La littérature sous caféine


vendredi 1 avril 2011

Journaux d'écrivains : jusqu'où peuvent aller, légalement, les révélations ?


Gimme shelter - The Rolling Stones par musiclivesat

(Vidéo : Gimme Shelter, l'une des chansons les plus impressionnantes des Rolling Stones...)

Poursuivant ma découverte des journaux, je lis les deux volumes de celui de Matthieu Galey, éditeur et critique, disparu jeune (52 ans). C'est un journal moins obsessionnel que beaucoup d'autres, car davantage composé de portraits, d'anecdotes, de souvenirs de voyage (donnant lieu à de nombreuses belles pages, tour à tour satiriques, élégiaques, nostalgiques...) que d'évocations de tourments personnels.

Le plaisir est grand, bien sûr, de découvrir la vie du "milieu des lettres", ses grandeurs et ses mesquineries, d'autant plus que Matthieu Galey pose sur toute chose un regard à la fois ironique et tendre. La plupart du temps, il se contente de décrire les manoeuvres et les coups bas sans vraiment les juger. On découvre une Yourcenar mégalomane et prétentieuse, un Robbe-Grillet fanfaron, une Sarraute enjouée... Galey réserve des piques à quelques oeuvres, notamment celle de Sartre, qu'il estime à plusieurs reprises devoir être "dégonflée" par rapport à celle d'autres auteurs plus modestes, d'apparence mais plus profondes (comme Jules Renard).

A propos de ces anecdotes sur le milieu des lettres, je me demande d'ailleurs quelle est la législation : quelqu'un se retrouvant dans ces pages, annoncées comme autobiographique, peut-il porter plainte (que les pages en question soient diffamatoires ou non) ? A-t-on le droit de refuser d'apparaître dans un tel livre ? Les descendants d'un auteur disparu peuvent-ils à leur tour refuser que ce dernier soit évoqué ? Galey en égratigne beaucoup, des "fausses valeurs littéraires", et j'imagine les grincements de dents que la parution des deux volumes de son journal ont pu provoquer...

mercredi 23 mars 2011

Bonheurs de l'âge mûr



Picasso, les dernières années de sa vie, de plus en plus facétieux, forçant le trait et riant de ses propres débordements d’imagination sexuelle.

Sollers, plus solaire que jamais dans son dernier livre en date, Trésors d'amour, dans lequel il relit Stendhal à la lumière de son propre appétit d'intelligence et de joie.

Colette, sereine et sensuellement attachée au monde, dans son tout dernier livre, Le Fanal bleu, comme dans cette belle page où elle constate les renoncements de la vieillesse sans pourtant s’en attrister : « O découvertes, et toujours découvertes ! Il n'y a qu'à attendre pour que tout s'éclaire. Au lieu d'aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du coeur, pareil à celui du ressac ? Rien ne dépérit, c'est moi qui m'éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert : c'est assez pour que je triomphe de ce qui m'assiège. »

Cette joie qui s'approfondit avec les années, résultat d'une intense quête personnelle ? D'un tempérament fort ? D'une vie tournée vers les arts ? Ou bien simple effet de l'apaisement - les combats qui s'estompent, le sentiment du devoir accompli, le regard ironique porté sur les carrières et les ambitions ?

jeudi 17 mars 2011

Les trois péchés capitaux de Léautaud

J’ai dévoré le premier volume du fameux Journal littéraire de Léautaud. Encore une fois, je suis frappé par l’hypnose que provoquent les journaux d’écrivains : prose parfois banale, souvent répétitive, et pourtant forte de cet effet de réel qui rattrape beaucoup de faiblesses.

Je pense qu’il y a aussi, de ma part, bien sûr, une fascination pour les auteurs eux-mêmes : de quelle manière ils s’en sortent, comment ils s’accommodent des échecs, comment ils s’organisent pour écrire…

Plaisir, aussi, de voir s’animer quelques autres figures du monde littéraire. Léautaud fréquentait, en ce début de 20ème siècle, Valéry, Mallarmé, Goncourt, Gourmont, Schwob, beaucoup d’autres tombés dans l’oubli, et ces pages ont renouvelé mon intérêt pour eux.

Comme dans tout journal, il y a des obsessions qui se dégagent – et il est presque effrayant de voir combien les vies paraissent se résumer à quelques pensées, quelques soucis, quelques plaisirs renouvelés d’année en année. Dans le cas de Léautaud : son peu d’entrain à vivre, son ennui en société, son plaisir à relire Stendhal, ses promenades dans Paris, quelques amitiés (sans lyrisme), quelques intrigues dans le monde des lettres…

Il y a aussi, émaillées dans les 350 pages de ce premier volume, des remarques d’apparence anodine mais qui rendraient sans doute le texte impubliable aujourd’hui… Des notations dispersées, des aperçus de trois aspects de son œuvre qu’on ne lui pardonnerait plus : la misogynie, l’antisémitisme et la pédophilie. Trois pôles inavouables, trois pôles incandescents d’incorrection radicale et condamnable ! C’est presque drôle de les trouver aussi innocemment présentes dans un texte qui les concentre tous les trois. Un siècle a passé, un siècle où des guerres, des révolutions et des lois ont changé la donne, et rien que pour ça, le texte de Léautaud vaut témoignage.

Sur les femmes, par exemple :

« Il n’y a pas à dire : les femmes ont un cerveau à part, sur lequel rien ne prend. Entêtement et médiocrité, les voilà toutes. Elles vivent dans la minute, mais pas plus, ni avant, ni après. Aucune liaison dans le fonctionnement cérébral. Et avec cela, une logique ! Par moments, je pense à m’en aller, à tout planter là. » (page 177)

Un exemple de page satirique (la satire nous donne les meilleures pages de ce journal, avec les passages de nostalgie…), où Léautaud se moque de Mirbeau :

« Pour ce qui est de l’objet précis de ma visite, l’impression que je rapporte n’est pas bonne. J’ai trouvé tout le contraire de Descaves, c’est-à-dire un homme qui fait des phrases, qui parle, mais qui ne vous écoute pas. A part cela, de quoi m’amuser n’a pas manqué. J’ai commencé par remercier Mirbeau de sa bienveillance pour moi, d’avoir ainsi parlé de moi, à plusieurs reprises, sans me connaître. « Mais non, non. C’est moi qui dois vous remercier des heures délicieuses que vous m’avez fait passer. » Première fadeur, flatterie, politesse presque bête, étant donné qu’en face de Mirbeau je suis un tout jeune écrivain. Ensuite : « Ah ! s’il n’y avait que moi, si cela ne dépendait que de moi, il y a longtemps que vous l’auriez eu, le Prix Goncourt. Mais voyez-vous, il y a Descaves… C’est lui qui fait tout, qui décide de tout, c’est inimaginable !... » Etant donné la peine que Descaves a prise de se déranger deux fois pour moi, sans me connaître, et à un an d’intervalle, cette façon chez Mirbeau de me le montrer opposant est plutôt drôle. » (page 355)

lundi 21 février 2011

Flaubert est-il Madame Bovary, oui ou non ? (Jean Dutourd et la vérité romanesque)


Hommage à Jean Dutourd
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De Jean Dutourd, je ne connaissais qu’une poignée d’ articles et un petit livre de souvenirs, que j’ai lu voilà plus de quinze ans - ainsi que des pages que j’ai grappillées ici ou là et que j’ai trouvées enlevées, notamment lorsqu'il s’agissait d’incipits.

Il avait semble-t-il ses admirateurs, comme ses détracteurs, qui lui reprochaient notamment (je pense aux Inrocks) d’être un sévère réactionnaire (ce que paraissait confirmer ses interventions sur Radio Courtoisie).

Aussi je suis assez surpris, me décidant à lire un de ses plus grands succès, Au bon beurre, de découvrir une satire corsée des « Français moyens de droite sous l’Occupation » - c’est du moins ce que je crois décrypter de son projet. On a droit à tous les clichés : antisémitisme, délation, médiocrité crasse, avarice, laideur… Il n’y a pas jusqu’à la couverture qui ne souligne méchamment toute l’horreur que ces personnages nous inspirent : un homme gras, sardonique, avec la même moustache que Hitler, arborant un tablier aux couleurs de la France et faisant le signe nazi… Impossible, en l’occurrence, d’insister davantage sur l’ignominie d’un certain type d’homme.

Dans ces conditions, comment interpréter ce roman ? Dutourd rejetait-il ses personnages avec d’autan plus de hargne qu’il s’y reconnaissait en partie ? A-t-il évolué dans sa carrière ? Est-il possible d’être à la fois réactionnaire, au début du 21ème siècle, et d’accabler de son mépris la figure du lâche et du veule dans la France de Vichy ?

Dans la préface (de loin la meilleure page du livre), Dutourd se plaint d’avoir été accusé de ressembler au crémier collabo qu’il dénonce… Bien curieuse polémique, en définitive, tant le trait de Dutourd me semble dénué de toute ambiguïté (d'autant que lui-même a été résistant et s'est évadé après sa capture). Le problème est même inverse : Dutourd dénonce avec tant de rage que le procédé finit par être louche. Il n’y aurait donc pas complaisance du romancier vis-à-vis de son personnage, mais caricature tellement poussée qu’elle en deviendrait douteuse.

Le premier paragraphe de la préface fait mouche : Dutourd se moque de ceux qui identifient le romancier et son personnage. En l’occurrence, il a raison. Le seul problème, et cela complique singulièrement la donne, c’est que certains de ses écrits annexes ont apporté de l’eau au moulin de ceux qui l’accusaient d’être complice de son personnage.

« Corneille a tué son beau-père puisqu’il a peint Le Cid, et ensuite assassiné sa sœur puisqu’il a écrit Horace. Joli monsieur ! Cervantès se prenait pour un chevalier du Moyen Age car il a fait Don Quichotte. Victor Hugo était bagnard, sinon comment aurait-il eu l’idée de Jean Valjean ? Quand (sic) à Goethe, c’était le diable ; la preuve : il a imaginé Méphisto. » (Au bon beurre, préface)

Quoi qu’il en soit, il me paraît assez sain, en général, de poser comme préalable à la lecture d’un roman le fait que le romancier soit distinct de son personnage (la question ne pouvant jamais être tranchée, en fin de compte, autant prendre au pied de la lettre la mention : roman). N’écoutez pas Flaubert disant « Madame Bovary, c’est moi ! » Ce genre de propos ne réduit-il pas considérablement l’espace de liberté que représente encore le roman ?

jeudi 3 février 2011

Edouard Glissant à Tokyo


Patrick Chamoiseau & Edouard Glissant sur Obama
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Edouard Glissant, présenté par l’édition du Monde du 4 février comme « le chantre éloquent de la diversité, du métissage », vient tout juste de décéder. J’aimais certains de ses livres, marqués par une poésie sensuelle et luxuriante qui me rappelait celle de Saint-John Perse.

J’aimais aussi une notion qu’il défendait souvent, celle d’opacité. René de Ceccatty y fait référence dans l’article qu’il consacre aujourd'hui au poète martiniquais dans Le Monde : Glissant défendait le processus de « créolisation », « opposé à toute légitimité autoproclamée, à tout système imposé, à toute identité enracinée dans le refus de l’autre, à tout pouvoir, à toute idéologie. L’ « opacité » même devient une caractéristique positive, en contraste avec « la fausse clarté des modèles universels » ».

Mais ce que je retiendrai surtout de Glissant, c’est ma rencontre avec lui lorsque, à Tokyo, j’étais « chargé du livre » à l’ambassade de France, aux alentours de l’année 2000. Jeune homme alors un peu perdu, très maladroit dans ma gestion des affaires quotidiennes, je l’ai reçu, lui, sa femme et son fils, pour une série de conférences, et nous avons passé quelques jours ensemble dans la capitale japonaise. J'étais chargé de ses déplacements et de l'organisation des journées. Malentendus sur les horaires, impression tenace d’être débordé par l’emploi du temps… J'ai été très reconnaissant à Glissant d’avoir pris le parti de rire de ces contretemps : « Aymeric Patricot, m’a-t-il dit dès le deuxième jour, c’est la catastrophe sympathique… » (ou la catastrophe tranquille, je ne sais plus).

Il se moquait par ailleurs volontiers de mon supérieur, qu’il trouvait prétentieux, et j’avais trouvé ça très drôle – je rencontrerais certains autres auteurs qui manifesteraient beaucoup plus de goût, eux, pour les gesticulations snobs du conseiller culturel que pour les maladresses de son subalterne…

jeudi 16 décembre 2010

Le pudding de formules (Les Mots, Jean-Paul Sartre)


jean paul sartre 1sur4
envoyé par lumierecomune. - Rencontrez plus de personnalités du web.

Sartre a été mon premier dieu littéraire. En classe de cinquième je découvrais la Nausée, expliquant dans un exposé devant mes camarades le dégoût qu’inspirait au narrateur la présence toute matérielle, impénétrable, d’une racine dans un jardin public ou même de sa propre main posée sur une table. Plus de vingt ans plus tard, je continue à tenir les analyses de Sartre sur la conscience, l’angoisse et la liberté pour certaines des analyses les plus éclairantes sur le comportement des hommes ou le sens que l’on peut donner à sa vie – bien que j’aie pris conscience de tout ce qu’elles devaient à quelques prestigieux prédécesseurs de Sartre.

Je relis en ce moment Les Mots, cette autobiographie concentrée que certains tiennent pour le meilleur livre de Sartre, son plus beau comme son plus touchant, et je suis frappé par trois choses.

Tout d’abord le sens de la formule. Le style de Sartre fait feu de tous bois pour gonfler chaque page d’impressionnantes séries de jeux de mots, de faux paradoxes, de figures de rhétoriques… C’est brillant, trop brillant, même, les premières pages notamment me faisant l’effet d’un véritable pudding de formules, relativement indigeste. La fluidité se perd quelque peu sous l’amas de traits d’esprit, Sartre donnant l’impression de jouer au grand écrivain. Que cherchait-il à prouver ici ? Les plus belles pages (et il y en a de magnifiques, comme la fameuse description de la bibliothèque du grand-père) sont aussi les plus simples, ou celles qui brodent joliment autour d’une idée unique.

Second sentiment, celui d’une grande force d’ironie… Sartre se moque de toute chose, et notamment de lui-même, fait la satire de tout ce qu’il voit, se montre très lucide sur la fausseté de certaines de ses postures d’enfant. Mais alors, je ne peux m’empêcher de regretter qu’il n’ait pas gardé cette distance vis-à-vis de lui-même tout au long de sa carrière. Pourquoi sourire autant en scrutant sa propre enfance et prendre un esprit de sérieux si plombant, si terrifiant, même, dans chacun de ses combats d’adulte ? Pourquoi ne pas avoir préservé ce réflexe de l’ironie vis-à-vis de soi-même ? Cette évocation de l’enfance sous le signe de l’humour n’est-elle pas la condamnation implicite de toutes les postures prises par la suite ? Si moqueur sur l’enfant, si peu moqueur sur l’adulte… Sartre me fait vraiment l’effet d’un champion de cette mauvaise foi qu’il dénonçait par ailleurs (on en connaît d’autres, des écrivains professant une ironie qu’ils n’appliquent jamais à eux-mêmes). Cela n’ôte rien à mon admiration pour le styliste ou le penseur, mais cela diminue considérablement mon admiration pour l’homme.

Enfin, je suis frappé par l’utilisation qu’il fait des deux points : quasiment une phrase sur deux. J’ai moi-même mis dix ans à me débarrasser de ce que je considérais comme un tic d’écriture, et je me rends compte que l’habitude m’en était peut-être venue après la lecture de Sartre, précisément. J’aurais vraiment tendance à penser qu’il s’agit d’une lourdeur, mais je comprends qu’on puisse défendre cela comme un trait de style. En tout cas, dans ce livre, la fréquence des deux points me semble liée à lavolonté de donner dans la formule que je soulignais plus haut. Démonstration perpétuelle, didactisme, heurts de l’intelligence dissèquant le réel… Dans le genre de l’autobiographie rehaussée de pensée, Beauvoir sera plus gracieuse me semble-t-il.

dimanche 12 décembre 2010

L'éloge des objets manufacturés (Colette/Houellebecq)



J'entame ma lecture intégrale de l'oeuvre de Colette, dont j'admire d'ores-et-déjà certains livres, suivant un ordre chronologique inversé : je commence par le tout dernier livre, Le Fanal bleu. J'y retrouve l'écriture si particulière de Sidonie-Gabrielle (prénom de Colette), à la fois précieuse et maniérée, mais si riche de mots précis, d'expressions colorées, de notations sensorielles baroques.

Dans cet ultime ouvrage, Colette se rapproche encore davantage de la prose poétique vers laquelle elle a toujours lorgné : moins de romanesque, moins de portraits, davantage de descriptions d'atmosphères et de lieux...

Le très beau passage suivant m'a fait penser à Houellebecq et au suprenant éloge qu'il fait, dans La Carte et le Territoire, des objets manufacturés. Dans une page assez drôle, le narrateur regrette que l'on prête davantage d'attention à certains animaux insignifiants en voie de disparition qu'à de magnifiques objets que l'on ne fabrique plus... (Avis que je ne partage d'ailleurs pas, toujours très touché par l'annonce de la disparition, chaque année, de centaines d'espèces animales). Comme Houellebecq, Colette s'émeut qu'on ne puisse plus trouver certains petits chefs d'oeuvres de savoir-faire - et cela donne de merveilleux paragraphes aussi ciselés que ce qu'ils s'attachent à décrire:

"Un étrange bien-être se peut donc puiser dans l'aspect, le contact de certaines "fournitures" que n'a jamais régies, ni modifiées, aucun souci d'esthétique ou de modernité ? Bien sûr. Mais c'est parce que je suis encore riche, je n'utilise pas à la manière ordinaire. Dans un sens magique de contemplation et d'évocation, je m'enrubanne de mercerie. Vous ne vous figuriez tout de même pas qu'elle a su, ma main droite un peu pelotonnée par l'habitude d'écrire, enfanter ce chef-d'oeuvre de régularité, de discret relief, de solidité : une boutonnière de vêtement masculin ? J'entends la boutonnière au point de festion, naturellement. L'autre, la boutonnière dite passepoilée, n'offre aucune poésie." (Le Fanal bleu, Livre de poche, page 20)

vendredi 3 décembre 2010

"La honte d'écrire des choses si dures..." (Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne)


Caméras subjectives : Emmanuel Carrère
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Le passage suivant du beau livre d’ Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne (Folio, 2010), m’a fait sourire parce que je m’y suis reconnu :

« Elle avait lu mon livre L’Adversaire, que Juliette lui avait conseillé en disant que j’étais le nouveau fiancé d’Hélène, et elle l’avait trouvé très dur. J’ai reconnu que oui, c’était dur, qu’il avait été dur pour moi aussi de l’écrire, et je me suis senti vaguement honteux d’écrire des choses si dures. Les gens que je fréquente, cela ne leur pose pas de problème qu’un livre soit horrible : beaucoup y voient au contraire un mérite, une preuve d’audace à mettre au crédit de l’auteur. Les lecteurs plus candides, comme la mère de Patrice, sont troublés. Ils ne jugent pas que c’est mal d’écrire ça, mais se demandent tout de même pourquoi l’écrire. Ils se disent que le type gentil et bien élevé qui les aide à couper en rondelles les concombres, qui a l’air de sincèrement prendre part au deuil de la famille, que ce type doit tout de même étre bien tordu, ou bien malheureux, en tout cas que quelque chose chez lui ne va pas, et le pire, c’est que je ne peux que leur donner raison. » (Page 89)

Dans ce livre, Carrère reprend un procédé comparable à celui qu’il avait utilisé dans L’Adversaire ou dans Un Roman russe : le récit de choses vues ou entendues (souvent dans le cadre de véritables petites enquêtes), suscitant des échos dans sa propre vie, que l’écriture cherche à saisir de la façon la plus juste possible.

(Au passage, on pourrait raisonnablement définir ce genre d’écrit par le terme si discuté d’autofiction – ce mot-là recouvre des définitions si variées qu’il ne veut finalement plus dire grand-chose, mais on peut s’amuser à le reprendre pour lui donner un sens qui nous paraît approprié. Ainsi, je pourrais m’en tenir dans le cas de Carrère à la définition suivante : l’autofiction serait un travail d’élucidation de soi-même dans le cadre même de l’écriture, à partir d’un matériau tenu pour réel (récit ou autobiographie). Elle serait légèrement différente de la simple autobiographie dans la mesure où la chronologie des faits passerait au second plan par rapport à l’exigence de densité, voire l’originalité du procédé pour rendre compte des faits.)

Passées les considérations d’ordre théorique, quelques remarques sur le livre lui-même :

- L’auteur-narrateur raconte la manière dont il s’est converti, d’une certaine manière, à l’amour, en observant autour de lui de fortes personnalités subir le malheur et garder pourtant quelque chose de lumineux en elles – il décrit en des pages saisissantes ce qu’il a vu du tsunami de 2005, puis s’attache au destin de quelques familles frappées par la maladie, le handicap ou la mort. C’est très touchant, et de nombreuses pages sont vraiment très belles.

- J’ai beaucoup aimé la référence à une pensée de Freud que je ne connaissais pas : « Freud définit la santé mentale d’une façon qui m’a toujours plu, même si elle me semblait inaccessible, comme la capacité d’aimer et de travailler. » (page 322).

- C’est à mon goût le livre le plus réussi de Carrère. Il prolonge une sorte de longue réflexion autobiographique, gagnant en ampleur tout en évitant les incursions, parfois moins convaincantes, vers un ton de provocation sexuelle qui jurait un peu dans le tome précédent (je n’avais que moyennement apprécié l’ouverture d’Un Roman russe, qui me semblait inutilement crue, bien qu’assez courageuse).

- Il y a de longues pages sur le système juridique français (et quelques-unes de ses récentes évolutions), passionnantes en soi, mais qui me font l’effet d’un exercice de style. Elles m’ont rappelé les pages de Balzac sur le système financier dans Illusions perdues : morceau de bravoure réaliste, certes réussi, mais quelque peu fastidieux (quoi que plus fluides et plus tendues chez Carrère).

- Dans le genre autofiction intelligente et sensible, D’autres vies que les miennes me semble ainsi représenter comme un modèle. Mais c’est aussi sa limite : on a parfois l’impression d’un exercice (même brillant) ou de quelque chose d’un peu contraint. En refermant le livre, je me suis demandé si Carrère n’allait pas maintenant évoluer vers des formes plus fantaisistes ou plus ébouriffées…