La littérature sous caféine


mardi 9 septembre 2008

Fluide, de plus en plus fluide... (C.Angot, Le Marché des amants) (+ Clip de la semaine)



Rentrée littéraire 2008 (1)

Il y a une nette évolution dans ce qu'écrit Christine Angot : les premiers livres étaient heurtés, plein d'une rage et d'une urgence fiévreuses, chargés parfois de références psychanalytiques - certains trouvaient l'ensemble parfaitement novateur, d'autres indigeste. L'Inceste a marqué les esprits, Quitter la Ville a enfoncé le clou (avec une dimension réflexive nouvelle, puisque l'auteur y parlait essentiellement de la manière dont elle avait accueilli le succès du précédent livre).

Puis la prose s'est déliée : les récits se sont structurés de manière plus linéaire, plus fluide, le livre médian à cet égard me paraissant être Les Désaxés, mon préféré à ce jour (même si certains lui reprochent d'avoir quitté la voie de l'autofiction pure), parce qu'il y avait une tension romanesque, un parfait équilibre entre le côté poisseux de l'atmosphère et la limpidité du récit. Rendez-Vous, sorti chez Flammarion en 2006, prolongeait cette veine en la déliant encore (plus de 400 pages), et le succès critique atteignait des sommets puisque Christine Angot fut présentée pendant l'été 2006 comme la grande championne des Lettres Françaises.

Retournement complet en 2008, non pas de l'écriture de Christine Angot, puisque Le Marché des Amants reprend la formule d'une sorte de journal pris sur le vif, parfaitement sincère, assez brut, qui était déjà celle du précédent livre, mais de l'accueil critique, puisque le nouvel opus, racontant notamment l'histoire d'amour de l'auteur avec Doc Gynéco, s'est attiré les foudres d'à peu près tous les journalistes. Peut-être le thème était-il périlleux ? Qui n'avait envie de se moquer d'un livre qui parlait le plus sérieusement du monde d'une idylle avec le chanteur de Ma Taspé à moi ?

(N'empêche qu'en bon amateur de rap, je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de trouver certains titres du Doc joliment troussés)

Il est vrai qu'on peut etre dérouté par la relative minceur de la matière narrative, et puis par l'annonce, en quatrième de couverture, qu'il s'agit d'une histoire d'amour qui "déjoue les prévisions" :"Une femme blanche rencontre un homme métis, Bruno. Ils n'ont a prori rien à faire ensemble." Je ne suis pas sûr qu'un amour entre une Blanche et un Noir soit très subversif, aujourd'hui... Malgré tout l'ensemble se lit sans déplaisir, avec quelques pointes de belles envolées d'écriture, comme la première page qui est aussi l'une des plus réussies.

"Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça : sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. (...) (p 7)

(Clip de la semaine : Fin octobre j'assisterai au concert à la Cigale d'une artiste que j'attends de voir depuis des années, Ani Difranco, chanteuse folk encore assez méconnue en France, aux albums très inégaux, mais capables de morceaux absolument sublimes, d'une sensibilité déchirante. Véritable icône lesbien, et connue pour ses engagements féministes (certains lui reprochent de faire un véritable fonds de commerce de ses discours anti-Bush), elle s'est parfois associée à Prince dans sa dénonciation des méfaits de l'industrie du disque... J'attends beaucoup de sa prestation scénique ! Je sortirai les mouchoirs (et les cannettes) :



dimanche 7 septembre 2008

L'hypnose et la nausée (Michel Polac, Journal)



Depuis cet été je dévore les journaux de plusieurs écrivains, et je remarque deux effets principaux chez le lecteur. Un effet de saisissement, tout d’abord, devant le caractère obsessionnel de la plupart des réflexions : dès les premières pages on identifie chez l’auteur une ou deux sources principales de malheur, et quelques autres sources de bonheur, compensant plus ou moins efficacement les premières. Ces objets de réflexion sont très circonscrits. Si bien qu’on peut être pris d’une sensation proche de la nausée devant le spectacle de ce ressassement. Tant de culture, tant de travail, tant de charisme pour aboutir à cet art de la répétition, cette impudeur aveugle et mécanique ?

Et puis le deuxième effet est une effet d’hypnose : à force de suivre, jour après jour, les pensées d’un auteur, on s’y fait, on s’y fond, et c’est comme si l’on n’arrivait plus soi-même à s’extraire d’une certaine manière de voir et de sentir. On devient le vampire d’une personne, et il y a du plaisir à s’octroyer la matière d’une vie, quelle que soit sa nature.

J’ai appris l’existence du Journal de Michel Polac (1980-1998, PUF) à l'occasion d'une récente polémique (cf vidéo). Je n’ai pas acheté ce livre pour la page en question, mais par curiosité pour le personnage, et son caractère apparemment bien trempé.

Les sources de souffrance de Polac – du moins dans ce journal : la hantise de mourir sans avoir laissé d’œuvre, la dégénérescence physique, le spectacle du monde qui l’angoisse et le rend extrêmement pessimiste…

Ses sources de bonheur : la solitude, l’amour physique (il estime à deux cents le nombre de femmes avec lesquelles il a couché), la lecture, le côté revigorant de ses prestations télévisuelles…

« Je dois avouer que je ne suis pas sûr de faire jouir P. malgré tout ce qu’elle mime ou dit. Elle a un côté putain qui déploie le grand jeu pour me faire plaisir – c’est de lui arracher sa jouissance quasiment contre son gré. Car je ne jouis que de la jouissance de l’autre. Et même je ne désire que le désir de l’autre. C’est comme ça que je peux expliquer mes échecs amoureux : je n’ai presque jamais fait la conquête des femmes qui me séduisaient le plus, parce que je ne devinais pas en elles le moindre soupçon de désir de leur part. Complexe d’infériorité sans doute, puisque maintenant que je suis « célèbre » je crois voir de la curiosité dans le regard de beaucoup de femmes, et toutes les audaces me semblent permises. » (p95)

Il y a de belles pages sur la souffrance, la misanthropie, et ses critiques rapides des livres qu’il dévore sont toujours stimulantes parce qu’elles sont sans précaution, et volontiers cinglantes.

« Je lis beaucoup, énormément, presque toujours en diagonale tant est médiocre la production courante. Les romans me tombent des mains. Dans les essais, je pioche parfois des informations, la plupart du temps je trouve délayé, mal écrit, journalistiquement exprimé des idées toutes simples, des lieux communs comme ceux que j’ai retrouvés dans Le grand Mégalo et qu’il me semble avoir exprimés avec plus de style et d’humour qu’eux. Insupportable le ressassement antimarxiste de tous ces malheureux anciens du parti. Ils n’en finissent pas de s’étonner d’avoir pu y croire. » (p85)

Quant à la fameuse page qui lui a valu tant d’attaques, c’est une des plus belles du livre, force est de le reconnaître (c’est peut-être dommage, mais c’est ainsi). D’ailleurs il est étrange que si peu de place soit faite dans le volume à ce thème de l’attirance pour les jeunes garçons, et tant à la description de corps de femmes… Mauvaise consciences ? Pudeur ?

mercredi 3 septembre 2008

Les frissons métaphysiques de Flaubert (Madame Bovary 1)



J'ai redécouvert cet été Madame Bovary, attentif à la qualité des phrases, puisque Flaubert passe pour l'un des plus grands, sinon la plus grande styliste du 19eme, et à celle de la structure : quel exploit de fonder un roman sur le thème de l'ennui !

Première chose frappante, pour le récent lecteur de certaines oeuvres de Zola que je suis : avec des moyens comparables (récit classique à la troisième personne, dans un style réaliste), Flaubert se montre beaucoup moins ambitieux dans la variété des thèmes traités : il s'en tient à un fil narratif assez mince, et à une gamme de sentiments et de considérations plus étroites. L'ampleur de l'oeuvre de Zola, par comparaison, devient vertigineuse. Pas un endroit qu'il ne veuille décrire, pas un élan de l'âme qu'il ne cherche à scruter.

Les romans de Flaubert (du moins dans cette veine réaliste) parient davantage sur une sorte d'épure romanesque, et c'est peut-être en cela que Madame Bovary paraît plus moderne que tous les Zola réunis : il passe comme un frisson métaphysique dans la description de ce destin tragique de femme courant après un bonheur qu'elle ne parvient jamais à saisir. On est proche de l'abstraction, du constat définitif et désabusé sur la nature humaine.

Le passage suivant est le plus beau du livre, à mon avis : Emma découvre Rouen, ville dans laquelle elle connaîtra bientôt toute la banalité de l'adultère :

"Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées, et son coeur s'en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'emplissait de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la vieille cité normande s'étalait à ses yeux comme une capitale démesurée, comme une Babylone où elle entrait. (...)" (p317, édition Pocket Classiques)

dimanche 22 juin 2008

Les angoisses du célibataire, celles de l'homme marié



(Photo : Javier Marias)

Je lis toujours avec une certaine avidité les romans qui mettent en scène les relations de couple... Indépendammant de la qualité même du roman, d'ailleurs. Il suffit que l'intrigue soit fondée sur un doute du narrateur, un questionnement inquiet sur sa vie sentimentale, pour que je me sente littéralement happé.

Récemment j'ai ainsi dévoré deux livres qui pourraient représenter deux symétriques en la matière : le très bon recueil de Serge Joncour, Combien de fois je t'aime (Flammarion, 2008), série de textes sur les attachements plus ou moins fugaces du narrateur, ses angoisses à l'idée que le temps passe et que les sentiments fluctuent, s'effacent, échouent, reviennent, fassent souffrir, exaltent ou déçoivent... Ce sont les mille tracas de la vie de célibataire, passés par le filtre d'une vision mélancolique et juste. Le recueil évoque les novellistes américains comme Carver par son immédiate simplicité, sa manière de coller au tempo des sentiments les palpables, les plus acérés.

« Sans chercher à faire moins que son âge, sans le refuser, il y a un jour où on sent bien que la jeunesse ne nous concerne plus, qu'elle est un territoire autre, un monde livré à des êtres faciles, des détachés aux moeurs étranges et au langage divergeant, un jour on réalise que la jeunesse est un exil dont on est revenu, on s'en sait pour tout dire exclu. Entre toi et moi je croyais qu'il n'y avait qu'une génération d'écart, alors qu'en fait c'est tout un monde qui nous sépare, une civilisation. » (Extrait de Combien de fois je t'aime, p123)

Dans Un coeur si Blanc (Folio, 2008), le romancier espagnol Javier Marias (décidément, y aurait-il une « nouvelle vague » espagnole ? J'entends de plus en plus parler d'excellents romanciers hispaniques, et j'en lis de plus en plus...) met en scène un narrateur analysant longuement certains épisodes de sa vie depuis le jour précis de son mariage, et le pressentiment croissant que tout cela se finira par un désastre. Beaucoup de longueurs et d'effets de narration dans ce texte, mais d'amples et belles pages aussi, surtout celles font la part belle à la noirceur et à la désillusion (comme c'est bon, en littérature, tout ce qui sent le désastre...)

« « En réalité, je me demande si quelqu'un m'a jamais aimée sans que je l'y oblige, même mes enfants, enfin, ce sont toujours les enfants que l'on contraint le plus. Cela s'est toujours passé ainsi pour moi, mais je me demande s'il n'en va pas de même pour tout le monde. Voyez-vous, je ne crois pas à toutes ces histoires que l'on raconte à la télévision, des personnes qui se rencontrent et s'aiment sans aucune difficulté, libres et disponibles tous les deux, aucune n'a d'hésitation ni de culpabilité préalables. Je ne crois pas que cela arrive jamais, même chez les jeunes. Toute relation personnelle est toujours une accumulation de problèmes, de résistances, mais aussi d'offenses et d'humiliations. Tout le monde oblige tout le monde, non pas tant à faire ce qu'il ne veut pas que ce qu'il ignore vouloir, car pratiquement personne ne sait ce qu'il ne veut pas, et moins encore ce qu'il veut, et cela, il n'y a aucun moyen de le savoir." » (Extrait de Un coeur si blanc, p98)

jeudi 19 juin 2008

Bégaudeau, volontiers volontaire



Il y a plusieurs manières de parler des établissements dits sensibles, et plus généralement de ce qu'on appelle "les problèmes de banlieue" : soit on montre le bon côté des choses, soit on noircit le tableau, soit on essaye de rester le plus neutre possible, relevant simplement des faits.

François Bégaudeau, dont le succès soit dit en passant force le respect (plus de 200 000 exemplaires vendus de son Entre les Murs, et cette Palme d'Or à Cannes 2008 pour le film tiré du livre...), a choisi de combiner deux postures : il annonce d'une part s'en tenir au réel, et faire un relevé clinique de certaines situations, de certains discours ("Juste documenter la quotidienneté laborieuse", écrit-il en 4ème de couverture), d'autre part il enrobe le tout dans une série de commentaires délibérément optimistes, considérant (à juste titre d'ailleurs) que ces populations dites "sensibles" ne forment pas une pâte humaine différente des autres et qu'elles dégagent une énergie, une volonté de s'en sortir dont il faut apprendre à tirer le meilleur parti.

Un professeur s'exprimant dans son livre :

"J'en ai marre de ces guignols, j'peux plus les voir, j'veux plus les voir. Ils m'ont fait un souk j'en peux plus, j'peux plus les supporter, j'peux plus, j'peux plus, ça sait rien du tout et ça te regarde comme si t'étais une chaise dès qu'tu veux leur apprendre quelque chose, mais qu'il y restent dans leur merde, qu'ils y restent, moi j'irai pas les rechercher, j'ai fait c'que j'avais à faire, j'ai essayé de les tirer mais ils veulent pas, c'est tout, y'a rien à faire, putain j'peux plus les voir..." (p 200)



Par rapport à cette vision volontariste, un juste milieu pourrait être représenté par l'excellent article du Nouvel Observateur du 15 Mai 2008 dans lequel un jeune professeur témoignait de son expérience dans un collège de Clichy-sous-Bois. Pour le coup, le principe de neutralité y était vraiment tenu, puisque l'article décrivait le travail des professeurs, mais relevait également un certain nombre d'impasses, de désespoirs, et de perspectives pour le moins sordides.

"Le 14 avril dernier, une enseignante a surgi dans la salle des profs pour nous annoncer qu'il y avait eu une explosion et que les élèves fuyaient hors du collège. Nous sommes sortis pour les encadrer, sans même réfléchir au danger. Il faut dire qu'avec le temps, on devient moins impressionnable. Un mois plus tôt, nous enterrions un ancien élève tué d'un coup de couteau dans Clichy. Devant le portail, les cailloux volaient. L'un d'eux a atterri sur le plexus d'un collègue. Deux nouvelles explosions ont eu lieu entre 10h30 et 12h30, puis d'autres encore à 14 heures. Huit bombes à l'acide chlorhydriques en tout. (...)"

"Le lendemain, l'inspecteur d'académie déclairait que l'incident ne représentait pas un "danger grave et imminent" ! Ultime provocation d'une administration coupée de la réalité et qui nous répond que Louise-Michel n'est pas le seul collège à connaître ce type de violences. (...) Un renoncement complet ! Nous sommes totalement abandonnés."

"A Louise-Michel, les WC sont ouverts et fermés à clé par les surveillants, depuis le viol d'une collégienne. Certains de nos gamins sont des repris de justice, d'autres finiront à Sciences-Po. Impossible de dresser le portrait type de l'élève de banlieue, si ce n'est qu'il est souvent un peu perdu, et qu'il n'a pas le même capital social et culturel que la plupart des autres petits Français."

La vision noire, alarmiste, pourrait être représentée par Alain Finkielkraut, auquel Bégaudeau aime d'ailleurs s'affronter sur le terrain des idées (cf ICI). Avec Azima la Rouge, pour ma part, je m'étais placé sur le terrain de la fiction pure, m'extrayant de toute vision idéologique pour tirer de la situation un parti romanesque : ne jugeant pas les faits, ne tirant aucune conclusion, mais m'inspirant d'événements réels pour en extraire une matière sombre et belle - un peu comme le font les auteurs de polars. Au final il y a quelques pages que je regrette un peu, car elles ont pu être mal interprétées, mais il y a toujours le risque, quand on aborde un sujet aussi délicat que celui-ci, d'être rejeté malgré soi dans un camp ou dans l'autre.

mercredi 28 mai 2008

20 ans n'est peut-être pas le plus bel âge, mais le plus clairvoyant



Gallimard vient de publier les Cahiers de Jeunesse (1926-1930) de Simone de Beauvoir, qu'elle a rédigés de 18 à 22 ans... Talent impressionnant ! Des centaines de pages, déjà, parfaitement fluides et savoureuses, constamment tendues par l'exigence d'accomplir son oeuvre et d'accomplir sa vie. Le plus frappant, c'est la constance des obsessions tout au long de sa carrière, celles-là même qu'on retrouvera dans les Mémoires d'une jeune fille rangée - comme le souci de la transparence.

Quand elle réfléchit au mariage, elle se dit prête à franchir le pas, mais à la seule condition de ne pas soumettre son propre épanouissement à celui de son époux. Ni d'y sacrifier son honnêteté... On dirait les termes mêmes de son futur contrat avec Sartre !

"Un mois déjà que j'ai quitté Paris ; quinze jours que je suis ici. J'aime ces longs après-midi qu'il m'est permis de passer dans un recueillement oisif ; les jours de spleen, c'est dur parce que rien ne vient faire diversion. Mais les jours de lucidité calme, quelle détente saine ! Pouvoir enfin sans être pressée par un travail, gênée par une présence importune, épuiser tous mes sentiments ; ne plus rien étouffer, mais se livrer au caprice des émotions. Si seulement j'avais des livres, j'entends de ces livres qui sont des amis et des maîtres !" (p 69)

On dirait toute sa vie future dans une poignée d'intuitions précoces.

La proximité avec Sartre est également frappante, avant même que la rencontre ait eu lieu, et cela dès les premières pages : le paragraphe suivant, le tout premier du volume, ressemble à s'y méprendre à certaines réflexions de Jean-Paul nous expliquant que La Nausée (son roman sur les troubles existentiels d'un jeune professeur...) perd toute son importance à côté d'un enfant qui meurt (je ne me souviens plus des termes exacts) :

"Devant ces malades de Lourdes, quel dégoût soudain de toutes les élégances intellectuelles et sentimentales ; que sont nos peines morales à côté de cette détresse physique ; de tout cela j'ai eu honte, et seule une vie qui fût un don complet de soi, une totale abnégation, m'a semblé possible. Je crois que j'avais eu tort ; j'ai eu honte de vivre, mais puisque la vie m'a été donnée, j'ai le devoir de la vivre, et le mieux possible."

Simone me fait l'impression d'être un Jean-Paul en moins philosophe, et donc en plus souple, en plus vivant... Y aurait-il un côté jazz chez Simone ?

En la lisant je pense également à une Colette en moins luxuriant, mais en plus prolixe, en plus universel, en plus discrètement conceptuel...

mercredi 7 mai 2008

L'avortement chez les Bisounours



« Tu sais, le monde de l’édition, c’est vraiment des gentils par rapport au monde de l’art contemporain. Si tu savais comme les coups bas, parmi les éditeurs et les écrivains, sont bon enfant ! Des bisounours, vraiment ! » me confie Marc Molk dans l’appartement du 16ème qui présente un de ses montages vidéos (à l’occasion du surprenant et sympathique Vidéo-appart 2008).

Sur ces bonnes paroles je m’assois face à l’écran, je branche les écouteurs et j’écoute, subjugué, la lecture d’un passage de son livre Pertes Humaines (Arléa, 2006) (recueil très fin, très polisson, de courts récits des amours et des attachements du narrateur):

« Il me faut toujours une bonne heure d’explication pour obtenir la fin des récriments dans une conversation sur l’avortement. Je navigue la plupart du temps dans des milieux dits de gauche. Dire dans ces conditions toute l’aversion que l’on peut ressentir à l’idée d’avortement passe pour le chausse-pied d’une remise en cause de la loi Veil. Quand ma bouche articule que je suis prêt demain à manifester pour le droit à l’avortement, on ne m’écoute déjà plus, on ne me croit plus. Il n’est pourtant pas difficile à comprendre le cloisonnement entre l’espace public et la répulsion intime. En tant que citoyen, je défends la liberté de chacun à disposer de son corps ; en tant que personne, la simple idée d’être à l’origine ou impliqué dans un avortement me donne un vertige tel qu’il me faut m’appuyer ou m’asseoir (…) » (p 51)

Tout au long de mon écoute, j’adresse à Marc, en pleine conversation à l’autre bout de l’appartement, des signes de félicitation. Je me sens parfaitement en phase avec ce genre de texte prenant le contre-pied de vérités trop facilement admises, du moins pas assez discutées, et cherchant à faire la part des choses avec le moins d’esprit partisan possible.

Je me souviens d’ailleurs avoir fait face à une situation inverse à celle que décrit Marc Molk : il y a quelques années de cela je me suis trouvé le seul à défendre l’avortement autour d’une table d’une dizaine de personnes. Je suis passé pour le sectaire de service, stupidement attaché à son idée de tuer des fœtus, malgré mes efforts désespérés pour exprimer mon opinion de la façon la plus mesurée possible, et de choisir les exemples les plus éloquents. En vain. Mes interlocuteurs restaient absurdement bloqués sur des arguments que je trouvais sidérants, du genre : « Non, les accidents de pilule ça n’existe pas… »

J’étais sorti extrêmement troublé de ce repas. J’étais bien obligé de constater que la plupart des débats, malheureusement, ne font pas changer les positions d’un iota. On n’a pas la chance d’avoir tous les jours à sa table une dizaine de Marc Molk.

samedi 5 avril 2008

Sophocle Vs Cocteau : Victoire de Sophocle par KO dès le premier round



A deux classes j'ai fait lire en parallèle la pièce de Jean Cocteau, La Machine Infernale, reprenant de manière fantaisiste le mythe d'Oedipe, et de larges extraits de la pièce originelle, Oedipe Roi de Sophocle. Les élèves eux-mêmes ont admis que celle de Cocteau faisait pâle figure... Si l'on excepte certains passages assez gracieux, imprégnés d'une poésie désuette mais délicate, et certains autres qui font sourire, tout le reste est assez confus (lorsqu'il n'est pas emprunté à Sophocle).

Cocteau a beau jeu de faire valoir qu'il modernise le propos et qu'il le complexifie, montrant par exemple que les dieux eux-mêmes sont le jouet de dieux encore supérieurs à eux... Ce genre de circonvolution paraît tellement dérisoire par rapport à la force majestueuse du poète grec !

La pièce de Sophocle est courte et parfaitement maîtrisée, réglée comme une implacable machinerie policière (Oedipe mène l'enquête qui révélera aux yeux de tous l'ampleur de sa déchéance...). La langue est belle et simple, portée par un véritable souffle épique. Cocteau donne l'impression d'un gamin capricieux venant piétiner les plates-bandes des génies qui l'ont précédé.

"LE CORYPHEE : Regardez, habitants de Thèbes, ma patrie. Le voilà, cet Oedipe, cet expert en énigmes fameuses, qui était devenu le premier des humains. Personne dans sa ville ne pouvait contempler son destin sans envie. Aujourd'hui, dans quel flot d'effrayante misère est-il précipité ! C'est donc ce dernier jour qu'il faut, pour un mortel, toujours considérer. Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin." (Sophocle, Oedipe Roi)

"LA VOIX DE JOCASTE : A quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.
TIRESIAS : Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un oeil intérieur, d'un oeil qui rend d'autres services que de compter les marches d'un escalier.
JOCASTE : Le voilà vexé avec son oeil ! Là ! Là ! On vous aime, Zizi; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, zizi, il le fallait !" (Cocteau, La Machine Infernale)