La littérature sous caféine


mardi 23 juin 2026

Faulkner en drôle



Je partage avec Bénédicte Heim le goût des sujets brûlants. Ça n'est pas pour rien qu'elle m'avait longuement interviewé à l'occasion de "Suicide girls". Elle avait été l'une des rares à s'intéresser au détail du texte. À mon tour j'avais découvert sa prose incandescente, ses longues phrases implacables. Depuis j'ai quelque peu délaissé les fictions noires - quoique, le prochain ?... - tout en continuant à la lire. Et j'ai été saisi par "L'inamour" (Quidam, 2022). Aux torrents de prose enflammée succède une forme non pas assagie mais resserrée, plus économe, plus facétieuse aussi en dépit de la gravité du thème : un garçon raconte d'une voix singulière, déformée par la douleur et par un esprit différent, comme on dit pudiquement, une vie de famille martyrisée par un père. Le tout donne un morceau brillant digne de Faulkner pour la densité du flux de conscience et de Twain pour l'humour. Dans quelques jours l'autrice publiera "Ma mère est une pirate" (Edwarda) : on a hâte de connaître ce qui ressemble fort à la deuxième partie d'un diptyque.

mercredi 17 juin 2026

Après MeeToo



Le livre de Capucine Delattre , "Un monde plus sale que moi" (La ville qui brûle, 2023) soulève une question singulière : sait-on vraiment mieux prévenir et appréhender les agressions s... à une époque qui se veut pourtant vigilante sur ces points-là ? Plutôt que de multiplier les réflexions, la narratrice fait le choix de raconter par le menu, dans une prose agréable, fluide et expressive, sa première histoire d'amour. Maladroite, peu sûre d'elle, finalement gentille et compréhensive, la jeune femme perçoit un malaise dans sa relation mais l'attribue à ses propres manques et aux difficultés inhérentes aux rapports hommes-femmes. Ce n'est qu'après l'histoire que sonne l'heure de la lucidité et de la tentation de porter plainte. La force du texte réside dans ce contraste entre une première partie où le lecteur épouse la naïveté de la narratrice et une seconde où surgissent les dilemmes. Le ton ne se veut par ailleurs jamais vengeur. La douceur de la jeune femme ne se perd pas en route. Sans rien céder à son envie de comprendre ni de rétablir les comptes, elle avance à pas feutrés, toujours consciente de la difficulté à mettre des mots sur les choses.

vendredi 12 juin 2026

Montal monte la face nord

Le court roman de Jean-Pierre Montal, "La face nord" (Séguier, 2024) est sobre de style et savant de structure. Les protagonistes communient dans l'amour d'un vieux film. Puis ils s'aiment - elle a 24 ans de plus que lui. L'homme découvre ensuite par hasard un épisode lointain de la vie de cette femme, dont le récit occupe la moitié du livre. Cet épisode passionnel se rattache lui-même au souvenir d'un drame historique méconnu, l'établissement de camps de rétention en Angleterre lors de la IIème Guerre mondiale. Tout cela en 150 pages d'une écriture précise et ironique. Le titre annonce quelque chose de difficile, le texte s'emploie à rendre évidente cette histoire d'amour presque impossible. Certains succès sont mérités , couronnés par des prix qui prennent sens.

Jeanne, Gilles et Stéphanie

Dans le courageux "Armures" (Rivages, 2025), Stéphanie Hochet met en parallèle sa propre famille avec le duo improbable formé par Jeanne d'Arc et Gilles de Rais - rien moins que la Pucelle d'Orléans et le plus terrifiant criminel de la fin du Moyen-âge. On est loin des classiques papas-mamans de la littérature actuelle ! Il s'agit ici de sainteté, de monstruosité, de tentations pour le meurtre et de crimes. Le livre commence par une lente mise en condition avec le parcours de la jeune vierge et bascule dans l'évocation de l'horreur. L'autrice aurait pu donner dans la prose lacrymale ou mystico-furieuse, elle préfère la pudeur et avance par touches. Il n'en fallait pas davantage pour souffler le vertige dans ces pages au gothique sobre.

jeudi 4 juin 2026

Dynamo

Il y a vingt ans, je répétais qu'on ne me verrait jamais regarder du football. Aujourd'hui je suis les matchs importants de l'équipe de France et du PSG. J'assiste même à quelques matchs de l'équipe locale. J'y investis mes restes de patriotisme et mon amour du panache. Mais c'est en lisant le court essai de Nikol Dziub sur le Dynamo de Kiev, "Du stade aux barricades" (Médiapop, 2026) que je prends conscience de l'incroyable pouvoir politique que peut prendre un club. Du temps de l'URSS, l'équipe de Kiev symbolisait la fierté et la capacité de résistance de tout un peuple face à l'oppression russe. Lors des évènements de Maïdan la révolte s'est calée sur l'esprit des ultras, rompus à l'exercice des échauffourrées. Maintenant que de nombreux fans, et même de nombreux joueurs, meurent chaque jour au front, l'amour du club devient un acte de dévotion, un catalyseur exceptionnel d'émotions. Ce récit passionnant donne ses lettres de noblesse à un sport qui peut paraître banal en temps de paix mais révèle toute la mesure de sa force en temps de troubles. Comment ne pas inscrire le Dynamo dans ma liste des équipes à soutenir ?

"Le football, c'était une vie possible, une fenêtre sur une cour où des hommes déterminés et heureux s'ébattaient sur une herbe plus verte qu'ailleurs, vous transmettant par leurs sourires l'air frais de la liberté pendant que les frontières vous étaient fermées et que vous étiez prisonniers des chambres minuscules de vos kommounalkas, les yeux fixés sur les buts et les oreilles pendues aux commentaires."

Vers la douceur



Le roman s'intitule "Vers la violence" (Blandine Rinkel, Fayard 2022) mais il aurait pu s'appeler "Vers la douceur" : la narratrice y raconte la façon qu'elle a eue, sans jamais cesser de l'aimer, de quitter un père qui se manifestait précisément par ses mensonges, ses menaces, son exubérance. Il y avait de la joie chez lui mais surtout du goût pour la force, et dans toutes ses manifestations, des plus glorieuses aux plus minables. Une tragédie familiale, enfouie profondément, expliquait en partie cette brutalité. Mais elle ne justifiait pas tout et la narratrice raconte en de belles pages comment elle a par exemple appris, loin de son père, lors d'années tumultueuses à Londres, à se déprendre d'une masculinité qui la contaminait. Le portrait du père est un genre balisé, désormais. Annie Ernaux nous avait gratifié d'un texte touchant mais glacial avec "La place". Ici la narratrice aurait davantage de raisons de se plaindre mais le livre respire une étonnante sérénité, peut-être acquise par le fait même d'écrire.

mardi 2 juin 2026

Récit + histoire + essai

Bertrand Guillot pratique un genre singulier : le récit historique mêlé d'essai, ou plutôt de commentaires croisés sur notre époque et celle qu'il décrit. Anachronismes ? Je comprends tout à fait le plaisir à repérer dans le passé les échos d'enjeux contemporains. Dans "L'abolition des privilèges" (Les Avrils, 2022), il avait déjà raconté, d'une plume alerte et complice, la fameuse Nuit du 4 août, dont on ferait bien selon lui de s'inspirer. Dans "Querelle à la française" (2026) il remonte plus loin, vers la fin du Moyen-âge et ce "Roman de la rose" devenu l'objet d'une controverse, la toute première de la littéraire française, entre Jean de Montreuil célébrant le joyau de la courtoisie et Christine de Pisan, féministe avant l'heure, dénonçant sous les affèteries du style galant une vision brutale de la masculinité, qu'il ne faudrait pas avoir de scrupule à évacuer. J'avais précisément entrepris de lire l'année dernière ce grand classique, quelque peu oublié aujourd'hui, et j'ai été agréablement surpris que Bertrand - puisque nous nous connaissons depuis des décennies ! - s'attaque à un tel monument. J'ai aimé son érudition joyeuse, qui a l'élégance de rendre vivante une époque révolue, sans renoncer aux détails qui font le sel du genre. Et j'ai compris que l'on veuille trouver rétrograde ce "Roman de la rose". Cependant j'y avais surtout lu, pour ma part, un véritable traité mystique et l'oeuvre est si foisonnante qu'il me paraîtrait absurde de l'"annuler". Je rangerai donc les deux livres côte à côte dans mon rayon Moyen-âge, d'ailleurs destiné à grandir ces prochaines années.

Ys

Pendant plusieurs décennies j'ai tenté d'écrire des poèmes. Et puis l'année dernière la cristallisation s'est faite et j'ai composé d'une traite un recueil de cinquante poèmes, autour d'un thème singulier. En attendant qu'il trouve éventuellement preneur je me remets à lire de la poésie contemporaine et je tombe sur cet "Ys" (La Crypte, 2026) de Johanna Hess qui m'interpelle. Ce nom me fait rêver depuis que j'ai lu les mémoires d'Ernest Renan, qu'il ouvrait par l'évocation de cette ville mythique de Bretagne engloutie sous les eaux. Mon recueil fait la part belle aux paysages fantomatiques, sans tristesse mais avec solennité ; celui-ci mise au contraire sur l'effusion de vie, le récit fantasmatique et même l'humour - pour la première fois de ma vie, j'ai ri franchement en lisant de la poésie ! J'ai tellement été conquis par ce recueil que j'ai bien envie d'en faire un cours. Un étudiant de prépa peut-il vraiment citer une jeune poétesse contemporaine en dissertation ? Je ne sais vraiment pas comment un correcteur réagirait.

"le père c'est dans la voiture une montre qui brille une voix plus grave que les autres qui dit des phrases où les mots sont collés ou qui dit toujours la même phrase avec un mot géant"