La littérature sous caféine


samedi 13 octobre 2012

Chabrol égaré chez Le Clézio : Quartier Nègre (1936), de Simenon



J’ai lu plusieurs Simenon sans en retenir grand-chose – Maigret et le clochard (qu’on présente parfois, à mon grand étonnement, comme le Simenon le mieux écrit), Trois chambres à Manhattan, d’autres dont j’ai oublié le titre… J’avais chaque fois la même impression qu’avec les films de Chabrol : des intrigues bien ficelées dans un environnement de caractère, mais laissant le sentiment de ne pas savoir trop qu’en penser.

Quartier Nègre (1936), en revanche, a changé mon regard sur Simenon. Curieusement, la notice Wikipedia précise que Simenon l’a « écrit rapidement » (sur quels critères se basent-ils donc ?) alors qu’il m’a semblé tellement plus dense, tellement plus troublant que les autres.

Dans un décor exotique (les deux villes jouxtant le canal de Panama en Equateur), un bourgeois français piégé sur place se laisse aller à la paresse et à l’abandon, délaissant son épouse et flirtant avec une très jeune prostituée noire. On dirait du Chabrol, vraiment, égaré dans le monde de Le Clézio : Simenon porte un regard assez tendre sur cet univers misérable, son personnage est sympathique malgré son errance existentielle, le tout saisi par une série de scénettes parfois glaçantes.

Je suis bluffé. Je trouve l’art de Simenon très jazzy, très contemporain : sa palette est réaliste, il ne donne pas dans l’esbroufe stylistique ni la construction monstre, mais dresse une sorte d’esquisse littéraire sonnant juste – quelque chose comme un court solo brillant, une blue note perdu dans un siècle prétentieux.

« Elle continuait à rythmer les mouvements de Dupuche qui ne s’était jamais senti aussi gauche. Il se passait quelque chose de déroutant. Sans un mot, en souriant toujours, c’était cette gamine qui prenait la direction de leur étreinte et qui épiait l’apparition du plaisir dans les yeux de son compagnon.

Or, sa chair à elle n’était même pas émue. Non ! Véronique s’amusait. Elle jouait à l’amour. Elle utilisait toute la gamme de ses connaissances et elle contemplait Dupuche avec un regard à la fois tendre et narquois
. » (Quartier Nègre, Folio, page 81)

lundi 24 septembre 2012

Livres qui m'ont déçu



- Purge, de Sofia Oksanen. Je ne m’explique pas le succès considérable de ce roman. Sans doute l’exotisme de cette Europe de l’Est largement méconnues du grand public ? L’écriture qui se veut originale n’est que lourdement alambiquée. Les situations décrites sont artificielles. J’ai tenté plusieurs fois de franchir le cap des cent pages, sans succès. Et à lire les dizaines de critiques dithyrambiques sur le net, je dois bien être le seul en Europe à ne pas avoir aimé...

- Daimler s’en va, de Frédéric Berthet. Régulièrement présenté comme un livre fin et brillant. Cependant la proximité de l’auteur avec quelques grandes figures de la scène littéraire française a dû compter dans la surévaluation de ce petit texte sans épaisseur, assez fantaisiste mais vraiment anecdotique. Le Journal de trêve me semble bien plus intéressant.

Une déception plus légère :

- 20 000 lieues sous les mers, de Jules Verne : j’attendais beaucoup de ce livre, et si le talent de Jules Verne est indéniable pour camper une atmosphère mystérieuse et un monde inouï de découvertes tous azimuts - son enthousiasme de petit garçon découvrant les merveilles du monde est communicatif. En revanche le nombre de chapitres où l’auteur se contente de reproduire des pages d’encyclopédie sur les poissons, les plantes et les volatiles plombe l’ensemble. Aucune épaisseur des personnages, et une absence de structure dramatique réelle tout de même gênante pour un livre d’aventure… Rien de comparable, en tout cas, à l’œuvre d’Alexandre Dumas qui place haut la barre en terme d’épaisseur romanesque.

mardi 12 juin 2012

Mona Ozouf et les muliples "écoles" de nos identités



Très beau livre que cette Composition française, dans lequel Mona Ozouf raconte son enfance bretonne et décrit ses tiraillements identitaires : partagée entre ce qu’elle appelle l’« école de la Bretagne » (sa famille défendait ardemment la culture bretonne), l’« école de la France » (notamment les principes républicains distillés par les maîtres) et l’« école de l’Eglise » (un catholicisme que l’auteur juge « froid »), elle a longtemps eu du mal à trouver une place au coeur de sorte de Trinité professant des principes souvent contradictoires.

« A l’école, il fallait célébrer des gloires que la maison méprisait, réciter des textes sur lesquels s’exerçait l’ironie muette, mais perceptible, de ma mère (…). A l’église, il fallait prier pour un ciel qui resterait vide des êtres que j’aimais. A la maison, et cela ajoutait une complication supplémentaire, il ne s’agissait pas d’aimer étourdiment tout ce qui se proclamait breton : les bretonneries exhibées aux murs et les niaiseries bretonnes chantées au dessert n’avaient pas droit à notre indulgence. Où donc était le beau, le bien, le vrai ? » (Composition française, Folio, p. 153).

Si j’essaye d’appliquer ces catégories à mon propre cas – après tout, c’était en partie l’objet d’Autoportrait du professeur que de dresser une carte (à la fois variable et floue) des identités qui me composent – cela pourrait donner les aperçus suivants :

L’école française ? Elle n’exerce plus sur moi qu’une autorité chancelante et douloureuse, depuis que je constate combien le mot même de France attire généralement l’ironie, voire le mépris – encore que la dernière campagne présidentielle ait donné le spectacle de revirements étonnants. La « valeur France » est à la mode en ce moment dans le marketing, mais il entre beaucoup d’opportunisme dans ce mouvement d’humeur.

L’école régionale ? Je n’en avais jamais vraiment pris conscience, jusqu’à ce que l’école française fléchisse, justement, et m’oblige à considérer d’autres appartenances (multiples, cependant, et parfois plus fantasmées que tangibles). Je me sens maintenant le fruit d’un véritable métissage interrégional et inter-pays européens.

L’école religieuse ? Sur le point de s’évanouir à mes yeux, depuis que la pratique du catholicisme s’est évaporée dans ma famille en deux générations – non croyant, je n’ai jamais eu de goût pour la sentimentalité chrétienne, ni les superstitions, ni la prière ; en revanche, je suis très admiratif des « productions culturelles » du christianisme et je suis chaque jour plus conscient de l’imprégnation de cette religion dans l’histoire millénaire de la France – quoi que le pays ne lui doive pas tout, loin de là, et qu’il se soit au moins autant opposé à elle.

Dans son livre, Mona Ozouf s’attache à montrer qu’il y a deux grandes tendances dans la définition de cette « identité nationale » aujourd’hui si controversée, deux tendances en apparence contradictoires et qui ont donné lieu à tant d’échauffements, parfois violents :

« L’une, lapidaire et souveraine, « la France est la revanche de l’abstrait sur le concret », nous vient de Julien Benda. L’autre, précautionneuse et révérente, « la France est un vieux pays différencié », est signée d’Albert Thibaudet. » (Page 13)

Au terme du livre, Mona Ozouf est persuadée que ces deux visions sont pourtant conciliables, qu’on peut à la fois se reconnaître français et vivre sa « particularité régionale » (évidemment, cette réflexion fait écho aux polémiques actuelles sur la question des minorités ethniques). Après tout, on peut à la fois aimer sa famille et son pays, preuve qu’il est tout à fait possible d’appartenir à des « cercles identitaires » plus ou moins concentriques, sans que cela pose de problème rédhibitoire.

N’empêche : il en faut, des livres, des articles, des coups de sang, des remises en cause, pour dompter en soi les pénibles à-coups de ses propres angoisses identitaires – sans pour autant les réduire par une identification simpliste, et de mauvaise foi, à une cause culturelle trop étroite.

samedi 2 juin 2012

Mettre le doigt où ça fait mal (Laurent Mauvignier, Des Hommes)



Michael Cimino avait construit son film Voyage au bout de l’enfer sur un contraste fort entre une première partie très calme, presque banale – une chasse dans les montagnes organisée par un groupe d’amis – et la plongée brutale dans l’horreur de la guerre du Vietnam.

Le spectateur était saisi par la juxtaposition de deux mondes et cela permettait de comprendre la folie dans laquelle plongeaient plusieurs personnages – notamment celui qu’incarnait Christopher Walken, perdant la vie dans la fameuse scène de la roulette russe.

Laurent Mauvignier, dans son très beau roman Des Hommes, reprend ce principe de deux plages narratives contrastées, même s’il en inverse la chronologie : la première partie décrit l’arrière, mais après le temps de la guerre – en l’occurrence, celle d’Algérie. On y découvre, dans une campagne française en apparence paisible, un personnage de marginal, Bernard, qui ne peut s’empêcher d’exprimer brutalement son désespoir et sa rancœur.

La deuxième partie nous plonge dans l’épouvantable guerre d’Algérie (évoquant les atrocités commises de part et d’autre), l’auteur excellant à traduire, par un style rythmé faisant la part belle à un certain « ton Minuit » (sensible par exemple dans la tendance à débuter les paragraphes par des conjonctions de coordination), sans rien céder à l’exigence du souffle ni de la clarté, l’angoisse ressentie par les soldats.

Le livre culmine dans plusieurs pages saisissant les particularités de cette guerre, et mettant précisément le doigt où les tabous se sont noués. Le passage suivant me semble lumineux, nommant ce que peu de commentateurs habituels osent évoquer lorsqu’ils décrivent les traumatismes causés par ces « événements » :

« (…) ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l’Algérie, c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout, et aussi parce que les vieux disaient c’était pas Verdun, qu’est-ce qu’on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun, combien de temps ça va durer encore, Verdun, et les autres après qui ont sauvé l’honneur et tout et tout alors que nous, parce que moi, avait raconté Février, tu vois, moi, j’ai même pas essayé de raconter parce qu’en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir et puis regarder de loin, dans la ferme d’en face, la petite voiture d’où Eliane sortait tous les dimanches vers cinq heures, en revenant de chez ses beaux-parents. Parce que quand je suis rentré, se dire qu’elle était mariée, oui, ça, c’était vraiment dur. Et qu’elle était mariée avec un voisin, un pauvre type pour qui j’avais jamais eu le moindre respect parce que je savais que toute sa famille en quarante ça avait été des collabos, rien que des collabos retournant leur veste au dernier moment, toute cette saloperie chassant les derniers Allemands à coups de pelle, moi, on me l’a dit, ça, mon père me l’a dit, personne de plus furieux que les résistants des dernières heures, quelque chose à prouver, se rattraper, montrer qu’ils y sont, du bon côté, pour bien être du bon côté, je le sais, on me l’a dit, ce gars de vingt ans qu’ils ont achevé à coups de pelle et alors se dire qu’elle s’est mariée avec un gars de cette famille-là, cette engeance parce qu’il s’était fait réformer et qu’il avait de l’argent pendant des mois en revenant je suis pas sorti de chez moi et même j’ai travaillé à la ferme comme jamais, j’ai refait les clôtures, j’ai marché pendant des heures dans la campagne et jamais j’ai trouvé que la boue c’était mieux que la pierraille, crois-moi… » (Page 230)

jeudi 24 mai 2012

C'est amusant, l'horreur !


Houellebecq de A à Z : F comme Femme par Mediapart

Dans cette interview délicieuse (déjà postée sur ce blog), Houellebecq parle du côté revigorant de la littérature « négative ». Il fait sans doute référence aux romans dépressifs, aux constats pessimistes des œuvres réalistes, mais on pourrait étendre son raisonnement à la littérature de genre – je pense notamment aux romans d’horreurs (beaucoup moins en vogue, en France, que leurs équivalents cinématographiques).

Dans cette veine-là, je viens de me régaler en lisant 10 000 d’horreur pure, de Thomas Gunzig. Le titre en lui-même justifierait que le livre figure dans mes rayons, la couverture aussi (sans parler des quelques illustrations émaillant le texte), merveilleusement dégoulinante d’effets de chairs mêlées, de sueurs, de sangs, de larmes et de reflets douteux.

L’auteur s’amuse avec les clichés du genre (cabane isolée, adolescents fougueux) et les compile dans un savant crescendo vers une sorte de summum d’horreur absolue – on voit bien qu’il a cherché à concevoir le pire imaginable et cela donne de réjouissantes visions de corps monstrueux, entassés dans des lieux cauchemardesques. Tout cela croqué par une écriture malicieuse qui rend l’ensemble franchement drôle.

Le passage suivant donne une bonne idée des effets recherchés par l’auteur – bien sûr, ce serait plus spectaculaire au cinéma, mais les images vieillissent plus vite et la vision qui nous est donnée là pourrait ne passer que très mal à l’écran :

« Devant lui, dans le frigo ouvert, éclairé par la petite ampoule de 15 watts, il y avait la plus horrible chose qu’il ait vue de toute sa vie. C’était un paquet de chairs à vifs, de pattes, de doigts, de pieds. Il y avait des yeux, à différents endroits, des bouches, des dents, des nez, des extrémités pointues et d’autres griffues qui poussaient là-dessus comme des champignons sur une carcasse d’animal mort. La chose occupait presque tout l’espace du frigo, en épousant ses contours rectangulaires, semblable à un morceau de viande dans un Tuperware trop petit.
Mais ce n’était pas le pire.
Le pire, c’est que cet amas, luisant d’une sorte d’huile rose, avait l’air… vivant
. »

En lisant ce roman, j’ai pensé à l’ Anatomie de l’horreur, un agréable essai (quoi que bavard) dans lequel Stephen King propose quelques aperçus de ce qu’il comprend du genre de l’horreur (dont il est le maître mondial).

L’idée la plus intéressante du livre est la distinction de trois niveaux de l’horreur : la terreur (dans laquelle la peur est provoquée par l’imagination), l’horreur proprement dite (« elle entraîne une réaction physique en nous montrant quelque chose de physiquement anormal ») et la révulsion (« dont relève la scène d’expectoration d’Alien »). Manifestement, c’est un effet de révulsion qu’a recherché Gunzig – même si l’on rit sans doute plus qu’on ne frissonne.

Même ambiguïté qu'une la plaisanterie citée par Stephen King : « « Quelle est la différence entre un camion plein de boules de bowling et un camion plein de bébés morts ? » (Réponse : on ne peut pas décharger le premier avec une fourche… cette blague, je le précise, m’a été racontée par un gamin de onze ans.) » (Anatomie de l’horreur, J’ai lu, page 252)

lundi 14 mai 2012

Faut-il vraiment lire les polars jusqu'à la fin ?



J’ai beaucoup de mal à finir les polars : passés les premiers chapitres où l’auteur campe l’atmosphère, distille les premiers éléments de l’intrigue, dépeint les caractères, l’histoire se disperse bien souvent en complications inutiles, en digressions multiples.

Agatha Christie, je me suis toujours ennuyé ferme en la lisant. Stieg Larsson, je n’ai pas été suffisamment pris par ses intrigues pour supporter les centaines de pages de digressions financières.

Dans le domaine français, j’ai eu le plaisir de découvrir récemment Jean-Patrick Manchette, dont j’ai dévoré la brillante adaptation en bandes-dessinées par Tardi, La position du tireur couché, et dont j’ai ensuite lu l’alléchante Affaire N’Gustro, racontant la dérive criminelle d’un petit fasciste de la deuxième moitié du 20ème siècle, embarqué dans des intrigues politiques qui le dépassent. J’ai été vivement séduit par les premiers chapitres, gouailleurs en diable, d’une noirceur revigorante. Puis, comme d’habitude, je me suis désintéressé des ramifications de l’intrigue, pourtant peu complexe, et j’ai poursuivi ma lecture d’un œil distrait qui m’a retenu de bien comprendre.

Même effet avec La vie est dégueulasse de Léo Malet.

Simenon est bien l’un des rares auteurs du genre dont j’arrive à lire ses livres, mais c’est parce qu’ils sont courts, qu’ils vont à l’essentiel et qu’ils relèvent davantage de l’étude de mœurs.

Dernière découverte en date dans le domaine, l’étonnant Les vrais durs ne dansent pas de Norman Mailer (parodie de polar), un auteur que je n’avais encore jamais lu et qui m’a enthousiasmé pendant les trois cents premières pages. En général, je fuis les livres qui se présentent comme des polars comiques, les pires dans le genre des livres aux intrigues alambiquées, sans grand intérêt. Mais la puissance narrative, ici, emporte la mise – on dirait du Philip Roth sans prétention métaphysique, ni volonté de peindre l’Amérique dans ses pires obsessions. Le pitch (un écrivain alcoolique, dans une petite ville de la côte Est, se réveille un lendemain de cuite en découvrant dans son jardin la tête d’une femme) laissait augurer du pire, mais il annonçait en fait un roman au style souvent brillant, à la noirceur réjouissante.

Dans ce livre, Norman Mailer fait preuve d’un talent ébouriffant dans trois exercices de style :

- La peinture d’atmosphère, de lieux hantés par une histoire complexe : « Une bonne moitié de nos poutres, chambranles, seuils et linteaux, et jusqu’à notre charpente, était ainsi venue en bac voilà plus d’un siècle, et faisait donc de nous, très matériellement, une partie intégrante d’Enferville la disparue. Quelque chose de ce Klondike de putains, de contrebandiers et de baleiniers pressés de dépenser leur paye vivait à l’intérieur de nos murs. Il y avait même eu d’innombrables brigands qui, par les nuits sans lune, construisaient de grands feux sur le rivage pour tromper les grands voiliers, qui, croyant doubler un phare, viraient trop tôt vers le port et s’échouaient sur les haus-fonds. Ce que les naufrageurs mettaient à profit pour les piller. Patty Lareine prétendait entendre encore les cris des matelots massacrés en essayant de repousser les chaloupes des maraudeurs. » (Les vrais durs ne dansent pas, page 91)

- Les scènes de sexe épique, comme dans cette description vaginale qui se veut un pastiche d’un morceau de bravoure de John Updike : « Excité, le con de Madeleine semble surgir d’entre ses fesses et la petite bouche reste rose aussi large qu’elle ouvre les cuisses, tandis que la chair extérieure de son vagin – la grande bouche – révèle une lubrification boudeuse et que le périnée (que nous appelions nique, quand j’étais gamin à Long Island – ni con ni cul, ha ha) est une plantation luisante. On ne sait plus s’il faut la manger, la dévorer, la révérer ou s’y planter. J’avais l’habitude de lui dire dans un souffle : « Ne bouge pas, ne bouge pas, je te tuerai, je suis sur le point de jouir. » Oh, les bruits innombrables qu’elle faisait en réponse. » (page 203)

- Et, point fort de Mailer, la comparaison grotesque : « Son visage exprimait quelque chose de la frayeur muette que doit ressentir un mur de pierre sur le point d’être abattu. » (page 461)

Las, Norman Mailer ne déroge pas à la règle, et les cent cinquante dernières pages de son roman sont épuisantes de vains rebondissements et d’explications sans fin… Malédiction du genre ?

lundi 30 avril 2012

Comment réduire sa vie en chiffres ?



Jolie conférence, mardi dernier, sur le thème des Journaux d’écrivains (organisée par la joyeuse équipe des « rendez-vous littéraires », Ariane Charton et Lauren Malka) : Michel Braud, notamment, y a évoqué le journal de Benjamin Constant, un journal que j’aime beaucoup par le contraste entre ses premières pages, amples et romantiques (quoi que très cruelles avec les femmes) et les dernières, se réduisant à des séries de chiffres : Constant avait dressé la liste d’une petite vingtaine de choses revenant constamment dans sa vie (le travail, l’envie de renouer ou de rompre avec telle personne, les soucis de tel ordre…) et il se contentait, lassé par les confidences littéraires, de noter chaque jour les chiffres correspondant à ce qu’il faisait.

Ce système m’a toujours fait rire. J’aime beaucoup ce mélange de désinvolture et de cynisme (légèrement désespéré).

Il faut dire que je ne suis pas loin d’être aussi fou – je vais même plus loin que Constant dans la folie maniaque et l’amour des statistiques : depuis deux ou trois ans maintenant, j’ai pris l’habitude de noter rapidement ce que je fais chaque jour, tout en précisant le nombre de pages écrites. Je fais un bilan chaque semaine, chaque mois, chaque année, poussant la perversité chiffrée jusqu’à mettre une note (de une à cinq étoiles) mesurant chaque mois mon degré de bonheur. Puis j’établis une moyenne mensuelle par année – ainsi qu’une moyenne du nombre de pages écrites.

Réfléchissant au sens de cette démarche, je pense qu’elle me permet à la fois d’apaiser le sentiment d’une vie qui s’écoule sans qu’on en retienne rien, et de m’obliger d’une certaine manière à être heureux. Cette décision de parvenir à toujours plus de sérénité s’est faite en moi il y a quelques années maintenant. Cela peut paraître mesquin, dérisoire, pathologique, cela ne m’aide pas moins à peaufiner comme un petit art du bonheur quotidien – ce qui n’a rien de superflu quand on s’est intéressé bien trop tard, comme moi, au simple fait de bien vivre.

lundi 23 avril 2012

Les parentés d'écrivains



De même que les points communs entre les œuvres de Duras et de Bataille m’ont récemment frappé (intuition confirmée par la lecture du petit livre de Maurice Blanchot, La communauté inavouable, qui fait le lien entre les deux œuvres), de même je me laisse surprendre par la ressemblance des styles de Colette et de Morand – chez ces deux derniers je retrouve un même goût pour la formule écrite et sensuelle, pour une littérature de croquis et de notations brèves, pour le portrait précis et cruel, pour les digressions amoureuses.

Une différence notable près, cependant : Colette prête une attention gourmande aux choses de la nature, qu’elle décrit avec des mots précis, qu’elle sensualise et poétise au point de nouer avec elle de véritables rapports amoureux. Morand me semble relativement indifférent, lui, aux paysages, aux plantes, aux animaux.

Dans L’Europe galante (Morand), recueil de souvenirs et de nouvelles placées sous le signe des relations mondaines et des rapports de séduction, on lit par exemple cette belle tirade dite par une lesbienne prestigieuse de l’entre-deux-guerres, tirade que n’aurait pas sans doute pas renié la Colette du Pur et l’impur :

« Jamais vous ne reverrez des vies comme la mienne. Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché. Les grandes époques ce sont celles où l’argent, les plaisirs, la connaissance des belles et bonnes choses, tout est caché. Fréféric Loliée a bien écrit de moi que j’avais « la gorge libre de tout frein ». Qu’en savait-il ? Au monde nos épaules tombantes, nos bras ronds, nos traits d’esprit, mais le reste ne lui appartenait pas. Aujourd’hui, c’est le bolchevisme des mœurs, le communisme de la peau. C’est pour cela qu’il n’y a plus – comme c’était frappant ce soir – de grandes beautés. Vous êtes à Paris des milliers de petites poules fardées qui se ressemblent toutes. Où sont mes belles amies, la princesse de Sélimonte, et Sophie de Canivet, et la comtesse de Saint-Prune, drapée dans le sombre velours des toiles de Cabanel ? »

Dans la merveilleuse Maison de Claudine, que je découvre en ce moment et que je place d’ores-et-déjà parmi les trois ou quatre bijoux de Colette, on peut lire ce genre de passages inimitables, saturé de sensations, de notations presque savantes à force de précision, de tendresse pour le monde vivant – une tendresse relativement absente de ce que je l’ai lu de Morand :

« Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa hachette, ses poumons de bœuf gonflés que le courant d’air irise et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent pour moi un ruban de lard salé qu’elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant née le même jour que moi, s’amuse encore à percer d’une épingle des vessies de porc ou de veau non vidées, qu’elle presse sous le pied « pour faire jet d’eau ». »

La prose de Colette flirte vraiment avec la poésie, et c’est son œuvre qui me donne chaque fois envie de me plonger dans des recueils de poèmes d’autres auteurs – ma culture dans ce domaine est encore très limitée, et je n’ai lu qu’un faible nombre de recueils en entier – Baudelaire, Rimbaud, Hugo, Saint-John Perse, quelques autres…