La littérature sous caféine


mercredi 18 avril 2012

La politique, cette nouvelle pornographie



L’Enfer, dans ma bibliothèque, n’est plus constitué de volumes érotiques – bien que ce rayon-là commence à contenir des choses intéressantes… – mais bien de ces livres d’auteurs que j’appelle les « infréquentables » (Barrès, Maurras…) et que je n’expose qu’avec une certaine gêne : la véritable pornographie, aujourd’hui, n’est-elle pas devenue la politique, ou plutôt l’expression de certaines idées politiques ?

La sexualité n’offusque à peu près plus personne. En revanche, les indignations fleurissent quand il s’agit de discours sur les cultures, sur les races, sur certaines visions de la société. Taisez ces opinions (souvent anciennes) que l’on ne saurait voir… On rougit maintenant des idées plutôt que des pulsions, on cache les expressions de haines plutôt que les manifestations d’amour.

Cette évolution-là n’a rien d’étonnant, au fond – on décriminalise la sexualité à mesure que l’emprise religieuse faiblit, on criminalise (à juste titre) les opinions qu’on estime avoir causé d’irrémédiables dégâts. Elle n’en reste pas moins spectaculaire, et je m’amuse de constater qu’on baisse aujourd’hui la voix quand on cite tel écrivain sulfureux, de la même manière qu’on se couvrait la bouche en disant verge ou con.

Y aurait-il une excitation propre au champ politique ? Les deux excitations communiquent-elles si facilement ? Je me souviens des Bienveillantes, cet incroyable roman dont le mélange troublant d’extrême violence nazie et de sexualité débridée avait en partie expliqué le triomphe. Certains reprochaient à l’auteur d’avoir « empilé » sans cohérence les caractéristiques du personnage : nazi, pervers sexuel, homosexuel porté sur l’inceste… Mais toutes ces choses n’étaient-elles pas liées par un même sentiment de tension sexuelle ?

Bataille associait l’érotisme à la notion d’interdit.
Genet bandait pour les petites frappes et les condamnés.
Criminaliser les opinions, c’est les rendre excitantes… Et c’est un effet inattendu, mais mécanique, des tabous jetés sur certaines conceptions politiques ou sociétales (comme beaucoup le disent par exemple aujourd’hui à propos du racisme : « ce n’est pas une opinion, c’est un délit ! ») : les bibliothèques se réorganisent et ménagent quelques surprenants paradoxes…

samedi 24 mars 2012

Debussy a-t-il défini ce qui pourrait être "un art français de la musique" ?


Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy par... par BMMC

Comme souvent dans les livres d’Ariane Charton, le destin des personnages se déroule avec une sorte de tranquille et comique assurance. Ils évoluent dans un monde parfois mystérieux, ou même franchement inquiétant, mais réservant des moments d’une drôlerie inattendue, drôlerie dont les personnages ne sont pas conscients mais dont le lecteur perçoit, lui, toute l’ironie, tout le grotesque.

Dans Le roman d’Hortense j’avais senti, déjà, le côté vaguement ridicule de ces hommes fréquentés par Hortense Allart (impression très personnelle, cependant, car l'auteur avait été surpris par mes remarques...). Dans la biographie de Debussy qu’Ariane Charton vient de publier (Debussy, chez Folio Bio), j’ai trouvé aussi qu’il y avait matière à sourire à certains épisodes de la vie de Debussy. Par exemple, ces rencontres inabouties avec le compositeur Liszt que le jeune Claude admirait pourtant :

« Le 8, Debussy et Vidal interprétèrent devant Liszt sa Faust-Symphonie transcrite pour deux pianos. Le compositeur hongrois s’endormit pendant l’exécution. Même si, en 1915, Debussy rendit hommage à l’art de Liszt utilisant la pédale comme une respiration, on ne peut pas dire que ces rencontres marquèrent le jeune compositeur. » (Debussy, page 61)

Au-delà de l’atmosphère délicieuse et distinguée des milieux artiste et des salons parisiens, le livre aborde plusieurs aspects passionnants de la vie de Debussy.

Son rapport à la critique, tout d’abord. Tout au long du livre Ariane Charton égrène de nombreux extraits d’articles, des critiques parfois élogieuses de l’œuvre de Debussy mais souvent dubitatives ou franchement hostiles, et c’est une manière originale pour le lecteur de suivre l’évolution de la carrière du compositeur. Serait-ce une fatalité, chez les artistes de talent, de devoir affronter ces tombereaux de critiques, cette violence verbale quasi-perpétuelle ? Debussy semble avoir eu la force ou l’intelligence pratique, en tout cas, d’apprendre à les ignorer.

Un critique écrivait par exemple en 1903 :

« Tout se perd et rien ne se crée dans la musique de M. Debussy… Un tel art est malsain et néfaste… Cette musique nous dissout parce qu’elle est en elle-même la dissolution… Elle contient des germes non pas de vie et de progrès, mais de décadence et de mort. »

Belle et terrible critique, au demeurant, non pas forcément dénuée de raison, mais reprochant à la musique de Debussy ce qu’on peut précisément aimer en elle. Autre aspect à m’avoir intrigué : le souci de Debussy d’inscrire son œuvre dans une certaine tradition française. Je sais combien ce genre de considération peut paraître aujourd’hui daté – la variété des productions nationales, la richesse des influences croisées, l’émergence d’une véritable scène artistique mondiale –, pourtant les réflexions de Debussy en la matière m’ont semblé particulièrement éclairantes. Attentif à trouver un juste milieu entre l’art pompier des Allemands et l’art trop lyrique des Italiens, il fait l’éloge d’une manière toute française d’écrire la musique. Qu’en aurait pensé Nietzsche, par exemple, lui qui aspirait précisément à quitter les brumes mythologiques du Nord pour se tourner vers les partitions solaires d’un Bizet ?

« Deux ans plus tard, il redonnera une définition de la musique française, principalement en opposition avec l’allemande : « C’est la clarté, l’élégance, la déclaration simple et naturelle. » Sa chronique dans Gil Blas lui sert de tribune pour mettre en valeur le patrimoine musical français dont il se sent l’héritier :

« Nous avions pourtant une pure tradition française dans l’œuvre de Rameau, faite de tendresse délicate et charmante, d’accents justes, de déclamation rigoureuse dans le récit, sans cette affectation à la profondeur allemande. (…) »

« Couperin, Rameau, voilà de vrais Français ! Cet animal de Gluck a tout gâté. A-t-il été assez ennuyeux ! Assez pédant ! Assez boursouflé ! Son succès me paraît inconcevable. Et on l’a pris pour modèle, on a voulu l’imiter ! (…) Je ne connais qu’un autre musicien aussi insupportable que lui, c’est Wagner !
» » (page 205)

Un art français de la musique qu’il ne me paraît d’ailleurs pas absurde de distinguer parfois en littérature – il m’est arrivé d’en parler ici-même. Il m’a toujours semblé qu’il y avait en effet une manière très française d’écrire des romans (manière dont je ne prends vraiment conscience qu’aujourd’hui et dont je perçois les mérites comme les limites), une manière assez économe, soucieuse de mesure, de belle langue et de spiritualité.

Une manière qui perdure quelque peu en ce début de 21ème siècle puisqu’en dépit, encore une fois, d’une certaine homogénéisation mondiale des inspirations, il persiste quelques tendances – que l’on pense simplement au volume moyen des romans américains, visant le plus souvent la puissance narrative et l’imagination débordante lorsque les Français – et peut-être plus généralement les Européens – parient davantage sur le regard juste et l’œuvre économe.

Quoi que le 19ème français ait été, sur le plan littéraire, également celui des ambitions prométhéennes…

jeudi 15 mars 2012

Marguerite Duras, ou la liberté



Dans un couloir, un homme urine sur une femme. Il appuie sur son corps, puis il finit par s’assoir et sortir son sexe. La femme entreprend alors de le sucer, puis de glisser le visage dans ce que l’homme « ignore de lui-même ». Ils font enfin l’amour, jouissent, et l’homme bat la femme – jusqu’à ce que, peut-être, elle meure.

Argument d’un court-métrage pornographique ? Scène arty d’une installation vidéo ? Scénario potache d’un élève de lycée ? Non, résumé d’un texte bref de Marguerite Duras (trente pages en gros caractères), l’un des plus « sexuels » qu’elle ait écrit : L’homme assis dans le couloir.

Je n’ai jamais été grand fan de Duras (sans aller cependant jusqu’à dire, comme j'ai pu le lire parfois, qu'elle est l’auteur le plus surestimé du 20ème siècle), et certains de ses plus grands textes m’ennuient assez – je n’arrive jamais à finir, par exemple, L’amant de la Chine du Nord ou La Douleur. Mais je découvre aujourd’hui ses très courts livres, et cette fois-ci je tombe sous le charme – encore que charme soit un terme peu approprié : sans doute faudrait-il parler d’envoûtement.

Dans L’homme assis dans le couloir, par exemple, j’aime l’extrême brièveté, la provocation, l’incertitude grammaticale (présent et conditionnel entremêlés), la radicalité de traitement, autant d’éléments qui montrent combien Duras s’adjugeait une liberté de création à peu près totale. On peut être irrité par ses poses, son arrogance, son refus de l’académisme, mais séduit aussi par cette attitude princière et ce jusque-boutisme créatif.

Dans les phrases saturées de sens, dans un certain univers de désir et de mort, je crois par ailleurs trouver des analogies avec Georges Bataille – dont le texte L’Impossible m’a récemment bouleversé.

Qu’en en juge par cette phrase :

« Elle est pleine de jouissance, remplie de jouissance plus qu’elle ne peut en contenir et tant à l’étroit d’elle-même elle est devenue qu’on hésite à y porter la main. » (L’homme assis dans le couloir, p. 25)

Ça me rappelle des formules de Bataille, dans L’Impossible, comme :

« Ce qui dort en moi d’énergie insensée tendu à se rompre. »

Ou : « La douceur de la mort rayonnait en moi. »

De même cette phrase de Duras, dans La maladie de la mort (le texte qui a nourri le film de Catherine Breillat, Anatomie de l’enfer) :

« Elle sourit, elle dit que c’est la première fois, qu’elle ne savait pas avant de vous rencontrer que la mort pouvait se vivre ».

Comment ne pas songer à ces autres phrases de Bataille, toujours dans L’Impossible :

« Je le savais déjà que l’intimité des choses est la mort », ou bien : « La douceur de la mort rayonnait en moi. » (page 98)

J’ai beau rêver parfois d’imiter de grands romans réalistes, je me sens souvent en phase avec ces œuvres de formules denses et terribles.

lundi 12 mars 2012

Les hommes qui se taisent (Un éclat minuscule, Jean-Baptiste Gendarme)



De livre en livre, Jean-Baptiste Gendarme dessine depuis 2005 un univers très noir mais d’une certaine élégance, un univers envoûtant de destins empêchés, de personnalités hésitantes, d’amours inabouties.

Ses deux premiers romans faisaient la part belle à la maladie. Son dernier en date, Un éclat minuscule (Gallimard, 2012) aborde le thème des disparitions impromptues, des familles cernées par la mort.

Le protagoniste, Stéphane, est un trentenaire tout juste père, voyant mourir sous ses yeux sa compagne après un accident de la circulation. Il se rappelle alors l’histoire assez triste de sa jeunesse, marquée par la disparition précoce de sa mère et la folie progressive de son père. Le genre de cadre familial à engendrer des rejetons peu sûrs d’eux-mêmes, frôlant constamment la dépression – et c’est peut-être le message secret du livre, cette hypothèse selon laquelle certaines familles finiraient par mourir d’elles-mêmes après des coups répétés du sort, comme le suggèrent ces quelques lignes :

« (…) sa famille où l’on s’efforçait de mourir avant quarante ans. Pas par choix, ni par nécessité, mais presque par tradition. Quand ce n’était pas l’une des deux guerres (ses arrière-grands-pères), c’était la maladie (ses grands-pères), ou les accidents (sa mère, ses oncles, quelques cousins). Son frère, persuadé qu’une malédiction décimait la famille, fit le serment de ne jamais se marier (ni d’avoir d’enfants). » (p. 78)

En cours de roman, le narrateur fait un portrait moral de Stéphane et finit par être drôle à force de relever ses insuffisances :

« Avec le temps, il avait pris l’habitude de rester sur la réserver, dans son coin. Il écoutait, il hochait la tête, mais prenait rarement la parole. Il ne revendiquait rien, il ne s’opposait à personne. On aurait beau le provoquer, il ne dirait rien. Il répondait par monosyllabes, en prenant le temps. S’il avançait dans une phrase trop longue, quelques secondes s’écoulaient entre le sujet et le verbe, et une fois lancées, les phrases restaient en suspens, comme s’il n’était pas utile de les terminer. (…) Si on lui demandait son avis sur un livre, même s’il l’avait lu, Stéphane répondait : « Je… Je ne pense pas à partir de livres, d’œuvres, je pense à partir de problèmes… », et il se taisait. Chacun faisait ensuite ce qu’il voulait de ça. » (p. 72)

Cette manière de frôler la comédie, c’est une politesse du désespoir – une façon raffinée de trouver malgré tout des raisons de vivre.

Stéphane m’a d’ailleurs fait penser à l’un des personnages croqués par Balzac au début des Illusions Perdues, dans sa description d’un salon de province : Monsieur de Bargeton, un homme qui n’a rien à dire et qui fait passer ses silences pour une profonde introspection :

« Content ou mécontent, il souriait. (…) S’il fallait absolument une approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. (…) « Je monterai demain à cheval, et j’irai voir mon beau-père. » Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion, arrachaient un non ou un oui à l’interlocuteur, et la conversation tombait à plat. »

Certes, le Stéphane d’Un éclat minuscule n’est pas ridicule, mais il doit éprouver le même genre d’angoisse que celui dont se moque Balzac : le constat d’une sorte de manque existentiel, d’un irrémédiable vide qui pourrait bien un jour se refermer sur lui. Dans les prochains romans de Jean-Baptiste Gendarme, pour peu qu’il reprenne le fil de ces personnages en demi-teinte, je guetterai les stratégies pour contenir ce vide, les nouveaux élans pour dessiner un espace heureux…

lundi 5 mars 2012

Les descriptions sont-elles si ennuyeuses ?



De même que le 17ème siècle flamand (celui qu’on appelle souvent L’âge d’or hollandais) mettait à l’honneur la peinture du quotidien, ce que Todorov appelait « le genre du quotidien », de même il me semble que le 19ème européen (et particulièrement français) a développé un art de la description (lieux comme personnages) poussé à un degré jusque-là inégalé – par sa précision, son ampleur, sa portée symbolique. N’allait-il pas se perdre quelque peu par la suite ? (Si l’on excepte certaines œuvres comme celle de Marcel Proust, Aragon, Colette…).

C’est frappant chez Zola, Balzac, Hugo, Flaubert, mais on retrouve cet art de la notation précise, savante et documentée chez un auteur qui passe pourtant pour moins talentueux que ses collègues, ou moins précis, plus superficiel : Maupassant.

Même dans ses nouvelles, cultivant pourtant le trait rapide et l’ellipse, on trouve de somptueux passages dont le bonheur de lecture tient à la justesse des mots, leur inventivité, et même une certaine ampleur de le développement – le 20ème siècle, pour simplifier à l’extrême, aimant concentrer son attention sur l’intensité narrative, l’expressivité, la portée métaphysique, autant de choses qui l’éloignent du plaisir pur de la description (ces descriptions que l’on tient souvent pour ennuyeuses et qui sont peut-être, pourtant, l’essence même du dix-neuvième en littérature).

Dans l’une des plus belles nouvelles de Maupassant, Une partie de campagne, que Renoir avait voulu adapter au cinéma, on trouve ainsi l’étonnante description d’un chant de Rossignol (motif éminemment romantique), accompagnant l’union charnelle de deux personnages que l’auteur aura l’habilité de pas dépeindre. Le passage vaut autant pour l’humour des sous-entendus que pour la qualité de la description elle-même :

« L’oiseau se remit à chanter. Il jeta d’abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d’amour, puis, après un silence d’un moment, il commença d’une voix affaiblie des modulations très lentes. (…) Une ivresse envahissait l’oiseau, et sa voix, s’accélérait peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe
. »

Dans un autre de ses chefs-d’œuvre, La Maison Tellier, Maupassant enchaîne plusieurs portraits et l’on sent par exemple dans celui de la tenancière le plaisir de brosser un petit paragraphe bien senti, truffé de détails « bien vus » :

« Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait, comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu : et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier. » »

jeudi 23 février 2012

Faut-il brûler La Colline inspirée ? (Maurice Barrès)



Je poursuis ma découverte des « auteurs maudits » du 20ème siècle, tous ceux qu’un mauvais positionnement politique a rendus sulfureux, tous ceux dont on ne peut prononcer désormais le nom sans provoquer un regard de désapprobation.

Après Drieu la Rochelle et les bordées haineuses de son journal (mais également ses minutieuses préparations mentales à l’idée du suicide, qui ne sont pas sans rappeler celles de Mishima), je me plonge dans Maurice Barrès et sa fameuse Colline inspirée, roman puissamment admiré pendant la première moitié du 20ème siècle, tombé dans l’oubli depuis, sinon même cordialement détesté pour la personnalité de son auteur (un des grands nationalistes de l’époque) ou pour sa vision « droitière » de la France – la détestation forçant aussi l’oubli, sans doute.

C’est un roman terriblement daté par son thème et par son double postulat théorique : d’une part il existerait des « lieux où souffle l’esprit » (Barrès prend pour exemple la colline de Sion-Saxon, en Lorraine), d’autre part il y aurait dans cette région française une lutte, et un équilibre, entre deux types de forces : les forces païennes, forces d’énergie pure, et les forces chrétiennes, forces de pacification, de maîtrise… Les secondes couvrent les premières, les organisent, mais les première sont indispensables pour insuffler de l’énergie vitale dans le roman national.

Sans aller jusqu’à trouver nauséabondes ces théories-là, on peut se sentir très éloigné, et même totalement étranger, à ce genre de considérations sur les forces germaniques en latence dans certaines régions française. Et pourtant, le débat n’est pas jamais loin de renaître de ses cendres. Récemment, les polémiques sur les « racines chrétiennes de l’Europe » abordaient précisément ces questions-là – je ne suis d’ailleurs pas vraiment d’accord avec cette idée des « racines chrétiennes » : imprégnation, sans doute, puissante influence, sans aucun doute (une influence dont nous sentons surtout aujourd’hui l’influence esthétique), mais quelques maigres connaissances en Histoire m’inclinent à penser qu’il s’agit surtout d’une greffe (parmi d’autres), une greffe ayant merveilleusement pris, sur un immense terreau de croyances et de mœurs bien plus ancien que celui du simple christianisme.

Bernard-Henri Lévy, dans son Génie du Judaïsme (une partie significative de son volume Pièces d’identité (Grasset, 2010)), posait également la question du nazisme et de la complicité du christianisme dans cette horreur : contrairement à l’idée reçue voulant que l’Eglise ait contribué, par des siècles d’antisémitisme, à l’émergence du cauchemar allemand, il semblerait qu’il aurait été préférable qu’elle s’enracine davantage dans le peuple allemand pour mater, pacifier autant que possible les forces païennes et le fantasme d’un peuple aryen.

On comprend que BHL déteste Barrès et qu’il en fasse l’un des inspirateurs de ce qu’il appelle souvent « la période la plus sombre de notre Histoire ». Il lui réserve d’ailleurs quelques passages cinglants, dans Le Génie du Judaïsme, allant jusqu’à célébrer l’idée qu’il soit préférable, après tout, de ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée : « La France comme idée ? Il faut, pour penser cela, être imperméable à cette peste qu’a été, dans la littérature française, la pensée de Maurice Barrès. Il faut, si possible, contrairement à l’essentiel du XXe siècle, contrairement à Aragon, contrairement à Malraux lui-même, ne pas avoir lu du tout La Colline inspirée et le reste. C’est fou l’influence qu’a pu avoir, en France, La Colline inspirée ! C’est incroyable, presque impensable aujourd’hui, l’écho que le barrésisme a pu avoir ! Eh bien c’est un autre mérite de Gary de ne jamais avoir trempé là-dedans. Et je ne saurais dire s’il détestait Barrès un peu, beaucoup, passionnément – le fond de l’affaire c’est qu’il ne l’avait sans doute pas lu. Et cela lui donnait – même si personne ne le dit, même si on ne le cite jamais – un avantage, une force, considérables par rapport à la plupart de ses contemporains. » (Pièces d’identité, page 439).

Ce qui est intéressant, quand on compare cependant les positions de Barrès et de Bernard-Henri Lévy, c’est qu’ils font référence aux mêmes entités, aux mêmes forces, sans leur attribuer cependant les mêmes « quotients de positivité » : Barrès appelle à l’équilibre entre forces païennes et forces chrétiennes, BHL condamne fortement les premières et reconnaît la puissance civilisatrice des religions monothéistes.

Je n’en suis qu’aux premières pages de la fameuse Colline, et si le propos peut prêter à sourire (voire à frémir), il est indéniable cependant que la plume de Barrès soit splendide, que ce soit :

- dans les descriptions (« En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse. »)

- dans les passages de lyrisme politique (« Ce lieu nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective, et comme un esprit participe à l’immortalité d’une énergie qu’il a beaucoup aimée. »)

- ou même dans les affirmations philosophico-lyriques les plus à même de susciter l’indignation de nos contemporains – qu’on en juge par la phrase suivante, presque comique tellement elle concentre d’idées jugées détestables aujourd’hui : « Voilà notre cercle fermé, le cercle d’où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. »

En dépit de ce préambule somptueux, j’ai peur que la suite soit à la fois trop longue et monotone (je crois me souvenir avoir essayé, en vain, de lire ce roman adolescent)…

mercredi 8 février 2012

Les "romans charmants" (Colette, Léautaud, Maupassant...)



J’ai longtemps admiré les « petits romans d’analyse psychologique à la française », tous ces petits romans dans le genre de Dominique d’Eugène Fromentin ou d’Adolphe de Benjamin Constant, et qui me semblaient dessiner comme une tradition, presque une école. Je prends goût maintenant à un autre genre, assez proche, celui qu’on pourrait nommer les « romans charmants » - non pas les romans de charme, mais bien les romans charmants, ceux qui développent par leurs descriptions précises, par leurs fins portraits, par leur attention à la langue, la peinture d’un certain art de vivre.

Je pense aux livres de Colette. Je pense au merveilleux Petit ami de Léautaud, tendre évocation des femmes du demi-monde, des cocottes et des filles de cabaret dont il faisait ses délices, sans doute pour oublier les terribles chagrins causés par l’abandon de sa mère – les retrouvailles, faussement allègres, donnant matière à un très beau chapitre, dont témoigne ce court passage :

« Je sentais sur moi les regards de ma mère, je m’imaginais les pensées qui devaient l’emplir. Surtout, je goûtais la tristesse de se retrouver ainsi, une mère et un fils, après vingt ans, elle plus très jeune comme âge, et moi un homme. Comme nous cherchions nos mots, l’un et l’autre ! Deux étrangers n’auraient pas fait mieux. C’était donc si difficile que de se dire : maman ! – et : mon fils ? Je l’aurais prise si volontiers dans mes bras, moi ! Et un grand découragement me venait, une immense paresse, devant tant de choses à entendre, tant de choses à dire. « Après tout, j’en ai écrit l’essentiel, me disais-je, en songeant à mon manuscrit laissé à Paris. Qu’est-ce que ça me fait, tout le reste ! J’aime autant ne pas avoir de changements à faire. » »

Je pense également au dernier roman de Maupassant, sans doute le moins connu des quatre en dépit de son titre magnifique : Fort comme la mort, émouvant portrait d’un peintre arrivé au sommet de sa gloire, mais qui sent les années passer et qui tombe amoureux de la fille de sa maîtresse. L’occasion pour Maupassant de peindre, justement, deux milieux qui se côtoient, s’apprécient sans se mêler tout à fait : celui des artistes et celui des mondains. Sa palette est moins riche que celle d’un Balzac ou d’un Zola mais elle est plus légère, plus vive, et ces trois cents pages d’analyses sociologiques et d’évocations sentimentales, sur fond de présence obsédante de la mort, sont délicieuses.

Certes, Maupassant n’arrive pas à rééditer dans ses romans le miracle de ses nouvelles : le rythme s’essouffle au milieu du livre, comme avec Pierre et Jean, ou même Bel-Ami. Mais il y a d’innombrables belles pages sur le vague des sentiments et de nombreux portraits bien sentis, comme celui de cette femme du monde, arrogante et snob :

« Autoritaire, brusque, n’admettant guère d’autre opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation sociale, considérant, sans bien s’en rendre compte, les artistes et les savants comme des mercenaires intelligents, chargés par Dieu d’amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne donnait d’autre base à ses jugements que le degré d’étonnement et de plaisir irraisonné que lui procurait la vue d’une chose, la lecture d’un livre ou le récit d’une découverte. »

jeudi 2 février 2012

L'homme qui ne choisissait jamais (Sibylle Grimbert, La conquête du monde)


Take Shelter - Trailer [VO-HD] par Eklecty-City

L’excellent roman de Sibylle Grimbert, La conquête du monde (Léo Scheer, 2012), est fondé sur la même structure dramatique que le film Take Shelter, grand frisson de ce début 2012 : un homme a des intuitions qui le font passer pour fou, jusqu’à ce que la chute révèle s’il avait ou non raison.

Take Shelter flirtait avec le fantastique – le protagoniste a l’intuition d’une catastrophe climatique, dans un scénario que Stephen King aurait pu revendiquer. La Conquête du monde, elle, lorgne vers le drame social, voire la métaphysique ou l’économie : un homme, Ludovic, réussit brillamment dans tous les domaines (les études historiques, puis le droit, puis le marketing…) jusqu’à ce qu’une mystérieuse maladresse commence à ruiner tous ses projets. Faut-il incriminer son génie, proche de l’autisme ? Faut-il y voir de la malchance ? Faut-il lire dans cette longue descente aux enfers une tragédie, celle du décalage entre les intuitions géniales et le moment où elles révèlent leur pertinence – le personnage ayant le temps, dans cet entre-deux, de passer pour un illuminé ?

Dans ce texte relevant à la fois de la satire sociale et du constat clinique, Sibylle Grimbert propose un personnage victime d’un syndrome d’un genre nouveau : son drame semble être de vouloir tout faire à la fois. Il semble alors buter sur une impossibilité théorique, ayant raison de son équilibre mental. Le roman nous propose un véritable mythe moderne : Ludovic n’est pas un Frankenstein voulant créer la vie, ni un super-héros développant un pouvoir particulier, mais un individu ambitionnant de s’approprier l’ensemble du réel. Comme il se doit, cette hubris lui coûtera cher.

Sibylle Grimbert profite de cette belle mécanique pour nous offrir de savoureuses pages sur le thème des prétentions sociales ou de la folie naissante, à l’image de ce passage où l’on saisit toute l’ambivalence de la position existentielle du protagoniste :

« Ludovic s’était donc révélé posséder un grand talent pratique. L’être vaporeux qu’il était partout ailleurs, une fois les portes battantes de l’entreprise franchies, laissait la place à un concentré ludovidesque dans lequel ne restaient que son amabilité – son refus des conflits –, sa modestie – acquise par des années de déceptions et une détestable histoire autour d’un pneu – et une efficacité jusqu’à présent diluée dans sa lutte perdue d’avance contre la malchance. Adèle, les rares fois où elle venait le voir au bureau, ébahie et un peu effrayée par ce changement, se trouvait cependant totalement rassurée quand, la même porte battante franchie, cette fois dans le sens de la sortie, le premier pied posé sur le trottoir, Ludovic redevenait presque instantanément celui qu’elle avait rencontré le soir de la signature de Martin. Petit à petit, elle en était arrivée à le considérer comme un de ces personnages d’autistes dont les films adorent raconter l’histoire : grands mathématiciens devant des équations insensées, mais incapables de retrouver leur chemin dans la rue, ou de se faire chauffer un café, du moins s’il est question de le chauffer sur terre et non sur la lune, surtout dans une cuisine parfaitement aménagée. » (La conquête du monde, page 247).