La littérature sous caféine


vendredi 14 mars 2008

Haines entre communautés : de la littérature à la docu-fiction



C’est un thème rebattu que celui du jeune homme versant dans le fascisme. Sartre, dans sa fameuse nouvelle L’enfance d’un chef (incluse dans le recueil Le Mur), faisait déjà le portrait d’un garçon de bonne famille présentant tous les traits du futur « salaud ». Cela donnait de belles pages d’analyse psychologique mâtinée d'existentialisme.

La littérature japonaise a été friande de ce genre de portraits, calquant d’ailleurs volontiers le modèle sartrien : Mishima s’est portraituré lui-même comme un jeune homme avide de sensations « droitières », allant de pair avec une vie sexuelle pour le moins exotique, incarnant ce que certains ont pu appeler la figure de l’ « Homo-fasciste ».

Oé Kenzaburo, prix Nobel 1994, a repris le motif, mais de manière ironique : connu pour ses positions globalement « de gauche » (il a fait la critique sévère, par exemple, de la persistance au Japon de la fascination pour l’Empereur), il inverse la figure glorieuse de l’homo-fasciste (telle que l’a dépeinte Mishima) en figure grotesque, pathétique et dangereuse : le fasciste n’est plus un bel homme attiré par les uniformes et le sens du sacrifice, mais un frustré mal dans sa peau.

Par exemple, dans la nouvelle Seventeen, incluse dans le recueil Le Faste des Morts :

« Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermé dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d’autrui. C’était une armure de droite ! (…) Soudain avait disparu en moi le critique qui, débordant de mauvaise foi, m’avait toujours accusé, pointé mes défauts, certain que personne n’était aussi haïssable que moi. Je dorlotais mon corps couvert de plaies comme si je me léchais avec délicatesse. J’étais à la fois un chiot et une mère chienne aveuglément gentille. Je léchais le chiot que j’étais en lui pardonnant inconditionnellement, tout en étant prêt à aboyer et mordre inconditionnellement ces autres qui maltraitaient le chiot que j’étais. » (Gallimard, p152)

En France le thème du fanatisme fait aujourd'hui florès. Après Fraternité, de Marc Weitzmann (Denoël, 2006), c’est par exemple Eric Zemmour qui s’y est frotté. Petit Frère (Denoël, 2008) reprend un fait divers passé quasiment inaperçu il y a quelques années (un Juif assassiné par son ami d’origine arabe). Frédéric Maillard s’y est également collé avec Bleu, Blanc, Brun (Denoël 2008), décrivant la descente aux enfers d’un jeune homme qui s’intègre à des groupuscules d’extrême droite, jusqu’à tenter d’assassiner Chirac.

Dans ces deux derniers opus, la place belle est faite à la digression sociologique et aux précisions documentaires – la pointe de provocation « droitière » en plus pour Zemmour.

L’un des personnages de Petit Frère s’exprime ici (je choisis l'un des passages les moins polémiques):

« A la fin du XIXè siècle, les Juifs avaient inventé Israël parce qu’ils voulaient être une nation enfin comme les autres ; un siècle plus tard, l’Europe, et surtout la France, est entrée dans l’ère du post-national ; les Français détestent cette nation bottée et souveraine qu’est devenue Israël, car c’est l’image d’eux-mêmes qu’ils voient dans le miroir, de leur pays, de leur histoire, de Louis XIV et de Napoléon, histoire vis-à-vis de laquelle ils éprouvent un sentiment ambivalent fait de nostalgie et de honte. Les Juifs religieux te diront que cet éternel décalage historique des Juifs est la preuve de leur élection divine, et que les enfants d’Israël sont punis chaque fois qu’ils veulent abandonner la loi de Moïse et se fondre dans les nations. Les antisémites te diront que les Juifs veulent toujours diriger le monde et que, christianisme, capitalisme, communisme, sionisme, antiracisme, tout est bon pour dominer le monde. » (p217)

samedi 8 mars 2008

Le cocktail spermatique (Christophe Paviot : Devenir Mort)



Les bons romans sont-ils toujours un peu sales ?

Je finis de lire le dernier roman de Christophe Paviot, Devenir mort (Hachette Littératures, janv 2007), et je suis frappé par le contraste entre la prose fluide, douce, très neutre, presque effacée de ce livre (c'est l'histoire d'une mère partant à Brooklyn sur les traces de son fils, tout juste décédé d'un cancer : elle découvrira ce qui le séparait d'elle...) et certains faits se détachant de l'ensemble par leur côté burlesque, presque brutal dans l'expression qu'ils permettent d'un certain désespoir.

C'est ce qui est parfois dommage dans beaucoup de livres : on n'en retient surtout qu'une ou deux scénettes plus saillantes que d'autres (c'est ce qui m'a toujours frappé chez Haruki Murakami), éclipsant quelque peu le reste de l'oeuvre. C'est moins la faute du romancier, me semble-t-il, que de nos lectures imparfaites et sans doute un peu rapides.

Faudrait-il en conclure à nos irréparables tendances voyeuristes ? A la condamnation, pour tout romancier qui se respecte, à toujours émailler ses romans d'une ou deux scènes choc ?

Voici l'une des anecdotes qui m'a frappé (une ancienne petite amie du protagoniste parle à la mère de celui-ci ):

""Figurez-vous que ce sale con, voyant que je restais distante devant son petit numéro, en réalité je matais un autre type sur qui j'avais des vues, un technicien du son, eh bien figurez-vous que Monsieur, vexé que je ne m'intéresse pas à lui, était descendu avec son verre de vin blanc aux WC, et vous savez ce qu'il a fait ? Il s'était masturbé et avait giclé dans son verre. (...) En remontant, il me semble bien l'avoir aperçu touillant un index dans son vin blanc, j'en suis pas sûre. Toujours est-il que pour son venger de mon manque d'intérêt pour lui, il m'avait gentiment proposé de boire dans son verre, ce que j'avais trouvé assez élégant de sa part." (p35)

jeudi 14 février 2008

N'avons-nous d'amour véritable que pour nos enfants ? (Alexandre Lacroix, De la supériorité des femmes)



Il y a peut-être cinq ans, Alexandre Lacroix, maintenant rédacteur en chef du magazine à succès Philosophie Magazine, me disait : "C'est marrant, tu écris surtout sur les rapports hommes-femmes... Moi, ce n'est pas quelque chose qui m'obsède." Aujourd'hui, c'est un roman qu'il publie chez Flammarion, De la supériorité des femmes ("Et de leurs conséquences tragiques", précise le bandeau), explicitement consacré à la chose - plus précisément, la séparation difficile entre le narrateur et une dénommée Mathilde, quelques années après la naissance de leur fils. A croire qu'on en revienne toujours, à son corps défendant, à ces questions relatives au couple, à l'amour, à la sexualité...

"Il y a un côté commercial dans l'amour. L'acte sexuel ressemble à une négociation. Le but ? Atteindre un record qui ne lève aucune des deux parties. D'ailleurs, cette dimension se révèle progressivement. Les accords tarifaires arrivent assez tard dans l'évolution d'un couple. Si je te suce, tu vas en faire autant. Si tu te prêtes au 69 - que tu n'apprécies pas -, tu pourras en échange me griffer. Si tu jouis la première, tu me laisses finir quand même. Si je te lècge les orteils, tu m'autorises à te fourrer trois doigts dans la chatte. Si tu avales mon sperme, je te ferai ensuite un long câlin immobile et tendre. Chaque couple aguerri possède ses conventions tacites, son jeu subtil de poids et de mesures." (p79)

Dans ce roman cru, volontiers provocant, parfois désinvolte, et à propos duquel la presse est partagée (Le Figaro a dit de lui qu'il "bandait mou", mais le Nouvel Obs s'est avoué séduit), ce sont les pages consacrées au rapport du narrateur avec son fils qui m'ont le plus intéressé - on y sent une tendresse qui semble avoir déserté le terrain des relations conjugales (du moins dans les pages qui nous sont données à lire...)

"J'attrape un roseau cassé pour Julien. "Tiens, ça peut te faire une épée..." Tout à coup, je perçois un vrombissement dans notre dos. Un canot à moteur, avec un couple à bord, arrive à notre hauteur. Ca y est, ils m'ont vu. Ils ont l'air étonné, pour peu qu'on puisse deviner l'expression de leurs visages malgré leur larges lunettes de soleil (ndr: le narrateur est nu). L'homme hoche le menton avec réprobation, la femme me fixe. Déjà, ils s'éloignent.
Pourquoi j'éprouve, à être surpris en flagrant délit de nudité avec mon fils, un vague sentiment d'indignité ?"
(p125)

mercredi 6 février 2008

Les outils pour le dégraissage (Modiano, Villa Triste)



Un ami lance sur le comptoir, furax, un exemplaire du dernier roman de Modiano, Le Café de la Jeunesse Perdue (Gallimard, 2007):

"C'est incroyable, ce type ! La presse lui tresse des lauriers, tout le monde crie au génie, les lecteurs se pressent par centaines de milliers, tout ça pour quoi ? Pour une prose qui sent la naphtaline, pour des histoires chiantes à mourir, pour des romans qui ne contiennent rien, rien, RIEN !... Qu'a-t-il donc de si particulier ? "

Je l'écoute d'une oreille attentive et je pense au livre que je porte justement dans la poche, un roman de Modiano sorti chez Folio, Villa Triste, dont je me souviens de l'adaptation cinématographique avec l'impayable Marielle. En ce moment je me consacre corps et âme au "dégraissage" d'un roman (d'où les relatives friches de ce blog depuis quelques jours...), c'est-à-dire à l'élimination des paragraphes longuets, des phrases inutiles. Il est d'ailleurs toujours difficile, dans cette phase d'écriture, de trouver le juste milieu entre style et fluidité, clarté et densité. Comment proposer des textes à la fois plein d'allant, et pourtant relativement écrits ?

Pour cela j'essaye toujours de m'inspirer de belles plumes, et celle de Modiano fait parfaitement l'affaire dans Villa Triste: l'intrigue s'épuise assez vite, mais la description de cette atmosphère étrange et chic, sur un lac près de la Suisse, avec des personnages en fuite ou en recherche d'eux-même, est un plaisir.

"Elle marchait vers notre table, une écharpe verte en mousseline nouée autour du cou. Elle me souriait et ne me quittait pas des yeux. Quelque chose se dilatait du côté gauche de ma poitrine, et j'ai décidé que ce jour était le plus beau jour de ma vie." (p31)

mardi 22 janvier 2008

"Romanciers, vous êtres priés de tout inventer !" (Paul Amar Vs Eric Zemmour)



Réaction à chaud après le visionnage de cette vidéo - réaction indépendante du contenu du livre d'Eric Zemmour, ou même de son personnage : il se laisse embarquer ici dans un surprenant débat, à propos de son roman Petit Frère (Denoël, 2008). Le plus étonnant n'est pas que son livre provoque l'indignation (comme à son habitude, l'auteur joue la provocation, et traite de thèmes sensibles en fonçant bille en tête ; d'autre part il se permet de s'inspirer ici d'un fait divers encore très frais, ce qui pose de vrais problèmes de déontologie), mais qu'il suscite des levées de bouclier qu'on pourrait croire d'un autre temps.

Le reproche principal adressé au chroniqueur de Ruquier, dans le débat ci-dessus, semble être d'avoir osé s'inspirer de personnages réels (heurtant la sensibilité de personnes n'ayant pas encore fait leur deuil - réaction parfaitement compréhensible, par ailleurs), et de mettre dans la bouche de ses protagonistes des propos souvent contestables...

A cet égard, Zemmour se compare à Flaubert ou Balzac, qui ont tiré leurs plus fameux récits de sordides faits divers... Ce n'est pas très modeste de sa part, mais l'argument semble imparable. Surtout lorsqu'il s'agit de préciser que les paroles des personnages ne sont pas celles de l'auteur. En comparaison, certaines répliques de Paul Amar peuvent surprendre - notamment vers la fin du débat, lorsqu'il lance par exemple sur un ton péremptoire : "La prochaine fois, s'il vous plaît, inventez tout !" Peut-être cela fait-il partie d'une certaine mise en scène, le présentateur cherchant à se faire l'écho d'une véritable Vox Populi ? Les mauvaises langues diront qu'en fait tout le monde gagne (en termes de ventes et d'audiences) à ces débats faussement virulents...

lundi 21 janvier 2008

Certains livres sont délicieux (Michel Déon : Cavalier, passe ton chemin !)



Je me demande souvent si la littérature française est la seule à cultiver le goût pour la jolie phrase, la tournure élaborée, la pointe de style, la belle page indépendamment de toute structure romanesque. En tout cas c'est la question que je me pose chaque fois que je passe de la lecture d'un roman étranger à celle d'un livre "bien de chez nous" - parfois c'est un supplice (la belle phrase pour la belle phrase, ça peut être asphyxiant), parfois c'est un délice : et c'est l'excellente surprise que m'a réservée le dernier livre de Michel Déon, Cavalier, passe ton chemin ! (Folio, 2007).

Le fameux académicien, souvent affilié au mouvement littéraire des Hussards, et qu'il m'est arrivé d'apercevoir chez des libraires, livre ici toute une série de souvenirs de ses séjours, nombreux, en Irlande, et brosse les portraits d'aristocrates usés, de postiers fantasques, d'écrivains increvables en dépit de leurs échecs...

L'humour pointe à chaque page, l'écriture est élégante (elle ne verse jamais dans l'effet ou la surcharge), et je me suis surpris à aimer cette littérature pleine de bonheurs et de discrètes nostalgies. Depuis quelques années j'étais devenu amateur de sensations fortes : tout à coup j'ai retrouvé l'ancien plaisir du lecteur de Colette ou de Proust que j'étais, amateur de phrases sensationnelles et de formules fines. Il est donc des livres heureux, apaisés, d'une beauté délicate... Ne seraient-ce d'ailleurs pas les plus difficiles à écrire ?

"Chaque fois que je pense à Derek T. (...), chaque fois me revient le triste diagnostic : fin de race. Il symbolisait à la perfection cette moyenne aristocratie anglaise venue, des siècles auparavant, s'installer en conquérante sur les traces de Cromwell. L'Irlande l'avait lentement phagocytée, lui dérobant ses vertus et lui distillant le lent poison de sa paresse dans un curieux mouvement de balance. Quelques-uns de ces Anglo-Irlandais avaient réagi, passant, avec superbe et au péril de leur vie, dans le camp opposé à leur patrie d'origine et mettant au service de perpétuels insurgés qui rêvaient d'indépendance le talent, l'intelligence et le cynisme politiques qui avaient tant marqué au cours de mille jacqueries étouffées dans des bains de sang. Derek n'était pas un imbécile, mais peut-être avait-il décidé de le paraître et de se réfugier dans la futilité pour continuer de vivre pavillon haut aors que le navire avait sombré depuis déjà plusieurs décennies." (p34)

mardi 15 janvier 2008

Ces petites polémiques qui nous enchantent (Le cul de Simone / Les philosophes-dictateurs)

1) Samedi dernier, Libération se faisait l’écho de sévères polémiques sur le net à propos d’une récente couverture du Nouvel Obs, nous présentant un surprenant dénudé de Simone de Beauvoir, photographiée de dos par un ami de son amant américain. Plusieurs internautes (et ils ne sont pas les seuls) se sont indignés que la brillante Simone, féministe devant l’éternel, soient récupérée de cette manière par le système marchand, et qu’on fasse vendre avec son physique, alors qu’on ne se serait jamais permis d’exposer les fesses de Jean-Paul Sartre (si tant est qu’une telle photo existe…)

Je n’ai pas du tout pensé qu’une telle couverture pourrait susciter l’indignation ! Si l’on m’avait donné à voir Marguerite Duras en petite culotte, ou les seins de Françoise Sagan, là oui, j’aurais trouvé le procédé plus qu’indélicat… Mais dans le cas de Simone de Beauvoir, qui revendiquait une vie libertine, qui se targuait de son amant américain, qui courait le monde pour qu’on parle le plus possible de ses livres, et de son couple, est-il si terrible de présenter une nouvelle image de l’icône ? Je me fais sans doute l’avocat du diable, mais j’ai toujours du mal à plaindre ceux qui font de leur image publique leur fond de commerce (et ceci indépendamment de toute qualité de plume, celle de Simone étant grande).

2) J’ai été plus intéressé par le surprenant coup de gueule de Régis Jauffret, à la dixième minute du débat ci-dessous (débat plutôt confus, mais amusant par les saillies qui l’émaillent) :



« Ras le bol qu’on nous présente les années 70 comme une époque heureuse de bouillonnement créatif ! nous dit-il en substance. Les philosophes étaient de véritables petits dictateurs, ils vous ordonnaient de lire tel ou tel auteur, et vous ridiculisaient quand vous vous permettiez d’écrire des romans… » Je suis très tenté de le croire, même si je suis né en 75 et que je ne connais pas assez bien les années 70 pour protester de concert avec Jauffret...

vendredi 4 janvier 2008

Julien Gracq et Jean-Pierre Pernaut, même combat !



Mort de Julien Gracq le 22 décembre dernier, ce romancier dont chaque phrase est un chef d’œuvre (un peu comme Céline, dans un genre différent, ou Proust, ou Colette) – mais dont les personnages, à mon goût, ressemblent à des fantômes, et dont les romans me font l’impression de belles oeuvres un peu figées.

A cette occasion, et dans un de mes bars fétiches, enfin débarrassé du pesant nuage de fumée qui gâchait souvent mes plaisirs de lecteur de bistrot, je relis le petit livre de Philippe Le Guillou, Le déjeuner des bords de Loire (Folio, 2007), dans lequel l’écrivain breton (que j’ai rencontré lors d’un oral de l’Agrégation, en soutenant une leçon sur le poète Segalen) raconte ses régulières entrevues avec l’auteur du Rivage des Syrtes.

A plusieurs reprises j’ai souri en imaginant Gracq, drapé dans l’éminence de sa figure d’auteur mythique, dévorant du regard le JT de Jean-Pierre Pernaut (vous savez, ce JT qui traîne ses caméras dans tous les plus petits villages de France). C’est en lisant cette page que l’image m’en est venue :

« Une fois encore il referme soigneusement les volets. Il rentrera quand la nuit sera tombée. Je l’imagine un instant seul dans cette maison trop vaste, dans ces pièces que la vie ne peuplera plus. Ses gestes m’ont rappelé ceux de tous ceux que j’ai vus vieillir, l’attention maniaque à tout ce que l’on doit fermer, l’observation du thermomètre, le souci du temps qu’il fait. Ces riens, ces moments nuls tissent immanquablement la vie du vieil homme. Lectures, rêveries, vague à l’âme, attente d’on ne sait quoi. De temps à autre une fenêtre s’ouvre sur le monde qui passe. C’est ainsi, il l’a dit, qu’il regarde les actualités régionales. Ce sont les divertissements d’une vie frugale et régulière. D’une vie qui se limite à quelques pièces… » (p85)

Au passage, petit exemple de phrase miraculeuse (comme souvent) chez Gracq :

« Le goût d’Orsenna pour les matériaux massifs et nobles, pour les granits et les marbres, rendait compte du caractère singulier de violence prodigue, et même d’exhibitionnisme, que revêtait partout cette lutte – les mêmes effets de muscles avantageux que dispense un lutteur forain se reflétaient à chaque instant dans la résistance ostentatoire, dans le porte-à-faux qui opposait, ici un balcon à l’enlacement d’une branche, là un mur à demi-déchausé, basculé sur le vide, à la poussée turgescente d’un tronc – jusqu’à dérouter la pesanteur, jusqu’à imposer l’obsession inquiétante d’un ralenti de déflagration, d’un instantané de tremblement de terre. » (Le Rivage des Syrtes, p70)