La littérature sous caféine


jeudi 24 juin 2010

Faut-il épuiser la substance de ce que l'on est ? (Pierre Guyotat, Explications)



J’exprimais récemment le plaisir que j’avais eu à lire chez Stephen King l’idée qu’il y ait un nombre infini de « portes » dans l’imaginaire humain – j’aimais cette idée parce qu’il y a quelque chose d’encourageant et même d’exaltant dans cette intuition pour un auteur. Cependant je viens de lire une page du beau livre de Pierre Guyotat, Explications (dans ce long entretien avec Marianne Alphand, récemment réédité chez Léo Scheer, l’auteur revient notamment sur les principes qui régissent son œuvre et nous donne quelques précieux aperçus biographiques et philosophiques), page dans laquelle il exprime l’intuition inverse – encore qu’il ne s’agisse pas exactement de la même chose, King évoquant l’imagination lorsque Guyotat parle plutôt de la substance de l’écrivain lui-même (dans quelle mesure les deux se recoupent-elles ?) :

« Le drame, au sens théâtral, de l’artiste, c’est qu’il tire de lui-même sa matière, et il tire, il tire jusqu’au jour où il se peut qu’il n’y ait plus rien, et il le sait et il le craint tous les jours. C’est d’une certaine façon, là aussi, un rêve, un désir très fort de disparaître par extinction de matière, extinction de lumière. Toute œuvre d’ampleur produit sa naissance, sa vie et sa mort. En même temps qu’on pense et qu’on désire aller plus loin, donc perfectionner la machine, on désire y disparaître, c’est-à-dire crever avec la chose. » (Explications, page 48)

Très belle image que celle de l’artiste s’engloutissant en quelque sorte dans sa propre œuvre, se vidant complètement en elle et par conséquent disparaissant au monde. Image à la fois romantique et très moderne, dans laquelle je me reconnais finalement davantage que dans celle de King, même si elle reste moins séduisante à accepter. Disons que j’ai tendance à penser comme Guyotat, mais que j’aimerais tendre vers une conception plus proche de celle de King. Balançant entre la peur de l’épuisement de soi-même (pourtant présenté par Guyotat comme un idéal) et le rêve d’une fécondité toujours plus généreuse…

dimanche 20 juin 2010

Poétique de la merde (Roche / Z. Brite / Renard)



On sait, au moins depuis Rabelais, qu’il est possible de parler viscères, défection, sécrétions corporelles dans le cadre de la littérature la plus exigeante. Mes lectures récentes en ont été la preuve – et je me demande si l’appétit de désacralisation qui règne souvent dans la prose d’aujourd’hui, la course en avant vers toujours plus d’outrage, toujours plus de provocation, ne conduisent pas naturellement la merde à incarner le topic ultime de la création littéraire.

C’est particulièrement frappant dans Zones Humides, le best-seller de l’Allemande Charlotte Roche tout juste sorti en poche, notamment dans les deux premiers chapitres, très réussis (après quoi le roman vire au remplissage insipide, un comble pour ce genre de roman). La narratrice fait un séjour à l’hôpital pour une fissure anale (je ne connaissais pas le terme !), et profite de ses moments d’oisiveté pour faire le tour de la question de l’hygiène vaginale et autres joyeusetés sanito-sexuelles. Les pages sur les hémorroïdes (ce qu’elle appelle ses « choux-fleurs ») ou le smegma sont assez saisissantes… Parmi les pages les plus gratinées, ce passage sur les lunettes de toilettes publiques :

« Je me suis donc mise en devoir de réaliser moi-même une expérience in vivo sur ma chatte. Moi, ça m’amuse énormément de m’asseoir systématiquement sur toutes les toilettes crasseuses et de m’en donner à cœur joie. D’ailleurs, avant de m’installer, je nettoie tout le pourtour avec ma minette, d’une habile rotation des hanches. Quand je pose ma chatte sur la lunette, j’entends un joli bruit de baiser mouillé, et j’absorbe tout ce que les autres ont laissé, que ce soient des poils, des taches ou des flaques de couleurs et de consistances diverses. Quatre ans de pratique sur toute les toilettes, de préférence dans les relais d’autoroute où il n’y a qu’un seul W-C pour les hommes et les femmes. Et je n’ai jamais eu le moindre champignon. Mon gynécologue, le docteur Brökert, peut vous le confirmer. » (Zones humides, page 23)

Dans un genre plus racé, une nouvelle de Poppy Z. Brite extraite du recueil, par ailleurs inégal, Self-Made Man (Poppy est cette remarquable auteur de la Nouvelle-Orléans connue pour ses histoires de serial-killers partouzeurs, de vampires drogués, de jeunesse dépravée mais romantique, mais aussi de cuistots et de rockers, et dont j’ai placé l’une des phrases en exergue de Suicide Girls). La nouvelle s’appelle Elvis : un destin grêle, et vaut bien mieux que son titre. Elle met en scène, en quelques courtes pages tendues à l’extrême, les derniers mois de la vie d’Elvis Presley, lorsque, miné par la drogue et l’isolement, il passait des heures sur le trône pour d’inimaginables problèmes d’intestins. De la scatologie comme métaphore pour les destins brisés.

« Maintenant, la seule chose qui lui dise non, ce sont ses propres intestins. Cela fait des heures qu’il est assis, c’est du moins son impression. Il y a des fois où il doit utiliser une poire à lavement ou bien mariner dans un bain chaud jusqu’à ce que ses tripes daignent se relâcher. Son appareil digestif, ralenti par les calmants, n’arrive plus à traiter les quantités considérables de nourriture passée au mixeur qu’Elvis enfourne chaque jour.
Il pousse, sent quelque chose qui remue tout au fond de ses entrailles, mais refuse de se déloger. Et puis la douleur se vrille autour de son cœur et commence à serrrrrer.
Elvis espère qu’il aura la paix dans la vallée, mais il craint que ce ne soit le cas
. » (page 237)

J’ai été également frappé par les pages émouvantes et cruelles de Poil de Carotte, le terrible recueil de textes de Jules Renard sur la jeunesse de ce petit garçon de ferme, inspiré de sa propre vie, que sa mère malmène. Les souffrances et la perversité culminent dans ce chapitre plus long que d’autres, intitulé Le pot, où l’on voit le garçon enfermé dans sa chambre, pris au piège par les stratagèmes imparables de sa propre mère pour l’humilier :

« A peine a-t-il fermé les yeux qu’il éprouve un malaise connu.
- C’était inévitable, se dit Poil de Carotte.
Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu’il n’y a pas de pot sous le lit. Quoique Mme Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d’en mettre un. D’ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses précautions ? (…)
Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il se cogne à la cheminée, dont il lève violemment le tablier et il s’abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d’un bonheur absolu.
(…) Mme Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n’est pas longue à trouver.
- J’étais malade et il n’y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de Carotte, qui juge que c’est là son meilleur moyen de défense.
- Menteur ! menteur ! dit Mme Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu’elle cache et qu’elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s’écrie :
- Qu’est-ce que j’ai donc fait au Ciel pour avoir un enfant pareil ?
»

Un peu comme chez Rabelais, la dimension truculente désamorce le côté scabreux, voire sordide de ces digressions intestines…

dimanche 13 juin 2010

Un peu de noir à la Houellebecq, un peu de blanc à la Teilhard



1) En attendant la parution du nouveau roman de Houellebecq, chez Flammarion, en cette rentrée littéraire 2010 (je n’en connais pas encore le titre), j’ai plusieurs fois débattu sur les talents comique de Michel avec des amis. « On ne dira jamais assez que c’est un écrivain drôle. – Drôle ? Tu plaisantes ? Il est sordide ! – Ce qu’il écrit est sombre, voire cynique, mais ça me fait rire. C’est tellement appuyé que, mécaniquement, je suis hilare. – La preuve qu’il n’est pas drôle, c’est que son personnage de comique dans la Possibilité d’une Ile est incapable d’en sortir une bonne. Ses blagues sont affligeantes, et même tristes. Je n’arrive pas à savoir si Houellebecq s’est vraiment cru bon dans ces passages-là. – Ils m’ont bluffé, moi, les passages dont tu parles ! Je les ai trouvés parfaitement maîtrisés. – C’est impossible, tu dis n’importe quoi. Je te l’accorde, les interventions télévisées de Michel sont drôles… Mais c’est un comique involontaire, et je suis sûr que Houellebecq ne plaisante pas du tout. Il se prend très au sérieux. C’est un personnage sinistre, tout simplement. Sincèrement dépressif, et toujours au premier degré. – Je n’en suis pas sûr. Un noir si noir, un humour si grossièrement humoristique, il y entre forcément une part d’exagération… »

Ce qui me frappe de plus en plus, en outre, dans l’œuvre de Houellebecq, ce sont les passages qu’on pourrait affilier à la tradition des moralistes français du XVIIème. Comme La Bruyère ou La Rochefoucauld, Houellebecq dresse un impitoyable tableau des mœurs, souvent ridicules et cruels, de ses contemporains, et plus généralement du genre humain. Mais c’est avec un désespoir accentué, des jugements plus implacables qu’il reprend le flambeau des classiques. Un certain relâchement dans l’expression lui permet d’exprimer un mépris, un dégoût parfois surprenants.

« La seule chance de survie, lorsqu’on est sincèrement épris, consiste à le dissimuler à la femme qu’on aime, à feindre en toutes circonstances un léger détachement. Quelle tristesse, dans cette simple constatation ! Quelle accusation contre l’homme !... Il ne m’était cependant jamais venu à l’esprit de contester cette loi, ni d’envisager de m’y soustraire : l’amour rend faible, et le plus faible des deux est opprimé, torturé et finalement tué par l’autre, qui de son côté opprime, torture et tue sans penser à mal, sans même en éprouver de plaisir, avec une complètement indifférence ; voilà ce que les hommes, ordinairement, appellent l’amour. » (La possibilité d’une île, Fayard, page 188)

Ou encore, page 208 : « Le rêve de tous les hommes c’est de rencontrer des petites salopes innocentes, mais prêtes à toutes les dépravations – ce que sont, à peu près, toutes les adolescentes. Ensuite peu à peu les femmes s’assagissent, condamnant ainsi les hommes à rester éternellement jaloux de leur passé dépravé de petite salope. Refuser de faire quelque chose parce qu’on l’a déjà fait, parce qu’on a déjà vécu l’expérience, conduit rapidement à une destruction, pour soi-même comme pour les autres, de toute raison de vivre comme de tout futur possible, et vous plonge dans un ennui pesant qui finit par se transformer en une amertume atroce, accompagnée de haine et de rancœur à l’égard de ceux qui appartiennent encore à la vie. »

2) Ce cynisme, ce désespoir ne rendent que plus savoureuses les pages de littérature résolument optimistes, comme celles du petit livre de Pierre Teilhard de Chardin, Sur le bonheur / Sur l’amour (Points/Seuil), que je viens de terminer. Le philosophe jésuite (ou devrait-on dire « sage » ?) se propose entre autres d’y établir quelques principes sur le bonheur, possible si l’Homme entreprend d’accompagner le mouvement même du monde, qui est un long chemin vers « toujours plus de conscience pour toujours plus de complexité –, comme si la complication grandissante des organismes avait pour effet d’approfondir le centre de leur être. » (page 20)

« Pour être pleinement soi et vivant, l’Homme doit : 1. Se centrer sur soi ; 2. Se décentrer sur « l’autre » ; 3. Sur surcentrer sur un plus grand que soi. » (page 21) J’aime beaucoup cette idée de « surcentration », cette image d’un soi que l’on cale, en quelque sorte, sur le centre même du monde en évolution vers un état de plus grande clarté, de plus grande conscience de lui-même. Ce genre de typologie des centres d’intérêts de l’être humain peut paraître simpliste, et même assez naïve, mais elle me plaît et je vais garder en mémoire cette précieuse notion de « surcentration. » Elle a le mérite de préciser une intuition que j’avais depuis longtemps sur l’intérêt d’épouser le mouvement du monde pour être heureux (il y a de belles pages de Montaigne là-dessus). Décidément très utile pour la tonicité de l’esprit, une séance de spiritualité béate après le kärcher moral à la Houellebecq…

samedi 29 mai 2010

La littérature du bonheur (Benoît Duteurtre et la poétique du charme)



Je passe un temps fou dans les cafés – d’une certaine manière, ils sont ma demeure, dispersée d’un bout à l’autre de Paris… Et j’ai remarqué combien chaque établissement menait une politique identifiable en termes de recrutement : les mois défilent, les serveurs se suivent et se ressemblent… La plupart des cafés proposent chaque fois le même modèle. Dans l’un, ce sont des types secs et vieillissants ; dans l’autre, de jolies filles de vingt-ans ; dans le troisième de belles trentenaires d’un mètre soixante, solidement charpentées. Je ne sais pas si les patrons sont conscients de leurs choix, je serais très curieux d’en parler avec eux.

Peut-être eux-mêmes établissent-ils des typologies de clients ? J’ai d’ailleurs repéré quelques clients obsessionnels des cafés du Marais, comme ce vieil américain, l’air un peu triste, perdu dans une grande gabardine de feutre beige, dévorant la presse avec inquiétude et nostalgie. Je pense qu’il m’a repéré, de son côté…

Toujours est-il que cette vie dans les cafés, menée depuis quatre ans maintenant, a sans doute influencé mon goût récent pour ce que j’appelle « la littérature du bonheur », tous ces livres à l’écriture paisible et contemplative, faisant le bilan d’une existence ou le portrait d’une famille, d’une ville, d’une époque, à distance raisonnable, et privilégiant la sage observation, la dissection des choses et des sentiments, le mot juste posé sur les sensations, les couleurs et les notes.

Il y a Colette, bien sûr, la merveilleuse Colette dont j’aimerais connaître par cœur certains des livres ; Proust dont les descriptions de paysages, de fleurs ou de tableaux restent sans équivalent ; et mille petits livres moins ambitieux mais parfois tout aussi touchants, parmi lesquels l'avant-dernier livre de Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, retraçant l’histoire de sa famille depuis l’accession d’un de ses membres, René Cotty, à la présidence de la République française. Atmosphère douce et nostalgique dans ces pages où l’auteur évoque son enfance normande, entre les usines havraises et les falaises d’Etretat, et tous ces étés qu’il a passés, et qu’il passe encore, sur les galets près de l’aiguille creuse.

J’ai d’autant plus été sensible à ce livre que j’ai moi-même grandi au Havre, connu Etretat, et que j’ai toujours autant de plaisir à retrouver les plages sévères et charmantes de Normandie. J’ai beaucoup aimé la prose complice et tendre de Duteurtre, sa chronique familiale ironique mais sans méchanceté. Et j’ai souri lorsque j’ai noté la fréquence du mot « charme » sous sa plume, un mot que je finissais par guetter et souligner (il y en a beaucoup, des auteurs qui reviennent sans avoir l’air de s’en rendre compte vers des expressions fétiches, comme Houellebecq qui ne peut s’empêcher d’écrire le mot « pénible » toutes les dix pages environ – ce qui me fait toujours rire).

« Devenu parisien, je compris soudain, pleinement, l’attrait des fraîcheurs normandes. Quand j’habitais au Havre, où le vent soufflait trop fort, je rêvais de contrées ensoleillées. J’avais passé quelques séjours étouffants à Aix-en-Provence, errant dans les rues brûlantes en me persuadant d’y prendre du plaisir… Depuis mon installation dans la capitale, je m’avisais que cette côté du pays de Caux, qui s’étend du Havre à Dieppe, était pour moi le plus aimable des rivages. J’aimais de plus en plus ses falaises tombant à pic, son eau grise ou turquoise au gré du ciel changeant, ses plages en pente raide, si bien adaptées aux plaisirs de la nage. A peine éloigné de cette région, il m’apparut même que j’adorais ces grands bains salés qui, enfant, me paraissaient détestables. » (Les pieds dans l’eau, Folio 2010, page 142)

lundi 10 mai 2010

Ce qu'on lit de soi chez les autres (Fabrice Humbert, L'Origine de la Violence)



Ce n’est pas tous les jours qu’on se reconnaît dans un chapitre entier de roman, phrase après phrase, avec le sentiment non seulement d’avoir pu écrire tout ce qu’on lit, mais même d’en avoir eu le projet.

Le roman de Fabrice Humbert, L’origine de la violence (Editions du Passage), très remarqué par la critique et le public en 2009, fait partie de ces textes qui m’ont fortement marqué les semaines dernières. Outre l’intrigue rondement menée (le narrateur croît identifier son père sur une photo prise dans un camp de concentration nazie, et découvre progressivement un pan caché de l’histoire de sa famille) et des pages magnifiques sur les tragédies collectives ou individuelles (certains chapitres ont la vivacité, la splendeur cruelle de Maupassant), c’est le personnage du narrateur qui m’a bouleversé.

Jamais je ne m’étais senti si proche d’un auteur, à la fois dans cette part de lui-même qu’il laisse transparaître (pour autant que l’on croit percer à jour certaines données biographiques dans le déploiement de la fiction) et dans l’approche du travail littéraire qu’il propose.

Le premier chapitre de la deuxième partie, notamment, m’a saisi :

« La violence ne m’a jamais quitté.
Je suis l’homme le plus gentil du monde. Avec mes élèves de sixième et de cinquième, au lycée franco-allemand, je suis l’homme le plus doux qui soit. En plusieurs années d’enseignement, je crois ne m’être jamais mis en colère. Ils me font rire et je les trouve incroyablement touchants et drôles, si merveilleusement enfantins, juste avant le grand départ de l’adolescence qui va les perturber pour des années. Dans la vie courante, je suis calme, presque lymphatique, marchant lentement dans la rue, le nez en l’air, comme un benêt
.

Mais l’envers du décor, c’est l’autre homme. Celui qu’un mot agresse, qu’une élévation de la voix inquiète, met sur ses gardes, comme un animal. Celui qu’un geste trop brusque du bras alerte. Celui qui se réveille le matin plein d’angoisse et qui doit organiser ses pensées pour faire le bilan de sa vie et déclarer : « Il n’y a aucun motif d’inquiétude, calme-toi. » » (L’Origine de la violence, Livre de Poche 2010, page 169)

Je ne cite que ce passage, mais j'aurais pu reproduire le chapitre entier. Bien sûr, je ne pourrais reprendre à mon compte chaque détail (je suis à la fois plus colérique dans la vie quotidienne, et moins hanté par la question de la violence). Mais ce partage que le narrateur opère entre deux pans de sa personne, celui de la douceur et celui de l’obsession de la brutalité, ce partage-là je pourrais le revendiquer. J’en ai fait l’objet de certains écrits (non publiés), et Suicide Girls abordera d’ailleurs ce thème.

Le plus troublant est dans ce qui suit :

« J’ai tenté autrefois d’écrire un livre sur l’assassinat d’une jeune fille, dans une cité de banlieue. Comme on le voit, je suis spécialisé dans les histoires riantes. Pour diverses raisons, ce livre fut un échec et je l’abandonnai. Mais je me souviens très bien de l’obsession qu’était devenue pour moi, ainsi que pour le personnage principal, cette jeune victime, comme si nos vies se jouaient dans l’exhumation romanesque de ce corps adolescent, alors même qu’il s’agissait d’une parfaite invention, que je n’avais même pas pris pour appui un fait divers. Mais mon esprit – et plus encore celui du personnage que j’avais créé – ne vivait plus que pour ce fantôme, ce tissu de songes au corps détruit. » (Page 170)

Ce roman qu’il n’a pas écrit, je l’ai écrit ! C’est Azima la Rouge… Le meurtre a été remplacé par le viol, mais il semble que les alchimies créatrices aient suivi des chemins comparables. Nul doute que cette Origine de la violence (beau titre) va m’inciter à pousser plus loin l’exploration de cette piste romanesque, du moins m’encourager à plus de lucidité encore… En attendant d’écrire un jour un grand livre heureux, comme ce devrait être le rêve de tout écrivain !

mercredi 19 novembre 2008

Que signifie le style dans un roman ? / Proust est un auteur comique



Jeudi dernier, au cours de cette conversation près de la photocopieuse dont j'ai déjà parlé, la grande poétesse du lycée de la Courneuve (sans ironie de ma part !) a évoqué la question du style dans le roman : pour elle un roman n'a de valeur que s'il a du style, et je me suis demandé ce que ça voulait dire, au fond, que le style pour un roman.

Car la volonté du style à l'état pur, le style pour le style, tout cela ne relève-t-il pas plutôt de la poésie ? S'il était possible de quantifier le niveau du style dans un écrit, sans doute y aurait-il comme une proportion de style au-delà de laquelle on entrerait dans la poésie en prose...

(D'ailleurs, au passage, j'ai tendance à voir en Joyce un poète plus qu'un romancier)

Tout ça pour dire, non pas que le style dans le roman soit une vulgaire donnée quantifiable, mais qu'il n'est sans doute pas non plus l'unique dimension à privilégier, à la fois pour le travail d'écrivain et pour celui de critique. On a beaucoup critiqué l'antithèse fond et forme, mais elle permet de clarifier pas mal de choses je trouve.

Le style pour moi dans le roman serait plutôt un ensemble de traits d'écriture particuliers à l'écrivain, du plus petit tic verbal à la structure générale de l'oeuvre, en passant par la longueur des phrases, la coloration du vocabulaire, le mélange des tonalités... Autant de choses qui s'allieraient à une vision (distincte du style à proprement parler) pour la compléter, l'affiner, la rendre problématique, etc...

Conception parfaitement banale, me direz-vous, et même ringarde, mais quand je relis par exemple l'oeuvre de Proust, j'ai du mal justement à ne pas faire le dinstingo : d'une part cette écriture si particulière, somptueusement ramifiée, précieuse et percutante à la fois, d'autre part l'incroyable satire sociale, la plongée vertigineuse dans la quête du narrateur, l'exploration d'un art romanesque en train de se construire...

J'ai d'ailleurs eu envie de relire La Recherche du Temps Perdu pour la troisième fois quand je suis tombé sur quelques pages de Guillaume Dustan se moquant de lui : "Il nous faut des auteurs vivants !" nous disait-il en substance. "Arrêtez de nous bassiner avec Proust !" Son ras-le-bol me rappelait les railleries, très drôles, de Céline contre les infinis raffinements de la star des salons.

Cette fois-ci je vais piocher les volumes dans le désordre, et je viens de (re)commencer Un Amour de Swann. Ce qui m'a tout de suite frappé, c'est la force de l'attaque, malgré le climat doucereux des cercles parisiens, et la force de la satire, dès la première page. Je me suis souvenu que Proust était un auteur très drôle, contrairement à ce que son extrême finesse, son art de la description de toutes les douleurs pourraient nous laisser croire. A vingt-cinq ans, je me rappelle avoir eu des fous rires à certaines réparties de personnages... Et là, c'est en souriant qu'on se plonge dans les aventures mondaines du narrateur. Non, décidément, Proust ne s'est pas contenté d'avoir du style...

"Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan" des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : "Ca ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme ça!", "enfonçait" à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain." (Première phrase de Un amour de Swann).

dimanche 16 novembre 2008

Les tout petits livres (Sansal, Kessel, Giraud)



Dans ma bibliothèque, je classe les livres à la fois par zone géographique et par siècles. Mais j'ai d'autres rayons : celui des gens que je connais (même d'assez loin...), celui des livres d'art, le rayon philo, le rayon BD... Le rayon star étant évidemment le rayon Merdes, qui déborde de partout. Je lui réserve les trucs irrattrapables, que je ne peux même pas espérer revendre...

Depuis peu, je pense à un nouveau rayon : celui des "tout petits livres". Mine de rien, je commence à en avoir beaucoup de ces objets ridiculement minces, écrits gros, sans doute publiés parce que le titre est accrocheur ou l'auteur prestigieux. C'est le genre de livre qu'on offre pour le clin d'oeil, ou qu'on s'achète parce qu'on est fatigué (ou particulièrement fauché, quoique le coût par page atteigne des sommets...)

Parmi mes récentes acquisitions : L'amour est très surestimé, de Brigitte Giraud (J'ai Lu, 2008, 81 pages), l'un des succès de 2007, sans doute parce que son titre sonne comme un proverbe et qu'il fait mouche : série de courtes scènes sur le thème de l'amour qui vacille, sous forme de monologues assez touchants parce qu'ils sont simples et justes.

"Tu dois partir samedi prochain pour une lecture à Marseille dont tu avais oublié de me parler. J'avais repéré, depuis plusieurs semaines, que nous pourrions enfin passer deux jours ensemble. Se consacrer du temps l'un à l'autre. Peut-être quitter la ville. Nous extraire du quotidien qui semble te peser tant. J'étais attristé de savoir que le 26 octobre, jour de mon anniversaire, tu serais endéplacement..." (Extrait de L'amour est très surestimé).

Deux témoignages, ensuite : celui du fougueux Kessel, racontant dans Dames de Californie (Folio, 92 pages) les quelques semaines endiablées qu'il a passées dans les environs de San Francisco juste après la guerre. La lecture n'en est pas inintéressante, le style est en solide et presque brillant, mais le livre aurait peut-être gagné à ce qu'on le rattache à un volume plus conséquent de mémoires...

"J'irai plus loin. Il me semble que l'on ne peut saisir vraiment le goût amer, épais, de la tristesse et celui, invincible, du plaisir que s'ils se suivent de près et parfois se confondent comme dans ces fruits que l'on mâche pour en exprimer à la fois l'âcreté et la fraîcheur." (Extrait de Dames de Californie)

Quant à Poste restante : Alger, pamphlet poignant de l'écrivain algérien Boualem Sansal (Folio, 87 pages), dédié au président Boudiaf assassiné en 1992, c'est un petit livre saisissant et plein de désespoir : l'auteur y fait la description d'un véritable blocage politique, celui qui maintient tout un pays dans le refus de se poser les bonnes questions. La colère est précise, les mots bien choisis. Littérairement, c'est impeccable...

"A la question "Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être qui ravage le pays ?", leurs réponses renvoient toutes à ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps depuis le premier jour : l'identité, la langue, la religion, la révolution, l'Histoire, l'infaillibilité du raïs. Ce sont là ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans un vocable fort : les Constantes nationales. Défense d'y toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et tremblement sont de rigueur." (Extrait de Poste restante: Alger)

mardi 4 novembre 2008

Familles, je vous dissèque ! (Grimbert, Sers, Janicot)



Rentrée littéraire 2008 (3)

Très efficace, le pitch d'un secret de famille faisant peser sur des générations entières le poids des non-dits et des névroses, jusqu'à ce qu'un membre plus névrosé encore que les autres, ou plus souffrant, ou plus fou, ou plus courageux, se décide à crever l'abcès...

J'ai parfois l'impression que ce schéma narratif est utilisé par 50 % des romans, mais il faut reconnaître qu'il peut donner lieu à de beaux effets. Je me souviens du mot célèbre de Malraux sur Faulkner : Faulkner, disait-il eu substance, c'est l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier... Nous pourrions reprendre ce schéma pour décrire certains romans familiaux comme l'intrusion du roman policier dans le roman d'analyse psychologique - Simenon fusionnant avec Benjamin Constant, en somme.

Un bon exemple pourrait être donné par Un secret, le court et beau livre de Philippe Grimbert récemment adapté au cinéma : écriture simple et précise, mais dense, pour cette histoire qui plonge dans une page noire de l'histoire française, et flirte souvent avec la psychanalyse pour expliquer le surprenant mensonge du narrateur, qui s'invente un frère sans trop comprendre encore les ressorts de son comportement...

"Régulièrement on m'interreogeait sur les origines du nom Grimbert, on s'inquiétait de son orthographe exacte, exhumant le "n" qu'un "m" était venu remplacer, débusquant le "g" qu'un "t" devait faire oublier, propos que je rapportais à la maison, écartés d'un geste par mon père. (...) Un "m" pour un "n", un "t" pour un "g", deux infimes modifications. Mais "aime" avait recouvert "haine", dépossédé du "j'ai" j'obéissais désormais à l'impératif du "tais"" (Extrait de Un Secret, Livre de poche, p17)

Autre surgissement du passé sous une forme plus ou moins cauchemardesque, plus ou moins mystérieure, avec le troisième roman de Caroline Sers aux éditions Buchet-Chastel : Les petits sacrifices (Août 2008), prose plus ample que le précédent, très élégante, un poil classique, avec un joli sens du développement romanesque et de la phrase bien tournée. On remonte ici jusqu'à la Première Guerre Mondiale, pour l'histoire de cette famille, les Dutilleul, dont une réception fut troublée par une mort violente qu'on mettra des décennies à élucider. Le meilleur roman de l'auteur, sans aucun doute, qui se fait un malin plaisir à installer de paisibles atmosphères familiales pour les dynamiter en quelques lignes.

"Dans la cuisine, depuis plusieurs jours, le ballet ne s'interrompait que quelques heures pour laisser les protagonistes prendre du repos avant de replonger dans l'effervescence de la préparation de la grande fête. Comme tous les ans, il s'agissait de se surpasser, autant dans le choix du menu que dans sa réalisation et dans la profusion qui devait laisser les invités repus et béats Marie supervisait chaque opération avec vigilance, veillant à ce qu'aucun détail ne soit laissé au hasard." (Extrait de Les Petits Sacrifices, p 25)

Dernier exemple pour aujourd'hui de ce genre littéraire (s'il est possible de parler de genre), le roman de Stéphanie Janicot, Cet effrayant besoin de famille (Albin Michel, 2006), très efficace succession de courts chapitres pour décrire les destins des membres d'une fratrie marquée par les malendendus, les mesquineries, les désespoirs, les incompréhensions. Une nouvelle fois toute la logique d'histoire n'apparaîtra qu'à la fin, par petites touches progressives, et il est très plaisant de suivre dans trois pays différents, à plusieurs époques, les à-coups dans les destinées de ces personnages attachants.

"Vincent avança que la loi française ne reconnaissait pas aux enfants adultérins les mêmes droits qu'aux enfants légitimes, que ceux-ni ne pouvaient prétendre qu'à la moitié de ce que recevaient les autres. Mais le notaire écarta cet argument en s'appuyant sur l'existence du testament. Pablo avait été explicite : ses biens devaient être répartis équitablement entre ses quatre enfants." (p88)