La littérature sous caféine


lundi 13 juin 2011

Un Juif chez les goys, un goy chez les Juifs (Frédéric Chouraki, Philip Roth)

Chez les auteurs que travaille leur identité juive (et qui mettent volontiers en scène les questionnements que cela provoque), on rencontre inévitablement la scène-type de la confrontation avec les goys.

Le tour peut être comique (et volontiers grotesque), comme chez Frédéric Chouraki dont les romans aiment dresser le portrait d’un narrateur revendiquant son identité juive, sans oublier de s’en amuser. Dans La Guerre du Kippour, le garçon présente à ses parents, très portés sur le respect des coutumes, son ébouriffante maîtresse, Popeline, une jeune femme rousse au caractère bien trempé. La rencontre fait bien sûr des étincelles, comme dans cette page où Popeline ne masque pas sa débordante sensualité devant le parterre de Juifs pratiquants :

« Popeline, lascive, se languit de plus belle. Le monde est pour elle une scène qu’il convient d’embrasser. Maintenant qu’elle est parvenue à capter l’attention, elle est bien décidée à pousser son avantage. Les monstres sans cou, dessillés, reluquent cette étrangère à la séduction ostentatoire. Ils la désirent de toute leur perversité polymorphe. David fulmine encore à cause de mes méfaits. Pour lui, je suis l’incorrigible. Popeline, il en est certain, est la nouvelle roquette affûtée en vue de l’éclipser. Lui qui suit scrupuleusement tous les commandements, dont les enchères à la synagogue lui valent le respect des autorités, qui n’a jamais trompé Myriam malgré l’avachissement des chairs et la vacuité exponentielle des échanges conjugaux, ne sera-t-il jamais payé de retour ? Le judaïsme édicte-t-il des règles contraignantes pour mieux mettre en valeur ses transgresseurs ? » (La guerre du Kippour, page 87)

Chez Philip Roth, dont toute l’œuvre est imprégnée par la question douloureuse de l’identité juive – même chez les Juifs qui s’estiment aussi éloignés que possible de leurs racines – la confrontation prend volontiers un tour dramatique, comme dans la brillante Contrevie, l’un de ses livres les plus réussis à mon goût. Le narrateur, qui trouve ridicule son frère parti vivre en Israël, se trouve confronté à l’antisémitisme de la bourgeoise britannique, antisémitisme dont il ne pensait pas qu’il était si virulent et dont il n'imaginait pas souffrir à ce point. L'hostilité latente de la part de sa belle famille l’oblige à reconsidérer l’amour qu’il porte à sa belle Anglaise. Ce faisant, il règle ses comptes avec la religion catholique, comme dans les passages suivants, particulièrement éloquents :

« Ça ne rate jamais. Je ne me sens jamais aussi juif que quand je suis dans une église et que l’orgue se met à jouer. Je peux bien éprouver un certain décalage au mur des Lamentations, je n’y suis pas un étranger ; sur la touche, mais pas derrière la porte ; et la plus ridicule, la plus désespérée des aventures me sert à jauger plutôt qu’à rompre mon affiliation avec un peuple auquel je ne pourrais pas moins ressembler. Entre moi et la pratique chrétienne, au contraire, il y a un infranchissable fossé de sentiment, une incompatibilité naturelle totale. J’ai les émotions d’un espion dans le camp adverse, et je crois être en train d’observer les rites mêmes qui incarnent l’idéologie à l’origine de la persécution et des mauvais traitements infligés aux Juifs. » (La Contrevie, Folio, page 357)

« A quoi ça sert, tout leur bazar ? A quoi ça leur sert, ces mages, et tous ces chœurs angéliques ? Comme si la naissance d’un enfant n’était pas assez extraordinaire en soi, et même plus mystérieuse sans ce bazar. Quoique pour moi, franchement, ce soit à l’occasion de Pâques que le christianisme se laisse le plus dangereusement capter par le miracle, la nativité m’a toujours semblé à peine moins vulgaire dans cette façon qu’elle a de combler le besoin le plus infantile. Les bergers à auréole, les cieux étoilés, les saints anges et le giron d’une vierge, l’incarnation ici-bas sans s’essouffler, sans gicler, sans les odeurs et les sécrétions, sans la satisfaction fauve du frisson de l’orgasme – en voilà du kitsch sublime et infâme, avec son dégoût fondamental du sexe. » (La Contrevie, page 360)

Réfléchissant à ce qu’il en est dans l’œuvre de Woody Allen, je ne me souviens pas de scène décrivant explicitement cette confrontation Juifs-goys, sinon peut-être sous la forme d’une paranoïa diffuse, d’une angoisse perpétuelle.

mardi 31 mai 2011

Le remords n'existe pas (Apocalypse Bébé, de Virginie Despentes)


Despentes : "les hétéros s'emmerdent" par asi

Il n’est pas courant de rapprocher les œuvres de Despentes et d’Angot, mais je trouve qu’il y a dans le dernier Despentes, Apocalypse Bébé (Grasset, 2010), des accents que ne renierait sans doute pas l’auteur de L’Inceste. Je pense notamment aux meilleures pages de ce livre, à mon goût, celles qu’on pourrait définir comme relevant d’un certain réalisme social et dressant le portrait de personnes émouvantes par leurs défaites, leurs combats vains, leur difficulté à vivre.

Le tout premier paragraphe du roman, par exemple, donne le ton :

« Il n’y a pas si longtemps de ça, j’avais encore trente ans. Tout pouvait arriver. Il suffisait de faire les bons choix, au bon moment. Je changeais souvent de travail, mes contrats n’étaient pas renouvelés, je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Je ne me plaignais pas de mon niveau de vie. J’habitais rarement seule. Les saisons s’enchaînaient façon paquets de bonbons : faciles à gober et colorés. J’ignore à quel moment la vie a cessé de me sourire. » (Apocalypse bébé, page 11)

J’ai trouvé très bonnes aussi les pages décrivant le parcours de François, dont la fille Valentine a disparu. (Il engagera des détectives pour la retrouver, notamment la Hyène, lesbienne brutale et charismatique ne reculant devant aucune méthode). François pourrait être présenté comme l’archétype du romancier courant après le succès, toute sa vie, sans jamais y parvenir :

« Il avait eu quelques petits succès, rien de vulgaire, rien de trop. Remarqué, mais pas de prix. Il n’avait pas trente ans, il était convaincu qu’un jour il aurait son Goncourt. Il ne doutait de rien. Il ne se doutait de rien. Il comptait les voix en rédigeant ses œuvres. Auteur Seuil, il avait été sur les listes, trois fois. Toujours raté. Toujours un autre. On lui disait que ça ne servait à rien de l’avoir trop jeune. Il le prenait avec panache. Il ignorait que c’était déjà ça, son heure de gloire, rien que ça. » (page 40)

C’est dans ces pages que je retrouve le ton d’Angot, du moins dans ses romans que je préfère, ceux que la critique accueille moins bien parce qu’ils sont plus classiques mais que je trouve plus forts pour cette raison, des romans qui décrivent des situations rudes mais avec un souffle, un sens du rythme parfaitement maîtrisés. Je pense notamment aux Désaxés.

Paradoxalement, les passages plus trash d’Apocalypse bébé m’impressionnent moins, peut-être parce qu’ils me font l’effet d’être plus « faciles » et qu’on a parfois du mal à y croire. La chute du roman, notamment, ne m’a pas convaincu. Cette scène de terrorisme, que Despentes a manifestement éprouvé du plaisir à écrire, fait trop penser à la fin de Plateforme, de Houellebecq, et ne souffre pas la comparaison avec un autre maître du genre, DeLillo, qui a véritablement posé les bases de la « littérature sur le terrorisme ».

La partie consacrée à Yacine, un personnage secondaire qui croise le chemin de Valentine, est d’une violence surprenante, malgré tout, et renvoie mes maigres digressions sur le sujet, dans Azima la rouge, au rang de littérature pour curés de campagne.

« Il se demande qu’est-ce qu’elles foutent les mères, pendant ce temps. Encore en train de se peindre la face, elles ne savent même pas se maquiller, tant qu’à être des putes elles pourraient au moins faire un effort, apprendre à s’arranger. Mais même ça, être des salopes correctes, c’est au-delà de leur force. Torcher leurs gosses, c’est trop leur demander, être belles, c’est trop leur demander. Elles ne savent rien foutre. Et celles qui se mettent en mode foulard ne valent pas mieux que les autres. Elles friment tout ce qu’elles veulent à la sortie des écoles, la bande à Dark Vador, jamais ça ne fera d’elles de bonnes croyantes. Rentrées chez elles, elles sont des chiennes, des feignasses et des ignorantes. Pas étonnant que plus tard les gamins deviennent les racailles qu’il croise tous les jours. Sa mère à lui ne les a jamais laissés traîner toute la journée dans les escaliers. Chez lui, ça ne se passait pas comme ça. Même s’il n’y avait pas de bonhomme à la maison, elle sortait le ceinturon et personne ne mouftait. Maintenant, il est un homme, si quelqu’un sort le ceinturon, c’est lui. »

Mon passage préféré dans le roman développe une idée à laquelle je suis très sensible depuis longtemps, une idée qu’il m’est arrivé d’évoquer d’ailleurs sur ce blog, l’idée que le remords, au fond, n’existe pas… C’est vraiment ce genre de page qui donne toute sa force aux œuvres de Despentes.

« Hors les romans, elle n’a jamais vu de criminel en larmes demandant sincèrement pardon. Les histoires se ressemblaient toutes : le coupable se souvient de l’humiliation, la blessure, la terreur qui a présidé à sa décision de tuer. Ce qu’on lui a fait, à lui. Puis il y a un trou, dans sa narration. Il raconte, juste ensuite, l’injustice du traitement qu’on lui inflige, quand on le cherche pour le faire payer. Personne n’a jamais rien fait de mal. Cet espace du réel où il a tué, torturé, massacré n’existe que pour la victime, si elle a survécu au drame. Ceux qui exprimaient des remords, c’était toujours dans l’espoir d’adoucir la décision du tribunal. » (page 227)

mardi 24 mai 2011

Effets de style et neutralité chez Guibert (Mes parents)



Ce qu’il y a de fort dans Mes parents, de Hervé Guibert, c’est la grande neutralité du ton qui, appliquée à une matière incandescente, en multiplie les pouvoirs évocateurs. Il y a de longues pages faites de phrases courtes énonçant des faits simples mais qui, cumulés, dessinent de spectaculaires destinées, comme dans ce passage (la fin d’une longue page) où Guibert propose un des portraits possibles du couple de ses parents :

« (…) Elle s’est acheté un collant noir épais. Elle se rend compte qu’elle est encore souple. Elle fait des sauts de lapin. Une fois par mois le club organise une fête, avec un buffet garni et une projection de film. Ils trouvent ça sympathique. Ils se lient avec d’autres couples mais refusent toute invitation personnelle, « pour ne pas avoir à rendre », « pour ne rien devoir à personne ». Puis en lisant une annonce dans un journal, il décide de maigrir en appliquant la méthode Weight-Watchers. Il achète une petite balance et elle doit lui peser tous ses aliments avant de les faire cuire. Il arrête le régime car il s’aperçoit que perdre du poids lui donne un visage inquiétant, presque osseux. Ils rangent la petite balance au fond du buffet. Ils lui disent qu’ils ont peur du communisme, peur de ne pas toucher leur retraite, peur d’être renvoyés dans des camps de vieillards, peur peut-être même d’être séparés l’un de l’autre. » (Mes parents, Folio, page 113)

Cette neutralité me fait penser à l’écriture blanche d’Annie Ernaux, qui ressemblait à celle de Camus dans L’Etranger, même si les projets différaient évidemment beaucoup.

Dans le cadre de cette neutralité, le moindre effet de style (phrase plus longue, absence de ponctuation, anacoluthe…) prend un relief particulier, signalant un trouble puissant, une distorsion du sens.

A mesure que le livre approche de sa fin, les scènes raccourcissent, le trait se fait plus dense, les remarques plus cinglantes, et l’émotion naît de ce rétrécissement très progressif vers une sorte de chute hallucinée. Voici le dernier paragraphe, séparé par un blanc :

« Le père partit en mer et se livra à la tempête, son chapelet autour du cou. Il se décharna. Un squelette barrait son bateau, un chapelet en écharpe. »

C’est fou comme l’économie de moyens fait parfois d’un livre une petite œuvre infiniment plus forte qu’un pavé prétendument génial.

lundi 2 mai 2011

Les "infâmes salopes" de Stendhal (Souvenirs d'égotisme)



Livre inégal, me semble-t-il, que ces Souvenirs d’égotisme, l’un des deux volumes autobiographiques de Stendhal avec Vie d’Henry Brulard, et plus proche du journal que des mémoires (Son considérable Journal vient d’ailleurs d’être publié chez Folio).

Un certain charme se dégage, certes, de sa liberté de ton, de son énergie, de sa veine satirique. Mais que de passages bâclés ! Et truffés de formules approximatives… Souvent, je ne sais pas s’il s’agit de négligences ou de simples formules vieillies. Beaucoup d’allusions restent obscures faute d’appareil critique suffisant ou d’explications de la part de l’auteur. Résultat, sans doute, d’un texte non relu, non retravaillé (Stendhal préférait ne pas se relire pour ne pas perdre la vérité du texte) et publié de façon posthume.

J’ai quelques scrupules à parler de cette manière d’un livre considéré par beaucoup comme un bijou, mais force est d’admettre que dans la série des quelques journaux ou autobiographies d’écrivains qu’il m’ait été donné de lire, ce livres est l’un des plus frustrants – eu égard au talent de son auteur, bien sûr.

Comme toujours, dans ce genre de texte, c’est une poignée d’obsessions qui se fait jour – ici, le regret de ne pas avoir répondu à certaines avances, le mépris pour la bassesse et le manque d’énergie, la déception de voir que les témoignages d’admiration restent sans écho (« Je fis fiasco par excès d’amour… »), le souci d’ « avoir de l’esprit »…

Et c’est d’ailleurs ce qui fait le seul des bons passages de ce livre, le mélange d’esprit et d’énergie, comme dans ce paragraphes où Stendhal se moque de la jeunesse des salons français :

« Grand Dieu ! Comment est-il possible d’être aussi insignifiant ! comment peindre de telles gens ! Questions que je me faisais pendant l’hiver de 1830, en étudiant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la peur que leurs cheveux arrangés de façon à former un bourrelet d’un côté du front à l’autre ne vinssent tomber. »

Le passage le plus savoureux, le plus saillant se situe lorsque Stendhal entreprend de raconter une virée chez de misérables et jeunes prostituées anglaises, et bien sûr cela tient au contraste avec la grande correction du style balzacien, par ailleurs. Car on découvre alors une langue plus crue, plus radicale, moins tenue par la morale (plus moderne, en somme ?) :

« Certainement, sans l’idée du danger, je ne serais pas entré ; je m’attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient menues, trois petites filles avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.

Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et grand, moi gros, nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant, les meubles avaient l’air faits pour des poupées. Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras ; le leur s’accrut. Nous ne savions que dire absolument. Heureusement Barot eut l’idée de parler du jardin
. »

samedi 16 avril 2011

La structure extrême de l'esprit humain (Georges Bataille)



Jusqu'à maintenant, je n'avais pas apprécié Georges Bataille à sa juste valeur... Ses récits ne me touchaient pas, je me lassais de leur outrance. Quant à ses écrits théoriques, comme L'érotisme, j'avais bien tenté de les lire, adolescent, mais je n'en avais rien retenu, déçu par cette prose assez commune, me semblait-il.

Seules émergeaient quelques phrases lumineuses, glanées ici ou là, des phrases si lumineuses qu'elles semblent pouvoir vous accompagner toute votre vie, comme celles-ci, extraites de L'Expérience intérieure :

"Se demander devant un autre : par quelle voie apaise-t-il en lui le désir d’être tout ? sacrifice, conformisme, tricherie, poésie, morale, snobisme, héroïsme, religion, révolte, vanité, argent ? ou plusieurs voies ensemble ? ou toutes ensemble ? Un clin d’œil où brille une malice, un sourire mélancolique, une grimace de fatigue décèlent la souffrance dissimulée que nous donne l’étonnement de n’être pas tout, d’avoir même de courtes limites. Une souffrance si peu avouable, mène à l’hypocrisie intérieure, à des exigences lointaines, solennelles (telle la morale de Kant)"

Et puis, préparant un petit écrit de réflexion sur la littérature, j'ai décidé de lire L'impossible (Editions de Minuit), dont le titre me plaisait et m'intriguait depuis longtemps. C'est un livre déroutant, fait de courts paragraphes de récit (elliptique) et d'hallucinations métaphysiques. On y retrouve la plupart des obsessions de Bataille (la souillure, l'angoisse, la mort, le plaisir) et ce style si particulier porté à un état d'incandescence que je n'avais pas encore trouvé chez lui (ou je n'y avais pas été sensible).

Ce qui me frappe, c'est surtout son étonnante capacité à mettre le doigt sur des points de tension extrême, à paraître exhiber le noeud de nos tragédies les plus intimes.

Et je suis presque terrifié de me rendre compte à quel point certaines de mes propres obsessions littéraires rejoignent les siennes... J'ai déjà été frappé par le fait qu'il ait déclaré vouloir une littérature contradictoire, moi qui suis fasciné par cette notion de contradiction et qui ai écrit un texte intitulé "la littérature de la contradiction". Dans Suicide Girls, j'ai souvent utilisé l'expression d'amour noir pour désigner l'amour des êtres brisés, l'attirance pour le gouffre... Et je la retrouve, telle quelle, dans une des premières pages de ce livre !

"Ce que j'attends de la musique : un degré de profondeur en plus dans cette exploration du froid qu'est l'amour noir (lié à l'obscénité de B., scellé par une incessante souffrance - jamais assez violent, assez louche, assez proche de la mort !)"

Je vais prolonger ma lecture avec la vertigineuse sensation d'entrer dans mon propre esprit... (Cela dit sans prétention, cependant : l'esprit de Bataille, c'est en quelque sorte la structrure extrême de l'esprit humain)

vendredi 1 avril 2011

Journaux d'écrivains : jusqu'où peuvent aller, légalement, les révélations ?


Gimme shelter - The Rolling Stones par musiclivesat

(Vidéo : Gimme Shelter, l'une des chansons les plus impressionnantes des Rolling Stones...)

Poursuivant ma découverte des journaux, je lis les deux volumes de celui de Matthieu Galey, éditeur et critique, disparu jeune (52 ans). C'est un journal moins obsessionnel que beaucoup d'autres, car davantage composé de portraits, d'anecdotes, de souvenirs de voyage (donnant lieu à de nombreuses belles pages, tour à tour satiriques, élégiaques, nostalgiques...) que d'évocations de tourments personnels.

Le plaisir est grand, bien sûr, de découvrir la vie du "milieu des lettres", ses grandeurs et ses mesquineries, d'autant plus que Matthieu Galey pose sur toute chose un regard à la fois ironique et tendre. La plupart du temps, il se contente de décrire les manoeuvres et les coups bas sans vraiment les juger. On découvre une Yourcenar mégalomane et prétentieuse, un Robbe-Grillet fanfaron, une Sarraute enjouée... Galey réserve des piques à quelques oeuvres, notamment celle de Sartre, qu'il estime à plusieurs reprises devoir être "dégonflée" par rapport à celle d'autres auteurs plus modestes, d'apparence mais plus profondes (comme Jules Renard).

A propos de ces anecdotes sur le milieu des lettres, je me demande d'ailleurs quelle est la législation : quelqu'un se retrouvant dans ces pages, annoncées comme autobiographique, peut-il porter plainte (que les pages en question soient diffamatoires ou non) ? A-t-on le droit de refuser d'apparaître dans un tel livre ? Les descendants d'un auteur disparu peuvent-ils à leur tour refuser que ce dernier soit évoqué ? Galey en égratigne beaucoup, des "fausses valeurs littéraires", et j'imagine les grincements de dents que la parution des deux volumes de son journal ont pu provoquer...

mercredi 23 mars 2011

Bonheurs de l'âge mûr



Picasso, les dernières années de sa vie, de plus en plus facétieux, forçant le trait et riant de ses propres débordements d’imagination sexuelle.

Sollers, plus solaire que jamais dans son dernier livre en date, Trésors d'amour, dans lequel il relit Stendhal à la lumière de son propre appétit d'intelligence et de joie.

Colette, sereine et sensuellement attachée au monde, dans son tout dernier livre, Le Fanal bleu, comme dans cette belle page où elle constate les renoncements de la vieillesse sans pourtant s’en attrister : « O découvertes, et toujours découvertes ! Il n'y a qu'à attendre pour que tout s'éclaire. Au lieu d'aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du coeur, pareil à celui du ressac ? Rien ne dépérit, c'est moi qui m'éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert : c'est assez pour que je triomphe de ce qui m'assiège. »

Cette joie qui s'approfondit avec les années, résultat d'une intense quête personnelle ? D'un tempérament fort ? D'une vie tournée vers les arts ? Ou bien simple effet de l'apaisement - les combats qui s'estompent, le sentiment du devoir accompli, le regard ironique porté sur les carrières et les ambitions ?

jeudi 17 mars 2011

Les trois péchés capitaux de Léautaud

J’ai dévoré le premier volume du fameux Journal littéraire de Léautaud. Encore une fois, je suis frappé par l’hypnose que provoquent les journaux d’écrivains : prose parfois banale, souvent répétitive, et pourtant forte de cet effet de réel qui rattrape beaucoup de faiblesses.

Je pense qu’il y a aussi, de ma part, bien sûr, une fascination pour les auteurs eux-mêmes : de quelle manière ils s’en sortent, comment ils s’accommodent des échecs, comment ils s’organisent pour écrire…

Plaisir, aussi, de voir s’animer quelques autres figures du monde littéraire. Léautaud fréquentait, en ce début de 20ème siècle, Valéry, Mallarmé, Goncourt, Gourmont, Schwob, beaucoup d’autres tombés dans l’oubli, et ces pages ont renouvelé mon intérêt pour eux.

Comme dans tout journal, il y a des obsessions qui se dégagent – et il est presque effrayant de voir combien les vies paraissent se résumer à quelques pensées, quelques soucis, quelques plaisirs renouvelés d’année en année. Dans le cas de Léautaud : son peu d’entrain à vivre, son ennui en société, son plaisir à relire Stendhal, ses promenades dans Paris, quelques amitiés (sans lyrisme), quelques intrigues dans le monde des lettres…

Il y a aussi, émaillées dans les 350 pages de ce premier volume, des remarques d’apparence anodine mais qui rendraient sans doute le texte impubliable aujourd’hui… Des notations dispersées, des aperçus de trois aspects de son œuvre qu’on ne lui pardonnerait plus : la misogynie, l’antisémitisme et la pédophilie. Trois pôles inavouables, trois pôles incandescents d’incorrection radicale et condamnable ! C’est presque drôle de les trouver aussi innocemment présentes dans un texte qui les concentre tous les trois. Un siècle a passé, un siècle où des guerres, des révolutions et des lois ont changé la donne, et rien que pour ça, le texte de Léautaud vaut témoignage.

Sur les femmes, par exemple :

« Il n’y a pas à dire : les femmes ont un cerveau à part, sur lequel rien ne prend. Entêtement et médiocrité, les voilà toutes. Elles vivent dans la minute, mais pas plus, ni avant, ni après. Aucune liaison dans le fonctionnement cérébral. Et avec cela, une logique ! Par moments, je pense à m’en aller, à tout planter là. » (page 177)

Un exemple de page satirique (la satire nous donne les meilleures pages de ce journal, avec les passages de nostalgie…), où Léautaud se moque de Mirbeau :

« Pour ce qui est de l’objet précis de ma visite, l’impression que je rapporte n’est pas bonne. J’ai trouvé tout le contraire de Descaves, c’est-à-dire un homme qui fait des phrases, qui parle, mais qui ne vous écoute pas. A part cela, de quoi m’amuser n’a pas manqué. J’ai commencé par remercier Mirbeau de sa bienveillance pour moi, d’avoir ainsi parlé de moi, à plusieurs reprises, sans me connaître. « Mais non, non. C’est moi qui dois vous remercier des heures délicieuses que vous m’avez fait passer. » Première fadeur, flatterie, politesse presque bête, étant donné qu’en face de Mirbeau je suis un tout jeune écrivain. Ensuite : « Ah ! s’il n’y avait que moi, si cela ne dépendait que de moi, il y a longtemps que vous l’auriez eu, le Prix Goncourt. Mais voyez-vous, il y a Descaves… C’est lui qui fait tout, qui décide de tout, c’est inimaginable !... » Etant donné la peine que Descaves a prise de se déranger deux fois pour moi, sans me connaître, et à un an d’intervalle, cette façon chez Mirbeau de me le montrer opposant est plutôt drôle. » (page 355)