La littérature sous caféine


vendredi 4 janvier 2019

Disait-on "Mais tellement !" dans les 90's ?

« Leurs enfants après eux » (Nicolas Mathieu, 2018) est vraiment le meilleur Goncourt depuis 2006, année du coup de massue des « Bienveillantes » de Jonathan Littell. Il y en a pour tous les goûts : sexe, violence, sens de la formule, croquis bucoliques, beaux portraits, perspectives sociologiques, tension dramatique et cela jusqu’à un final qui a l’élégance de ne pas tomber dans le pathos ni le sanguinolent. Tout y est fort et juste : un travail que certains trouvent scolaire, mais si tous les écrivains rendaient de si bonnes copies il y aurait de quoi devenir fou.

Deux très légers doutes, cependant.

Le premier sur le titre, que je ne trouve pas très évocateur. J’ai le même doute à propos du titre du premier roman de l’auteur, « Aux animaux la guerre », dont le sens m’échappe et dont le côté précieux me surprend. Mais je dois me tromper : tout cela doit être bien pensé.

Le second à propos d’une seule réplique du livre, qui m’a semblé anachronique. Deux adolescente dialoguent et l’une d’elle répond à l’autre : « Mais tellement ! » (page 250). Le roman se passe dans les années 90, il me semble que cette phrase sonne terriblement années 2010. C’est un micro-détail, bien sûr. Mais ce sont curieusement les mots du livre qui m’ont le plus frappé – peut-être parce que j’ai vraiment cru entendre parler des gens que je connais, aujourd’hui, en 2018.

mardi 11 septembre 2018

Je trouve Edouard Levé supérieur à Georges Perec...

... Les projets du second sont souvent séduisants, ses titres parfois géniaux (« Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ») mais je m’ennuie souvent à les lire. Levé se contente de reprendre quelques procédés initiés par d’autres mais le résultat me frappe et me fait rire. De plus, sa bibliographie a quelque chose de net et sans appel ("Oeuvres", "Journal", "Autoportrait", "Suicide")

lundi 11 juin 2018

Philosopher dans les dîners

La plupart des livres de Dominique Noguez, toujours délicieux, proposent un alliage assez subtil de digressions littéraires et de scènes de dîners. Ses essais et ses romans se ressemblent d’ailleurs curieusement. Dans L’interruption (Flammarion, 2018), on suit le parcours d’un universitaire dans le jungle des postes de prestige. Dans Houellebecq, en fait (Fayard, 2003), on découvre le compagnonnage de l’auteur avec un Michel en butte à la méchanceté de la critique. Mais chaque fois la recette est la même – une saisie du quotidien des artistes au moment où naissent leurs idées. Saisie bienveillante : on sent l’amour de l’auteur pour les acteurs de cette vie-là, et si les conclusions sont parfois noires les récits qui auront mené à ce désespoir restent doux (sans doute l’effet d’une plume économe et pudique).

mardi 22 mai 2018

Bienveillance de Virginie Despentes

Il faut avouer que Despentes a fait fort. Son Vernon Subutex se lit d’une traite. L’intrigue y sert de prétexte à une galerie de personnages tous plus pathétiques les uns que les autres mais à l’énergie communicative, au franc-parler tordant. J’y ai senti du Houellebecq (pourquoi compare-t-on si peu Houellebecq et Despentes ?) mâtiné d’Easton Ellis (pour les ambiances de drogue et de cynisme).

Ce qui me frappe, avant tout, c’est une certaine bienveillance envers les personnages – la même bienveillance qu’on sent chez Despentes devant caméra. La plume est acerbe mais les intentions sont douces. Et dans la profusion de portraits j’ai identifié deux types auxquels cette bienveillance semble particulièrement destinée, deux types peu habitués à ce genre de sollicitude.

Tout d’abord, les hommes en général. Et les hétérosexuels en particulier. Ils sont ici présentés comme de petites créatures assez pitoyables mais attachantes, à la fois victimes des femmes et de leur propre virilité. Despentes a pitié des couples hétéros. Comme les femmes ont l’air de s’ennuyer ! Comme les hommes se racornissent ! Comme tout ce joli monde s’entredévore ! Je trouve drôle que cette compassion provienne d’une auteure qui se présente comme lesbienne – d’autant qu’on la sent sincère. Oui, les héréros sont pathétiques et plutôt que de leur cracher dessus, pourquoi ne pas leur tendre la main ? J’ai toujours eu cette intuition que l’éventail des possibles était plus ouvert dans le camp homo… Despentes le confirme, et avec humour.

Ensuite, les réactionnaires. Plusieurs personnages tiennent des propos racistes, misogynes, ultra-libéraux… Mais la narratrice a l’intelligence de ne pas les juger. Elle les présente avec leurs faiblesses, leurs douleurs, leurs qualités. Quel bonheur, cette absence de morale ! Ça nous change des romans à message, des romans souvent tellement bêtes qu’on en viendrait à détester le progressisme.

(C’était aussi un pari des Petits Blancs : donner la parole à des souffrances, quand bien même elles seraient inaudibles pour certains).

Despentes va même jusqu’à mettre en scène un personnage indéfendable entre tous, un homme qui ne maîtrise pas sa violence – contre sa propre épouse, notamment. En quarante pages, on a droit à un véritable condensé de L’homme qui frappait les femmes ! Cela dit, Despentes a le culot de rendre le type presque sympathique en l’incluant dans des scènes de comédie, alors que mon texte tirait vers le sordide. Je pensais atteindre le comble de la provocation – Despentes va plus loin.

mercredi 9 mai 2018

Déboulonner ses propres icônes

A douze ans j’admirais Sartre – ses analyses sur la mauvaise foi, son écriture brillante. A vingt ans je comprenais certaines limites de son œuvre – ces idées qu’il empruntait à d’autres, cette façon de sur-écrire Les mots. A quarante je me suis mis à mépriser l’homme – ses mensonges, ses lâchetés, ses bassesses, ses éloges de la violence. Dans la guerre symbolique qui l'oppose à Camus, je suis vraiment passé du côté du second !

mercredi 28 mars 2018

Les romans qui tournent autour du vide

Pas facile d’écrire sur l’attente, l’angoisse, la suspension – le rien. Quand un roman s’attache à décrire l’inanité de nos conditions, il faut qu’il le fasse avec talent ! C’est tout un art d’entreprendre une narration qui tresse autour du vide des sortes de volutes narratives – cercles concentriques de Dante au-dessus de l’Enfer – sans être ennuyeux.

Il y a quelques grands maîtres du genre – au premier rang desquels Kafka. Et parmi ceux qui, aujourd’hui, parviennent à créer de la tension romanesque à propos de personnages cernés par les gouffres, je pense à Sophie Divry qui, dans « La condition pavillonnaire » (2014), excellait à rendre palpitante la médiocrité des vies petites-bourgeoises. Plus récemment, elle s’est attachée à évoquer le quotidien dérisoire d’une jeune femme au chômage (« Quand le diable sortit de la salle de bain » (2015)). Ce dernier livre a un peu de mal à relancer le rythme à mi-parcours, mais il installe dès les premières pages une atmosphère saisissante d’humour noir et d’angoisse. Qui a dit que le malheur n’était pas jouissif ?

vendredi 5 janvier 2018

Rebatet, pire que Céline ?

Difficile de ne pas jeter un œil aux pamphlets de Céline à l’heure où la polémique bat son plein : Gallimard doit-il publier ces textes violemment antisémites, même accompagnés d’un appareil critique conséquent ? Ce qui me frappe à la (re)lecture, c’est le fait que l’auteur atteigne ici à la fois le comble de l’ignoble et le comble du style. La haine lui réussit. Dans ces sortes de délires, il multiplie les figures comme jamais il ne l’a fait et cela donne une masse certes indigeste mais truffée de trouvailles et d’effets sonores. La forme n’excuse bien sûr pas le fond, mais on en vient à regretter que Céline n’ait pas réservé son sens inouï de la formule à d’autres sujets.

A propos d’antisémitisme, je trouve d’ailleurs la logorrhée célinienne moins effrayante que celle de Rebatet. Cette dernière est plus maîtrisée, plus réfléchie. Les Décombres (1942) font froid dans le dos : on sent toute l’épaisseur du projet, son côté assumé, soutenu par un style étincelant. Avec Céline, on a plutôt l’impression d’entrer dans la tête d’un vieux fou.

lundi 20 novembre 2017

Le polar avec effet de style

Je me demande si ce n’est pas un genre très français : le polar avec effet de style – le polar où l’intrigue et l’ambiance comptent moins que la qualité du regard et l’originalité de la phrase (mais je pense à Faulkner aussi, bien sûr). Tanguy Viel en est un éminent représentant, et son « Article 353 du code pénal » (Minuit, 2017) fait mouche. La Bretagne, une escroquerie, des blessures économiques et familiales… Ça se lit d’une traite et on nous sert de beaux morceaux de bravoure littéraire dans la foulée, sans douleur.

Comme ce passage :

« Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années. » (page 98)