La littérature sous caféine


mardi 3 mars 2026

Equilibre

La littérature érotique reste assez genrée, je trouve. On identifie assez vite une pente : les hommes ont tendance à dériver vers le mécanique, l'excessif, le cruel (Sade, Louÿs, Apollinaire, Miller), les femmes vers le sentimental et le psychologique. Parfois cela devient caricatural et on sort de l'érotique proprement dit. Parfois l'équilibre reste maintenu, par exemple chez Claire Von corda qui dans "Animale" (Musardine 2026) clôt son roman, après de nombreux scènes intenses, par un final à la fois très sexuel et très amoureux... Tout un art !

Lapin agile

A Montreal j'avais bêtement versé ma larme au spectacle de chansonniers. L'Aigle noir à l'accordéon m'avait déchiré le ventre. J'avais bu les paroles d'auteurs-compositeurs que Paris ne connaît pas, pris au dépourvu par l'émotion d'entendre à l'autre bout du monde ces morceaux tendres et passionnés. J'ai pourtant pris du temps à aimer la chanson à texte. J'ai longtemps préféré le classique, le funk, le rock, le rap, l'électro - tout plutôt que la cérébralité française. Et voilà qu'au Lapin agile, qui fait vivre la tradition du cabaret devant des quarterons de touristes, je suis pris de la même émotion. J'aurais pu résister à cette sorte de pantomime ! Je ne l'ai pas fait, séduit par l'énergie de ces chanteurs qui déclament avec coeur - et en chœur - des classiques du répertoire. Moi qui deviens obsédé par Rabelais - le Cercle potache m'y a aidé - je me persuade peu à peu qu'il existe en France, plus ancré que la raison de Descartes ou l'abstraction de Rousseau, un vieux fond de délire émotionnel.

jeudi 26 février 2026

Serge Safran

Très heureux de publier mon prochain roman dans quelques mois sous l'égide de Serge Safran, éditeur au parcours splendide, chez Zulma ou ailleurs. Ici dans son QG, le bien nommé Café des Anges, à deux pas des éditions Héliopoles qui hébergent sa collection.

Les tarés du tarot

mardi 17 février 2026

Héros

"Les sentinelles" (série Canal plus, 2025, adaptée de Xavier Dorison) n'a sans doute pas été assez célébrée. Réussite totale en termes d'intensité visuelle et de scénario (avec d'ahurissants clins d'oeil à d'autres univers), elle a le mérite de proposer de nouveaux héros dans un pays, la France, qui ne parvient guère qu'à faire revivre des gloires centenaires (Monte-Cristo, Lupin...). Pourquoi cette frilosité ? D'autant que cette série a l'intelligence de faire fond sur un contexte historique puissant, la Première guerre mondiale, et d'y insuffler tout ce qu'il faut de rage, de douleur, de fantasmes. Aujourd'hui nous sommes redevenus très forts dans le film d'horreur (The substance (Coralie Fargeat, 2024)), la comédie, la comédie sentimentale. A quand un retour assumé de l'aventure et du fantastique ?

Melting pot

Dans "Quatre jours sans ma mère" (Philippe Rey, 2025), Ramsès Kefi dresse avec tendresse un certain état des lieux du melting pot français - car il y a bien melting pot, et de plus en plus inspiré du modèle américain. Chacun se revendique de cultures différentes. Quand il refoule certaines origines, il se voit embarqué dans des intrigues à tiroirs. Ainsi de ce narrateur qui voit sa mère disparaître, rejoignant une Tunisie qu'il lui reste à découvrir... "A la Caverne , sa bande est trop mixte pour qu'une langue l'emporte sur le français. Et puis les Nord-Africains du quartier sont pour la plupart berbérophones, originaires du Rif ou de Kabylie. Hédi avait été clair avec les Ben Hafsia et les Ferchichi, les deux familles tunisiennes de la cité, arrivées presque en même temps que mes parents : ils seraient compatriotes de HLM, rien de plus." (p89)

Dans les "Petits blancs" et "La révolte des Gaulois", j'avais précisément fait le portrait de Français qui n'arrivaient plus à se situer parce qu'ils se sentaient pauvres en identités mêlées. La solution serait peut-être de dresser une forme d'équivalence entre la diversité des origines extra-européennes et la diversité des régions françaises... L'échelon national y perdant alors en épaisseur.

vendredi 13 février 2026

Camélia

L'affaire Camélia me fend le cœur. Dans "Autoportrait du professeur" (2011), j'avais évoqué la dureté du management dans l'éducation nationale. Sur le plateau de Ruquier j'avais défendu, seul en bout de table, la mémoire de Samuel Paty face à quatre personnes prenant le parti de l'administration. La culture du Pas-de-vague a fait tellement de ravages. De nombreux professeurs sont morts, de nombreux élèves ont été sacrifiés sur l'autel d'une épouvantable lâcheté institutionnelle. L'inversion accusatoire, le déni sont érigés en principes. Qu'est-ce qui passe donc dans la tête de ceux qui nous dirigent, en dépit de leurs gesticulations pour faire croire qu'ils prennent cette question à bras le corps ? Il faudrait une minute de silence dans tous les établissements - et un procès en bonne et due forme. Cela n'arrivera pas.

Justesse

A l'âge de 15 ans mes idoles littéraires françaises étaient Aragon, Beauvoir, Sartre. Quelques décennies plus tard ils ont été détrônés par des auteurs moins clinquants, perçus comme plus fades mais en fait plus justes, dans tous les sens du terme. Adieu les éloges de Staline, la vénération de Mao, la complaisance avec les assassinats politiques... Ceux-ci ternissent l'admiration que je peux vouer à des styles brillants par ailleurs. Bienvenue à des gens qui ont vécu sans apprendre à haïr et qui, sans renoncer au risque, tienne le fil d'une existence exigeante. Je pense par exemple à Saint-Exupéry dont le courage et la noblesse impressionnent. Son "Terre des hommes" offre une quintessence de vie aventureuse. Surtout quand Riad Sattouf est au dessin : on connaissait l'auteur hilarant de Pascal Brutal, on découvre le génial illustrateur d'un livre épique.