La littérature sous caféine


vendredi 31 octobre 2008

Maître Yoda en Indochine (Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du Nord)



Si j'ai bien compris, c'est après avoir marqué son désaccord à propos du travail de Jean-Jacques Annaud sur L'Amant que Marguerite Duras a décidé d'écrire L'Amant de la Chine du Nord, reprise de la même histoire mais avec un ton nouveau. Duras insiste notamment sur la dimension cinématographique de l'oeuvre : souvent la narratrice intervient dans le livre pour commenter la succession des images, ce qu'il faut voir, ce qu'on sait ou ne sait pas.

Les premières pages du roman ressemblent au commentaire en temps réel d'un film qui serait celui que tournerait Duras de son propre roman.

"La mère est couchée.
Elle ne dort pas.
Elle attend son enfant.
La voici. Elle vient du dehors. Elle traverse la chambre. Peut-être reconnaît-on sa silhouette, sa robe. Oui, c'est elle qui marche vers le fleuve dans la rue droite le long du parc.
Elle va vers la douche. On entend le bruit de l'eau.
Elle revient
." (Extrait de L'Amant de la Chine du Nord, Folio, p 24)

C'est une écriture envoûtante, indéniablement, très incantatoire, un peu comme si Duras s'émerveillait constamment de la simple présence des choses, et de sa présence aussi, sa présence d'écrivain.

Et pas n'importe lequel, pourrait-on dire : car Duras me donne souvent l'impression d'être très consciente de son talent, de son pouvoir évocateur. Certaines de ses phrases sont simples à l'excès, comme si l'auteur génial qu'elle était s'abaissait à déposer par toutes petites touches des aperçus de son génie, sans l'accomplir tout à fait.

C'est plus frappant encore avec certains de ses tics d'écriture : une tendance à l'a-grammaticalité, d'une part, c'est-à-dire à faire des phrases qui s'allongent, tout à coup, et se permettent des ruptures de structure et de sens...

"Elle, elle est restée celle du livre, petite, maigre, hardie, difficile à attraper le sens, difficile à dire qui c'est, moins belle qu'il n'en paraît, pauvre, fille de pauvres, ancêtres pauvres, fermiers, cordonniers, première en français tout le temps partout et détestant la France, inconsolable du pays natal et d'enfance, crachant la viande rouge des steaks occidentaux, amoureuse des hommes faibles, sexuelle comme pas rencontrée encore. Folle de lire, de voir, insolente, libre." (Folio, p36)

... d'autre part un certain goût, plus rare, pour les inversions dans l'ordre des mots, du type : "Belle cette femme est." C'est poétique, c'est aérien, mais j'ai du mal à ne pas penser à la manière dont s'exprime Maître Yoda dans Star Wars (je doute cependant que Duras ait été voir la trilogie...)

Il y a un autre tic d'écriture chez elle (il faudrait sans doute l'appeler trait stylistique) qu'à vrai dire je ne m'explique pas : celui qu'on repère par exemple à la page 45 : "Ils se regardent. Il est pour dire qu'il ne comprend pas..." Anglicisme ? Décalque du Chinoins ? Formule personnelle ? Je ne trouve pas ça très heureux, mais peut-être cela participe-t-il de la "petite musique" (comme on a pu l'écrire de Sagan) propre à Duras.

Au final, je suis à la fois très admiratif de ce talent qu'a eu Marguerite Duras pour imposer ce ton si particulier, cette manière très inspirée (presque mystique) de voir les choses (quelques pages splendides en prime)... Et assez dubitatif, malgré tout, devant cette oeuvre qui me fait l'impression d'être saturée d'elle-même...

vendredi 24 octobre 2008

Les choix de vie alternatifs (Russel Banks / Guillaume Dustan)



Passé trente ans, les vies de ceux qui vous entourent se ressemblent. Les trentenaires sont heureux, posés dans l'existence. Ils empruntent des chemins si balisés : mariage, enfants, quelques voyages, travail presque agréable, du sport et des amis (parfois des maîtresses, mais on en apprend finalement peu sur ses propres amis).

Je n'aurais même pas l'idée de le critiquer, mais il m'arrive d'éprouver une certaine mélancolie. Comment donc s'organiser une vie qui sorte un tant soit peu du cadre ? Comment ne pas, dans cette tentative, renouer tout simplement avec les expériences de nos aînés - et se condamner au ridicule, ou à une mélancolie plus forte encore ?

C'est sans doute parce que je m'interroge fortement en ce moment sur certaines nouvelles directions à donner à ma vie que j'ai dévoré la première partie du roman de Russel Banks, tout juste sorti en poche, American Darling (Russel Banks, excellent romancier américain à qui l'on doit par exemple Affliction, d'ailleurs adapté avec brio au cinéma) : on y découvre le parcours chaotique de la protagoniste dans les milieux d'extrême gauche des années 60 (elle croise les fameux Weathermen, sujet d'un documentaire récemment réédité au cinéma), avant sa fuite au Libéria, où elle s'engagera pour la défense des chimpanzés.

"A l'université, Zack avait donc un fort penchant pour des filles de la classe moyenne noire ou pour des filles juives - n'importe qui pourvu qu'elle ne soit pas comme maman. De mon côté, je n'étais attirée que par des garçons de la classe moyenne noire ou par des garçons juifs - n'importe qui pourvu qu'il ne soit pas comme papa. Par conséquent, tout acte sexuel entre Zack et moi ressemblait trop à un inceste pour produire en nous autre chose que de l'anxiété." (Extrait de American Darling, p 67)

C'est pour cette raison sans doute aussi que je m'amuse tant à relire certains livres de Guillaume Dustan, comme Génie Divin (J'ai Lu) : quand j'avais découvert cet auteur il y a dix ans j'avais trouvé sa plume assez faiblarde. Aujourd'hui je suis précisément accroché par son côté clinquant, provocateur, destructeur, revanchard, hargneux, défonce et hard sex... Non pas que je veuille me faire fist-fucker dans les backrooms du Marais, mais je deviens très sensible à cette façon de revendiquer une vie résolument à contre-courant (même si Guillaume Dustan, dans Génie Divin, se met à rêver souvent que tout le monde adopte le même genre de vie que la sienne).

Il s'était fait beaucoup d'ennemis au début des années 2000 quand il avait défendu l'idée du barebacking (l'amour sans capote, même quand on se sait séropositif). Je ne me sens pas qualifié pour donner mon avis sur la question, mais les textes en question, dont on retrouve justement certains dans Génie Divin, fleurent bon l'énergie primale, la rage et la sueur. En littérature, c'est toujours bon à prendre...

"Je considère que, depuis la crise du sida, chacun d'entre nous est présumé atteint. Jusqu'à preuve du contraire. Et c'est spécialement vrai dans un contexte homosexuel, quel qu'il soit. Pas seulement en backroom. Partout. Dès lors, une relation non protégée entre adultes consentants, et par conséquents, présumés responsables de leurs actes, signifie que chacun des deux est d'accord pour choper n'importe quoi. Ce qui est le droit le plus strict de chacun. On a le droit de se suicider. Et même, à petit feu. Et dès lors qu'apparaissent les trithérapies, que la terreur s'estompe, il ne faut pas s'étonner que la capote récède (sic) encore." (Extrait de Génie Divin, p125)

"Pendant les quelques mois où tout le monde était hyper drogué et tu avais des supers clubbers, une ambiance idéale j'ai absolument jamais connu ça, et moi je dansais sur le podium pendant six mois quasiment tous les dimanches, je montais sur le podium et je faisais genre une heure, j'étais défoncé. Il a fallu qu'ils me jettent à coup de pied parce qu'à la fin ils en avaient marre de me voir. Je me suis rendu compte que j'avais été tellement heureux dans ces endroits-là, que quand ça s'est arrêté, c'était comme si quelqu'un m'avait quitté, comme si quelqu'un avec qui en plus j'aurais été extrêmement heureux m'avait quitté." (Extrait de Génie Divin, p 92)

vendredi 10 octobre 2008

Curieux de savoir ce que Lévi-Strauss en penserait... (J.M.G Le Clézio, Prix Nobel de Littérature 2008)



Hier, conversation rapide entre profs autour d'un dernier gobelet de café, à propos du Prix Nobel de Littérature tout juste attribué à J.M.G. Le Clézio. Je suis bien le seul à être enthousiaste :

"Vous avez vu ça, chouette, non ? - Oui, c'est vrai... Seulement, moi, j'ai toujours trouvé ça un peu ennuyeux, Le Clézio ! - Ah oui ? (Rires) Tu me rassures ! Ca me fait un bien fou que tu dises ça ! Je n'ai jamais osé le dire ! Jamais ! - Moi non plus ! On n'est pas les seuls, alors... - Moi aussi, j'ai toujours lâché ses livres après la page 50 ! - J'en connais un qui fait 80 pages, ça devrait t'aller ! - Tu me donneras le titre..."

"Hello ! Bonjour la compagnie ! Vous parlez de Le Clézio ? Franchement, qu'est-ce qu'il est chiant ! J'étais énervée, ce matin... J'en ai marre de tous ces auteurs qui donnent à fond dans la mauvaise conscience occidentale... Non mais franchement, y'en a marre de ce mythe du bon sauvage... Il est en plein là-dedans, lui ! J'ai lu L'Africain, et il arrête pas de décrire des enfants aux pieds nus, s'extasiant qu'on puisse courir à poil dans la nature ! Il nous refait du Rousseau en continu, faut arrêter !"

Une nouvelle fois, je suis un peu surpris par la tournure que prennent certaines conversation de salle des profs... Depuis des années, en tout cas, on entendait dire que le nom de Le Clézio circulait sur les listes de nobélisables (j'entends aussi souvent le nom de Haruki Murakami, pour le Japon, même si je serais étonné qu'il l'obtienne).

En relisant Raga, le petit livre qu'il a publié au Seuil en 2006, retraçant avec poésie l'histoire de certaines îles d'Océanie, notamment depuis les désastres du 19è siècle, je suis effectivement frappé d'une part par la délicatesse de l'écriture, toute en retenue, toute en discrétion, d'autre part par la prégnance de ce thème de civilisations qui s'effacent, ou qui souffrent, au contact des Occidentaux. On ne peut pas vraiment dire que Le Clézio donne ici dans le mythe du bon sauvage, puisqu'il relève des faits précis, qu'il se documente, et qu'il va voir sur place pour rendre compte de certaines réalités.

Cela me rappelle le constat désabusé que faisait Lévi-Strauss dans son célèbre Tristes Tropiques : il y expliquait par exemple qu'il était illusoire, désormais, de croire qu'on pouvait accéder à des civilisations "vierges" de tout contact avec la modernité. Il fallait se faire une raison. Mais Le Clézio, tout au long d'une carrière jalonnée par d'innombrables romans, paraît avoir voulu prouver le contraire : en tout cas chercher par le miracle de la fiction à renouer avec certaines formes d'archaïsmes, à épouser la manière de penser de peuples méconnus, à retrouver le sens d'une poésie, d'un bonheur que la civilisation condamne (j'espère ne pas faire de contresens, à propos d'une oeuvre dont je n'ai lu qu'une faible partie).

Le jury du Nobel a d'ailleurs salué chez l'écrivain "l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante".

(Je me rappelle avoir parlé sur ce blog du très beau livre L'Africain, portrait de son père et rappel de quelques souvenirs lointains de son enfance)

Le passage suivant de Raga me paraît particulièrement représentatif de son oeuvre :

"Ilamre, c'est le "village en l'air".
Pour qui vient de la côte, cette frange de contact avec l'Occident industriel, zone de délabrement physique et culturel, ciment des appontements rongé par le sel, vestiges de la soi-disant grandeur impériale, (...), cahutes où les plaques de zinc et les parpaings ont remplacé les murs de bambou tressé, avec sur tout cela l'air d'ennui qui flotte sur toutes les frontières du monde, l'arrivée dans les hauts ressemble à l'entrée au paradis
." (Raga, Points, page 36)

lundi 6 octobre 2008

Du sexe et de la boue (Jean-Baptiste Del Amo : Une Education Libertine)



Rentrée Littéraire 2008 (2)

Livre étonnant que cette Education Libertine de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard), roman très remarqué par les critiques, et notamment pour son style : il est vrai qu'on est tout de suite saisi par l'ampleur et la qualité de cette prose tout en classicisme, en formules élégantes et précises.

A se demander même s'il ne s'agit pas d'un simple exercice de style, ou même d'un pastiche des auteurs du 18ème ou du 19ème. Le livre regorge d'imparfaits du subjonctif et de termes vieillis, l'intrigue elle-même fait penser aux Liaisons Dangereuses, à Manon Lescaut, avec des clins d'oeil vers Sade ou Rousseau, et se situe d'ailleurs au 18ème : un jeune homme arrive à Paris de sa Bretagne natale et, frappé par le véritable cloaque qu'est la ville, se lance bientôt dans la prostitution masculine et dans la manipulation amoureuse.

Les deux cents premières pages sont essentiellement composées de descriptions de la ville, et de la misère maladorante qui s'y déploie : on dirait vraiment du Zola pour la richesse du vocabulaire et par le véritable tour de force d'étendre les descriptions sur des dizaines de pages, à la seule différence près que le travail de JB Del Amo est plus abstrait, d'une certaine manière : il ne situe pas ses tableaux dans un lieu précis, ou dans une catégorie socio-professionnelle bien définie, mais il tente de saisir l'aspect grouillant de la foule pour lui-même, ou la purulence de la ville dans son ensemble.

Cela donne des choses du genre :

"Dans cette géhenne, la chaleur de l'été collait aux visages comme un masque, drapait les corps de feu, tuait les bêtes qui tentaient de survivre en quelque coin d'ombre, suffoquait les femmes aux poitrines poisseuses. Les glandes sudorales déversaient par flots leurs humeurs. Jaillies d'aisselles velues, elles s'écoulaient des fesses aux flancs puis sur les jambes. Fondue comme du beurre sur les fronts, la sueur piquait aux yeux, répandait son sel aux bouches haletantes." (p13)

Par ailleurs, la première scène de sexe n'arrive qu'à la page 200 ! Surprenant, pour un livre qui parle de libertinage... Les scènes en question seront bien écrites, presque poétiques, mais elles confirmeront l'impression que l'auteur s'amuse avec nous, promène sa plume et ses fantasmes au gré d'une inspiration qui se cherche...

"Le contact du pectoral sous sa paume inonda son corps de concupiscence et, violemment, comme s'il eût senti cet émoi, Etienne porta une main à la chevelure de Gaspard, l'empoigna sans clémence, l'arriva vers lui. Suffoqué, Gaspard chercha la langue chaude, explora les dents, goûta la salive déversée dans sa bouche. Tandis que les mains d'Etienne parcouraient son dos, se glissaient sous sa chemise pour éprouver la texture de sa peau, celles de Gaspard, tremblantes, empoignaient l'ovale de ses fesses. Le désir si souvent réprimé explosa à la seconde même, étourdit son esprit, fit courir à la surface de sa peau un interminable frisson. Enchevêtrés l'un dans l'autre, ils s'effondrèrent sur la couche." (p202)

dimanche 14 septembre 2008

Derrière la caméra, Houellebecq = Rohmer + Tarkovski (La Possibilité d'une Ile)



Dans le dossier de presse de La Possibilité d'une Ile, tout juste sorti sur les écrans, Houellebecq écrivait qu'il était "sincèrement haï par quasiment tout ce qui est culturel en France." Dans une interview parue dans le Tecknikart de Septembre 2008, il déclare : "Je ne sais pas pourquoi les gens choisissent de me haïr mais là, j'ai quatre expériences consécutives qui le prouvent : on n'a pas eu, avec Philippe Harel, l'avance sur recettes pour Extension du Domaine de la Lutte. Ensuite il l'a ratée deux fois de suite pour les Particules Elémentaires, qu'on a dû abandonner - c'est un Allemand qui l'a fait. Et je l'ai ratée pour la Possibilité. Et tous les projets de théâtre à partir de mes livres soumis à une commission ont été refusés en France".

En tout cas le résultat de l'adaptation sur écran du génial roman la Possibilité d'une Ile a de quoi surprendre. On retrouve le même fil narratif mais réduit à sa plus simple expression, dépouillé des deux tiers de ce qui faisait le charme du roman : le protagoniste n'est plus cet humoriste bordeline qui donnait toute sa dimension sulfurique au livre ; disparues également toutes références au sexe (ou de manière très allusive); il ne reste guère que les considérations sur les Néo-Humains, ces nouvelles générations d'hommes qui se reproduisent par un savant système de clonage et survivent à toutes les catastrophes frappant le reste de l'Humanité.

Cela nous donne un film quasiment muet : très peu de dialogues, quelques vagues monologues à peine audibles, alors que le génie de Houellebeq réside me semble-t-il dans ses longues digressions pleines de considérations désabusées, faussement détachées. L'atmosphère tour à tout apocalyptique et crépusculaire, sur fond de silence ou de musique grandiloquente, pourrait évoquer Tarkovski, tandis que la mise en scène minimaliste, décalée, sous-jouée, lorgnerait plutôt vers Rohmer.

Que penser du mélange ? A vrai dire je ne sais pas trop. L'ensemble est peu convaincant, c'est le moins qu'on puisse dire. En même temps l'uanimité contre ce film me gêne un peu, dans la mesure où j'ai déjà vu des navets tout aussi phénoménaux s'attirer des louanges à n'en plus finir. Houellebecq aurait-il raison de se croire haï par une bonne partie des milieux culturels ?

Repassons-nous pour le plaisir, en attendant son prochain roman, ce moment d'anthologie qu'est son interview par Ardisson (chaque fois que je réentends les toutes premières répliques de cette vidéo, j'ai envie de les apprendre par coeur) :



J'ai d'autre part découvert cet été la réédition en poche de son tout petit essai sur H.P. Lovecraft, Contre le Monde, Contre la Vie : très simple présentation de l'oeuvre de cet auteur de romans d'épouvante, mais ponctuée d'un humour pince-sans-rire et d'une noirceur délicieuse comme on n'en trouve sans doute chez personne d'autre, aujourd'hui, en littérature française (ou je ne les connais pas).

Exemple, avec la page d'ouverture : "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage. L'humanité telle qu'elle est ne nous inspire plus qu'une curiosité mitigée. Toutes ces "notations" d'une si prodigieuse finesse, ces "situations", ces anecdotes... Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d'écoeurement déjà suffisamment alimentée par n'importe quelle journée de "vie réelle."" (p13)

mardi 9 septembre 2008

Fluide, de plus en plus fluide... (C.Angot, Le Marché des amants) (+ Clip de la semaine)



Rentrée littéraire 2008 (1)

Il y a une nette évolution dans ce qu'écrit Christine Angot : les premiers livres étaient heurtés, plein d'une rage et d'une urgence fiévreuses, chargés parfois de références psychanalytiques - certains trouvaient l'ensemble parfaitement novateur, d'autres indigeste. L'Inceste a marqué les esprits, Quitter la Ville a enfoncé le clou (avec une dimension réflexive nouvelle, puisque l'auteur y parlait essentiellement de la manière dont elle avait accueilli le succès du précédent livre).

Puis la prose s'est déliée : les récits se sont structurés de manière plus linéaire, plus fluide, le livre médian à cet égard me paraissant être Les Désaxés, mon préféré à ce jour (même si certains lui reprochent d'avoir quitté la voie de l'autofiction pure), parce qu'il y avait une tension romanesque, un parfait équilibre entre le côté poisseux de l'atmosphère et la limpidité du récit. Rendez-Vous, sorti chez Flammarion en 2006, prolongeait cette veine en la déliant encore (plus de 400 pages), et le succès critique atteignait des sommets puisque Christine Angot fut présentée pendant l'été 2006 comme la grande championne des Lettres Françaises.

Retournement complet en 2008, non pas de l'écriture de Christine Angot, puisque Le Marché des Amants reprend la formule d'une sorte de journal pris sur le vif, parfaitement sincère, assez brut, qui était déjà celle du précédent livre, mais de l'accueil critique, puisque le nouvel opus, racontant notamment l'histoire d'amour de l'auteur avec Doc Gynéco, s'est attiré les foudres d'à peu près tous les journalistes. Peut-être le thème était-il périlleux ? Qui n'avait envie de se moquer d'un livre qui parlait le plus sérieusement du monde d'une idylle avec le chanteur de Ma Taspé à moi ?

(N'empêche qu'en bon amateur de rap, je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de trouver certains titres du Doc joliment troussés)

Il est vrai qu'on peut etre dérouté par la relative minceur de la matière narrative, et puis par l'annonce, en quatrième de couverture, qu'il s'agit d'une histoire d'amour qui "déjoue les prévisions" :"Une femme blanche rencontre un homme métis, Bruno. Ils n'ont a prori rien à faire ensemble." Je ne suis pas sûr qu'un amour entre une Blanche et un Noir soit très subversif, aujourd'hui... Malgré tout l'ensemble se lit sans déplaisir, avec quelques pointes de belles envolées d'écriture, comme la première page qui est aussi l'une des plus réussies.

"Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça : sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. (...) (p 7)

(Clip de la semaine : Fin octobre j'assisterai au concert à la Cigale d'une artiste que j'attends de voir depuis des années, Ani Difranco, chanteuse folk encore assez méconnue en France, aux albums très inégaux, mais capables de morceaux absolument sublimes, d'une sensibilité déchirante. Véritable icône lesbien, et connue pour ses engagements féministes (certains lui reprochent de faire un véritable fonds de commerce de ses discours anti-Bush), elle s'est parfois associée à Prince dans sa dénonciation des méfaits de l'industrie du disque... J'attends beaucoup de sa prestation scénique ! Je sortirai les mouchoirs (et les cannettes) :



dimanche 7 septembre 2008

L'hypnose et la nausée (Michel Polac, Journal)



Depuis cet été je dévore les journaux de plusieurs écrivains, et je remarque deux effets principaux chez le lecteur. Un effet de saisissement, tout d’abord, devant le caractère obsessionnel de la plupart des réflexions : dès les premières pages on identifie chez l’auteur une ou deux sources principales de malheur, et quelques autres sources de bonheur, compensant plus ou moins efficacement les premières. Ces objets de réflexion sont très circonscrits. Si bien qu’on peut être pris d’une sensation proche de la nausée devant le spectacle de ce ressassement. Tant de culture, tant de travail, tant de charisme pour aboutir à cet art de la répétition, cette impudeur aveugle et mécanique ?

Et puis le deuxième effet est une effet d’hypnose : à force de suivre, jour après jour, les pensées d’un auteur, on s’y fait, on s’y fond, et c’est comme si l’on n’arrivait plus soi-même à s’extraire d’une certaine manière de voir et de sentir. On devient le vampire d’une personne, et il y a du plaisir à s’octroyer la matière d’une vie, quelle que soit sa nature.

J’ai appris l’existence du Journal de Michel Polac (1980-1998, PUF) à l'occasion d'une récente polémique (cf vidéo). Je n’ai pas acheté ce livre pour la page en question, mais par curiosité pour le personnage, et son caractère apparemment bien trempé.

Les sources de souffrance de Polac – du moins dans ce journal : la hantise de mourir sans avoir laissé d’œuvre, la dégénérescence physique, le spectacle du monde qui l’angoisse et le rend extrêmement pessimiste…

Ses sources de bonheur : la solitude, l’amour physique (il estime à deux cents le nombre de femmes avec lesquelles il a couché), la lecture, le côté revigorant de ses prestations télévisuelles…

« Je dois avouer que je ne suis pas sûr de faire jouir P. malgré tout ce qu’elle mime ou dit. Elle a un côté putain qui déploie le grand jeu pour me faire plaisir – c’est de lui arracher sa jouissance quasiment contre son gré. Car je ne jouis que de la jouissance de l’autre. Et même je ne désire que le désir de l’autre. C’est comme ça que je peux expliquer mes échecs amoureux : je n’ai presque jamais fait la conquête des femmes qui me séduisaient le plus, parce que je ne devinais pas en elles le moindre soupçon de désir de leur part. Complexe d’infériorité sans doute, puisque maintenant que je suis « célèbre » je crois voir de la curiosité dans le regard de beaucoup de femmes, et toutes les audaces me semblent permises. » (p95)

Il y a de belles pages sur la souffrance, la misanthropie, et ses critiques rapides des livres qu’il dévore sont toujours stimulantes parce qu’elles sont sans précaution, et volontiers cinglantes.

« Je lis beaucoup, énormément, presque toujours en diagonale tant est médiocre la production courante. Les romans me tombent des mains. Dans les essais, je pioche parfois des informations, la plupart du temps je trouve délayé, mal écrit, journalistiquement exprimé des idées toutes simples, des lieux communs comme ceux que j’ai retrouvés dans Le grand Mégalo et qu’il me semble avoir exprimés avec plus de style et d’humour qu’eux. Insupportable le ressassement antimarxiste de tous ces malheureux anciens du parti. Ils n’en finissent pas de s’étonner d’avoir pu y croire. » (p85)

Quant à la fameuse page qui lui a valu tant d’attaques, c’est une des plus belles du livre, force est de le reconnaître (c’est peut-être dommage, mais c’est ainsi). D’ailleurs il est étrange que si peu de place soit faite dans le volume à ce thème de l’attirance pour les jeunes garçons, et tant à la description de corps de femmes… Mauvaise consciences ? Pudeur ?

mercredi 3 septembre 2008

Les frissons métaphysiques de Flaubert (Madame Bovary 1)



J'ai redécouvert cet été Madame Bovary, attentif à la qualité des phrases, puisque Flaubert passe pour l'un des plus grands, sinon la plus grande styliste du 19eme, et à celle de la structure : quel exploit de fonder un roman sur le thème de l'ennui !

Première chose frappante, pour le récent lecteur de certaines oeuvres de Zola que je suis : avec des moyens comparables (récit classique à la troisième personne, dans un style réaliste), Flaubert se montre beaucoup moins ambitieux dans la variété des thèmes traités : il s'en tient à un fil narratif assez mince, et à une gamme de sentiments et de considérations plus étroites. L'ampleur de l'oeuvre de Zola, par comparaison, devient vertigineuse. Pas un endroit qu'il ne veuille décrire, pas un élan de l'âme qu'il ne cherche à scruter.

Les romans de Flaubert (du moins dans cette veine réaliste) parient davantage sur une sorte d'épure romanesque, et c'est peut-être en cela que Madame Bovary paraît plus moderne que tous les Zola réunis : il passe comme un frisson métaphysique dans la description de ce destin tragique de femme courant après un bonheur qu'elle ne parvient jamais à saisir. On est proche de l'abstraction, du constat définitif et désabusé sur la nature humaine.

Le passage suivant est le plus beau du livre, à mon avis : Emma découvre Rouen, ville dans laquelle elle connaîtra bientôt toute la banalité de l'adultère :

"Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées, et son coeur s'en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'emplissait de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la vieille cité normande s'étalait à ses yeux comme une capitale démesurée, comme une Babylone où elle entrait. (...)" (p317, édition Pocket Classiques)