La littérature sous caféine


vendredi 4 janvier 2008

Julien Gracq et Jean-Pierre Pernaut, même combat !



Mort de Julien Gracq le 22 décembre dernier, ce romancier dont chaque phrase est un chef d’œuvre (un peu comme Céline, dans un genre différent, ou Proust, ou Colette) – mais dont les personnages, à mon goût, ressemblent à des fantômes, et dont les romans me font l’impression de belles oeuvres un peu figées.

A cette occasion, et dans un de mes bars fétiches, enfin débarrassé du pesant nuage de fumée qui gâchait souvent mes plaisirs de lecteur de bistrot, je relis le petit livre de Philippe Le Guillou, Le déjeuner des bords de Loire (Folio, 2007), dans lequel l’écrivain breton (que j’ai rencontré lors d’un oral de l’Agrégation, en soutenant une leçon sur le poète Segalen) raconte ses régulières entrevues avec l’auteur du Rivage des Syrtes.

A plusieurs reprises j’ai souri en imaginant Gracq, drapé dans l’éminence de sa figure d’auteur mythique, dévorant du regard le JT de Jean-Pierre Pernaut (vous savez, ce JT qui traîne ses caméras dans tous les plus petits villages de France). C’est en lisant cette page que l’image m’en est venue :

« Une fois encore il referme soigneusement les volets. Il rentrera quand la nuit sera tombée. Je l’imagine un instant seul dans cette maison trop vaste, dans ces pièces que la vie ne peuplera plus. Ses gestes m’ont rappelé ceux de tous ceux que j’ai vus vieillir, l’attention maniaque à tout ce que l’on doit fermer, l’observation du thermomètre, le souci du temps qu’il fait. Ces riens, ces moments nuls tissent immanquablement la vie du vieil homme. Lectures, rêveries, vague à l’âme, attente d’on ne sait quoi. De temps à autre une fenêtre s’ouvre sur le monde qui passe. C’est ainsi, il l’a dit, qu’il regarde les actualités régionales. Ce sont les divertissements d’une vie frugale et régulière. D’une vie qui se limite à quelques pièces… » (p85)

Au passage, petit exemple de phrase miraculeuse (comme souvent) chez Gracq :

« Le goût d’Orsenna pour les matériaux massifs et nobles, pour les granits et les marbres, rendait compte du caractère singulier de violence prodigue, et même d’exhibitionnisme, que revêtait partout cette lutte – les mêmes effets de muscles avantageux que dispense un lutteur forain se reflétaient à chaque instant dans la résistance ostentatoire, dans le porte-à-faux qui opposait, ici un balcon à l’enlacement d’une branche, là un mur à demi-déchausé, basculé sur le vide, à la poussée turgescente d’un tronc – jusqu’à dérouter la pesanteur, jusqu’à imposer l’obsession inquiétante d’un ralenti de déflagration, d’un instantané de tremblement de terre. » (Le Rivage des Syrtes, p70)

lundi 10 décembre 2007

Le nez d'Hitler (Les Bienveillantes, de Jonathan Littell : un roman monstre)



Le meilleur roman de ces dix dernières années ? Force est de constater qu’il écrase quelque peu la concurrence… J’en achève la lecture après plus de six mois de pause, et je reste fortement impressionné. Les pages d’anthologie sont légions, et j’ai particulièrement été sensible aux aspects suivants :

- Les descriptions hallucinées de massacres et de scènes de guerre, complètement bluffantes par leurs cascades de détails et leur souffle épique (sans pathos, ni lyrisme, l'art du constat brut).

- Le parfum de provocation : difficile de ne pas croire que l’auteur ne se soit fait un malin plaisir de se glisser dans la peau d’un Nazi, pour mettre son grain de sel dans certains débats qu’il devait juger trop manichéens (l’entrée en matière du roman, à cet égard, annonce bien la couleur : « J’ai été bourreau », nous dit en substance le narrateur, « mais n’oubliez pas que j’ai souffert autant que les autres, et qu’à ma place vous auriez fait pareil »).

- La scatologie, les expérience sexuelles toutes plus ébouriffées les unes que les autres, avec ce même ton détaché qui fait mouche (le narrateur fait mine de nous décrire tout cela comme si cela allait de soi). Les dernières pages du roman, teintées de romantisme et de perversion continue, douloureuse, nostalgique, sont magnifiques : on dirait du Bataille en plus fluide, en plus maîtrisé !

- L’humour noir : j’ai par exemple pouffé, dans le métro, quand j’ai lu le passage suivant : le narrateur se trouve dans le bunker du Führer, à la fin de la guerre, et s’apprête à recevoir une médaille :

« Au fur et à mesure que le Führer se rapprochait de moi – j’étais presque en bout de ligne – mon attention se fixait sur son nez. Je n’avais jamais remarqué à quel point ce nez était large et mal proportionné. De profil, la petite moustache distrayait moins l’attention et cela se voyait plus clairement : il avait une basse épaisse et des ailes plates, une petite cassure de l’arête en relevait le bout ; c’était clairement un nez slave ou bohémien, presque mongolo-ostique. Je ne sais pas pourquoi ce détail me fascinait, je trouvais cela presque scandaleux. Le Führer se rapprochait et je continuais à l’observer. Puis il fut devant moi. Je constatai avec étonnement que sa casquette m’arrivait à peine au niveau des yeux ; et pourtant je ne suis pas grand. Il marmottait son compliment et cherchait la médaille à tâtons. Son haleine âcre, fétide, acheva de me vexer : c’était vraiment trop à supporter. Avec un petit sourire sévère je tendis la main et lui pinçait le nez entre deux doigts repliés, lui secouant doucement la tête, comme on fait à un enfant qui s’est mal conduit. Aujourd’hui encore je serai incapable de vous dire pourquoi j’ai fait cela : je n’ai simplement pas pu me retenir. Le Führer poussa un cri strident et bondit en arrière dans les bras de Bormann. Il y eut un moment où personne ne bougea. Puis plusieurs hommes me tombèrent dessus à bras raccourcis. » (p881)

Pour éviter de faire trop long, disons qu’il y a dans ce roman : du Bataille (pour la sexualité tordue), du Kafka (pour la pointe de fantastique métaphysique), du Tolstoï (pour le souffle épique), du Dantec (pour la provocation), du Roth (pour les longues bordées de réalisme socio-politique), du Dostoïevski (pour l’art de la fluidité dans le pavé), du James Ellroy (pour le goût du détail macabre).

Deux bémols à ce rapide compte-rendu : un narrateur relativement inconsistant (au point qu’il paraît n’être qu’un regard, un bras, un sexe…), et le manque de cartes, à la fin du livre, qui auraient avantageusement complété cet ébouriffant panorama de la IIème Guerre Mondiale vue du côté des bourreaux.

mardi 4 décembre 2007

Ne négligeons pas la scatologie ! (Calet / Littell)



(Photo : Topheman)

J’achète La Belle Lurette de Henri Calet, dans la collection L’Imaginaire Gallimard : d’un air malicieux, la libraire me confirme qu’il s’agit d’un excellent choix – ce livre a donné son nom à la belle librairie qu’elle tient, et qui vient de réouvrir sur la rue du Faubourg-Saint-Antoine.

Depuis quelques jours je me plonge dans la prose de cet auteur méconnu, mais apprécié d’un petit cercle de fans, et je découvre une plume alerte, très dense, assez proche de celle de Céline par sa vigueur, sa description de milieux populaires, sa gouaille.

J’ai été saisi par le passage suivant :

« Dans un beau mouvement de charité chrétienne, la mère, la brodeuse, vint voir sa fille, l’enfermée. A l’intérieur de la cage obscure, la visiteuse ressentit une grande effervescence intestinale due à la vive émotion. Elle murmura les premiers mots du discours moralisateur et minutieusement préparé :
- Ma pauvre fille, je ne te ferai pas de reproches…
La suite ne passa pas entre les grillages fins. Il y eut un déchirement, un brouhaha de pets et de soupirs. La maman éclatait du derrière.
Le tête-à-tête, en ce parloir empuanti, dura le temps réglementaire : une demi-heure.
- Oh ! Mon Dieu… Mon Dieu…, disait la vieille dame, par instants et au comble, sans aucun doute, de la confusion.
La fille ne disait rien.
Et la mère partit avec sa harangue rentrée et son caca dans ses jupons blancs et nombreux. Pour ne plus jamais revenir
. » (p25)

Phrase d’anthologie que cette « La maman éclatait du derrière » !

Cela me rappelle d’ailleurs ce sommet que représente en la matière Les Bienveillantes, que je suis sur le point d’achever (décidément, le livre le plus important de ces dix dernières années ?), dans lequel la scatologie joue un rôle constant. Je n’en veux que pour preuve cet autre passage d’anthologie, parmi de nombreux autres :

« Je défis mon pantalon et m’accroupis ; lorsque j’eus finis, je cherchai du papier, il ne semblait pas y en avoir ; alors je sentis quelque chose me toucher le derrière ; je fis un bond et me retournai, tremblant, cherchant déjà mon arme de service, la culotte ridiculement baissée : une main d’homme était tendue par un trou dans le mur et attendait, la paume en l’air. Un peu de merde fraîche tachait déjà le bout des doigts, là où ils m’avaient touché. « Va-t’en ! hurlai-je. Va-t’en ! » Lentement, la main se retira du trou. J’éclatai d’un rire nerveux : c’était immonde, ils étaient vraiment devenus fous, à Lublin. » (p532)

Ce « Ils étaient vraiment devenus fous, à Lublin » fait d’ores et déjà partie de mes phrases préférées de ce livre (et, accessoirement, de la littérature…)

mardi 20 novembre 2007

Du coq à l’âne (Leroy, Alabama Song, Goncourt 2007 / Littell, Les Bienveillantes, Concourt 2006)



Un reproche qu’on peut difficilement faire au Goncourt, c’est de couronner des auteurs dont les écritures se ressembleraient (si ce n’est, toutefois, un certain académisme ?) : auntant le lauréat 2006, Littell avec ses Bienveillantes, misait sur l’épreuve de force, le souffle, l’ampleur, l’exhaustivité, pour décrire l’épopée de son tortionnaire SS, autant Gilles Leroy, dans Alabama Song (Mercure de France, Goncourt 2007), dressant le portrait de Zelda, la femme de Scott Fitzgerald, a recours au fragment, à la touche, à la variation poétique.

Son livre se veut à mi-chemin de l’œuvre biographique et du roman : les épisodes clés du destin de cette femme, sombrant avec son mari dans l’alcool et de folie, sont mentionnés, mais intercalés avec d’autres que l'auteur crée de toutes pièces. Cela nous donne une mosaïque joliment dessinée, élégante comme les personnages qu’elle décrit, par pointes précises et délicates, auxquelles il manque cependant peut-être un certain souffle.

« Scott, bourré, pisse dans le lavabo. Parfois à côté. On trouve au matin des gouttelettes d’urine séchées sur le carrelage, et des coulures jaunes sur la faïence. Est-ce que je vis dans un zoo ? Est-ce que la gloire est là pour cacher le zoo ? C’était pourtant notre accord – du moins l’étions-nous promis -, tout s’autoriser à l’intérieur de la plus grande propreté. Je crois bien que je suis en train de perdre mon mari. L’homme délicat, si tatillon naguère et doté d’un odorat soupçonneux, s’accommode aujourd’hui des bras de n’importe quelle grognasse à l’encolure cernée de gris. Il ne sent même plus sa propre haleine, fétide, irrespirable. Il s’habitue à baisser. Epouse la pente. La précède, qui sait ? » (p96)

Souffle qui ne manque pas à l’impressionnant Bienveillantes, de Jonathan Littell : j’en ai repris ma lecture, que j’avais laissée à la page 450, et que j’ai poussée jusqu’à la 600ème. Le narrateur a quitté la France, après avoir commis quelques crimes supplémentaires, et pris la direction d’Auschwitz. Je suis toujours estomaqué par la fluidité de cette œuvre, pourtant massive, par la beauté de nombreuses pages, et par son incroyable liberté de ton.

Je persiste à croire que certains passages, tirés hors de leur contexte romanesque, vaudraient à l’auteur des poursuites judiciaires, et de sévères inimitiés dans le monde intellectuel. Que pensez-vous par exemple de la digression qui suit ? Je n’ose même pas réfléchir à ce que nous suggère l’auteur, de peur de mettre les pieds dans des débats sulfureux, qui me dépasseraient sans doute…

C’est un Nazi qui s’exprime – il fait paradoxalement l’éloge des Juifs :

« Les Juifs son les premiers vrais nationaux-socialistes, depuis près de six mille ans déjà, depuis que Moïse leur a donné une Loi pour les séparer à jamais des autres peuples. Toutes nos grandes idées viennent des Juifs, et nous devons avoir la lucidité de le reconnaître : la Terre comme promesse et comme accomplissement, la notion du peuple choisi entre tous, les concept de la pureté du sang. C’est pour cela que les Grecs, abâtardis, démocrates, voyageurs, cosmopolites, les haïssaient tant, et c’est pour cela qu’ils ont d’abord essayé de les détruire, puis, par le biais de Paul, de corrompre leur religion de l’intérieur, en la détachant du sol et du sang, en la rendant catholique, c’est-à-dire universelle, en supprimant toutes les lois qui servaient de barrière pour maintenir la pureté du sang juif : les interdits alimentaires, la circoncision. Et c’est donc pour cela que les Juifs sont, de tous nos ennemis, les pires de tous, les plus dangereux ; les seuls qui valent vraiment la peine d’être haïs. Ce sont nos seuls vrais concurrents, en fait. Nos seuls rivaux sérieux. Les Russes sont faibles, une horde privée de centre malgré les tentatives de ce Géorgien arrogant de leur imposer un « national-communisme ». » (p420)

mardi 30 octobre 2007

Piégé dans sa tête / Piégé dans son corps (Claire Fercak / Fabrice Pataut)



Rentrée Littéraire 2007 (10)

Dans Le Rideau de Verre de Claire Fercak (Un premier roman chez Verticales, août 2007), la narratrice souffre d’une maladie neurologique qui l’enferme dans une perception particulière des choses, douloureusement sensible et régulièrement bouleversée par les sursauts de la pathologie. En butte à l’incompréhension de certains proches, notamment de son père, le langage de la jeune femme se morcelle, s’éparpille, se fait tour à tour précis et poétique. La grammaire en est chamboulée, comme lorsque s’incrustent dans la phrase d’autres fractions de phrases en italique. La douleur est palpable et poignante.

« Dans l’existence du père, certes, des formations lacunaires, des repères ratés et des motifs vengeurs. Des fondements douloureux à expier. Des circonstances atténuantes pour favoriser le pardon, justifier un comportement indigne, je ne l’ai pas mieux compris. Mon esprit verrouillé refuse de s’y faire, l’assimiler. Tombant sur ma poitrine, ses larmes ma bienveillance tarie ne feraient pas fondre la glace. Je peine à comprendre car je n’accepte pas. » (p83)

Le narrateur du roman de Fabrice Pataut (auteur de trois précédents livres, dont deux romans, chez Buchet/Chastel), dans En haut des marches (Seuil, mars 2007) parle de manière plus paisible. C’est qu’il a changé de peau : Antoine s’appelle maintenant Dorine, et revient trente ans plus tard sur les lieux des événements qui auront décidé de tout. Atmosphère feutrée, douceur des phrases, sentiments et sensations par petites touches sensibles, il n’y a sans doute pas moins de douleur exprimée que dans Le Rideau de Verre. Mais le choix narratif est inverse, sans doute parce que la voix prend la parole après la libération, et ne se sent plus piégée nulle part.

Les dernières pages, avec leur impressionnante sérénité, leur manière de s’attacher à des détails apparemment anodins, me font d’ailleurs penser à l’ouverture d’Azima… Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le plaisir, pour un auteur homme, à choisir un personnage de femme pour y investir toute la douceur dont il est capable.

« 17 août. Anniversaire de Stéphane. C’est une magnifique diversion, une manière festive de tout passer sous silence. Ma mère adore cette fête obligatoire placée au milieu des grandes vacances, sans amis, en petit comité. Stéphane est tout à elle, comme à l’insu du monde. On invite simplement le gosse du coin qu’il retrouve parfois à la plage ou au marché, un morveux qui fouine partout et se tient à table comme un cochon. » (p75)

mercredi 24 octobre 2007

A l'intérieur des choses, à l'intérieur du système, à l'intérieur des religions (Sollers et le catholicisme)



Pendant ma longue année de préparation aux concours d’école de commerce, à Sainte-Geneviève, j’avais profité de la présence d’aumôniers dans l’établissement, et des entretiens qu’ils proposaient, pour poser une question qui me taraudait : quel était le sens, bien mystérieux à mes yeux, de l’Eucharistie, c’est-à-dire du fait que Dieu s’incarnait dans une nourriture que les fidèles mangeaient ?

Quelle déception lorsque j’avais compris que l’aumônier n’avait rien à me répondre là-dessus. Comprenait-il le sens de ma question ? S’était-il lui-même demandé ce genre de choses ? Pratiquait-il donc une religion qu’il ne comprenait pas ?

Cela m’a définitivement convaincu (s’il était encore nécessaire) que je n’avais pas grand chose à attendre de la pratique d’une religion, et que le seul aspect qui m’intéressait, décidément, dans cette prépa HEC, était l’approche intellectuelle des choses… Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille, et j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou. Ce n’est que trois ans plus tard que j’aurais le courage de lâcher des études commerciales, du moins de les lâcher dans ma tête (je finirais HEC et je poursuivrais même un an mes études dans ce domaine…) pour m’avouer que les livres, seuls, me bottaient.

La semaine dernière, je suis tombé sur une page de Sollers, extraite de sa Divine Comédie (Folio, 2002), qui m’a replongé dans cette étrange période d’école préparatoire catholique, si éloignée de ce à quoi j’aspirais sans le savoir :

« C’est le problème de ceux-là mêmes qui sont à l’intérieur du christianisme ! Ils ne savent pas de quoi il s’agit. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’ils croient le savoir. De même que ceux qui y sont hostiles. Il suffit de vérifier sur trois ou quatre choses énormes, énormissimes, pour voir qu’ils n’en ont pas la moindre idée. Il existe des églises, des basiliques, des cathédrales, on y donne des messes, mais de quoi s’agit-il ? A la question : qu’est-ce que l’Immaculée Conception ?, aucune réponse… C’est très long, car il n’y a là rien de familier. Cela nous est de plus en plus étranger. » (p86)

lundi 15 octobre 2007

Cancre et premier de la classe, même combat (Daniel Pennac et son Chagrin d'Ecole)



Rentrée Littéraire 2007 (9)

Dans son dernier livre, Chagrin d’école (Gallimard, Renaudot 2007), Daniel Pennac revient sur ses années de cancre, les souffrances qu’il y a ressenties, et le rôle qu’elles ont tenu dans son choix, plus tard, de devenir professeur. « En ce qui me concerne, statistiquement, j’étais programmé pour être un élève sans problème. Famille bourgeoise cultivée, aimante, parents unis, frères réussissant leurs études… Et moi ? Un cancre étalon ! Pourquoi ? Mystère… », explique-t-il dans une interview à Elle.

« Le cancre que j’étais m’a toujours dit : « Tu es devenu prof grâce à moi ! » Et il a raison, ce salopard. Grâce à lui, je connais la douleur de ne pas comprendre et j’ai pu agir sur ses effets. »

Difficile de savoir ce qui nous pousse exactement à devenir prof… Je ne me sens pas moins attentif que Pennac à la douleur de ne pas comprendre, chez l’élève, et pourtant je n’ai jamais été cancre – j’ai même toujours trusté les premières places, du moins jusqu’au bac (cela dit sans me vanter : je n’en suis pas fier aujourd’hui, car cela ne m’a pas rendu particulièrement heureux. Cela ne m'a pas aidé non plus pour me choisir une vie les années suivantes. Mes bons résultats m’ont empêché, dans une certaine mesure, d’y voir clair dans ce qui me plaisait vraiment).

Alors, quid de l’envie d’être prof ? Si je mets de côté ces vacances qui me permettent de donner un coup de bourre aux manuscrits, il y a sûrement le plaisir brut de la connaissance partagée, c’est-à-dire la de connaissance créant de la chaleur et du lien. Si Pennac a guéri ses blessures de cancre en devenant professeur, je guéris peut-être une certaine pratique solitaire de la connaissance, une pratique douloureuse, celle du bon élève qui trime en silence parce qu’il n’a pas le choix.

(Cela dit, plus je disserte là-dessus, moins les raisons que j’avance ne me paraissent bien crédibles… )

lundi 17 septembre 2007

3 livres précieux (Bégaudeau, Da Silva, Martin)

Rentrée littéraire 2007 (5)

1) Dans le court et joli Hoffmann à Tokyo, de Didier Da Silva (Naïve, août 2007), le canevas romanesque est réduit au minimum pour laisser place à de brefs aperçus sur la ville. L’écriture précieuse y consiste en une alternance de tournures grammaticales vieillies et d’autres plus familières. Les descriptions de Tokyo privilégient tour à tour une approche pointilliste, par petites touches précises, et une approche impressionniste, par sensations vagues.

Jugez plutôt :

« L’avait frappé, en y mettant le pied, que tout semblait converger là. La circularité des lieux n’est pas seule en cause, le grand carrefour de Shibuya – le square n’en occupe qu’une dixième partie, d’ailleurs excentrée – ne propose rien de moins, dirait-on, que d’occulter le reste du monde. Il paraît peu probable, par exemple, qu’au-delà de cette arène de hauts immeubles high-tech se maintienne la vaste blague qu’on connaît sous le nom d’Europe. Il n’y croit plus. » (p16)

2) Dans Fin de l’histoire (Verticales, août 2007), la préciosité de François Bégaudeau consiste dans la même alternance de deux registres, mais il pousse le bouchon beaucoup plus loin : à la fois dans le jargonnant, pour s’en moquer, et dans le style oral, pour s’en moquer aussi. Le propos du livre n’est pas inintéressant – montrer, entre autres, ce qu’a de révolutionnaire la manière dont Florence Aubenas a pris la parole lors de la conférence de presse à son retour de captivité -, et le style foisonnant de Bégaudeau cherche à renforcer l’argumentation en la rendant plus vivante, et plus sarcastique.

Le problème est que la démonstration, je trouve, y perd en clarté. Bégaudeau s’exprime très bien lors des interviews, on en vient à regretter qu’il ne mette pas son intelligence et son talent discursif au service du texte lui-même.

Exemple :

« On sent les assistants se réjouir d’avance qu’elle mette ses infos dans la cagnotte commune, normal elle est des nôtres, solidaire c’est la moindre des choses. Il va y avoir des : révélations. Et aussi des : révélations. Mais surtout des : révélations. Elle a raison, trépignent-ils, ce récit nous concerne tous, c’est patrimoine public, c’est une affaire d’Etat, une affaire de Nous, donne à chacun une part du gros gâteau d’Histoire que tu as eu pour ton Noël, donne un échantillon de Météorite qui t’est tombée dessus dans le désert, donne-nous des nouvelles du front, des nouvelles qui crachent le feu la fureur le bruit. » (p17)

Tout au long du livre, j’aurai du mal à saisir ce que Bégaudeau reproche exactement à l’Histoire… Finalement j’aurais préféré un essai, en bonne et due forme !

Ici, Bégaudeau justifie son style :



Là, Finkielkraut tempère l’enthousiasme provoqué par le retour de Florence Aubenas :



3) Troisième préciosité, celle de Lionel-Edouard Martin, dans son roman L’Homme hermétique (Arléa, août 2007) – un auteur que j’ai découvert grâce au premier numéro de la revue L’Arsenal : poète brillant et majestueux dans ses textes en prose, il perd un peu de sa grâce avec le roman, car il applique un vocabulaire assez daté à des sujets qui mériteraient sans doute moins d’élégance.

Par exemple, avec cette description d’un garçon qui écoute du rap :

« Du garçon, on ne voit pas grand-chose – on le présume jeune et garçon du fait de sa vêture et de ses formes : il marche à grands pas sur le trottoir, opacifié par un survêtement dont la capuche lui dissimule le visage, dont les poches lui dévorent les poings. »