La littérature sous caféine


mardi 24 janvier 2012

Faut-il dire "chatte" ou "con" dans un roman érotique ? (Ariane Larsen, Antoine Misseau...)



Il y a autant de styles et d’univers que d’auteurs en littérature érotique – comment définir autrement la littérature érotique que par l’inscription d’une succession de scènes sexuelles dans une trame construite pour les mettre en valeur, cette trame pouvant alors prendre des colorations, des rythmes, des significations aux nombres à peu près infinis ?

Pour le dire autrement, les romans érotiques se distinguent davantage les uns des autres par leur « habillage non-érotique », par tout ce qui tourne autour de la sexualité, que par les scènes érotiques elles-mêmes. Il me semble que le travail d’un « auteur érotique » se définit ainsi par ce qu’il ajoute à la sexualité, ce dans quoi il l’enrobe.

La beauté de Sade réside par exemple dans la juxtaposition de considérations philosophiques et de scènes hyper-violentes et sexualisées. Le délicieux roman d’Ariane Larsen, La femme du soir, vaut moins par les scènes de cul (encore qu’elles soient tendres et cocasses) que par la satire du milieu de l’édition. Le pitch est savoureux : l’éditeur d’une jeune auteur prometteuse, par ailleurs amoureuse de lui, la pousse les bras de plusieurs critiques. Et cela donne prétexte à d’amusants portraits à clé, comme celui-ci dont tout le monde ou presque reconnaîtra l’inspirateur :

"Le début du repas fut un peu ennuyeux. Philippe ne trouvait rien à dire à la jeune femme, l'envie de faire l'amour le rendait singulièrement muet, presque idiot. Eva Gerald avait bien lu Passion, le dernier livre de Philippe mais ne savait quoi lui dire et redoutait que de ne parler que de celui-ci fasse deviner à l'auteur qu'elle n'avait vraiment lu que celui-là. Du reste, elle n'avait pas détesté ce roman, récit d'une passion très intellectuelle et très physique entre un architecte et une paysagiste qui partaient s'aimer et discuter au Sahara - une destination plutôt singulière pour deux professionnels de l'aménagement de l'espace. Finalement tout en mangeant quelques sushis, elle lui demanda des éclaircissements sur les passages concernant le bouddhisme et certains symboles chinois dont le héros semblait féru. En lui répondant Michel Philippe trouva l'occasion de parler de sexe, une façon de préparer le terrain pour la suite..." (La femme du soir, page 51)

Quant au surprenant roman d’Antoine Misseau, Tokyo Rhapsodie, il relève de l’érotisme parce qu’il s’inscrit dans une collection de La Musardine, mais son détonnant mélange de cul, de violence et de polar l’apparente davantage au roman punk japonais, dont il a dû s’inspirer d’ailleurs, et se rapproche des romans les plus cruels de Ryû Murakami, pourtant affiliés à la « littérature générale. »

"Ill fallait beaucoup de temps à son amant pour venir. Habitué dès son plus jeune âge aux plaisirs les plus vifs et les plus délicats, il avait besoin pour exciter sa masse nerveuse des pires dépravations. Avilir cette femme qu'il avait dans ses bras ne suffisait pas, il voulait mettre entre ses mains sa vie et son honneur. Il aimait dans ces moments la voir piétiner ce à quoi il tenait le plus." (Tokyo Rhapsodie, page 222)

Jouant avec les codes littéraires, la littérature érotique s’amuse aussi et surtout avec le vocabulaire. Ce sont les mots eux-mêmes, bien plus que les images suggérées, qui émoustillent le lecteur. Le travail de l’auteur érotique est un travail de précision. Faut-il dire par exemple « chatte » ou « con » ? « Chatte » sans doute, quand le désir de la narratrice ou du narrateur s’emballe. Mais peut-être « con » pour donner au texte une pointe de préciosité favorable à l’excitation. « Pipe » ou « pompier » ? « Bite » ou « vit » ? L’humour paraît indissociable de l’érotisme. Ou la nonchalance, bien calculée. Ariane Larsen sait parfaitement ponctuer la fin de ses paragraphes ou de ses chapitres par le mot qu’il faut, coquin mais drôle:

"Aujourd'hui, puisqu'elle avait déjà été déflorée par une partie du milieu littéraire, il aurait tort de se priver d'elle et d'autant plus qu'elle était prête à se mettre à genoux devant lui - position idéale pour une pipe." (page 246)

Autre question d’importance : vaut-il mieux un narrateur ou une narratrice – quitte à ce que l’auteur se dissimule sous un pseudonyme féminin ? Le deuxième cas de figure semble plus amusant, plus efficace, comme le confirme d'ailleurs l’éditeur salace dans La femme du soir.

vendredi 30 décembre 2011

Terreur et beauté chez Drieu la Rochelle



Je découvre, terrifié et ébahi, l’œuvre de Drieu la Rochelle.

Terrifié parce que l’obsession antisémite, décelable dans son roman Gilles (1939) et s’épanouissant de la plus pathétique des façons dans son Journal (1939-45) (précédé dans sa publication de 1992 par un avertissement de Pierre Nora qui s’achève de la manière suivante : « Son personnage est devenu mythique. On l’acquitte sans trop y aller voir. Eh bien, allons-y ! Ce journal en donne l’occasion. A chacun d’y vérifier son jugement ») devient glaçante à mesure qu’elle répète les mêmes phrases, les mêmes visions.

Il y a dans ce journal de très belles phrases (« J’ai vécu frissonnant de doute dans l’ombre d’un autre homme que je n’ai jamais été », page 97), des confidences pathétiques (« J’ai toujours en moi un goût de la catastrophe, de la défaite. J’ai reporté sur la France la défaillance de l’être en moi », page 171) et beaucoup de rancœur contre les Juifs, la France décadente, le Paris cosmopolite et sans vigueur (« Tout cela c’est l’infect milieu parisien où se mêlent étroitement la juiverie, l’argent, le gratin dévoyé, la drogue, la gauche. Petit milieu plein d’arrogance et de suffisance qui pense tenir le monopole de l’intelligence, de l’art et de tout. Un certain nombre de préjugés y règnent de la façon la plus indiscutable et la plus indiscutée. Ces préjugés forment le ramassis le plus contradictoire, le plus cocasse et le plus odieux », page 107).

Ebahi parce qu’il y a des pages superbes, malgré tout, dans cette œuvre marquée par la souffrance et par la détestation. J’avais lu Le Feu follet, il y a plusieurs années, sans être ébloui par cette prose dense mais alambiquée – le thème aurait dû me séduire, pourtant, mais la magie n’avait pas opéré. En revanche, Rêveuse bourgeoisie m’a bouleversé. C’est un long et beau roman, au réalisme fin, dont l’argument est proche de celui de Gilles : un jeune homme sans caractère mais viveur, intéressé par l’argent mais peu carriériste, concluant un mariage d’intérêt – voué, par la force des choses, à l’échec.

Je connais peu de romans français du 20ème siècle aussi bien ficelés – du moins, dans cette veine sage, dans ce genre de réalisme mesuré. On compare souvent Gilles à Aurélien d’ Aragon, et il est vrai que les protagonistes de Drieu, dans Gilles et Rêveuse bourgeoisie, sont étonnamment proches de celui d’Aragon (les deux auteurs ont d’ailleurs été proches, avant de se brouiller – le Journal de Drieu réservant quelques piques savoureuses contre l’auteur des Beaux quartiers) : des hommes indécis et rêveurs, plein de charmes et que leurs velléités rendent agaçants.

Drieu est moins brillant qu’Aragon, moins clinquant, ses pouvoirs créateurs sont moins étendus, moins incroyablement vastes. Mais ses romans, plus modestes, sont plus tendus, mieux organisés autour de quelques idées forces – Aurélien, sublime par moments, se perd souvent dans d’interminables brumes romanesques.

Refermant Rêveuse bourgeoisie, j’ai eu le sentiment d’avoir mis la main sur une Colette moins précieuse, un Montherlant moins rigide, un Mauriac moins souffreteux, un Proust plus accessible, un Balzac moins fantaisiste, un Zola débarrassé des longueurs… Un modèle d’art français (dans le sens d’art décrivant les réalités françaises), une référence d’artisanat romanesque, un peu daté par ses moyens (il est de bon ton d’ironiser sur le réalisme au 20ème siècle) mais indéniablement raffiné.

La dernière partie, donnant la parole à la fille du protagoniste, constatant l’ampleur du désastre et choisissant de vivre malgré tout, est tout simplement magnifique : plus lyrique, pleine de passion charnelle et de constats graves (« C’est de la mort des nôtres que nous mourons », p 525), elle achève d’emporter l’adhésion du lecteur, qui pouvait craindre que la désillusion ne finisse par assécher l’œuvre.

Parmi les nombreuses et belles pages de ce roman sur la bourgeoisie normande déclinante :

« C’était pendant l’été que la famille Ligneul reprenait le sentiment de sa dignité. On louait une villa au bord de la mer et l’on jouissait pleinement de l’illusion d’avoir une maison, une terre. Bien que beaucoup moins aisés que M. et Mme Ligneul, les parents de chacun d’eux avaient eu des champs, des maisons pas des plus grandes, mais bien solides – transformés en valeurs mobilières – balayées par l’évolution des fortunes. Nos gens ressentaient cette déchéance imposée par la marche des choses et ils avaient rêvé jusqu’à ces derniers temps de revenir au point de départ et d’acheter une propriété. Mais les folies de Camille avaient contrecarré ce vœu profond. » (Rêveuse Bourgeoisie, Folio, page 283).

mardi 29 novembre 2011

La mort ordinaire dans les rues de Paris



Il y a quelques jours, moment de stupeur et d'émotion devant une chapelle ardente, à deux pas de l'église du métro Jourdain. Une Sdf qui squattait le même matelas depuis des années venait de nous quitter. Mimi, victime d'un arrêt cardiaque à 57 ans... Les gens l'avaient plutôt évitée, de son vivant. Constamment ivre, elle n'avait fait qu'apostropher les passants pour leur demander des cigarettes. Ses amies d'infortune étaient parfois plus agressives, mais non moins touchantes. Elle avait fait partie du décor. Nous l'avions croisée tous les jours et nous nous étions faits à sa présence. Quelques personnes ont éclaté en sanglots devant les bougies... Nous savions que l'histoire finirait de cette façon, et j'imagine que tout le monde ou presque a ressenti une grande impuissance, en même temps qu'une grande tristesse.

Hasard des calendriers, et au risque de paraître futile en bifurquant vers la littérature, je finissais le même jour un roman de Simenon, Maigret et le clochard, que j'avais décidé de lire depuis que j'avais appris qu'il était considéré par certains comme le mieux écrit de l'auteur. C'est un petit livre agréable, racontant une enquête à propos d'un clochard qu'on a tenté de noyer, près du pont Marie. Les atmosphères se mêlent, sur fond de désespoir ordinaire et de rivalités familiales. Ce n'est pas le style qui m'a plu, au demeurant fort simple, mais bien la justesse et la force des sentiments dont la peinture est tout juste esquissée. Cela m'a rappelé l'un des "romans américains" de Simenon, lu l'année dernière, tout imprégné de vapeurs alcoolisées - et je préfère, je crois, les drames familiaux de Simenon à ses romans de format policier.

A propos de style, j'ai remarqué une curieuse particularité chez Simenon : dans la plupart des phrases réclamant le passé simple, parce qu'elles décrivent des actions ponctuelles, Simenon préfère l'utilisation de l'imparfait. Après deux cents pages, je n'ai toujours pas compris l'intérêt de cette pratique - Simenon cherchait-il à créer comme une sorte de poésie de la suspension des actes brefs ?

Un joli paragraphe établissant sans doute un parallèle implicite entre le travail de l'enquêteur et celui du romancier:

"Maigret parlait rarement à sa femme d'une enquête en cours. Le plus souvent, d'ailleurs, il n'en discutait pas avec ses plus proches collaborateurs à qui il se contentait de donner des instructions. Cela tenait à sa façon de travailler, d'essayer de comprendre, de s'imprégner petit à petit de la vie de gens qu'il ne connaissait pas la veille." (page 107)

lundi 14 novembre 2011

Le chapitre 4 du Système Victoria, d'Eric Reinhardt



Ce que je préfère dans le dernier roman d'Eric Reinhardt (Le Système Victoria, Stock, 2011), l'un des romans les plus célébrés en cette rentrée 2011 (et le vainqueur, pour l'anecodte, du fameux Prix Trop Virilo dont j'ai parlé ici-même), ce ne sont ni les digressions sur l'érotisme du capitalisme, ni les scènes érotiques elles-mêmes, ni les dialogues sur les différences entre la droite et la gauche, ni les rebondissements de l'intrigue économique (le narrateur est en charge d'un immense chantier parisien), mais le chapitre 4 en son entier, qui se détache singulièrement à mes yeux.

Il y est question de la déchéance de la petite amie du narrateur, Sylvie, lorsqu'ils sont encore jeunes. On la voit progressivement sombrer dans les délires et frôler la schizophrénie. Le narrateur est très touché par cette épouvantable souffrance, et le père, militaire aux principes rigides (comme il se doit), rejette la faute sur son beau-fils, qu'il trouve beaucoup trop féminin à son goût. Les quelques jours de coma de Sylvie, venant clore cet épisode de profonde dépression, scelleront le destin du narrateur.

La précision des descriptions, le souffle du chapitre, la tension dramatique m'ont fait penser à quelques classiques évoquant la chute dans la folie (je pense à Mademoiselle Else de Schnitzler), et par contraste l'histoire du narrateur avec sa future maîtresse, Victoria, perd un peu de sa saveur. C'est un véritable petit roman dans le roman, le genre de passage à pouvoir éclipser le reste de l'oeuvre - sans doute parce qu'il touche un point sensible. J'avais ressenti la même chose en lisant par exemple Le Bûcher des Vanités, de Tom Wolfe, avec le monologue d'un pasteur noir (si mes souvenirs sont bons), dans la première partie du roman, dont le caractère incandescent avait affadi la suite.

Un passage particulièrement juste, dans ce chapitre 4, sur le "déclassement de soi-même" :

"C'est en désacralisant la vie, c'est en se déclassant soi-même dans la représentation qu'on peut s'en faire (au lieu de sanctifier la réalité et d'en attendre des événements qui en seraient l'écho sacré), c'est en envisageant l'existence comme un lieu de hasards, d'efforts, d'accidents, de volonté, de transactions, de compromis, de trahisons ou de rapports de force - c'est alors qu'on peut décider de ne plus différer et de se mettre à vivre, de se jeter avec les autres dans la fosse aux lions et de s'y battre. C'est quelque chose que j'ai mis des années, des années, des années à comprendre." (Le Système Victoria, page 134)

Au passage, légère surprise en lisant, page 305, la phrase suivante :

"Je lui réponds que ce coma s'est solutionné un matin par le réveil de Sylvie."

J'avais peur que ce verbe affreux de "solutionner", qui a déjà contaminé le vocabulaire journalistique, contamine aussi celui de la littérature, et il semble que ce soit chose faite...

vendredi 4 novembre 2011

Joey Starr, rappeur pour bobos ?


Rihanna - We Found Love par umusic

1) Une élève de BTS, s'accordant une pause en regardant des clips sur un ordinateur du lycée, s'étonne que la dernière vidéo de Rihanna (ci-dessus) utilise des coloris vieillots. "C'est comme dans un vieux film... - Comme dans un vieux film ? - Bah oui... Des films de votre époque, quoi..." (Rires gênés)

2) Au cours de cette même pause, je parle de rap avec un élève : Snoop, Lil Wayne, Drake, Booba... " Et JoeyStarr, tu as écouté son dernier album ? - JoeyStarr ? Oh, très peu pour moi... " (Sous-entendu, sans doute : ce rappeur d'une autre époque, écouté maintenant par les vieux... Pire : par les bobos...)

3) Dans un café parisien, le patron fait passer un entretien d'embauche à un jeune homme à piercing. Il examine le cv du candidat.

- Je vois que vous avez quitté votre travail de 2002, et que vous n'avais pas travaillé pendant un an.

- Oui, c'était un chagrin d’amour… J'ai été très malheureux à cause d'une fille... Il valait mieux que j'arrête.

- Et en 2004, vous n'êtes aussi resté que deux mois pour ce poste ?

- Celui-là, euh… Management à l’américaine… Insupportable ! J'aime pas trop ça, les petits chefs qui pressent les salariés comme des citrons... Vous savez, c’est l’histoire de l’œuf et de la poule… Un moment, la poule, elle peut plus, quoi…

- Vous ne supportez pas la pression ?

– Euh, non ! J’aime la pression ! Mais bon, quand c’est constructif, quoi… Ce que je supporte pas, c’est vraiment ceux qui abusent de leur pouvoir…

- Les connards ?

– Oui, c’est ça, les connards !

– Je vous rassure, on n’est pas des connards ici… Et ce poste, là ?

– Euh… J’étais arrivé en retard… Rien qu’une fois ! Je vous jure… Ils m'ont viré pour cinq minutes de retard !

- C’étaient des connards, eux aussi ?

– Euh, en fait, oui.

– Votre principale qualité ?

– La ponctualité. Mais aussi, je suis honnête, je suis franc.

– J’ai vu ça.

mardi 1 novembre 2011

L'ermite éminemment cultivé (Sylvain Terron, Dans les forêts de Sibérie)


Sylvain Tesson "je voulais fuir la vie... par Europe1fr

Sylvain Tesson raconte dans son dernier beau récit (Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, Juillet 2011) les mois qu’il a passés dans un coin reculé de Sibérie, sur les bords d’un lac. Avec pour seule compagnie, quelques livres. Dans son journal il fait la part belle aux réflexions sur le monde, et ses lectures lui permettent précisément d’affiner sa pensée.

D'ailleurs, l'auteur nous offre moins le récit d’une expérience brute, que l'évocation d'une nature passée par le filtre de la culture. Ermite bardé de références littéraires, il pose entre ce qu'il vit et lui-même comme un écran de mots et de pensées. Ce sont les grands espaces disciplinés par les livres, puis les livres revigorés par l'expérience.

Les pages 112-113 nous en offrent un bel exemple : un long paragraphe de synthèse sur L’amant de Lady Chatterley, où Tesson rappelle que l’héroïne de Lawrence s’effrayait de l’épuisement physiologique de l’Angleterre du 19ème, arc-boutée sur une industrie qui la dévorait. Elle ne trouvait l’apaisement qu’en renouant contact avec une nature enchanteresse. « Lawrence savait que la douceur des campagnes est un visage de la beauté. »

Sylvain Tesson fait suivre cette analyse d’un paragraphe beaucoup plus court, à propos de la Sibérie :

« Ce soir, je regarde le lac, assis sur le banc de bois, sous la conque des cèdres. Avant toute chose, un beau paysage devant les yeux. Ensuite tout peut s’arranger, la vie peut commencer. Lady Chatterley a raison. Je l’accueillerais bien quelques jours ici, me dis-je avant de rentrer me coucher. »

Le livre de Tesson est hanté par la littérature, au moins autant que par les déserts de neige. Ses lacs gelés ressemblent à des pages encombrées de mots sur lesquelles il resterait à écrire quelques phrases.

J’ai cru déceler également un ton proche de celui de Sollers dans certaines digressions faisant l’éloge de la solitude et de l’écart. Ainsi, page 118 :

« Je lis des vers chinois en sirotant une vodka. Le monde peut s’effondrer, en aurai-je un écho ? Une cabane est un bunker de bois. Le beau blindage que celui des rondins ! Les poutres de pin, l’alcool et la poésie forment un triple caparaçon. « Ma cabane est loin et moi, je ne sais rien » : un proverbe russe né dans les taïgas.

Aux antipodes, les diktats de Paris : « Tu auras une opinion sur tout ! Tu répondras au téléphone ! Tu t’indigneras ! Tu seras joignable ! »

Credo des cabanes : ne pas réagir… ne jamais rebondir… ne pas décrocher… flotter légèrement saoul dans le silence neigeux… s’avouer indifférent au sort du monde… et lire les Chinois
. »

Ou bien, page 120 :

« La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de traces numériques, plus de signaux téléphoniques, plus d’impulsions bancaires. »

Encore une fois, la culture affleure dans chaque phrase de Sylvain Tesson - que les références soient explicites ou non. L’ermite se met à l’écart, mais n'oublie pas d'emporter avec lui le considérable bagage de tout honnête homme.

samedi 15 octobre 2011

Virignie Despentes / Le blues de la classe moyenne


Despentes : "les hétéros s'emmerdent" par asi

Ce n’est pas Houellebecq, pourtant un habitué du Monoprix, que j’ai croisé dans le supermarché de mon quartier la semaine dernière, mais Virginie Despentes, que je n’ai pas voulu déranger pour lui dire que je venais de lire sa préface à la réédition du classique de Lydia Lunch, Paradoxia, au Diable Vauvert, une hallucinante descente dans les arcanes autobiographique de l’auteur. Sexualité débridée, volontiers brutale et scatologique, atmosphères urbaines déjantées, portraits de junkies pathétiques ou flamboyants… Lydia Lunch est un Bukowski au féminin, un Burroughs rageur et jouisseur.

Elle annonce la couleur dès la page d’ouverture :

« J’ai été tellement malmenée par les hommes – un homme : mon père – que je suis devenue comme eux. Tout ce que j’adorais en eux, ils le méprisaient chez moi : le caractère impitoyable, l’arrogance, l’obstination, la distance et la cruauté, ma nature froide et calculatrice, qui n’entendait que ma propre raison. Inconsciente de ma brutalité et de mon égoïsme à l’égard des autres, j’étais incapable d’assumer les conséquences de mon comportement. J’étais égoïste et égocentrique, sans remords. Un animal mû par l’instinct, marchant à l’intuition, toujours à la recherche de la prochaine proie juteuse, insouciante ou crédule. Mon but était rarement de mutiler ou de tuer, mais toujours de satisfaire. De ma satisfaire. Si c’était aux dépens de la fierté, de la vanité ou même de l’existence d’autrui, tant pis. Mes intentions étaient toujours sincères. Envers moi-même. » (Paradoxia, page 19)

Elle enfonce le clou avec ce genre de passage :

« Ces deux blacks-là savaient ce qu’ils voulaient, et ils avaient payé pour ! Une fois qu’ils se furent enfilé une douzaine de lignes, ils bandaient ferme et avaient faim de nos chattes. Des chattes de Blanches, roses et bonnes, des chattes qui cognent, montent et descendent, se farcissent des queues longues et dures en un va-et-vient monotone, un martelage sans fin. Des chattes qui savaient comment gagner ce dollar. Une déferlante, un travail de sape qui durerait jusqu’à ce que bite et chatte soient tellement à vif qu’on ne puisse plus les toucher ; trop à vif pour baiser, tellement à vif qu’on ne pouvait même plus les regarder. » (page 82) Lydia Lunch n’est sûrement pas l’une de ces féministes à condamner la prostitution !

Pour en revenir à Virginie Despentes, un passage de l’interview qu’elle a donné dans les Inrocks du 12 octobre 2011 en compagnie d’Orelsan m’a singulièrement interpellé :

« On [les enfants de fonctionnaires] n’est pas tant représentés que ça, dans l’art. Quand je dis enfants de fonctionnaires, je le pense vraiment, je l’entends quand j’écoute ce qu’écrit ou rappe Orelsan. Nos parents avaient des valeurs très fortes et elles ne veulent plus rien dire : la politique, une certaine vision du monde, la morale, l’éthique, le mérite aussi. Si tu travailles bien et que t’es honnête, eh bien, oui, tu pourras progresser. Nos parents n’avaient pas peur et ils ont eu raison, vu leur génération. Nous, ça ne nous servira à rien. Je pense qu’il existe un spleen du fils de fonctionnaires (rires). »

Ce blues de la classe moyenne, son lancinant sentiment d’échec, je l’ai rapidement évoqué dans Suicide Girls et j’ai bien l’intention d’y consacrer un autre livre.

jeudi 13 octobre 2011

Quand Aragon se prend pour Céline



En grand admirateur d’Aragon – je le tiens pour le plus grand styliste français du 20ème, le plus brillant, celui qui possède la palette la plus large – je relis les premiers chapitres d’Aurélien et j’y retrouve malgré tout, en dépit de son étourdissante virtuosité stylistique, un défaut fréquent chez l’auteur, un défaut moins marqué dans ses premières œuvres comme Le libertinage ou Le paysan de Paris, un défaut qu’on remarque en fait principalement dans ses romans-fleuves : le caractère artificiel des multiples marques de discours indirect libre, jetées ici ou là, comme par négligence, dans une prose par ailleurs admirablement tenue, une manière sans doute de rendre l’ensemble encore plus fluide, plus vivant.

Par exemple, page 39 de l’édition Folio :

« Un soir d’été 1916, dans les Hauts de Meuse, le sous-lieutenant Aurélien Leurtillois avait vu débarquer un médecin auxiliaire fraîchement nomme, affecté au bataillon du énième d’infanterie où il était chef de section à la 13e compagnie. Une compagnie de durs, avec un capitaine sorti du rang, tous buvant sec, coureurs de filles, aimant le chahut, et des croix de guerre faut voir. »

Le problème est que cela sonne faux, je trouve, et même assez prétentieux. Sous couvert de capter les flux de pensées, de saisir le langage de la vie quotidienne, Aragon donne le sentiment de s’abaisser à parler comme tout le monde. Il joue les Céline l’espace de quelques mots, pour retrouver la ligne d’après toute l’arrogance d’une langue sublimement classique.

Autre exemple, page 69 :

« Le cyclone, c’était une femme qui venait d’entrer. Il y avait un homme derrière elle, mais c’était une femme qui venait d’entrer derrière elle, mais c’était une femme qui venait d’entrer. Pas tant un cyclone que quelque chose comme l’air de la mer. On n’aurait pas su dire ce qu’il y avait de si différent en elle des autres gens, mais oh lala ce que c’était différent ! »

Et puis c’est un trait de style qui sent son ironie vis-à-vis des pensées communes. Voilà comme les gens voient les choses, nous dit Aragon, voilà ce que sont les réflexes mentaux, et il n’y a pas de quoi être fier…