prenant d'aileurs garde à ce qu'on suive si parfaitement l'intrigue qu'il a tendance à se répéter...).
Le livre raconte l'histoire d'un vieil homme dont la fille a disparu depuis des années, et qui charge un enquêteur en fin de course de reprendre l'enquête. Atmosphère à la Agathie Christie, agrémentée d'aperçus sur la vie économique suédoise... Le livre avait tout pour me divertir, et pourtant je rame comme un fou à finir les 100 pages suivantes (je ne compte même plus m'attacher aux 300 qui suivent encore). C'est que l'intrigue, aussi simple soit-elle, exige que je me plonge durablement dans le bouquin, et j'en suis tout simplement incapable !
J'ai trouvé beaucoup plus facile de lire Pierre et Jean, le petit roman de Maupassant (que j'ai chargé l'une de mes classes de seconde de lire pendant les vacances) : la prose en est (légèrement) plus dense que celle de Stieg Larsson, et l'intrigue moins palpitante, mais ces courtes scènes de vie normande, ponctuées de drame et de désespoir, de petits portraits savoureux, conviennent bien mieux à mon état d'esprit. Peut-être faudrait-il qu'à l'avenir je ne m'attaque aux lectures les plus exigeantes (poèmes de Mallarmé, pages de Lacan) que dans mes heures de plus intense déconcentration...
C'est toujours un plaisir de lire un essai de Jean Baudrillard : sens de la formule, analyses brillantes et limpides, idées transparentes en dépit d'un certain goût pour la contradiction, voire la provocation (ce qui n'est pas pour me déplaire)... Les livres de l'auteur dont la formule "La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu" avait fait scandale en son temps, se dégustent comme de délicieuses petites mises en branle de toutes nos certitudes.
Baudrillard ne prouve rien, en fin de compte, mais il indique comme une direction nouvelle vers laquelle diriger vos pensées, quitte à vous brusquer quelque peu.
A cet égard, La Société de Consommation (Folio) n'a pas pris une ride. Publié en 1970, toutes ses digressions paraissent d'une folle actualité, quarante ans plus tard, et l'écriture n'est marquée par aucun de ces vilains tics qu'ont pris beaucoup de ses contemporains. Comment ne pas être frappé, par exemple, à la lecture de cette géniale page consacrée à "l'anticonsommation" :
"Il y a aussi tout un syndrome très "moderne" de l'anti-consommation, qui est au fond méta-consommation, et qui joue comme exposant culturel de classe. Les classes moyennes, elles, ont plutôt tendance, héritères en cela des grands dinosaures capitalistes du XIXè siècle et du début du XXè, à consommer ostensiblement. C'est en cela qu'elles sont culturellement naïves. Inutile de dire que toute une stratégie de classe est là derrière : "Une des restrictions dont souffre la consommation de l'individu mobile, dit Riesman, est la résistance que les classes élevées opposent aux "arrivistes" par une stratégie de sous-consommation ostentatoire : ceux qui sont déjà arrivés ont ainsi tendance à imposer leurs propres limites à ceux qui voudraient devenir leurs pairs." (p131)
Ou de celle-ci, à propos de l'omniprésence du corps de la femme dans les médias :
"De même que femme et corps furent solidaires dans la servitude, l'émancipation de la femme et l'émancipation du corps sont logiquement et historiquement liées. Mais nous voyons que cette émancipation simultanée se fait sans que soit du tout levée la confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité - l'hypothèque puritaine pèse encore de tout son poids. Mieux : elle prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, aujourd'hui est "LIBEREE" en tant que sexe." (p215)
L'ouvrage est cependant emprunt d'un certain comique involontaire lorsque Baudrillard passe de l'analyse au jugement moral, ou se lance dans de vibrants appels à combattre cette société. Le texte s'affaiblit alors singulièrement, et paraît même, rétrospectivement, se planter complètement sur certaines analyses. Le tout dernier paragraphe en donne une bonne idée :
"Nous savons que l'Objet n'est rien, et que derrière lui se noue le vide des relations humaines, le dessin en creux de l'immense mobilisation de forces productives et sociales qui viennent s'y réifier. Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu'en mai 1968, viendront briser cette messe blanche." (p316)
Franchement, quarante ans plus tard, on attend encore. Baudrillard espérait la disparition d'un système qui semble bien avoir, entre temps, contaminé la planète entière.
A deux classes j'ai fait lire en parallèle la pièce de Jean Cocteau, La Machine Infernale, reprenant de manière fantaisiste le mythe d'Oedipe, et de larges extraits de la pièce originelle, Oedipe Roi de Sophocle. Les élèves eux-mêmes ont admis que celle de Cocteau faisait pâle figure... Si l'on excepte certains passages assez gracieux, imprégnés d'une poésie désuette mais délicate, et certains autres qui font sourire, tout le reste est assez confus (lorsqu'il n'est pas emprunté à Sophocle).
Cocteau a beau jeu de faire valoir qu'il modernise le propos et qu'il le complexifie, montrant par exemple que les dieux eux-mêmes sont le jouet de dieux encore supérieurs à eux... Ce genre de circonvolution paraît tellement dérisoire par rapport à la force majestueuse du poète grec !
La pièce de Sophocle est courte et parfaitement maîtrisée, réglée comme une implacable machinerie policière (Oedipe mène l'enquête qui révélera aux yeux de tous l'ampleur de sa déchéance...). La langue est belle et simple, portée par un véritable souffle épique. Cocteau donne l'impression d'un gamin capricieux venant piétiner les plates-bandes des génies qui l'ont précédé.
"LE CORYPHEE : Regardez, habitants de Thèbes, ma patrie. Le voilà, cet Oedipe, cet expert en énigmes fameuses, qui était devenu le premier des humains. Personne dans sa ville ne pouvait contempler son destin sans envie. Aujourd'hui, dans quel flot d'effrayante misère est-il précipité ! C'est donc ce dernier jour qu'il faut, pour un mortel, toujours considérer. Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin." (Sophocle, Oedipe Roi)
"LA VOIX DE JOCASTE : A quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.
TIRESIAS : Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un oeil intérieur, d'un oeil qui rend d'autres services que de compter les marches d'un escalier.
JOCASTE : Le voilà vexé avec son oeil ! Là ! Là ! On vous aime, Zizi; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, zizi, il le fallait !" (Cocteau, La Machine Infernale)
C’est un thème rebattu que celui du jeune homme versant dans le fascisme. Sartre, dans sa fameuse nouvelle L’enfance d’un chef (incluse dans le recueil Le Mur), faisait déjà le portrait d’un garçon de bonne famille présentant tous les traits du futur « salaud ». Cela donnait de belles pages d’analyse psychologique mâtinée d'existentialisme.
La littérature japonaise a été friande de ce genre de portraits, calquant d’ailleurs volontiers le modèle sartrien : Mishima s’est portraituré lui-même comme un jeune homme avide de sensations « droitières », allant de pair avec une vie sexuelle pour le moins exotique, incarnant ce que certains ont pu appeler la figure de l’ « Homo-fasciste ».
Oé Kenzaburo, prix Nobel 1994, a repris le motif, mais de manière ironique : connu pour ses positions globalement « de gauche » (il a fait la critique sévère, par exemple, de la persistance au Japon de la fascination pour l’Empereur), il inverse la figure glorieuse de l’homo-fasciste (telle que l’a dépeinte Mishima) en figure grotesque, pathétique et dangereuse : le fasciste n’est plus un bel homme attiré par les uniformes et le sens du sacrifice, mais un frustré mal dans sa peau.
Par exemple, dans la nouvelle Seventeen, incluse dans le recueil Le Faste des Morts :
« Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermé dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite ! (…) Soudain avait disparu en moi le critique qui, débordant de mauvaise foi, m’avait toujours accusé, pointé mes défauts, certain que personne n’était aussi haïssable que moi. Je dorlotais mon corps couvert de plaies comme si je me léchais avec délicatesse. J’étais à la fois un chiot et une mère chienne aveuglément gentille. Je léchais le chiot que j’étais en lui pardonnant inconditionnellement, tout en étant prêt à aboyer et mordre inconditionnellement ces autres qui maltraitaient le chiot que j’étais. » (Gallimard, p152)
En France le thème du fanatisme fait aujourd'hui florès. Après Fraternité, de Marc Weitzmann (Denoël, 2006), c’est par exemple Eric Zemmour qui s’y est frotté. Petit Frère (Denoël, 2008) reprend un fait divers passé quasiment inaperçu il y a quelques années (un Juif assassiné par son ami d’origine arabe). Frédéric Maillard s’y est également collé avec Bleu, Blanc, Brun (Denoël 2008), décrivant la descente aux enfers d’un jeune homme qui s’intègre à des groupuscules d’extrême droite, jusqu’à tenter d’assassiner Chirac.
Dans ces deux derniers opus, la place belle est faite à la digression sociologique et aux précisions documentaires – la pointe de provocation « droitière » en plus pour Zemmour.
L’un des personnages de Petit Frère s’exprime ici (je choisis l'un des passages les moins polémiques):
« A la fin du XIXè siècle, les Juifs avaient inventé Israël parce qu’ils voulaient être une nation enfin comme les autres ; un siècle plus tard, l’Europe, et surtout la France, est entrée dans l’ère du post-national ; les Français détestent cette nation bottée et souveraine qu’est devenue Israël, car c’est l’image d’eux-mêmes qu’ils voient dans le miroir, de leur pays, de leur histoire, de Louis XIV et de Napoléon, histoire vis-à-vis de laquelle ils éprouvent un sentiment ambivalent fait de nostalgie et de honte. Les Juifs religieux te diront que cet éternel décalage historique des Juifs est la preuve de leur élection divine, et que les enfants d’Israël sont punis chaque fois qu’ils veulent abandonner la loi de Moïse et se fondre dans les nations. Les antisémites te diront que les Juifs veulent toujours diriger le monde et que, christianisme, capitalisme, communisme, sionisme, antiracisme, tout est bon pour dominer le monde. » (p217)
Je me demande souvent si la littérature française est la seule à cultiver le goût pour la jolie phrase, la tournure élaborée, la pointe de style, la belle page indépendamment de toute structure romanesque. En tout cas c'est la question que je me pose chaque fois que je passe de la lecture d'un roman étranger à celle d'un livre "bien de chez nous" - parfois c'est un supplice (la belle phrase pour la belle phrase, ça peut être asphyxiant), parfois c'est un délice : et c'est l'excellente surprise que m'a réservée le dernier livre de Michel Déon, Cavalier, passe ton chemin ! (Folio, 2007).
Le fameux académicien, souvent affilié au mouvement littéraire des Hussards, et qu'il m'est arrivé d'apercevoir chez des libraires, livre ici toute une série de souvenirs de ses séjours, nombreux, en Irlande, et brosse les portraits d'aristocrates usés, de postiers fantasques, d'écrivains increvables en dépit de leurs échecs...
L'humour pointe à chaque page, l'écriture est élégante (elle ne verse jamais dans l'effet ou la surcharge), et je me suis surpris à aimer cette littérature pleine de bonheurs et de discrètes nostalgies. Depuis quelques années j'étais devenu amateur de sensations fortes : tout à coup j'ai retrouvé l'ancien plaisir du lecteur de Colette ou de Proust que j'étais, amateur de phrases sensationnelles et de formules fines. Il est donc des livres heureux, apaisés, d'une beauté délicate... Ne seraient-ce d'ailleurs pas les plus difficiles à écrire ?
"Chaque fois que je pense à Derek T. (...), chaque fois me revient le triste diagnostic : fin de race. Il symbolisait à la perfection cette moyenne aristocratie anglaise venue, des siècles auparavant, s'installer en conquérante sur les traces de Cromwell. L'Irlande l'avait lentement phagocytée, lui dérobant ses vertus et lui distillant le lent poison de sa paresse dans un curieux mouvement de balance. Quelques-uns de ces Anglo-Irlandais avaient réagi, passant, avec superbe et au péril de leur vie, dans le camp opposé à leur patrie d'origine et mettant au service de perpétuels insurgés qui rêvaient d'indépendance le talent, l'intelligence et le cynisme politiques qui avaient tant marqué au cours de mille jacqueries étouffées dans des bains de sang. Derek n'était pas un imbécile, mais peut-être avait-il décidé de le paraître et de se réfugier dans la futilité pour continuer de vivre pavillon haut aors que le navire avait sombré depuis déjà plusieurs décennies." (p34)
Commencez par le métro,
Puis passer par le Louvre,
C'est toutes les portes que Paris vous ouvre.
Mais malgré la pollution,
Vous y découvrirez
Toute une multitude de musées.
N'ayez peur de sa banlieue,
Bien qu'elle soit un peu craintive,
Elle reste tout de même très créative.
Incrustez-vous dans le monde,
Visitez donc les boutiques,
C'est une histoire très sympathique
Ce sont bien les touristes,
Qui viennent voir la capitale,
Cela n'est rien d'une ville banale.
Félix, 2DM
3)Amour caché
Lorsque je t'ai vue la première fois,
Ton image est restée gravée en moi.
Je ne pourrai jamais m'en détacher
Et personne ne pourra me l'arracher.
Ta chevelure, douce comme la soie
Me rend complètement dingue de toi.
Et de par tes yeux, les plus merveilleux
Je sais maintenant, je suis amoureux.
Mais saurais-je maintenant t'en parler ?
Ne risquerai-je pas de regretter ?
Car je ne voudrais pas te voir partir
Je ne supporterais pas d'en souffrir.
Pourtant pas besoin de milliers de mots
Pour moi ces deux seuls mots sont les plus beaux
Pour te révéler tous mes sentiments
Et tu les mérites très amplement.
Je t'aime et rien ne pourra le changer
Je ne veux que rester à tes côtés
Que ce soit dans les pleurs ou le malheur
Et te donner à jamais tout mon coeur.
Le meilleur roman de ces dix dernières années ? Force est de constater qu’il écrase quelque peu la concurrence… J’en achève la lecture après plus de six mois de pause, et je reste fortement impressionné. Les pages d’anthologie sont légions, et j’ai particulièrement été sensible aux aspects suivants :
- Les descriptions hallucinées de massacres et de scènes de guerre, complètement bluffantes par leurs cascades de détails et leur souffle épique (sans pathos, ni lyrisme, l'art du constat brut).
- Le parfum de provocation : difficile de ne pas croire que l’auteur ne se soit fait un malin plaisir de se glisser dans la peau d’un Nazi, pour mettre son grain de sel dans certains débats qu’il devait juger trop manichéens (l’entrée en matière du roman, à cet égard, annonce bien la couleur : « J’ai été bourreau », nous dit en substance le narrateur, « mais n’oubliez pas que j’ai souffert autant que les autres, et qu’à ma place vous auriez fait pareil »).
- La scatologie, les expérience sexuelles toutes plus ébouriffées les unes que les autres, avec ce même ton détaché qui fait mouche (le narrateur fait mine de nous décrire tout cela comme si cela allait de soi). Les dernières pages du roman, teintées de romantisme et de perversion continue, douloureuse, nostalgique, sont magnifiques : on dirait du Bataille en plus fluide, en plus maîtrisé !
- L’humour noir : j’ai par exemple pouffé, dans le métro, quand j’ai lu le passage suivant : le narrateur se trouve dans le bunker du Führer, à la fin de la guerre, et s’apprête à recevoir une médaille :
« Au fur et à mesure que le Führer se rapprochait de moi – j’étais presque en bout de ligne – mon attention se fixait sur son nez. Je n’avais jamais remarqué à quel point ce nez était large et mal proportionné. De profil, la petite moustache distrayait moins l’attention et cela se voyait plus clairement : il avait une basse épaisse et des ailes plates, une petite cassure de l’arête en relevait le bout ; c’était clairement un nez slave ou bohémien, presque mongolo-ostique. Je ne sais pas pourquoi ce détail me fascinait, je trouvais cela presque scandaleux. Le Führer se rapprochait et je continuais à l’observer. Puis il fut devant moi. Je constatai avec étonnement que sa casquette m’arrivait à peine au niveau des yeux ; et pourtant je ne suis pas grand. Il marmottait son compliment et cherchait la médaille à tâtons. Son haleine âcre, fétide, acheva de me vexer : c’était vraiment trop à supporter. Avec un petit sourire sévère je tendis la main et lui pinçait le nez entre deux doigts repliés, lui secouant doucement la tête, comme on fait à un enfant qui s’est mal conduit. Aujourd’hui encore je serai incapable de vous dire pourquoi j’ai fait cela : je n’ai simplement pas pu me retenir. Le Führer poussa un cri strident et bondit en arrière dans les bras de Bormann. Il y eut un moment où personne ne bougea. Puis plusieurs hommes me tombèrent dessus à bras raccourcis. » (p881)
Pour éviter de faire trop long, disons qu’il y a dans ce roman : du Bataille (pour la sexualité tordue), du Kafka (pour la pointe de fantastique métaphysique), du Tolstoï (pour le souffle épique), du Dantec (pour la provocation), du Roth (pour les longues bordées de réalisme socio-politique), du Dostoïevski (pour l’art de la fluidité dans le pavé), du James Ellroy (pour le goût du détail macabre).
Deux bémols à ce rapide compte-rendu : un narrateur relativement inconsistant (au point qu’il paraît n’être qu’un regard, un bras, un sexe…), et le manque de cartes, à la fin du livre, qui auraient avantageusement complété cet ébouriffant panorama de la IIème Guerre Mondiale vue du côté des bourreaux.
1) Dans le métro, un jeune homme lisant une publicité pour un forfait internet :
« Forfait illimité, dans la limite de tant d’heures… N’importe quoi ! Illimité, mais dans la limite... Ils se foutent vraiment de notre gueule… »
2) J’annonce à une classe que nous étudierons bientôt des poèmes d’amour.
Réaction quasi-unanime chez les filles :
« Oh non ! Ras le bol de l’amour ! Y’a pas que l’amour dans la vie, quoi ! »
3) Exercice écrit à partir de la pièce de théâtre Knock, de Jules Romain : je demande aux élèves d’écrire une courte scène au cours de laquelle le docteur Knock escroque un patient.
- Vous pouvez choisir le nom du patient que vous voulez… Vous pouvez reprendre la Dame en Noir, aussi… Ou la Dame en Violet… Ou la Dame en Vert, si ça vous amuse…
- Et la Dame en Rut, Monsieur, on peut ?
(Dans cette vidéo, compte-rendu des émeutes sur une chaîne américaine : il est amusant d’entendre le journaliste écorner quelque peu l’image romantique de la France (« La France n’est plus le pays romantique qu’on nous donne à voir… »). Il est frappant surtout de l’entendre utiliser un vocabulaire que les journalistes français ne se permettraient pas : il parle d’émeutiers « arabes et d’origine africaine… » Satisfaction de voir que la France connaît les mêmes problèmes communautaires que les USA ? Moins d’hésitation à parler de couleur de peau, parce que les Etats-Unis connaissent depuis longtemps le problème des émeutes urbaines, et qu’ils s’embarrassent moins de précautions linguistiques ?)
Je me suis amusé (je ne sais pas si c’est le mot qui convient) à acheter quatre quotidiens différents (Libération, Le Monde, Le Parisien, Le Figaro) pour comparer, ce mardi 27 Novembre 2007, la présentation qu’ils font des deux nuits successives d’affrontements à Villiers-le-Bel et dans les environs.
Première surprise : je m’attendais à ce que le Figaro se détache des autres par son ton virulent à l’égard des émeutiers. Or, dès la première page, il se distingue au contraire par une extrême sobriété. Les trois premiers quotidiens affichent une grande photo dans les dominantes jaunes (des flammes, la nuit), alors que le Figaro titre principalement sur le voyage de Sarkozy en Chine, et se contente d’une petite colonne, sur la droite, sans photo, pour annoncer ses articles sur Villiers-le-Bel.
Mais commençons par Libération (nous progresserons sur l’échiquier politique de gauche à droite).
Libération consacre 3 pages aux événements, en plus de la Une. Il se distingue par un édito de Laurent Joffrin, condamnant l’action du gouvernement (« Qu’a-t-on fait depuis deux ans pour combattre le mal ? »), et par un article intitulé « La colère ne s’arrête pas à Villiers-le-Bel », qui fait la part belle à l’opinion des émeutiers, et qui laisse sous-entendre que la version de la police concernant l’accident n’est pas convaincante (la citation mise en exergue par l’article est celle-ci : « C’est volontaire de la part des policiers. Avec un choc comme cela, ce ne peut être accidentel » (le frère d’une des deux victimes))
Libération me semble le seul quotidien (mais je n’ai pas lu L’Humanité ?) à mettre vraiment en doute la version des policiers (l’essentiel de l’article est consacré aux justifications des émeutiers). Même à la radio, à la télévision, je n’ai pas entendu de version si clairement suspicieuse à l’égard des forces de l’ordre.
Le Monde (daté du Mercredi 28) ne consacre que 3/4 de page aux événements (en plus d’une grande photo en Une) (l’édito, lui, porte sur la question des différences de salaires entre hommes et femmes) : les articles n’attaquent pas les forces de l’ordre, mais se contentent de relever les faits. Les descriptions sont plus minutieuses, et de loin les plus impressionnantes, et les mieux écrites, de la presse aujourd’hui :
« Dès qu’un policier est touché, les garçons fêtent ça, les bras levés au ciel. Même cri de victoire quand ils reculent. Ils se hissent sur les toits de voiture, ils se prennent en photo avec les téléphones portables. « Attraper un flic », un « keuf », un « porc » : pendant trois heures, une poignée de meneurs répètent ces mots d’ordre : « Restons groupés ! », « Solidaires, les gars ! ». Et les émeutiers, disciplinés, suivent les consignes. Les « petits » - certains n’ont même pas 10 ans – jouent les éclaireurs. Ils débusquent les policiers et jettent des cocktails Molotov ; les plus grands veillent à ce que la voie soit libre. (…) Un gaillard en survêtement noir, talkie-walkie branché sur une fréquence de la police, guide l’équipe. »
Même relative neutralité pour Le Parisien : trois pages (en plus de la Une), avec un simple relevé des faits, des hypothèses sur l’accident, et l’habituel didactisme, relativement efficace, propre à ce journal... Le seul article quelque peu engagé est l’interview d’un sociologue, Laurent Mucchielli, dressant un constat comparable à celui fait dans l’édito de Libération : « On n’a pas avancé depuis deux ans. »
La plus grande surprise vient du Figaro (cf début du billet) : petite colonne en Une (« Villiers-le-Bel : nouvelle nuit de violences, les policiers dédouanés »), une page un peu plus loin. S’agirait-il d’une volonté d’étouffer quelque peu l’affaire ? On n’a pas l’impression de lire un journal de droite : aucune phrase ne condamne les émeutiers… Le Figaro fait vraiment pâle figure par rapport à la déclaration de Fillon sur toutes les télévisions, traitant de criminels ceux qui ont tiré sur les policiers. Le Figaro se rapprocherait-il du Monde ?
Au final, ce qui me frappe avec la presse écrite, c’est la grande modération de ton (pathos nettement atténué…), alors que ce qui circule sur le net, ce qui s’exprime sur les forums, sur Dailymotion, et plus globalement ce qu’on voit à la télévision, traduit beaucoup plus la violence des faits, celle des émotions (de part et d’autre). Les articles m’auront paru prudents, voire même assez fades – comme si les journalistes avaient peur de s’exprimer. A moins que l’image soit toujours beaucoup plus parlante que des mots ?
(Photo : les tours les plus haut placées de Montreuil, dominant toutes les villes voisines, le long d'une rue bien nommée : Rue de l'épine prolongée (ça ne s'invente pas))
1) Je travaillais dans un bistrot ce matin : sans doute consterné par les propos plus ou moins brillants des piliers de bar, le patron s'est trompé dans le menu du midi qu'il inscrivait à la craie:
En guise de plat du jour, il a proposé : "Confit de connard".
2) Scène de baston dans le métro, hier. Deux ados s'envoient des coups de poing dans la gueule.
Une mamie, curieusement indignée que le conducteur de la rame demande à l'un des deux ados de descendre du wagon :
"On est tous au garde à vous ! Vous parlez d'une démocratie !"
3) Librairie Le Merle Moqueur, 20ème arrondissement, presque vide en cette heure matinale.
L'une des libraires sort en fanfare de la salle du personnel et clame haut et fort :
"C'est l'heure du goûter ! Je vais aller acheter des gâteaux ! Qui n'en veut ? Je vais prendre aussi du PQ ! Vous voulez des Pépitos ? Lâchez-vous, c'est le moment !"
La mention bruyante du PQ m'a déconcentré de ma lecture de la 4ième de couv' du livre de Yannick Haenel, Cercle, dont le narrateur plaque le monde du travail pour vivre, enfin, sa propre vie. La touche de scatologie rigolarde dans cette belle librairie me fait un instant trouver un brin solennel, un brin théâtral, ce départ du monde du travail...
Dans Le Rideau de Verre de Claire Fercak (Un premier roman chez Verticales, août 2007), la narratrice souffre d’une maladie neurologique qui l’enferme dans une perception particulière des choses, douloureusement sensible et régulièrement bouleversée par les sursauts de la pathologie. En butte à l’incompréhension de certains proches, notamment de son père, le langage de la jeune femme se morcelle, s’éparpille, se fait tour à tour précis et poétique. La grammaire en est chamboulée, comme lorsque s’incrustent dans la phrase d’autres fractions de phrases en italique. La douleur est palpable et poignante.
« Dans l’existence du père, certes, des formations lacunaires, des repères ratés et des motifs vengeurs. Des fondements douloureux à expier. Des circonstances atténuantes pour favoriser le pardon, justifier un comportement indigne, je ne l’ai pas mieux compris. Mon esprit verrouillé refuse de s’y faire, l’assimiler. Tombant sur ma poitrine, ses larmes ma bienveillance tarie ne feraient pas fondre la glace. Je peine à comprendre car je n’accepte pas. » (p83)
Le narrateur du roman de Fabrice Pataut (auteur de trois précédents livres, dont deux romans, chez Buchet/Chastel), dans En haut des marches (Seuil, mars 2007) parle de manière plus paisible. C’est qu’il a changé de peau : Antoine s’appelle maintenant Dorine, et revient trente ans plus tard sur les lieux des événements qui auront décidé de tout. Atmosphère feutrée, douceur des phrases, sentiments et sensations par petites touches sensibles, il n’y a sans doute pas moins de douleur exprimée que dans Le Rideau de Verre. Mais le choix narratif est inverse, sans doute parce que la voix prend la parole après la libération, et ne se sent plus piégée nulle part.
Les dernières pages, avec leur impressionnante sérénité, leur manière de s’attacher à des détails apparemment anodins, me font d’ailleurs penser à l’ouverture d’Azima… Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le plaisir, pour un auteur homme, à choisir un personnage de femme pour y investir toute la douceur dont il est capable.
« 17 août. Anniversaire de Stéphane. C’est une magnifique diversion, une manière festive de tout passer sous silence. Ma mère adore cette fête obligatoire placée au milieu des grandes vacances, sans amis, en petit comité. Stéphane est tout à elle, comme à l’insu du monde. On invite simplement le gosse du coin qu’il retrouve parfois à la plage ou au marché, un morveux qui fouine partout et se tient à table comme un cochon. » (p75)
Adolescent, j’ai dévoré ce roman, Ubik, de Philip K. Dick, sans rien y comprendre, mais le hissant à la première place de mon panthéon des meilleurs bouquins de Science-Fiction. A l'âge de vingt ans j’ai remis le couvert, décrochant assez vite et plus guère intéressé par ces histoires de voyages dans le temps, de contraction de l’espace et de paradoxes narratifs.
Et puis je l’ai relu la semaine dernière et ça a été le choc. La puissance de ce romancier déglingué, inspirateur d’un nombre incroyable de films hollywoodiens (de Blade Runner à Minority Report en passant par Total Recall), m’a frappé pour longtemps. J’ai ressenti un plaisir sidérant – celui d’un gamin surintelligent shooté aux amphét’. Le roman est trépidant, parfaitement construit (comment cela se fait-il qu’il n’ait pas été adapté encore au cinéma ?), et d’une imagination absolument folle (les vivants communiquent avec les morts, les temps se télescopent, les emboîtements du scénario deviennent vertigineux).
Les jours suivants, je bouillonnais d’idées pour des romans de genre (thriller horrifique et compagnie), mais il y a des maîtres en la matière qu’il est intimidant d’affronter.
Seul bémol, qui fait le charme du livre : publié en 69, les aperçus sur le monde du futur sont souvent risibles.
Exemple :
« - Qu’on me passe l’annuaire mondial, dit-il. Je vais prévenir le moratorium pour qu’on nous attende.
Il regarda sa montre. Encore dix minutes de vol.
- Voilà, Mr Chip, dit Jon Ild après avoir fait des recherches.
Il tendit à Joe la grande boîte carrée avec son clavier et son microsondeur.
Joe tapa sur le clavier SUI, puis ZUR, et enfin MOR FRE BNAIM.
- C’est comme de l’hébreu, dit Pat derrière lui. Les condensations sémantiques.
Le microsondeur se déplaça d’avant en arrière, en procédant à des sélections et à des éliminations ; puis le mécanisme finit par éjecter une carte perforée que Joe glissa dans la fente réceptrice de l’audiophone. » (p106)
Vous imaginez, un annuaire mondial à l’heure de la colonisation de la lune ! Et des fax ! K. Dick était loin d’avoir imaginé ce que pourrait être internet.
(Serait-il cependant à l’origine de l’idée de matrice telle qu’elle sera développée dans Matrix ? L’écrivain William Gibson passe pour son inventeur, et pourtant l’idée de matrice et de vrai monde parallèle est reprise plusieurs fois dans Ubik…)
1) Je me demande toujours, trois jours après l’avoir lue, quel peut-être le sens exact (et quels peuvent être les sens cachés) de cette phrase patiemment incrustée sur la table d’une salle de classe :
« Je nage dans le pâté (avec bonheur) »
De même que la phrase suivante, attrapée au vol à la terrasse d’un café, continue à me laisser perplexe :
« Il continue à enculer des mouches, mais putain, y’en a pas tant que ça des mouches ! »
2) - Quelqu’un sait-il ce que veut dire l’adjectif « prolixe » ?
- Eh, Monsieur, c’est pas des croquettes pour chien ?
(Je suppose que l’élève gardait un vague souvenir, à peine conscient, de la pub Frolic)
1) Dans le court et joli Hoffmann à Tokyo, de Didier Da Silva (Naïve, août 2007), le canevas romanesque est réduit au minimum pour laisser place à de brefs aperçus sur la ville. L’écriture précieuse y consiste en une alternance de tournures grammaticales vieillies et d’autres plus familières. Les descriptions de Tokyo privilégient tour à tour une approche pointilliste, par petites touches précises, et une approche impressionniste, par sensations vagues.
Jugez plutôt :
« L’avait frappé, en y mettant le pied, que tout semblait converger là. La circularité des lieux n’est pas seule en cause, le grand carrefour de Shibuya – le square n’en occupe qu’une dixième partie, d’ailleurs excentrée – ne propose rien de moins, dirait-on, que d’occulter le reste du monde. Il paraît peu probable, par exemple, qu’au-delà de cette arène de hauts immeubles high-tech se maintienne la vaste blague qu’on connaît sous le nom d’Europe. Il n’y croit plus. » (p16)
2) Dans Fin de l’histoire (Verticales, août 2007), la préciosité de François Bégaudeau consiste dans la même alternance de deux registres, mais il pousse le bouchon beaucoup plus loin : à la fois dans le jargonnant, pour s’en moquer, et dans le style oral, pour s’en moquer aussi. Le propos du livre n’est pas inintéressant – montrer, entre autres, ce qu’a de révolutionnaire la manière dont Florence Aubenas a pris la parole lors de la conférence de presse à son retour de captivité -, et le style foisonnant de Bégaudeau cherche à renforcer l’argumentation en la rendant plus vivante, et plus sarcastique.
Le problème est que la démonstration, je trouve, y perd en clarté. Bégaudeau s’exprime très bien lors des interviews, on en vient à regretter qu’il ne mette pas son intelligence et son talent discursif au service du texte lui-même.
Exemple :
« On sent les assistants se réjouir d’avance qu’elle mette ses infos dans la cagnotte commune, normal elle est des nôtres, solidaire c’est la moindre des choses. Il va y avoir des : révélations. Et aussi des : révélations. Mais surtout des : révélations. Elle a raison, trépignent-ils, ce récit nous concerne tous, c’est patrimoine public, c’est une affaire d’Etat, une affaire de Nous, donne à chacun une part du gros gâteau d’Histoire que tu as eu pour ton Noël, donne un échantillon de Météorite qui t’est tombée dessus dans le désert, donne-nous des nouvelles du front, des nouvelles qui crachent le feu la fureur le bruit. » (p17)
Tout au long du livre, j’aurai du mal à saisir ce que Bégaudeau reproche exactement à l’Histoire… Finalement j’aurais préféré un essai, en bonne et due forme !
3) Troisième préciosité, celle de Lionel-Edouard Martin, dans son roman L’Homme hermétique (Arléa, août 2007) – un auteur que j’ai découvert grâce au premier numéro de la revue L’Arsenal : poète brillant et majestueux dans ses textes en prose, il perd un peu de sa grâce avec le roman, car il applique un vocabulaire assez daté à des sujets qui mériteraient sans doute moins d’élégance.
Par exemple, avec cette description d’un garçon qui écoute du rap :
« Du garçon, on ne voit pas grand-chose – on le présume jeune et garçon du fait de sa vêture et de ses formes : il marche à grands pas sur le trottoir, opacifié par un survêtement dont la capuche lui dissimule le visage, dont les poches lui dévorent les poings. »
Histoire de ne pas laisser totalement ce blog en friches (je m’accorde encore huit jours de relative lobotomie webesque), et avant d’évoquer la rentrée littéraire 2007, voici quelques perles pêchées sur les plages havraises au cours du splendide mois d’août :
1) Un jour de ciel menaçant :
« Oh dès ! Fais rien moche ! Putain il commence à pleuvoir ! Comment que ça se fait ? »
2) Un couple de soixantenaires rougeauds à la terrasse d’un café donnant sur la mer :
Elle : « Ce sera un thé blanc pour moi. »
Le serveur : « Et pour Monsieur, comme d’habitude, son thé jaune ? »
(Rires gras + clin d’œil)
(probable allusion à un Ricard)
Lui : « Ouais, comme d’hab’, mon thé jaune ! »
Elle : « Oh non, ça te fait gonfler, ça ! Prends plutôt un thé ! »
Lui (rire gras) : « Oh dès ! C’est pour les Dames, ça, le thé ! »
3) Dans le même café :
La patronne, à son mari :
« Eh, regarde, celui qui vient de réserver la table pour ce soir, c’est Monsieur Toumas.
- Qui ça que c’était ?
- Monsieur Toumas !
- Qui c’est que tu dis ?
- Monsieur Toumas, le monsieur des assurances !
- Ah oui ! C’est lui le connard ? »
En ce moment j'écris sur Tokyo, cette ville qui m’aura transporté pendant seize mois (il y a quelques années maintenant), et je me suis juré de ne lire pendant quelques semaines que des livres écrits par des Japonais, ou portant sur le Japon (comme l’excellent, quoi que décevant parfois, Chroniques Japonaises, de Nicolas Bouvier, considéré comme un classique). Mais c’est en musardant ailleurs que je suis tombé sur une superbe page que je pourrais reprendre quasiment mot pour mot pour décrire mon expérience.
Elle est extraite d’un roman qui n’a pourtant rien à voir avec le Pays du Soleil Levant, mais qui m’a frappé par sa concision, sa diabolique efficacité, son style travaillé mais sans fioriture – et son titre, merveilleux : La Confusion des Sentiments, de Stefan Zweig.
Voilà la manière dont le narrateur parle de Berlin :
« Jamais je n’ai aussi bien compris et aimé Berlin qu’à cette époque car, exactement comme dans ce chaud et ruisselant rayon de ciel humain, chaque cellule de mon être aspirait à un élargissement soudain. Où l’impatience d’une vigoureuse jeunesse aurait-elle pu se déployer aussi bien que dans le sein palpitant et brûlant de cette femme géante, dans cette cité impatiente et débordante de force ? Tout d’un coup elle s’empara de moi, je me plongeai dans son être, je descendis jusqu’au fond de ses veines ; ma curiosité parcourut hâtivement tout son corps de pierre et pourtant plein de chaleur : depuis le matin jusqu’à la nuit, je m’agitais dans les rues, j’allais jusqu’aux lacs de la banlieue, j’explorais tout ce qu’il y avait là de caché : l’ardeur avec laquelle, au lieu de m’occuper de mes études, je m’abandonnais aux aventures de cette existence toujours en quête de sensations nouvelles, était véritablement celle d’un possédé. » (Stock, p17)
Après quoi j’ai feuilleté quelques pages à propos des rapports qu’entretenait Van Gogh et le Japon, cherchant à me renseigner sur un tableau qu’il avait intitulé « La Mousmé dans un fauteuil » (Mousmé étant un mot passé de mode pour désigner une jeune Japonaise, de mœurs plus ou moins légères), et je suis tombé sur un beau passage de la plume de Van Gogh :
« Dans un tableau, je voudrais dire quelque chose de consolant, comme de la musique. Je voudrais peindre des hommes et des femmes avec un certain degré d’éternel, dont l’auréole des saints était autrefois le symbole et que nous essayons de rendre par le rayonnement, la vibration et l’oscillement de nos couleurs. » (Lettre 531)
Les jours précédents, je m’étais justement dit qu’en littérature il fallait essayer la plupart du temps de rendre compte de la sorte de rayonnement intérieur que l’on sent chez les autres, comme l’infime vibration de leur présence.
En horreur (et en érotisme) la littérature semble pouvoir aller beaucoup plus loin que le cinéma, tout simplement parce que les mots, quoi qu’ils décrivent, heurtent moins que les images (et parce que les images restent toujours à la traîne par rapport à l’imagination).
Et puis la littérature permet sans doute un degré plus pur encore de fantasme, comme avec cette scène étonnante, piochée dans un recueil intitulé Les Vertus du Vice (Gilles Verlant, Albin Michel) :
« On ne permet pas aux étrangers d’assister à ce supplice qui, d’ailleurs, est très rare aujourd’hui… Mais nous avions donné de l’argent au gardien qui nous dissimula, derrière un paravent… Annie et moi, nous avons tout vu… Le fou – il n’avait pas l’air fou – était étendu sur une table très basse, les membres et le corps liés par de solides cordes… la bouche bâillonnée… de façon à ce qu’il ne pût faire un mouvement, ni pousser un cri… Une femme, pas belle, pas jeune, au masque grave, entièrement vêtue de noir, le bras nu cerclé d’un large anneau d’or, vint s’agenouiller auprès du fou… Elle empoigna sa verge… et elle officia… Oh ! chéri !... chéri !... si tu avais vu !... Cela dura quatre heures… quatre heures, pense !... quatre heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage demeura froid et morne !... Le patient expira dans un jet de sang qui éclaboussa toute la face tourmenteuse… » (Octave Mirbeau, le Jardin des Supplices)
Il y a chez Mishima des airs de Sartre dans ses longs développements philosophico-psychologiques, des airs de Radiguet dans sa préciosité.
Chez Kawabata je respire des parfums d’une Colette plus macabre, avec le même goût des atmosphères lentes et des pointes d’une sensibilité presque excessive.
Et je viens de trouver le Maupassant japonais : dans les nouvelles de Nagaï Kafu (mort en 1959), qui déclarait d’ailleurs son admiration pour le romancier normand, nous trouvons le même art de l’histoire bien troussée, la même coloration sociologique, le même souci de la chute cruelle, pathétique ou surprenante – avec des touches plus marquées de réalisme et une mélancolie plus typiquement japonaise (celle-là même qu’on trouve chez Kawabata d’ailleurs), comme dans le dernière page de cette courte nouvelle du très beau recueil Voitures de Nuit (chez 10/18), décrivant les quartiers de plaisir dans un Japon troublé par les guerres successives :
« « Vous connaissez mon existence à partir de ce moment-là. J’ai passé le temps à observer d’un œil curieux les modifications de ce monde en perpétuelle transformation, prenant de temps en temps le pinceau pour me distraire, mais me lassant très vite même de cette occupation. Cette année j’aurai cinquante ans. Je songe maintenant sans aucun regret aux notes que j’avais rassemblées avec tant d’ardeur, dans le but de laisser une trace de mon passage sur la terre, et qui ont été réduites en cendres dans l’espace de quelques minutes. C’est même pour moi un sujet de plaisanterie. J’ai appris qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que de se laisser vivre sans aucun souci, s’adaptant aux circonstances, et d’échanger librement de temps en temps avec un ami des souvenirs du temps passé. »
Ayant terminé son récit, il fit un grand bâillement et s’essuya les yeux du revers de sa manche. » (p 258)
J’aime beaucoup cette touche finale où le personnage a l’air de contredire par un geste tout le discours qu’il vient de tenir.
Week-end sur la plage havraise et je guette les répliques qui pourraient donner lieu, sous la plume de Jonathan Coe, à quelque page de franche satire :
Une mamie, à son caniche hurlant contre un chien qui vient en sens inverse :
« Tu dis bonjour, et tu te tais ! »
Une ostéopathe, à une cliente un peu surprise :
« Il faut que je vous dise, Madame. Vous êtes complètement coincée du cuir chevelu… »
Amusant, l’antagonisme parfaitement symétrique entre les opinions de Houellebecq et de Dantec sur l’avenir de l’intégrisme islamiste :
Condamné à s’éteindre le plus naturellement du monde, pour le premier, tout simplement parce qu’il entre en contact avec une société de consommation bien plus séduisante...
Toujours plus agressif, pour le second, et cherchant l’affrontement terminal avec l’Occident Chrétien : nous sommes en guerre, déjà, sans nous en rendre compte (nous dit-il dans le troisième tome de son furieux journal, Le Théâtre des Opérations / American Black Box, Albin Michel 2007), et l’Europe islamisée n’en finit pas de plonger vers sa disparition pure et simple.
Jugez-en plutôt :
« Les intégristes islamistes, apparus au début des années 2000, avaient connu à peu près le même destin que les punks. D’abord ils avaient été ringardisés par l’apparition de musulmans polis, gentils, pieux, issus de la mouvance tabligh : un peu l’équivalent de la new wave, pour prolonger le parallèle ; les filles à cette époque portaient encore un voile mais joli, décoré, avec de la dentelle et des transparences, plutôt comme un accessoire érotique en fait. Et puis bien sûr, par la suite, le phénomène s’était progressivement éteint : les mosquées construites à grands frais s’étaient retrouvées désertes, et les beurettes à nouveau offertes sur le marché sexuel, comme tout le monde. C’était plié d’avance, tout ça, compte tenu de la société où on vivait, il ne pouvait guère en aller autrement. » (Houellebecq, La possibilité d’une Ile, Fayard, 2005) (p 47)
« Les fanatiques wahhabites voudront, dans leur stupidité à peine simiesque, exterminer tout ce qui n’est pas eux. Et lorsqu’ils auront accompli tous leurs crimes, ils seront jugés et nous les forcerons à avaler des bandes magnétiques de vidéos porno et de chansons de Britney Spears jusqu’à ce qu’ils en crèvent. » (Maurice Dantec, American Black Box, Albin Michel, 2007) (p 226)
« J’apprends lors de mon séjour dans la Ville lumière que des imams de la Seine-Saint-Denis ou des faubourgs nord de Paris présentent leurs quartiers comme des « territoires libérés » de l’occupation franque et chrétienne dès lors qu’ils ont pu y ouvrir leur mosquée. La fin de Villa Vortex va peut-être ressembler à une partie de pétanque, en comparaison de ce qui attend la République. » (Dantec, American Black Box, p 237)
« Les « tournantes » sont l’équivalent « civil » des viols de masse perpétrés par les génocidaires serbo-communistes. » (Dantec, ABB, p 427)
Pour ma part, l'opinion de Salman Rushdie dans cet extrait de Tout le Monde en Parle me paraît assez censée...
Je suis un inconditionnel de Freud. Tous genres confondus, c’est un de mes écrivains préférés – j’admire sa prose limpide, la variété de ses préoccupations, le petit air soucieux de son écriture... Même s’il affirme parfois des choses bien loin d’être évidentes, et si beaucoup de ses textes paraissent suspendus sur une vérité toujours plus profondément enfouie.
Je suis tombé récemment sur ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, et je me suis naturellement précipité sur le chapitre intitulé La Féminité. Je n’ai pas été déçu. Comment le maître peut-il se fourvoyer avec des affirmations si terriblement arbitraires – au détour de paragraphes pourtant lumineux ? C’en devient d’ailleurs assez comique. Jugez plutôt :
« Le bonheur conjugal reste mal assuré tant que la femme n’a pas réussi à faire de son époux son enfant, tant qu’elle ne se comporte pas maternellement envers lui. » (p 176)
« La femme, il faut bien l’avouer, ne possède pas à un haut degré le sens de la justice, ce qui doit tenir, sans doute, à la prédominance de l’envie dans son psychisme. » (p176)
« Un homme âgé de trente ans environ est un être jeune, inachevé, susceptible d’évoluer encore. Nous pouvons espérer qu’il saura amplement se servir des possibilités de développement que lui offrira l’analyse. Une femme du même âge, par contre, nous effraie par ce que nous trouvons chez elle de fixe, d’immuable ; sa libido ayant adopté des positions définitives semble désormais incapable d’en changer. » (p177)
« N’oubliez pas cependant que nous n’avons étudié la femme qu’en tant qu’être déterminé par sa fonction sexuelle. Le rôle de cette fonction est vraiment considérable, mais, individuellement, la femme peut être considérée comme une créature humaine. » (p178)
1) Mélancolie de mes balades dans les anciennes rues de Saint-Louis – véritable ville en friche, envahie par le sable… Les romantiques éprouvaient sans doute à peu près la même chose devant les ruines de cathédrales ou de temples romains.
2) Un homme m’aborde dans l’intention de me dire la bonne aventure. Pour me protéger du soleil j’ai vissé sur mon front une casquette jusqu’aux arcades sourcilières. Le reste de la partie supérieure de mon visage est masqué par des lunettes de soleil disproportionnées. L’homme n’hésite pas une seconde à lancer sa phrase d’accroche :
« Ton front me dit des choses intéressantes ! »
3) Accents baudelairiens de ce beau poème de Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal :
« (…) Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps
Que ne souillent ni fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde ! »
En ce moment je relis Houellebecq. Je me rappelle avoir été très surpris, il y a dix ans, par le qualificatif de « livre culte » dont la presse affublait Extension du domaine de la lutte. J’avais trouvé le roman terne et triste. Aujourd’hui je comprends mieux : je le redécouvre drôle, mordant, cynique, acéré, bien écrit, audacieux, précis…
Prenez par exemple cette charge contre la psychanalyse, rageuse à souhait – je ne partage pas ce point de vue, mais sa noirceur m'amuse :
« Il n’y a rien à tirer des femmes en analyse. Une femme tombée entre les mains des psychanalystes devient définitivement impropre à tout usage, je l’ai maintes fois constaté. Ce phénomène ne doit pas être considéré comme un effet secondaire de la psychanalyse, mais bel et bien comme son but principal. Sous couvert de reconstruction du moi, les psychanalystes procèdent en réalité à une scandaleuse destruction de l’être humain. Innocence, générosité, pureté… tout cela est rapidement broyé entre leurs mains grossières. Les psychanalystes, grassement rémunérés, prétentieux et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant patientes toute attitude à l’amour, aussi mental que physique ; ils se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. » (p103)
Plus de deux mois maintenant après la sortie d’Azima, bilan plus que mitigé des ventes… La déception passée, reste à comprendre. Il me semble qu’une des raisons en est le sujet : les récits de viols en banlieue n’attirent pas les foules, abreuvées déjà de faits divers tous plus sordides les uns que les autres.
On me dit souvent, d’ailleurs : « J’ai bien aimé ton livre, et j’avoue que je ne l’aurais pas lu si je ne te connaissais pas… Le contenu vaut mieux que le thème. » Je me suis dit qu’en ce moment on ne s’intéressait pas aux discours "neutres" sur la banlieue - ceux qui ne privilégient ni l’optimisme, ni la rage. Le mien se veut simple constat romanesque – il ne fait ni l’apologie, ni le procès de quoi que ce soit.
Le Prix Nobel colombien se livre à la réécriture d'un classique d'un autre prix Nobel, japonais cette fois : Les Belles Endormies, de Kawabata. Meme histoire d'un vieil homme qui paye pour passer la nuit avec une jeune et jolie vierge. Mais le charme nippon en moins, l'énergie burlesque en plus.
On pense aussi, immanquablement, à La bête qui meurt, de Philipp Roth, sur les amours juvéniles d'un professeur vieillissant.
Notre cher Marquez me paraît cependant le grand perdant de ce duel à trois : son texte est enlevé, certes, plein de verve, mais il n'a ni l'énergie primaire et dramatique de celui de Roth, ni l'émotion grave de celui de Kawabata. On a du mal à croire aux élans d'amour tardifs de ce vieillard libertin. Ce court roman s'achève sur des gesticulations rappellant le baroque des premières oeuvres, baroque dont Marquez tentait pourtant de s'affranchir...
Extrait : "L'année de mes quatre-vingt-dix ans, j'ai voulu m'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d'une maison close qui avait pour habitude de prévenir ses bons clients lorsqu'elle avait une nouveauté disponible. Je n'avais jamais succombé à une telle invitation ni à aucune de ses nombreuses tentations obscènes, mais elle ne croyait pas à la pureté de mes principes." (p9)
Petite fantaisie rappelant Jeunet et Carot. Dans un univers sordide fait de décharges et de lignes à haute tension, le narrateur tente de trouver des raisons de vivre. Il travaille à l’abattoir et dresse quelques scènes de burlesque sanguinolent. Prose discrète et fine, quand elle aurait pu se faire lourdingue. La fable fonctionne – on attend que cette plume acérée fasse très bientôt le portrait de quelque monde moins fantasmatique.
Extrait : « On n’est pas tous malheureux non plus, ici, faut bien dire ce qui est. On n’a pas tous échoué là par hasard. J’ai des collègues qui ont toujours rêvé de travailler avec des animaux, qui ont ça dans le sang, c’est une vocation. Des gars qui arrachaient les pattes aux sauterelles avant même de savoir marcher et qui, hauts comme trois pommes, flinguaient déjà les moineaux sans sommation. Leur passion à eux, adolescents, c’était pas la branlette, ils préféraient de loin égorger les chats. Aujourd’hui, ils sont pleinement épanouis et, pour tout l’or du monde, ils changeraient pas de métier. » (p18)